V LEÇON DU MALHEUR
^^ue ; mab à içn âge , avec du travail et du temps y m'est-ii pnc impossible t|e réparer les torts de ma jeunesse , et de me i4re pardonner mon malheur ? Alors réfléchissant aux ressources ai me restaient , si j'avais la constance de lutter contre Finfor- ^le ^ je crus voir dans Féloignement mon honneur sortir du nuage b il était plongé ; je crus voir une planche offerte à mon nauface et un port secourable oii me réfugier. Je passai en Hol- ^ide ; mais avant de partir , j'écrivis à mes créanciers qu'en leur bandonnant tout ce qui me restait au monde , j'allais encore em-« loyer ma vie à travailler pour eux , et je les conjurai d'attendre. Amsterdam fut la ville oii j'abordai. £n y arrivant , mon pre-^ nier soin fut de savoir quel était , parmi les riches négocians de :ette ville , l'honune le plus honnête et le plus estimé ; et comme m s'accordait à nommer Odelman , j'allai me présenter k lui.
Monsieur , lui dis^je , un étranger que le malheur poursuit , Be réfugie auprès de vous , et vient vous demander s'il faut q[u'il y succombe , ou si , à force de courage et de travail , il peut le vaincre et j survivre. Je n'ai pour me recommander ni protecteur ni répondant ; j'espère avec le temps être ma caution moi-même ; en attendant , disposes d'un hoomie élevé avec soin , assez instruit peut-être, et plein de bonne volonté. X!)delman , après m'avoir entendu et considéré attentivement , me demanda par qui je lui étais adressé. Par la voix publique , lui dis-je. En arrivant , je me suis informé quel était l'h<mime le plus sage et le meilleur parmi vos citoyens ; tout le monde vous a nommé.
Dans mon langage et dans ma contenance , un certain caractère de fierté y de franchise et de résolution que donne l'infortune aux âmes courageuses , et dont la nature semble avoir fait la dignité des malheureux y parut le frapper vivement. Il fut discret dans ses questions ; je fus sincère y mais réservé dans mes réponses. Enfin y sans me trahir 9 je lui en dis assez pour rassurer sa méfiance; et prévenu pour moi d'un sentiment d'estime 9 il consentit à me mettre k l'épreuve y mais sans aucun engagement. Bientôt il s'a-
Erçut qu'il n'avait pas dans ses comptoirs de travailleur plus dirent que moi y plus assidûment appliqué, ni plus envieux de s'instruire.
Olivier y me dit -il (car c'était le seul nom que je m'étais donné ) y vous me tenez parole. Continuez , je vois que vous me convenez ; nous sonmies faits pour vivre ensemble. Voici les trois mois écoulés de vos appointemens d'une première année ; j'espère et je prévois qu'ils iront en croissant.
Ah ! monsieur , moi qui de ma vie n'avait connu le prix de l'or, avec quel mouvement de joie je me vis possesseur de cent ducats 4out U m'avait gratifié ! Avec quel soin religieux j'en épargnai la
meilleure partie ! De quelle ardeur je me livrai à ce travail àà ils étaient le fruit , et avec quelle impatience j'attendis les tn termes de ces appointemens qui devaient grossir mon trésor! Vi des plus beaux jours de ma vie fut celui où je pus envoyer à Pii les premiers cent louis de mes économies ; et quand je reçus le bi| qu'ils avaient acquitté > je le baisai cent fois , je l'arrosai de larrad je le mis sur mon coeur, et je sentis que c'était comme un bamri appliqué sur ma plaie. Trois ans de suite je me donnai une pared pie ; elle est plus sensible aujourd'hui , car mes honoraires accru et joints à quelques bénéfices que le commerce m'a prodniff doubkht la somme de mes épargnes. Si cet envoi s'est fait at* tendre , dites , monsieur , je vous en prie j que ce retard a en pom cause la mort du seul correspondant affidé que j'eusse à Paris , et que dorénavant vous voules bien tenir sa place. Hélas ! j'aurd peut-^tre encore pour quinze ans de travail avant d'être acquitté ; mais je n'ai que trente-cinq ans ; k cinquante je serai libre ; h plaie de mon cœur sera fermée ; vingt voix s'élèveront pour attester ma bonne foi ; et ce front y sans rougir, se montrera dam ma patrie. Ah ! monsieur , qu'il est doux et consolant pour moi de penser que l'estime de mes concitoyens reviendra orner ma vieillesse et environner mes cheveux blancs !
A peine il achevait de parler , reprit Watelet , que charmé de lui voir une probité si parfaite , je l'embrassai en l'assurant que je ne connaissais pas au monde un plus honnête homme que lui. Ce témoignage de mon estime l'émut profondément ; et les larmes aux yeux , il me dit qu'il n'oublierait jamais les adieux consolaiu qu'il recevait de moi. Du reste , il ajouta que je connaissais bien son cœur , et que je lui parlais comme sa conscience.
Arrivé à Paris , je distribuai ses paiemens. Ses créanciers voulaient savoir oii il était , ce qu'il faisait , quels étaient ses moyens. Sans m'expliquer sur tout cela , je leur donnai de sa bonne foi la même opinion que j'en avais moi-même, et je les renvoyai contens.
Mais un jour à dîner chez M. Nervin , mon notaire , i'un ie% convives , en m'entendant parler de mon voyage de Hollande , me demanda d'un air d'humeur et de mépris , si dans ce pays-là je n'avais pas rencontré par hasard un nommé Olivier Salvary. Gomme il était aisé de voir dans son regard et dans le mouvement de ses sourcils , un sentiment de malveillance , je me tins sur mes gardes , et je lui répondis que mon voyage n'ayant été qu'une promenade en Hollande , je n'avais pas eu le temps d'y prendre connaissance des Français que j'y avais pu voir ; mais que pr mes relations il me serait possible de savoir des nouvelles de celui qu'il m'avait nommé. Non, me dît-il , ce n'est pas la peine; il m'a donné trop de chagrin pour que je m'intéresse à lui. H sera mort
LA LEÇON DU MALHEUR. 43g
misère ou de honte , et il aura bien fait ; il aurait bien mieux t encore de mourir avant d'épouser ma fille , et avant de se lier. Apres cela , fiez-vous, reprit-il , aux belles espérances que IIS donne un jeune homme. En dix-huit mois , cinquante mille AS de dettes ; et au bout la fuite et la honte I Ah ! monsieur , L-u. au notaire , quand vous marierez votre fille , prenes bien vos écautions. Cest un vilain meuble qu'un gendre insolvable et îàhonoré.
M. Nervin lui demanda comment un homme aussi prudent que d n'avait pas prévu ce malheur, et n'y avait pas porté remède. R l'avais prévu , répondit d'Amené , et j'y ai remédié autant que \ l'ai pu ; car dès le lendemain de la mort de sa femme , j'ai fait imtes mes diligences ; aussi , grâces au ciel , ai-je eu le bonheur e recouvrer la dot et les reprises de ma fille ; mais c'est là tout .e que j'ai pu sauver de son naufrage ; et pour ses autres créaniers , il n'a laissé que des débris.
3e me fis violence pour ne pas le confondre ; mais lorsqu'il fut iiorti , voyant l'impression qu'il avait faite sur l'esprit de mon iLotaire et de sa fille , je ne pus résister au désir de venger l'hon* tête homme absent ; et sans indiquer son asile , sans dire oii il l'était caché ( car c'était là ce que j'avais à taire ) : vous venez d'entendre, leur dis-je, ce dur beau-père vous parler de son gendre avec le plus cruel mépris ; eh bien , tout ce qu'il en a dit est véritable , et il n'en est pas moins vrai que cet infortuné est l'innocence et la probité même. Ce début leur parut étrange ; il fixa leui^ attention ; et le père et la fille ayant prêté silence , je me mis à leur raconter ce que vous avez entendu.
I^ervin est un de ces composés rares que l'on a peine à conce-^ voir. Il n'y a point de tête plus froide , .ni de cœur plus brûlant ; c'est un volcan sous un monceau de neige. Sa fille est au contraire d'un naturel sensible et tempéré , qui participe également de la chaleur de l'âme de son père et du sang-fîroid de sa raison. Elle est belle , vous l'avez vue ; mais elle est si peu vaine de sa beauté , qu'elle en entend parler sans rougeur et sans embarras , comme de la beauté d'une autre. On peut s'enorgueillir, dit-elle , de ce qu'on se donne à soi-même , et on a besoin de modestie pour csLcher cet orgueil ou pour le modérer ; mais d'avoir les yeux et la bouche faits de telle façon , oii en est le mérite et la gloire ? et pourquoi se croit-on obligé de rougir en entendant louer ce qu'un caprice de la nature a produit en nous , et sans nous? Ce seul trait vous donne une idée du caractère de Justine ; plus décidé , plus fort que celui d'Adrienne , il a le même charme et la même candeur, (iette fille estimable recueillait mes paroles avec autant d'atten»
44o CONTES MORAUX.
tion que son père , et k chaque trait qui marquait la loyauté Salvary, sa sensibilité profonde, sa constance dans le malbeiir, les voyais se regarder l'un l'autre et tressaillir de celle douce qu'excite la vertu dans les Âmes qui la chérissent ; mais siblement le père devenait plus pensif, et la fille plus attendrie.
Lors donc que j'en fus à ces mots qu'Olivier m'avait adresses! jih ! mofisieur , qu^il est doux et consolant pour moi de quê restime de met concitoyens reviendra orner ma couronner mes cheveux blancs , je vis Nervin relerer sa tête , avec des yeux brillans des larmes dont ils étaient remplis : Non vertueux jeune homme , s'écria-t-il dans la fougue de sa boute , non tu n'attendras point une vieillesse lente pour être libre eC honoré comme tu mérites de l'être. Monsieur, ajouta -t* il en s'adressant à moi, vous avez raison; il n'y a pas au monde on plus' honnête honune. Les devoirs simples et de plain pied , le premier venu les remplit ; mais à travers les précipices de l'infortune et de la honte , conserver ce courage et cette probité sstns s'en écarter d'une ligne ! c'est là ce qui est rare , c'est là ce que j'appelle une trempe d'âme à l'épreuve. Il ne fera plus de folies , j'en réponds bien. Il sera bon , mais sage; il sait trop ce qu'il en coûte d'être faible et d'être imprudent. Oui , n'en déplaise à son beau-përe , ce serait là le gendre que je voudrais avoir. Et toi, qu'en penses-tu , ma fille ? Moi , mon père , répondit Justine , ce serait aussi , je l'avoue , le mari que je choisirais. Tu l'auras, dit son père , en prenant sa résolution. Monsieur , écrivez-lui qu'il vienne , et qu'un riche parti l'attend ; ne lui en dites pas davantage.
J'écrivis, n me répondit que dans sa situation il était condamné au célibat et à la solitude ; qu'il ne voulait associer à sa disgrâce, ni une femme , ni des enfans , et qu'il ne remettrait le pied dans sa patrie que lorsqu'il n'y aurait plus personne dont il ne pût soutenir le regard. Cette réponse fut encore comme un coup d'aiguillon pour l'impatiente volonté du notaire. Demandez-lui , me dit-il , un état bien articulé de ses dettes , et marquez-lui qu'un homme qui s'intéresse à lui veut se charger du soin de tout accommoder.
Salvary voulut bien me confier l'état que je lui demandais ; mais pour des accommodemens , il répondit qu'il n'en voulait av cun ; que toute réduction dans ses dettes serait injuste ; qu'il entendait les acquitter pleinement et à la rigueur , et que pour toute grâce , il ne demandait que du temps. Du temps , du temps, dit le notaire , je n'en ai point à lui donner ; ma fille aurait rieilli avant qu'il eût payé ses dettes. Laissez-moi cet état; je sais comment l'on traite au nom d'un honnête homme; tout le monde sera content. Deux jours après il me vint voir. Tout est fini , me dit-
LA LEÇON DU MALHEUR. 44i
; tenez yoîlà ses billets quittancés : faites-les-lui tenir , et don* es— lui le choix ou de ne plus rien devoir à personne en épou* Kmit ma fille j ou de n'avoir que moi pour créancier , s'il ne me eut pas pour beau-përe ; car ceci ne l'engage à rien.
<^uelle fut la surprise et la reconnaissance de Salvari en voyant £Eacées , comme d'un trait de plume , toutes les traces de sa ruine ; tt, quel fut son empressement à venir rendre grâces à son libéra- «ur ; ye vous le laisse imaginer. Il fut pourtant retenu en Hol* Ande plus de temps qu'il n'aurait voulu ; et le bouillant Nervin cosamiençait à dire que cet homme-là était lent et difficile à imouToir. Enfin il arriva ches moi y n'osant se persuader encore que son bonheur ne fàt pas un rêve. Je le menai bien vite chez •on généreux liquidateur; et là, entre deux sentimens également délicieux > pénétré des bontés du përe , tous les jours plus épris dies charmes de la fille , et retrouvant en elle tout ce qu'il avait tant aimé , tant regretté dans Adrienne , son âme était comme ravie de reconnaissance et d'amour ; il ne savait plus , disait-il , lequel était pour lui le plus précieux don du ciel ou d'un ami' comme Nervin , ou d'une femme comme Justine. Il lui restait cependant un regret , qu'il ne peut leur dissimuler ; et Nervin lui ayant reproché de s'être fait un peu long-temps attendre : Pardonnez, monsieur, lui dit-il , je brûlais d'être à vos genoux; mais indépendamment des comptes que j'avais à rendre, j'ai eu pour quitter la Hollande plus d'un combat k soutenir. Le digne Odelman, mon refuge, mon premier bienfaiteur, avait compté sur moi pour le soulagement et le repos de sa vieillesse; il est veuf, il n'a point d'enfans ; et dans son cœur , sans me le dire, il m'avait adopté. Lorsqu'il a donc fallu me séparer de lui , et qu'en lui révélant mon malheur passé je lui ai dit par quel prodige de bonté l'honneur m'était rendu , il s'est plaint avec amertume de ma dissimulation, et il m'a demandé si j'avais cru avoir au monde un meilleur ami qu'Odelman. Il m'a pressé de consentir à ce qu'il m'acquittât envers vous ; il le demandait avec larmes ; et bientôt je ne me sentais plus la force de lui résister. Mais il a lu la lettre oïl M. Watelet faisait l'éloge de l'aimable , de l'intéressante Justine , et un portrait plus ravissant encore de son âme que de sa beauté. Ah ! je n'ai point de fille à vous offirir, m'a dit cet honnête homme ; et si ce portrait est fidèle , la pareille serait difficile à trouver. Je ne vous retiens plus. Allez , soyez heureux, souvenez-vous de moi, et ne cessez pas de m'aimer.
Nervin , en écoutant ce récit d'Olivier , était recueilli en luimême. Tout à coup rompant le silence : Non, dit-il , non , je ne veux point que vous soyez ingrat; je ne veux pas non plus qu'un Hollandais se vante d'être plus gonéreux que moi. Ici , vryits
n^aveE plus d'état^ et vous n'êtes pas fait pour vivre oisif et înntile. Il me serait fort doux, c<mime vous croyes bien, d'avoii près de moi mes enfans ; mais réservons cela pour ma et tandis qu'ici les affaires m'occuperont ass6« pour me de l'ennui , écrivez au bon Odelman que )e vous oëde à lui , avec ma fille » pour une dizaine d'années ; après quoi vous me revica» drec , entourés , comme je l'espère , d'une petite ookmîe d'ealiaiis; et vous et moi , dans l'intervalle , nous aurons travaillé pour eux. Le Hollandais , comblé de joie , a répondu qne sa naaison , ses bras, son cœur, étaient ouverts aun deux époux. Il les attowl, ils vont partir; et Olivier sera désormais en société de commeioe avec lui. Voilà l'exemple que )e vous ai promis , ajoata Wateid, d'un courage qui atanque à bien des malbeureux , cehn de me jamais renoncer à sa pro{H*e esdaie , celui de ne jamaia désespérer ^e soi , tant qu'on se sent boaune de bien.
1 DUT le monde connaît la pupille de Grandisson, cette Emilie Jervins , si naïve , si tendre , si innocemment amoureuse de son tuteur ; eh bien ! j'ai trouvé dans le monde une seconde miss .Tervins , plus vive , moins timide , plus animée que la jeune Anglaise > et un peu mieux instruite qu'elle de ce qui se passait dans son cœur ; mais aussi ingénue que l'autre était naïve , et plus intéressante encore dans ce qu'elle appelait ses premières amours ; c'était Delphine de Séralis , depuis , madamie de Néray . Comme elle ne. vit plus , et qu'il n'y a dans mes souvenirs rien que d'honorable pour elle , je crois pouvoir redire ce qu'elle m'a conté.
Un jour que , jeune encore , elle m'avait parlé avec une extrême sagesse des légèretés , des caprices , des airs d'étourderie et de dissipation qui étaient à la mode parmi les jolies fenuaes , et que je lui témoignais combien j'étais surpris de ne loi voir, ni dans l'esprit , ni dans le caractère , aucune des frivolités ni des vanités de son sexe : Ah ! me dit-elle , j'étais née pour en avoir autant qu*une autre ; mais de bonne heure je fus en bonne éo^e, et si vous me trouvez raisonnable , j'en dois rendre grâce à l'amour.
Comme c'était la première fois que j'entendais dire que l'amour eût contribué à former la raison , je la priai de m'explîquer comment s'était opéré ce prodige.
Vous avez connu ; me dit-ellç , celui qui , le premier , m'ins-
pira le désir de plaire. Je ne veux pas vous le nommer , et je l'appellerai Alcime ; mais si je le peins bien , vous le reconnaîtrez. • 11 avait quelque ressemblance avec sir Charles Grandisson: coxnme lui vertueux ^ modérément sensible , sage dans tous Bes ^^^ts , incorruptible dans ses mœurs , possédant son âme et ses sens dans une paix inaltérable , Alcime était, dans sa jeunesse , l*li<Hnme du monde le plus considéré.
Dans le petit nombre des sociétés dont il avait fait choix , on le
citait comme un modèle , on l'éooutait comme un oracle. Il y '
montrait un esprit cultivé, riche de mille connaissances variées ,
et recueillies par une mémoire étonnante , un goût exquis , une
raison pleine d'éloquence et de charme , une politesse attentive et
délicate , mais simple et naturelle , une fierté mêlée et tempérée
de modestie , peut-^tre un sentiment de lui-même assez haut pour
s'appeler orgueil , s'il n'eAt pas été aussi juste , mais qui était
conune enveloppé dans la plus timide pudeur. A tant de qualités ,
la nature avait joint une figure intéressante , des traits nobles et
doux 9 le charme d'un regard oii se peignait une belle âme , une
bouche dont le silence même était touchant lorsqu'elle daignait
sourire , et un son de voix enchanteur.
La maison de madame d'Olme était une de celles qu'il fréquentait le plus assidûment ; il y dînait , une fois la semaine , avec des femmes de l'ancienne robe , que leurs filles accompagnaient. J'y fus menée dès l'âge de seize ans. C'était là notre jour de fête. Vous pensez bien que dans ce cercle , mes compagnes et moi nous faisions peu de bruit. Nos langues y étaient captives , et nos regards ne l'étaient guère moins; mais tandis que la modestie tenait nos yeux craintivement baissés , rien n'échappait à nos oreilles.
J'étais surtout attentive au langage plein de douceur et de sagesse qu' Alcime tenait à nos mères , en leur parlant du soin d'observer, d'éclairer, de diriger le naturel dans l'éducation des enfans , de le ménager , de l'aider , d'user envers lui d'indulgence même en le corrigeant, surtout, disait-il , dans le sexe le plus faible et le plus flexible. Vous auriez cru voir mi fleuriste cultivant, d'une main légère, des plantes délicates qu'il eût craint de blesser. Je lui savais gré de ces craintes , de ces ménagemens timides; je croyais être l'une des fleurs qu'il appréhendait de ternir. Je ne pensais encore ni à lui plaire , ni à l'aimer plus que ne l'aimait tout le monde. Je savais que j'étais jolie , mais je ne m'apercevais pas du plaisir que j'avais à l'être ce jour-là plus que de coutume. Je ne croyais le trouver beau lui-même que parce qu'il l'était , et que j'avais des yeux ; mais insensiblement je na'apercus qu'avec oes yeux j'avais aussi ttn cœur : Alcime m'oc-
tupait sans cesse. Je jouissafs plus que lui-même des déférenoes qu'on lui marquait ; j'étais fiëre des avantages que lui donnaient sur les autres hommes son esprit et son caractère ; et si quelqu^an lui disputait l'empire de l'opinion , je m'en dépitais en secret , et je le traitais de rebelle.
Une seule qualité lui manquait à mon gré pour être accompli « c'était la sensibilité : poli avec les femmes , il n'était point galant , il plaisait sans songer à plaire. Il se corrigera peut-«tre de ce défaut , disais - je , mais ce ne sera point ici assurément qu'il perdra son indifférence , et la tranquillité dont son âme jouît est avec nous en sûreté.
Dès-lors je commençai à m*impatienter du rôle de statue qu'il fallait jouer à mon âge. Quelle opinion pouvait -il avoir de ce grqupe de jeunes filles muettes et presque immobiles ? Qu'on fût belle et bien faite , c'était peut-^tre bien quelque chose à ses y eut ; mais ces qualités pouvaient être celle d'un marbre inanimé ; et chacune de nous avait l'air d'attendre , sur son piédestal , le miracle opéré en faveur de Pygmalîon.
Quel usage inhumain que celui de tenir à la gêne y et conune scellé, ce que le naturel pouvait avoir d'intéressant! A seize ans on avait déjà des sentimens et des idées : on n'aurait pas si bien raisonné que ces dames ; mais peut-être le peu d'esprit que l'on avait reçu de la nature aurait-il eu , dans sa simplicité , sa justesse et son agrément; et jusqu'à ce qu'on eût la langue déliée à l'autel de l'Hymen, il était triste et rigoureux d'être condamnée au silence.
Ce qui m'affligeait encore plus , c'était de voir qu'Alcime , occupé de nos mères , n'eût aucune pitié de nous , et qu'il nous laissât l'écouter , sans chercher au moins quelquefois à lire dans nosveux l'impression qu'il faisait sur nos âmes.... Sur nos âmes! Et ^t-il seulement , disais-je , si nous en avons une / Est-il curieux de le savoir ? Nous fait-il la grâce de croire que notre esprit soit digne de goûter , d'admirer le sien ? Il était dou^ , poli , respectueux avec moi , avec mes compagnes , mais uniquement , également , sans aucune distinction. Cependant la persuasion qui semblait couler de ses lèvres , ses lumières , son air de bonté , de candeur , l'élévation de son âme , la sérénité peinte sur son visage et dans ses yeux , cet air d'Apollon rayonnant , charmaient toute la société , et malgré mon dépit , moi-même j'en étais ravie. Mais si dans mon ravissement j'osais lever les yeux , hélas I c'était au ciel qu'il fallait adresser ma vue , quoique dans ce momient ce ne fût pas au ciel que mes yçux avaient à parler.
N'y avait-il donc pour moi aucun moyen de fixer son attention ? Au moins , disais-je , on nous permet de développer dans le monde les talens qu'on a bien voulu cultiver en nous dès l'enfance ;
Alcime daignera peut-être aimer ou la danse ou le chant. Appli-^ quonis— nous à nous donner ce faible mérite à ses yeux.
Daxas la saison du bal , madame d'Olme en donna un. J'y dans&i de xnon mieux ; mais en dansant , feus beau chercher des yeux snoxi. sage , il causait avec un vieillard dans le salon voisin , tandis c|ixe pour lui seul je déployais toutes mes grâces.
Peu de jours après , madame d'Olme eut chez elle un petit
concert. J'y chantai. Je savais qu'à l'opéra bouffon , Alcime était
assidûment du nombre des amateurs qui occupaient le coin de la
reine ; et je m'étais donné une peine infinie pour exceller , s'il
m* était possible , dans la brillante exécution des airs italiens que
)e devais chanter. J'espérais qu'il m'applaudirait ; il m'applaudit,
mais faiblement, plutôt en homme complaisant et poli qu'en
Homme sensible et charmé. Je fus , comme vous croyez bien , peu
flattée d'un tel succès , et les éloges que je reçus d'ailleurs ne me
tinrent pas lieu des siens.
Sans désespérer cependant de le réduire à s'occuper de moi , je m'avisai d'engager mes compagnes à essayer , sous les yeux de nos xnëres , s'il nous serait permis de nous dire entre nous , tantôt à demi-voix et tantôt à l'oreille , quelques petits mots échappés. L'essai me réussit. Nos mères , d'abord inquiètes de cette nouveauté , se consultant des yeux , allaient nous l'interdire ; Alcime cette fois voulut bien plaider notre cause 9 mais avec l'indulgence qu'on a pour des enfans. Il fit entendre que la froide raison n'avait x-ien d'assez amusant , d'assez intéressant pour de jeunes esprits ; que le sérieux , à notre âge , devenait bientôt ennuyeux , et qu'il fallait nous laisser au moins quelques momens de cette innocente gaieté qui nous allait si bien et nous embellissait encore.
Ces derniers mots ne m'échappèrent point , et dans nos propos , j*eu8 grand soin de faire jouer tout leur jeu aux traits de ma physionomie. Je m'animais ^ j'agaçais mes compagnes ; en disant des riens , j'avais l'air de pétiller d'écrit et de vivacité , et je ne manquais pas d'enjoliver ma bouche de tous les charmes du sourire ; quelquefois même je riais aux éclats sans savoir de quoi , car j'avais d'assez belles dents. Je mourais d'envie de le rendre curieux de nos entretiens ; mais , hélas ! j'y perdais mes peines : il nous laissait dans notre coin jouer et causer à notre aise ; et de tout mon petit manège y il ne me restait plus que le regret de ne l'avoir pas écouté.
Je ramenai vers lui toute mon attention , sans pouvoir m'attirer la sienne. Enfin mon impatience poussée k bout me fit prendre un parti violent. Je lui écriris ; mais dans ma lettre , je gardai l'anonyme et je sus déguiser ma main. La voici cette lettre , car je ije veux rien vous cacher.
44a CONTES MORAUX.
ce Je m^ennuîe , monsieur , de voir qu'on ne soit rien pour tout • » parce qu'on a le malheur d'être jeune , et que dan» votre e»*- » time , il n'y ait que les mères qui ne soient plus eiiûins. £& M bien ! je veux qu'Alcime sache que , dans le monde , il n>ît » jeune personne très-attentive à recueillir ses «entîmens et » pensées ; je yeux qu'il sache que , dans sa bouche , la sagesse a » pour moi un charme irrësistiUc , et que sa voix la fait pénétrer » dans mon âme ,
Gomme un jour pur dans des yenz d^icat».
» Je Teux qu'il sache enfin que le plus estimable des hommes en » est aussi le plus aimable pour moi , non pas à cause de sa figure^ » qui pourrait être un sjrmbole trompeur des vertus dont elle est » l'image , mais k cause de la bonté, de la beauté d'une âme qui » se peint dans tous ses discours conune dans une glace pure , et » qui , je crois , n'a jamais su ni feindre , ni dissimuler. »
Le sage le plus flegmatique aurait été flatlé de cette lettre. Alciine a depuis avoué qu'il ne l'avait pas lue sans quelque émotion ; et en m'en parlant , long*^mps après , son visage , qui rougissait aussi facilement que celui d'une vierge , se colorait encore d'une aimable pudeur.
Dès-lors il ne put se défendre d'une attention involontaire pour les jeunes personnes qu'il avait négligées. Je vis fort bien que ses regards , en passant et en repassant sur notre joli groupe , y chei^ chaient l'anonyme , et il hii fut facile de l'y apercevoir : mon trouble ^t mon saisissement suppléaient k ma signature ; je la sen-' tais écrite sur mon front en lettres de feu. Je fus donc reconnue ^ et je n'en pus douter , car Ini-meme il baissait la vue quand ses yeux rencontraient les miens.
Vous allée croire que je fns bien aise qne mon secret na'edt échappé. Point du tout ; dès que je orus voir tomber le voile du mystère , la modestie naturelle à mon âge reprit sur moi tout son empire; je perdis contenance; et au lien dn plaisir que je croyais avoir à être distinguée , je n'en ressentis plus qu'un pénible embarras. Ma lettre lui en avait trop dit : tout ce que j'avais dans le coeur ,' je croyais l'avoir révélé ; ces mots surtout , l'homme iepitu aimable , me faisaient nakre des scrupules. Pourquoi lui avoir parlé de sa beauté ? et de quoi m'avisais-je de vanter sa sagesse ? L'éloge même de ses vertus était déplacé dans ma boscfae. De quel droit me croyais-je digne de le louer? Que devait^! penser d'une jeune personne qui , dans le monde , aurait voula fixer l'attention d'un homme, et qui, à seiise ans , s'impetientait d'être négligée conmie un enfant ? Quelle imprudence enfi» de lui avoir
UÉCOLE DE L'AMITIÉ. 44^
écrit à l'insu de ma mëre I Et s'il n'j avait aucun mal , comme je l'avais cru , pourquoi le lai avais-*je caché?
Cependant je n'avais encore n'en avoué ; mon trouble et ma roageur n'étaient que des indices ; il ne tenait qu'A moi d'en effacer l'impreMÎMi ; et si je savais, feindre , tout serait bientôt oublié. Je pris donc ou plutôt je crus prendre avec lui un air de froideur et de négligence ; et lorsqu'en se mêlant quelquefois k nos entretiens il voulait bien m'adresser la parole , j'avais dans mes réposises cette légèreté craintive de la biche qui ruse devant le chassecur. J'éludais ses questions comme autant de filets : un mot quelquefois vif, le plus souvent timide , me dégageait d'un pas difficile et glissant. ,
Mais lorsque je erOgraîs lui avoir donné le change et que je le voyais interdit , j'en avais du regret , et je me reprochais un déguiaement inutile. Je devais bien penser que f avais été reconnue ; et il y avait plus que du caprice et de l'inconséquence dans ma dissimalalion. C'était désavouer le plus pur, le plus juste homxna^ ; et cela seul pouvait 6ter k ma conduite le caractère d'innocence qu'elle aurait à $^ yenx avec plus d'ingénuité.
Vous le dirai-je enfin ? j'osai penser au mariage. Jeune et riche héritiëre , d'an état convenable au sien , pdorqaoi a'aurais^e pas désiré de lui plaire ? Ne fant^l pas, disais-je , qae l'on pense bientôt k m'établir 7 Et si l'épcmx que l'on me donnera n'a fait que me voir dans le inonde comme unepeintiire mobile ; s'il faut que snr parole a me suppose nue àme^ un caractère, un peu d'esprit et de bon sens , sera-i^ bien flatté , bien envieux de m'obtenir ? Celai«-ci est le seul au monde k qui je ferais gloire d'être unie ; et s'il daignait me demander , certes je défierais père et mëre de mieux choisir. Si donc il m'engageait lui-même à convenir que la lettre anonyme était de moi , j'étais déterminée k loi en faire l'a^vea , et j'en attendais le moment.
Ce moment ne vint point ; et plus réservé que jamais , Alcime s-'en tint avec moi y comme avec mee compagnes , k cette poK« tesseaffectneuseetsimpledontmancodnr ne pouvait ni se plaindre, ni se louer.
J'étais mal à mon aise, et si mal que j^aorais voulu ne l'avoir jamais vu ou ne phis le revoir , lorsque je fus saisie d'un sentiment plus vif, plus affligeant que ma tristesse.
Un jour , la veille de cdai oii nous devions dîner ensemble , nasidame d'Olme fit prévenir ses amis que son dîner n'aurait pas lien ; qu' Alcime était malade , qu'il était pris d'an accès de goutte assez fort pour donner de l'inquiéttide.
C'était , reprit madame de Néray en setipiranrt , un mal héréditaire dont Alcime, des sa îeunesse, avait senti les premières
448 CONTES MORAtJX.
atteintes , et qui ne l'a pas laissé vieillir. Ma mëre , \ son réveil reçut cette triste nouvelle ; et quand j'allai la voir , elle me Vi nonça. J'eus à peine la force de lui demander s'il j avait' du ger. Mais oui , dit-elle , on craint pour les organes de sa vie; si goutte les attaquait, il n'y a point de mort plus soudaine : vent en moins d'une heure on est étouffé.
Jugez comme je fus moi-même étouffée en entendant ces terribles. Mon cœur saisi d'effroi, suffoqué de douleur, ne retenir ses sanglots ; mes yeux se remplirent de laides. Ait î m'écriai-je , quel malheur s'il en mourait ! et toute en pleuss je me laissai^tomber sur le lit de ma mère. Cette scène impréroe l'étonna encore plus qu'elle ne l'attendrit.
Ma fille , me dit^-eUe , d'où vous vient cet excès de sensibilité pour un homme sans doute bien estimable, mais .étranger pour vous? Hélas ! lui dis-je , à qui la vertu est-elle étrangère? L'iiité^ rét qu'elle vous inspire est juste , reprit elle; mais dans une }euiie personne , il ne doit pas aller si loin. £t que serait-nce donc , ma fille , si vous aviez à craindre pour ma .vie? Je ne répondis qu'en pleurant; et ma mère, dans ce moment, ne crut pas devoir isk* sbter.
Mais lorsque nous eâmes appris que le péril était passé , et que la douleur , vive encore , mais fixée aux extrémités , n'avait plus rien de redoutable , ma mère voulut pénétrer jusqu'à la source de. mes larmes ; et d'un air doux , mais imposant : Ma fille , à présent , me dit-elle , que vous êtes tranquille , expliquez-moi U cause de la désolation ou vous avez été , quand nous avons craint pour Alcime. Ma mère, hélas! que vous dirai-je, lui répondi»-je «a rougissant ? Alcime est à mes yeux le plus intéressant des honunes f, parce qu'il n'en est point de meilleur, de plus sage^ ni de j^us vertueux que lui ; c'est tout ce que j'en sais moi-même. — Et de ces sentimens qu'il vous a inspirés , lui avez-vous fait confidence ? ( ma rougeur redoubla ) répondez-moi , ma fiUe ; en est^il instruit? — Je le crois. Au moins a-t-^l dd s'en douter. Elle fut un m<K ment recueillie en silence , et puis : Allez , ma fille , me dit-elle, et défiez-vous , à votre âge , de cette sensibilité dont le caractère est louable , mais dont Texcès est dangereux.
Dès-lors je vis ma mère inquiète et préoccupée. La convalescence d' Alcime fut célébrée , conune une fête, dans la société de son amie madame d'Olme. Mais «u milieu de la joie commune , je sentis que mon coeur n'était pas content; et plus mon émotioa était vive et profonde, plus je faisais d'efforts pour la dissimuler. Alcime enfin jouit lui-même du plaisir qu'on avait de le revoir rendu à la vie et à la santé ; et ce fut là qu'en observant mes yeux, à chaque instant mouillés de larmes ^ ma mère prit la résolution
de se prÎY«r d'une société qui faisait ses délices, plutôt que- de m'y exposer plus long-temps au danger qu'il y avait pour moi.
Je vais, dit-elle à madame d'Olme , vous surprendre et vous aAiger. Les plus doux momens de ma vie sont , vous le savez l>îen j ceux que je passe auprès de vous ; et cependant je suis obligée de me sevrer pour quelque temps du plaisir de vous voir. Ne m'en demandez point la cause; et croyez qu'elle est sérieuse , puisque je me suis fait un devoir d'y céder.
La cause , je la sais , lui dit madame d'Olme en souriant. Mais le remède est simple ; il faut venir me voir et dîner avec moi les jours qu'il n^ vient pas. Qui donc , lui demanda ma mëfe ? ^- Qui ? celui que vous redoutez. — - Ah ! madame , ce qui m'afHige est donc bien visible ! — - Oui , pour moi ', qui ai presque les yeux d'une mëre , comme j'en ai le cœur pour ma chère Delphine ; mais de quoi vous alarmez-vous ? et qu'y a-t-il donc de si triste et.de si dangereux dans une incHnation que vous et moi nous aurions prise innoceniment comme elle , si k son âge nous avions vu celui qui en est le digne objet ? Pour moi , je le confesse , si k cinquante ans il était permis d'être amoureuse , je le serais d'Al- came. Delphine, à seize ans , est sensible au charme d'un naturel plein d'agrément ; elle a raison ; elle s'est prise d'admiration , d'amour , si vous voulez, pour un vertueux et beau jeune homme ; eh bien , il faut qu'elle l'épouse. Je me charge , si vous voulez , de nooer ce petit roman.
Mon dieu , lui dit ma mère , comme vous cheminez ! Je suppose , ou plutôt j'avoue cette inclination naissante dans le cœur de mat fille ; qui vous dit qu'Alcime y réponde? Savons-nous même , voos et moi , &ï jamais il y répondra? En doutez-vous, reprit madame d'Olme ? Il serait vraiment difficile si , avec ses biens > sa naissance , et mille fois plus d'attraits qu'il n'en faut pour tourner la tété à un sage, ma Delphine ne faisait pas la conquête de celuici. Laissez-moi le voir tète à tête et lui parler un peu; je vous réponds de lui.
Savez'vous, lui dit-elle, Alcime, une nouvelle intéressante? N'allez pas me contrarier ; car je ne dis jamais que des nouvelles sûres , et je ne veux pas qu'on en dpute. — Voyons , madame ; l'aime assez à vous croire, vous le savez; quelle est votre nouvelle ? — Que vous vous mariez. —Moi, madame ! Ah ! je vous proteste que je n'y ai pensé de ma vie. — Vous y penserez donc pour la première fois ; car c'est une affaire arrangée. — Et qui j madame , a pris la peine de l'arranger sans moi , cette affaire importante ? — Moi , monsieur , oui , moi-même ; une riche héritière, d'un état honorable , belle comme le jour ; et la voilà , faisant de moi l'éloge le plus accompli. — Eh bien, madame? — Eh bien ,
45o CONTES MORAUX.
cette jeune personne est disposée k recevoir avec docilité la de son mari de la main de sa mère ; et sa mère ne voit pour elle ^ monde ancpn mari qu'elle préftre k vous. -^ Hélas ! matlaiDe , i y a si loin des sentineiis qae je puis inmrer à celui qui senl pe^ fixer et remplir le cœur d'une femme î Non , crojes-moi ^ je ai| connais , je ne suis pas fait pour l'ainour. I^ goutte ett émwÊ» bh^ sang une vieillesse anticipée.-— Cest cependant, mon cher ^nttea| de l'amour que vous inspires ; oui de Tamour, le plus vrai , le pM tendre , de celui qui jamais ne trompe , de celui qui ne aaît pas même ce qu'il est y tant il est innocent et pur. -^ Oui , maidawe ^ vous le croyes ; et il ne tient qu'à moi de le croire moi-même » si j'écoute ma vanité ; mais je saia mieux apprécier les seslimcB qu'on a pour moi ; et dans ces sentimen» qui me flattant et qu m'honorent) il n'y a pas une étincelle, pas une binette d'amov. Elle insista ; et lui , pour la dissuader t Je ne sais pas , dit-ilf quelle est cette jeune personne ; mais je gage que c'est la mséme qv a eu la bonté de m'écrire ; et je veux bien que vons voyiez ce qu*^le a pour mot dans le cœur. Alors dans l'intime conCance de Familié, il lui communiqua nui lettre.
Non y dit-elle » après l'avoir lue , je conviens que ce n'est poîal là de cet amour qui flatte la vanité d^un jeune £it ; mais pour une âme comme la yàkre , Alcime , y ««t-il rien de plus doux , de plos touchant ? Et ne seriex-vous pas heureux de posséder une fiBmme aimable, et qui vous aimerait ainsi ? Oui , dit-il, plus heureux ^ue si elle avait pour moi l'amour qu'un joli honune inq>ire. Mais mon éloignement pour les soins domestiques, mes goAts pour des occupations sérieuses et solitaires , le besoin que j'ai d'être libre , indépendant , et tout à moi , le plan de vie que je me suis formé , analogue à mon caractère , tout me défirad de jamais pe»> ser' à un engagement dont je révère la sainteté , mais dont les devoirs ni'épouvantent ; et sérieusement je vous prie de n'y jamais penser pour nsoi.
Il faut donc , dit madame d'Olme , interdite et fîichée de sa résolution , que cette pauvre enfant s'élcMgne et êesse devons veîr. Pourquoi , loi demanda^-t-^il freideinent? — Pourquoi , par» ^û est possible , et plus que possible sans doute qu'elle se basse do« miner par une inclination qui ferait son malheur. Point du toat , reprit4l, je suis aussi sûr d'elle que de moi-même; et ce qui peut hii arriver de plus heureux , c'est de me voir souvent , avec le désir de me plaire et l'espérance d'être à moi.
Alcime ! vous n'y penses pas, reprit madaaie d'Olme aiec étsn* nement. Se pewt-il qu'un homme aussi sage propose une chose aussi folle ? Vous voûtes qu'une mère qui sait déjè sa fille éprise d'ua sentiment si vif et sans espoir , Uii laisse respirer un Cm que
L'ÉCOLE DE L'AMITIÉ. 45i
lAt la. raison , ni le devoir , ni nul objet nouveau n'aurait la lance d'éteindre ! Assurément il n'y aurait pas moins de mté cpie d'imprudence ; et je suis tropamie de madame de ilis pour le Ini conseiller, fié bien , dit-il en souriant , ce sera q« lui en donnerai le conseil ; faites que nous puissions en rai^ bte¥ ensemble. Si elle m'estime assex pour se fier à moi , je lui irai y en formant à mon gré l'esprit et le cceur de sa fille , le fcTare service, le plus essentiel qu'ait jamais rendu l'amitié. Car ne pique anssi , à ma manière , de sensibilité et de reconnais^ ee ; et ce ne sera pas en vain qu'une jeune et belle personne a daigne penser à moi.
ia mère , à qui madune d'Olme , sans s'expKqner snr le succès sa médiaticm, proposa Tentrevue que demandait Aldnae, l'aclia comme un bon augure , et se rendit chea son amie avec ce ttement de eœar qui n'est connu que du cœur d'une mère, rime Vj attendait.
L'entretien commença par les inquiétudes que la nature inspire rie destin de ceux à qui l'on a donné le jour, tur les dangers ane paaeion naissante , quelque louable qu'elle puisse étie; et sur preasant intérêt ou de la rendre légitime' ou d'en arrêter le pit>*> tes ; enfin le dialogue se rapproebant de sen objet , ma mère me omma.
Si je parlais , dit-elle , à nn homme ordhMÔre » je sais qaeDe ré^ erre m'imposeraient les bienséances ; nais avec vous , Aknme , je it eraîns ni d'ouvrir mon oœtir , ni de trabir le seeTet du cœnr de Dt fille. Elle est sensible (et je lui en sais gré ) à ce qu'elle me oitckérir , à ce qu'elle m'entend louer et admirer sans cesse ; enfin Aie vous aime autant qu'une âme innocente et pure, aaais vive et «ndre , peut aimer. Si avec cette Ame ingénue y et un nafturel que |e crois heureux , ma fille vous convient , il n'y a pas sou» le ciel an homme que je préfère k vovs pour eHe; et poar moi-«tâme le comble de la gloire et du bonheur serait de vtms entendre m'appder du doux nom de mère. A présent , parlec-mei avec votre sincérité ordinaire : voulez-vous être son époux ?
Madame, lui répondit AK:ime , si la nature qui des se naissance a mis en moi un germe indestrvctiMe des j^ns viv^^deulenrs , ne m'avait pas inspiré par^là un juste éloignement pour un état qui perpétuerait dans mes enfans le funeste héritage que m*e«t transmis mes pères ; si sans impiété je croyais pouvoir mettre am jonr des être» sottffrans comme moi ; de quelque prix que soit peur moi la fiberté, je sens qu'une union si douce hit serait encore préférable. Mais exposé à donner k ma femme le spectacle de mon supplice ^ et presque assuré de le voir se renouveler dans mes enfans , je me sens, je l'areue, une répugnance invinrible à m^assoeier des inne^
cens pour souffrir avec moi , et après moi encore. Je n'ai qs^ courage d'être seul malheureux. i
Mais si , en attendant un époux , tous daignez , madame , agij pour votre fille , un ami sûr , et qui s'engage à remplir aiq^^ d'elle , avec la piété la plus tendre , les saints devoirs de l'amill c'est l'office qui me convient ; et il m'acquittera de ce que )e| dois de zèle et de reconnaissance. Belle , riche , hiea née ( je r^ l'éloge qu'il fit de moi ) , et surtout élevée par une mère comf vous , elle aura dans le monde le choix d'un époux dî^ne d'eHi mais un ami , tel que moi , madame , j'ose dire qu'il est si m qu'on ne le retrouve jamais.
Sans doute , répondit ma mère d'un air sérieux et froid » c'e un trésor inestimable ; mais , monsieur, trouves boa que je le si serve à ma fille pour un âge plus avancé.
Cet âge , reprit-il , ne sera plus celui oii n'écoutant que bmî elle < prendrait , sans le savoir, les impressi<ms de mon âme l'empire que je puis avoir sur la sienne sera passé ; ce ne sera pli moi qui réglerai ses goûts , ses sentimens et ses pensées ; et d'aulii affections lui feront ressentir leur pouvoir et leur influeaca Jusque-là, je le sais, vous aurez pu former sa raison et son c» ractère ; mais , madame , on fait bien souvent pour l'hom^nae qai l'on aime , et à qui l'on veut plaire , on fait pour lui sans j penseï^ ce qu'on ne ferait pas pour la mère la plus chérie ; et cet ascendant invisible a d'autant plus de force qu'on ne s'en doute pas.
£h , monsieur ! c'est cet ascendant en effet si doux et si fort , qiM je redouterais pour le cœur de ma fille. Juste ciel, que proposesvous ! Moi ! l'abuser , la pauvre enfant , jusqu'à lui laisser croire qu'elle vous serait destinée !
Oui , madame , il faut , vous et moi , non pas lui faire entendre , mais lui laisser au moins penser qu'il est possible que vos vœux et les miens s'accordent avec ceux qu'elle aura formés. Sans cette illusion , je ne puis rien pour elle. C'est l'âme du projet que j'ose, concevoir d'en faire une femme accomjdie. — £t que deviendraitelle lorsqu'insensiblement changés en habitude , ce désir de vous plaire , ce plaisir innocent de vous aimer, cette espérance d'être à vous, devraient s'évanouir ; et qu'on lui annoncerait que le seul homme pour lequel la malheureuse voudrait vivre ne serait pas celui qu'elle devrait aimer? Ce charme détruit , cette erreur si cruellement dissipée , me fait frémir pour mon enfant. Non , elle ne doit plus vous voir. Madame d'Olme était de l'avis de ma mère.
Mesdames, leur dit-il^ vous n'y entendez rien. V amour oam^ mence pcurTamour^ La Bruyère l'a dit ; et combien que s'exalte tout autre sentiment, comme l'estime et l'amitié, ce ne sera ja-^ mais cet amour qui seul est à craindre. Laissez donc ma chère
Ile tki' aimer autant que je puis être aimé ; et quand viendra ire ou Famourpoiadra sur l'horizon, ne soyez point en peine ; les es lueurs de sensibilité s'éteindront devant lui tout aussi vite les étoiles aux premiers rayons du soleil. Je ne demande qu'un i jeutie homme que vous choisirez avec soin , un peu plus âgé Ue, aimable, intéressant et amoureux sans doute; je vous nets que l'ami de Delphine aura bien de la peine à n'être pas b-k-fait oublié. Laissez donc la simple amitié doucement amule loisir de son âme ; je ne veux que deux ans pour perfecmer ce bel ouvrage de la nature , et pour n'y laisser rien à dé* T, ni à sa mère , ni à son époux.
lia bonne' amie , dit madame d'Olme k ma mëre , rendons cet siniage inoui à la sagesse i à la bonté d'Alcime, de lui confier ne et le cœur de Delphine. Il en répond ; il n'est pas homme à «s tromper. Ma mëre y consentit*
Ce ne fut pas , comme vous croyez bien , sans un saisissement i surprise et de joie que je vis Alcime introduit et conune ins- Hé chez ma mëre. Il n'y fut pas d'abord aussi assidu , ni aussi GCupé de moi que je l'aurais voulu ; mais bientôt s'établit entre la mëre et lui une liaison plus étroite , et moi-même je fus admise dans cette douce intimité. Peu k peu je devins pour luil'obît d'une attention particulière ; et je m'aperçus que ma mëre oulait bien sans inquiétude nous laisser causer tête k tête, orsque d'autres soins l'occupaient.
Dans notre premier entretien , il me parla , ou pour mieux Kre , il me fit parler de mes compagnes ; et sur chacune d'elles il voulut savoir mon sentiment , soit , dit-il , en bien , soit en mal ; car c'est ainsi qu'on est sincëre.
En bien , lui dis-je , il m'est facile de vous en dire ma pensée ; mais en mal, ne serais-je pas indiscrète? et me siérait-il d'être, k mon âge , assez hardie pour juger mes pareilles et pour les censurer? Je vous sais bon gré , me dit-il , de cette réserve timide; mais n'osez-vous pas quelquefois vous dire en secret à vous-même ce que vous avez observé du caractère de vos amies ? Eh bien , en me parlant , croyez que vous ne parlez qu'à vous-même : votre secret sera tout aussi bien gardé. Rien ne me flattait plus que cette confiance , si elle devenait mutuelle, et je ne demandais pas mieux que d'en faire les premiers frais.
Je parcourus donc avec lui le cercle des jeunes personnes qu'il voyait chez madame d'Olme , et j'essayai de les lui peindre au naturel: dans l'une , la bonté , la complaisance , la candeur, mais la mollesse et l'indoleuce ; dans l'autre , la vivacité de l'esprit et du caractère , mais des caprices , de l'humeur, un air trop résolu, un ton trop décidé , et quelquefois dans ses saillies im peu d'étour-
derîe et de légèreté ; dans celle-ci , de la sagesse , mais de la i simulation , une volonté froide qui ne cédait jamais , et uneesd d'elle-^méme qui , quelquefois, allait pour nous ju«{u*au déda dans celle-là , un cœur délicat et sensible , ouvert à ramitié , pi de chaleur et de franchise , ^mais jaloux , inquiet et facile à U ser ; enfin , dans toutes , un mélange de qualités que la mA semblait avoir associées comme Torabre avec la lumière , afin f n' j eût rien de parfait.
Et savec^ous d'où vient ce mélange qui vous étonne? Ca me dit^, qu'en nous le principe et le germe du bieo et dn^ sont les mêmes. Rien qui s'allie plus naturellement que la Uâ et la faiblesse^ que la candeur et l'imprudence, qu49 l'envie etréa lation. Dans une âme sensible , tont peut être excellent , toutpa devenir déti^stable ; et selon la culture , les mêmes qualités tanli dégénèrent en vices , tantôt Qeurissent en vertus. C'est cette d nité des vertus et des vices qui , dans l'étude de nous-méma floit sans cesse nous alarnaer. Ce sont les passions analognei notre caractère , et , pour ainsi dire , voisines de notre cœur,({i sont pour nous à craindre ; et l'inquiète vigilance du Hollandaûf travaille k ses digues est un apologue pour nous. Combien mêm est souvent fragile et mince la digue qui protège l'innocence i l'honnêteté ! Combien peu il s'en est fallu quelquefois qu'un hoDioi de bien n'ait été méchant et coupable , ou qu'une fenune ip l'estime et la vénération publique environnent dans sa TieilIcsK n'ait été livrée au mépris ! Ah ! défies-^ous, croyei-moi , des pis beaux dons de la nature ; et à côté des qualités aimables dont eA vous aura douée , regardes bien à cdles qui les touchent de prèsi ce sont des serpens sous des fleurs.
Oui , j'y regarderai , lui dis-je , et j'espère bien que ma mère et mes amis, si )e puis en avoir de sages , y regarderont avec moi.
Ici ma mère interrompit le tete-à-tête ; et moi, recueillie a mot-même, je commençai mon examen. Plus je m'étudiai, plus j'appris à me craindre. Ah ! disais-je , il a bien raison , le natiurel le plus heureux a ses écueils ; la route du devoir est un seoder étroit , glissant, bordé de précipices , oii l'on ne doit marcberî mon âge qu'à pas tremblans. E>ès lors je fus en défiance, etd» louanges qu'on me donnait , et de l'opinion que j'avais de nu»* même , me gardant de mon amour-propre conune d'un flatteur dangereux ; et ma mère , qui s'aperçut de l'air sérieux et refléciii que j'avais avec mes compagnes , y reconnut le fruit de cette pre^ mière leçon.
La seconde roula sur un objet moins sérieux. Si vous n'aTiei, lui demandai-je, qu'un conseil à donner à une personne de jdob Age, que lui recommanderiez-vous? — De savoir s'occuper, mt
li-ît ; car l'oisiTeté et Teiinui de soi-même est de tous les périk le
us redoutable pour elle. Il est un temps, lui dis-je, oii une e est assez occupée de ses devoirs pour n'avoir pas à craindre ^tre oisive ; tous ses memens sont bien remplis. Mais pour moi , par exemple , pour celles de m.on âge , il est des heures qui se* ^ent vides , si on ne les employait pas à se donner quelques talens , et j'ai cru remarquer que ces talens frivoles n'avaient pas Fotre estime. Vous n'aimes pas la danse y vous faites peu de cas du chant.
J'aime la danse , mediCfil , mais au village et aons l'ormeau ; c'est ^ qu'elle est l'expression d'nne gaieté simple et naïve. Je l'aime lossi sur un théâtre , oii elle varie avec art les mouvemens , les iMitudes , les caractères de la beauté : c'est une peinture vivante y ^est i^ne sculpture animée : le Gladiateur , le Faune antique , ne lie font pas plus de plaisir que les FestrU j je crois voir dans Gui» mord la Galathée de la &ble , et la Diane dans HéneL Mais au kal et dans les personnes de votre état et de votre âge , la danse ne semble aujourd'hui trop artificielle et trop étudiée ; elle ne lissimule pas assez les leçons qu'eHe a prises; son élégance la l^are , sa régularité gâte le caractère d'ingénuité , de candeur |n'oa aime à vous attribuer ; et lorsqu'une fille bien née est parrenae à si bien danser , elle fait dire d'elle qu'elle danse trop bien, l'aimerais qu'on dansât pour son amusement , sans penser que l'on eût ni des témoins y ni des rivales. Je veux bien cependant que Part se mêle un peu de régler les pas , le maintien , les mouve-* mens de son élève y mais jamais aunlelà des simples bienséances ; car l'épithete la plus juste qu'on ait donnée aux Grâces est celle de décentes ; et tout ce qui me rappelle les Nymphes plutôt que les Grâces y ne me semble pas digne de votre émulation. D'ailleurs la danse n'a qu'un temps trë»-fugitif ; vous ne danserez plus dès |ue vous serez mère ; et les agrémens que j'estime sont céux^u'on peut encore avoir en vieillissant.
Dès ce moment y vous pensez bien que je me proposai de n^lijer la danse.
£tle chant, lui demandai-fe avec un peu d'émotion? Le chant, litr-il y est donné par la nature k l'homme , comme à l'oiseau y pour réjouir les ennuis de sa solitude , et plus encore pour adoucir il pour égayer ses travaux : aussi ai-je un plaisir sensible à enten- Ire le laboureur chanter en creusant son sillon , ou le pasteur m gardant son troupeau , ou le bûcheron dans la forêt sur la rieille cime d'un chêne y ou les villageoises filant ensemble à la œillée du hameau ; ou les artisans , dont les voix, en cadence et ï l'unisson 9 font retentir leur atelier.
Dans ces chants inspirés par la seule nature y je reconnais > sinon
le signe de la joie , au moins l'oubli des peines on leur soi ment. Ma^ dans tos concerts, oii l'on chante pour faire une Toix que l'art souvent a eu bien de la peine k rendre et flexible , ce chant qui flatte mon oreille , ne Ta point à wii âme : la joie et la douleur , tout y est feint ; je n'y vois que faii Je sais bien qu'il est ravissant pour des oreilles plus sensiblei; qu'il donne à la beauté un charme inexprimable , qu'il embefil la laideur même ; on le dit , je le crois. Mais ce n'est qu'au théâbi que j'aime à le voir applaudi.
C'est donc pour nous , lui dis^je , un temps perdu , que d'avdf jBormé notre oreille et perfectionné notre voix? Non , me dit-il; dans la retraite , et parmi les travaux qui conviennent à vn pareilles , un beau chant peut trouver sa place : il est dëlicieu dans un cercle d'amis , ou dans un souper de famille ; et rien n'«t si touchant que la voix d'une mère qui concerte avec ses enfav. Mais ce chant , je le veux facile et naturel , sans appareil et su spectacle. En général les talens solitaires , les taleas de Minent sont ceux que je chéris.
Si je vous entends bien y lui dis-je , les talens de Miaenre sort le fuseau , l'aiguille , le rouet , la navette ; tout cela est bien ntcanique ! Ajoutez , me dit-il , le crayon , le pinceau , le don de bien penser , celui d'exprimer sa pensée avec un naturel aimable; n'en est-ce point assez pour occuper d'heureux loisirs ?
Ici , lui dis-je , vous me semblés introduire les Muses daoS'la cour de Minerve. Oui , me dit-il , comme j'y admets les Grâcei, et même les plaisirs lorsqu'ils sont innocens. Je ne reproche tox Muses que d'être vaines et bruyantes , souvent évaporées , un pen trop libres quelquefois ; et pour le sexe dont la pudeur est la qualité distinctive, je les veux- chastes et modestes : c'est ainsi que Minerve aime à les rassembler. On les voit autour d'elle décemment occupées à cultiver dans leurs élèves l'intelligence naturelle; à leur «former l'esprit , la raison etvle goût ; à développer leurs idées ,à les étendre, à les classer , à y répandre la lumière;! leur enrichir la mémoire d'une instruction saine et solide ; à pe^ fectionner en elles le sentiment du beau moral , soit en frappast leur imagination des peintures de la vertu , de la bonté , de Fin' nocence , soit en exerçant dans leur âme ce précieux instinct de sensibilité que la nature a mis en nous. Mais ni dans ses études ^ ni dans ses productions , l'école de Minerve ne se donne en spectacle ; et'c'est en quoi elle diffère de celle d'Apollon , qui cherche l'éclat et le bruit.
Ainsi , lui dis-je , vous reléguez tous nos talens dans la relnite; et ceux qui dans le monde peuvent donner encore un nomean lustre à la beauté , ou suppléer à la beauté même , vous y attaches
a de prix. Cependant on les compte parmi les dons de plaire ; plaire ! A qui , reprit Alcime ? aux passans ? Ah ! croyez ,
Iphine^ qu'en applaudissant celle qui charme tout le monde , lus d'un se dit : Ce n'est pas elle qui daignerait me rendre heu* reux ; ce ne serait ni de son ménage , ni de moi , ni de ses enfans qu'elle daignerait s'occuper. A ce propos , je me rappelle un Anglais 9 qui , en voyant l'une de nos Françaises , bien vive , bien brillante , bien amusante dans un souper : « Il n'y a rien de plus * joli, dit-il ; mais' à la maison, que fait-onde cela? » — A la maison , mademoiselle , c^est la sagesse de l'esprit , l'égalité du caractère: ce sont, des mœurs et des goûts simples, des talens cultivés sans ostentation, des agrémens sans vanité , qu'on veut trouver dans sa compagne ; car on ne la prend que pour soi.
Quelques visites que reçut ma mère interrompirent cet entretien ; mais la leçon avait été bonne , et je n'en perdis pas un mot. Je voyais clairement que rien d'ambitieux ne ^serait de son goût. Je n'en fus point surprise : lui-même il était si modeste ! et sans regret je renonçai à tout ce qu'on appelle des succès dans le monde. Mais je crus voir aussi que pour vivre à son gré , je devai . vivre uniquement pour lui , dans son intérieur domestique. Je me consultai sur ce point, et je n'eus pas même besoin de courage pour m'y résoudre.
J'ai réfléchi , lui dis-je , quand je me retrouvai seule avec lui , j'ai réfléchi au plan de vie que doit, selon vous, se tracer une femme honnête et raisonnable , c'est celui d'une vie obscure et sédentaire dans l'intérieur de sa maison.
Vous êtes , me dit-il en souriant, plus sévère que moi ; et pour vous e^ pour vos pareilles, je vous demande plus d'indulgence. « A quoi faire , nous dit Montaigne , ces pointes élevées de la » philosophie, sur lesquelles aucun être humain ne peut s'asseoir, » et ces règles qui excèdent notre usage et nos forces ? » Je pense comme lui , qu'il faut que la vertu se mesure à notre faiblesse. Je ne dirai donc point à une honnête femme de s'enfermer dans sa maison , de renoncer au monde , ni de se refuser aux amusemens de son âjge , pour se livrer à ses devoirs sans aucune dissipation ; car la solitude , à la longue , serait triste et pénible , et le devoir loi-Ddême , sans détention et sans mélange , finirait par être ennuyeux. Mais je lui dirai qu'une vie habituellement retirée est celle que lui destine la nature , et par conséquent celle qu'il s'agit d'embellir ; que le devoir a des intervalles , et qu'il veut des delassemiens ; mais que soi-même avec soi-même , il faut savoir remplir ces vides sans dégoût , sans ennui , sans besoin de se dissiper , et de se répandre au dehors ; que le désœuvrement a perdu plus de femmes qu'aucun des vices qu'on leur impute; que celle qui chez a. 3o
elle ne sait jamais que faire , est bien souTent tentée d'aller faif e ailleurs ; que même la plus vertueuse , en se prodiguant , dégrade ; que dans le monde , ce qu'il a de plus estimable et 4 meilleur en soi , n'a son prix qu'autant qu'il est rare , et que rii de vulgaire n'est long-temps estimé. H semble , ajoutait-il , qi l'innocence soit ternie des regards de la multitude ; et la beaivi qui va se produisant de cercle en cercle , de spectacle en spectsK:! a je ne sais quel air de s'étaler qui fait rougir. En un mot , soji s Are , me répétait le sage , qu'on cesse de considérer une fenua qu'on voit partout ; que si elle efface ses pareilles , sa poursuite U importune ; que si elle ne fait pas envie , elle fera bientôt pitié; € qu'après avoir fatigué te monde de sa présence, elle sera forcé d'aller vieillir dans l'abandon.
Voilà y lui dis-je y des peines bien cruelles pour le tort innooeat de ne savoir rester chez soi.
Que ne puis-je , reprit Alcime y vous expliquer tous les malheurs que ce malheur entraîne ! Observez seulement qu'um , femme ennuyée se voit sans cesse à la merci d'une société sa» laquelle elle né peut vivre. Dans le monde y les complaisantes e( les complaisans assidus ne sont pas, entre nous soit dit, ce qu'il y a de plus estimable. Il faut pourtant qu'elle s'en accommode, eu elle n'a point à choisir ; et voyez dans ces liaisons ce qu'elle devient elle -mime , combien elle dépend, combien elle est e»- ^ cl ave de tout ce qu'a besoin d'assembler autour d'elle son inquiète oisiveté.
Voyez au contraire une femme dont les loisirs sont variés ei agréablement remplis p;.r des occupations et des goûts solitaires ; comme elle est libre, indépendante , et comme, après ses devoirs satisfaits , elle jouit avec délices de ses talens , de ses études et des arts qu'elle a cultivés. Le paysage qu'elle dessine , le vallon qu'elle ombrage de ses crayons , le ruisseau qu'elle y fait couler, lui retracent les beautés simples , les voluptés de la nature. La fleur , que son aiguille colore et fait «fleurir , s'embellit sous ses yeux , comme la fleur des champs sous les yeux de l'Aurore , et son âme séduite croit en respirer le parfum. Tout ce que l'esprit et le goAt , tout ce que le brillant génie des poètes , tout ce que l'âme des orateurs , tout ce que les études et la raison des sages ent répandu d'intéressant dans les livres qui l'environnent , est à sa jouissance; elle n'a qu'à choisir : complaisans sans être unportuns ,- ils arrivent à la minute ; ils s'éloignent de même dès que l'on n'en veut plus , en attendant qu'on les rappelle; enfin àa ' plaisirs de la vie, ce sont les seuls qui s'accommodent à la diversité des goûts. Une âme indolente s'y laisse aller comme au courant | paisible d'une onde mollement errante à travers de belles cam"
^nes ; une ime vive y trouve une vamté , une mobilité d'images, lae affluence de sentimens qui exercent son activité ; la mélan-* priie s'j' nourrit de douces réT«nes et de tendres réflexions ; la pieté y jouit de ses propres ;saillies , et sourit elle-même aux ta-* Meaux qu'elle a peints ;' diacun s'j choisit k son gré une société famis et un cercle d'amusemens. Jamais aucun palais magique a'a réuni autant de charmes que ce cabinet enchanté , oii l'élite le tous les âges et de toutes les nations , les favoris de la nature, les ^us grands maîtres dans Tart de plaire et d'émouvoir , de penser et d'instruire , semblent se disputer , s'envier les regards d'une femme qui aime l'étude , et qui donne à ce plaisir pur les inter- Talles de ses devoirs.
C'est elle qu'on désirera et qu'on chérira dans le monde ; elle j paraîtra rarement , mais la considération la plus flatteuse l'y attendra ; les hommages du culte iront au-devant d'elle. Sa modestie amra beau voiler la lumière dont son esprit se sera pénétré , les 'couleurs dont il sera teint, et toutes les richesses qu'il aura recueillies ;' aux grâces de son naturel se mêleront k son insu les firuits d'une heureuse culture. Mais ni ses succès dans le monde , ai les amuscmens qu'elle y aura trouvés, ne l'auront rendue insensible aux délices de sa retraite. Si elle se forme à elle->mêm6 une société , ce sera une estime éclairée et sévère qui prendra soin de la choisir. L'amitié , ce bien précieux et si doux pour les âmes pures , en* assortira les liens ; et l'accord des esprits , des goûts , des caractères , la confiance mutuelle que s'inspirent les gens de bien, en feront l'attrait et le charme. Les hommes les mieux renommés , les femmes les plus vertueuses , tout ce que les mœurs et le goût , la raison , l'esprit , la sagesse , ont de plus épuré , briguera l'honneur d'y être admis ; et dans le choix elle n'aura que l'embarras du nombre et de l'empressement.
Vous concevez qu'après ce nouvel entretien , j'eus grande envie de devenir celle qu'il venait de me peindre.
Je priai ma mère de me donner un maître de dessin à la place de mon maître de danse , de me permettre de passer avec une brodeuse habile le temps que je passais avec mon maître de musique ; et lorsqu'elle me demanda raison de ce changement dans mes goûts : Ceux-ci, lui dis-je , n'ont pas besoin d'admirateurs; on peut les cultiver pour soi , on peut les aimer pour eux-mêmes ; et aussi simples que durables, on peut dans tous les temps en |onir seule k peu de frais.
Ma mère voulut bien permettre qu'Alcime composât pour moi Éin cabinet de livres k son gré et à mon *usage. Le choix en fut «xquis ; et dès que j'eus goûté les charmes de l'étude , je fus cerjtaine que de ma vie je n^ serais accessible à l'ennui*
46o CONTES MORAUX-
Mes lectures furent pour nous une source abondante dV tiens variés, mais tous diriges- vers mon but, c'est-à-dire, moyens les plus sûrs de lui plaire et de me rendre tous les j< plus intéressante à ses j&ax.
Je voulus savoir quelle était dans une jeune femme la qualM qu'il estimait le plus. La modestie , me dit-il ; car il n'est poini de caractère que cette vertu n'embellisse , ni de défaut qu'elle n'efiface ou qu'elle ne fasse oublier. Dans une reine, elle donne une grâce infinie à la majesté ; dans une bergère , elle pare et ennoblit la rusticité m^e ; elle apprivoise et adoucit l'envie que blesserait l'éclat des talens ou de la beauté ; elle désarme la malice ; et lorv même qu'elle se montre seule et dénuée des agrémens de l'esprit et de la figure , elle se fait encore aimer.
Ah ! son éloge est dans mon cœur , lui dis-je , et ce sont là pour moi des vérités de sentiment.
L'attrait , ajoutà-t41 , en est si bien connu , que le vice loiméme , quand il veut nous séduire , n'a pas de plus doux arti* fice ; et plus adroit que la vertu , souvent il sait mieux qu'elle paraître modeste et craintif. Souvenes-vous , mademoiselle , qu'une femme renonce aux avantages de son sexe , lorsqu'elle perd le caractère d'une timidité touchante. L'empire de la fiorce que la nature a donné à l'homme , ne peut se balancer que par celui de la douceur. De quoi vous servirait la supériorité de la raison , de la sagesse , si elle n'était pas- attrayante? Et sans le charme que lai prêtent un. esprit liant et facile , une tendre et timide voix , un œil encore plus éloquent , quel serait son pouvoir ? L'homme est orgueilleux et farouche : c'est un lion que la nature vous donne à dompter , à réduire , à rendre enfin docile et doux ; c'est à vous de l'apprivoiser.
J'entends mes compagnes , lui dis-jé , s'avertir de ne pas laisser prendre aux hommes trop d'ascendant. Il est , me répondit Àlcime , un ascendant que laisse prendre la faiblesse , et c'est celui dont les hommes abusent. Il en est un que la modestie parait céder sans résistance , mais qu'elle est sûre d'obtenir et de garder à notre insu , en n'exerçant sur nos esprits d'autre pouvoir que celui d'une raison sage , armée de douceur , de complaisance et de bonté. C'est en ne combattant jamais qu'elle triomphe ; elle règne en obéissant.
Je ne vous donne là, mon ami , qu'une faible idée des entretiens qui , sous les yeux d'une mère attentive , se passaient entre lui et moi.
La plus galante des coquettes n'est pas plus empressée à faire devant son miroir l'essai des parures nouvelles qu'elle vient de choisir , que je Tétais moi-même à faire sur mon âme l'essai des
L'ÉCOLE DE L'AMITIÉ. 46i
conseils vertaeux que je venais de recevoir ;. et je n'étais contente que lorsque mes pensées , mes goûts, mes sentimens s'accordaient -avec ses leçons.
Il disait que de bonnes mœurs ne pouvaient être que des mœurs simples ; que le bonheur vivait de peu ; qu'il ne se conservait pur, et sain , et durable que par cette frugalité dans nos goûts et dans nos désirs ; qu'il fallait de bonne heure couper racine aux vices dont le luxe était l'aliment, et qui tous avaient pour principe la mollesse ou la vanité ; qu'aucun d'eux n'étant naturel , aucun , dans sa naissance , n'était incorrigible ; que s'ils le devenaient , c'était en vieillissant ; que les caprices n'étaient le plus souvent qu'un reste d'enfance gâtée ; que les fantaisies étaient la maladie d'une âme oisive et d'une tête vide ; que la femme qu'elle attaquait , sans cesse tourmentée de besoins renaissans , avait le sort des Oanaïdes; que la mode était, dans le monde, une puissance irrésistible et à laquelle il fallait obéir , mais avec cette condescendance involontaire et retenue qu'on a pour une folle dont on est dépendante et qu'on n'ose contrarier. Il disait que dans une femme l'ostentation des richesses , le goût de la dépense , la prodigalité , n'avait sur l'avarice que l'avantage de répandre ce qu'on n'aurait pas su donner ; qu'il n'y avait point de supei^flu dans les mains de la bienfaisance ; et que , pour un cœur généreux , jamais l'économie n'épargnerait assez pour suffire à tous ses besoins. Il disait qu'il fallait savoir éviter les mauvais exemples sans faire semblant de les fuir ; que l'ipdulgence , qui était la sœur et la compagne de la bonté , devait aussi toujours être à coté de la sagesse ; que le sourcil de la colère ou de l'orgueil enlaidissait la beauté même ; que le dédain n'était qu'une arme de parade , trop fragile pour la faiblesse , inutile pour la vertu ; que le faste de la fierté était en nous ce qu'était dans le^'liommes la jactance de la bra- .voure , que l'assurance avait plutôt l'air d'appeler le péril que de le mépriser ; que la hauteur qui commandait la déférence et le respect était souvent mal obéie ; que la hardiesse en défiant le blâme ne faisait que le provoquer ; qu'une dignité simple et naturelle était la, reine des bienséances , et celle à qui jamais personne ne se permettait de manquer ; enfin que le vrai signe d'une vertu paisible et sûre d'elle-même était l'égalité d'une humeur douce et calme , et la candeur d'un front serein «
Quelquefois il me parlait aussi des devoirs d'une épouse et de ceux d'une mëre ; c'était alors que mon cœur palpitait de la plus douce émotion.
L'amitié , disait-il , bien plus et bien mieux que l'amour , fait le lien d'un boti ménage ; un feu que la jeunesse et la beauté auraient allumé seules ne tarderait pas k s'éteindre , si une amitié pure et
4fe CONTES MORAUX.
sainte n'avait $oin de l'entretenir ; elle en prolongera le clLarmeJ et le remplacera lorsqu'il en sera temps. '
L'art de rendre l'intérieur de sa maison riant et attirant pool son mari y sera , poursuivait-il , le grand art d'une femme ; se^ soins , ses complaisances, tout le liant de son esprit, toute la la gaieté , Taménitë de son caractère , tous les secoars qv'elle tirer du commerce de l'anoiitié, toutes les jouissances qu'elle réunir dans le cercle de ses amis , pour y retenir soo éponx eC^ l'accoutumer à s'y plaire , doivent se diriger vers ce but împortaat. Mais le succès , pour en être assuré , demande une ccmstance rare»
11 observait que chez les anciens , dans le temple de l'Hjménée , on n'exposait pas seulement l'image de Vénus ; qu'on l'y tepré^ sentait accompagnée des Muses , environnée des Grâces , surtoat ayant à côté d'elle la déesse Persuasion ; car, disait-on, les Muses ont le don d'accorder les esprits des jeunes époux , comme elles accordent la lyre ; les Grâces sont conciliantes ; et c'est par W douceur et le charme de la parole que deux cœurs s'attirant Fna l'autre , s'accoutument et se c<Nrnplaisent k n'avoir qu'une volonté.
Atcime aurait voulu que le nouvel époux prît soin d'environner sa femme de bonnes mœurs , de bons exemples et de saines instructions , comme on voit , disait-il , celui qui élève des abeilles rassembler autour de leurs ruches et sur les bords d'un clair ruisseau , les plantes , les arbustes , les arbres à fleurs les pins propres à leur offrir des sucs d'une saveur exquise et d'un parfum délicieux. Mais si l'époux y manque, la femme y doit pourvoir. La société , ajoutait-il , la plus désirable pour elle ne sera point celle des hommes ; car les hommes, quoiqu'ils en disent, sont rarement pour une jeune femme des amis désintéressés ; et quand même leurs intentions , leurs affections seraient pures , leurs mceurs et leurs maximes ne le sont pas toujours. Je ne l'invite pas non plus à se lier étroitement avec de jeunes femmes ; car elles sont comme elle dans l'âge des épreuves ; et des liaisons trop intimes la rendant responsable des torts de ses amies , sa propre réputation aurait des risques à courir. D'ailleurs , malgré ces airs de tendresse exaltée , qui sont aujourd'hui à la mode , et qui donnent des scènes de sensibilité, les jalousies de toute espèce sont si communes parmi les jeunes femmes , qu'une amitié inaltérable entre elles est un phénomène trop rare , trop* merveilleux pour y compter. Ceslt donc parmi les femmes sur le déclin des ans et dont la jeunesse innocente a fait honorer la vieillesse , que je l'invite à cboisir des amies dont les mœurs communiqueront leur caractère à sa société, leur dignité à sa maison , leur considération à son âge. On la jugera d'après elles ; et pour décider l'opinion publique en sa faveur, leur témoignage respecté devancera celui des ans. Le ton donné
par leur sagesse sera chez elle une loi de décenOe , et il en bannira tous ces airs libres et négligés qui s'introduisent dans le monde , et qu'on j reçoit , disait-il , avec trop d'indulgence et de facilité. Enfin elles lui sauront gré de ses empressemens et de ses préfé-. rences ; et leur amour-propre n'ayant plus rien à démêler avec le sien , son amitié sera payée d'un sincère et tendre retour.
L'écueU qu'il redoutait le plus pour une jeune femme , c'étaient les torts , les vices et les travers de son époux. Rien de plus séduisant et de plus dangereux , disait-il , que l'exemple d'un mari qui enseigne à sa femme le luxe , la dissipation , la mollesse , la volupté. Un âge imprudent et facile, enclin par la nature à l'imitation , le sera plus encore par la complaisance et l'amour ; et je regarde comme un prodige la jeune femme qui résiste aux séductions d'un époux vicieux , s'il en est aimé. Cest là cependant le triomphe qu'elle doit remporter et sur lui et sur elle-même. Se conserver modeste et réservée , avec un mari libertin ; opposer sans affectation le goût delà retraite et de l'économie à celui des plaisirs bruyans et ruineux ; être occupée de ses devoirs à coté de celui qui néglige les siens ; le rendre bon et vertueux s'il est possible ; au moins ne lui laisser aucune excuse s'il ne l'est pas ; ce sont là ses devoirs; et ils portent leur récompense ; car sa plus douce consolation des torts de son mari sera d'en être elle-même innocente , et d'avoir mis toute son étude , tous ses soins à l'en corriger.
Cependant qu^elle prenne garde à ne pas trop l'humilier; les blessures de l'amour-propre sont difficiles à guérir ; j'en ai même Yu d'incurables. S'il est jaloux naturellement et vaguement , c'est un mal dont il faut le plaindre et auquel il faut compatir. S'il est jaloux d'un seul objet, s'il l'est long-temps et sans remède , ce sera le tort de sa femme. H l'offense, il est vrai ; ses soupçons , ses alarmes sont pour elle une injure ; eh bien , qu'elle s'en venge , comme il est beau de s'en venger, en lui prouvant qu'il est injuste. N'est-ce pas lïn triomphe qu'un jaloux confondu ? Si , pour ne pas le rassurer , on cherche des excuses , je n'en reçois aucune ; l'estime d'un mari 9 le repos domestique , sont des biens que pour rien au monde il ne faut laisser en péril.
Mais elle-même , si elle est jalouse , et si elle l'est avec raison? 'Ah ! c'est alors qu'elle a besoin de toute sa constance et de tout son courage. Si son amour outragé s'irrite , si elle s'abandonne à ses ressentimens , si le reproche amer ou si le noir dépit empoisonne ses plaintes et S0 mêle à ses larmes , tout est désespéré. Les Grecs, lorsqu'ils sacrifiaient à Junon nuptiale , étaient le fiel de la victime. CTest surtout à la jeune épousé que s'adresse cette leçon : « Qu'une M femme , disait un sage , dans le moment que la colère la domine » et la défigure, se regarde dans son miroir, et qu'elle voie si ce
» n'est pas ainsi que sa rivale doit désirer qu'elle se montre à » époux, n Oui , croyez-moi , soit pour gagner un cœur , soit pour le retenir, soit pour le ramener, douceur, indulgence et Terta, voilà vos forces véritables. La fable ^Apollon et Borée est pour vous.
JVcoutais tout cela sans trouble et sans effroi , bien sure que) mais mon cœur ne serait mis à de telles épreuves.
Il se reprocha cependant l'austérité de ses leçons ; et arec un regard charmant par sa douceur : Je vous précHe là , me dit-il , une morale bien sévère ! Oh non ! lui répondis-je, aucun de ces devoirs ne m'épouvante. J'y vois la gloire d'une femme, et, sinon son bonheur , au moins des adoucissemens pour l'amertume de ses peines. Mais ajoutai-je en soupirant, j'espère que mon cœur n'aura point à subir de si rudes épreuves. Non , me dit-il , f ose répondre que vous n'aurez jamais que des devoirs doux à remplir.
Il en vint à ceux d'une mère ; et que ne puis-je vous exprimer avec quelle délicatesse et quelle effusion de sensibilité il m'en fit l'aimable peinture ! Il n'en omit aucun ; mais le point sur leqael il insista le plus , ce fut sur le précepte du respect que l'on doit à la présence des enfans.
Ou sait, dit-il, que le plus bel empire et le plus glorieux, conune le plus pénible , c'est de se posséder soi-même , et de savoir se modérer. Cette domination habituelle sur les mouvemens de notre âme est le principe de toutes les vertus : elle est la sauve-garde des bonnes mœurs, des bienséances, du repos domestique ; elle çst la sûreté de l'homme avec lui-même , et des hommes ensemble. Mais dans aucune situation de la vie elle n*est plus indispensable que dans celle des pères et des mères environnés de leurs en£ans. Rien de leur exemple n'échappe , ni à l'observation , ni à l'imitation de cette enfance curieuse et docile , de cette adolescence vive et déjà susceptible de durables impressions; et autant l'exemple du bien leur sera salutaire , autant et plus celui du mal leur serat-il pernicieux ; car il n'aura ni correctif , ni préservatif, ni re*mède ; l'autorité l'imprime , l'habitude l'approfondit , le reipect même le consacre; et ni autour d'eux, ni en eux-mêmes, aucune voix'ne s'élève pour le blâmer.
Mais je m'aperçois, mon ami, reprit madame de Néray, que mon histoire se prolonge ; et vous devez être impatient d'apprendre quel en sera le dénouement. Pardon. Jamais on ne craint d'ennuyer en faisant parler un Alcime ; mais à présent que c'est moi qui parle , je vais abréger mon récit.
Après qu' Alcime eut employé deux ans , continua madame de Néray , à me former le caractère ; lorsque me croyant moi-même telle à peu près qu'il semblait vouloir que fi\t sa femme , je n'at-
t«ndaisque le moment oii il demanderait ma main ; je vis paraître, sous ses ausj^ices*, audiner.de madame d'Olme, et bientôt après chez ma mère , un certain M. de Nëray , tout brillant de jeunesse, d'esprit et d'agrément , qu'Alcime introduisait , disait-on , dans le monde , et dont il ne parlait qu'avec estime et complaisance , comme espérant de lui tout le bien qu'à spn âge pouvaient promettre un cœur droit et sensible , un esprit sage et doux , et surtout d'excellentes mœurs.-
Tout ce que j'avais lu , tout ce que j'avais entendu dire , tout ce que je savais ou croyais savoir de l'amour , s'accordait à me persuader que c'était de l'amour que j'avais pour ^Icime. Je ne brûlais pas comme Sapko ; je ne frissonnais pas comme elle ; je ne sentais pas ma voix s'éteindre , mes genoux défaillir , mes oreilles tinter , et un feu rapide courir dans mes veines en le voyant ; je n'étais point Sapbo ; et je n'aurais point fait le saut de Leucade eonune elle ; mais sans me croire aussi sensible , je me flattais d'aimer Alcime autant que je pouvais aimer. J'étais charmée de sa figure, enchantée de son langage, idolâtre de ses vertus; nul niortel , à ma connaissance , ne me semblait comparable à lui pour l'excellence du caractère , ni pour Tagrément de l'esprit ; auprès de lui ; je ne désirais rien au mondé , et partout oii il n'était pas , il manquait à mes yeux , il manquait à mon cœur ; ses entretiens étaient pour moi une source intarissable dé délices ; je ne m'en rassasiais point ; je me les rappelais sans cesse ; j'y trouvais tous les jours de nouvelles douceurs. On a , ce semble y quelque raison de se croire amoureuse lorsqu'on en est là ; point an tout : Alcime savait mieux que moi ce qui se passait dans mon âme ; et bientôt ma mère elle-même vit sa prédiction s'accomplir.
Il est vrai qu'on semblait s'entendre- pour faire valoir à mes yeux tout le mérite du jeune homme. Chacun lui faisait à l'envi l'accueil le plus flatteur ; et Alcime ne manquait pas de faire naître ou de saisir l'occasion de le mettre en scène.
D'abord il parla peu, mais bien. Ensuite il se laissa insensiblement engager à développer davantage ses sentimens et ses idées ; et sur l'article de la jeunesse de ce temps-là , il dit modestement , mais ingénument son avis, en avouant que dans la licence, la mollesse , l'oisiveté oii ses pareils passaient leurs plus belles années dans la vanité de leur luxe , dans l'avilissement de leur ga« lànterie , dans la bassesse de leurs goûts et de leurs inclinations , il avait peine à reconnaître le caractère mâle et noble de leurs pères , et qu'il ne voyait plus en eux que des hommes dégénérés.
La sagesse de ses propos , la bienséance de son maintien , le naturel de ses manières, la grâce et la facilité de son langage, l'air dont il l'animait attira mon attention , piais sans me distraira
d'Alcime. Seulement dans Nëray je crus entendre son disciple « Ce jeune homme , disais-je , a le même bonheur que moi ; nc»xi& sommes à la même école. Cefut d'abord entre lui et moi une espèce d'affinité. '
Je le revis ; et ce jour*là , tandis qu'il exprimait avec viracite combien il était fier et glorieux de Tanûtié doitt l'honorait AIgîim^ l'un de mes regards , en passant , ayant effleuré sa figure , je loi trouvai de la ressemblance avec l'image que , dans ma fantaisie » je me faisais d'Alcibiade. Oui , me dis-je à moi-même , mais mon. Socrate est beau^ plus beau même que son di&ciple. Je me waa^ viens que je fus fort contente de lui avoir donné l'avantage ; et pour le lui assurer mieux , je les regardai tour à tour. £n effet ^ Néray me parut avoir les traits moins réguliers ; et quoique pins jeune et plus vif, cette mobilité de physionomie , cette fraîcheur de teint , ce feu dans le regard , ne m'éblouirent pas assez peur ne pas voir qu'AIcime eût été pour un peintre un beaucoup plus parfait modèle. Néray avait bien dans la taille plus de soiqplease et d'élégance ; mais Alcime avait plus de dignité dans le main-tien. Dans l'un, je ne voyais qu'un simple mortel ; et dans raolre« je croyais voir un dieu. Cette comparaison du dieu et du mortel me semblait si prodigieusement décisive en faveur d'AJcime , que dans ma sc^itude je ne cessais d'y réfléchir ; et ces deux images sans cesse retracées à mon esprit devinrent presque l'iutique objet de mes rêveries mélancoliques , car dès-lors je fus triste tans soupçonner pourquoi.
Moi, qui ne m'impatiente guère, je ne pus sans dépit entendre mes compagnes préférer l'élégance , la grâce de Néray à la beauté d' Alcime. Je leur soutins que l'un n'était que du joli moderne » et que l'autre était du bel antique. Mab elles se moquèrent de moi et de l'antiquité, et il n'y en eut pas une à qui l'agrément ne parût préférable à la perfection. Du coté de l'esprit , elles cotf vinrent toutes qu'AIcime était plus raisonnable , mais je vis clairement que la raison était ce qui les séduisait le moins ; et parmi elles , ce fut à qui m'abandonnerait mon Alcime , et à qui me disputerait les attentions de Néray. Je crus les leur céder sans regret et sans jalousie ; et en songeant avec pitié à la frivolité de ce goàt de leur âge : Les voilà, dis-je, toutes éprises de ce jeune arrivant; voyons laquelle aura le bonheur de lui plaire, et s*émei^ gueillira de la belle conquête oii ichacune aspire ^i secret.
Cette curiosité me prit si vivement, et fut bientôt ai inquiète, que nulle autre pensée ne pouvait m'en distraire. Quand nous étions ensemble, et Néray avec nous, j'observais tout du coin de l'œil. Comme il était d'une politesse excessive, il ne négligeait rien , il n'oubliait personne ; et chacune à son tour dbteaUit de lui
£jBTeur d'an regard obligeant, on d'un mot agréable. J'ayais tour aussi , et je trouvais plaisante l'illusion que j'étais tende me faire à moi-même ; car il me semblait que ses yeux et son de sa voix avaient , en s'adressant à moi , quelque chose de gulier. qui me distinguait de la foule. Pour détromper mon our-pro^re, j'observai le jeune homme avec plus d'attention; ïK oette singularité, que je n'avais d'abord que légèrement aper- ^xxe , prit à mes yeux le caractère d'une sensibilité discrète et réservée, qui semblait ne vouloir se déceler qu'à moi.
O ciel! combien nous sommes vaines, me disais-je avec confu-» sion ! me voilà presque intimement persuadée que ce serait à moi «l^ue Néray voudrait plaire. Eh bien , je gage que chacune de mes compafpaes croit aussi , pour son compte , trouver dans l'accent de sm Toix et dans le feu de ses regards la même expression de sensibilité. Heureusement j'ai le cœur épris d'un objet qui l'occupe seul , et qui n'y laisse aucune place. Ces demoiselles courent plus de dunger que moi. Amélie est légère , elle lui échappera ; Rosalie est trop nonchalante pour s'en affecter vivement. Adélaïde est fiëre , et sera peu flattée d'un honmiage si partagé ; mais Eléonore est sensible ; et quoiqu'elle n'ait pas fort appuyé sur son éloge , c^est elle qui a le plus rougi quand j'ai contrarié le bien qu'on en disait. Ohl celle-là y sera prise ; et l'indolente Kosalie pourrait bien s'animer pour lui. Il est riche et bien né ; il n'est aucune d'elles qui ne fàt très-flattée de l'avoir pour époux. Déjà même peut^tre a-^on sur lui quelque dessein ; et sans cela , pourquoi Alcime l'auraitfx'il amené ? Oh ! oui , dans tout ceci je soupçonne quelque mystère. Surprise et impatientée de voir que ces idées m'obsédaient malgré moi : Eh ! que m'importe , di»-je en roulant ma tète sur mon chevet , qu'il épouse Amélie , Adélaïde , Eléonore? Laissons-les s'envier son choix. Le mien n'est-il pas fait? Je fîis donc plus tranquille ; et j'appelai tant le sommeil qu'il vint et acheva de calmer mes esprits ; mais je ne sais quel songe les troubla de nouveau.
A mon réveil , je me trouvai chagrine. Je le fus tout le jour. Tout me contrariait. Mes crayons étaient mal taillés , ma maia était mal assurée , mon piano me parut discord , je m'ennuyai à ma toilette , et aucun de mes livres favoris ne put m'amuser ; \e les trouvai tous insipides. Alcime heureusement se pré^ sentait à ma pensée , mais il y revenait toujours accompagné âé son disciple ; et l'image de celui-ci était reçue avec humeur: Je critiquais tantôt l'élégance de sa parure , tantôt l'aisance de ses manières , tantôt cette coquetterie de ses yeux et de son langage qui cajolait toutes les femmes , et persuadait à chacune qu'elle f tait r<^et préféré. Enfin je me disais de lui tout le mal qu'il
était possible. Mais cette censure elle-même ne faisait que me retracer plus distinctement son objet; et quand j'avais tout dît, je ne sais quel apologiste prenait en moi si Tivement, si éloc|iieim* ment sa défense , que souvent je restais muette et sans réplique , et d'autant plus mal à mon aise, que dans toute la société j'crtais seule de mon avis ; tout le monde en disait du bien.
Cependant ce jour -là une de nos convives, madame Oran, femme sévère , osa dire , en parlant d'Alcime et de Néray , qu'oo s'occupait trop du plus jeune ; et que pour un objet agréable k la vérité y mais un peu vain , on en négligeait un bien plus iateref-> sant , qui avait la modestie de lui céder la place.
Ma mère , à ce propos , répondit que cbez elle personne n'effaçait Alcime. Et en effet , Néray lui-même était sans cesse à genoux devant lui , plein de respect pour ses vertus , de déférence pour ses lumières, et n'exprimant jamais que par un modeste silen<:e 2m diversité d'opinion qui les divisait quelquefois. Je trouvai donc infiniment injuste la prud'hommie de madame Oran , et je me pris de dépit contre elle. Voilà donc , di»-je, comme je suis moi-même ? Et que m'a-t-il fait ce jeune homme? Qu'a-t-il fait à cette pîgrièche pour lui envier ses succès! Le voyons-nous, s'en prévaloir? N'est-il pas toujours à sa place ? N'a-t-il pas même, au lieu de vouloir se produire , le plus grand soin de s'effacer? Et s'il a naturellement dans l'esprit et dans la figure quelque chose de distingué qui lui attire l'attention , est-ce un tort à lui reprocher ?
Ainsi , une injustice en corrigeant une autre , je me rangeai du parti du jeune homme ; et je me sus bon gré de prendre pitié des absens.
Le jour suivant, nous fûmes invitées à dîner chez madame d'Olme ; et j'appris qu'il devait y avoir un concert après le dîner. Je m'y rendis avec ma mère , bien résolue à ne m'occuper que dtf mon vertueux Alcime.
Placée à table à côté de lui , je ne parlai qu'à lui sans cesse , et pas un seul de mes regards ne disputa ceux de Néray à mes envieuses compagnes. Mais ni l'orgueil d'Adélaïde, ni l'émotion d'Ëléonore , en lui parlant, ne m'échappait ; et leur air de succès rembrunit ma gaieté. Je tombai dans la rêverie. Alcime m'y laissa plongée quelques momens ; et puis , avec un air un peu malin , il me demanda oii j'étais. Auprès de vous , lui répondis-je ; et je ne serai jamais mieux. Alors il parla du copcert , et il me demanda si je chanterab. — Non. — Pourquoi non? — Je ne chante plus que comme les oiseaux , pour égayer ma solitude.
En effet , lorsqu'on fut rangé autour du clavecin , je laissai mes compagnes s'emparer de la scène , et je me tins à côté de ma mère , ayant Alcime devant moi , afin de ne pe9ser qu'à loi. Mais
L'ÉCOLE DE UAMITIÉ. 469
quand vînt le moment ou les belles mains d'Elëonore , voltigeant 'SOT la harpe , semblaient donner une âme à ces cordes harmonieuses , et que parmi les applaudissemens je distinguai ceux du jeune homme; lorsqu'un moment après , j'entendis éclater la voix d'Adélaïde , et que Néray , peut-être offensé de l'oubli oii je Tavais laissé , parut se complaire à louer le beau chant qu'il venait d'entendre , j'éprouvai un saisissement que je n'avais jamais connu. C'était comme un glaçon dont le poids me pressait le cœur. Je me sentais pâlir , je respirais à peine , j'avais un voile sur les yeux. Honteuse d'éprouver ce mouvement d'envie , je voulus applaudir y il me fut impossible de joindre mes mains défaillantes. J'allais m'évanouir , lorsque madame d'Olme vint me presser de chanter à mon tour.
Je lui demandai grâce , en lui disant , d'une voix presque éteinte , que je ne chantais plus , et que depuis deux ans j'avais tout oublié. Mais les instances redoublèrent , et furent si pressantes de tous côtés , qu'Alcime et ma mère elle-même pensèrent qu'un refus plus obstiné serait désobligeant. Il fallut obéir. Je pris un livre de musique , et demandai quelques minutes pour aller en silence , dans le salon voisin , repasser l'air qu'il me fallait chanter. Ah ! c'était à me ranimer et à reprendre mes esprits que ce temps m'était nécessaire ; mais l'émulation fit en moi un prodige presque inoui. Mon cœur se dilata , mon haleine fut libre , les sons que j'essayai furent assurés et brillans , mon âme toute entière passa dans mon organe et se répandit dans ma voix. Je parus , je chantai un air du rôle d'Angélique ; jamais je n'ai si bien chanté.
Tout le monde parut dans le ravissement ; Néray ne put dissimuler le sien. Il n'osa pas s'adresser à moi ; mais en s'approchant de ma mère : Ah ! madame , dit-il , que Médor est heureux ! A ces mots que j'entendis bien , confuse de sentir que le cœur me battait , je m'avisai de trouver mauvais qu'il m'eût assimilée à cette folle d'Angélique. D'ailleurs , le tour de cet éloge me parut trop galant pour être naturel; et je me dis que ce n'était point là le langage du sentiment.
Dans le trouble de ma conscience, je pris pour un léger reproche l'air riant dont Alcime vint me féliciter. Pardonnez - moi , lui dis-je , un moment d'émulation. Je ne demandais pas à chanter, vous le savez bien ; mais puisqu'il l'a fallu , j'ai tâché que ce fût le moins mal qu'il était possible. M'en voilà quitte heureusement !
J'étais bien aise, il faut l'avouer, d'avoir effacé mes rivales; mais il s'était passé en moi des mouvemens inexplicables ; et mécontente de moi-même , je voulais aussi l'être de ce jeune flatteur qui nous croyait , disais-] e , assez vaines , ma mère et moi , pour
nous plaire k leyoïr s'extasier ^ur un talent que nous sayionSy au ciel, l'une et Fautre, réduire à sa juste Taleur. £h, non! je n'ai pas les louanges exagérées. S*il en veut savoir^ ma pensée, qa*3 vienne , disai»-)e , me louer devant moi.- C'est ce qu'il fit le lende* main ; mais avec tant d'adresse , qu'il n'y eut pas moyen de m'en plaindre. Vous allez voir quel long détour il pritpour en Tenir à moi.
On parlait chez ma mëre de la profusion avec laquelle la nature avait répandu ses richesses. Alcime nous la faisait voir magnifique et inépuisable dans l'épanchement de ses dons. H me semble à moi , dit Néray ,• qu'elle mérite également les noms de prodigve et d'avare y et qu'entre ses largesses et son économie , il y a trop d'inégalité. Ne remarques-vous pas , Alcime , ajouta-^— 0 , cette extrême inégalité dans les productions des trois règnes , et se trouves-vous pas qu'en négGgeant la foule , elle a tout accordé à quelques favoris !
De l'or , par exemple y elle a Elit une substance încorraptible; elle y a réuni l'éclat et la beauté de la couleur ; une doctilité merveilleuse et presque infinie, et à cette extrême souplesse une extrême solidité. Elle a donné au diamant une dureté que riea n'effleure , et à qui tout cëde , des feux étincelans , les traite d'une lumière la plus brillante et la plus pure, teinte des conlents de l'iris : à l'aigle un œil perçant , une aile étendue et rapide , et autant de vigueur que d'intrépidité ; au cheval la beauté , l'agilité , la force , le courage , l'élégance et la majesté ; à tel homme qu'elle a choisi , comme , par exemple , 4 César , ou comme à notre Chariemagne , la beauté du corps , le génie , les grands talens , la force d'âme , la valeur au plus haut degré ; dans telle femme dont elle semble «voir fait à plaisir son plus rare chef-d'œuvre, n'a-t*elle pas réuni de même tout ce qui peut enorgueillir soo sexe , attendrir et charmer le notre ; l'esprit, les grâces, la beauté, et les talens les plus aimables , et les charmes les plus tonchans? De tous ces dons accumulés dans une seule , combien de lots riches encore n'aurait-elle pas faits en les distribuant ? L'une avec sa beauté aurait charmé le monde ; l'autre , avec son esprit , n'eût pas eu besoin de beauté ; une autre , avec cette raison cultivée , en^* bellie , eût captivé les sages ; une autre , avec sa voix mélodieuse et tendre , eût ravi , enivré , enflammé tous les coeurs. Et à chacun de ces articles, un regard s'adressait k moi. Il est bien vrai , ajoutât-il , que dans ces rares phénomènes , la nature doit s'admirer et se trouver belle et riche elle-<nême ; mais tandis qu'elle a mis tant de soins et de complaisance à les produire , à les former, voyez, k l'extrême opposé , colnbien d'ouvrages que sa main négligente semble à peine avoir ébauchés.
Alcime lui prouva sans peine que , dans le grand dessein de la
nature y chaque être , pour tenir sa place et remplir sa destination , avait été pourvu et doue comme il devait l'être. Mais ce dont Néray se souciait le moins dans ce moment , c'était d'avoir raison. Le trait d'éloges était parti , ses yeux me l'avaient asséné; «t je l'avais si bien senti et pris pour moi , que la rougeur m'en ^tait montée au visage.
Assurément je n'étais pas assez folle pour me croire recon- Haïssable dans le portrait d'une fenune accomplie. Mais enfin il était visible que le peintre pensait à moi ; et il faut avouer que d'abord je lui en sus bon gré ; car en fait d'éloge , ce n'est pas tant la res^mblance que l'intention qui nous touche. Alcinie , en lui parlatit de moi , lui avait pu faire illusion ; il avait pu lui- •méme s'éblouir sur mon compte ; une jeune tête s'exalte et «'enivre de ses idées ; et si telle était son erreur , ce n'était pas à moi de ne pas la lui pardonner. Mais, comme au bord d'un pré-» cipice, la peur fait qu'on se penche du côté opposé, je m'efforçai, pour n'être pas séduite , de voir dans cette adulation peu de ménagement, peu d'estimé pour celle que l'on flatte avec tant 'd'excès. Me croit-il donc , disai»-je , assez dépourvue de modestie pour mettre moi-même mon nom au bas de ce portrait ? et si Ton se fiât aperçu que j'avais la crédule vanité d'en rougir , à quoi son indiscrétion ne m'eAt-elle pas exposée ! quel ridicule il m'aurait donné ! Ah ! quoi qu'en dise Alcime , ce n'est point là nn homme délicat et sincère ; c'est un de ces trompeurs que Ton trouve partout.
L'effet de ces réflexions fut de me donner avec lui un air froid , sévère et chagrin.
Lorsqu'il parlait , je semblais être inattentive ; et mes regards paissaient négligemment sur lui pour aller se poser bien vite sur Alcime , et s'y reposer.
Le jeune homme , qui se voyait en faveur dans la société , et même parmi mes compagnes , s'apercevait fort bien qu'avec moi seule il était en disgrâce. Il n'en pénétrait point la cause ; mais me croyant frappée de quelque prévention défavorable à son égard , et n'osant ni s'en plaindre ni s'en expliquer avec moi , il tomba dans une tristesse qui avait l'air de l'abattement. Une langueur mêlée d'un sentiment amer se répandit sur son visage. La vivacité de ses yeux , celle de son esprit et de son caractère parut s'éteindre ; je crus voir sa brillante imagination pâlir et se faner comme une fleur dont la tige est blessée. L'âme de tous les agrémens de la jeunesse , l'espérance de plaire l'avait abandonné. L'empressement , les prévenances de la société ; les amitiés des mères , les regards de leurs filles , ni leurs sourires agaçans , rien ne le ranimait , son âme était comme glacée. J'eus d'abord un
soupçon que sa tristesse venait de moi ; et me rappelant cette que j'avais prise en aversion ( <:ar elle avait ^ ainsi que moi , Ti de ne le voir qu'à regret ) , je m'accusai de lui ressembler. N'ca doutons pas , dis-je en moi-même , c'est d'elle ou de mai qu'il se plaint, ou plutôt de l'une et de l'autre. Me voilà bien associée! j'aime mille fois mieux que ce soit de moi seule. C'est ce ^ue je veux ëclaircir.
Cruelle que j'étais ! Quelle épreuve le malheureux eut à subv une semaine entière ! Je ne puis y penser sans un mouvemeat àe pitié. Si vous avez assisté comme moi aux leçons de physique de l'abbé Nollet, vous avez vu sous un dôme de verre le pauvre oiseau que l'on réduit au dernier souffle de la vie en lui ôtant Taîr qu'il respire, et que l'instant d'après on ranime en le lui rendant. Ce fut l'expérience que j'eus la cruauté de faire sur l'àme de moB jeune amant , tantôt en lui parlant avec un peu de bienveillance , tantôt en reprenant avec lui ma froideur. En effet je croyais fc voir tour à tour expirant ou rendu à la vie par cette alternative d'indifférence et de bonté. Ah ! vous concevez bien qu'il me fat impossible de ne pas compatir à sa situation ; et une fois persuadée de son amour pour moi , j'eus beau vouloir douter de mon amour pour lui dans l'examen sévère que je fis de moi-même , tout ce qui se passait dans mon esprit et dans mon âme se réunit pour m'accnser. Depuis trois mois que je voyais Néray , j'avais perdu le goût du travail et de la lecture ; l'aiguille , les crayons , les livres , me tombaient des mains ; je ne désirais plus si vivement les entretiens d'Alcime ; je les prolongeais n^oins; je m'y plaisais encore , mais faiblement, et sans regret je les voyais finir. Si je pensais à lui en son absence , son image ne venait plus qu'à la suite de celle de son jeune disciple ; encore voyais-je ceUe-ci vive, colorée et brillante conune un beau tableau de Rubens ; l'autre tous les jours plus ternie , et comme un pastel effacé.
Je vous épargne ici l'ennui de mes affligeans monologues. Vous imaginez assez les reproches que je me fis , de légèreté , d'inconstance , d'ingratitude envers un homme qui avait pris tant de soin de moi, qui m'avait tant aimée , et qui m'aimait encore; qui m'avait instruite et formée à plaisir et comme pour lui , et qui sans doute avait mis en moi l'espérance de son. bonheur. Je l'aurai donc trompé , je l'aurai donc trahi ! Et voilà ses louanges qui venaient m'accabler en foule. Qui jamais devait à mes yeux être plus aimable que lui ? Quelle candeur ! quelle sagesse ! que de lumières et de vertus! enfin que de droits sur mon cœur! Et comment lui avouer sans honte qu'un autre l'y avait remplacé ? Non , dis-je , ce n'est qu'un caprice , qu'un égarement passager. J'en ferai l'aveu à ma mère, et j'obtiendrai qu'elle me dérobe
L'ÉCOLE DE L'AMITIÉ. ifo3
fta p^ril de revoir ce séduisant jeune honune. Je dtne encore avec lui demain ; ce sera la dernière fois.
Le lendemain , lorsque nous arrivâmes, ma mère et moi , che< madame d'Olme , Néray y était déjà ; Alcime n'y était point en-^ core ; et au fond de mon cœur y je me plaignis de son abandon dans un moment aussi critique , comme s'il avait dû sentir le besoin que j'avais de lui. Mais en son absence , il occupa l'entretien comme de coutume; et Néray ^ après s'être répandu en âoges sur cet bomme accompli : Qu'il est heureux , dî^il enfin f jeune encore , il jouit de cette considération publique et unanime qui pour un autre serait à peine le prix d'une longue sagesse. Quel don du ciel que celui d'inspirer tant d'estime , et de si bonne heure ! Y a-rt-41 un père ou une mère qui , avec pleine sécurité , ne lui confiât le destin de sa fille la plus chérie ? Et nous , dont rien ne répond encore et que mille exemples accusent, nous sommes obligés d'attendre que l'âge vienne enfin détruire ces funestes préventions. Jusque-là nul moyen de calmer les inquiétudes qu'autorise notre jeunesse. En effet, qu'avons « nous qui dépose en notre faveur ? quelques années d'une conduite sage t mais qui , d'un jour à l'autre , peut , dira-t-on , se démentir. Noos croira-t-on assez sûrs de nous-méme ponr oser se fier à BOUS? Plus nos sentimens seront vifs, et moins on oaera se pro« mettre qu'ils soient durables. L'excès de noire amour en fera redouter les transports, la fougue et l'ivresse; et pour n'être pas rebuté , il faudra brûler en secret, étouffer nos soupirs, éteindre nos regards , voir tous les jours ce que le ciel aura formé de plus charmant , et paraître le voir avec indifférence , enfin nous consu-* mer et périr sans oser nous plaindre. Ah ! combien d'ennuis et de peines empoisonnent ce qu'on appelle si faussement notre bel âge ! Et que ce temps d'épreuve est long et pénible à passer!
En achevant ces mots , l'infortuné jeune homme laissa tomber sur moi un coup d'oeil languissant , mais si douloureux et si tendre que mon cœur en fut pénétré. Dès-lors je fus perdue , et je sentis que le moment d'éviter le péril était passé pour moi. Ce n'est plus à ma mère quSl faut parler , me dis-je , c'est aut yeux d' Alcime lui-même que mon faible cœur doit s'ouvrir; car je ne veux point le tromper.
Malgré ma résolution , vous jugez quelle répugnance je devais me sentir pour l'aveu que j'avais à faire. Alcime , en me voyant plongé dans une tristesse profonde, n'osant plus lui parler, n'osant lever les yeux sur lui^ comprit bien qu'il fallait avoir la bonté de m'encourager.
Mademoiselle , me dit-il , je ne sais pas quel changement s'est fait en vous ; mais ce que je sais bien ^ c'est que vous n'êtes plii5 ». 3i
la même. Ok tton! lui dis*^, plus la lAéme; et ea baissant \e^ yeux je .poussai un profond soupir. — £h bien ! qu'est — il donc arrivé ? — Ce que vous auriez dû prévoir. — Je n'ai jamais pour vous rien prévu d'affligeant. — Et cependant ce qui m'airive m'afflige bien ^ je vous assure ; je donnerais mon sang pour Avoir pu me l'éviter. — C'est donc quelque accident bien étrange ? — Hélas I oui , bien étrange et bien malheureux ! — Voyons s'il uj a point de remède. — Oh non ! il n^y en a plus. — Vous le croyes ! -<^ Je fais {^lus ^ je le sens. — C'est donc votre cœur qui est malade?— Oui 9 c'est lui. — Vous m'avez souvent promis que de la vie ce cœur n'aurait rien de caché poUr moi. — Vous vojes , je vous tiens parole. — Vous alles^ donc achever de me dire ce qae YÔns avez dans le cœur.-— D'abord l'estime ta plus tendre » la plos vive reconnaissatice , l'admiration la plus profonde pour le plus vertueux des homities et pout* lé meilleur des amis. — Est-ce de moi que vous parlez? — £h! de qui donc? Ah! jusqtie— là vous n'avez point de rival à craindre; mais', Alcime!. • • — Eh bien! mais? (je me mis à pleurer.) Achevez donc, et passez ce tnais qui vous a étouffé la voix. — Eh bien ! mais je n'ai plus pour vous ce sentiment luiique et qui m'était si cher, ce penchant de mon âme pour s'unir à la votre, enlîn ce désir d'être à vous, de ne req>irer que pour vous. -^ Vous l'aviez donc pour moi , ce sentie meut? — Oui, je l'avais. — 'Ex comment ne î'avèz-vous plus ? — C'est que je l'ai pris pour un autre. — Je gage que ce jeune et séduisant Néray sera ^ sans le savoir , celui qui me l'a dérobé. — Oui , c'est lui-même. — Ah! je l'ai toujours dit , ce jeune homme était fait pour vous inspirer de l'amour. -^ Eh ! si vous l'avez dit , pourquoi me l'avez - vous donc fait connaître? •>— C'est qu'il ne me fallait à moi qu'une bonne et simple amitié. — Ah! ne méritiez -vous, Alcime, que cette amitié pure et simple? Et si mon cœur était susceptible d'un sentiment plus vif, n'était-ce pas à vous qu'il devait être réservé? — Tenez, mademoiselle, sur cet article-là nos cœurs en savent plus que nous. Pour moi j'en crois le mien , qui me dit d'être votre ami bien fidèle , bien tendre , mais de m'en tenir là. ^«Dieu ! combien vous me soulagez ! --- Oui , c'est là mon vrai lot ; je l'ai dit à Néray , qai me croyait amoureux de vous , et qui en était inconsolable. Le bon jeune homme ! il avait résohi de s'éloigner , de ne pins vous voir, d'aller, que saisie? au bout du monde, pluti^t que d'être mon rival ; et en m'avouant tout l'amour qu'il avait pour vous dans le cœur , il me présentait son épée , et me disait de le percer , .oe cœur infidèle à notre amitié. — Vous me faites frémir. H ih'aime donCj Néray? — Oui , mademoiselle, il vous aime comme je n'aiaterai jamais. Je crois même que votre mère en a soupçonné
quelque chose. — Ah! ma mère ! £h hieni ^u'en dit-elle ? Je
cnrois pouvoir voos assurer 'qu^elle pensera comme moi. — Ah ! je le vois^ c'est vous qui avez to«t disposé: homme incomparable, lui ^19— je , achevée , et avec ma mère , décidez de ma destinée. «Si vous n'êtes pas mon époux , vous serez un përe pour moi.
Vous jogez bien qu'entre ma mère et lui tout fut bientôt réglé pour notre mariage; et peu de jours après , je réunis en ma possession les deux plus grands biens de la vie , l'ami le plus parfait v et l'époux le plus accompli.
x^L^MER , riche négociant de Nantes, homme simple, franc , un peu brusque , tête vive , bon cœur, vrai breton , faisant un voyage h Paris , s'y.éuit logé dans un petit hôtel d'une rue assez solitaire. Cétait l'homme dii mohde le moins avare et le pins écon<mie ; il n'avait connu de sa vie aucun des besoins de la vanité.
Un soir, rentrant chez lui et montant l'escalier, il rencontra uvç vieille femme qui descendait en pleurant. Qu'avei^-voiis , bonne dame ? lui demanda-t-il. Elle se rangea sur le palier, lui lit la ré-> vérence, et ne répondit rien. — Qu'avez-vous doiic? parlez. On ne pleure pas sans chagrin. ^~ Ah ! du chagrin, j'en ai. — £t la cause ? £te&*vou8 ce qu'on appelle dans la peine? •*- Non pas moi , monsieur, grâce au ciel. — - Non pas vous ! c'est donc le malheur de quelque autre qui vous afflige? — Hélas! oui , monsieur. — Et de qui? allons, courage, expliquez-vous. Comme elle se taisait encore : Ouvrez ma porte , dit-il à son valet ; cette femme m'impalieatt , et je veux la faire parler. Entrez chez moi , madame, entrez. Nous voilà seuls. Asseyez-vous. Mais, morbleu ! asseyez-vous donc, et dîtes-moi bien vite qui vous êtes, d'oh vous venez, quel est le sujet de vos larmes. -^Monsieur, je m'appelle Dupré , jé^suirvenve , garde-malade , et je sers ici un jeune honmie qu'uDe.fièvré lente consume et que je vois abandonné. — Quel est-il ce jeune homme? «^ Je ne le connais pas. — Le connatt-on dans cet hôtel ? — Je ne crois pas : il y est venu tomber malade. — Son nom ? — Mon-» ' talde. — A-t^il l'air honnête ? — Hélas ! oui ; c'est là ce qui m'afflige tant, tl est d'une douceur, d'une bonté ! . . . Cest lui qui me plaint , moi , de voir les peines qu'il me donne. La nuit, toutes les Ibis qu'il m'éveille, il en est f&ché, et il m'en demande pardon. — Vous le veillez donc toutes les nuits ? — O moto dieu , oui. Et comment le délaisserais*je? il n'a que moi an monde. — Pas même tin médecin ? — Il ne veut pas que j'en appelle. Cependant il se
gent mourir, et je crois qu'il en est bien aise. A ces mots, se»
pleurs redoublèrent. -^ Bonne femme ! et sans doute il est
dans le besoin?*^ Jusqu'ici rien ne lui a manqué; mais il Tieat de me dire d'aller demain engager sa montre au Mont-^le-Piété, et c'est là tout ce qui lui reste ; encore devons->nous à l'hôte tous les bouillons de la semaine , et à l'herboriste les plantes qœ f*9 mises dans sa boisson. — Et vos peines , vos soins , vos veilles? -» Ah I que je puisse le sauver, je me croirai assez pa^rée ! — Bonne femme ! excellente femme ! Tenez , d'abord vwlâ pour vous , et pins voici pour les bouillons et pour les besoins du malade. Laisses-lui croire que sa montre est en gage , entendez-vous? et gardez-la-Ini.
— Ah ! monsieur — ! Puis-je le voir?— E ne voit personne. — Allez lui dire qu'un bon voisin, un homme qui n'est pas d'ici, de» mande aie voir un moment. -^-Demain , monsieur, si vous vouliez? -^ Oh non ! diable I les nuits sont longues ; je ne dormirais pas ; je veux le voir avant de me coucher. Moi, j'aime à dormir en repos.
lia bonne femme fit son message , et revint dire qu'avec bien de la peine elle avait obtenu de le laisser entrer.
Il monta au troisième étage ; et en entrant : Eh bien ! mon voisin, dit-il au malade, vous ne voulez pas voir vos amis? — Mes amis ! ah ! monsieur, serais-je assez heureux pour en avoir un seul au monde? Si le bien qu'on me dit de vous est sincère, dit le Breton , vous méritez d'en avoir, des amis , et vous en avec au moins un. — Hélas I monsieur, je ne crois pas même être connu de vous.
— Pardonnez-moi , je sais que vous êtes honnête ; et puis , moi , je suis sans façon , et j'ai bientêt fait connaissance quand je trouve des malheureux. Adieu , mon voism ; je ne veux pas vous fati-
^ guer. Dormes tranquille , et rêvez cette nuit que vous avez trouvé un ami, un véritable ami, dans Plémer, négociant de Nantes. Bonne nuit , mon voisin. Vous avez là une excellente garde : si je tombe malade, elle aura soin de moi.
Montalde se demandait à lui-même s'il n'était pas dans le délire ou s'il n'avait pas vu en songe un de ces enchanteurs des Mille et une NiùUy qui consolent les malheureux. Il voulut savoir de sa garde comment cet étranger avait appris son existence. Par droit de voisinage, lui répondit la bonne femme t dormez tranquille 9 et me laissez dormir.
n dormit peu , mais d'un sommeil paisible mêlé de douces rêveries, et le lendemain son nouvel ami vint le voir. Après s'être informé comment la nuit s'était passée : Vous ne voulez donc pas de médecin? lui demanda-t-il. J'en avais deux, répondit le jeune homme , la nature et le temps , à présent j'en ai trois. — Et quel est l'autre? — L'amitié. J'espère donc, lui dit Plémer, que vous suivrez ses ordonnanoes. Mât bonne dame , ayez bien soin de mon
lade : et que rien ne lui manque , son médecin l'ordonne ; il reriendra ce «oir.
Montalde, après s'être répandu en éloges sur la bonté de cœur Ae ce brave Nantais : ÀTez-vous fait ce que je vous ai dit ? denaanda-t-il À madame Dupré; ma montre est-elle en gage? mes dettes sont^Ues payées? La bonne fenmie y usant de son empire , lui répondit qu'un malade devait être comme un enfant , et ne se donner aucun soin. Qu'il vous sufiSse , lui dit-elle , de savoir que tout est payé et que vous ne devez plus rien ; le reste me regarde , et vous devez vous en fier à moi.
Le jeune homme n'insista point , de peur de lui marquer une inquiétude offensante; mais, dans un moment oii elle croyait ses yeux fermés par le sommeil , il lui vit consulter sa montre, fout est payé, je ne dois plus rien , et ma montre est encore ici , lui dit-il , et Vous me la cachez ! Ah ! je pénètre ce mystère ; vous en avez plus dit à mon voisin que vous n'auriez dû lui en dire , et plus que je n'aurais voulu.
La garde ne fit pas semblant de l'écouter; mais le soir, Plémer fut instruit des inquiétudes du malade. Je ni'en vais l'en guérir , dit-il; et s'étant assis au chevet de son lit, après quelques propos d'humeur sur la sottise et la vanité du luxe de' Paris et sur le misérable orgueil de l'opulence : Et vous , jeune homme , lui demanda-t-îl , attachez-vous un grand prix à l'argent ? Un grand prix ! non , dit le malade. Ni moi non plus , dit le Breton ; et comme je ne suis pas glorieux d'en avoir, je ne trouve pas bon que mon ami soit honteux de n'en avoir pas, et de m'avouer qu'il en manque. N'affligez donc plus cette femme de vos puériles délicatesses; je ne suis pas votre ami pour rien. Ah I je le vois bien » dit Montalde ; mais moi y comment pourrai-je reconnaître ? • . . — Oh ! le plus aisément du monde. D'abord, si jamais l'occasion de m'obliger se présente à vous , je vous promets votre revanche , et vous en aurez le plaisir ; sinon, vous vous en passerez , et nous Br'en serons pas moins quittes. Vous me voudrez du bien ; et n'estce pas en faire que d'en vouloir? Les cœurs reconnaissans ne restent jamais redevables; le chagrin de devoir n'est pardonnable qu'aux ingrats.
Assurément , dit le malade , ce caractère n'estpas le mien ; je me haïrais trop moi-même, si je sentais jamais sur mon cœur lepoids d'un bienfait. Je vous avouerai même que, tel que je vous vois , vous êtes celui de tous les hommes que j'aurais préféré pour bien-* faiteur, si j'avais eu à choisir ; mais encore dois-je m'étonner que àhs le premier jour de notre connaissance Plémer l'interrompit. Ecoutez-moi , dit-il , car il faut qu'un malade laisse parler et parle peu.
Supposons que je sois un Tartare , un Arabe , un Caire ; jt passe, je vois mon semblable languissant, abattu; je lui tends 1» main. Ya-t-il me demander qui je suis pour le secourir ? Sommes - nous donc si loin de Tétat de nature , que rhomna« ne soit pins ami de l'homme , s'il ne lui a décliné son nom ? Noos noos connaissons peu ; cependant nous avons bonne opinion l'on de l'autre. Eeposon»^ous sur cette pensée ^ et donnons-nous le temps de nous connaître mieux. Tenez , reprit-il , moi qui ne lis guère, j'ai pourtant lu dans un vieux livre que , je ne sais dans qnel pajâ, lorsqu'un étranger arrivait à la maison , d'abord on oomAiençait par le bien recevoir ; on le menait au b^in ; On l'habillait » s'il était mal vêtu ; on lui donnait on bon sldupery un bon lit ; et le lendemain, on lui demandait son nom , son pays , sa naissance , les aventures. Alors, si l'on se convenait, on se touchait la maia, on était amis pour la vie ; sinon , bon jour et bon voyage. IjC bien n'en était pas moins fait, et l'on n'y pensait plus. Cette politesse en valait bien une autre , n'est-ce pas? Eh bien ! c'est la nûenne. Ici , c'est moi qui exerce envers vous l'hospitalité juequ'à votre , convalescence. Alors nous nous expliquerons. Jusque4à tenes-voni tranquille et ne m'impatientez pas ; car je n'ai pas travaillé trente ans à amasser du bien pour être contrarié dans l'usage que j'en veux faire.
Voilà , dit le jeune homme , une bien nouvelle manière de faire agréer ses bienfaits !
Le jour suivant , Plémer vint lui annoncer un médecin qu'il lui amenait , et pour lequel , en dînant avec lui , il avait conçu de l'estime. II a mangé, dit-il , d'un appétit à faire envie , et il a bu d'autant. Je lui ai demandé s'il digérait de même. Oui, fertbieo, m'a-b-il répondu , sans perdre un coup de dent. — S'il étut quelquefois malade ? — - Non , jamais. — Quelle était sa recette et son régime ? — L'exercice , et , au besoin , la diète et l'eau. -*- Quelle était sa méthode en médecine? — Observer la nature, et la laisser aller , quand elle va bien toute seule ; la suivre , et l'aider quelquefois. Je lui ai parlé de votre fièvre lente. — Fièvre lente , à son âge? chagrin d'infortune ou d'amour. Cet honune-là n'est pas un sot. Je vous l'amène, il va venir.
U vint,' consulta le malade , causa quelques momens tête à tête avec lui , et répondit de sa guérison. Monsieur, dit-il au boti Plémer , en s'en allant , ce jeune homme vous doit la vie , sans vous 4e coup était mortel. La garde le suivit pour payer sa visite , et Plémer s'aperçut qu'il refusait. Non , monsieur , non , dit-il, en ?)'avançant , nous sommes riches ; avec nous , s'il vous frfak, point de ces façons-là ; gardez votre noblesse pour des infortunés.
A présent me voilà tranquille . dit-il à son malade; voas ne me
LE FRANC BBETON. 479
plus <}ué rarement. Je vais vaquer k mes affairas; Hfaû garmx votre montre ; car il faut qu'un malade puisse au moins , qnaud I ne dort pas , compter, les heures de la nuit. La nuit , le jour , BÛ dit Montalde , ce sera toujours Theure cite la reconnaissance. -* [>ite8 celle de Tamitié.
Le calme répandu dans Tâme du jeune homme se glissa d^ns ■es veines ; et la fièvre , sensiblement affaiblie de jour en jour , à'éteignit , et fit place k la sérénité d'une douce convalescence. CTest dans Fige oit était Montalde , que la nature en peu de temps se renouvelle , et répare ses forces : Plémer eut le jriaisir de voir son jeune ami se ranimer comme une 6eur qu'il aurait arrosée , loiisqu'eUe expirait de langueur.
A présent , lui ditr>il un jour , lorsqu'il fîit en pleine santé , ap-
prenec-^noi par quelle iafortune un jeune homme bien né , bien
«lev^ comme vous l'êtes ^ est tombé dans l'état oit je vous ai trouvé.
Je suis jeune , et l'histoire de mes malheurs serait bien longue ,
lui dit Montalde , si je vous en faisais tous les tristes détails ; mais
|e vais vous en dire assez.
Je suis né au pied du Mont-d'Or , dans le plus beau pays de la
aiature« Nommer la Limagxie d'Auvergne 9 c'est la décrire ; et tout
le monde sait quelle est la riante fertilité de cette agréable contrée.
Mais par un contraste affligeant et difficile a concevoir , dans ce
pays si riche , le plus grand nombre des habîtans est pauvre ou
malaisé. Ma famille était de ce nombre. Je ne laissai pas d'être
élevé avec soin ; et la vue habituelle d'une belle nature , d'un
càté , ces aspects majestueux de nos montagnes , de l'autre , ce ta^
bleau romantique de nos vergers , ces collines couronnées de
pampres , et au bas > ces belles prairies semées d'arbres chargés
de fuits , ou serpentent à plein canal les eaux des sources de Roya ,
aussi pures que le cristal ; enfin les travaux , les plaisirs , les
mœurs de nos campagnes avaient fait sur mon ime de si vives
impressions , qu'en me les retraçant , je me flattai d'être né poëte.
Mes essais furent applaudis par un public peu difficile ; et j avoiie
qne j'étais Ioîa de le croire trop indulgent. Enivré de louanges y
et fendant l'espérance de ma fortune sur mon talent , j'engageai
mon père à ne pas s'inquiéter de moi dans le pariage de ses biens ;
mes sœurs furent dotées avec tout l'avant^^ que pernvBttait la
loi ; et mon père étant mort après les avoir établies y je laissai ma
mère auprès d'elles, jouir, comme elle fait encore, du peu de bveii
dont j'avais hérité , me réîservant à peine de quoi vivre à Pari^ le
peu de temps qu'il me fedlait pour y commencer ma carrière.
Presque en y arrivant , j'allai voir un homme ^^aM célèbre par sa bonté que par son goût et ses lumières , le sage d'Alembert. Je n'ai jamais connu de plus vrai philosophe. Il l'avait été dès l'en*-
48o ' CONTES MORAUX.
fance. Tel que Tavait fait la nature , tel on le voyait tous les et dans toutes les situations : rien d'apprêté , rien de rien même d'arrangé dans ce grand caractère. Ses petites tiences , se» naïyes ûiiblesses , ses colères d'enfant , comme m appelait , se laissaient voir en lui aussi ingénument que les sees les plus sublimes et que les sentimens les plus fermes plus hauts.
Un accueil simple et doux encouragea ma confiance. Je loi ] des espérances que l'on m'avait fait concevoir ; et , en le s pliant de les évaluer , je lui ouvris mon portefeuille. Elstnre bi me dit-*U , la vérité sévère que yous me demandes ? Hélas ! « lui dis-je en tremblant ; il n'y a que celle-là de bonne. Elle semble à ces remèdes dont l'amertume fait la vertu. Cela étante » me dit-il , lisons. Nous lames. Ah ! monsieur, quel souffle rapide dissipa mes illusions ! Tout ce que j'avais cru nouveau dans mes écrits était usé ; tout ce que j'avais peint l'avait été mille fibis mieux ; il mit sous mes yeux mes modèles , et je me vis anéanti. Il s'aperçut de mon abattement , et pour me relever , il voului bien me dire que , livré à moi-même , et aussi dénué que je l'avais été de conseils et d'exemples, il était encore étonné que l'instinct m'eût si bien conduit. Mais il me fit considérer le diamp de la poésie comme tout moissonné , et le trésor de l'imaginalioft comme une mine d'or fouillée , épuisée de veine en veine. Je ne prétends pas , reprit-il , que-, dans ses profondeurs , il n'y ait encore quelques filons réservés au génie ; mais il faut y creoser ; le travail en est long; et je vous avertis que, même après une étude assidue et de l'art et de la nature, rien n'est plus incertain , plus rare que le succès du talent poétique , et rien de plus infimctueux.
Vous me rendez, lui dis -je , un grand service ; mais l'erreur était douce \ le remède est cruel. Ainsi , pour moi , plus de poésie \ Mais si ce moyen de percer la foule et d'exister m'est interdit, que vais-je devenir? Vous êtes à confesse, me dit-il ; puis-je en sûreté répondre de vos mœurs ? Je lui ouvris mon âme , et ne lui cachai rien des peccadilles de ma jeunesse. Allons , me dit-il en souriant , il n'y a pas de mal à tout cela. Mais à présent c'est à vous de voir si vous vous sentec le courage de sacrifier une partie de votre liberté à l'avantage de vivre à Paris , tranquille , au-dessus du besoin , dans une situation commode pour observer le monde, et vous former le goût.
J'acceptai ces conditions , et peu de jours après , je fus chargé de ^éducation des enfans de la comtesse de Ventaumont.
En me traçant une méthode d'éducation pour mes disciples, d'Alembert avait eu la bonté de me donner aussi pour moi quel- • qnes préceptes de conduite.
LE FRANC BRETON. 48i
Datts la maison où vous allez être , m'avait-il dit , la familiarité lie voua convient avec personne ; évitee-la comme un écueil. Si on •idbliaît avec vous la dignité de votre état , ne l'oubliez jamais vous*méme , et faites-la sentir avec une douce fieité. La réserve , la politesse , l'air simple du respect , quand vous sentirez qu'il est dû , voilà les bienséances de vptre situation. Souvenez-vous que TOUS avez affaire & l'orgueil qu'il ne faut ni blesser ni flatter. Pftrles peu, écoutez-vous bien. La mesure , la précision , la justesse , le naturel dans l'expression comme dans la pensée , sont le partage du bon esprit ; et celui-là est bien reçu partout : le bel eqirit ne l'est pas de même ; on le punit de ses succès. Que la vérité dans votre bouche soit le langage d'un kmme libre , mais modeste. Il y a pour la sincérité un ton qui n'offense jamais. Gardez-vous bien d'être plaisant , et ne répondez même à la plaisanterie que par un froid silence : c'est un jeu qui doit être égal ; fl ne le serait pas pour vous. Ne visez pas non plus à la finesse , car c'est un but qu'on manque trop souvent ; et des prétentions manquées , c'est là peut-être la plus risible. Enfin , en attendant que l'usage du mondé vous ait appris à dire avec agrément des dioses ou conununes ou frivoles, faites aux beaux parleurs le plaisir dont ils sont le plus reconnaissans , celui de les bien écouter.
Yoos avez raison , dit Plémer , ce d'Alembert était un honmie de bon sens. Eh bien ! reprit Montalde , ses leçons furent inutiles ; j'eus beau les suivre de mon mieux , dans trois mois je fus renvoyé.
M. le coijite , en me regardant de toute sa hauteur , me fit sentir à quelle distance infinie je devais me tenir d'un homme comme lui. n m'honorait quelquefois d'un affable commerU vous va , mais en passant , et sons écouter ma réponse. Une fois cependant il daigna me demander compte des études de- ses enfans. Je lui parlai de la méthode que d'Alembert m'avait tracée. Voyons, dit-il', en y jetant les yeux ; et un moment après : Que d'inutilités ! Du latin ! à quoi bon ? De la morale ! cela s'apprend tout seul à la cour et dans le grand monde. De la métaphysique ! Ah ! H. d'Alembert, des définitions , des analyses à mes enfans*! Un peu d'histoire , passe ; non pas celle des peuples , mais celle des familles ; un abrégé de Moréri , que vous leur donnerez en thèmes ; voilà ce qu'il faut. Je veux qu'ils connaissent leur monde , et que dans l'occasion ils puissent dire d'où chacun vient. Quant à ma propre généalogie, je vous reconunande deux choses ; l'une , qu'ils la sachent par cœur, l'autre, qu'ils n'en parlent jamais ; car \j &ut sentir ce qu'on est; mais il ne faut humilier personne. J'ai toute ma vie été modeste , et je m'en suis fort bien trouvé.
Ah I quel fat que M. le comte , s'écria le Breton ! Et bien , re-
prit Montalde , M. le coitite était un homme aké à TÎTi-e , ^ comparaisoa de madame la comtesse ; car tout glorieux qil( était , comme il n'en faisait pas mystère , dès qu'on avait cmni son faible , il n'y avait qu'à le ménager. i
Mais pour madame la comtesse , on ne savait jamais ce qn*el| était , ni ce qu'elle voulait. Du matin au soir , d'une faenre ^ l'autre , c'était les deux extrêmes s affable , douce , iaimlîcve| haute , arrogante , dédaigneuse , elle passait d'une modfstîe eri cessLve à un orgueil démesuré. On eût dit qu'elles étaient Ah ! si elle avait été ma femme , disait le bon Plémer, dans peu de temps je vous l'aurais égalisée ! , Lorsqu'elle seml^ait dédaigner les avantages de la naisiance^ je me gardais bieuM'étre de son avis, reprit Montalde ; sealemair j'avouais que dans ces avantages , il y avait plus de boahenr ipe de gloire , et qu'il était plos raisonnable de s'en féliciter qna de s'en applaudir.
Vous l'avez entendu, disait-elle k ses femmes, c'est im a|)ipreiilî philosophe que M. d'Alembert a bien voulu nous envoyer , pov nous guérir du péché de l'orgueil. Et une heure après , je la tiBo» vais haute comme les nues , daignant à peine me parler.
Vingt fois je lui avais entendu dire que rien n'était plus fade, plus insipide que des éloges donnés en face. Je n'avais pas besoin de ces avis pour ménager sa modestie , et j'étais avec elle aus» économe de louanges qu'elle semblait le désirer ; mais je la voytii mécontente toutes les fois que je manquais d'appuyer et de renchérir sur le bien que l'on disait d'elle, ouqu'eUe en disait ellemême. Assurément elle détestait l'adulation , et tout le monde le savait bien ; mais me croyais-je obligé pour cela d'être déplaiwat avec elle ? Et entre la flatterie et l'impolitesse , n'y avait-il pas na milieu , et des nuances délicates que je devais savoir observer et saisir?
Un jour , s'étant fait lire un des thèmes de ses eniàns, elle ea fut indignée au point qu'elle ne put s'^en taire. Votre provincial, dit-^lle à d'Alembert , n'estime rien que ks vieilleries. D parie è mes en fans de la mère des Gracques , et ne leur dit pas on mot de la leur , qui , sans vanité, la vaut bien.
Enfin le jour de sa fête arriva. Elle avait su que je faisais des vers : elle ne doutait pas que je n'en eusse fait pour elle ; et le matin 9 en me voyant paraître à sa toilette avec ses cnCuis , la vmIî qui se dresse sur son fauteuil , sans doute préparée à nous entendre tous les trois lui réciter quelques belles tirades. Quelle fîit sa surprise lorsque ses deux enfans , en lui baisant la main , lui soulubtèrent la bonne fête comme k une simple bourgeoise , avec quelques mots tendres oii leur cœur s'exprimait mieux que n'aurait fait
*ît ! Quoi , monsieur ! me demanda-t-elle , est*ce là tout }gt^ xjcÉ.«6 enfans ont à me dire dans un jour comme celui-ci ? La are SL parlé y madame; Tart n'a pas ose s'y mêler : il ose eni xckoÂxis se montrer , ajoutai-^je , dans mon respectueux hom- (^ I XJn sourire «mer réprima son dépit. YoLri} respectueux &x¥s.A^e! Rien de plus neuf assurément, dit-^Ue, et rien de »u.^KL t.oumé que ce compliment-là. Allez, monsieur, voilà qui lue XI. . Dès ce moment je fus absolument perdu dans son est 9 ^t: il fallut songer à ma retraite.
le comte , qui s'accommodait asses de moi , ne voulût pas Toyer d'une façon humiliante , et il me proposa pour seà son ami , le marquis de Fenrac , qu'on envoyait en am- «i.de ; j^ lui fus présenté par lui , et dès le premier entretien VX& le bonheur d'être agréé.
T.»e uiarquis était un jeune homme plein de cet esprit naturel bnllant , qni a tant de succès dans le monde , mais auquel ni Bi%ix4e, ni la réflexion, n^avaient presque rien ajouté. Toute «rture sérieuse lui était insoutenable ; il ne pouvait pas même d&e^er celle d'un roman, s'il était un peu long , et il allait bien île au dénouement, savoir si l'amant malheureux s'était noyé e désespoir , ou s'il avait fléchi la rigueur de son inhumaine > ou 'il s'en était consolé.
'M.» Montalde , me dit-il , quand je fus installé ch«E lui , nous Murions dans trois mois ; et il faut, d'ici là, que je sache parler supérieurement bien de tout ce que contiennent les portefeuilles et les volumes que voilà. Or je vous déclare que je n'ai ni le loisir ni le courage de lire ce fatras de négociations et de correspond.ances. Il faut pourtant que ce soit vous ou moi qui dévorions eette lecture. Ce sera moi , lui dis-je , monsieur l'ambassadeur , Isi conséquence est évidente. En faisant tos extraits, afou^ta-t-il , souvene^vous de ce cuisinier qui avait réduit la quijitessence de MX dousainas de jambons à une petite £ole. Ce langage diplomatique est compressible conune l'air ; et dans ce petit portefeuille je veux avoir en poche tou£( ces in-folio. Vous travailleres tout le jour; U sfiir nous irons a« spectacle, et voi^ sçree de mes soupers.
Je me livrai à ce travail avec d'autant {^us d'jardeur que j'y voyais pour mon avenir un moyen de me rendre utile ; et le marquis m'en récompensait en m'associant à ses plaisirs.
Parmi les danseuses de l'Opéra , il avait une matijtresse fçfrt jolie et assez aimable ; elle s'appelait Emilie. Tous les soirs nous soupions ches elle avec des filles de son état et des jeunes ge«is assortis. Le secret de mon petit talent de poëte ayant perce , je ne sais conuuent ^ on m'invitait à réciter mes vers , et on voulait bien le»
484 CONTES moraux:
entendre ayec cette indulgente politesse qui se demie Tui plaisir. Je ne vous dissimule pas que j'étais fort sensible à ces |1 succès. \
Emilie avait la bonté d'oublier avec moi cette sévérité de Ttym de Diane qui en imposait à sa cour ; et comme elle était sûre ] je respecterais en elle l'objet du culte de mon ambassadeur , i voulait bien quelquefois se rendre avec moi familière ; ses CBsi rades l'imitaient. Ainsi quelquefois ,' dans un coin , j'ë^^y ais m elle le sérieux des bienséances et du respect qui régnait an soapi Vous vous moquez , dit Plémer. Du respect ! du sérieux ! des ble séances ! chez une nymphe d'Opéra ! et qu'y faisait— on ? — ï l'esprit , de la galanterie délicate et légère ; quelquefois de la pi litique ; et moi , de temps en temps , un peu de poésie y Vépitià lame de deux serins , le dialogue de deux perruches , ou le triompl d'Emilie dans un pas qu'elle avait dansé et que l'on avait applaodi Chacune des jeunes convives ambitionnait la petite gloire d'étr célébrée à son tour ; et cette ambition m'attirait des atteniioiM particulières.
La maîtresse d'un jeune duc, bien sec, bien triste, bien nstf et d'autant plus jaloux qu'il avait moins de droits de l'être , Apot line était celle qui me faisait le plus d'amitiés. Gonome elle étaîl un peu majigne , elle s'amusait avec moi des ridicules de la petite cour. Une rois que le sérieux du souper l'avait ennuyée : Saxcit' vous, me dit «elle , que tel de ces messieurs que vous vojrec biea sages, bien respectueux avec nous le soir, a été le matin un fat impertinent chez des dames de qualité?
Je lui demandai la raison de ce contraste si singulier. Rien de plus simple , me dit-elle : chez nous la liberté n'a d'accès quedaiu le boudoir, et là, elle n'est introduite que par billets signés de
l'amour ou de la fortune ; au lieu que dans le monde Le doc
l'interrompit en s'approchant de nous , et il me demanda si j'aurais ce jour-là quelque jolie chose à leur dire. Oui, reprit Apolline , une pièce fort amusante sur la maussaderie des amans jaloux et taquins. Le duc fit la grimace , et il tourna sur le talon.
Pourquoilui avez-vous dit cela , demandai-je à la jeune espi^le? Pour lui apprendre , me dit-elle , à n'être pas impertinent. Est-ce qu'on ne vous amène ici que pour dire des vers? Cest un fort joli instrument que votre lyre poétique , mais le plaisir de l'entendre est une faveur qu'il faut savoir rendre plus rare. Le talent , commeli beauté , s'avilit quand il se prodigue ; et il y a pour vous aussi une coquetterie que je vous apprendrai.
Je lui répondis qu'au contraire j'avais toujours pensé que les petites choses n'avaient de prix qu'autant qu'on ne les faisait pis valoir , et que dans la facilité il y avait une bonne grâce qui nous
l'indulgence. Point du tout , me dit*elle ; sachez qu'en vous êtes jugé comme un homme qui est obligé d'être fe.Tm't. Cela me choque, moi qui vous aime, et qui vous v<Mt liv ËTCT bonnement aux perfides cajoleries qu'on vous fait pour nxetijre en jeu. Je la remerciai > et je lui promis bien de me uxk peu plus en réserve. Mais votre duc est fâché , lui dis-je y la. xD'inquiëte. Oh non , soyez tranquille , me dit-elle ; je suis B^e un chasseur qui corrige son chien quand il a fait quelque ie ; mais j'ai beau le châtier , il revient sous le fouet. Tenez f & voyez— vous pas qui déjà rôde autour de nous? Félicitez-moi , lit— elle ; j'ai fait la conquête de M. de Montalde ; il me fait anenr de venir dîner avec moi demain. Vous en serez»? Il nous itéra ses vers sur.le jaloux maussade. Non, répondit le duc, je orai pas le plaisir de l'entendre. Et en s'éloignant , il ajouta ^ . des vers par-dessus les yeux !
le Tois y dit-il à mon aiid>assadeur, que votre fat de secrétaire ivîse de faire le galant , et cherche à s'introduire avec ses petits rs ; dites-lui , je vous prie , de ne pas se rendre assidu chez poUine. Je ne le trouverais pas bon ; et je serais fâché qu'un KOiiue qui vous appartient me donflât de l'humeur. On me fit à souper bien des agaceries pour tirer , disait-on , ma luse de cette rêverie qui attristait les plaisirs. Mais m;^ muse leur int rigueur.
Vous n'avez pas été aussi aimable et aussi complsfisant que de outiune , me dit l'ambassadeur en me ramenant ; qu'aviez-vous lonc ? quelque caprice de poète ? M. l'ambassadeur , lui répondise , personne n'est aimable tous les jours , et je ne me crois pas obligé d'être tous les jours complaisant. — Dites la vérité : vous avez de l'amour en tête. — De l'amour, non, assurément. — Je vous vois cependant bien préoccupé, bien épris de cette petite Apolline. Mais croyez-moi , ne vous y jouez pas ; le duc le trouverait mauvais. Ce serait là le moindre de mes soucis , lui répondis-je. Vous auriez tort , répliqua-t-il d'un ton plus imposant. Le duc est mon ami , et je ne voudrais pas qu'il eût à se plaindre de moi. —De vous, monsieur l'ambassadeur! Et qu'aurait de commun avec votre Excellence ma liaison avec Apolline? Répondez-vous de moi? Mais un peu, me dit-il; n'est-ce pas moi qui vous amène? Et ne serais-je pas la cause?.... — Oh! la cause très-innocente. — Quoiqu'il en soit , vous me ferez plaisir de^laisser en paix mes amis. Le moyen, dis-je, en est facile : c'est de ne plus être de vos soupers , et je n'en serai plus. Pourquoi donc, me dit-il?— Parce que je me trouve désormais déplacé dans le cercle de vos plaisirs. — Vous y êtçs , ce me semble , assez bien reçu cependant?.—Oui, mais comme témoin ^ pour y contribuer; et ce
rôle, je vous l'avoue , ne va point à mon caractère. — ^oas^ iier , M. de Montalde ! — XJn peu , monsieur l'ambAssadeat Mais de bonne foi , voulez^vous que nous ayons la compl de vous laisser cajoler nos maîtresses ? Je dois tous respecrter dis-je , dans la vôtre , mais dans celle-*là seulement. Ce n'est que les autres me fassent plus d'envie ; et quoiqn' Apolline muse , je prouverai en ne la voyant pas , qu'elle ne me tient pd au cœur. Mais je veux être libre ; et si je donnais k quelqu'un droit de me défendre ce qui pourrait me plaire , je ne le sen plus. Evitons , je vous en supplie , toute discussion sur ce point. Le lendemain , j'écrivis à Apolline que je serais prive du plaâi de dîner chez elle , et je ne lui en dis pas la cause. Mais le soir dans sa loge , le duc eut la sottise de se vanter que c'était lui qB m'avait fait défendre de la voir , sans quoi j'aurais eu oion con^' Oui-dà ? dit-elle ; eh bien , je vous donne le vôtre. Il fat renvoji sur-le-champ. Il m'attribua sa disgrâce , et furieux , il alla s'a plaindre À mon ambassadeur , qui me sacrifia à son ressentiment
Et cette brave fille , cette Apolline , dit Plémer , vous l'ailit» voir , je l'espère ? — Hélas ! non ; j'étais triste , j'étais préoccofé de ma situation; je ne voulus pas l'associer à mes chagrins et à mon infortune. Mais en répondant au billet qu'elle eut la bonté de m'écrire , pour m'annoncer le renvoi de son duc , je lui exprimai combien j'étais sensible à ce procédé généreux. A votre place , dît Plémer , je n'y aurais pas tenu ; et vous êtes plus sa^e que je ne l'ai jamais été. C'est que voits n'avez jamais eu , lui dit Montalde , l'inquiétude du lendemain. Cest un grand moraliste que le malheur ; et dafns ce moment-là , plus que jamais , j'étais à son école.
Alors on vint les avertir que leur dîner était servi. Dépêchonsnous de l'expédier, dit le Breton ; je suis impatient d'apprendre ce que vous allez devenir.
Vous vous doutez bien , dit Montalde en reprenant le fil de son histoire , que j'allai trouvei* mon officieux d'Alembert. Au récit de mes infortunes , il s'impatienta , et m'interrompit plus d'une fois par des mouvemetis de colère , tantôt contre le sot orgueil , tantôt contre la vanité , plus sotte encore, disait-il , qui va briguant de petits succès , et quêtant de fausses louanges. Moi, par exemple, qu'allais-je faire dans ces jolis soupers? n'aurai-je pas dû voir que je n'y étais point à ma place ? Mais je vous gronde , reprit-il ; je prends bien mon temps pour cela ! Pardon. Revenez dans trois jours; et oubliez mon algarade. Je m'en vais m'occuper de vous.
J'ai fait bien des pas inutiles, me dit-il en me revoyant; mais enfin je crois avoir une bonne idée. Ne m'avez-vous pas dit que vers la fin de vos études vous aviez fait un peu de droit? Un peu , lui
e. — Hé bien! je connais dans la robe un grand déblajeurde ; il a pour aide un vieux secrétaire auquel il veut donner f Aeve à former pour }e remplacel* au besoin ; je vais vous pro- T pour remplir cette place ; le travail en sera pénible , mais ; en peu de temp vous serez plus instruit que la foule des ats ; sans suivre les écoles \ vous aurez pris vos grades ; et si ^us vous sentez les talens du barreau , vous vous y produirez, lembrassai ce projet , et il me rendit le courage. L**hoihme de robe chez qui j'entrai , M. de Ferbois , était un b'sonnage d'une gravité froide , d'un calme inaltérable , et de eCte douce apathie que ni le bien , ni le mal d'autrui ne dérange è son repos. Il rapportait deux' cents procès dans son année, et Nis les jours , après avoir décidé du sort de deux familles , enrichi iine et i^uiné l'autre , il retournait ches lui aussi tranquille que 'il venait de prendre l'air. Que voulez*vous , disait-il en dînant? ^est le sort des procès de faire en Àiéme temps des heureux et des malheureux ; il faut bien que l'on s'y accoutume. Un juge est onune un chirurgien , et il n'aurait pas la main sûre s'il se laissait rop émouvoir. J'étais frappé de ces raisons, et seulement j'en concluais que je serais un mauvais jiqf^.
M. Rapin , le secrétaire à l'école duquel 6n m'avait mis , était ftussi doué d'une rare dureté d'Ame ; mais il j joignait la rudesse ; Bt cette brusquerie d'humeur et de langage qu'il atait avec les di«is, il l'appelait intégrité. J'y tus trompé deux ou trois mois.
Mon assiduité patiente au travail dont il tn'accablait , ma diligence à l'expédier , ma modestie et nia docilité à le soumettre à ses lumières , le soulagement , et peut-être l'avantage qu'il en tiffait, m'avaient gagné sa bienveillance ; et aux légères marques de bouté dont M. de Ferbois m'honorait de temps en temps , j'augurais bien des témoignages que lui rendait de moi M. Rapin.
Celui-ci tirait tons les mois d'une cassette , plus ou moins pleine, ce qui m'en revenait , disait^l , pour mon lot ; et cette légère rétribution me suffisait si bien , que je me trouvais & mon aise. Ma seule peine était d'apprendre quelquefois qu'à la suite de mes extraits, les conclusions du rapporteur avaient été tout l'opposé de celles que le bon sens m'aurait dictées. Je m'en plaignais à d'Alembert, qui, en m'écoutant, faisait la moue. J'en témoignai aussi un jour ma surprise à M. Rapin. De quoi vous mélez-vou^, me dit-il brusquement? quand vtras avees dépouillé un procès et remis le travail au juge , votre; tâche est remplie , il n'y faut plus penser. Les affaires ont tant de faces , les. lois tant d'aspects diff(^ rens ! £t puis, qu'importe de quel côté penche la balance du juge, et quel est le sort des procès? Perte ou gain , tout devient égal au bout de l'an dans la jsomme du bien public ; il ne s'en perd pa^
une obole ; et les proeès ne sont , à les bien prendre , qu'an zatà de circulation. J
Je ne fus pas édifié de cette leçon de mon maître. Ce fe? croix ou pile sur le sort des procës , et cette circulatioa oit la pe et le gain , tout revenait au même , altéra un peu le respect ^ j'aurais voulu lui devoir ; et peu de temps après j'acheraî de bien connaître.
Attaqué de la goutte et retenu cbez lui, il fut obligé êei laisser seul quelque temps livré à moi-même, au milieu des pi deurs. Il en prit de l'inquiétude. J'allais bien tons les joun 1 rendre compte de mon travail et des audiences que j'ayais doi nées ; mais je voyais qu'il avait avec moi quelque peine d'espi: qu'il ne me communiquait pas. Un jour , après avoir examiné i extrait important que je lui présentais : Voilà qui est fort bia me dit-il; mais avez-vous vu les parties? Je répondis que jek avais vues. ^^ £h bien? — - Je les ai écoutées l'une et l'antre aTi attention. — £b bien? — Elles s'en sont allées satisfiûtes de ma accueil. — Et voilà tout ! — Oui , monsieur , voilà tout. Je In aidit d'être tranquilles, et que j'expédierais leur a&ireauplniA — Au plus t6t ! mais vraiment je ne m'étonne pas si chacan s'a va satisfait. Avec ces façons-là il n'y en aurait pas un. • • . A ce mots, il s'interrompit; et après avoir réfléchi quelques instus: Non , cette affaire-là n'est point pressée , me dit-îl ; attendoni En voici une qui presse davantage. Les plaideurs ponr et amtn m'ont fait demander à me voir. Je vous les enverrai. Econtes-les, ne leur promettez rien», et n'ayez pas l'air si facile; vous me dira comment ils se seront conduits.
Ils vinrent ; je les écoutai patiemment , mais froidement , comme Rapin me l'avait prescrit ; et l'un des deux , plus inqoieC qne l'autre de cet accueil sévère , laissa sur mon bureau un ronleii d'or que je n'aperçus que lorsque le client fut déjà loin. Je pris cela pour une offense , et je courus ches mon goutteux loi contir mon humiliation. ^
Rapin me regarde avec un air sournois , et un souris moqnevr qui me fut de mauvais augure. Vous avez bien raison d'Are offensé, me dit*-il ! Ce plaideur est un sot, un impertinent...» Laissez-moi là son or; et qu'il ose venir à moi, je le relancerai ^ * je le tancerai d'importance. Au moins dites-lui bien, reprisât que je n'avais pas vu l'affront qu'il me faisait. — Je n'y manquerai pas. — Que j'ai couru après lui. — Fort bien. — Qucjerai rappelé. — Sans doute. •— Et que si j'avais su ou le trouverje serais allé lui jeter au nez son infâme présent. «^ Je dirai tout cela. Il faut avoir l'âme bien basse , continuai-je , pour en supposer une corruptible et vénale dans le secrétaire d'uD jnge! JQ estnai}.
ftpin , cela crie vengeance , et nous ne somn^es pas d'humeur Oiîffrir de pareils affronts. Mais laissez-moî , )e suis dans raccës TxxsL goutte , et je n*ai pas besoin de m*échauffer le sAng. fLli. ! le vieux Rapin , dit Plëmer ! je gage qu'il s'est moqué de QLS 9 et qu'il gardera le rouleau. J'en eus quelque soupçon , reprit >iit^lde ; et je me promis bien de savoir du plaideur s'il le lui raiit rendu.' Mais Rapin, qui ne voulait pas d'éclaircissemens dessus , prévint mes informations. Le lendemain , lorsque j'allai ésenter mon travail à M. de Fer bois , il me reçut d'un air plus cueillant, plus affable que de coutume. M. de Montalde, méditp je suis content de votre assiduité , de votre diligence ; mais >us êtes bien neuf dans les affaires ! Le bon M. Rapin n'a pas eu temps de vous former ; il est malade , et pour le suppléer , j'ai ssoin d'un homme plus mûr et plus instruit que vous ne pouvez lire. J'en suis fâché, j'estime vos talens et vos mœurs. Allez, >inptez sur moi : je vous protégerai , et je rendrai de vous les meil« Burs témoignages.
Je m'en allai sans aucun regret de n'être plus à cette école, lais persuadé qu'un mauvais génie se plaisait à me repousser dans 5 fond de l'abîme d'oii je voulais sortir.
M'y voilà retombé, disais-je; et que faire pour m'en tirer? lier encore être importun à ce bon d'Àlembert , après qu'il avait •puisé tous les moyens de me servir! H y aurait eu de la bassesse. Priver ma mëre du peu de bien que je lui avais laissé ! Etre à :liarge à mes sœurs , et rapporter dans mon pays toute l'humilia^ ion de mes espérances trompées ! plutôt mourir. Mais puisqu'enfin je n'avais plus qu'à me casser la tête , pourquoi ne pas le ren- Ire utile à mon pays , ce courage du désespoir? Il me restait encore la ressource honorable de mourir en soldat ; je voulus râ'engager. Hélas! en me toisant, l'enrôleur me trouva trop petit de six
lignes.
Rien jusque-là ne m'avait été plus indifférent que la mesure de ma taille ; je n'y avais même jamais pensé. Mais il est pour rame des situations oii un surcroît d'adversité , quelque léger qu'il soit, achève de l'abattre. La pensée que j'étais le rebut même de la milice, me saisit, me pressa le cœur; et je sentis le fîel qui passait dans mon sang s'épancher jusque sur mes lèvres , je sentis courir dans mes veines le frisson de la fièvre lente dont vous wlot ▼ez vu consumé. Je vins avec le peu d'argent qui me restait tomber malade dans cet hôtel, et je demandai une garde. Le ciel m'envoya cette femme si charitable , cette bonne Dupré ; il m'a depuis envoyé le meilleur et le plus généreux des hommes j le ciel ne veut donc pas que je sois toujours malheureux.
Non, reprit Plémer, non, vous ne le serei plus , ou bien nous a. 33
4go CONTES MORAUX.
le serons ensemble. Il y a long-temps que je cherche un qui chez moi , à *la tête de mon commerce , soit un autre même ; et il ne tient qu'à vous d^être cet homme-là.
Montalde , pénétré de reconnaissance et de joie , serait tomlie aux genoux de Plémer, si celui-ci ne l'eût relevé brusquement Oh! point de ces transports, dit-il, je ne les aime pas; ils oni l'air de Tétonnement ; et je ne veux pas qu'on s'étonne quand je fais une chose honnête. L'air de Paris ne nous convient ni à Vum ni à l'autre : mes affaires y sont finies; mes adieux y sont.i^ts; ma chaise est à deux places; partons demain pour Nantes; la bonne dame Dupré, votre garde , nous y suivra.
Je vous demande , lui dit Montalde , le temps d'instruire le digne d'Alembert de ma bonne fortune , et de prendre congé de lui. Allons le voir ensemble, dit Plémer : je ne veux point partir sans embrasser cet homme-là.
D'Alembert fit un haut-le-corps en voyant paraître Montalde. Vous voilà , lui dit-il ! je vous ai cru noyé. Qu'êtes-vous devenu depuis que M. de Ferbois vous a remercié? J'ai été malade, lui
dit Montalde, et je n'ai pas osé -r- Belle discrétion, qui met
un pauvre homme au supplice ! Avais-je mérité que tous me fissiez un mystère de l'état oii vous vous trouviez? Montalde lui conta tout ce qui lui était arrivé. Ah ! monsieur , s'écria le philosc^ihe en parlant à Plémer , la bonne chose que la richesse dans des mains bienfaisantes ! et de quelle peine vous me tirez ! ce diable d'homme m*a rendu plus malheureux que lui. Il y a deux mois que je ne dors point , et qne je le cherche comme une épingle. Allez , monsieur , je devrais être furieux contre vous , et je ne vous pardonne qu'en considération de. cet excellent homme qui a la bonté de vous aimer. Ma foi si je suis bon, reprit Plémer, je trouve on homme encore meilleur que moi ; et j'en suis bien aise : je ne croyais pas qu'il y en edt. Adieu, monsieur , je n'oublierai jamais votre colère. Ils s'embrassèrent comme d'anciens amis ; e|; le lendemain , Plémer et Montalde partirent.
Dans ce voyage , la santé de Montalde acheva de se rétablir. Son âme enfin se reposait dans un calme délicieux; son bonheur lui semblait un rêve ; et le charmant spectacle de la fertilité que lui offraient les bords de la Loire , contribuait encore à son enchantement.
Vous allez être transplanté , lui dit Plémer , dans un monde nouveau, je vous en avertis. Mes livres de négoce ne ressemblent
Sas à de la poésie, mais vous y trouverez peut-être une sorte 'intelligence qui vaut bien celle du bel esprit. Ce n'est pas une petite chose que de combiner les besoins , les facultés, les moyens d'échange, de tous les pays des deu:i^ mondes , et de calculer pour
winéme les hasarda 9 les périls y les avantagées d'un commerce |CAÎ embrasse la terre et les mers. J'espëre que dans ces spéculations la tête même d'un poëte ne sera pas à l'étroit; et si je ne « trompe , ce genre de travail est plus digne de vous que le grioire de la politique et que celui de la chicane. Dans la" situation d'oii vous m'avez tiré , lui dit Montalde , ^«Mit ce qui peut honnêtement donner à vivre m'eût été bon ; KKsais rien au monde ne pouvait mieux me convenir .que de m'at- ^«cher pour la vie à un h(Mnme à qui je la dois.
Mootalde en arrivant à Nantes 9 y trouva di» nouveau objets d'estime et de vénération. La maison de Plémer était le modèle de Tordre. Sa fenune^ avec une noblesse naturelle , une dignité sinaple, une vigilance imposante, présidait à l'intérieur domestique ; elle avait l'ceil à tout. Plémer ne s'y mêlait de rien. Sa fille, sous le doux empire de cette mère vertueuse, était chargée de tous les soins qui demandaient de l'activité.
Gabrielle (c'était le nom de cette fille unique) semblait n'avoir jamais eu le loisir de s'apercevoir qu'elle était belle; et ni son miroir , ni son cœnr, ne kri avaient dit encore, quoiqu'elle eût dix-huit ans, à quoi ces beaux yeux noirs et ces longues paupières, ces traits si doux , ce teint si frais, cette bouche oii l'on croyait voir des feuilles de jasmin briller parmi les roses , cette toiUe souple et légère oii se formaient déjÀ tant de charmes naissans , étaient destinés par l'amonr. Montalde le sut avant ^le , et ce fut pour lui la dernière et la plus douloureuse épreuve du malheur.
Lui qui, au milieu des plus aimables vices, avait sanvé sa liberté de toutes leurs séductions, trouva l'écueil de cette liberté dans un regard de l'innocence ; et son cœur ne fut pas seul at-« teint du trait inévitable qui lui était réservé.
Plémer impatient de compter à sa femme la rencontre qu'il avait faite , se livra indiscrètement an plaisir de louer, devant sa jeune fille , le caractère de Montalde , la bonté , la candeur , l'élévation de son âme , le couraêe simple et modeste avec lequel il avait préféré l'infortune à l'humiliation , et sa noble délicatesse , et sa douceur inaltérable dans l'abandon oii il était réduit entre la misère et la mort. A ce récit, le bon Plémer s'applaudissait de voir couler les larmes de sa fille , sans songer au périt que courait à l'entendre le cour de cette jeune enfant.
Ce fut cet éloge imprudent , plus que la vue dé Montidde , qui
fit sur l'âme de Gabrielle cette première impression qui ne s'efface
plu», ^le la reçut sans alarmes. Elle était loin de soupçonner, dans
une émotion sidouce , l'intérêt dangereux qnis'y mêlait à son insu.
Montalde ne fut guère plus alai^mé du ravissement que lui
causa la vue iè Tinnocente Gabriélle. Ni la douceur de son gard , ni le charnie de son langage , ni Taimable simplicité Se ses manières , ni cette grÀce ravissante qui accompagnait né^li' gemment toutes ses actions , rien dans la fille de son ami ne lui parut à redouter. Il se croyait bien sur de ne la voir jatiiais
Iu'avec ce plaisir pur que nous cause la perfection d^ ouTra^es e la nature ; mais lorsqu'il s'aperçut que le son de sa Toix le pénétrait jusqu'au fond de l'âme , qu'il ne pouvait la Toir p^^ raître sans un frémissement secret , qu'il sentait son cœur très* saillir lorsqu'elle daignait lui sourire , que la parole expirait sur ses lèvres toutes les fois qu'en lui parlant ses yeux se fixaient sur les siens ; que son image le poursuivait sans cesse , et que dans la veille il ne ^louVait avoir d'autre pensée , ni dans le sommeil d'autre songe : Qu'est-ce donc qui se passe en moi , se dit-il à lui'-méme ^ et de quel prix, en arrivant , payé-)e les bontés d'un homme qui m'a retiré du tombeau? Moi , de l'amour! moi , malheureux! pour uUe fille destinée à posséder des biens immenses ^ et à choisir dans les plus hautes classes le plus fortuné des époux ! 11 est imjSossible f sans doute , de la voir sans être ému , saisi ^ •ravi d'étonnement ; jamais dans sa simplicité la nature ne fut si belle. Mais que l'admiration qu'elle me cause soit innocente comme ses charmes : loin de moi l'espérance , et avec l'espérance loin de moi le désir , loin de moi la pensée de troubler un moment le repos , la sérénité de cette âme paisible et pure ! Ai- ^ mons-ia > mais comme ma sœur : son père n'est-il pas le mien ?
Cette résolution bien prise , Montalde se sentit réconcilié avec lui-même. Il fut calme, mab' il fut triste; et le travail dont il était chargé , servit d'excuse à sa tristesse. Il est , disait Plémer , uaturellement sérieux.
La confiance que lui marquait ce brave homme était sans réserve. £n l'initiant aux plus savantes spéculations du conumerce , il le voyait avec étonnement les saisir d'un coup d'œil , les embrasser , quelquefois les étendre , et parcoutir de la pensée toutes les branches de cette science vaste jusque dans ses derniers rameaux.
Mon ami , lui dit-il au bout de quelques mois , ce n'est pas l'esprit du commerce que vous avez , c*en est le vrai génie ; et si vous n'allez pas un jour plus loin que moi , ce sera votre faute. Je vous prédis la plus haute fortune , si vous y employez vos moyens. -En {attendant, je 'dois vous faire un sort. Je le ferai modeste; n'allée pas me Acher en me contrariant.
Vous serez avez moi six ans à la tête de mes affaires. Votre travail ne peut s'apprécier au-dessous de deux mille écus Non
pa^ «»oiiis, s'il Yousplaiti Lai$>ez-moi dire jusqu'aubout. Vousétes
et cent pistoles suffiront à votre dépense. Voilà Jonc , au de six ans , dix mille écus d'épargne bien assurés ; ils sont à . £h bien , dès à présent employons vos économies , et plaes sur un de mes navires. S*il revient à bon port deux fois , fonds auront doublé. Et s'il périt , dit le jeune homme ? S'il dit Plémer , nous recommencerons , vous me devrez encore z ans. Ma vie entière , s'écria Montalde. Je le veux bien , dit cxner en riant ; mon marché n'en est que meilleur ; et vous voyez qvie je ne risque rien à vous faire quelques avances.
Je vois, monsieur, reprit Montalde, que vous voulez en agir ^w\ përe. Eh bien ! faites pour votre enfant tout ce qu'il vous plaira. I^oin d'en rougir, il fera gloire de tout devoir à vos bontés.
La situation de Montalde , après cet entretien , n'en fut que plus pénible; car de nouveaux bienfaits étaient pour lui des liens nouveaux; et la ressource des âmes faibles, l'éloignement ne lui était plus permis. Retenu dans les chaînes de la reconnaissance , il se Toyait condamné à vivre auprès de celle qu'il adorait, sans même oser aspirer à lui plaire. Dans peu elle allait s'engager ; il fallait que son cœur fût libre de suivre le don de sa main ; vouloir porter ' atteinte à cette liberté , aurait été pour lui le crime du plus vil , du plus détestable des honunes. L'amitié , la confiance , la plus sainte hospitalité , tout serait trahi par un mot , par un regard , par un soupir qui décèlerait son amour. Ah ! plutôt mille morts que de vivre un moment chargé d'une si noire ingratftude ! Tout dans cette maison m'est sacré , disait-il , et je n'ai que le choix ^'y être un monstre ou d'y être un héros. Un héros , oui , je le serai , si j'ai la force de me vaincre , et je l'aurai ; le ciel à qui je la demande sera juste en me l'accordant. ^ Dès-lors toutes les puissances de son âme se réunirent pour conimander à ses yeux , à sa voix , à son cœur , de tenir caché le secret de sa passion , qui tous les jours allait croissant , et que l'innocente ingénuité de Gabrielle ne cessait d'enflammer encore.
A Paris , comme la prétention de former à son ^é le caractère d'une jeune femme est la chimère de tous' les maris , l'attention de toutes les mères est d'élever leurs filles dans un état de réserve et de dissimulation qui ne laisse rien voir de décidé en elles. Une fille à marier est dans le monde une espèce de chrysalide jusqu'au moment qu'en déployant ses ailes , elle se change en papillon. En province , on n'a pas le même soin de tenir caché le naturel d'une jeune personne ; et ce n'est pas ponr elle une règle de bienséance de garder le secret de son âme et de son esprit. Dès l'enfance , on avait donc laissé à Gabrielle la liberté d'exprimer sa pensée et les mouvemens de son cœur. Mais soit par la continuité et l'habitude des bons exemples y soit par ce sentiment exquis qui est l'instinct
des âmes I»en nées , il n'y av«iit jamais en rien de réprékennble dans cette heureuse liberté.
Gabrielle ne fut pas plus gênée lorsque Montalde fat admis dans rintimité de la maison. Madame Plémer avait pour loi de ces attentions délicates qui ne veulent pas même être aperçues , et qui sont d'autant plus flatteuses qu'elles semblent involontaires. Gabrielle les imitait. Cétait un mélange d'estime et de bienveil— lance habituelle , qui , sans avoir rien de familier , n'avait rieo que de naturel ; et cette politesse de sentiment qui fait le charme de l'amitié, n'aurait laissé voir k Montalde aucune différence entre Gabrielle et sa mère. Mais à des signes imperceptibles pour tout autre que pour lui-même , tantôt à la douce langueur d'un regard reposé sur lui , tantôt à l'altération de l'accent d'une voix timide , quelquefois à une faible teinte de rougeur dont elle s'animait en lui adressant la parole , ou bien au léger tremblement de cette belle main qui lui versait du thé , le plus souvent à l'émotion dont elle était saisie lorsqu'il exprimait à sa mère rexcès de sa reconnaissance , il crut voir qu'elle avait pour lui plus que de la simple amitié ; et ce fut alors qu'il éprouva le plus cruel des tourmens de l'amour , celui auprès, duquel la soif de Tantale n'était qu'une peine légère.
Ou je me fais illusion , disait-il , ou ce sont là des symptôme d'amour , d'un amour faible à sa naissance et qu'heureusement elle ignore , mais qui peut faire à son insu de dangereux progrès. Que vais-je devenir ? Ah ! c'est à présent que j'ai besoin de tout mon courage. Et plus la sensibilité de Gabrielle se déc^ail par mille traits naïfs qu'il n'apercevait que trop bien , plus » sons un air sérieux et modeste , la sienne se tenait retirée au lond de son cœur. Ce cœur brûlait , mais d'un feu caché dont ses jeux même ne laissaient échapper presque aucune étincelle : heurenx s'il n'avait eu que ces premiers combats à soutenir.
Plémer, en rappelant devant sa femme et devant sa fille les aventures de Montalde , l'avait plaisanté quelquefois sur la maladresse qu'il avait eue de ne pas composer pour la fête de sa comtesse quelque belle pièce de vers. Gabrielle saisit cette plaisaiiterie ; et lorsque vint la fête de sa mère , elle demanda au jeune homme s'il laisserait passer de même ce beau jonr sans le célébrer par quelques couplets de chanson. — Et qui les diantera ? — Moi ^ lui répondit-elle. Jugez de quelle ardeur sa v^re s'anima ! L'esprit n'y fut pour rien ; niais le sentiment le plus pur , la piété la plus touchante , l'amour filial qui , lui-même , avait passé dans l'âme du poète , dicta l'éloge de cette digne mère que sa fille devait chanter. Tous les traits de son caractère y étaient peints sans être flattés , et avec des couleurs si douces et
touches si délicates , que la plus modeste des femmes pouvait tendre sans rougir ; c'était le miroir de son âme. H^^mer , avec sa brusquerie , était un homme profondément ^^T^sible. La voix de sa fille , Téloge le plus naïf et le plus juste d*^me femme qu'il adorait , la présence de ses amis , le spectacle c^l^sutnant de cette fête domestique , tout cela réuqi , Témut au point que ses larmes coulèrent. Celles de madame Plémer inon dski^nt son visage, le jeune cœur de Gabrielle interrompait à chaque mv^stant sa voix par des sanglots , et an dernier couplet , qu'elle ^m;i.t bien de la peine à faire entendre , elle tomba -dans les bras de ssi xnëre. Plémer vint aussi l'embrasser; et les amis de la maisoH s* empressaient tous à lui faire hommage de l'attendrissement dont ils étaient saisis ; Montalde seul se tenait éloigné.
Venez , monsieur, lui dit la mère ; venez , que je vous remercie
âes sentimens délicieux que vous me faites éprouver. Il s'inclina
pour lui baiser la main : mais elle l'embrassa; et en se relevant,
^ il se sentit presser la main par les deux mains de Gabrielle, qui lui
dit en pleurant encore , et d'une voix qui eut amolli le marbre :
Ah ! monsieur, que mon père a bien raison de vous aimer ! Dès ce
moment il se crut perdu.
Le soir , l'illumination de l'un des navires de Plémer annonça dans le port la fête et le souper qu'il j donnait pour bouquet à sa femme. Elle y fut menée en triomphe au son des instrumens » tenant sa fille par la main , et quoiqu'ils n'eussent invité à celte fête que des amis , le cortège en était nombreux. Le souper fut splendide ; et durant le souper, les deux bords de la Loire ne cessèrent de retentir du bruit d'un concert ravissant. Jamais plus douce joie n^avait régné dans une fête; mais cette joie fit bientôt place aux alarmes les plus cruelles.
Lorsqu'on se retira , la lune répandait du haut du ciel la clarté ia plus pure ; elle servait de fanal aux rameurs ; et Plémer ayant pris de sages précautions pour que sans péril tout son monde fût ramené du vaisseau sur la rive , se retirait lui-même le plus heureux des hommes , lorsqu'en mettant le pied sur la chaloupe , il glisse et tombe dans les eaux. Montalde 8*y élance après lui , et sans savoir nager , et sans antre soutien que le bout d'un cordage qui pendait à la barque , il saisit Plémer d'une main et le dispute aux flots qui Le roulaient sous le navire. A (^instant même les matelots viennent h leur secours , et les enlèvent tous les deux.
Quand Plémer fut sur la chaloupe , et qu'il eut repris l'usage de ses sens : £h bien ! dit-il à Montalde , à présent qui de nous deux est insolvable ? Le jeune homme , encore tout saisi de l'efiroi qn'il lui avait causé , l'embrassait et pleurait de }oie. Ils arrivent au bord oii madame Plémer , sa fille , ses amis , les attendaient épouvantés
4i/i CONTES MORAUX, '
des cris qu'ils avaient entendus. Rassurez- vous , leur dit Pléiner C| abordant; grâce au ciel, me voilà; je l'ai échappé belle ! JVt^ tonBj)é dans l'eau, f allais périr; c'est Montalde qui m'a sauTe. Actf mots , madame Plémer embrasse son époux ; et Gabriel le , dam un transport de reconnaissance et de joie , saisit et serre dans ses bras le libérateur de son përe. Ah ! je vous dois plus que la vie, lui dit-elle, en le pressant contre son sein. O Dieu ! s'écria— t-îl nz s'arrachant des bras de celle qu'il adorait , ô Dieu ne m'abandonnez pas ! Madame Plémer à son tour embrassa le jeune homme; 'et avec elle au moins il put céder au mouvement d'une mutuelle amitié. Tout fut mêlé dans ce moment d'un reste de frayeur et d'un excès de joie ; et ni le cœur de Gabrielle , ni celui de Montalde n'eut le temps de se consulter.
Mais lorsque , rendus à eux-mêmes , chacun des deux put ré- ' fléchir à ce qui venait de se passer : Que lui aî-je donc fait , se demanda-t-elle en pleurant , pour m'avoir rebutée avec tant de rigueur? J'ai oublié un moment, je l'avoue, les bienséances de mon âge; mais dans quel moment, et pourquoi? J'ai embrasse Montalde , comme j'aurais embrassé l'autel du Dieu qui aurait sauvé mon përe. Ah ! Montalde ! si ce mouvement, tout involontaire qu'il a été , vous semble indigne d'une âme vertueuse , vous avez été orphelin des le berceau, jamais unemërene vous a souri , -jamais un père ne vous a caressé; vous ne connaissez ni la force des liens du sang , ni la tendresse de la nature. Cruel , comment avez— vous pu me traiter aussi sévèrement ? Qu'avez -vous donc pensé de moi ?
Gabrielle ne dormit point ; son lit fut baigné de ses larmes ; et dans cette longue insomnie , sa tête se troubla , son sang s'alluma dans ses veines, son haleine brûlante ne s'exhalait plus qu'en sou- ^ pirs. Enfin se rappelant ce qu'elle avait entendu dire des tourmens de l'amour : Ah ! c'en est fait de moi, dit-elle , j'ai senti ce cœur généreux palpiter sur mon sein ; un feu rapide a passé dans mon sang, et c'est ce feu qni me dévore. O mon père ! pardonnezmoi l'ivresse et le délire de ma reconnaissance. Puis-je ne pas aimer, puis-je aimer assez le mortel qui, au péril de sa vie, vous a sauvé ? Oui , après vous , après ma mère , il est ce que j'ai de plus cher au monde. Je sais qu'il est sans bien ; mais que serait pour moi la fortune la plus brillante en comparaison de vos joun que je lui dois ! Ah ! que ce soit là sa richesse , et que la fille de Plémer n'ait jamais d'autre époux que celui qui a sauvé son père.
La situation de Montalde était mille fois plus cruelle. Innocent jusque-là, il ne se sentait plus la force de la garder cette innocence, qu'un malheureux moment lui ferait perdre pour jamais. Les vils moyens de séduction étaient loin de son âme ; il s'estimait assez
rE FRANC ÇKETON. 497
Tke craindre de son amour rien de lâche , rien de bonté ux. lis xnalgrë lui , cette aimable enfant était peut-^tre déjà séduite ; si son cœur était atteint , si elle respirait près de lui le feu dont brûlait lui-même ; si bientôt enfin l'un et l'autre ils en étaient point de ne pouvoir plus se cacher une passion sans espoir ^ telle serait l'issue de cet abîme de malheur oii il l'aurait laissé ail>er , 011 il serait tombé lui-même ? Un crime involontaire , imt on a prévu le péril sans l'éviter , n'est-il donc plus un crime ? 'ai^je pas eu, se disait-il , et n'ai-je pas encore le recours de la ite et le refuge de l'absence?
L.oin de moi les lâches excuses d'une passion insurmontable ! oin de moi cette probité qui s'étale en belles paroles , et qui se x>it lavée par de vaines excuses, de la honte de succomber ! Non, mais l'honneur et la foi ne doivent courir aucun risque ; dès que f succès de l'épreuve est douteux, il faut l'éviter; et ce courage acore me reste. Il m'est affreux de me séparer du seul ami que avais au monde ; il m'est affreux de retomber dans la misère et ans l'abandon ; il m'est encore bien plus affireux île m'éloigner e Gabrielle ; mais plus cet effort est pénible , plus il est nécessaire. Linsi parlait Montalde ; et impatient de s'assurer de lui-même en onsommant ses sacrifices y il attendait le jour pour aller voir *lémer. — L'aller voir ! et que lui dirai-je ! Comblé de ses bienaits , honoré de sa confiance , pénétré des bontés qu'avec tant de îranchise il me prodigue tous les jours , comment aurai-je le coulage de lui annoncer que je le quitte ! Et quelle excuse lui donnerai-) e de ce départ précipité ? Il le faut cependant , il faut paraître injuste , ingrat, malhonnête homme, et ne pas l'être. O chère estime de moi-même ! doux témoignage de mon cœur ! vous me suivrez dans mon exil , dans ma misère , dans cette vie errante et douloureuse que je traînerai loin de Nantes , loin de cette maison respectable et chérie ou toutes les prospérités semblaient se présenter à moi ! vous me suivrez ! et , s'il est possible , ce sera vous qui me consolerez ! A ces mots , son cœur soulagé laissait éclater ses soupirs , et des ruisseaux de larmes s'épanchaient de ses yeux. Ainsi la nuit s'était passée lorsqu'il descendait chez Plémer , résolu de prendre congé de lui , mais aussi pâle , aussi tremblant qu'un criminel que l'on mène au supplice.
. En descendant , il rencontra la bonne madame Dupré , qu'on avait appelée à Nantes , et dont madame Plémer avait fait l'économe de sa maison. Eh bon dieu ! lui dit-elle , dans quel état vous êtes ! Les yeux abattus , le teint plombé ! le visage ^défait I AUezF-vous être encore malade ? J'espère que non , dit-U ; mais il est vrai que je ne suis pas bien. Je crois connaître votre mal, reprit- ^Ue ; et je crains bien que celui-ci ne soit pas facile à guérir. Mon
4g8 CONTES MORAUX.
mal, à moi ! reprit Montalde avec surprise : qael esCnU ? que ve^ lec^Toas dire? «^^ Ah ! M. de Montalde, ce n'est pas arec moi m vons pouvez dissimuler. Je vons aime; et depuis qne je sois dîJ cette maison, je tous observe, et je vons plains. Madame, '^^"■N il , je ne vous entends pas ; mais quoi que vous pensiez de mal \e vous conjure de vous taire. Oh non , diu-elle en s'en allant^ n'ayez pas peur; ce ne sera pas moi qui parlerai. Mais tous ! mail cette pauvre enfant! Ah ! prenez bien garde à vos jeux.
£h bien , se dil>-il à lui-même, voilà que cette bonne fenunea pénétré le secret de mon cœur. Non , l'amour ne peat être lon^ temps caché ; et si je ne veux pas que le mien se trahisse , il iàut que je m'éloigne. Allons , et ne différons plus.
Save^vous , mon ami , lui dit Plémer en le voyant, que G*-> brielle se ressent de l'impression que lui fit hier l'accident de soa përe ? Elle a eu cette nuit une fièvre brAlante ; et il lui en lesla encore un violent mal de tête. Sa mère est auprès d'elle z je tus la voir ; venez la voir aussi. Ce sera un calmant pour elle qwU vue de mon senveur. Montalde le suivit auprès du lit de Gabriefie.
Et quoi , ma fille, lui dit Plémer , tu n'es pas encore rassurée ! Nous voilà tous les deux , le péril est passée tu n'as pins qu'à te réjouir. Montalde a eu peur comme toi ! il en est pâle encore ; mais moi je ne m'en ressens plus , et jamais la vie ne nt'a été ploi douce que depuis que je la lui dois. Les yeux de Gabrielle , attachés sur son père tandis qu'il lui parlait , brillaient de l'éclat le plus vif. N'a-t-elle pas encore un peu de fièvre , demanda-t-il à madame Plémer ? Voyons. Je ne m'y connais guère. Vons qai devez vous y connaître , Montalde, tfttez-lui le poub. Eh bien ! oui , c'est moi , c'est son père qui vous demande de lui tâter k pouls. Avez-vous peur que sa main ne vous bràle? on que soo mal de tête ne soit contagieux? Bfontalde s'approche en tremblant ; et Gabrielle , en laissant tomber son bras sous la main de Montalde, tient ses yeux attachés sur les yeux de sa mère, comme pour y puiser la force dont son faible coeur a besoin. Mais, lorsqu'elle sentit la main de son amant lui presser doucement l'artère , il lui prit un tressaillement qu'eâe voulut lui dérober ai retirant sa main. O par combien de traits imperceptibles et pénétrans l'amour se décèle à l'amour !
Montalde , en s'efforcent de cacher son émotion , dit que le pouls n'était pas bien remis , mais qne dans peu il serait tranquille. Je l'espère , dit Gabrielle , levant les yeux au ciel : je serais tr^ à plainare si le trouble que m'a causé la nuit dernière était durable : j'en avais Pesprit égaré. Ah , ma fille ! lui dit sa mère , avec des cœurs tels que les nôtres , il est bien difficile et bien rare qu'on soit heureux ! Bon! si le ciel nous eût faits, dit Plémer,
iixs sensibles et moins aimans , goùterions^nous si bien les dés d'an bon ménage? Croyez-vous qu'à virre pour «oi Ton onre mieux son compte? On l'épargne des peines; mais de ils doux plaisirs ne se prive"4>on pas? Qui n'aime point n'est nt. «dmé ; et quel charme a pour lui la irîe ? Je sais ce que me kt« 3cna sensibilité ; mais quelque mal qu'elle me cause , tenes , je aa donnerais pas un seul grain pour des monceaux d'or. Ne nsex— TOUS pas comme moi, Montalde? Hélas! dit le jeune mxxie , ce n'est pas en aimant ce qu'on doit aimer qu'on peut se yu.v«r trop sensible; on croirait bien plutôt ne l'être pas assee. is mots accompagnés d'un regard qui avait fait la ronde , répan^ rent un peu de calme dans les veines de Gabrielle. Mais ce calme , ue ses parens prirent pour celui de son Âme , ne fut que celui de » sens, et Montalde y vit la langueur d'une 'profonde mélan>die. n en savait la cause; il vit qu'il était temps d'y apporter le Ins pfvmpt remède ; et il alla trouver Plémer.
Monsieur, lui dit-il en l'abordant, je vais vous étonner. Mais [uelque étrange que vous semble la résolution quir j'ai prise , ne n*eii demandez pas la cause , et daignée me la pardonner. Je vous :bëtis et vous révère comme l'ami le plus vertueux , le plus rare. (In père n'eAt pas fait pour moi plus que vous, je le sais , je ne roablierai de ma vie ; et cependant je vous conjure de me permettre de vous quitter. Plémer sauta de son fauteuil , de surprise et d'étonnement. Me quitter ! vous , Montalde ! et pourquoi , s'il vous plait? vous aurait-on donné cbcz moi qudque désagrément? j'aurais peine à le croire. — Hélas ! monsieur , je n'y reçois que des marques d'estime , de bienveillance et de bonté. -^ Qu'est-ce donc qui vous en éloigne ? Le sort que je vous fais est bien modique ; mais parles , je puis. . . — Ah ! ne m'accablez pas d'un soupçon trop injuste : mon cœur vous est connu ; c'est à regret , vous le savez, que' j'ai permis à yùs bienfaits de passer de si loin toutes mes espérances. Je n^ai que trop à me louer de la noblesse de votre Âme. Vous n'êtes que trop généreux. — £t sans aucun mécoQtaitement vous voulez me quitter! — J'en suis au désespoir; mais le plus saint devoir me l'ordonne. — J'entends; votre mère gémit de votre éloignement? Elle vous demande auprès d'elle? Mon ami, faites -la venir : cette maison sera la sienne ; ma femme sera sou amie ; nous n'en serons que plus heureux. Oppressé de tant de bontés , Montalde répondit que sa mère ne souffrait point de sou absence; qu'il la savait tranquille et contente auprès de ses soeurs * et qn'elle ne manquait de rien. Dites-moi donc, insista Plémer , ce qui vous force à m'abandonner. Ma destinée , dit le jeune homme. — Oh pour le coup je ne vous conçois plus! dit Plémer avec violence. Votre destinée! ah, MontAlde! la destinée est la vaine
5oo CONTES MORAUX. ^
excuse des torts qui n'en ont plus aucune ; et ce n'est pats avec mot vide de sens qu'un homme comme yous doit se justifier. J'd pelle, dit Montalde , ma destinée , un caractère inquiet , inconsli que j'ai reçu de la nature, et qui ne peut me laisser en repos èâ aucune situation ; vous l'avea tu. — Je vous ai vu quitter ni comtesse impertinente , un arrogant marquis , un je ne sais qa juge, et son fripon de secrétaire; il n'y a rien d'étonnant êa tout cela. Mais moi , qui suis un homme simple , un bon h<iimii^ moi qui vous aime , moi qui comptais passer ma vie avec vous!^ Non, monsieur, ce caprice n'est pas croyable. Il y a Kt-dedai quelque chose d'incompréhensible pour moi , et si vous ne ui'ei|£ quez pas ce que c'est , je vous tiens pour un méchant konuie m pour un fou. Yous n'avez qu'à choisir. Oui , pour un fou , j'y cw sens , dit Montalde , en se jetant aux genoux de Piémer; mai pour un méchant, non, non, je vous en conjure! je vous atix^, je vous révère , je ne suis point ingrat , je donnerais pour vous UmA mon sang — Et vous me quittez! Montalde, le ves-vons, regardez-moi «a face. Pour une âme comme la vètre , cette 1^ gèreté , ce caprice , cette inconstance n'est pas dans la nature. — De grâce , interrompit le jeune homme , cessez de me mettre à L gène , et abandonnez-moi à mon malheur. — £h non , morbleu , je ne veux pas vous y abandonner ; je veux savoir, en perdant mon ami , comment et pourquoi je le perds. S'il s'en était allé lorsqu'il n'avait encore rien fait pour moi , je l'aurais laissé libre ; et quoiqu'il m'eût navré le cœur, je lui aurais pardonné. Mais après m'avoir sauvé la vie , après m'avoir attaché à lui par les liens ie> plus doux, les plus forts, vouloir les rompre et me quitter! Nod, dit-il en pleurant , non , je ne le souffrirai point , ou je saurai pourquoi.— Je suis désolé de vous dire que vous ne le saurez jamais. — Non? £h bien , je le sais , votre silence me l'explique : vous êtes amoureux ou de ma femme ou de ma fille. Oui, monsieur, c'est là ce secret que je ne puis vous arracher. — Moi, monsieur , amoureux de votre femme ! — Poiux]uoi pas , reprit brusquement le bon homme ? Elle est encore assez jolie pour donner 4e l'amour ; mais si ce n'est pas elle qui vous tourne la tête, c'est donc ma fille ? — Hélas ! oui , monsieur. — Eh malheureux ! que ne parliez-vous? Il y a six mois que je vous la destine.
Si l'on mourait de joie , Montalde en serait mort. Il tomba comme un homme étourdi d'un coup de tonnerre ; et les ]exm collées sur les pieds de Plémer , il y resta comme abîmé. La peste! dit Plémer en le regardant à ses pieds , vous étiez donc hien amoureux ! pauvre garçon ! et vous voué en alliez résolument sans me rien dire, de peur de me fâcher! Vous me connaissiez mal. Voilà pourtant ce que j'appelle un honnête hoomie. LeTe»-voiis , et
LE FRANC BRETON. Soi
B <{ti« je vous mène à votre belle-mëre. Ah ! quand je lui itérai cette scène et sou dénouement , comme elle va rire et rer ! Et ma fille ! ah! c'est elle qui sentira le prix d'un cœur aixKient estimable. Elle vous aimera tendrement, j'en suis Oui, je l'espère, dit Montalde, car elle daigne croire que père ine doit la vie ; et de tous mes droits sur son cœur , ce . toujours le plus saint.
adajne , dit Plëmer k sa femme en lui amenant Montalde j I un homme à qui je demande qnel prix mérite ce qu'il a pour nous en me sauvant \ il veut vous en rendre l'arbitre brielle était présente). Et moi, dit madame Plémer, j'en fais i ma fille. Gabrielle rougit , et après un moment de silence : t peut-il y avoir , dit-elle , de comparable à ce bienfait ? Toute re fortune , et ce n'est point assez. De l'argent ! dit Plémer c dédain; il n'aime pas l'argent. Mais toi, ne connais-tu, ma iy rien de meilleur à lui offrir? Elle baissa les yeux. —Je vous Ut , mon père , qu'il n'y a rien d'assez précieux pour nous actter envers lui. Si j'étais à ta place , lui dit sa mère , je saurais n que lui donner. — Et moi aussi , ma mère , st j'étais à la re. — ^. Et moi, si j'étais à la sienne, dit Plémer, je saurais n que demander. Mais puisqu'aucun de vous ne veut s'explier , je m'explique : Je donne à Montalde la main de ma fille ; moi , son cœur , dit madame Plémer ; et moi , ma vie , dit mostement Gabrielle ; il est bien juste que je vive pour lui , quand !St par lui que vous vivez. Apprenez, dit Plémer, que le coeur ein d'amour , il voulait s'en aller plutôt que de troubler la paix une honnête famille. C'est là ce que j'estime en lui , plus que qu'il a fait pour moi. Car , entre mille hommes capables d'un ornent de courage et d'un mouvement de bonté, à peine s'en ouve-t-il un d'invariablement honnête ; et c'est cet homme rare , ft ami de mon cœur, que je vous donne, à vous pour gendre j ta bonne fenmie; à vous, ma fille, pour époux.
I* « I »— — fc
Jn jour que Voltaire était malade , nous étions auprès de son lit « • sage Vauvenargues, le bon Cideville et moi , bien jeune encore, foltaire parlait de Térence , du charme de son naturel , de la ►ureté de son style, de la vérité, mais de la faiblesse de son pineau. Par exemple , nous disait-il , ce caractère si singulier , et ce- )endant si vrai , d'un père qui se punit lui-même d'avoir trop usé de igucur envers un fils son unique espérance , qu'il a réduit à s'éloi-
5o3 CONTES MORAUX.
gn«r de lui ; ce caractère y qu'il fionvait rendre si toochanl, ijj manqiié. Noua kbaes le presùère scène. Veyes, dit Yoltairey ^ tér^ qu'elle aftseAce ; et dam la suite , cet intérêt s'évattoiutid Mènédéme n'est plus rien qu'un bon liomme presque imhilri|
Je connais, dit Cideville,. dans ma province , unMenedàne^ tégénaire, qui, iq>rès aimir été bien ntalkeureus , a fini par j| le plus heureux des hommes. Voyons , lui dit Voltaire , et CH viUe reprit ainsi :
J'avais pour guide et pour modèle , dans mon état d'hoanne j robe , un magistrat célèbre par son int^ité encore plus que fk ses lumières , le président de Vaneville. Les plus belles années i ma jeunesse s'étaient passées auprès de lui. Veuf et remarié,; avait trois encans ; un fils de sa prenûère femme , qu'il avait ta d rement aimée ; et deux de la seconde , qu'il aimait enooee phi Je le croyais heureux dans son intérieur domestique, et la saé nité peinte sur son visage me faisait oette illu«on ; mais iaseasfalement je vis son humeur s'obscurcir. Bientôt j'appris qu'il a voyait son iUs aine loin de la- ville à l'école d'un maître dont <a parlait avec éloge ; c'était le prieur d'un village voisin de la fard de Lions.
A quelques mois de là , M. de Vaneville n^ parut agité d'an violente inquiétude : il n'était pas homme à laisser pénétra ce qui se passait dans son Ame ; et trop respectueisr pour le loi demander, je me bornai à redoubler de soins aiqurès de lui. Il m vit sensible à ses peines et il m'en sut bon gré ; mais il ne m'en dii point la cause. Peu d'années après , il perdit ses deux autres esfans et sa seconde femme. Je lui en marquai mon afflictiott ; é lui , d'un air sévère, le ciel a$i ftêëée^ me dit-il. Ces mots fiireBl accompagnés d'un soupir* et d'un long silence. Enfin il m'amioaçi qu'il idlait s'éloigner du monde et se retirer dans on petit domaine solitaire , appelé Flamais, voisin de Neufcfaàtel. Ses adieoi furent tristes ; et dans les miens , je lui demandai la peanianos de lui' écrire et de l'aller voir quelquefois.
Mon ami , me dit-il avec une douceur mélancolique , ]e ne vous oublierai jamais ; laisse&*moi cependant quelque temps seul arec ^moi-même ; dès que j'aurai repris le goût de la société , ce sen sûrement la vôtre que je souhaiterai. Attendez que je vous écrire. Et en m'embrassant il ajouta : Adieu,, Cideville, ne vousniariet pas deux fois.
Ce conseil , qui semblait lui échapper malgré lui , n'avait cependant aucun trait avec sa situation présente. Il avait eu deox femmes ; mais il était veuf. Cétait surtout depuis son veuvage que son cœur me semblait flétri ; et j'attribuais à la solitude où il était réduit cet ennui de lui-même dont je le voyais-ooasumé. Il
L'ERREUR DMlN BON PERE. 5o3
trtit j et je fus trois ans sans recevoir de ses nouvelles ; je m'en »yais presque oubKé. Il m'écrivit enfin de Palier voir. Je me Imdia bien vite auprès de lui ; et en arrivant , je le trouvai à lÉble à cÂté d'une jeune et jolie villageoise, ayant vis-à-vis d'eux pn jeune viHageôis et un homme d'un âge plus avance , qui , vêtu Simplement , avait encore l'air de k ville. Pour lui , dans son exlérieur a demi rusticpie , rien ne me rappelait mon ancien président ; et au lieu de cette ample et fausse chevelure à laquelle mes yeoK étaient aocoutumés , je ne- lui vis plus qu'un firont chauve et ODoronné de cheveux Mancs ; j'avais peine à le reconnaître.
y enes , me dil-il , mon «mi , venes vous asseoir au milieu de ma famille ; embrasses mon fils et sa fenune. Oui , sous cet habit SBmpIe, c'est ma bru, c'est mademeîseie de Léonval que vous Tojezy pupille de ce galant homme, mon voisin , monsieur de Nelcour, à qui je dois tout le bonheur de mes vieux ansr. Vous anrea cru voir, je parie, dans ces jeunes époux mon jardinier et ma jardinière? Vous ne vous êtes pas trompé; c'est leur état, et c'est aussi le mien ; nous cultivons ensemble les jardins que vous ailes voir.
Lie dhier fut bon , mais êmgêl et asses semblable à celui des disciples de Pythagore : peu de viandes, mais des légumes excellens et en abondance , et des cla joas chargés de fruits délicieux.
Oui , délicieux , dit Voltaire ; mais passons vite dans les jardins. J4! suis impatient d'entendre ceque le vieillard va vousdire.
Eh non ! de grâce, dit Y auvenargues, laisseMMus voir un moment à table ce bon père avec ses enlans : on est si bien soi-même avec d'iionnêtes gens heureux !
Ils l'étaient M^is les trois, continua Cidevâle, chaonn selon son caractère : le père , en homme dont le cœur long^teraps oppressé de tristesse venait de s'ouvrir à la joie; le fils, es homme qui se glorifiait d^être enfin parvenu à rendre heureux son père ; la jeune femme, d'un air modeste, mais sensible, se félicitant d'ajouter au bonheur de l'un et de l'antre , et jouissant de lenr tendresse mutuelle autant que de l'amour qu'elle lenr inspirait.
La promenade après ledfiner nous dispersa dans les jardins : on y reconnaissait l'œil et la main dn maître. C'était le luxe de la nature , le spectacle de Pabondance répandue sans symétrie , avec tant l'agrénâent de la variété. Aux branches du prunier s'entrelaçait la vigne ; un quicence de cerisiers ombrageait des planches de fraises ; des espaliers fertiles formaient l'enceinte des carrés oii pommait la laiti^e , et oh se gonflait le melen. Tout cela , dit Yol^ taire, avec de l'harmonie poumât dtve agréable 'en vers; mais, mon ami , l'art de conter e» prese y c^est de décrire légèrement et de passer vite à la scène.
5o4 CONTES MORAUX.
M'y voilà , Ait CideTille.
Dès que Ton s'aperçut que M. de Vaneville voulait être seul moi y on s'éloigna de nous. Alors nous nous assîmes sous on ceau de chèvre-feuille ; et ce vertueux homme me prenant paj* 1« main : Vous voyez, me dit*-il y à quoi se passe à présent ma vie s elle est pleine , tranquille , agréablement occupée; et le trarail, l'appétit , le sommeil , le repos de Tâme , un doux et paisible térét aux scènes de l'année , variées par les saisons ,^ mes se
fWWIW
récompensés , et presque tous les aps mes espérances fidèlement remplies ; enfin pardessus tout , le doux spectacle des amovr» et du bonheur de mes enfans : voilà les biens que le ciel réservait k la. vieillesse de votre ami. Ce n'est pas le soir d'un beau jour, mais c'est le plus beau soir du jour le plus sombre et le plus hor« rible.
Vous avez vu mon cœur flétri par le chagrin. Je vous en ai dérobé la cause ; mais , Cideville , je puis enfin le déposer dans votre sein, ce secret si long-temps caché.
Après avoir perdu une femme aimable et sensible, n^ayant d'elle qu'un fils encore enfant, je sentis douloureusement le vide de mon âme et la solitude de ma maison. Au lieu que le bonheur de mes soirées m'avait jusqu'alors consolé ^ dédonunagé des travaux du jour, l'image de ce deuil silencieux et solitaire que je retrouverais chez moi en y rentrant fut tous les jours pour moi une perspective effrayante; et je désespérais de m'y accoutumer,, lorsque j'entendis , dans le monde , parler d'une fille bien née , et d'un âge ou l'esprit, les mœurs, le caractère, doivent être formés. On la citait comme un modèle de raison, de bonté , de s»gesse et de modestie. Je voulus la connaître , et je vis , en effet , on du moins je crus voir qu'elle méritait ces éloges. Je l'éponsai. Elle, fut telle qu'on me l'avait promise, jusqu'au moment oii elle de* vint mère , ou plutôt elle fut pour moi toujours la même jusqu'à sa mort ; et ce ne fut qu'à mon insu , et à l'égard du fils de ma première femme , qu'elle changea de caractère , et que l'excès de l'amour maternel anéantit en elle tout autre sentiment.
Je l'avais vue, au commencement de notre mariage , chérir mon fils presque aussi tendrement que s'il avait été le sien ; et lorsqu'elle changea, elle mit tant d'adresse à me cacher l'aversion qu'elle avait prise pour cet enfant , que je ne m'en aperçus jamais.
Tout occupé des fonctions de ma place, vous savez si j'avais la liberté de suivre l'éducation de mes fib. J'en laissais le soin à ma femme; elle en fit son affaire, et ceux qu'elle y employait lai étaient subordonnés : ainsi, même en les consultant , je ne savais que ce qu'elle voulait que l'on me fit savoir ou que f on me tk croire.
L'ERREUR D'UN BON PÈRE. ' 5o5
Son chagrin profond et secret était de penser que l'enfant de ma première femme avait mêmes droits que les siens au partage de ma fortune. C'était pour elle un étranger qui venait leur voler leur bien. Vous concevez quelle amertume cette aversion dut répandre sur les premières années de mon enfant. Acet âge, l'homme est doué d'un sentiment très-vif d'équité naturelle , et mon fils sentit de bonne heure qu'on était injuste envers lui.
Je l'ai remarqué^ dit Voltaire; l'enfant ^ s'il est justement puni , se soutnet sans murmure : il s'est jugé lui-même ; et lorsqu'il se révolte , c'est que le châtiment qu'il subit n'est pas mérité. Il y a donc bien , dit Yauvenargues avec sa douce voix , une loi primitive gravée au fond des âmes? Et quel est le graveur? Le même que mon horloger, dit Voltaire , le même que l'ouvrier de la grande pendule dont Newton a connu le balancier et le ressort. Mais passons , car notre vieillard m'intéresse , et il nous attend.
Je m'aperçus , continua M. de Vanevîlle , que le caractère de mon fils s'altÂrait. La tristesse , la défiance , je ne sais quelle ti« midi té sombre était peinte sur son visage. Gomme le souci des affaires était aussi empreint habituellement sur mon front , mon enfant me craignait ; et cet air caressant , cet accueil donx et tendre qui l'aurait rassuré, ne lui annonçait jamais en moi un père indulgent et facile. On lui inspirait pour moi, sous le nom de respect , une frayeur qui réprimait ses plaintes. Ainsi rebuté , châtié durement et à tous propos , jaloux surtout des préférences que l'on donnait à ses deux frères , et comparant , au fond de sa petite âme ulcérée , les complaisances qu'on avait pour eux aux rigueurs qu'on avait pour lui , il devint tous les jours plus triste et plus chagrin. J'achevai de l'aigrir par des réprimandes cruelles. Il se crut rebuté de moi , il se crut haï de son père ; et la nature perdant ainsi sa dernière espérance et sa dernière consolation , il tomba dans un décotïragement stupide qu'on prit pour de l'obstination à ne vouloir s'appliquer â rien.
Je lui parlais quelquefois raison , mais une raison dure et froide : je le grondais ; il m'écoutait avec des yeux fixes ou je voyais rouler des larmes que mes lèvres , malheureux père ^ auraient au moins dû sécher quelquefois.! Mais son silence , qui était celui du désespoir, je l'attribuais à une dureté d'âme et de caractère. Ah! c'était moi qui était dur envers lui. Je finis par le repousser , et alors il devint réellement farouche.
JLe pauvre enfant ! quels rebuts n'eut - il pas à soufirir et k dévorer !
Lies bras de sa nourrice étaient son seul asyle ; et lorsqu'elle venait le voir, il s'y jetait à corps perdu , et baignait son sein de &çs larmes. O ma bonne , 6 mon unique mère! lui disait-il avec des 2. 33
6o6 CONTES MO&AUX.
«aagloU , )e n^aî que tous au monde! tous seule avez pitié de naj mais pourquoi m''av«e^^ou8 nourri? pourquoi ma véritable mci^ ma luëie, hélas! que fai perdue^ pourquoi m'a-t-eUe ^oiumI vie ? Que ne nf aves-vons ^ Tune et Fautre , ekmlie au berœiri Pauvre oq^faelÎB! oui^ \ê le suis, je le suis de père et de mère. | n'y a plus de përe pour moi, il rCj en a pins ; une marâtre hâi endurci le eœur pour un fils qtii n'est pas le sien. Sa nourrice £• dait en larmes , remfarassazt , lui disait tout ce qne sa tendrcv lui inspirait de plus consolant ; mais rien ne Tapaisait ; ci poa ' comble de cruauté ^ ma femme ayant appris les scèttes àe doeleurqui se passaient entre mon tfilset Julienne, 9a nonTrioe^ d prévïojant peut-^tre qu'elle m*en instruirait , lui fit défendie de iev<adr.
Mon fils le sut. H avait douze ans ; son caractère avait pris de la force, n.ecblta, pour la première fois, en reproches viofeai contre sa belle-mère ,' lui dit que par respect pour moi il avait eadure toutes sesaatie&isînstiees ; u%aà% que lui envier sa demière^soa unique conaolatîon , le priver de rwr sa nourrice, afin qu^il ne faa restât pas même f ombre d'une mère , c'était un trait de hariMiie «dont une m^âtre aenSe était capable ; et que, puisqu'elle n^étak plus ponr' lui qu'une furie , il voulait la fnir. Obtenec, lui dit-d, d'un père que vous avec dénatuxe , <d»tenes qu'il me ^diasse de si naaisen : cVét la dernière grâce que lui demande son enfant.
Vous croyez bien que de ces plaintes on ne me rapporta que oe 4|u'«lles avaient d'atroce. IThêmofiâtre^ una furie , un père dlAïaiuré « voilà , me dit ma (emme , voilà comme à douze ans il parle de vous et de moL Je vous afflige , et je suis moi-même incoascH lablede voir un tel caractère se décider dans un enfant, liais le nature) dans un âge aussi tendre n^est peut-être pas inflexible. Oa -m'a parle d'un homme sage, qui , dans un prieure voisin de It forêt de Lions, prend chez lui des enfans, et les élève avec le plus grand soin, fl a aititout le don de leur plier le caractère ; et les esprits ks pins opiniâtres, il les rend dociles et doux. Elle m'en cita des exemples; et en m'en voyant accablé : <^ue. vouktvotis, dit-elle , c'est un mal d'où peut naître un bien. L'âme de votre fils- JHinonce une grande énei^e; mais il htni le doni^iter, «i vous ne voulez pas que sa fougue remporte aux ezcès^ les pins eiTrajans.
Qu'aurais-je opposé k ces conseils , persuadé, comme je Fêtais, que les violences de mon fils étaient un vice de la nature? Je consentis à son éloîgnement qu'il semblait désirer lui-même. Ui village, une solitude an fond d'une forêt , rien ne put le faire balancer.
Le jour de son départ, lorsqu'il vint prendre congé dé moi , B
s^avan^a d^un air sérieux et posé qui m'aurait surpris <}ans un Komme. Allez , mon fils ^ lui c[is-«^e , allez apprendre à vous vaincre Tous-méme , et revenez a moi dans quelque temps plus docile et plus modéré. Embrassez-moi,: adieu. Ce fut dans ce moment que Bon pauvre cœur se brisa. Au lieu de se jeter entre mes bras, le jnal-
heureux se prosterna , me prit la main Ah ! mon ami , je crois
encore sentir sur cette main l'impression brûlante de ses lèvres. Tu n'es donc pas insensible , lui dis-je en le voyant suffoqué de sanglots ? Insensible , moi ! ah ! mon përe , dit-il d'une voix déchirante. £h bien ! repris -je, si tu es né bon, si tu aimes ton , père , promets-lui de te corriger. Me corriger , de quoi ? demanda-«t-il d'une voix étouffée. Quel est le crime de votre enfant?
Est-ce de n'avoir plus de mère? Est-ce d'avoir Il s'arrêta, et
levant sur mes yeux un regard qui me perça l'âme : Mon përe , me dit-il , mon père , au nom de celle qui n^est plus , bénissez votre enfant, il va se séparer de vous. Il était à mes pieds; et tandis que je lui donnais ma bénédiction , il les arrosait de ses larmes.
J'étais attendri comme lui ; et la nature , qui me parlait dans ses regards et dans mon cœur , allait nous réconcilier ; mes bras allaient s'ouvrir , le pardon était sur mes lèvres. Hélas ! un mot de plus , que de tourmens je me fusse épargnés !
Dans ce moment parut sa belle - mère avec ses deux enfans. Mon fils, lui dis-je , levez-vous ,. baisez la main à madame , et demandez-lui ses bontés. A ces mots ses larmes tarirent, toute son âme se révolta, et un regard d'indfgnation fut le seul adieu que ma femme reçut de lui.. Je lui dis d'embrasser ses (îrères , il les rebuta fièrement ; et revenant tomber à mes genoux : Mon père , me. dit-il , pardon ! je vous aime , je vous révère ; maïs ne me forcez pas à baiser la main qui m'opprime ; ne me commandez pas d'embrasser^... Levez-vous, enfant dénaturé, je ne vous connais plus, lui dis-je ; et coaune il s'éloignait avec l'égarement du désespoir sur le visage : Qu'il parte , m'écriai-je , et qu'il ne reparaisse jamais devant mes yeux.
Ce que j'avais vu de la fougue et de l'âpreté de son caractère , la persuasion oii j'étais que sa haine pour sa belle-mère était injuste, et l'espératice que Teloignement , l'âge , les soins et les leçons d'un maître , homme de bien , corrigeraient en lui ce mauvais naturel ; tout cela , dis-je , adoucit dans mon âme l'impression de ses adieux, et je ne vis dans son absence qu'un bien pour 'lui et pour moi-même.
Mais la funeste prévention qui l'avait perdu dans Tesprit de son përe le poursuivit auprès de son instituteur. Cet honnête homme était un composé de mœurs rustiques et de mœurs pédantesque».
«o8 CONTES MORAUX.
Vous jugez comment il s'y prit pour corriger un caractère qu*oA lui annonçait comme indomptable , et qu'on lui ordonnait de rompre , s^il ne pouvait le fléchir. tJne discipline sévère et triste, un ton rude , une règle étroite et rigoureuse , toujours accompagnée de menaces et de châtimens ; tout ce que la domination a de plus rebutant et Tesclavage de plus pénible, fut le système d'éducation auquel fut soumis mon enfant. Il en fut révolté , et £1 pit . en aversion tous les devoirs qu'un maître si dur lui imposait.
Mais ce qui l'affligeait le pfus, c'était d'entendre dire , lorsqu'il se plaignait de la gène et de la rigueur de sa situation , que telle était la volonté d'un père justement irrité. Justement irrité! s'écriait-O en versant des larmes amères ; ah ! s'il avait (ionnu , ah ! s'il pouvait connaître le cœur de son enfant ! Périssent les méchans qjaî ont aigri le cœur d'un bon père ! Périsse le serpent qui chaqne jour ne cesse d'y verser son venin ! Et quand son maître lui reprochait de haïr l'étude : Non , disait-il , ce n'est pas l'étude que je hais , c'est la vie ; et je ne sais pourquoi je diffère à m'en délivrer.
Tout sévère qu'était son maître , il fallait bien , pour le calmer , qu'il s'adoucît quelquefois lui-même. Mon fils avait donc par iotervalles des momens de dissipation ; mais il n'usait de sa liberté que pour chercher la solitude; et lorsqu'on l'y trouvait, plongé dans sa noire mélancolie, et qu'on lui en demandait la cause: Je suis malade , disait-il. — Et oii est votre mal ? Il est là , répoodait-il en se frappant le sein à l'endroit oii battait son cœur.
Si dès^lors j'avais su ce que j'ai su depuis, j'aurais senti moo injustice , et je serais allé, en dépit de ma femme, embrasser, consoler mon malheureux enfant. Une seule de mes caresses , une marque de mon amour aurait changé son caractère ; il se fôt adouci , attendri dans mes bras. Mais ce n'était jamais à moi qoe son maître écrivait , et je ne voyais de ses lettres que ce qu'il j avait de désolant pour moi. Enfin un trait de cruauté que je se puis pardonner , même à l'ombre de celle qui en a été coupable, c'est de m'avoir soustrait les lettres que mon fils m'écrivait dans, les accès de sa douleur.
Ce fut le désespoir oii le réduisit mon silence qui lui fit prendre enfin sa dernière résolution. Il s'échappa ; et le voisinage de la forêt de Lions ayant favorisé sa fuite , une nuit lui suffit pour le dérober aux poursuites d'un homme qui avait peu de moyens de faire courir après lui.
Lorsque je reçus la nouvelle de son évasion , ou de sa mort peut-être , j'éprouvai la commotion qu'un accident aussi funesie peut causer à l'âme d'un père. Mais ma femme eut l'adresse d'étourdir ma douleur , en feignant de ne voir dans cet événement qu'une folie de jeunesse', et en m'assurant que dans peu de
9 ou mon fils serait ramené , ou il reviendrait de lui-même.
attendant, nous convînmes ensemble de n'en faire aucun lit ; mais je n'épargnai rien pour tâcher de le retrouver. Celle m.es idées qui me donna le change , fut que mon fils se serait Lvé sur quelque navire marchand , comme il arrive aux enfans peuple. Je fis écrire dans les ports ; et , sans le nommer, j'y axiai son signalement. Mais les recherches les plus exactes et .plus diligentes me furent inutiles ; et au bout de six mois espérances trompées , j'eus la cruelle persuasion que mon fils ^tait plus.
Oo ne négligea rien pour me distraire de ma douleur et pour coper ma tendresse de l'intérêt de voir s'éle|||LSOus mes jeux ( cl eux enfans qui me restaient. Mais comn^H la nature eût olu se venger des cruautés d'une marâtre , ses ffiux enfans nous rent enlevés comme par un soufHe rapide ; cette contagion, parmi ►uft si funeste au premier âge de la vie , les frappa tous les deux la fois ; et leur inconsolable mère les suivit de près au tombeau. Me voilà seul , accablé de peines ; mais ne me croyant point >upable , j'aurais eu le courage d'endurer patiemment toute la gueup de mon sort , si le ciel , qui ne laisse rien d'impuni , ne i*eùt fait découvrir , au fond d'un secrétaire , les lettres déchiintes que mon malheureux fils m'avait écrites dans son exil , et ue ma femme m'avait cachées. Ah! mon ami , ce fut dès ce molent que je sentis s'attacher à mon cœur ce chagrin profond et ruel dont vous l'avez vu dévoré.
Quel style que celui de ces lettres ! Je me souviens de la derliëre , et vous allez l'entendre : « Quoi , mou père ! me disait«41 ,
jamais un mot de consolation pour votre malheureux enfant ! » Dix lettres les plus tendres et les plus suppliantes , dix lettres > arrosées des larmes d'un fils innocent , et qui ne vous demande » que de cesser de le haïr , n'ont pu me l'obtenir cette dernière » grâce I O mon père ! écrivez-le-moi ce mot qui me rendra • la vie : Mon enfant j je ne te hais point. Ces sacrés caractères » tracés de votre main seront baisés mille fois le jour ; ils seront « empreints sur mes lèvres , ils seront gravés dans mon cœur. Il » est pour vous ce cœur plein de respect et de tendresse ; ce n'est » pas de vous qu'il se plaint; cessez donc de le déchirer. Il a eu le » courage de tout souffrir jusqu'à présent ; mais le silence , l'aban- » don , l'oubli ou la haine d'un père est un malheur au-dessus de » ses forces ; ]e sens qu'il y va succomber. »
Figurez-vous, s'il est possible, poursuivit M. de Yaneville, quelle {ut ma douleur et mon indignation. Avoir intercepté les lettres de mon fils , et nous avoir fait croire , à lui que je l'abandonnais ,
5ïo CONTES MORAUX.
à moi qu'il bravait ma colère ! Rien de plus criminel ; et ce ii*est qu'à vous seul que je l'ai révèle ce honteux et funeste secret.
Voyez, nous dit Voltaire , comme le sentiment le plus doux, le plus tendre de la nature , l'amour d'une fnëre pour ses enfam j devient lui-même atroce et funeste dans ses excès ! Hélas ! dit Ya«venarg^es , toutes les passions sont les filles de l'amour-^ropre ; pour être injustes et cruelles , elles n'ont qu'à lui ressembler.
Alors j reprit Cideville , mon vieillard me conta comment , plni solitaire que jamais dans son intérieur, il y était poursuivi par des réflexions déchirantes. Je me rappelais , disail^l , noiille traits de la haine que ce^^ femme injuste avait conçue pour mon fils, et qpie j'aurais dû^Hlarquer à travers ses déguisemens j je zn'indignais d'avoir ét^P^pable d'une si aveugle faiblesse. Tantôt j'accosais la nature de n'avoirpoint parlé en faveur de mon sang ; tantôt je me faisais un crime de ne l'avoir point écoutée ; et mes ressentimens se tournaient contre moi. Ma maison me devint affireuse; le monde , oii je croyais que tous les yeux me demandaient mon fils , me fut insupportable ; et vous sûtes alors la resolution que je pris de le fuir et de me cacher.
^ J'allais partir , lorsque pour achever de me navrer le cœur , la nourrice de mon malheureux fils, Julienne , ayant appris que je l'avais perdu , vint me trouver toute éplorée ; et dans l'effusion de son âme, elle me révéla le secret de leurs entretiens. Non, jamais père n'a éprouvé le mal qu'elle me fit ea me les racontant. J'y vjs tous les chagrins , tous les dégoûts qu'il avait dévorés sans oser m'en faire une plainte. Je vis que dans ce ccçur si crnellement déchiré ^ son amour , 3on respect pour moi , étaient restés inaltérables ; je vis enfin que j'avais été un mauvais père envers le meilleur des enfans. Et peut-être il n'est plus ! m'écriai-je en me senversant, et je suis cause de sa mort , et mon crime est irr^ parabl^I
La pauvre femme , en mêlant ses larmes aux miennes , essaya de me consoler. Non , monsieur , me dit-elle , à moins que l'on n'ait eu la cruauté d'attenter à sa vie , et Dieu me garde de le croire ! ou que quelque accident n'ait abrégé ses ]Ours , votre 6h n'est point mort. Vingt fois , dans la violence de ses cha^iins, il m'a dit que si sa vie était à lui , sa résolution serait prise ; mais aussitôt cet aimable enfant, levant leâ yeux et les mains vers le ciel , s'écriait : Non , elle est à vous , 6 moji Dieu ! . vous me Tavez donnée cette triste et pénible vie ; vous seul avez droit de me l'ôter ; mais vous voyez tout ce que j'endure , ajoutait-il : pour récompense, rendez-moi quelque jour les bontés de mon père : j'oublierai dans ses bras tout ce que j'aurai pu souffrir.
L'ERREUR D'UN BON PÈRE. 5ii
Je repris donc quelque espérance; ma 19 aTors fe me figurai ce* qu'il devait sottffrir eiieore ; et toute consolatioB fut éloignée de moD çcBiir. Je me serai» reprodié oomme mt crime le plus petit mouTement de )oie ; nue yict apette et frugale avait encore trop de douceurs ; Je ne me pardonnais pas même les momens' de di* version que pouvait faire à ma tristesse la culture de mes jardins. Ce travail, me disai^^e, est volontaire et doux; et celui auquel la misère a condamné mon fil» est dur el sans relâcbe ; )e m'amuse à parer une terre fertile; et hii peut-être , en gé» missant , il défriche une terre ingrate , et la baigne de ses. sueurs ; des met» simples , mai» abondans , vont être servi» à m» table ; et lui y que sais —je si un mauvai» pain , un pain arrosé de se» larmes, ne lui manque pa» quelqnelbis ? Que saisie si, s«r on navire à la merci des flots, an milieu de»€Prages^ excédé de ftitigue de» manoeuvres du Jour , il n'est pa» réveillé la nuit au bntit de» vents et des tempêtes , tandi» que |e ym motlement goûter vtn tranquille sommeil ? Oh f non , i) n'était pa» tranquille ce sommeil où me poursuivait l'image de non fil». A table Je croyais le voir pâle et languissant devant mot, et ton» fe» met» dont ^e goâtai» me semblaient mêlé» d'amertume. Enfin , vous le di~ rai -je! quand je me voyais seul en présence de cette imag^, te» larmes coulaient dé me» jeux ; je tendais les bras k mon fils , et je lui demandai» pardon.
Cest ainsi , mon ami , que dan» ma solitude , compagnon de» travaux de ces hommes agrestes , à qui , pour dédommagement , la nature a donné lia joie , mai» que ma tristesse affligeait , j'ai pas»é trois ans de ma vie ; et je ne vous pein» que feiblement ce long deuil de l'âme d'un père , cette immense nuit de douleur. Cependant qu'était devenu mon fils ? et comment l'ai-je retrouvé ? c'est ee que je lui laisse k vou» Conter l|^-méïne quand vous serez seul avec lui.
Alors le» deux époux et leur ami étant venus nous joindre , la promenade se dirigea vers le coteau , d'oii nons jcmlmes ckt spectacle dn labourage , majestueusement terminé par nn bean eoudier du soleil.
Le lendemam , en se promenant avec moi , le jevne bnpime reprit Fliistoire de sa fuite , oii son père l'avait laissée.
I^ouftieur , medit-41 , si mon përe vous a parlé de mon ewkhme^^ mes torts vous sont connus ; je suis né violent ; ma sensibilité fut mise à des épreuve» douloureuse» ; je ne sn» pa» la modérer; ce fîit la source de nos malheurs. Je n'avai» pin» de m^e , et ntoo père était tout pour moi. Je l'aimai» du fi>Bd de mon âme ; je fus jaloux de son amour. Cette jalousie me rendit triste, impatient , faronche ; et mon përe désespérant de m'apprivoiser , m'éloigna.
5i2 CONTES MORAUX.
Dans cet exil oii j'aurais eu besoin d'être adouci , je fus sëTêremeiil traité; et ne croyant jamais pouvoir être plus malheiireuK. , je m'évadai. Je m'éitais fait céder , en échange de mon habit » k vêtement d'un pasteur de mon âge ; sous ce déguisement je me dépaysai. Je cheminais la nuit , évitant les villages, et par des sea» tiers détournés , j'allais cherchant quelque ferme isolée où Tob eut besoin d'un pasteur. Enfin ce fut dans un hameau Toisia de Fleury et d'Aumale que je trouvai l'objet de mon ambition.
Dans cet état libre et tranquille , ayant du pain et du laitage en abondance , dormant sur de la paille fraîche , et m'éveîllant au point du jour pour commander aux animaux dociles que je menais au pâturage , je n'aurais pas été à plaindre , si au souvenir de mes peines ne s'était pas mêlé le souvenir d'un père que je croyais voir irrité , menaçant et inexorable , me préparer des ch^timens dès que l'on m'aurait retrouvé.
Au bout de quelques mois cette inquiétude cessa, et j'eus la crueOe assurance d'être oublié ou d'être abandonné. Alors ma tristesée plus calme n'en fut que plus profonde ; et le silence des campagnes, la vaste solitude qui s'étendait autour de moi , et dans laquelle j'étais errant , ne fit que me plonger plus avant tous les joun dans ma sombre mélancolie , surtout quand ma pensée se fixait sur l'abime qui me séparait de mon père , et que je disais en moimême : Je ne le verrai plus , je tombais dans l'abattement. Ma faible tête y aurait succombé , sans la douce distraction qu'heureusement je m'étais ménagée ; car moins ennemi de l'étude que de la gêne , je n'avais pu me détacher de mon livre chéri ; Virgile ne me quittait pas. Les Eglogues m'associaient à Tytire et à Mélibée , et moi-<<même , en me déguisant , j'y avais pris le nom d'Alexis : les Géorgiquea ennoblbsaient à mes yeux mon nouvel état ; j'y voyais la campagne honorée par mon poëte ; je le lisais avec orgueil.
Un jour qu'à l'ombre d'un vieux saule , je m'étais livré à cette lecture consolante , je m'endormis ; et pendant mon sommeil , vint à passer auprès de moi un homme retiré du monde , et rendu misanthrope par de justes ressentimens ; c'était ce M. de Nelcoor. n aperçut un livre ouvert sous la main d'un jeune pasteur. Cette nouveauté l'étonna. Curieux de savoir quel était ce livre , il se baissa , et il vit que c'était Virgile. Il ne voulut pas m'éveiller ; mais dans sa promenade , rôdant autour du. saule , il ne me perdit point de vue , et à mon réveil , il vint à moi.
Jeune honune > me dit-il , je viens de voir à cÀté de vous quelque chose de bien étrange , un livre ouvert , et ce livre est Virgile! E8tr<:e que vous lises Virgile? Et si teUe a été votre éducation , par quel, malheur êtes^vous réduit à la condition de pcfSsteur?
L'ERREUR D'UN BON PÈRE. 5i3
li n'est pas , lui dis^je , impossible qu'un orphelin , bien élevé , tombe dans la misère ; je suis cet orphelin. Il voulut savoir d'où je venais , quel était mon nom , ma naissance : Je m'appelle Alexis , lai dis-je, vous voyez d'ici mon hameau ; vous n'avez pas besoin d'en savoir davantage. Et comme il semblait s'étonner de ma dis* simulation , je m'étonnai à mon tour qu'un passant me demandât des confidences. La fierté de cette réponse lui inspira pour moi de l'estime.
Je vous sais bon gré , me dit-il, d'être prudent, quoique jeune encore. Eh! que n'ai- je su, conmie vous , de bonne heure, ne pas me fier aux passans ! Cependant ma curiosité est si naturelle et si juste , qu'au moins , ajouta-t-il , deves-vous la croire inno^ cente ; et l'intérêt qu'inspirent le malheur et votre âge suffit pour la justifier.
Je lui fis des excuses d'avoir si mal répondu à cette marque de bienveillance. Mais, monsieur, lui-dis je, à quoi bon se souvenir, dans le malheur , de ce qu'on a été et de ce qu'on n'est plus ? C'est an moins un surcroît de peine. Je veux n'être connu que pour un pasteur que je suis. Ce n'est ni à vos yeux , ni aux miens que je rougis de l'être ; Virgile nous a dit que les dieux l'ont ^té ; mais tout le monde ne sait pas combien la vie pastorale a été honorée et devrait l'être encore. J'oserai doua, sans savoir qui vous êtes , vous supplier de ne point me trahir. Je suis un enfant délaissé- , mais je gagne ma vie en me rendai^t utile : et vous la troubleriez cette vie innocente , si vous abusiez du secret que vous m'avez surpris dans mon sommeil : au. nom de ce que vous avez de plus cher au monde, ajoutai-je, promettez-moi de le garder.
Je vous le promets , me dit-til, mais à condition qu'il me sera per» mis de venir passer avec vous quelques heures du temps que vous serez au pâturage. Comme vous , mon enfant , je connais le malheur ; j'ai , comme vous , le goût de l'étude , j'aime Virgile , nous le lirons ensemble ; et lorsque nous serons plus connus , plus sûrs l'un de l'autre , une confiance mutuelle mêlera ses épanchemens aux charmes de nos entretiens.
Quoi ! s'écria Voltaire , il ne l'emmena point ? Patience , dit Vauvenargues , il ne le connatt pas , et Alexis peut fort bien n'être qu'un petit libertin. Qu'importe , dit Voltaire , ce libertin lisait Virgile , il était fier de garder un troupeau , et il supportait le malheur.
Ce galant homme , reprit Alexis ( car il s'appelait de ce nom ) , revint assidûment se promener au pâturage. Nous y passions ensemble une partie des beaux jours de l'automne , et ces jours coulaient doucement. Virgile, Horace qu'il m'avait fait connaître, et que je commençais à goûter comme lui, quelques livres
5i4 CONTES MORAUX.
français qu'il apportait et qu'il me faisait lire , Montaigne , La Fontaine , Racine et Fénelon , se diputatent notre loisir.
Mais dans les intervalles de nos lectures ^ M. de Nelcour easajait de temps en temps de pénétrer le secret de mon infortune. £str-îl possible , me dit-il un jour , qu'un enfant connne vous n'ait p«s au moins trouvé dans sa famille ou dans le monde qu^qu'un qui Fait pris en pitié? Je n'ai , lui dîs-Je, in>ploré la pitié de personne: tout jeune que je suis ^ je sais que dans le monde les malheureux sont importuns.
Ah ! que vous avez bien raison, me dit- il (car, sans le se voir, je touchais à l'endroit sensible de son âme) ; et alors il me raconta qu'il avait été dans sa jeunesse ce qu'on appelle un homme aûnable ; qu'il s'était ruiné à être libéral f que de cent bons amis qn'îl avait eus à ses soupers et à ses fêtes, pas un seul, dans sa décadence , ne lui avait offert son secours ; que les femmes qni le citaient comme un modèle de galanterie et d'agrément , l'araieat trouvé changé à faire peur des qu'elles l'avaient su ruine ; et que plus sage à ses dépens, il avait pris , sans balancer, le parti de vendre ses biens , de pajer ses dettes , et de se retirer dans im petit domaine, le seul qu'il se fût réservé.
Je l'écoutais avec intérêt , me contant ses folies , sa credolfte vaine, ses illusions, ses erreurs, mais sa confiance n* attira point la mienne ; et voyant qu'elle lui échappait toutes Tes Ibis qu'3 voulait la surprendre , il prit le parti sage de la laisser venir.
Oh ça , mon cher Alexis , me dit-il un jour , voici bientôt l'hiver, et notts allons ne plus nous voir ; savea^vous que cela m'afflige ? Cela m'afllige aussi , lui dis^je en soupirant. Fourqnot donc, reprit-il, nous affliger l'un l'autre? pourquoi nous séparer? Daas ce village de Pîeury , tout voisin de votre hameau , fe vis trao* quille et solitaire ; et des débris de ma fortune , j'ai conservé de quoi vieillir assez heureux encore; venez j être heureux avec moi. Le plus doux de mes smns est d'élever une feune orpheline poar qui j'ai beaucoup de tendresse ; si vous partagez son asile , j'aurai deux enfans au lieu d'un.
Monsieur , lui dis-je , il y a dans vos bontés un caractère de franchise qui me fait un devoir de vous parler à coeur ouvert. M»
Sassîon dominante est l'amour de la liberté , et fe ne connais 'homme libre que celui qui, n'ajrant à faire qu'à lui-même et à la nature, force par son travail la terre à le nourrir. Je veux de- Tem'r cet homme-là ; je veux être ou le laboureur , ou le jardinier de Virgile.
Avec moi , me dit-il , vous serez Fun et l'autre r une bonne ferme à régir , un beau jardin à cultiver ; voilà ce que Je vou» propose. Pour la conduite de la ferme , j'y suis novice encore;
L'ERREUR D'UN BON PÈRE. 5i5
oi:ls imons en instruirons ensemble. Pour la culture cfu jardin , je Ee oi-ois en état d'en donner des leçons. Cette espérance me décida ; t a.pirès avoir pris congé de ma fermière , je suivis M. de Nelcour. Je -trouvai ,' en effet , chez lui un jardin cultivé , soigné à faire , et une petite Natalie , âgée de neuf ans , belle comme le jour. "V^ous voyez , me dit-il , dans cette aimable enfant le charme de solitude. Elle ne me doit pas la vie ; mais l'habitude de nous skinner nous est devenue si naturelle , que le' lien de l'adoption nous tient lieu de celui du sang. En épousant sa mëre , veuve de M. de Léonval , capitame de grenadiers , tué à l'attaque de I>exi.ain , j'adoptai cette enfant qu'il laissait sans fortune , glo^ rîeiix d'acquitter ainsi ma patrie envers ce brave homme. Natalie annonçait déjà le caractère le plus aimable ; et presque aussi cbiërie de moi que de sa mère , elle rendait notre union plus tendre encore et plus heureuse ; mais ce bonheur fut de peu de durée ; et bientôt Natalie et moi nous eûmes à pleurer y elle une bonne mère , et moi une excellente femme. Mon ami , me dit-elle en mourant , je vous lègue ma fille ; c'est mon unique bien. Ser-* vez— lui de père et de mère. Je le promis , et je tins parole ; mais comme je n'ai plus de fortune à laisser à ma chère enfant , je relève dans la simplicité des mœurs , des goûts et des plaisirs champêtres. Cette ferme sera sa dot, ce ménage sera le sien.
Je ne sais quelle était la pensée de^M. de Nelcour en me parlant ainsi ; mais pour moi , dès lors je crus voir quelque légère vrai- ^mblance dans l'espoir d'être un jour l'époux de Natalie ; et je me pris pour elle de ce tendre intérêt qui , en passant par tous les degrés des amitiés de mon âge et du sien , devient amour dès que l'amour peut naître.
Chéri moi-même de M. de Nelcour , nos travaux , nos lectures , nos promenades, les soins que nous donnions à l'éducation de Natalie , la plus précieuse de nos plantes , tout était commun entre nous. Nos jours étaient remplis , nos nuits étaient paisibles. Les mois et les saisons s'écoulaient à Fleury avec la rapidité de la pensée; et M. de Nelcour ne cessait de dire qu'il n'avait rien laissé dans le monde qui fût digne de ses regrets. Mais moi j'j avais laissé un père , et son image venait sans cesse me reprocher d'être heureux loin de lui.
L'intéressante et belle Natalie répondait à nos soins avec une docilité charmante. Grâce à la vie active qu'eHe menait à notre exemple , sa taille , en s'élevant , déployait mille charines ; elle avait la souplesse des arbrisseaux qu'elle avait plantés ; son teint avait l'éclat des fleurs et la fraîcheur des fruits que ses mains cuî-^ tivaient ; et miseen simple jardinière , tantôt la serpette à la main,^
5i6 CONTES MORAUX.
tantôt le clayon sur la tête , ou la corbeille au pli du bras , l'auriez prise pour la déesse dont elle recueillait les dons.
Adieu l'étude > disait Voltaire , le jardin va tout envahir, non , reprit Cideville , l'étude avait son tour ; et c'était là quo des traits, d'un naturel ingénieux , l'esprit et l'âme de Natalie ^ caractère , et quelquefois le sentiment qui l'animait , se 1 voir dans toute sa candeur.
Comme moi , me disait Alexis , Natalie s'apercevait du progMil que faisait en elle et en moi-même notre mutuelle amitié, nuôi nous étions loin tous les deux d'en prendre aucune inqniétiMltf* Bien aises d'être ensemble , occupés l'un de l'autre , elle avec «ai douce gaieté , moi avec ma mélancolie , nous respirions l'amour comme on respire l'air , nous jouissions du plaisir de nous voir comme on jouit de la lumière : une heureuse sécurité noas en dérobait le péril. Mais vint le temps où M. de Nelcour , plus daûr^ voyant que nous et moins tranquille , n'osa plus nous laisser sur la foi de notre innocence ; et quand Natalie eut seize ans , il résoliâ , ou de savoir de moi si j'étais fait pour elle , ou de m'en éloigner.
Alexis y m^ Jit-il , je crois avoir assez long-temps attendu voCre confiance : elie^ôtait due à mon amitié ; elle s^y est refusée ; }e ne m'en plaindrai point. Mais dans l'Âge oii vous êtes, il ne m'est plus permis de vous retenir près de moi , qu'au titre le plus saint : c'est à vous de me dire si vous avez le droit d'y prétendre.
Oui , monsieur , je l'aurais ce droit , lui répondis-je , et ma naissance me le donne ; mais mon malheur me l'interdit. Je suis dans la disgrâce d'un père , hélas ! cruellement trompé , et non moins à plaindre que moi , car il est obsédé par les ennemis de son sang ; et c'est de sa bonté que leur malice abuse. Honmie juste , mais faible , hélas ! c'est son secret et non pas le mien que j'ai cru devoir vous cacher ; c'est pour ne pas l'accuser à vos yeux , c'est pour ne pas vous réduire vous-même à la cruelle alternative de me livrer à sa colère , ou de me dérober à lui , que je ne vous l'ai pas nommé. Ne le blâmez donc pas ce silence religieux , et qui ne m'est que trop pénible. Vous saurez qui je suis , lorsque le ciel m'aura rendu l'indulgence et l'amour d'un père. Alors , s'il en est temps encore , Alexis viendra mettre aux pieds de Natalie , aux pieds de votre aimable enfant, la fortune que sa naissance lui aura permis d'espérer. Jusque-là je m'éloigne le cœur plein de regrets , de reconnaissance et d'amou^^. Ne m'oubliez jamais, monsieur ; daignez m'aimer encore , moi qui vous chérirai toujoun.
Mon ami ,.me dit-il , il m'est doux de savoir qu'un sentiment si vertueux vous a seul imposé silence. Qui , sans doute , malbeur aux enfans dont la plainte révèle les torts de leur père ! Mais moii
L'ERREUR D'UN BON PÈRE. 5i7
I a lirais un bien cruel envers vous , si je vous laissais me quitter p vous assurer une place ; j'en ai une à vous proposer. Non loin ;i y auprès de Neufchàtel, dans le village de Flamais, s'esl faré , depuis quelque temps , un homme respectable , qui s'est k y m'a-t-on dit , la même occupation que moi. Il cherche un iSinier habile; je crois en être assez connu poiu* vous recoinjlnâer à lui : c'est le président de Vaneville. Jugez de l'émotion que ce noni me causa. Saisi , troublé d'éton-
ÈDient , je respirais à peine ; je sentais que ma voix allait eindre sur mes lèvres. Il me vit pâlissant, interdit , immobile; attribua mon saisissement à mon amour pour Natalie et à la iolence que se faisait mon cœur. Allons , mon ami , du courage y te dit-il ; c'est pour nous , sans doute , une résolution pénible que je nous séparer; mais notre situation la rend inévitable.
Je ne répondis rien ; j'avais d'autres pensées que celles qu'il me apposait. Je brûlais du désir d'aller revoir mon père ; mais je xoyais retrouver près de lui ma mortelle ennemie avec ses deux mfatis. Gomment allais-je être reçu?
L»''homme à qui je vais vous proposer, ajouta M. <«^e Nelcour, est la probité même ; et sous un air austère , tout le ^^onde convient qu'il a de la bonté. Il est triste ; mais sa triste ^è le rend intéressant , car il est bien à plaindre ! il a perdu sa femme et deux enfans , sa dernière espérance. Il est seul à Flamais , il est livré à sa douleur. Ce sera pour lui , je l'espère , une consolation que d'avoir près de lui un jeune homme aussi boti , aussi estimable que vous.
Ces nouvelles firent en moi une révolution soudaine : mais aa lieu de la joie qu'elles auraient pu me causer, ce fut un sentiment religieux qui me saisit ; car dans ces malheurs si rapides , je crus voir, je l'avoue, un châtiment surnaturel. Dès ce moment, vous pensez bien que ma résolution fut prise. Oui , monsieur , écrivez , lui dis-je , offrez-lui mes services à ce vertueux solitaire ; mais ne lui dites rien de ce que vous savez de moi.
Il écrivit , il fit l'éloge de mes mœurs , de mon caractère , de mon habileté dans l'art de la culture ; et , sans laisser rien entre- "^ voir de ma première éducation , il répondit de moi. Je fus agréé ; je partis ; mais l'impatience oii j'étais de revoir mon père ne me rendit pas insensible au regret de quitter ma chère Natalie. Adieu , lui dis-je , mademoiselle. En m'éloignant de vous , je ne renonce pas à l'espérance de vous servir. Puissent les jeunes arbres que nous avons plantés et cultivés ensemble vous faire souvenir quel* quefois d'Alexis ! Puissiez-vous en cueillant ces pommes , et ces pèches qui vous ressemblent , désirer qu'Alexis les cueillit encore
avec vous !
La pauvre enfant laissa couler des larmes , et d'un^ voix qui me
5i8 CON-fES IViORAUX.
toubha sensiblement , elle nie dit ces mots : Adiea , Alexis, li serais bien fâchée de ne plus vous revoir. Souvenez-vous de Nj&tafiu
Je pris le chemin de Flamais y le cœur rempli de joie et d'^syp rancé , d'inquiétude et de frayeur. J'allais revoir mon përe ; mmà j'allais le revoir pleurant une femme que j'avais oflfensée , et dem enfans que j'avais rebulés. Si plus soumis et plus docile, je là étais resté ; si j'avais su me vaincre et tout souffrir , il aura.it en moi un fils pour essuyer ses larmes. Mais malheureux! i ^ ma révolte et ma fuite , après un coupable abandon , contment paraître devant lui? Aurais-je , avant que d'être reconnu , le temps d'expier mes erreurs , d'adoucir ses ressentimens , et d'amener son cœur à la clémence ? Sept ans d'absence et de travail , tons mes traits altérés , mes cheveux et mon teint brunis ; ce vêtement, cet air rustique pouvaient me rendre méconnaissable à d'aulref yeux ; mais le serais-je aux yeux d'un përe ? Eh bien , disaîs-je , si la nature lui parle et me trahit , je saisirai l'instant de tomber à ses pieds; et au lieu de son indulgence, j'implorerai sa miséricorde... Mais alors mon pardon sera celui d'un criminel à qni son juge aura fait grâce; et qui sait s'il ne verra point dans M. dSe Nelcour le complice de son enfant , et le complaisant inbumain qui lui aura dérobé ma fuite? Ah! s'il se frappe de cette idée^, plus d'espérance de me concilier pour. notre aimable Natalie sa bienveillance et sa faveur. Telles furent les réflexions dont je fus occupé dans mon voyage de Fleury à Flamais; et j'y arrivai tremblant d'être reconnu par mon përe.
Hélas! soit que ses yeux, affaiblis par. les larmes, ne Tissent plus en moi que des traits vagues et confus , soit que je. fusse rëeV lement changé au point d'être méconnaissable, il ne se douta point qu'il revoyait son fils. Mais moi , quelle impression soudaine et déchirante n'éprouvai-je pas à sa vue ! Le chagrin , encore plus que l'âge , avait ridé son front ; les pleurs que je lui avais coûta semblaient avoir sillonné ses joues ; la tristesse l'avait courbe vers le tombeau.
O Dieu de la nature ! tu sais quel mouvement de douleur et d'amour m'allait prosterner à ses pieds. Mais tout à coup je me sentis intimidé par mes remords; je le fus par cet air austère, par cette tristesse profonde qui sur son visage annonçait un cœur des long-temps ulcéré. En tremblant, je le suppliai d'être assuré de mon obéissance et de mon zële pour son service. Il me dit de le suivre , me promena dans ses jardins , m'y distribua mes travaux, me ramena dans la demeure qui m'était destinée , et en attendant , que mon petit ménage fût établi , il pourvut à tous mes besoins. A demain , me dit-il en me quittant : de bonne heure , k l'aube^ du jour 5 je serai moi*méme à l'ouvrage,
L'ERKEUR D'UN BON PÈRE- Sig
Je dormis peu «ette nuiMà, comme vous croyes bien ; mais j'éprouvai un soulagement inexprimable à me voir auprès de mon përe , inconnu ^ et placé au gré de mes seubaits , pour mériter son indulgence, et pour lui faire voir combien fêtais changé. Rien ne me serait plus facile , en le servant , que de lui montrer une douceur inaltérable , une diociKté parfaite, une obéissance profonde ; Je ferais mes délices, plutôt que mes devoirs , de prévenir ses volontés; et ce serait ce saint respect, cette piété filiale qui, dans son jardinier, lui ierait enfin reconnaître et pardonner son malheureux enfant. Mais pour dissimuler et contenir en moi les mouvemens de la natui« , il fallait du courage ; et je me promis d'en avoir.
Le lendemain , Faurore et moi nous le trouvâmes dans ses allées. Le travail fut silencieux , et seulement à de longs interw^alles , quelques mots rompaient ce silenoe. il me demanda d'où l'étais. Je répondis dTAnet : ce fut mon unique mensonge. — Avefl-vous encore votre père ? — Oui , grâce au -ciel. — Et votre xaère ? — Je ne Fai plus. Il soupira profdxidément. — Et que fait ▼otre picre ? il travaille an jardin. — Estr-il jeune encore ? — Il commence à <étre vieux. *— N'a-t-il ipie vous ^enfans ? — Non , il li'a plus que moi. — Et vous Faves i]uitté ! — H Fa voulu luixnéme. — Il est donc k son aise , et il peut se passer de vous ? -^ Oui; mais à. je mérite les bontés ^de mon nEuûtre, j*e$père qu'il nous permettra . de nous réunir près de lui. Alexis , me dit-il , «oyez tel avec moi que vous arv^z été cbes M«de Nelcour, sage, laborieux , honnête ; et dans peu^ ]e vous le promets , vous aurez ici votre père 2 ce ne sera pas mtÀ qui v^usen priveraL A ces mots, il se détourna, et je lui vis essuyer ses larmes.
Je lui ai rappelé depuis ce premier entretien. Ah! m'a-t-ildit,tu ne vis pas Fimpression que faisait sur mon cœur chaque mot que tu répondais. Il j avait alors plu» d'un, an que les noms de përe et de fils n^avaient pu sortir de ma bouche : je ne me sentais pas la force ^e les prononcer, c'était conune un poids «ur mon cœnr , et avec toi , je me soulageais à les dire et à les-entendre.
Satisfait de me voir redoubler tous les jours d'activité , de cLîlîgence , lui créant un jardin nouveau , lui enseignant avec modestie une culture qui lui était inconnue , mon përe avait quel- 4inefois la bonté de modérer mon ardeur au travail , et un pendant involontaire le ramenait sans cesse auprës jde moi. Alexis , quel âge avez-vous? me demanda-t-il un jour. — Vingt-un ans. -"^ Vingt-un ans ! Il poussa un soupir, et il garda un long silence.
Ah ! dit Vauvenargues à Voltaire , il nu rappelle Egiale; EgUle esÈde 9on âge!
5ao CONTES MORAUX
Apres quelque tour de jardin quMl fît , reprit Alexis , pour lager son âme , il revint à moi et me dit : Alexis, n'êtes-vons fé dans l'intention de vous marier? Oui, monsieur, î'jr ai pensfj lui dis*)e ; et si tel est votre bon plaisir et la volonté de mon père, ji
crois avoir trouvé à Fleury celle qui me rendrait heureux. Qiid
Âge a-t-elle? — Elle a seize ans. — Appartient— elle à des honnêtes? — C'est la fille d'un homme qui a donné son sang- FÉtat. — Bonne extraction ! — A l'âge de sept ans elle a perdu a mère, ainsi que moi. — Pauvres enfans! Et qui a pris soin d'elle?
— C'est monsieur de Nelcour. — Elle est jolie sans doute? — Quand elle serait laide , eUe serait aimable encore : c'est la douceur , la bonté même ; M. de Nelcour la chérit comme si elle était son enfant. — C'est donc un homme charitable , un homme bienfaisant que M. de Nelcour? — Oui, monsieur, un excellent homme ; et ses bontés pour Natalie et pour moi vous en sont témoins. Il a fait des folies , reprit mon përe ; mais les folies d'iiB ^omme faible et facile , je les pardonne : il est encore , hélas ! bien heureux que cette faiblesse ne lui ait coûté que sa fortune. Elle coûte souvent plus cher. Sait-il que vous aimez Natalie? — Il s'en doute. — C'est pour cela peut-être qu'il vous éloigne d'elle?
— Peut-être bien. — Pourquoi ne vous a-t-il pas mariés? — Ah ! monsieur , il fallait le ^consentement de mon përe; et je n'ai pas osé le demander. — Pourquoi ? — L'orpheline n'a presqne rien.
— Elle a sa bonté , sa sagesse , son heureux naturel ; c'est une riche dot que cela. — Oui , monsieur; mais mon përe!... Ah! je tremble de lui. parler. — II est donc bien sévëre envers tous, votre përe ? — Il l'a été , monsieur ; mais il n'en est pas moins sensible ; et , si je l'osais dire , il est bon comme vous. — £n ce cas, j'espëre obtenir qu'il consente à vous rendre heureux. S'il s'obstinait pourtant , je vous préviens que je n'ai point d'autorité à opposer k celle d'un përe ; et vous-même , Alexis , il faudrait lui obéir. — Oui , monsieur , oui , je le promets , quand il s'agirait de ma vie. Jamais enfant n'a respecté son përe et ne l'a aimé plus que moi. Je ne vous cache point que je trouve dans Natalie tout ce qu'on peut désirer dans sa femme , que je l'aime bien tendrement , et que pour moi il n'y a pas de bonheur sans elle. Mais mon përe n'aurait qu'à me dire : Mon fils , il faut j renoncer , me suivre , et ne la plus revoir ; j'obéirais sans murmurer. Ah ! l'heureux përe , s'écria le mien ! Alexis , va-t-en des demain dire À M. de Nelcour qu'il me fasse l'honneur de me venir voir à Fiamais , et qu'il m'amëne l'orpheline. Je serai auprès de ton përe son intercesseur et le tien. Mais je veux ta parole , que tant que je vivrai , vous ne me quitterez jamais. Je suis vieux, je suis seul.
L^ERREUR D*UN BON PÈRE. Sai
besoin de consolation ; j'en ai besoin plus que tu ne peux croire. ^u moins , vous m'aimerez vous autres , et je tous traiterai tous es deux comme mes enfans.
A ces mots déchirans pour moi , je tombai à ses pieds , je les >aignais de larmes, et j'allais me faire connaître. Mais si les cha- ^ins du passé se renouvelant dans son âme , il n'allait plus voir
^Tatalie d,^un œil si favorable ; si même il refusait de la voir!
le tremblais de détruire nos espérances, et dans le désordre oii l'étais , mon père ne vit qu'un jeune honmie amoureux et reconnaissant.
JLe lendemain j'arrive chez M. de Nelcour, le cœur tout palpitant de joie. Vous avez mis , lui dis-je , le comble à vos bienfaits ; et je viens vous en rendre grâces, Ce M. de Vane ville , ce vertueux rieillard qui se consumait de tristesse, et que le ciel a voulu consoler Monsieur, adorez avec moi la main, qui m'a conduit :
M. de Vaneville est mon père. Oui, c'est de vous que le ciel s'est servi pour me ramener à mon përe ; c'est à vous , monsieur, que fe dois l'espérance de le fléchir. Faites appeler Natalie. C'est d'elLç qu'il dépend d'achever mon bonheur, et je veux l'y intéresser.
Elle vint. Je leur racontai ce qui s'était passé entre mon përe et moi; et à mesure que Natalie apprenait mon secret, son émotion , sa rougeur, son innocente et naïve joie me laissait pénétrer le sien. Elle nous avoua qu'elle avait pleuré mon absence , qu'elle avait bien souvent gémi de ne pouvoir pas être jardinière avec moi ; que son bon ange lui avait prédit en songe qu'elle n'aurait jamais d'autre mari qu'Alexis ; et qu'elle avait fait vœu , si sou rêve s'accomplissait, que sous un berceau du jardin que nous cultiverions ensemble , nous élèverions un autel à cet ange consolateur.
Nous partîmes ensemble , M. de Nelcour, elle , et moi. Elle parut devant mon père , vêtue en simple villageoise ; et sa grâce , sa modestie, l'ingénuité de son langage, le naturel de son esprit^ et cette teinte de culture qui s'y laissait apercevoir à son insu , charmèrent notre bon vieillard. Sa beauté la rendit encore plus intéressante à ses yeux. Il témoigna combien il savait gré à M. de Nelcour d'avoir cultivé son enfance ; il le retint trois jours chez lui , et durant ces trois jours il ne fut occupé que de notre aimable orpheline. Enfin , comme elle allait retourner à Fleury : Je suis décidé , me dit-il , je vais écrire à votre père. Vous porterez ma lettre ; et si , comme je le présume , il approuve ce mariage , vous l'amènerez avec vous. Dites-^moi son nom , dites-moi le nom du père de Natalie.
Ce fut alors que je sentis firémir toutes les fibres de mon corps et palpiter toutes mes veines.
Monsieur, lui di&-je, voua me voyes tremblant de l'aveu qoef vais vous faire. Ce n'est pas asses^ de solliciter le consentement i mon përe; et puisque vous avez tant de bonté pour moi, «fa d'abord fnion pardon, ma grâce qu'il faut implorer. Votre grte reprit mon përe avec étonnement? Serî^es-vous criminel ? — Oui monsieur, je le suis. Oui , c'est un fils coupable et repentant qui faut mettre à ses. pieds; si mes larmes vous touchent , c'est pwl qu'il faut l'attendrir ; car pour ne rien dissimuler à mon gëa» reux protecteur, ma première jeunesse a peut-être causé de cruel chagrins à mon përe. Comment cela, me demanda-t-^1 d'un lii interdit; c^- troublé? — Par ma violence indomptable, par ws fougueux, emportemens.
n m'écoutait, il frémissait, âes yeux étaient attachés snr les miens , et je voyais le tremblement de ses genoux et de ses nuios redoubler à chacune de mes' paroles. Ah ! m'écriai«-je enfin , » nom de la nature, an nom de Votre sang, monsieur, demanda grâce, pour un jeune, insensé qui s'est dérobé à son përe , et qui depuis, sept anS'U'ose paraître devant lui. A ces mots je me pnsterpAÎ* Ah!* malheureux! c'est toi, s'écria-pH;'*^ en se précipîtaat sur moi fX en.me serrant dans ses bras ; et moi , su£^'ué de âi&glots, je me sentais inondé de ses larmes: Ab! celles-ci sont doudes , me. dit-il; laisse-les couler. J'en ai versé de j^ns amère. — Ah ! m<m përe ! mon. përe ! me les pardonnesr-vous ? — Oui, je te. les pardonne, et tout est oublié, puisque tu m'es rendo. Mais tn ne viéi^s pas affliger, désoler encore ma. vieillesse ; quelle est donc cette jeune fille que tu veux épouser ? — Rassnrezr-voiu, mon përe : made^noiseile de Léonval n'est pad indigne de porter *V4rto nom; à ces. mots. tout (ut éclairci.
Venez , monsieur, dit-il à M. de Nelcour, venez que je vous remercie I Que ne vous dois^je pas ! Vous me rendez mon fils , ren* me le rendez corrigé. Et vous , fille d'un homme dont je chéris le sang , et dont j'honore la mémoire , venez faire avec votre époux les déUces de mes vieux ans. Nous ftimes mariés dans ce même village ; et pour habits de noces , nous voulâmies garder ceux que nous avions & Fleuiy.
Tel fut le récit d'Alexis :' et quand il eut fini, nous retoumim^ vers son përe.
Cideville , me. dit celui-ci , à, présent que voua savez tout, Vji^^ notre conseil. M.es enfans se trouvent heureux, auprès, d^ moi; 4ois-je les y laisser? M* de Nelcour est d'avis que, dans ce petit coin du monde , menant ensemble obscurément une vie active et paisible, élevant nos petits enfans, heureux à. peu de frais, et assez riches pour nous donner les plaisirs de la bien£su4aflce;
jftous fonnions comme une tribu d'amis de la campagne, que l'on bénira tous les jours.
Il a raison , s'écria Voltaire. Cç qu'il propose là est ma cKî-. mëre favorite; ils seront trop heureux de la réaliser. J'étais de l'avis de Voltaire; mais lui, s'apercevant que Vauvenargues n'en, était pas : Mes amis , nous dit-il , dans les temps de contagion il feut se tenir hors des lignes. Pensez donc que c'était alors le temps de la régence. Et quelle était, dans ce temps-là, la place d'un homme de bien et d'une jeune et innocente femme ? Oui , j'aurais dit à ces devm époux : Tenez-vous là , faites-moi des enfans bien sains , bien vigoureux ; qu'ils aiment coiame vous la nature et la poésie , qu'ils apprennent de leur père à lire Virale et Horace , et à cultiver leur jardin.
Vauvenargues sourit , et prenant la parole: Je donnerais, dit-il, ce conseil à àes âmes d'une trempe moUe et fiexible ; car l'homme ^ de ce caractère serait bientôt vicieux par faiblesse , au milieu des vices du temps. Mais^i ^e cencontrais un homoM d'une probité vigoureuse , et dont la bonté naturelle eût autant de ressort que celle d'Alexis; si à côté de lui je trouvais une femme habituée des l'enfance à des mœurs simples et modestes et à se rendre heureuse par des goûts innocens; je ne leur ferais pas l'injure de les tenir éloignés du monde ; je les presserais au contraire d'aller liii apprendre à rougir. Le rare mérite , en effet , que celi;i d'être boa parmi les bons! Cest en face du vice, et du vice .effronté , qu'il est beau d'être vertueux. Et puis pour acquitter la dette de la naissance et de la fortune, n'y a-t-il qu'à vivre en philosophe ? et le fils d'un homme de lois n'est-il fait que pour végéter parmi les plantes de son jardin ? Que M. de Nelcqur, qui a laissé ' dans le mondé lès débris de son opulence , resté tranquille dans le port, et s'y console de son naufragé; que M. de Vaneville , '* qui a blanchi sous lé fail des devoirs d'uile grande place ,. se repose après ses travaux; Cela est juste, et j'y consens., Mais ^e veux que son fils , assez jeune encore pour s'instruire et^ pour se rendre utile , vienne à son tour payer le tribut de se^ veilles , de ses talens, def ses vertus ; et que son aimable compagne vienne montrer à ses pareilles que leur digtiité , leur bonheur, leurs plaisirs les plus purs , comme leur véritable gloire ,, tiennent à leurs devoirs fidèlement remplis.
Tel fut , reprit Gideville , le sentiment de notre bon vieillard et celui des jeunes époux.
A la bonne heure, dit Voltaire; celaestplus beau, j'en conviens* Mais si , dans le monde , Alexis devient un libertin , et Natalie ' • une friponne, je le mets sur votre conscience ; et ce n'est pas moi , qui réponds que cel^ n'aerivera point. ,
Non , c*est moi , dit Cideville ; et comme ils ont passé déjà de vingt ans ensemble, aussi unis, et presque aussi amc Tun de l'autre qu'ils l'étaient à Fleurj , tout occupés du soin «T^ lever leurs enfans et de leur inspirer la bonté de leur âme , crois pouvoir les citer pour exemple des vertueux ménages que monde n'a point gâtés. Aussi leur përe , qu'ils vont voir tou^ ~ ans dans sa retraite de Flamais , a-t-il fait graver sur l'autel €pi a élevé dans son jardin au bon ange de Natalie, et sur lequet] sont placés les bustes des deux époux , a-t-il fait , dis-je , gr^rrcr ce témoignage que Fenvie elle-même n'a januiis démenii :
Belle 'An^dMue , mal ton onde fortune Roule , an sein fnrieux d'Ampliîirite étonnée , Un cristal toujours pur , et des flots 101:900» clairs Que jamais ne corrompt rameruime des mers.
JlXortense de Livcknon avait reçu de la nature des qualités qm se trouvent souvent ensemble dans une jeune femme , mais qui sont rarement d'accord : elle était née avec une âme honnête , un cœur sensible et un esprit léger. Elle avait eu deux éducations qui ne s'accordaient guère mieux : l'une auprès de sa bonne more , qui lui recommandait sans cesse d'être modeste et raisonnable ; et l'autre devant son miroir , qui , tous les matins , lui répétait qu'elle était belle et faite pour avoir les plus brîUans succès.
Dans la fleur de cette beauté , mariée au marquis de Yervanne, elle vécut avec lui trois ans dans la plus parfaite unioii. On ne leur reprochait que d'être dans le monde trop uniquement occupés l'un de l'autre. Ils avaient ches eux, disait-on , assez le temps d'être amoureux , et l'on prenait la liberté de les avertir, en ami , du ridicule qu'ils se donnaient.
Insensiblement le mari devint moins empressé , moins assidu ; la femme , moins indifférente aux soins qu'on prenait de lui plaire. Quand l'un des deux se faisait attendre , on observa que l'autre regardait moins Souvent à sa montre et n'avait plus l'air si distrait. Les voilà , disait-on , qui deviennent plus raisonnables ; et l'on trouvait bien juste qu'après une première ardeur , ce beau feu se fat ralenti : il n'y aurait pas eu moyen de vivre avec eux plus long-temps , si cet amour avait duré.
Cependant , quoique l'espérance de succéder attirât chei la jeune femme un grand nombre de prétendans , et que, sans en flatter
LA CASSETTE. SzS
11CUII9 elle ni'eÂt pas non plus l'air de dédaigner leurs Komma- ; quoique , de son côté , le marquis n'eût plus auprès d'elle ces assiduités gênantes qui rendent les maris importuns pour les aspirans, tout annonçait encore entre eux la plus heureuse intelli- <^^ce ; et six ans s'étaient écoulés sans qu'on y eût aperçu le plus petit nuage , lorsque tout à coup l'on apprit qu'ils étaient séparés , et que la femme venait d'être renvoyée à sa mëre , au fond d'une province , dans ce vieux château solitaire de Livernon , que la veuve habitait.
, Cette nouvelle , qui tomba comme une bombe au milieu du monde , donna lieu à mille conjectures ; mais en se combattant , elles se détruisaient , et l'on ne savait plus ce qu'on devait penser de ce terrible événement. Hortense , naturellement douce et bonne, s'était fait pardoiiner sa beauté, son bonheur; et ni la malice des femmes , ni la légèreté des hommes n'osait lui croire un tort sérieux et réel. Supposé même qu'elle en eût eu quelqu'un par accident , un mari qui lui-même avait enfin repris le ton de la galanterie, et qu'on voyait dans les coulisses protéger <de jeunes talens, n'était peut-être pas au-dessus du reproche. Il aurait dû , en homme sage , dissimuler ce qui pouvait fort bien n'être qu'une légèreté. Et le moyen de vivre ensemble , si mutuellement on ne se passait rien ? Apres tout , cette jeune femme avait été parfaitement décente, et si bien que personne , avant cette aventure , n'avait surpris en elle rien qui pût donner lieu au plus léger soupçon. C'était un mérite assez rare que celui de garder ainsi les bienséances , et une si bonne conduite méritait des égards et des ménagemens. Surtout l'éclat d'une rupture et le brusque renvoi d'une femme à sa mëre était impardonnable dans un homme bien né ; mais ce qui rendait le mari plus odieux encore , c'était la dureté qu'il avait , disait-on , de refuser aux larmes de sa femme la consolation d'emmener avec elle sa fille unique dans son exil ; aussi , des ce moment , ful-'il regardé dans le monde comme un homme sans ime , comme un être dénaturé. Pour lui, solitaire et «auvage, après l'emportement qui lui avait fait divulguer son malheur , il s'inquiétait peu de ce qu'on pouvait dire et penser de lui dans ce monde ou il n'était plus et dont il ne voulait plus être. Un soin plus cruel l'occupait ; c'était de détacher son cœur de cette femme si long-temps chérie.
L'infidélité dont elle était punie n'avait que trop le caractère d'une évidence irrésistible , et le comble de la faiblesse aurait été de chercher une excuse où il ne pouvait y en avoir. Eh ! cmument douterais-je qu'elle fût coupable , disait-il , après Favoir moi-même surprise dans les bras d'un autre, dans les bras d'un afni perfide , qui ne venait chez moi , qui ne me prodiguait tant
526 CQNTES MOftAUX.
.de soins, tant de complaisances, que pour m'assas^nlsr. Le .il est parti , sa fuite Ta dérobé à ma vengeance ; et sans on .éclat plus humiliant pour ^icm encore , je. ne puis courir après Cest lui qui , avec cet art flâneur et détestable oii il excelle , séduit la malheureuse qui l'écputait pi^ut-étre innocemment , sans voir le piège, s'y laissait attirer. Quel fléau que .ces homiDa séduisans et pervers qui vont se jouant de Thonneur et du repoi d'une fiEuxiille ! Ah ! c'est l'oisiyeté , la vanité de^ femmes , lêm coquetterie imprudente, leur crédulité insensée, leur hacxmsrtance qui les perd ; mais nous qui , tous tant que nous sommes^ .passons notre jeunesse à inventer des artifices pour abuser lepr •innocencjQ çt triompher de leur faiblesse , avep quelle nguenr les ^n punissons , si elles viennent à succomber ! Moi , par ' .pie , moi , qui nie sui^ fait aussi im triomphe de leur tcombièn je le déteste aujomd'hui dans un autre , ce crmte dtmï ^ -à peine je daignais ni'accuser , et de quel châtiment cruel je pa- :iiis une^femnae faiUe et bieii moins coi^blç que 'moi ! Non, je ne la hais point; et' après l'avoir adorée ,' je l'aime encore assex .pour la plaindre et poux la pleurer; mais par u^ mouvement io* .volontaire , isrésistible ,, je me sens repoussé loin d'elle. Il senil impossil^le à mou. cœur d'approcher du sien. Je n'ai jaDtaismaiiqiié.à la. foi que je. lui ai jurée, elle seule a trahi ses sermens, .elle m^'a trompé. J'aurais, beau l'adorer , je ne la verrai jdns : et .serait pour moi un supplice ; je croirais la revoir .encore dans les hràs d!un rival aimé : cette image est ineffaçable , elle me poorsuivra toujours.
Alors, se rappelant ses trompeuses caresses et le langage tendre 4{u'elle lui avait 'téiiu tant de fois en présence même du perfide .Onval qu'elle aimait : Non , non , s'écriait-il , jamais le souvenir .de tant de. perQdie ûe sortira de hia pensée , et l'image de moa rival e$t conmo^e * un spectre horrible qui se présentera sans cesse
.entre elle et moi. Elle me.demande sa fille ! Non , ma 6ïk
n'est plus la sienne ; elle a perdu le droit de l'avoir auprès d'elle. Ha fille n'ira point apprendre à flatter, à tromper , à trahir uo crédule époux.
Etrange cruauté de l'amour-propre dans le cœur des honunes ! Mais ^ plus ils sont honnêtes et sensibles , jplus ils seront inexorables dans ce triste ressentiment.
' filalheurèux à l'excës , Ver vanne fut neuf ans solitaire et inaccessible. Sa fille , élevée avec soin dans un couvent , eut cependant la liberté d'écrire quelquefois à sa mère , mais sous les yeux de madame l'abbesse. La marquise , dans ses réponses , ne lui exprimait que vaguement le regret d'être éloignée d'eUe y mais le cœur maternel s'y soulageait du moins par mille effusions de ten-
LA CASSETTE. Sa^
Aresse et d*amoar; et parmi les sages consefls dont ses lettres étaient remplies , la pî^ filiale , le respect pour nn père , l'abandon à ses volontés étaient sans cesse recommandés comme les de- Toirs les plus saints.
'Vervanne , à qui sa fille communiquait les lettres de sa mère , les lisait en silence , les lui rendait de même ; mais lorsqu'il était seul , livré à ses r^exions : Giél ! disait'-il en gémissant , que de qualités estimables un moment de faiblesse et d^erreur a désho-^ norées ! Quel fonds ti'honnéteté et de vertu , peut-être, un fol amour a dégradé !
Rortense , dans ses lettrés , parlait peu d'elle-même et rarement de sa santé. Cependant, comme Sydonie lui en detnandait instamment des nouvelles , elle n'avait pu lui cacher qu'elle se sentait affaiblie. C^était plutôt lui dissimuler que lui dire le dépérissement 011 elle était tombée , et au^ yevfx de sa propre mëre , elle s'abstenait de s'en plaindre ; mais comment le lui déguiser ? La bonne madame de Livemon s'aperçut du projg;rbs du mal et voulut y apporter remède. Ah ! ma mère , lui dit sa fiUè , ie remède ou plutôt le soulagement dont j'aurais besoin , ce serait de voir mon enfant. Trois jours après ,' Vervannfe reçut de madame' de Livemon une lettre écrite en ces liiots :
« Je ne puis plus vous cacher , monsieur , que là santé de ma n fille- est sérieusement affectée. Efle demande Sydonie , elle dé- » sire ardemment de la voir. Dans l'état ou elle est réduite , vous • n'aurez pas la cruauté de lui énvter cette consolation. Bientôt » peut-être , hélas! vous laissera-t-elle k vous-même d'inutiles et n longs regrets : car votre cœur est bon et finira par être juste, f» Epargnez-vous du moins le remords déchirant d'avoir refusé à » une mère la douceur d'embrasser sa fille et de lui dire adieu ,
tt avant de Je ne puis tracer ce mot funeste. Je suis mère ,
» et je touche au moment de ne rêtre|>lu8. Accorde»-nous , mon- » sieur , cette dernière grâce ; je vous la demande k genoux , au w nom de la nature. Dans uû mois Sydonie sera de retour auprès w de vous. »
Le cœur ^u malheureux Vervanne fut navré de douleur à la lecture de cette lettre. Il n'y a donc , disait-il, il n'y a donc que la mort qui puisse expier à mes yeux la faute d'un être fragile ! Il a fallu , pour l'en punir, la laisser neuf ans dans l'exil se consumer, s'éteindre ; et dans ce moment même oii elle est exjpîrapte , je ne vais pas lui dire que tout est pardonné ! Oui , tout l'est djans mon cœur; je donnerais mon sang pour prolonger sa vie. Maïs pour elle , comme pour moi , quelte entrevue et quel supplice ! Irai&-je l'accabler démon silence humiliant? Irais-je, dans un cœur flétri par le chagrin , rechercher quelques sentimens, noii
pas d'amour, car le nom seul nous en est k jamais funeste « d'une bienveillance généreuse et sincère ? Ah ! si Tamitié si l'amitié dont l'estime est la plus pure essence, pouvait nous nir, j'irais tomber à ses genoux. Mais l'homme qu'on ne pevit. garder sans rougir , la femme dont il faut sans cesse s*ei d'oublier la honte, peuvent-ils jamais être amis? Non, par p^^tic pour elle , je ne dois plus la voir ; mais du moins ne lui refîrsoas pas une dernière consolation. L'amour, même outragé, n'a pas le droit d'outrager la nature. Dès le lendemain , Sjdonie , accompagnée d'une femme fidèle et sage , partit pour Livemon.
Ah ! de quelle amertume fut mêlée , en voyant sa mère, la jeîe de cette aimable enfant ! Elle se souvenait de l'avoir vue dans tout l'éclat de sa beauté; elle eut peine à la reconnaître. Au lien de cef roses si fraîches qui semblaient autrefois éclore sur son teint , un rouge ardent perçait à travers la pâleur de ses joues exténuée»; et ce feu d'une fièvre lente dont son sein était consumé pétillait dams ses yeux caves par la douleur ; mais eût-elle été plus changée , ses larmes , son émotion , le tressaillement de son sein , s^ cris de joie en voyant sa fille , lui auraient antkoncé une mère. Une mère seule , en effet , peut ressentir , peut exprimer ces mouvemens inimitables : tout n'est qu'indifférence au prix de sa tendresse , tout est froid aiî prix de son cœur. Dès qu'elle put tenir serrée entre ses bras sa chère Sydonie , tous ses maux furent oubliés.
Ses nuits étaient cruelles ; une haleine sèche et brûlante n'échappait de son sein que par convulsions et en le déchirant. Mais lorsque le jour ramenait son enfant auprès d'elle , la nature semblait suspendre ses souffrances , et sa fille croyait la voir sortir d'un paisible sommeil. Près d'un mois se passa dans les effusions àe leur tendresse mutuelle et dans la douce intimité des entretiens les plus touchans. La vertu respirait dans les conseib et les leçons qu'Hortense y donnait à sa fille ; mais dans ces entretiens oii à chaque instant le père était nommé, l'époux ne l'était presque pas , et jamais il ne fut l'objet d'une plainte échappée à celle qu'il faisait mourir de douleur.
Enfin , malgré l'illusion que celte tendre mère s'efforçait de iaire à sa fille , déjà se sentant épuisée , et croyant n'avoir plus que peu de jours à vivre , elle se résolut à l'éloigner, soit pour lui épargner la douleur de recevoir ses derniers soupirs , soit pour se rendre à elle-même le moment de quitter la vie moins cruel et moins déchirant.
Allez , ma fille, lui dit-elle, allez retrouver votre père. Vous passe* rez l'hiver auprès de lui; et au printemps, si je vis encore , vous . obtiendrez de lui qu'il veuille bien permettre que vous revenici
près Ae moi. Dites-lui bien des choses tendres au nom de votre mëre , qui l'a toujours aime, qui l'aimera toujours. Alors mêlant ses larmes à celles que sa chère enfant répandait dans son sein , elle lui fît présent d'une cassette dont elle lui remit la clef ; mais elle lui recommanda de ne l'ouvrir que lorsqu'elle ne serait plus , et en exigea le serment. Sydonie , en pleurant sur les mains de sa mère , prononça le serment qu'elle lui demandait , et partit le cceur déchiré.
Vervanne attendait le retour de sa fille avec une pénible impatience. Quel tourment , disait-il , que d'exercer les rigueurs d'une haine que l'on ne ressent pas et que d'être cruel avec un coeur sensible ! Ah ! si pour lui rendre la vie et la santé, il ne fallait qu'étouffer moi-même dans ses bras tous mes ressentimens , si elle avait le courage de le vouloir et de le demander, l'amour jaloux , l'amour offensé , l'honneur même , l'impitoyable honneur aurait beau vouloir m'arrêter , j'irais revoir, j'irais guérir et sauver cette infortunée.
Ces mouvemens si naturels à un bon cœur, et cependant si rares , redoublèrent de force , lorsque sa fille , après leurs embrassemens mutuels , lui dit dans quel état elle laissait sa mère , et lui répéta Itfs mots tendres qu'elle l'avait chargée de lui dire en son nom. Ah ! mon père , ajouta Sydonie en pleurant , comment estil possible qu'une femme aussi vertueuse , qu'une femme qui vous adore , qui n'a jamais cessé de vous aimer, qui ne parle de vous qu'avec l'estime la plus profonde , qui mille fois m'a dit que mon premier devoir était de révérer mon père, de l'aimer, de le rendre heureux ; comment est-il possible qu'elle languisse et meure loin de vous ? Vous m'avez dès long-temps imposé silence sur cet éloi- ^ement incompréhensible pour moi , et j'ai respecté la défense d'en vouloir pénétrer la cause ; mais Son père à ces mots l'arrêta. Ma fille , lui dit-il avec émotion, il est des secrets de famille qu'il faut ignorer à votre âge. Votre mère ne vous a pas témoigné le désir de me revoir, n'esl-il pas vrai? — Non pas expressément. — Eh bien ! croyez qu'entre deux époux qui conservent l'un envers l'autre tant d'estime et de bienveillance , il doit y avoir, pour vivre éloigné si long-temps , quelque motif que leurs enfans doivent s'abstenir de connaître.
Sydonie , en baissant les yeux , se tint dans le silence que son père lui commandait; mais lorsqu'elle fut seule, son cœur se soulagea par ses soupirs et par ses larmes ; et toutes les fois qu'elle était livrée à elle-même , elle ne cessait de gémir.
La femme qui l'avait accompagnée dans son voyage l'avait vue arrosant de pleurs la cassette qu'elle tenait soigneusement sur ses genoux. Elle observa que le même objet l'occupait dans sa soli-
53o CONTES MORAUX.
tude f et que , sans oavrir la cassette , elle y tenait ses yeux tement attachés , ou la baisait avec un saint respect , toujo la baignant de pleurs.
dette femme , inquië;te et de la cause et de Feffet de cette aJHîction continuelle , crut qu'il était de son devoir d'en instruire le père , et lui fît surprendre sa fille dans un moment oîi d'an osil attendri regardant la cassette , elle disait ses mots : Je ne saurai donc son secret que lorsqu'elle ne sera plus !
Ma fille , lui dit le marquis , quel est donc ce petit trésor Sont la vue vous cause tant d'émotion et de tristesse ? — C« trésor ! Oui , mon përe , répondit-elle , oui , c'en est un pour moi ; mais il m'est inconnu ; et je demande au ciel qu'il ne me soit jamais permis de le connaître. J'ai promis à ma mëre de n'ouvrir cette boite qu'après. ...... Elle n'acheva point j les pleurs lui étoufierent la
voix. En avez-vous la clef, lui demanda Yervanne? — Oui, moft père , je l'ai ; mais Je n'abuserai jamais de la confiance de ma mère.
— A votre âge , ma fille, on est bien curieuse. — ' Oh ! non , nu» përe, on ne l'est pas jusqu'à l'impiété ; et j'ose répondre de mot,
— Vous en serez plus sûre encore , lui dit->il , en laissant cetl^ cassette dans mes mains. La clef restera dans les vôtres. Sydonîe obéit et céda , mais avec cette répugnance que l'on éprouve en se séparant de ce que l'on a de plus cher.
Dans toute autre situation , un aussi honnête homme que le marquis se fût fait un devoir de tenir pour inviolable le secret d'une mëre confié à sa fille , sur la foi du serment qu'il resterait scellé jusqu'à sa mort. Mais quelle forcie irrésistible ne devait pas avoir pour lui la tentation de savoir ce qu'enfermait cette cassette? Bien assuré que ce ne pouvait être qu'une espëce de testament et de confidence derniëre , quel intérêt n'avait-il pas de voir comment l'âme dllortense allait se dévoiler aux yeux de son enfant, et quelles vérités elle n'avait voulu lui révéler que du fond du tombeau ! Lui-même , quels regrets n'aurait-il pas un jour d'avoir tardé à s'en instruire ! Il ne lui était pas possible de croire sa femme innocente ; mais il lui serait doux encore de la trouver< moins criminelle ; et quoique la douleur d'avoir été injuste dàt être pour lui déchirante , il n'eût rien désiré plus vivement que d'avoir à s'en accuser* Il hésita long-temps , il combattit , il s'e^ força de vaincre cette coupable envie, repoussant vingt fois la cassette , et voulant se résoudre à la rendre à sa fille. Mais par un dernier mouvement, sa main , malgré lui décidée , brisa la fragile serrure; et dës-^lors il lui fut impossible de ne pas lire l'écrit, tracé de la main d'Hortense , que la cassette renfermait.
Je veux , ma fille , disait Hortense dans l'écrit qu'elle lui laissait, vous donner en mourant une grande le^on. Je meurs désho-
LÀ CASSETtË. 53i
noree , et ]é meurs innocenté'. Mon malhenr m'accuse d'un crime ; 'je n'ai en que des torts que je crois pardonnables. Mais ces torts, légers en eux-mêmes , ont ëtë graves en apparence ; votre përe j a été trompe. Ne l'en accusez point ; l'erreur était inévitable : ma première faute a été de n'avoir pas su l'en garantir. J'ai cru pouvoir les mépriser, tes apparences dangereuses : j'ai mis une importance vaine à ce qui n'en avait aucune ; je n'en ai mis aucune à ce qui devait en avoir le plus. Fiëre des sentiméns honnêtes que j'avais dans le cœur, j'ai défié l'estime publique et celle d'un mari homme de bien , de me manquer jamais. Sans reproche à mes propres yeux , je me suis flattée d'être au-*dessus même du soupçon ; et sans avoir rien fait qui dût me rendre méprisable , je suis lombée dans le mépris et du monde et de mon époux. Ce mépris est, ma fille, le, poison lent qui me consume et qui va me faire mourir. Ëcoutez , médites , et n'oubliez jamais ce qui a perdu votre mère.
J'épousai , à dix-neuf ans , l'homme le pkts aimable , le plus estimable à mes yeux. Pétais malheureusement assez belle ( je puis le dire , hélas ! sans vamté , dans l'état ou je suis). Ce dangereux présent de la nature seconda les soins que je pris de plaire k l'époux que j'aimais , que f ai toujours uniquement aimé , que j'aicnerai jusqu^au dernier soupir. Mais ce Sentiment qui seul aurait suffi à mdii bonheur , '\e n'eus pas le bon sens de voir qu'il devait sulBre à ma( gloire. La vanité m'offrit d'autres succès dans les agrémens de mon âge. Je me permis d'aimer à plaire; et en ré<^ servant à mon époux toute l'affection de mon cœur , je laissai ma firéle beauté jouir innocemment des hommages qu'on lui rendait, ^on que je fusse crédule au point d'y ajouter foi : je les savais frivoles , et souvent peu sincères : ma mère avait pris soin de me les faire âppréder , et 'J'y attachais peu d'estime. Mais en voyant que mes pareilles , sans le6 estimer davantage, ne laissaient pas lie s'y complaire , comm^ dans l'uniqiie triomphe que la nature et l'opinion nous eussent accordé , me disaient-elles quelquefois , -fe m'en laissai flatter comme elles. Votre père n'en fut ni surpris tii jaloux. Notre tendresse mutuelle avait pris un caractère qui nous semblait iiialtérablè ; votre naissance avait rendu l'union de nos CQ&urs plus vertueuse et' plus intime ; et un sentiment doux , mais assez vif encore , avait fait succéder le calme du bonheur à r ivresse d'un fol amoui*.
Je jouissais donc pleinement de l'estime de mon époux. Je ne lui faisais pas mystère des soins qu'une jeunesse agréable et légère me rendait dans le monde ; et chez lui-même elle était reçue sans mquiétude et satis ombk'age. Ma mère seule en avait quelques craintes : non qu'elle eût aucun doute de l'honnêteté de mon
53a CONTES MORAUX.
cœur , mais par un pressentiment sage , elle appréhendait
sa fille et le faux jour des apparences , et les fausses coaleurs.de la
malignité.
Vous êtes bien sûre , ma fille , me disait-^Ue , de la tranqniDïie du cœur de votre époux : comme moi, il lit dans votre âme ; êtes-vous aussi assurée que le monde soit juste ? Croyez-vous l'envie , la vanité jalouse , et cette malice légère qui se joue k lancer des traits empoisonnés , ne porteront aucune atteinte k cet honneur si délicat , si tendre y si facile à blesser , que tous exposez imprudemment? Je répondais que l'innocence de ma oob> duite était si évidente , qu'à moins de se rendre odieux, -penaame au monde n'oserait l'attaquer.
En effet , comme il n'y avait dans mes actions , dans mes propos , dans la simplicité de mon caractère , rien qui ressemUât manège de la coquetterie , et que tout naturellement je ne geais qu'à être aimable sans me glorifier d'être aimée , la méchanceté même voulut bien m'épargner. Mon mari donnait, il est vrai, l'exemple de la confiance que l'on devait avoir en moa honnêteté : sans froideur et sans négligence , il me laissait ose liberté dont il était bien sûr que je n'abusais pas ; et à mon tour, je voyais sans alarme celle dont il usait lui-même.
L'amour des lettres , et singulièrement le goût du spectacle, qui faisait son amusement , l'avait comme engagé dans un cercle de connaisseurs ; et un ami que je m'accuse de soupçonner de perfidie , le chevalier d'Onval , l'y avait. introduit. Cette société se faisait une occupation habituelle et intéressante de rétablir la gloire du Théâtre Français ; elle attirait les talens naissans ; et de fréquens soupers oii ils étaient admis , étaient le point de ralliement et le rendez-vous des séances.
Je savais bien que de jeunes beautés y étaient égalmnent accueillies ; mais persuadée que mon mari m'aimait , et qu'il ne pouvait rien aimer qui ne fût estimable , j'aurais rougi de le croire accessible à cette espèce de séduction.
Cependant Onval , son ami , qui se disait aussi le mien , me demandait quelquefois si ces petits conciliabules de théâtre , et ces intérêts de coulisses ne me causaient aucune crainte, m'offrant d'engager doucement Yervanne, son ami , à renoncer à ces liaisons , pour peu que j'en fusse inquiète.
Peut-être Onval n'avait-il en vue que mon repos; peut-être aussi lui-même aurait-il voulu le troubler. Cest un soupçon que je désavoue , mais qui plus d'une fois m'est venu depuis mon nulheur. Il faut, me disait-il souvent , il faut si peu de chose pour troubler le bonheur d'une âme délicate et sensible comme Ut vôtre ! Une ombre de soupçon , le plus léger nuage sur la conduite
ie mon ami , quelqu'honnéte qu'elle me semble y me fait trembler et pour vous et pour lui. Hëlas ! ma fille y c'était moi qui eeartais ces idées en l'assurant que mon estime pour mon mari était inaltérable , et que jamais je ne m'abaisserais à craindre de pareil!es rivalités. J'entendais mon mari lui-même louer les talens, la figure y les agrémens des filles de théâtre; mais comme il en parlait assez légèrement , je n'en ressentais dans mon cœur aucune espèce de jalousie.
Enfin ce repos précieux de mon cœur et de ma pensée flit troublé par un événement auquel j'ai de la peine à croire y après l'avoir vu de mes yeux. ,
Mon mari m'avait prodigué' toutes ces parures de luxe qui étaient alors fort à la mode : j'avais des diamans d'une rare beauté , et dans ces bracelets y ces pendans , cette aigrette , et ce collier éblouissant , on remarquait encore moins la richesse que l'art et le goût de l'artiste ; cependant après avoir joui quelques années de ce frivole amusement de mon jeune amour-propre y je l'avais négligé. Depuis votre naissance , la qualité de mère ayant donné à mon caractère un peu plus de solidité , je ne me parais presque plus ; je vous les réservais , ma fille , ces diamans inutiles pour moi. Mais un jour en cherchant parmi mes bijoux , une bague qu'Onval me demandait pour en faire monter une pareille y disait-il y je remuai l'écrin de ma parure , je le sentis léger ; je l'ouvris ; je le trouvai vide. Me voilà effrayée, comme vous pouvez croire. Un vol pareil était bien fait pour me troubler. Je n'en dis rien dans ma maison ; mais j'en étais dans une peine extrême ; et incertaine si je devais ou me hâter ou différer d'en inquiéter votre père y je consultai Onval sur la conduite que j'avais à tenir.
Non y me dit-il , ne lui en parlez point : il serait inutilement affligé ; il ferait du bruit ; et le bruit gâte tout dans de pareilles aventures. A moins que le voleur n'ait eu la précaution de démonter vos diamans , on les retrouvera. La police a des yeux de lynx; je me charge du soin d'éclairer ses recherches. Je lui donnai tous les détails dont la police avait besoin pour reconnaître ma parure ; et je me reposai sur lui.
Le lendemain il arriva d'un air riant. Bonne nouvelle ! me ditil; vos diamans sont retrouvés. Mon premier mouvement fîit celui de la joie. Je n'avais pas dormi de la nuit , ne doutant pas que le voleur ne fÂt chez moi , et n'osant soupçonner personne. Ah ! m'écriai-je y apprenez-moi bien vite en quelles mains on les a retrouvés. C'est là, s'il vous plaît, me dit -il, ce que vous ne saurez jamais. Ce serait inutilement vous affliger que de vous l'apprendre ; et peut-être , après tout , le crime n'estril pas aussi grand que vous le croiriez. Qu'il vous suffise d'être assurçç dç l^s ravoir
534 CONGES MORAUX.
incessamment ; c'est là Tessentiel. £h ! non , monsieur, lai ce ne Test pas. J*ai Tesprit tourmenté de soupçons et d'i tudes ; et jusqu'à ce que le voleur me soit connu, ]e le voir dans tout ce qui m'approche. Non , me dit-il toujonn souriant, le voleur n'est pas dangereux ; et il est en état de tiiuer son larcin , je vous en réponds. J'insistai ; il céda. Je donc, me dit -il , vous calmer l'imagination. Mais donnesvotre parole que le secret de cette aventure sera inviolableo» renfermé entre vous et moi. Ces mots jetèrent dans mon âme «aae lueur spudaine. Monsieur , Qe que vous. dites là y et le ton vous'me le dites me fait penser à mon mari. £st^<:e lui qak a mes diamans.? Qu'en art41 &it? Yous pouves m'en iitstmire ; je n'en ferai aucune plainte. Il a peut-^tre &it an. jeu qiifilqae pcrtr considérable. En pareil cas , rien n'est plus juste <pie de s-aider de ce qu'on a; et mes diamans étaient à lui. Non , vous n'y êles pas , me dit-il ; mon ami est tpcf sage pour jouer un jen fpâ le réduise à de pareils expédions. Vos diamans n^ sont point venévs, et ils ne sont point mis en gage. Il en £aii, je crois , un nsage ph» pardonnable. Du reste , j'ai pu me trooiper ; et ce que j'exige de vous , c'est de voir par vos jeux si je ne me suis point méprû. Après cela, vous êtes sage ; et vous ne ferez point un crime de ce qui n'est , peut-être , qu'une légèreté , nn caprice , nne fantaisie, que sais*je ? un moment d'intérêt et d'enthousiasme pour un jemie et rare talent.
Je me sentis, à ces paroles, le coeur flétri, le sang glacé, la voix éteinte ; mais je renfermai ma douleur ; et d'un air oalme qu'il me (ut possible de l'affecter : Gomment , lui dis-j rifierairje par mes yeux ce que vous me dites ? Bien de pins aisé, reprit-il : oe fiit hier qne Mélanie débuta dans un rôle qui exige nne grande parure; elle était rayennante dé diamma; tont le public en fut frappé ; et moi , sur les indices que vous xn'avies donnés , je crus , je vous l'avoue , reconnaître votre dépouille. Demain elle jouera le même rôle ; ailes l'y voir sans vous montrer. Mais encore une fois , belle et sensible Hortense, mône tfm vous être assurée de la faiblesse de mon ami , ne hii en témoignes rien. Les éclaircissemens troubleraient sans retour le repos de votre maison , et empoisonneraient votre vie. Groyes-en un ami sinoère , la douceur , l'indulgence , la dissimulation dès torts qâ'i» mari peut avoir , sont les premières qualités d'une femme-: quanj le reproche est juste , loin de guàrir la plaie , il ne fait que l'eavenimer.
Yervanne avait parlé souvent de cette Mélanie devant moi , sans ménagement , comme d'une jeune et jolie actrice qui consolerait le théâtre ^ disait-il , de la vieillesse d'une GaussBi ; c^
propos n'étaient pas effacés de mon souvenir ; mais, quoique toutes les apparences fussent d'accord , je ne pouvais me persuader qu'Hun homme à qui j'avais connu tant de délicatesse eût voulu s'avilir à ses propres yeux , jusqu'à me dérober mes diamans pour les donner à une actrice. Je passai vingt«quatre heures dans les angoisses les plus cruelles. Il fallut ramasser le peu de force et de
courage qui me restait pour demander à madame de B une
place au fond de sa loge. Je m'y rendis.
Le tremblement avec lequel j'attendis qu'on levit la ^oile fut pareil à celui d'une victime qui attend le coup mortel. Mon saisis-* sèment redoubla jusqu'au moment oit parut Mélanie. Elle entra sur la scène; je la voyais de près; je reconnus mes diamans. Mes jeux à l'instant s'obscurcirent ; un frisson me saisit ; j'allais tomber en défaillance , je demandai à prendre l'air. On me mena hors de la salle y on appela mes gens , je montai en carrosse, et je re- Tins chez moi m'abandonner à ma douleur. Ce qui achevait de m'accabler, c'était d'avoir vu votre père, les yeux fixés sur la nouvelle actrice , et l'air ému de tous les sentimens que son rôle exprimait, l'applaudir avec des transports d'ivresse et de ravissement.
Seule, au fond de mon cabinet, à demi renversée sur une chaise longue , dans le désordre du désespoir : c'en est fait , me disais-je , le cœur de mon mari est perdu pour moi sans retour. Le cruel ! comme il m'a trompée ! et à quel vil prix il a mis l'estime de lui-même , mon repos et notre bonheur !
Comme j'étais ainsi abîmée dans des réflexions déchirantes , Onval arrive, il entre , il me voit toute en pleurs, pâle , éperdue , échevelée. O dieu ! s'écria<-t-il, qu'ai-je fait? et dans quel état mon imprudence vous a mise ! Pardon, madame, et mille fois pardon de tout le chagrin qu'elle vous cause. J'en suis moi-même an désespoir.
Aces mots, et de l'air d'un honmie désolé, il s'était jeté sur mes mains , qu'il pressait de ses lèvres avec mille sanglots. Ah ! l'étais loin d'imaginer dans sa compassion rien qui pût Hesser la décence, l^ais celui qui seul m'occupait dans ce moment , votre père entre tout à coup, et croyant surprendre son perfide ami dans mes bras : Traître, dit-il , en courant sur lui l'épée à la main ^ nvoilà donc pourquoi tu me quittais ! Ya-rt^n , puisque tu es sans défense ; va-t-en , ton lâche cœur est trop indigne de mes coups. Va périr de la main de quelque infâme conune toi, Onval voulut parler. Sors, reprit mon mari, cesse de souiller ma maison. Et vous, madame , me ditr-il, avec une amertume qui a passé dans mon âme et qui Ta dévorée , est-ce donc là cette pâmoison qui vous a fait quitter si subitement le spectacle ?
Indignée de cette insulte, j'allais répondre et^ l'accabler ; il nç
m'en donna pas le temps. Allez, madame , me dit-il, la sied mal au désordre oii vous êtes. Dans dix minutes vos chevant seront mis. Allez vous mettre décemment pour vous rendre cka votre mëre ; c'est dans ses bras qu'il faut désormais vous caclier. Une femme |>lus courageuse et plus raisonnable que moi ' restée cbez elle , et l'y aurait attendu , elle aurait dévoré première injure, et avec le sang-froid de l'innocence , elle obtenu le moment de se faire entendre. Mais j'étais faible et je ne sentis que mon outrage , et je ne vis que le contraste de nuw Tionneur calomnié , et de l'indignité d'un bomme qui , après Wavoir trahie , osait me condamner sur une légère apparence , sans me donner le temps de me justifier. Je me retirai chez ma mère, résolue à ne jamais revoir Tinhumain , l'infidèle qui me éésbo' norait.
Ma mère , après m'avoir entendue , voulut me résoudre à lai écrire. Moi , lui dis-je , descendre à des explications auxquelles 0 ne croirait pas ! Moi recourir après l'estime d'un cœur indigne de la mienne ! Non , ma mère , puisque six ans d'une conduite irréprochable n'ont pas même obtenu de lui qu'il ait douté si j'étais criminelle, rien ne lui ferait croire que je ne le suis point. Il s'est accoutumé à voir dans ses sociétés des âmes viles et corrompues , il me suppose leur bassesse , et capable lui-même des plus infimes procédés, il me juge d'après son cœur. Qu'il le donne son cœur à une Mélanie. Il est aussi indigne de mes regrets que les vains ornemens dont il m'a dépouillée pour les prostituer. Ma mère aurait voulu m'adoucir ; je fus inflexible. Elle lui écrivit cependant. Mais j'obtins que dans cette lettre elle s'en tint à lui assurer que j'étais sans reproche, et à lui dire qu'en lui abandonnant mon bien , je ne demandais que ma fille.
Dans sa réponse il passa sous silence ce qu'il pensait de moi : silence plus cruel et plus injurieux que ses injures mêmes ! et en me refusant ma fille , il ne me rendit que mon bien. Ainsi , ma chère enfant , se consomma notre rupture.
J'ai voulu que dans l'Âge oii vous serez instruite de mon mal- Iieur , la cause vous en fût connue. Ne faites pas à votre mère, et à votre mère expirante, l'injure de penser qu'elle vous en impose. Si j'avais eu les torts dont je suis accusée , j'en aurais gémi en silence, ou j'en déposerais dans votre sein l'aveu avec le repentir. Mais le vrai tort dont je m'accuse , et dont je veux vous préserver , ce fut cette légèreté , cette confiance imprudente et présomptueuse qui , comptant sur le témoignage que je me rendais à moi-même , croyait n'avoir plus rien à ménager ; c'est là ce qui a séduit et perdu votre mère. Je volis l'ai dit , j'ai passé ma jeunesse à écouter les vœux et à recevoir les hommages d'une foule
de sédncteurs , et j'ai prétendu que jams^s on ne m'accuserait d'à- Toir été séduite. Aussi flattée de plaire , aussi vaine que celles qui finissaient par être faibles , j'ai voulu seule être réputée exempte de faiblesse 9 infaillible et hors de péril au milieu des écueils dont je m'environnais. De l'estime de mon mari je me suis fait un droit k sa confiance inaltérable. Lors méme^ que les apparences ont été le plus contre moi, j'ai dédaigné de les détruire, et je lui ai fait un crime d'y avoir été trompé. Voilà , ma fille , les erreurs de ma vie. Je n'ai pu vous dissimuler le premier tort'de votre père ; mais c'est encore à moi que vous devez l'attribuer. Si j'eusse été moins dissipée , si plus uniquement occupée k lui plaire, je n'eusse pas laissé à ses désirs le temps d'errer à l'aventure , hélas ! jamais peut-être n'eùt-il aimé que moi. Profitez de mes fautes , et oubliez la sienne ; aimez-le autant que sHl m'avait toujours aimée , et lorsque vous serez épouse et mëre , souvenez-vous que par une étemelle loi de la nature , la gloire, le repos et le bonheur d'une femme sont inséparables de ses devoirs.
On peut s'imaginer quelle impression fit sur Vime de Yenranne la lecture de cet écrit. Désolé d'avoir méconnu cotte âme vertueuse et pure , accablé du regret d'avoir empoisonné et abrégé ses jours ; soulagé cependant comme d'un poids horrible du reproche qu'il lui avait fait , impatient d'en aller expier le crime à ses genoux , et demandant au ciel de la revoir au moins avant sa mort , dont il était la cause, il baisa mille fois les traits de cette main qui faisait à son cœur tant de nouvelles plaies, mais qui en guérissait une bien plus cruelle encore. Et parmi tous ces mouvemens , de quelle indignation son âme ne (îit-elle pas soulevé^ , lorsque dans le récit d'Hortense , il découvrit toute la noirceur et toute la scélératesse du fourbe et du perfide Onval ! Ah ! dit-il , c'est donc moi que le ciel a vengé en le faisant mourir en lâche et en infâme ! Il passa la nuit à frémir , à pleurer , à demander à Dieu le temps de réparer ses injustices; et le lendemain , avec sa fille, il prit la poste pour Livemon. .
La surprise et la joie de la mëre d'£U>rtense furent extrêmes , lorsqu'elle apprit qne Sydonie amenait son përe avec elle. Mais en Tenant au-devant de lui , elle le supplia de vouloir bien ménager la malade, et de lui donner k ellenoiême quelques momens pout' la disposer à le voir; car une émotion si soudaine aurait pu la faire expirer.
Ah ! ma mère, lui dit Hortense, lorsque par degrés elle apprit que son mari venait d'arriver , je suis plus mal que je ne croyais ! Qu'il vienne donc recevoir mes adieux , et me pardonner les châtias dont j'ai empoisonné sa vie.
Le premier mouvement de Vervanne , en paraissant devant sa a. 35
feomié , fat de se jeter lor ses mains , de les baigner de larmes , cl de loi demander pardon.
Voua êtes bien généreux , lui dit-elle , arec nn regard attendri , puisqu'en me croyant criminelle , vons.... —Non, je ne le crois plus , non , je n'ai jamais dû le croire; mon estime pour tous deraiil. mieux résister à des apparences trompeuses. Mais enfiii tout m*c9f éclairci. J'ai fait une infidélité à ma fille, j'ai ouvert sa cassette ^ j'ai lu , et je n'ai plus été déchiré que de mes remords. Mais remords ne m'accusent pas de la honteuse infidélité dont m'aves jugez conpable. Croyex , Hortenae , à la bonne foi d'an homm.e dont le cœnr doit vous être connu. Dès que vous aurex en la forcé de l'entendre , vous le trouviez innocent et digne encore de votre amour.
Ce peu de mots caos^rent à sa femme nne émotion si profonde et des sanglots de joie et de tendresse si violens, si convulsift, que l'pn crut voir tous les^fréles liéns'de son âmè se briser k la fois. Cette crise fiit son salut. L'abcès qui était le foyer de son mal , en per^ çant tout à coup , s'épancha de son sein ; et lorsqu'dle revint de révmouissement oii elle était tombée , elle crut renaître k la vie. Les transports de la joie, k cette espèce de miracle, éclatèrent dans le château ; il ne retentissait que d'actions de grâces et de v.o^x portés jusqu'au ciel. Les^ soins de Tamour d'une noière , ceux d'une fille et d'an époux se réunirent pour achever ce prodige de la nature ; l'art y joignit tons aes moyens , et daàs peii de temps la malade fut en pleine convalescence.
Alors avec nne dooceùr charmante a Vous m'avez donc toujours aimée, dit-elle à s<m époux ? Cest k cette persuasion délicieuse qu'est attaché pour moi le plaisir de revivre.
Vous en allez juger, lui répondit Ylrvanne en lui montrant l'écrin ou étaient enfermés ses diamans. La voOà cette panue un moment profanée , sans avoir cessé d'être k vous. EcoutesHotoî Ijpanquillement et en silence ; car ce n'est plus k foias , mais k celle bonne et digne mère que je m'en vais parler. •
Il fut un temps , vons le savez , madame , oii le hixe des diamans était un objet de déoence ; ce temps ne fut pas long ; et bien* tôt l'avilissement de la plu& riche des parures en dégoàta les hoa» nétes femmes. Dès la troisième année de notre mariage , Hortense y renonça ; ses diamans furent oubliés et enfermés dans cet écris.
La maladie du bel-esprit , épidémique dans ce temps-là , m'avait gagné mw-même. J'étais d'une sobriété qui croyait préside^ à la Utlératuffe. Le théâtre surtout semblait être notre domaine; nous étions les conseils , les patrcms des acteurs ; mais la faveur la plus marquée était réservée aux actrices ; et plus d'un , parmi noua , Ijeur rendait des soins assidus. Je ne fus jamais de ce
ombre ; jeune époux d*ane femme aimable» et encore plusjemn» ue moi , je n'avais , grâce au ciel , aucune envie de lui être ii^ idële. Mon goût pour le théâtre était mop seul attrait. L'un de los connaisseurs, le chevalier d'Onval, avait tant fait par ses fOuplesses qu'il s'était lié avec moi de ce qu'on appelle amitié. Il ivait de Tesprit , du goàt , de la culture ; et une o^pëce de philosophie qu'il affichait j m'ayant persuadé qu'avec une pointe de l^alanterie et de libertinage y il ne laissait pas d'avoir encore un fonds d'honnêteté , je m'étais pris 4aas ses filets. Il venait che« moi fréquemment ; et comme il ne me semblait pas plus empressé auprès de ma femme que ne le permet la bienséance , je ne me défiais point de lui. J'étais plus loin encore de me défier d'elle. Mais quel piège le fourbe osa nous tendre à tous les deux !
Dans l'un de ces soupers oii notre cercle df amateurs daignait admettre les talens , une actrice des plus célèbres amena et recommanda une jeune et belle aspirante dont le début était annoncé « Cette jeune personne s'appelait MélaAie. £lle devait débutep dans un rôle oh le costume exigeait , disait-on , une parure de diapiaos ; elle n'en avait pas eucore ; .elle en était humiliée. Ceux de âon amie étaient connus ; elle ne voulait pas qu'on dît que sa parure fftt empruntée»
Cette délicatesse est noUe , lui dit k demi-voix le chevidiei' d'Onval ; mais si un ami vous faisait le plaisir de vous prêter des
diamans qu'on n'eût pas vus sur le théâtre ? Assurément, dit
Mélanie , j'en serais trës-reconnaissante. Marquis , me dit néglige<nment le chevalier ,. tu peux lui faire ce plaisir-là : ceux de ta femme sont oubliés dans un écrin ; et sans qu'elle s'eil aperçoive ^ il est aisé de les lui dérober pour cinq à six jours seulement. Je réponds , moi , que Mélanie en aura ^tin , et qu'ils seront fidèle* ment rendus. J'eas la faiblesse d'y consentir ; j'eus le tort bien pMis grave encore d'en faire mystère à ma fenune. De là tous les malheurs dont nous avons été les deux innocentes victimes.
Vous savec quelle in^pression fit sur l'âme d'Hortense la vue de ses diamans ; vous saves avec queUe. adresse le fourbe lui avait préparé. ce coup de théâtre accablant. Il l'observait; il la vit sortir du spectacle ; il me quitta pour venir la séduire , en feignant de la consoler. L'évanouissement d'une femme dans une loge avait fait du bruit , je l'entendis nommer autour 4e moi , je quittai le spectacle , et j'arrivai chez moi avec l'inquiétude de l'amour le {Âas tendre. Juges de la révolution qui se fit dans mtm âme en entrant dans son cabinet. ,
O Dieu ! quel tissu de noirceurs , s'écrie Hortense , et quel horrible caractère vous venez de me dévoiler ! J • ensuis vengé , reprît Yervanne. Connu pour un aventurier , rebuté, mécontent de Ta-
^o CONTES MORAUX.
tre , 9011 insolence a provoque le châtiment qu'il méritait ; il f^s subi en lâche ; et il est mort comme il devait mourir.
Mais nous, Hortense , que de peines nous auraient épargnées k tons les deux quelques mots d'éclaircissement ! Non , sans la pleine intimité d'une confiance qui n'admet aucune espèce de réticence , il n'y a jamais d'estime inaltérable pour les cœurs même les plos unis. L'inquiétude , le soupçon couve et germe dans le silencre ; si la plainte difiere de s'exhaler , elle s'aigrit; il faut couper racine aux mésintelligences du moment qu'elles naissent , et l'on a en raison de dire qiie le soleil ne doit jamais laisser en se conchanC de nuage entre deux époux.
J'espère , mon ami , lui dit Hortense en lui tendant la main , que vous serez fidèle à une si sage maxime t moi , je promets de Fobserver jusques à mon dernier soupir.
Oous le beau ciel de la Touraine , dans ces plaines riantes oit le Cher promène ses eaux , un loyal gentilhomme , un ancien militaire y veuf et père d'un fils unique , Yaranzai , retiré du monde , jouissait dans sa solitude des seuls biens dignes de payer d'honorables et longs travaux. Assez riche pour se donner les plai^ •îrs de la bienfaisance , considéré , chéri de tout son voisinage , ' il présidait à la culture de ses champs et de ses jardins ; il faisait son occupation la plus sérieuse et la plus assidue de l'éducation de son fils; et pour lui rendre ses études plus faciles, plus attrayantes y il prenait soin lui-même de lui en frayer la route et de la lui semer de fleurs. Raimond (c'était le nom du fils) avait seise ans. Déjà fortifié par de$ exercices pénibles , aa taille, sa figure , son caractère mâle et la trempe de son esprit qui répondait à celle de son âme , tout donnait de lui les plus belles , les plus solides espérances ; il était l'ami de son père , et son père était son juni « sans que ni d'un coté la plus docile obéissance , ni de l'autre l'autorité la plus absolue et la plus révérée , altérât les douceurs de leur intimité. Une tendresse mutuelle conciliait , accordait tout , «t semblait tout égaliser.
De l'autre cAté de la Loire , sur les bords de la Cise , madame de Blosel et Adèle sa fille étaient un autre exemple de cette union tendre qui de deux âmes n'en font qu'une. La continuelle habitude de commander avec douceur , d'obéir avec complaisance , avait si bien lainiliarifé le devoir avec le penchant et le respect
LES RIVAUX D'EUX-MEMES. 54i
avec l'amour , que ce ne semblftit être .qu'une même sentiment , comme une même volontés
Adèle avait k peine ses treize ans aocom|>lis ; mais rëducàtipn y sans rien hâter c. elle , ne laissait pas ^'avoir un peu ievajacé l'âge. Ce n'étaient point les fruits précoces de l'esprit et de la raison , mais c'en était déjà la fleur : celle de sa beauté y sans être épanouie , brillait d'un éclat ravissant.
De tels voisins étaient bien £aits pour se> connaître ; mais ils Tivaient si retirés y si contens de leur solitude , qu'il fallut que le sort se mêlât de les rapprocher.
Yaranzai dînait quelquefois chez l'intendant de la province , homme d'un esprit sage , d'un commerce facile y et qui , dans les fonctions de sa place, avait pour principe , qu'on fait toujours respecter assez l'autorité qu'on fait chérir. Madame de Blosel, bien digne de goûter et d'apprécier un tel homme y Fallait ^oir aussi quelquefois.
Ce fut chez lui que s'étant rencontrés , les deux voisins se pri* i^t d'amitié l'un pour l'autre. Il est aisé de croire que cette sympathie commença par des entretiens sur l'article de leurs en- Éins y et. sur les soins qu'ils se donnaient tous deux , avec tant de plaisir, pour les former et les instruire: Lorsque de bons parens se rencontrent ensemble , et que mutuellement ils ont la complaisance de laisser parler leur tendresse sur L'unique objet qui les touche y un tel sujet ne tarit point ; et èfths l'avoir épuisé y on se regrette ; on a besoin de se revoir pour l'épuiser encore. '
Sésalve , l'homme aimable dont je vous ai parlé , flatté que c'eût été chez lui qu'ils eussent lié connaissances, mit de l'onpressement à les y attirer ; et chaque nouvelle entrevue ajoutait à leur liaison plus d'intérêt encore et plus de cordiaHté.
Madame y dit un jour le bon père à la bonn^ mëre , avec quelque réserve et quelque modestie que vous parliez de votre fille , je vois cependant qu'elle est belle y pleine d'esprit, d'un naturel heureux ; et que , formée sur scm modèle, le caractère de cette enCant achèvera d'en faire une femme accomplie. De mon c6té , j'avoue que fe n'oserais dire de mon fils tout le bien que j'en pense et que j'en espère. Leur âge et leur état sont d'aiUenrs assortis , leu^s fortunes le sont assez ; pourquoi ne nous accorderions-nous pas à les destiner l'un à l'autre ?
. Monsieur , lui répondit madame de Blosel , je vais vous paraître fantasque et peut-être un peu romanesque ; mais d'abord je i^e veux dimner pour époux à ma fille qu'un homme qui lui plaise; en second lieu , je veux qu'elle l'aime sans l'avoir vu ; enfiù je veux aussi que sans la voir il la préfère k tout ce qu'il aura vu de plus beau dans le monde; c'est là, je crois ^ le seul n^oyen de s'assurer
S4a , CONTES MORAUX.
àSxùt indhiation chif abW. Bien n'est si séduiêcnt et si trompecir que la beauté. Dès que l'œil est charmé, le cœur est pris , ouplatoC' il croit rétre. Surtout k Fàge de votre fils , des qu'on voit une jolie femme , et qu'on se sent pour elle ce dé»r qu'on appelle amour , on se persuade bien vite qu'elle est bonne , sensible , aimante , qu'elle sena sage et fidèle. Gomttient, dans ce joli corset , soos œ joli chapeau de fleurs y pahni tant de charmes naissans , ne Iroa- Verait-on "pas un cœdr sincère et tendre , un esprit juste et rai— soQnable , plein d'agrément et de douceur ? Telle est le plus sou— vent l'illusion de la jeunesse , et cet enchantement qu'a tant de jfois détruit un an , un mois de mariage. Eh bien ! monsieur , îff en est de même de notre cdté, et avec plus de danger encore; car pins le cœur est simple , innocent , ingénu , et plus il estfaole aux yeux de le tromper. Entre ma fiUe et le jeune homme que je ehoiâifai àson gré / je ne veux dbnc rien qui en impose ni k l'un ni à l'autre ; et avant de se voir, je veux que leurs esprits , leurs goéts, leurs caractères se soient pressentis et connus. Notre position est favorable à cette ^renve : nos enfans ne se sont point vu$ ; Adèle ne sait pdint si Raîmond est au monde. Assurément, dit Varansai ,-Haimond nesait pas davantage s'il j a dans le monde une Adèle; je me suis bien gardé jusqu'à présent d'attacher sa pensée k un pareil objet. La Loire est donc entre eux un Océan , reprit liiadame de Blosel ; et il ne s'agit plus que de nous bien assurer de nous-mêmes. Je votis demande votre parole, et je vous engage la mienne , qn'aucun indice ne laissera connaître k nos énfanâ'leut nom ni leur naissance , et qu'ils n'auront aucun mojen de se commiiniquer ni de s'écrire k notre insu. Ils prendront des noms fàbnleux. Ma 811e signera CamiOe , votre fils Hippoijte , si vous voulez. Ce n'est pas tout; voici l'article essentiel. Des deux côtés les lettres' passeront sousilos yeut sans que personne , que BOUS deux, soit de la confidence , ni se mêle de l'entremise ; et sur l'article de^ bienséances , nous eil serons , vous et moi , les censeurs « Mais ce seul article excepté , il faut nous jurer l'un à l'autre de^ n'y pas altéi^er un mot. Il faut que leur esprit et leur âme s'y laisse voir dans toute la candeur et l'ingénuité de leur âge. Monsieur , point de faiblesse , point d'infidélité sur ce point-lâ , je vous en prie ; j'y serai délicate et sévère jusqu'au scrupule , et je compte de même sur votre bonne foi. Oh! \é vous la promeb, dit^ilfdahsla plus exacte rigueur. Seulement , reprit<-ene, s'ils laissaient échapper quelque trait qui leur décelât qui nous sommes, ou bien s'il leur prenait envie , comme il est assez naturel , de se com.muniquer leurs portraits dans leurs lettres , nous supprimerions celles-là. Voyez , monsieur , si la conduite de ce petit romaii^Yotis {ilait et vous convient autant qu'à moi. Nous avî*
etons dans la suite aa moyen d'en amener le dënouement.
Je ne vous dissimule point , madame, répondit Yaransai , qu'en
■endant mon fils invisible , je crois lui dérober un bien grand
uvautage ; car enfin , puisqu'il faut le dire y il est beau y leste et
fait a peindre. £h ! monsieur , répliqua madame de Blosel >
croyez-vous que ma fille ne soit pas )oUe et bien faite » et que je
ne \a prive d'aucun de ses attraits en la tenant oontme Toilée ?
Mais je vous ai dit mes raisons. — - Oui, tnadame , elle! sont très*
bonnes , et j'y cède sans résistance. Dès demain donc l'invisible
Hippolyte adressera son premier honunage à cette invisibte
Camille , qui ne sera , je le prévois , que trop sûmahle encore et
trop séduisante pour lui.
Raimond , dit Yaranzai à son fils en le revoyant , ta te plains quelquefois de la solitude oU nous vivons ; et par malbeur , jusqu'au moment oii je te lancerai dans la carrière de la gloire , ma situation ne me permet pas de te produire dans le monde. Je sens bien que la chasse , l'équitation, Iç maniement des armes , tous lès exercices du corps sont peu intéressans pour une âme }^ne et sensible ; et que ton goût pour les mathématiques, ponr ie'génieet le dessin , doit se refroidir quelquefois. La gloire ^ qni dé près inspire tant d'ardeur lorsqu'on la voit sous les drapeau^ et à la tAle a une armée en bataille , n'a pas le même attrait lorsqu'on ne l'aperçoit qu'éloignée, incertaine et du fo^dd'u» obscur repos. Quant aux lectures que nous faisons ensettiblé , je ne m'étonne pas qu'en avançant en âge tu n'en sois plus aussi péssiimnément épris; je sais même la cause de ton inquiétude et de l'ennui dont tu te plains; mais je crois avoir découvert le moyen de les dissiper. J'ai pour amie | dans la province, une veuve riche' et bien née , qui , n'ayant-qu'une fille unique et un peu plus jeune que toi , l'élève avec le plus grand soin. Je ne te dirai point si elle est belle ou jolie ; seulement je sais qu'elle est Inen ; et pour les qualités de l'esprit et de l'âme , elle laisse tout espérer. Mais il ne tient qu'à toi d'en savoir davantage ; cair sa mère veut bieil pi^rmetlre que, pour vous former l'un et l'autre dans l'apt d^écrire avec grâce et décence , vous soyez en relation. Cest un amusement que je t'ai ménagé.
Raimond , en entendant ces mots, se sentit tressaillir le cœurv »— Et quel âge a--t-4slle, mon père? — £Ue a treise ans : elle en aura dix-sept accomplis quand tu en auras vingt.*— Et vous croyes qu'elle est jolie? — Je ne db pas cela : ce mot de vanité n'est point
qu en convient* -«- €'est dire aussi que dans les yeux, dans la bouche ,
dans les traits , elle n'a rien que d'agréable. -^ Oh non , rien déplaisant , je le crois. — Une mëre est modeste en parlant de fille y et si , par exemple y elle-même elle a de la beaaté , elle dira pas , ma fille me ressemble. — Pour la mëre , je puis te &v qu'elle est.... — Belle encore , n'est-ce pas ? Eh bien , sa fille est son portrait , j'en suis s&r.- Puisqu'elle convient des agrémeas de l'âme et de l'esprit , c'est convenir de ceux de la figure et dn langage. Cest surtout faire entendre qu'elle a dans la physionomie beaucoup de sensibilité , beaucoup de finesse et de grâce ^ car la physionomie , et surtout le regard , est l'expression fidèle de l'esprit et de l'âme. —Tu sais déjà , mon fils , tout cela mieux que moi ; car tu la vois dans ta pensée , et moi je ne f ai jamais vue.— Son nom ? — Cainille. — Oh ! ce nom-là n'est certainement pas celui de la laideur. Et son nom de famille ? — Tu le sauras un jpur. Quant à présent , qu'il te suffise d'être assuré qu'elle a de la naissance et la meâleure éducation.^- Eh quoi y mon père ! je lui écrirai aans savoir qui elle est, où elle est , quelle est sa famille ? — Oui , ce n'est qu'à travers le voile du mystère que sa mëre veut bien permettre que vous soyez en relation. Vos lettres passeront sous nos yeux , par nos mains ; et toi , sous le nom d'Hippolyte, tu lui seras inconnu de même, sans qu'il te soit permis de glisser dans tes lettres aucun signe qui te décelé : bien entends .qu'elle , de son cdté , observera la même loi. — Mais , mon père, ceci n'est donc qu'un jeu d'enfans? — ^Pourquoi? Si avec le temps, et à l'âge ou sa mëre et moi nous croirons pouvoir faire cesser entre vous l'anonyme , vous avez pris assez de goàt et d'inclination l'un pour l'autre , ce jeu d'enfans pourra fort bien devenir se- .rieux, et telle est notre intention. Mais nous ne voulons pas que ce soit par les yeux que votre inclination commence ; car les yeux sont des séducteurs qui en ont trompé mille avant vous , entendstu bien ? Voilà le vrai mot de l'énigme. Oui , mon përe , j'entends , dit Raimond d'un air triste ; rien n'est plus sage , assurément ! Mats au moins , sans indiscrétion , ne puis-je pas vous demander si elle est brune ou blonde? — En vérité , je n'en sais rien . lui répondit son përe ; et si je le savais , il ne me serait pas permis de te le dire ; car sur tous ces détails nous nous sonmies promis , sa mëre et moi, un silence religieux. — A la bonne heure , j'en serai quitte pour donner à Camille l'éclat des blondes et le piquant des bruines : ce sera le moyen de ne pas m'y tromper.
Je yous laisse à penser quel peintre ce dut être que l'imagination d'un solitaire de seize ans. Dans une seule nuit, le portrait de Camille fut esquissé de vingt maniëres ; et c'était toujours le plus beau qu'il trouvait le plus ressemblant. A son réveil , il s'empressa de lui écrire ; et sa lettre se ressentit
de la vivacité des rêves dont il était encore ëmu. Son père en sou* riant la lut, la déchira , et lui donna quelques leçons sur les coi^ venantes du style , lui dit de tempérer le sien , et lui recommanda de bien se souvenir qu'il écrivait à l'innocence même. Le jeune homme , avec bien de la peine 9 se modéra dans ses expressions ; et il écrivit en ces mots :
Mademoiselle,
M Lorsqu'un jeune sauvage , qui comme moi s'appelait Hippo* ]jte, eut atteint l'âge de seize ans , la solitude qu'il avait tant aimée , la chasse dont il avait fait son unique jjaisir , les bois oit il était heureux , son arc , ses javelots qu'il maniait avec adresse , ses chevaux qu'il avait domptés et qu'il avait rendus dociles à sa voix, commencèrent à l'ennuyer. G>mme lui je suis parvenu à ma seiliëme année , comme lui je m'ennuie , et des amusemens qui re^ semblent aux siens n'ont plus pour moi le même attrait.
» Tout l'amour d'un bon përe , tous les soins qu'il se donne de varier pour moi le cercle de la vie que nous menons à la cam** pagne , mes études , mes exercices , mes délassemens , rien n'a pu me sauver de je ne sais quelle inquiète et pénible langueur qui m'est venu saisir. Le plus doux intérêt de mes occupations , celui de rendre mon përe heureux, et de mériter son estime en répondant à son amour , n'a pu lui-même remplir le vide qui s'est fait dans mon âme. Mon përe l'a senti : il a su qu'il y avait an monde un objet digne de m'inspirer un autre genre d'émulation; il a prévu , mademoiselle , que le désir de me rendre estimable et louable à vos yeux , ranimerait tout mon courage ; il a pensé que s'il m'était permis de vous parler, au moins par lettres , de ma situation , elle en serait plus douce ; de mes devoirs , de mes études, le goût qui m'y attache , en deviendrait plus vif. Il a sollicité pour moi , et il a obtenu de votre aimable mëre la permission de vous écrire , avec la flatteuse espérance que vous daigneriez me répondre. Hélas ! je ne vous devrai point une faveur si précieuse : vous ne ferez qu'obéir , je le sais. Mais si vous commencez par obéir sans peine , et si avec le temps j'obtiens que cette obéissance soit pour vous un amusement , je n'oserais dire un plaisir, je serai encore bien heureux. »
HiPPOLTTE.
La réponse se fit attendre comme si elle était venue de bien loin. Raimond brûlait d'impatience de la voir arriver ; enfi]\ elle arriva.
« Je savais , monsieur , que ma mëre vons avait permis de m'écrire , lui répondit Adële ; mais j'attendais de vous la lettre que l'on écrit à un enfant ; et au lieu d'un léger et simple badi-
nage , c'est le ton le plus. sérieux ! Vous ne saTez donc |ias qi n'ai que treUe ans ? On dit que tous en avec seize. Mais à ans est-on déjà si vieux i pour être si laélancolique? Yoos inc< l'exemple de je ne sais quel Hippoljrte, qui à cet %e-4i n'i plus de plaisir à rien. Je tous plains de lui resseaibler. Biais quoi lui ressemblez-vous ? Je vis aussi à la campagne > et seule avec maman; mais j'y Tis sans ennui et sans inquirfiMJr Tous mes momens sont pleins; je sais les Tarier. Ce que je £ais^ ou m'occupe ou m'amuse. Je lis , je peins , je chante , je cultive mes fleurs, j'ai soin de mes oiseaux, qui chantent gaiement moi ; je travaille auprès de ma mère , et ce travail est em un amusement. Nos promenades sont pour moi des galeries de tableaux que nous présente la natnre , et maman m'apprend è îouir de leur riche variété. En nous promenant nous causons, nous raisonnons sur nos lectures. Maman a la bonté de me laisser en. dire mon sentin^ent et ma pensée : si je dis bien , elle sourît; c'est le signe de son suffrage t s'il m'échappe quelque ineptie , elle m'en fait apercevoir , et nous en rions toutes les deux. Au retour, je reprends mes livres ou ma harpe , et si je m'aperçois que ma» man soit rêveuse , je l'égaie en la caressant. , n Vous , monsieur , comment pouvez-vous être triste auprès d'un bon père ? Et lorsqu'il est content de vous , ne Yête&^raas pas de vous-même? Avez-vous besoin qu'un enfant ranime en vous le godt du travail , l'amour de l'étude, l'ambition de vous distinguer dans les talens de votre état ? En vérité , je suis tentée de croire qne vous avez voulu éprouver à quel point ma vanité serait crédule. Je n'en obéirai pas moins à ce devoir de bienséance que l'on me fait de vous répondre < Mais ayez la bonté, monsieur, de ne plus oublier mon âge , et de prendre avec mot le ton que doit TOUS inspirer l'aspect riant de la nature et l'aimable gaieté des champs. J'aime la pastorale , mais je n'aime point l'élégie. »
Camille.
B.aimond , un peu piqué du style de cette réponse , y r^Iiqna :
MadexoisellE)
« J'ai en treize ans oomme vous antrefeis , et je sais qu'à cet Ige on ne plaint guère ceux qui ont le malheur d'en aToir seize. Mais TOUS aurez Tous-méme un jour ce malheur-là. En attendant, je TOUS félicite de la sérénité répandue sur tos beaux jours. Vos occupations , TOS plaisirs se succèdent , comme les flots paisibles d'un ruisseau qui serpente et gazouille parmi les fleurs; une bonus mère est pour tous le monde ; dès qu'elle tous sourit Totre cœur est content. Tout cela fait bien votre éloge! Mais plus on est exempt des tribulations de la vie y plus il est beau d'y compatir. Daignes
donc plaindre un peu la situation d'un jeune homme , qui a connu ce repos délicieux que yoùs goûtes y mais qui Ta perdu. Vous êtes étonnée , belle Gamine , que dans la soUtude , mon émulation ait besoin d'être animée par l'espérance d'obtenir Totre estime, et TOUS aves la môdedtîe de tous croire encore un enfant. Et peur* quoi ne voules-TOus pas que des k présent , si je puis , )'accoutnme votre âme jeune et pure à prendre quelque intérêt k moi, à mes travaux , k mes succès, à ce que \e puis faire de louable, et, j'ose le dire, de recommàndable peut-être? Ab ! si j'étais bien sûr qu'à commencer dès l'âge le plus tendre , Camille eût la bonté de s'occuper de moi , de me souhaiter de la gloire , de me suivre des yeux dans la carrière 011 je dois entrer , qui sait ce que l'émula-* tion dont elle enflammerait mon coeur serait capable de produire ? Ayez pour moi de l'ambition , et tant qu'il vous plaira. Cette ambition sera la mienne , et je promets , sinon de la remplir , au moins d'j faire mon possible. Mais ne me perdes pas de vue; et que je puisse me flatter d'être sans cesse sous vos yeux. »
HlPPOLTTE.
La lettre de Raimond lui en attira une qui le combla de joie.
« Vous me donnes , monsieur, lui écrivit Adèle, un emploi qui doit me flatter, celui de votre surveillante, et je l'accepte avec plaisir. Le fils de Fami de ma mère peu^il ne pas m'iotéreseer? Plus il suivra de près l'exemple qu'il a devant lui , et pins je serai glorieuse qu'il veuille bien comatpter mon estime pour quelque chose. Je vous observerai , puisque vous 1« voulez ; et tout le bien qu'on me dira de vous me touchera sensiblement. Je vous préviens aussi que le mal que l'on m'en dirait ne me serait pas moins sensible. Je suis même asses fière pour n'être pas contente qu'on ne m'en dit que peu de bien ; et puisque vous donnes carrière k mon ambition , je n'exige pas moins de vous que d'être un homme considérable et distingué dans votre état. Mais , s'il vous plaît, la surveillance sera réciproque entre nous. J'aurai peut-être aussi besoin d'être animée par un peu d'émulation. Je suis, k mon tour , menacée d'avmr un jour seise ans. Peut-être qu'à cet âge je serai , comme vous , attaquée d'inquiétude , de tristesse , que sais->je ? de langueur, de mélancolie ; car on dit que le cœur humain est sujet à tant d'accidens! Alors, monsieur, si vous avez plus de gaieté que moi; plus d'ardeur et plus de courage, vous aurez la bonté de m'en communiquer un peu. En attendant , je puis avoir besoin d'être avertie de mes étourderies et de mes négligences. Ma mère est indulgente ; et je m'aperçois bien qu'elle daigne laisser aux ans bien de petits défauts à corriger en moi. Mais ce qu'elle ne me dit pas, elle peut quelquefois le faire en-
tendre à' son ami. Tâches adroitement d'être aossi de la dence ; et ne manquez pas de m'instruire des petits nuAs d'à vil qui lui auront échappé , afin qu'à son insu )'«n fasse mon profit y et que je lui ménage l'agréable surprise de voir que je; prends se» moi-même de perfectionner son ouvrage. Snrtont y ne me flatfi*» jamais; et commences par supprimer l'épithète de belle j qae yoos m'attribues sans savoir si elle me convient. Camille est pour tous invisible : vous ne saves donc pas si elle est beUe, jolie on laide ; et bien certainement ce ne sera pas elle qui vous ^ra ce qu'il en est. »
Camille.
« Ah ! ce qu'il en est , je le sais, lui répondit Raimond , ou da moins je cro^s le savoir. Mais vous voules que je l'ignore; eh bien y sage Cami'j > jpuisqu'il ne m'est permis que de vous donner œ nom-là , qL moins vous mérites si bien y apprenes donc le cfaaiir* gement prod ^ieux qu'a déjà fait dans mon esprit et dan&moa âme cet aimable et tendre intérêt que vous voules bien prendre à moi. Les vapeurs qui semblaient obscurcir ma pensée se sont évanouies^ le trouble de mes sens s'est aj^isé ; la vague iiiquiétude qm nr'a— gitait s'est dissipée ; le pénible tourment de ne savoir ce que je voulais a cessé ; mes vœux , mes sentimens ^ mes désirs et mes espérances ont trouvé un point de repos; mes rêveries , mes songes même ont pris quelque solidité. Mon përe avait beau dire , je ne voyais sur l'avenir qu'un immense brouillard ; le brouillard s'é* claircity j'y vois déjà poindre une étoile et puis encore une à coté. La gloire et vous , vous et la gloire , et pour l'amour de l'une et pour l'amoiir de l'autre, l'ardeur du travail , de l'étude , i'împa* tience de remplir , de passer votre ambition , voilà dès à présent ce qui m'occupe avec délices. J'avais lu dans mes livres qu'il n'y avait guère moins d'inconstance dans la Saiveur de l'opini^m que dans celle de la fortune ; et toutes les fois que j'y pensais je me sentais le cœur triste, languissant, refroidi : Maintenant me voilà ranimé , rempli de courage. Votre estime, belle* . • . Pard<m , j'ai voulu dire , sage Camille , votre estime sera pour moi une perspective brillante ; et lorsque vous m'approuveres je serai content de moi-même. Voilà du bonheur assuré. Mais vous qui','pour être accomplie , n'aves qu'à vous laisser aller à votre naturel, on tout au plus qu'à vous laisser conduire par les conseils de votre mère , quel besoin auries-vous de ma sincérité ? Ah ! ma sincérité vous semblek*a toujours complaisante et flatteuse ; car je n'aurai jamais que du bien à penser de vous. Non , votre aimable mère ne vous déguise rien qu'une partie de sa joie de l'heureux succès de ses soins. Le seul défaut qu'elle vous laisse est votre invisibilité^
i si )aittais tous tous en corrigez, fussiez-Tous laide , soyez bien Ire qae vous serez belle à mes yeux.
HiPPOLYTE.
Adèle répliqua i « Je sub bien aise de voir , monsieur , que Finjrét que maman permet que je prenne à ce qui vous touche luinge vos devoirs en plaisirs. C?est mon Âge qui communique au 5ire sa gaieté naturelle ; mais en échange , on dirait que le vôtre réte je ne sais quoi de sérieux au mien. L'idée que vous avez bien oulu me donner de moi-même m'a fait prendre k mes propries eux un air de dignité dont je rougis, et dont je devrais rire. Je ne regarde à nion miroir , et je me dis : Yoilà donc cette tété dont opinion , l'ettime aura de l'influence sur le caractère d'un homme [ni sera peutF-^tre un héros ! -Je 'm'imagine alors qu^ {e deviens aoi-méme une personne considérable; je me vois dar* Stre avenir, je participe k votre gloire , je m'admire dans tou Mt quevous aîtes de plus beau et de plus illustre ; et j'en aide l'or^teil plus que 'ous n'en aurez jamais. Maman, à qui je communique ce qui se Msse en moi , trouve que c'est rêver trop sérieusement pouir mon Ige ; mais elle m'avertit que dans ce sérieux il y a quelque grain le folie j et que mon imagination doit savoir mieux se modérer. [)e Totre cteé , je vous vois exagérer toutes les idées qu'on a pu rons donner de mîoi , me croire une merveille , et me bercer moinénie de toutes vos illusions. Si cela continue , il est possible , dit ma mère , que la tête nous tourne à tous les deux de bonne opinion , chacun de soi , et l'un de l'autre. Laissons là , je vous prie y bautes ces personnalités , et parlons dans nos lettres d'autre chose que de nous-mêmes.' J'ai mille questions à vous faire sur mes études j sur mes pensées , sur lés réflexions que les livres et la nature me fontnaitre. Vous , monsieur , vous devez recueillir tous les joars de vos lectures, et plus encore des instructions d'un përe qui a vécu dans le monde , uiie foule de connaissances qui seront nouvelles pour moi. Nous nous proposerons nos doutes, nous nous consulterons l'un l'autre sur nos goûts , sur nos sentimens ; nous laisserons nos opinions se livrer quelquefois des attaques légères ; car maman permet la dispute , pourvu qu'elle ne soit qu'un jeu ; et comme nous serons tous deux de bonne foi et sans entêtement, BOUS aurons souvent le plaisir de nous trouver d'accord ensemble. Enfin tous les petits événemens de notre vie , d'oii il y aura quelque bonne pensée à recueillir , se traceront dans nos lettres ; et pour vous en donner l'exemple , je vais vous raconter ce qui m'arriva hier matin.
» Il y'a'dans un village voisin de ma demeure une petite fille appelée Marianne , que "j'avais prise en amitié. Elle venait me
voir souvent ; et comme elle est doace et gentille , Je me fort avec elle , et j'avais une envie eitréme de la retenir moi. Dès Tage de dix à onze ans j'en témoignai le désir àm^i Nous verrons cela , me dit-elle , quand vous serec moins Fnne et l'autre. Marianne était de mon âge ; elle ressentait wvw* ment ce qu'elle appelait mes' bontés ; et nos entretiens les pli doux roulaient sur le plaisir que nous aurions à passer notre ensemble. Mais depuis quelque temps je me suis aperçue qia*elfe venait me voir plus rarement. Je lui en ai Êiît mes plaintes ; s'est excusée en disant que sa mère lui laissait moins de Itberbe.
I» J'ai cru qu'il était temps de renouveler ma demande. Ta ce qui, sans te nuire, peut te faire plaisir, m'est agréaUe , m'a répondu maman. Mais comme toi , Mariaiine a une mère ; ]'«trelle consultée sur ton projet ? — Non , pas encore. — Cétait pourtant par elle qu'il faÛait commencer.
» Charlotte (c'est le nom de la bonne femme) est venue. D m'a été permis de m'expliquer moi-même , et je l'ai &it le pins doucement que j'ai pu , en l'assurant que Marianne ne serait pvës de moi qu^en qualité d'amie ; que j'aurais bien soin d'elle ; et qmt j'espérais que maman voudrait bien reconnaître son amitié pour moi. La bonne Charlotte s'est attendrie en m'écoutant , et elle a regardé sa fille avec des yeux mouillés de larmes. Manamie étaiC émue aussi , mais ses yeux n'étaient point mouillés. Si vous voulex son bien , m'a répondu sa mëre , ce n'est pas à moi de m'y opposer ; et quoiqi^'elle me fût bien nécessaire dans ma vieillesse » je vous la cède de bon cœur. Marianne a rougi ; elle a pns la main de Charlotte et l'a pressée tendrement sous ses lèvres , mais la mera pleurait toujours , et la fille ne pleurait point.
>i Ailes , a dit maman , al^ez toutes les deux déjeuner a l'office ; en attendant nous nous consulterons ma fille et moi ; et quand nous avons été seules , eh bien ! m'a-t-elle demandé , que t'en semble à présent? Ta résolution est^Ue encore la même? Je ne sais , lui ai-je dit : ce que je viens de voir m'afBige. Marianne n'a pas le cœur aussi bon que je le croyais* J'ai vu le temps qu elle aimait sa mëre comme j'aime la mienne. Plutôt mourir , me disaitelle , que de lui donner du chagrin. Ah ! comme elle estdiangée ! et combien je suis mécontente du peu de sensibilité qu'elle témoigne k ses regrets ! Ce n'est pas elle , m'a dit maman , c'est vous que vous deves en accuser; oui, ma fille, vous-même, \ojee comme l'ambition que vous lui avez inspirée altère en elle la bonté du naturel! Marianne était née avec un cœnr sensible ; eUeeât fait son bonheur d'être la compagne , l'appui , la cons<^tîen àe sa mère ; et vous, en lui donnant de folles espérances et de vaiaes pensées , vous avez tout gâté. £t que vouliez*vous faîre ? la dégoûter
LES RIVAUX D'EUX-MÊMES. 55i
èe sou ^tat? lui faire prendre auprès de vous des sentimetis , des habitudes , im esprit et des mœurs ,- qu'elle ne doit jamais avoir , et pour cela priyer sa mëre de sa compagne naturelle? Condamner cette pauvre femme au plus cruel ëtat de viduité et d'abandon ! A ces mots , vous pouvez aisi^ment concevoir combien mon cœur s'est senti oppressa. J'ai t&chë, en pleurant, de justifier mon intention. Oui , ma fille , votre intention a étë bonne , m'a dit ma mère; ^ mais voos avec été séduite par un sentiment dont il faut toujours se défier, l'intérêt personnel. Il vous a fait croire, en dépit des convenances établies ,/ que dans Marianne vous ne vouliez avoir qu'une amie et une compagne ; et que sa mëre serait heureuse de la savoir auprès de vous. Et quoi ! vous ne saviez donc pas quel était le cœur d'une mère! Vous auriez dû , ma fil^e, en juger par le mien. Mais vous n'avez pas même su ce qui se passait dans le vôtre , et c'est à moi de vous l'apprendre. Non , ce n'était point une amie , mais une complaisante que vous vouliez avoir. Marianne jamais (je l'ai bi^n observée) né s'est oubliée avec vo\is, jamais vous-même ne l'avez mise sur le ton de l'égalité. Docile , et même obéissante , elle ne vous a plu que par sa modestie et que par son bumble douceur. Cest donc là ce qui vous a fiiit vouloir la dépla- ' cer , et la dérober à sa mère. AH ! laissez-^lui , dans son village , mie éducation conforme à ses devoirs , analogue à sa destinée ; et •i vous lui voulez du bien , gardons celui que. nous pouvons lui faire pour le moment de lui faciliter un établissement beureux. D faut , ma fille , être bienfaisante , non pas au gré de nos fantailies , mais avec le discernement d'une raison désintéressée, et avec un sentiment éclairé.
» Voilà , monsieur, l'aimable et utile leçon que je reçus de. maman hier matiù. Et quelle fut ma joie de sentir tous mes torts , lorsque je vis revenir à nous Marianne , non moins baignée de ses propres larmes que des pleurs de sa mère , confuse d'avoir pu vouloir un moment se séparer d'elle , enfin rendue à la nature , et nous conjurant d'oublier ou de pardonner son erreur ! alors ce fut à moi d'être honteuse de la mienne. Je le fus , je le suis encore; je l'expie en vous l'avouant. »