‹ Œuvres de MarmontelChapitre 29 sur 34 · LA LEÇON DU MALHEUR · texte numérisé non relu

LA LEÇON DU MALHEUR

payé j grâces au ciel , pour trois cents louis de folies ; et j'en ai fùUT long-temps encore avant que tout soit acquitté. Vous le dirai-je , bêlas ! je suis un homme déshonoré dans ma patrie ; et ]e traYaille ici à effacer la tache que j'ai faite à mon nom. En attendant , fe puis mourir , et mourir insolvable. Je veux avoir en vous , monsieur , un témoin qui dépose et de ma bonne volonté et des efforts que je faisais pour réparer mon malheur et ma honte. Ce . qae'je vais vous dire est donc mon testament que je vous prie de recueillir , afin que , si je meurs y vous preniez quelque soin de réhabiliter ma mémoire.

Vous vivrez , vous aurez , luidis-*je , le temps de le faire oublier ce malheur de votre jeunesse. Mais si , pour vous tranquilliser , il ne faut qu'un témoin fidèle et de vos sentimens et de votre conduite , j'en suis instruit mieux que vous ne penser , et vous pouvez , en toute confiance y achever de répandre votre cœur dans le mien.

Je commence par avouer , dit-il en soupirant , que mes torts sont à moi , et que mes fautes sont sans excuse. Ma profession, était de celles qui -exigent essentiellement la probité la plus exacte; et la première loi de cette probité , c'est de ne disposer que de son propre bien. Je comptai mal avec moi-même ; il' fallait mieux compter ; et ma folle imprudence n'en fut pas moins un crime. Voici comment j'y fus conduit.

Une naissance honnête, un nom considéré, l'estime publique transmise de mes pères à leurs enfans, ma jeunesse, quelques succès où les circonstances m'avaient servi , tout annonçait , dans mon état, une rapide et brillante fortune : ce fut là ce qui me perdit.

Un homme riche , et qui calculait mes espérances comme infaillibles , M; d'Amène , osa fonder le bonheur de sa fille sur ces espérances trompeuses : il me la fit proposer en mariage ; et par un mutuel attrait , dès que nous pûmes nous connaître , nous désirâmes d'être unis. Elle n'est plus ; si elle était encore , et si j'avais à choisir une femme , ce. serait elle : oui , je le jare , ce serait toi , mon aimable Adrienne , que je choisirais entre mille. Elles auraient plus de beauté , peut-être ; mais ta Ixnité , mais ta tendresse , mais ce naturel plein de charme , mais cet esprit plein de sagesse et de candeur , qui l'aura jamais comme toi ? En lui adres(sant ces mots , ses yeux levés au ciel , <>ti il semblait chercher son âme , s'humectèrent de quelques pleurs. Monsieur , ajouta-t-il , ne lui imputez rien de. tout ce que j'ai fait pour elle. Cause innocente de mon malheur , elle ne s'en douta jamais ; et au milieu des illusions dont je, l'avais environnée , elle. «était loin d'apercevoir l'abîme ou je la conduisais par un chemin de fleurs. Amoureux d'elle avant de l'épou-

se saisissant ie la dépouille de sa fille , c'était le - bien qpi'îl arr. envahi. Que vous dirai -je enfin? Je fus réduit aa clioîx < d'échapper à leur poursuite , ou de me brûler la cervelle , ou^ me voir emprisonné. '

Cest ici , monsieur , c'est la nuit que je passai dans les adl goisses de la honte et du désespoir , entre la ruine et Ist jMioâ c'est là ce qui doit à jamais servir de leçon et d'exemple. HI homme honnête et bon , dont le seul crime était d'avoir coie^ sur des espérances légères ; cet honune jnsque4à estimé y lionorê fait .pour aller à la fortune par un chemin facile et sàjt , tout : coup noté d'infamie , dévoué au mépris , condamné à quitter h vie ou à la passer avec opprobre dans les prisons , désavoué de sari beau-pere, abandonné par ses amis, n'osant plus voir le j^nœ^ n'osant plus se nommer y et trop heureux si dans un antre solitaire et inaccessible , il pouvait se cacher sans être poursafri l Cest an milieu de ces horreurs que je passai la plus îoa^^e des nuits. Ah ! j'en frémis encore ; et ni ma tête ni mon cœur ne se sont remis de la commotion de cette chute épouvantable. Je n'exa- 'gère pdint , en vous disant que , dans les convulsions de ma doiFleur, je suai du sang. Enfin ce long tourment ayant accablé mes esprit^ , mes forces épuisées me laissèrent jouir d'un calme plus horrible encore. Je mesurai la profondeur de l'abîme oh j'étais tombé : et ce fut alors que je sentis naître au fond de mon âme le froid courage de me détruire. Raisonnons , me dis-je en moi-même , ma dernière résolution. Si je me laisse prendre et traîner dans les fers , j'y meurs déshonoré , sans ressource et sans espérance. Il vaut mille fois mieux , sans doute , me délivrer d'une vie odieuse , et me jeter dans les bras d'un Dieu qai me pardonnera peut-être de n'avoir pu survivre à un malheur déshonorant. Mes pistolets étaient armés , ils étaient sur ma table , et en les regardant d'un œil fixe , rien ne me semblait phis facile dans ce moment que de finir. Oui , mais combien de scélérats auront fini de même ? Combien d'âmes basses et viles auront eu y conune moi , ce courage du désespoir ? Et que lavera-t-il le sang oii je vais me noyer ? Mon opprobre en sera-t-il moins imprimé sur ma tombe , s'il me reste une tombe? Et mon nom flétri par les lois y sera«-t-il enseveli? Que dis-je , malheureux? Je pense à la honte ! Et le crime , qui l'expiera ? Je veux m'évader de la vie ; mais n'est-ce pas me dérober moi-même et frustrer de nouveau ceux k qui je me dois? Quand je ne serai plus , qui le restituera ce larcin que je leur ai fait ! Qui le justifiera cet abus de leur, confiance? Qui demandera grâce pour un jeune insensé, dissipateur d'un bien qui n'était pas à lui ! Ah ! mourons , s'il n'çst plus pour moi d'espérance de regagner cette estime que j'ai

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