‹ Œuvres de MarmontelChapitre 31 sur 34 · CAMILLE · texte numérisé non relu

CAMILLE

« Qu'on est heureux , trop aimable Camille, lui répondit Raimond, d'avoir commis Quelque légère erreur de bonté, de pure innocence , lorsqu'on a tant de modestie et de grâce à s'en accuser ! Ah ! si le ciel ne m'avait pas donné cette sincérité dont s'honore mon cœur, votre exemple seul , et le charme que votre candeur a pour moi, suffiraient pour me l'inspirer; et je veux vous prouver qu'au moins par quelques traits votre Hjppolite vous ressemble : je vais donc m^accuser aussi.

65a CONTES MORAUX.

n L'autre jour , tandis que mon père promenait l'ceil do maltee sur les travaux de ses campagnes y le syndic de notre paroisse ctf venu pour le consulter. Il n'a trouvé que moi ; et il a bien touIu, en attendant ipon père , m'expliquer ce qui l'amenait.

n L'avant-veiile du jour oii l'on devait tirer à la milice « «■ jeune et beau garçon, le plus estimé du village , Firmin était le prier en secret de faire tomber sur lui le sort. Le sjndic bien que dans ses fonctions aucune fraude ne lui était mais celle-ci était favorable aux autres garçons du village; et faisant pour Firmin ce qu'il lui demandait , loin de nuire à sonne , il les servait tous à leur gré. Cependant , pour être pin» sûr de ne rien faire que d'honnête et de juste , il prenait conseil de mon père.

» Pourquoi , demandai-je au syndic, ce jeune homme , s'il vent servir, ne s'engage-t-il pas ? Que n'attend-il au moins qu'on ait tiré au sort, pour s'offrir k la place de celui sur lequel le sort sera tombé? C'est ce que je lui ai proposé, me répondit cet honnête homme ; mais il a ses raisons , dit«il , pour ne paraître pas volontairement engagé. S'il veut l'être, ajoutai-je, il n'y a rien de plus libre ; et puisqu'il le demande , vous pouvez sans scrupule faire tomber sur lui le sort. Je n'ai donc que faire, dit^l , d'attendre M. votre père , et de l'importuner de ma consultation. Je Fassurai que l'avis de mon përe serait le mien ; il voulut bien m'en croire ; et en me remerciant de l'avoir tiré de peine , il s'en alla.

>» Le soir, lorsque mon përe fut de retour des champs , je lai contai ce qui s'était passé comme la chose la plus simple ; et je ne fus pas peu surpris de voir qu'il y attachait une sérieuse im-* portance. Tu as, me dit-il. Un peu légèrement donné ton avis pour le mien ; ne te presse plus tant de répondre pour moi ; tu sais bien que nos têtes ne sont pas du même âge. Heureusement, a jouta-t-il , que le mal n'est pas fait encore ; et à l'instant il envoya prier le syndic de venir le voir , et de lui amener le jeune homme.

» Confus, je gardai le silence ; et lui , sans insister sur ma faute, ne parla plus que de sa promenade et de l'état de la campagne. A'^ous croyez bien que je fus sensible à oette indulgente bonté. Mais bientôt arriva le syndic avec le jeune homme.

» Firmin, demanda mon përe à celui-ci , quel âge avee->vous? — J'ai vingt ans. — Avez-vous encore përe etmëre? — Hélas! non, j'ai perdu ma mëre. — Et votre përe est-il âgé? — Il a cinquante-cinq à cinquante-six ans. — Étes-vous fils unique ! — Non , j'ai un frëre aîné. — Comme yous est-il garçon ? — Lui? non , monsieur; il est même bien marié. — Et il a des enfans ? — La maison en est pleine. — Vivez-vous bien ensemble? -— Assez bien jusqu'ici. —

Votive père est-il à son aise ? — Il était à son aisé avant' que d'avoir tout donné. — Tout donné? — Oui , monsieur': mon frère atout; mon père et moi nous n'avons rien. Le pauvre homme, en se dépouillant , croyait, à force de travail , avoir le temps dé m'amasser un nouvel héritage ; mais vous savez combien les espérances des laboureurs sont casuelies ; les sietines Tout trompé. '— £t Toilà donc pourquoi vous voulez quitter la maison ? — Oui , la maison et le village ou je ne puis plus me souffrir. Mais je ne veux pas que mon père sache les chagrins qu'il me cause. Il a oublie , en mariant mon frère , qu'il avait deux enfans ; je ne m^en suis jamais permis aucune plainte; et, grâce au ciel, je n'ai jamais cessé d'aimer, de révérer mon père : mon frère lui-^méme est encore à savoir ce que j'ai sur le cœur ; en travaillant pour lui , fe ne lui ai fait aucun reproche ; et je n'aurais jamais connu l'envie y si je n'avais pas eu' le malheur de connaître..'.. Il s'interrompit; et mon père ajouta, l'amour? — £^ oui, monsieur, l'amour, c^est l'amour qui me perd , qui me rend la vie odieuse , qui me force à quitter moii père , et qui me détermine à m'aller faire casser la tête dans la première occasion où je pourrai trouver la mort. En prononçant ces mots , Firmin avait sur le visage la résolution et Ta pâleur du désespoir. *

» Bon jeune homme , lui dit mon père, je conçois à présent pourquoi vous vouliez rejeter sur le *sort le reproche qu'on vous ferait d'avoir délaissé votre père. Mais cette fraude officieuse , et que vous croyez innocente , M. le syndic a raisoii de ne pas la croire permise. Un devoir étroit et sévère l'oblige de laisser décider par le sort ce que la loi veut que le sort décide. La règle une ibis violée cesserait d'être inviolable , et vous sentez les consé-^ quences d'une première infidélité dans les fonctions qu'il remplit. Ne l'attendez donc pas de lui. Mais dite^moji quel est cet amour qui vous réduit au désespoir.

M Hélas ! dit Firmin , c'est l'amour d'un jeune hommie sans bien , pour la fille d'un honune riche , qui , comme de raison , veut bien établir son enfant. — Et cette eiifant vous aime-t-eîle? Il répondit par un silence. — Et si vous étiez établi assez bien pour avoir l'assurance d'être à votre aise' en travaillant, Tôbtiendriezvous de son père ? ^- Je le crois ; il m'estime assez ; même ît me semble quelquefois qu'il a la bonté de me plaindre. S'il est ainsi, écoutez-moi, lui dit mon père : il y a dix ans que je fais valoir moi-même mon bien ; je sais quel en est le produit. Je ne veux pa3 que mon revenu baisse. Si par votre travail et votre économie vous pouvez me le conserver et y trouver votre bien-être , la ferme en est à vous. Que M. le syndic se charge d'arranger sur ce plan votre mariage ; vous voilà établi chez moi. Un bon père ne sera 3. 36

point puni d'un moment de faiblesse qu'il se reproche , pe^t-étre plus que vous ne pensez.

M Mon père avait raison. Celui de Firmin est venu tomber à set genoux , arroser ses mains de ses larmes , et liii avouer qae 9Mm% lui il serait mort inconsolable d'avoir déshérité son fils. <^% Le syndic en secret a reçu de mon përe de quoi payer un engagement libre , pour remplacer le jeune villageois qui toiiJ>e-> rait à la milice ; et Firmin , qUi , dans quinae jours , va épouser cette Marcelle qu'il aime tant et dont il est aimé , n'a plus envie de mourir.

' » Tu v<HS, m'a dit mon père., que ce qui te semblait si simple ne l'était pas ; corrige-toi , mon fils , de ta légèreté ; et pour ta peine , fois-^n l'aveu à la sage Canulle. £Ue t'en grondera enoort plus doucement que moi, »

HIPPOLVTE.

Q^ vo4t quel, caractère de confiance et d*intîmité avait pris lenr relation. Je ferais des volumes si je la transcrivais; mais c'est en dire -assea^ que d'indiquer les sources qui la rendaient intarissable.

Les fAiénomènes de la nature ^ les tableaux qu'elle déployait, les beautés ravissantes ^ont on ^vait joui au. lever de l'aurore , aa coucher du soleil , dans les accidens d'un or^ge ; les scènes de la y^ rustique , les incidens qui l'animaient., qui la variaient à leurs yeux, les impressions morales qu'ils ra|^portaient le soir de leun utiles promenades ; et plus abondamment encore les fruits de lems lectures , les observations naïvement ingénieuses qu'ils se corn* muniquaient sur les mceiars et sur les usages des temps plus ou moins reculés , les comparaisons qu'ils faisaient des belles actions ou des grands caractères qui les frappaient de ressenablance; en*^ fin tout ce qui peut intéresser de jeunes âmes , exalter de jeunes écrits , se reproduisait dans leurs letU*es avec une vivacité d'imagination , une sincérité de sentiment et de pensées dont leuii^ parens étaient charmés. On y voyait des deux côtés l'instruction s'accroître sensiblement de. jour en jour, et les firuits s'en développer. Si dans Aaimond la marche des idées était plus réglée et plus fiére , l'essor de l'esprit dans Adèle avait plus de prestesse et de célérité. Lors même que ses aperçus n'étaient pas assez justes, ils étaient fins encore; ses erreurs avaient ^e la grâce dans leur douce ingénuité. Jamais son adversaire n'avait raison dans leurs di^ putes, sans admirer l'air spirituel et charmant dont elle avait tort.

Lui , san^ y penser , ou peut-être en y pensant , mêlait tou* }ours à ses propos quelque allusion imperceptible , quelque trait léger et furtif de louange indiscrète , ou de sentiment échappé , (|oi décelait une âme continuellement occupée de son objet uni-

<^ue ; et sans presque jamais lui parler d'eUe-méme / il avait lei secret de lui bien faire entendre qu'il j penaait toujours.

On conçoit aiséfi^ent le chemin que dut faire dans l'espace dotrois années cette aimable correspondance. De temps en temps oa ^vait Fart cruel de retarder l'arrivée des lettres ; et alors Dieu sait quelle nuit , quel jour , qu^l siècle de momens chacun pas— 2>ait à les attendre. Dans Adèle, l'inquiétude ne ressemblait qu'à la tendresse d'une sœur alarmée sur la santé, d'un frëre absent et vivement chéri. Mais dans Aaimondy l'impatience était la» trouble et le tourment d'une âme qui avait peine à se posséder.* domme l'un des soins de son père était de lui apprendre à se commander lui«-m4me y il lui cachait la violence des mouvemens qui l'agitaient ; et il se dérobait à lui pour aller dans la solitude les exhaler par des soupirs. Son père l'observait, l'écouiait, le plaignait ; et avec une lettre consolante à la main , venait enfin le soulager.

Lorsqu'il fut bien décidé qu'ils s'aimaient comme pouTaient' s'aimer deux êtres invisibles ; à présent , dit la mère , il faut leur ménager le plaisir de se voir , mais sans se reconnaître , ni se* douter qu'ils soient les mêmes. Quoi ! madame , dit Yaranzai , encore une nouvelle épreuve! Et sans cela, ditp«lle, comment nous assurer qu'ils se plaisent par la figure autant que par Fe»-? prit et par le caractère ? C'était bien là le principal ; mais Facçes-soire est quelque chose ; et si ma fille n'avait pas aux yeux de* votre fils tout le même succès qu'elle a dans sa pensée ; s'il Jui souhaitait plus de beauté ; eùt-il d'ailleurs pour elle assez d'estim# pour la préférer aux pli^s belles , je sais quel est le risque qu'elle aurait à courir , et je ne veux pas l'y exposer. Kous supposerons, un voyage qui , nous éloignant l'un de l'autre , suspendra leur re-# lation ; et chacua de notre coté , nous irons , avec nos enfans , passer cet hiver k Paris. Des sociétés conununes , des soupers,quelquefois le bal, ou nous les ferons inviter , amenerpnt des .entrevues. Là y nous observerons l'effet que produira mutuellement leur présence ; et s'il est favorable , nous leur ménagerons quelques momens de liberté ppur filer leur petit roman. Mais voici* le moment de nous réitérer la parole de ne rien dire qui les décèle l'un à l'autre. Jç le promets de mon cote , je l'exi^ du votre, et je l'exige absolument*

Cet engagement pris, .et tout bien arrangé, il fut dit qu'il y> allait avoir des voyages et une absence durant laquelle on ne| s'écrirait point. Ce fut pour eux oomme un deuil annoncé. Bientôt après , chacun d'eux apprit qu'on allait quitterVla campagne , et faire quelques mois de séjouï à Paris. Cette nouvelle , qui dana un autre temps aurait pu causer.de la joie, ne fit qu'upeimpres-*

sion dé triatetse et de déplaisir sur ces deux âmes solitaires qa^mi long silence allait peat-4tre séparer. Enfin Raimond , arec fkrey Adèle avec sa mère, se rendirent à Paris, et ce qui iulta de ce voyage n*est pas difficile à prévoir. :• Il y a pour les esprits et pour les caractères une cause de sjr: pathie bien réelle dans la nature : c'est la convenance des goûts , Fanalôgie des humeurs, et soit dans la pensée , soit dans le sentiment , cette harmonie de deux âmes dont la nature a fait comme deux instrumens organisés à l'unisson. Dès qu'elles se rencontreoC et qu'elles peuvent se connaître , leur inclination nait de leur ressemblance et de leur mutuel accord.

» Mais à la simple vue, aux accens de la voix, aux traits de la physionomie , y a-t-il aussi , comme on le dit , entre deux inconnus , dès le . premier abord , un charme , un attrait sympathique qui les fraj^ comme un éclair , et qui les décide à s'aimer ? Oui , "je crois qu'il existe pour de certaines ânies ; j'entends pour celles qui ont besoin d'en trouver une qui leur ressemble. Le& plus vives , les plus légères ne sont pas celles qui se prennent de ces affections soudaines ; la dissipation leur suffit. Mais que deux âmes solitaires , recueillies en elles-mêmes , trouvent dans leur mélancolie , ou seulement se flattent de trouver leur sem^ blable ; que sur un visage attendri par la donleur ou la tristesse , dans des yeux languissans , dans le son d'une voix sensible et doucement plaintive , chacune d'elles reconnaisse les signes de ses propres affections ; voilà une compagne que le sort lui présente ; un intérêt mutuel les saisit , et sans plus de réflexion , les engage et les lie ensemble. Telle fut l'impression que Raimond et Adèle , en se rencontrant dans le monde , reçurent l'un de l'autre, et tous les deux en même temps.

Raimond , accoutumé k un genre de vie oh rien n'était oiseux , 911 l'amusement même n'était pas sans utilité , fut peu touché de ce qu'on appelle les plaisirs de la ville. Le vide et Finsipidité de ces visites oii l'ennui et l'oisiveté font leur ronde , ces entretiens ou Ton ne parle que pour ne pas rester muet , ces nouvelles futiles et vingt fois rebattues , ces opinions éphémères , ces modes fugitives , ces nouveautés qui naissent et qui vieillissent en un jour, lui semblaient un cercle de peines plutôt qu'un cercle de plaisirs. Les spectacles eux-mêmes lui plaisaient rarement. Il demandait si c'était là ce qui rassemblait tant de monde de si loin et à si grands frais !

On sent bien d'oh venait une misanthropie si peu naturelle à son âge. Une éducation solitaire avait pu y contribuer; mais ce pénà>le ennui du monde et de lui-même avait une autre cause : c'était l'inquiétude et l'impatience d'une Ame fatiguée de distrao

^ons , au milieu d'une fouje d'objets indifferç^s qui venaient

V«irracher à la seule pensée dont elle .eût voulu s'occuper.* Adèle

«à'vait aussi ses raisons pour ne pas aimer la vie de Paris. Moins

dissipée , elle n'éprouvait pas ces contrariétés importunes dont

IB^mond était excédé ; mais elle n'avait plus ces oiseaux , cet

fleurs , ces ruisseaux, qui mêlaient à ses réyenes un sentiment

oonfus de tendresse et de volupté. Elle n'allait plus respirer l'air

enchanté de ces bosquets , oii ^lle avait relu les lettres d'Hippo-

ly te. Le silence de la campagne lui aurait parlé de lui; et le bruit

die la ville ne lui en disait rien. Dans le monde, avec ses pareilles ,

ses grâces naïves et simples- se trouvaient étrangères et déconte-

mancées. L'art maniéré de leur maintien , de leur geste , de lefir

langage , intimidait son naturel. Le soir, en se retrouvant seule et

liï>re avec sa mère , lasse d'un triste et long souper , elle se jetait

dans ses bras. Je respire ! lui disait-elle en soupirant ; et la boiMie

xnadame de Blosel ne faisait pas semblant d'entendre ce soupir.

Enfin arriva le grand jour oii Adèle et Raimond cessèrent d'être invisibles l'un pour l'autre. Un petit bal chez une amie commune que l'on mit de la confidence , fut pris pour le lieu de la scènct ; et l'on convint qu'en s'y, trouvant ensemble , le père d'un c6té et la mère de l'autre , auraient l'air de se voir pour la première fois. Madame de Telmon , élevée au couvent avec madame de Blo» sel , avait les mœurs , le caractère , l'esprit sage de son amie. Elle passait à la campagne les belles saisons de l'année. Là, au milieu de ses enfans , un fils et deux filles charmantes , elle avait fait pour eux de son salon d'étude comme un petit temple des arts , dont on eût dit qu'elle était la déesse. Personne jamais n'eut mieux qu'elle le talent de tourner en émulation le sentiment de l'amourpropre , et de l'habituer , par des succès utiles , à ne x^mpter pour rien ceux de la vanité. L'opulence oii elle était née n'avait point altéré son heureux naturel. Simple et modeste dans ises goûts, elle ne faisait cas que de ces plaisirs estimables que ne peut ravir la fortune , et qui , comme un cortège d'amis consolanjs et fidèles , accompagnent une âme honnête et conrageuse dans le sein de l'adversité. . •

Ce fut chez cette fenune aimable qu'au bal , et parmi vingt qua^drilles de danseuses et de, danseurs .qui respiraient la joie, Raimond ne remarqua que la sérieuse Adèle ; et Adèle , de son côté, parut n'apercevoir que le triste Raimond. Ils dansaient tous les deux très-bien , mais négligenunisnt , froidenient , et comme pour ne pas manquer aux convenances de leur âge.

Voilà, disait Raimond , une jeune personne.qui n'a pas l'air de s'amuser plus que moi de la da^se« llne grâce tiinide l'accompagne furtivement et comme à son insu j c'est la grâce de l'indo-

leiice. Elle est belle ; et je gage , ou qu'elle n'en sait rien , ou qu'elle ne s'en soucie guëfe. Ah ! c'est que rien ne l'intéresse ; ou ce qui Tnitéresse n'est point ici. Elle est rêveuse. RéVerait-elle à un absent ? Oh! non. Elle est si jeune encore! Cependant elle doit inroir quinze à seize ans. Seize ans , c'est l'âge cle Camille ; Camille •n'est plus un enfant. Ah ! que n'est-elle ici , Camille ! Oh est-elle? Pense-t-elle à moi? Elst-elle aussi rêveuse et triste en mon absence ? Ah ! si elle savait que loin d'elle je suis au bal ! que je me livre à des amusemens frivoles ! et qu'un autre objet qu'éUe pent m'occuper !.... Cette réflexion lui fit baisser les jeux; et il lut quelque temps sans oser se permettre de les lever sur la dan- 'sensé. ■

AdMe , en cessant de danser , alla respirer dans un coin , presque vis-à-vis dé Raimond y et fit , de son coté , son petit monologue. Cest , disait«elle , un chatme bien puissant et bien doux que celui qui se mêle eu nous au sentiment de la pitië ! Dans cette foule de jeunes gens il n'j en a qu'un seul qui soit triste , et qui semble être malheureux ; c'est le seul k qui je m'attache. Sans le vouloir je le régarde , mes yeux le suivent malgré moi. Je voudrais lire dani les siens quelle est la cause de sa tristesse. H a dans l'âme quelque peine doiit je voudrais le soulager. Je ne me croyais 'p^s si bonne K si sensible; et je me sais bon gré de l'être. Il me regarde. Il semble s'apercevoir que je le plains ; il semble me plaindre motmême. Hélas ! oui, bon jeune homme , je suis à plaindre aussi» ^t la même langueur que je vois dans vos yeux , vous devez la «voir dans les miens.

En s'en allant , ils entendirent madame de Telmon inviter leurs parens k dîner pour le lehdemain. Adèle en ressentit un mouvc^ ment de joie aussi douce qu'elle était ^ure. Celle de Raimond fut plus vive , mais confusément inquiète ; et lorsqu^il se trouva viyà-vis d'elle à table , il se sentit ému , saisi , mal à son aise , il ne pouvait lever les yeux sur elle sans rougir. On eut quelquefois la bonté de lui adresser la parole ; il répondit en hésitant et d'une Voix qui seule eût déeélé le trouble qu'il tâchait de dissimuler.

L'aprë»-<dinée , , à la faveur de l'innocente liberté que madame de Telmon donnait à ses enfans , Adèle et Raimond , avec eux , €rent quelques tours de jardin , en silence d'abord , et puis de ^ernps en temps laissant échapper quelques mots , mais sans oser encore s'adresser là parole. Insensib1em,ent l'entretien se lia, devint moins timide , et finit par être animé.

Raimond n'avait jamais entendu de voix dont l'accent fùX aussi doux à son oreille et à son cœur que l'accent de la voix d'Adèle. J aimais Adèle n'avait rien vu de si touchant que l'expression dn regard dans le langage de Raimond. Ils ne disaient rien qiie(}#

»i.aBLple ; mais dans cette simplicité ne laissait pas de se mêler un da^^rme inconnu pour eux jusqu'alors.

Ce qui acheva de lea rendre intëressans l'un à l'autre , ce fut lors-

'en parlant de leur pajs ^ ils décoa^rirent qu'ils étaient nés sous le

.^me climat , et presque sur les mêmes bords. Il n' j arait là rien de

l»£«n merveilleux , et d'autres cliAteaux que les leurs étaient situés

-pr^ delà Loire. Ce n'en fut pas moins pour tous les deux un tres^

s«iillement de surprise ; et deux Indiens nés sur les l>ords dtf

G«ii&ge , n'anraient pas été plus émus de se rencontrer à Paris.

Ce fut à qui vantoraît le plus les vallons qu'arrosait le Cher , les -]prés oii serpentait la Cise. Le beau ciel , disait l'un ! Les beausf ombrages , disait l'autre ! Où voyait-on couler des eaux si claires y su. limpides ? oii respirait-on un air si pur, si parfumé ? oii la pn>menade avait-elle des agrémens si variés , et de si douces rêveries? Mesdemoiselles de Telmbn , Pauline et Floride , souriaient en les écoutant. Je vous admire , disait Pauline , de venir nous vanter les délices de vos campagnes , à nous qui passons nos étés suv' les riches bords de la Seine , et nos hivers , ajoutait Floride , dans une viUé oi& se rassemblent tous les arts et tous les plaisirs ! £t qu'ont-its donc de si charmant et de si rare ces bords de la Cise et du Cher ! De l'eau claire , un air pur y un beau ciel , des promenades oin, l'on rêve ! Il n'y a rien là , me semble y qu'on n€ trouve ailleurs qu'en Touraine. Cest pourtant là qu'on est bett«* reux , disait Ràimond ; et ce bonheur que l'on sent si bien , ef qu'il serait si difficile de définir et d'exprimer , est préciséipient le contraire di^ bonheur de Paris. Il consiste à goûter le charme du silence , du repos y de la solitude ; c'est la liberté d'être à soi y de se livrer à sa pensée , de s'y abandonner sens trouble et sans regret. Cest cela même , dfisait Adèle ; et leurs âmes étaient ra-* vies de se trouver si bien d'accord.

Chacun des deux s'en retourna chez soi rêvant à son étoile y et trouvant dans leur aventure quelque chose de singulier. Ce qui étonnait le plus Adèle , c'était de voir tant de rapport de Haimond avec Hippoljte. Mêmes godts , mêmes caractères , même naturel dans l'esprit ! Je lui écrirai, disait-elle , que j'ai trouvé sa re»* semblance, que j'ai cru l'entendre et le voir. Je ne mentirai pas, et dans certains momens l'illusion était si complète , que lé nom d'Hippolyte m'est venu snr les lèvres. Qu'anrait-on dit de moi s'il m'avait échappé ?

Ràimond n'était pas aussi calme dans ses réflexions. H sentait au fond de son âme qu'Adèle nuisait à Camille. Ah ! quel dom*> mage , disait-il , qu'on ne me l'ait pas laissé voir ! Son image ef- £acerait tout ; je l'aurais sans cesse présente ; mon cœur en serait plein et uniquement occupé. Mais sut uâ <A^ei invisible y quel-

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que anuAble tpi*îi soit, FàYantage de la beauté présenle à nos yens est terrible. Encore si elle .était seule cette dan^ipereiiae beauté , ou lui opposerait d'autres charmes ; mais io^vque par malheur îU sont tous réunis en elle , comment lui résister ? Que puîâ-je , em pensant à Camille , me rappeler d'aimable que je ne trouTe dans Adèle ? Cest son âme , c'est son esprit , c'est la grâce de aoa langage , son ingénieuse candeur ; enfin jusqu'au tendre mktéwèt que Camille prenait à mcH 9 je crois le . retrouver dans le regard d'Adèle : et si • avec sa voix sensible , Adèle me lisait les lettres de Camille , je croirais l'entendre parler. Cependant ce n'est point Camille ; et c'est CamiUe que je dois et que je veux aimer. Je m'y suis engagé ; et cent fois dans mes lettres je lui ai proois de n'aimer qu'elle. Cette parole qu'elle croit si sainte et ai inTÎolable , y manquerais^je ? Non j aimable et cbère enfant , non , tn ne seras point trompée. Hélas ! tranquille sur.ma foi , et sûre , en m'aimant , d'être aimée , elle ne va pais , conune moi y chercber 4ans quelque ressemblance, une excuse pour se permettre une infidélité , car enfin c'en est. une , et j'ai beau me la déguiser. Ah ! que mon cœur est loin d'avoir cette délicatesse ,- cette tendre ingénuité que j'estimais ; tant dans le sien I

Raimond , lui dit spn père en. le tirant de sa rêverie , nous vmlâ obligés de .voir madame de Blosel. Lorsqu'elle a invité madame deXelmon et ses deux filles à souper après demain, j'étais présent; et comme voisin de caj|Qpag|ie , elle m'a fait l'hcmneur de m'inviter aussi. Demain , selon l'usage , nous nous présenterons ches elle.

Ces mots excitèrent dans l'âme de Raimond un mouvement pareil à celui que nous cause la vue inclinée d'un grand péril : c'en était un pour lui que cette liaison. 0 s'arma de courajge ; et pour mieux s'affermir , il ne cessa » jusqu'au moment f^tal y de lire et de relire les lettres de Camille.

, Adèle , qui avait fait aussi un examen sévère de l'état de son coeur , s'était mise en* défense , et avait bien promis à Hippolyte de ne pas seulement lui faire l'infidélité d'un regard. Aussi rien de plus froid que son salut^, rien de plus réservé, que son maintien durant cette visi^ qu'on faisait à sa mère ; et le respect du côté de Raimond fut .si craintif, si sérieux , que leurs parens ne savaient qu'en penser. •

Voilà, dit la mère a sa fille , lorsqu'elles furent seules y un jeune homme bien sage et bien modeste , mais bien triste ! Aurait^ quoique; peine an fond de l'âme ? Hélas ! ma mère , qui n'en a .pas y lui répondit Adèle en soupirant ! •— Vraiment , toi-méine pi as les tiennes , je le sais bien ; mais 'patieiice , voici bientôt le prii^temps qui revient ; l'amour y ainsi que les oiseaux y reprendra son ramage ; et le .tendre Hippolyte ne sera pas tonjourt

LES RIVAUX D'EUX-MEMES. 56i

kussi éloigné de Camille, Adèle , attendrie et confuse , tombant lans les bras *de sa mère , cacha sa rougeur dans son sein. O Myane maman y lui dit-elle , en attendant , permetteiB-moi de relire ses lettres ; mon cœur a grand besoin de ce soulagement ! Ainsi des deux cotés l'amour fidèle ayant recours au même appui , le jour et la nuit se passèrent à se fortifier le cœur du sou« ▼enir de son premier objet et des impressions qu'il en avait reçues. Le lendemain , Adèle ne quitta sa lecture que lorsqu'on l'aver* tit de descendre pour recevoir mesdemoiselles de Telmon. Quelques momens après on annonça MM. de Varanzai ; et à ce nom y Vaccueil doux et riant qu'elle avait fait à ses jeunes amies fit place tout à coup au sérieux le plus glacé.

MesdemoiseUes de Telmon , surprises de l'air interdit-que Kaimiond et Adèle avaient l'un avec l'autre , essayèrent de les tirer de cette situation pénible ; mais leur empressement à les égayer ne servait qu'à redoubler leur embarras. Pauline fut discrète et n'insista pas ^ davantage ; mais la vive Floride, dans sa naïveté, ne pouvait concevoir qu'ayant été si bien ensemble l'autre jour , cette amitié naissante se fût tout à coup refroidie ; et se croyant fort réservée en ne leur parlant qu'à foreille , elle passait de l'un à l'autre , s'inquiétait de leur tristesse , et leur disait avec mystère : Est-ce que vous êtes brouillés ? Tous les deux répondaient qu'on ne se brouillait point lorsqu'on se connaissait à peine. Elle insistait, en assurant qu'il s'était fait en eux un changement visible. Et peut-on être , disait-elle , plus amis que vous ne l'é^ tiez avant-hier à la promenade 7 Qu'est Revenu cet air content que vous aviez tous deux , cet intérêt sensible qui brillait dans, vos yeux lorsque vous nous faisiez tant d'éloges de la Touraine ? Jamais on ne fut mieux d'accord ni de si bonne intelligence. Eh bien ! qu'est-ce qui vous arrive ? et qui vous rend* si graves et si froids tous les deux ?

n est aisé d'imaginer combien ces questions pressantes les met» taient tous les deux mal à leur aise. Ils répondaient qu'on n'était pas toujours animé comme on l'est quand on parle de sa.patrie ; et qu'il ne fallait pas vouloir qu'on fût d'une gaieté^ d'une vivacité aussi brillante que la sienne. Oh ! non, dit-elle, non ^ ce n'est pas ma gaieté que :vous aviez l'autre jour au bal ; et l'on voyait bien cependant que vous n'étiez pas mal ensemble. Au bal , reprit Adèle , à qui elle parlait , nous ne nous connaissions pas. même , nous nous voyions pour la première fois; nous ne nous dîmes pas un mot. — Non; mais vos yeux !... Ah ! ces yeux-là, ma bonne amie, n'étaient pas vos yeux d'aujourd'hui : convenez-en. Adèle enfin fat si troublée , si honteuse de voir qu'une enfant même avait surpris le secret de son cœur , qu'elle en avait le visage brûlant et

56a CONTES MORAUX.

Fes yeax '{>t«ins cle larmeft. Ouï , ma chère Floride , j*ai qnekioé èha^n , lui dit-elle; ne m'en deipandes pas la cause; et sonvenes-votts bien qu'un des devoirs de l'amitié , c'est de ne jamaîs pénétrer dans le secret de nos amis plus avant qu'ils ne veulent ou qu'ils ne doivent le permettre. Floride à ces mots rougit , et s'imposa silence avec Adèle ; mais au sortir de table, elle eut avec Raimond un petit tete-à-téte dont elle profita pour lui bien foire la leçon.

' Je ne sais, monsieur, lui dit-elle, ni ne veux savoir ce qui se passe entre vous et ma cbère Adèle ; car la discrétion est essen» tielle en amitié. Mais dans la douce liberté que maman naus accorde , et dans les liaisons aimables qu'elle nous invite k former» nous ne permettons point la bouderie : elle est maussade , inquiétante ; elle attriste tous les plaisirs ; et sans examiner qui peut avoir tort ou raison , nous ne voulons jamais que nos amis restent brouillés plus d'un quart-d'henre. Je vois clairement que vous Vêtes , Adèle et vous. Il faut que cela cesse. Un homme aussi bien né , aussi bien élevé que vous , doit sentir que l'air froid , l'air triste et compassé qne vous avez pris avec elle est au moins très-désobligeant. Je ne sais pa^ si elle en est offensée ; mais je le serais à sa place. J'ose donc exiger de vous , de vous en expliquer , de vous en excuser, et de vous en corriger surtout ; et d'apporter dans notre société, si vous voulez j être admis , la politesse qui vous est naturelle , et que personne n'a mieux que vous lorsque vous voulez être aimable.

Raimond , en avouant qu'il se sentait intimidé par l'air sérieux et sévère qu'Adèle avait pris avec lui , protesta qu'il rendait hom-* mage à tout ce qu'elle avait d'agrémens et de charmes, et con-» sentit à le lui dire à elle-même si elle avait la bonté de l'entendre. Fort bien ! reprit gaiement l'innocente Floride ; en s'expliquant , tout s'éclaircit. Alors se glissant près d'Adèle qui causait seule avec sa sœur i Ma bonne amie , lui dit-elle, Raimond aurait quelque chose à vous dire ; rassurez-le , je vous en prie; car c'est vous qui l'intimidez. Ce fut ici le moment critique. • Raimond se voyant seul avec Adèle , appela toute sa raison , toute sa vertu au secours d'une trop fragile jeunesse ; et mnni de tous ses principes de loyauté chevaleresque : Mademoiselle, lui dit41 , rien de plus bizarre en apparence que ma conduite auprès de vous. On m'en fait un reproche ; ce n'est pas sans raison. Mais pour en juger sainement, il aurait fallu pénétrer jusqu'au fond de mon àme ; et c'est ce que personne n'a droit de faire que vous et moi. Apprenez donc ce qui s'y passe. Je suis jeune et sensible , ma destinée a voulu qu'à seize ans je me sois lié avec une jeune personne aimable aimable cosome vous ( j'en fiiis un

LES RIVAUX D'ElJ^-MÉMES. 563

éloge accompli )4-Je me suis piis pour elle de l'incliiurtion la plus teadre ; et dès que j'ai senti que je l'aimais , ]e le lui ai dit. Elle u'a pas été insaisible au don que je lui ai fait de mon dceur, de ma foi y de tous les instans de ma vie. Elle compte sur la sincérité du y asm qu^elle a ctçu de moi , de l'aimer, et de n'aimer qu'elle jusqu'à mon dernier %i»ùpir. J'ose assurer que si on m'avait laissé vivre k mon gré ^ nous n'aurions eu , ni elle ni moi , que des grâces à rendre à l'amour et à notre étoile. Mais, malheureusement, on m'a mené dans ce Paris , àh. Ton trouvé de tout , et même ce que la nature a de pltes rare et de plus précieux, la iieauté embellia de tous les charmes de l'innocence. Je vous ai vue , je ne sais quoi m'a saisi , m'a troublé , m'a fait désirer , tnalgré moi , ou de vous voir sans cesse , ou dé ne vous revoir jamais. Dès ce molnent, j'ai été combattu et je le suis^ enccnre. Je tiens à mon premier objet ; mais Votre image me poursuit, et lui dispute mes pensées. Jus* qu'ici, grâce au ciel, je ne lui suis pas infidèle; mais pour ne pas lé devenil* , je senft que je ne dois plus vous revoir.

Adèle , en l'écoutant , avait les yeux baissés ; et , recueillie en elle— même , elle admirait l'honnêteté , la sincérité , la caildeur de cet intéressant jeune homme ; et après l'avoir entendu : Quoiqu'il fût bien doux , lui dit-elle , d'être l'unique objet d'un cœur aussi vertueux que le vôtre , je suis bien aise que cet heureux objet de votre amour soit un autre que moi. Ma situation ne m'eût pas permis d'y répondre. J'ai pris moinnême, de l'aven d« ma mère ^ une inclination à laquelle il m'eût été impossible de re-* noocer ; et ce serait doinmage que celui qui , en aimant , se rend si digne d'être aimé , ne le fôt pas autant qu'il le mérite. Je vous avouerai même que m'étant aperçue de ce tendre intérêt que vous preniez à moi , j'ai appréhendé qu'il n'allât trop loin ; c'est ce qui m'a rendu si contrainte et si triste. Je ne me pardonnerais jamais d'avoir altéré la douceur d'un sentiment qui doit vous rendre heu* reux ; et it y va de mon repos à cesser de troubler le votre. J'ap-* plaudis donc moi-même à la résolution que vous prenez de ne plus me voir , et sans qu'il y paraisse , je connais le moyen de nous éloigner l'un de l'autre. Voici bientôt , je crois , le temps du retour de ma mère dans sa paisible solitude , et je vai^ i'engager encore à le hâter. Non , dit-il , c'^t à moi d'obtenir de mon père qu'il me ramène sur ces hcfeâê plus chéris que jamais, et plus intéressans ))oiir nioî , puisque vous-même aussi vous y avez reçu la naissance. Après cet entretien , les voilà tous les deux tristement satisfaits d'eux-tnêmes , Te cœuf à demi soulagé , mais bien loin d'être encore dilaté par la joie , fiers de leur pénible courage , et se féli-^ citant, non san^ quelques soupirs , de la résolution qu'ils venaient de (brtner. •

564 CONGES MOKAUX.

• Les parens , occupés sans cesse à observer les mouTemeas de h

jeune, société , n'en laissaient échapper aucun ; et leurs

flottaient entre Tespérance et la crainte. Floride est en

disait madame de Telmon ; c'est bon signe , il est arriw queiqae

chose d'intéressant. L'on avait remarqué ses aparté fréqoe&s

Raimond , avec Adèle ; et puis , le tete-à-tete d'Adèle

mond. Dieu sait si l'on était curieux de savoir ce qui causait o»

mouvemens.

.Eh bien ! dit Varanzai à Raimond , il me semble que ta. prend< goût. à la conversation avec ces demoiselles; et vous n'avez pas mal employé le temps de notre partie de trictrac. Il est vrai qu'elles sont gentilles, et cette petite Floride a surtout un air fin qui annonce de l'es{Nrit. Oui^mon père, elle ena, répondit froidement Raimond. t — Sa sœur , quoique bien jeune encore , parait avoir une raison formée. «—En effet , rien de plus sensé. — Tu ne dis rien d'Adèle , notre voisine de campagne ! elle est belle , mais voilà tout , n'eslce pas ? — Voilà tout ! Non , mon père , ce n'est pas tout ; et plut au ciel que sa beauté fût le seul , fût le plus dangereux de ses charmet ! Je ne vous ai jamais rien .caché; je ne puis vous ries dissimuler encore. Sachez donc que Camille y non , Camille eUeméme n'a rien de plus intéressant ni de plus aimable qu'Adèle ; et si je la voyais long-temps, je ne sais, je l'avoue , laquelle des deux. obtiendrait la préférence dans mon cœur.

Ah ! mon fils , que me dis<>tu là ! Tu. serais infidèle k cette aimable enfant qui t'aime de si bonne foi ! — Non , mon père ; ne craignez rien : j'ai pris le parti le plus sûr pour ne pas avoir ce tortf-là'. — Et quel est ce parti? -^ Cest de ne plus revoir celle que j'aurais trop à craindre. — Voilà pourtant, mon fils, des liaisons qu'il est difficile de rompre tout à coup avec bienséance. — Pai^ donnez*moi , mon père , il est aisé de supposer qu'en votre absence il faut que j'aille prendre soin de votre maison. Restes ici, et laissez-moi regagner cette solitude où j'espère bientôt n'être plus qu'à moi-«méme et à celle à qui je me dois. Ma résolution en est prise, et, s'il faut vous le dire, je m'y suis engagé avec Adèle, «n lui avouant ce qui m'obligeait à la fuir. <— - Et ta résolution ne l'a point offensée ? •— Oh ! point du tout; elle a loué ma fidélité, mon courage , et m'a bien assuré que ce serait un malheor pour elle que d'avoir troublé mon repos. Elle a même ajouté à ma situa» tion une circonstance nouvelle qui seule m'aurait décidé ; coamie c'est là son secret , et non pas le mien , je le tais. ' Je n'ai plus rien à dire ; et quand il te plaira nous partirons , lui dit son père : rien ne me retient plus ici. Seulement pour n'avoir pas l'air de partir à la dérobée , nous irons faire nos adieux.

Sais-tu , dit, le soir même , madame de Blosel à sa fille (car hb

erdare. J'étais du nombre de ces amis. Elle aimait à conter le$ Jistoires du temps passé , et nous aimions fort à l'entendre.

Madame , lui dîmes-nous un jour , tous vos récits nous enchan* etkt ; mais celui dont nous serions le plus curieux , ce serait 9 il !2aut l'avouer , l'histoire de votre jeunesse. Vous n'êtes pas dégodi- L«s y nous dit-elle ; et en effet , si je voulais , j'aurais bien de quoi rous amuser. Mais je ne parle jamais de moi ; et la raison , c'esl []u'en parlant de soi on semble toujours se flatter , ou du moins s'épargner soi-même ; et jamais l'auditeur ne manque de rabattre du bien et d'ajouter au mal.

Nous l'assurâmes tous que nous l'en croirions sur sa foi , et que cliacune de ses paroles serait prise à la lettre. Quoi ! dit-elle , jamais vous ne serez tentés de supposer dans mes récits quelques petites réticences et d'y suppléer? —Non , jamais. — pt tant que )e vivrai vous me garderez le secret ? — Oui , tant que nous vivrons nous-mêmes. — Ob ! non , dit-elle , ce serait trop exiger de TOUS ; et du moins dois-je permettre qu'à mon âge vous puissiez raconter , chacun à vos amis , ce que la bonne madame de Closan vous aura dit de ses jeunes folies; mais je vous avertis que l'histoire en est un pç u longue , que j'y ferai dés pauses , et que nous en avons pour trois ou quatre déjeujBtérs. Tant mieux» lui dîmesnous ; et après nous avoir versé du thé , elle comimença son récit. J'étais née riche sans le savoir : mon përe , habile négociant , avait péniblement amassé de grands biens enfouîmes dans un , portefeuille. J'étais encore enfant lorsqu'il mourut : je n'avais déjà plus de mère ; et je restai , selon l'usage , à la merci d'un oncle , mon tuteur , et d'une tante , son épouse , tous deu|; gens dévots, mais avares, et de mon bien comme du leur. Je n'ai pas besoin de vous dire qu'étant durs pour eux-mêmes , en qualité d'avares, ils ne l'étaient pas moins pour moi. .

Leur première pensée fut que , si je savais de bonne heure

quelle était ma fortune , par cette seule idée et malgré tous leurs

soins, je serais un enfant gâté. Cette prévoyance était sage; mais

leur prudence alla trop loin ; et pour me rendre plus docile et

me tenir plus dépendante , ils me firent accroire que mes parens

ne m'avaient rien laissé. De tous les bijoux de ma mère, oe petit

cœur d'or fut le seul que l'on me donna. Quant aux biens de mon

père , on eut le même soin de les faire valoir et de me les cacher.

Ainsi, je me croyais un objet de pitié pour ceux de mes parens

qui me tenaient sous leur tutelle , et il n'en fut jamais de plus

sévère ni de plus triste.

Jusqu'à seize ans , je n'avais presque vu le jour .que par ma fenêtre. Mais à seize ans , cette fenêtre me fit voir quelque chose qui me fut plus cher que le jour: un jeune et beau clerc d^

568 CONtES MORAUX.

notaire , qui , le matin , avec dès cheveux blonds de la plai douce teinte , négligemment relevés par un peigne et à denû-^ flottâns, prenait un moment Tair k sa fenêtre , yis-à-vis de la mienne , avant que d'aller à l'étude. Imaginez-vous ApoUcm en robe de chambre d'indienne ; c'était mon clerc , car dès oe 'moment il fut le mien ; il l'a été toute sa vie ; et c'est de lui «pie je suis veuve : je vous en préviens et pour Cause.

En le voyant pour la première fois , tout ce' qui jusqu'alors avait été confus dans mon âme et dans, ma pensée , les ennuis de ma solitude , le vague de mes rêveries , l'inquiétude qui de la veille me poursuivait dans mon sommeil , tout parut s'ëclaîrcîr. Je crus voir ce qui manquait à mon bonheur ; mais rintervalle de la petite cour qui nous séparait l'un de l'autre était un abîme à franchir : nos regards au moins le franchirent.

Sa ' surprise , son émotion , le ravissement que lui causa ma vue me fut trop sensible. Il dut s'apercevoir aussi du mouYement que j'éprouvai, car celui-là fut involontaire , je n'eus pas le teoips d'y penser ; mais je suis sûre au moins qu'il fut timide , et mâé de cette pudeur qui est un instinct pour l'innocence. Ce fut cette pudeur qui m'avertit que je ne devais pas me tenir long -temps à la fenêtre vis-à-vis d'un jeune homme qui avait du plaisir à me voir. Je m'éloignai , je fis quelques tours dans ma chambre, j'eus l'air de m'amuser de mes oiseaux ; mais tous mes mouvemens me ramenaient au même point. J'allais , je revenais , je passais comme une ombre , et à chaque détour j'observais d'un coup d'œil si l'on était occupé de moi. Mon jeune clerc, immobile et ravi , me suivait , me parlait des yeux , et semblait reprocher aux miens de ne pas se fixer sur lui.

Enfin j'eus le courage de me dérober à sa vue , mais le reste du jour ne fut pour moi qu'un rêve , et les soins dont on m'occupait ne purent m'en tirer. J'étais sous les yeux de ma tante , qui sensblait m'observer plus attentivement, plus sévèrement que jamais. Pour lui cacher mon trouble , je voulus lire ; et je ne voyais dans mon livre que des yeux bleus et des cheveux blonds. Elle me demanda compte de ma lecture; je ne sus ce que je disais. Je me plaignis d'un éblouissement que j'avais voulu lui cacher , de peur , disais-je , d'alarmer sa tendresse ; et Dieu sait comme elle était tendre !

Le jour me parut long , je désii^ais la nuit pour être seule avec moi-même , et dans l'espérance que le sommeil , favorable à ma rêverie , ne ferait que la prolonger. Je l'en priai en me livrant à lui , et il eut cette complaisance.

Nous étions dans le mois d'avril , et au moment de cette renaissance de beau retour de jeunesse que la nature , hélas! aurait

»ioxi d nous accorder comme à ces heureux végétaux! Mais moiaS-Kne j'étais dans mon printemps , et mon réveil fut ce jour->là i matinal que celui de l'aurore. Cependant mon jeune Apollon

ît été plus diligent que moi; il m'attendait à la fenêtre

tflim l'y voyant , je ne sais quoi me dit que c'était là un rendea>- Fo^is. Je fus confuse de m'y trouver ; mais je dissimulai mon emba^iras en feignant de n'être occupée , comme on dit , que de l'air dix temps. Il surprit cependant (Quelqu'un de mes regards , et en' KX3Le saluant , il me fit signe des yeux et du geste qu'il faisait bien l>eau. Comme il n'y avait pas de mal à cela , je lui rendis son salut, et. d'un signe de tête je convins, avec lui qu'il faisait beau. J'ai reconnu depuis qu'à l'âge de seize à dix-huit ans , lorsqu'on est -^^ accord sur un point , on l*fest bientôt sur tout le reste. J'eus donc tort , et je le confesse , de conveûir qu'il faisait beau.

Content d'avoir engagé avec moi cet entretien muet , il voulut le poursuivre. Il porta sa main sur son sein , et il exprima le -plaisir de respirer un air si pur ! J'eus l'imprudence de Timiter enjcore. Il devint plus hardi ; et mesurant des yeux V^space qui nous séparait , il parut en gémir et soupirer avec ardeur. Pour le coup je l'entendis bien , mais je ne Timitai pas; et je me reprochai de lier connaissance avec un jeune homme qui me semblait bien né assurément, mais dont je ne savais ni l'état ni même le nom.

Je me tins close quelques matinées , cherchant à m'occuper, et -n'ayant , malgré moi , qu'une seule et même pensée. Par quellç singularité de ma destinée ce jeune homme était-il venu se loger

vis-à-vis de moi ! Mais pour cela devais-je me priver du seul

plaisir que j'avais dans la vie , de l'innocent plaisir de respirer l'air du matin et de jouir des charmes de la saison nouvelle ? Après tout , où était le danger ? Et que m'avait-il fait entendre , ce jeune homme , dont j'eusse lieu d'être alarmée ? Il me trouve agréable à voir ; cela est possible , disais-je en consultant mon petit miroir de toilette* Il désire peut-être de me voir de plus près, cela est naturel encore ; et je ne vois rien que d'obligeant dans le regret d'être éloigné de moi. Fallait-il lui laisser penser que j'avais peur de lui ? L'éviter ^ c'eût été le craindre ^ et je ne savais pas pourquoi je l'aurais craint.

Je pris Courage ; et le lendemain J6 me montrai , tenant à la main une cage que je posai sur ma fenêtre , en m'occupant du soin de donner de l'eàu fraîche et du mouron à mes oiseaux. Il entendit leur chant et il en fut charmé ; mais d'un oeil attentif et jaloux regardant leur cage ^ il parut envier leur sort. Comment voydis-je cela de si loin ? Ah ! c'est qu'à l'âge de seize ans , pour apercevoir ce qui ilatte, on a de bien bons yeux ! Je m^e donnai 2. 3?

un air distrait et dissipé , et pas une nuance des sentimeos que j'inspirais ne m'échaj^it : ni ses inquiétudes, ni ses impatiences, ni ses reproches imperceptibles quand j'arrivais trop tard , ni ses timides actions de grâces quand j'avais' la bonté de m'occnper de lui , oh ! rien n'était perdu ; et un mois se passa dans cette reuse intelligence , sans trop de hardiesse de son coté , sans de complaisance ni de rigueur du mien.

Un jour enfin , le premier de mai , jour de ma fête , car je m'appelle Philippine , en me levant je vis sur sa fenêtre ie plaa joli rosier , et le premier , je crois , que le printemps eût fait fleurir. A l'instant il vint me l'offrir d'un air si doux et ayec tant de grâce , qu'il me fut impossible de ne pas l'en remercier. Le petit calendrier qu'il tenait à la main , et dont il baisa respectueose» ment le feuillet oii mon nom était imprimé y disait asses qu'il Je savait ce nom. J'étais bien moins heureuse, car je ne sarais pas le sien. Je m'inclinai encore pour lui marquer qu'il ne se trom» paît pas, et, qu'en effet le jour de S. Philippe était ma lete. Akvs je le vis s'animer, presser son cœur de la main droite, la dé|^ojer vers moi avec le geste de l'offrande ; et de la gauche , en signe de serment , prendre le ciel à témoin du don qu'il me faisait.

Je sentis que mon cœur , à moi , battait plus fort que de con» tume , que la rougeur me montait au visage , et que mes yeux ne pouvaient plus soutenir ses regards; je me couvris le front de me< deux mains , et je me retirai.

J'ai admiré depuis combien le langage muet va plus vite que la parole ; car enfin , si Closan m'avait parlé , il eikt à peine osé passer , de détours en détours , de l'éloge de ma beauté à l'aveu de l'impression qu'elle avait faite sur son âme; et l'on m'avait bien avertie de ne jamai$ prêter l'oreille au langage trompeur des hommes qui essayeraient de me flattei'. Mais dans l'expression du visage , comment soupçonner le mensonge ? Comment imaginer que des yeux attendris et supplians nous en imposent? Cest la bouche qui trompe , et la nôtre ne disait rien.

Cependant il était bien clair qu'il m'avait fait le don de son cœur , qu'il m'avait engagé sa foi ; et si je continuais de le voir , je sembïais m'engager moi-même. Seule à mon âge et sans l'aveu de mes parens , à leur insu , avec un jeune inconnu qui , peutêtre , se jouait de mon intioOence ! tout cela me troublait , et j'étais presque résolue à fermer ma fenêtre. Une réflexion asseï sage m'y ramena. Je n'ai , me dis-je , accepté de lui que son bouquet ; quant à ses autres dons , je ne les ai pas refusés , mais je ne les ai pas reçus. Et pourquoi les rebuterais-je , s'ils sont dignes de moi ? C'est peut-être l'époux que le ciel me destine. S'il est fait pour moi , laissonft-4ui l'espérance de m'obteuir et le temps de me.

^sxnander. Il sait bien de qui je dépends. Soyons avec lui résenrée ; □L^s s'il me trouve aimable , ne nous en plaignons pas. Hëlas! 'sti grand besoin de plaire. Pauvre comme )e suis , qui m'ëpou- ^rait sans m'aimer ? Ce fut par ces raisons que Famour sut me 'assurer. Ah ! qu'il est dangereux , Tamour , lorsquHl feint d^étre "Raisonnable !

Ayec ce beau plan de conduite, je me livrai au plaisir de le voir >ans plus me défier de lui ni de moi'-niéme. Son premier soin , en 3>*éveillant , était de venir arroser mon bouquet. Il en respirait le parfum ; il en comptait les roses déjà épanouies; il me faisait re^ marquer celles qui n'étaient qu'à demi' écloses et les boutons qui allaient bientôt s'ouvrir; il les couvait des yeux avec l'air de la A'olupté ; et moi je souriais aux soins qu'il prenait tous tes jours d'embellir son hommage ; et tous les jours , sans m'en ajiercevoir , je laissais mes yeux repasser plus librement, plus souvent sur les siens , et s'y reposer davantage. Un jour que j'oubliais de les en détacher , je ne sais quelle émotion soudaine ils lui causèrent ; mais il porta ses lèvres sur une de mes roses , et il souffla vers moi le baiser qu'il lui avait donné. Vous croyez bien que je ne laissai pas cette audace impunie. Je me retirai sur-le-champ , et je résolus d'être huit jours sans me montrer. Huit jours? ah ! mes amis , quel effort de courage !

Il faut tout dire : en me rendant invisible à ses yeux , les miens avaient trouvé le secret de le voir encore ; et derrière un rideau tant soit peu entr'ouvert , je l'obvservais. Les deux premiers jours , Je le vis arroser , comme de coutume , mais d'un air triste et délaissé , ce rosier qui semblait aussi se faner de langueur. Après l'avoir long-temps regardé d'un œil abattu , et cent fois inutilement tourné les veux vers l'inexorable fenêtre, il s'en allait comme un suppliant rebuté. Mais le troisième jour , le pauvre exilé suc-" comba ; et après avoir inondé le rosier de ses larmes , après avoir arraché la rose sur laquelle ses lèvres avaient imprimé le baiser qui faisait son crime , il ferma sa fenêtre , et je ne le vis plus.

A sa place , deux jours après , je vis paraître un homnie noir ^ une canne à la main , qui allait et venait dans sa chambre. Ah ! c'est un médecin , me dis«-je ; il est malade , et j'en suis la cause ! Me voilà désolée , odieuse à moi-même, et m'aecusant d'injustice et de cruauté. Comment remédier au mal que j'avais fait ! Corn*' ment lui apprendre que j'y étais sensible? J'en trouvai le moyen. L'homme noir revenait deux fois le jour ; je guettai le moment cil il serait à la fenêtre , et d'un air affligé , je lui fis une révé-^ renée. Il me la rendit sans savoir qui le saluait ; et je vis qu'il retournait vers son malade pour lui demander qui j'étais. Je n'en voulais pa4 davantage. ...

Le jeune homme dissimula; mais sitôt qu'il fut délivré de oe témoin , il se leva , et vint me \;oir lui-même. Je le trourai pâle et changé. Je lui marquai, je croîs , un peu trop mon inquiétude, n m'expliqua «on mal en mettant la main sur son pouls , puis si son front , puis sur son cœur ; et puis ajant regardé le d'un œil triste , il se jette à genoux , et me tendant ses deux mains jointes , il me demande grâce« Un rocher se fdt attendri. A l'instant mes larmes coulèrent , et il me les vit essuyer ; juges de l'excès de sa joie ! mais je lui ns signe d'aller se reposer ; pour Vy engager , je m'éloignai moi-même. Cette visite lui fut plus salutaire que celle de son médecin ; car peu de jours après il fat convalescent.

Des ce moment il fut aussi timide qu'il avait été téméraire. De mon côté , j'étais craintive et défiante ; car ce baiser soufflé en l'air , d'une fenêtre à l'autre , m'était toujours présent ; je Pavais sur mes lèvres ; et je faisais tout mon possible pour défendre à mes yeux de m'en attirer un second. L'aurais-je ausâ cruellement puni ? c'est ce que vous ni moi ne savons y grâce au ciel. Quoi qu'il en soit , mon cœur ne fut pas mis à cette épreuve; mais en voici une plus dangereuse , et à laquelle ma rigueur ne tint pas. Je vous l'ai dit ^ je sortais peu. Uni>eau jour cependant il prit envie à mes gardiens d'aller se promener au Ôours-la -Reine. tJn jeu de boule était le seul spectacle que se permit quelquefois znon tuteur. On passe là , disait-il , trois heures plus agréablement qu'à l'Opéra , et il n'en coûte rien. Tandis qu'il se donnait .ce plaisir innocent , ma tante et moi nous suivions lentement l'ennuyeux droit-fil des allées , lorsqu'une femnîe nous aborde , .tenant une petite chienne , la plus jolie du monde , et me propose de l'acheter. J'en fus tentée , et j'allais demander quel en était le prix ; ma tante , au premier mot , interrompt le marché , et congédie la marchande.

Il m'était dur de me voir refuser jusqu'à l'amusement d'une petite chienne. Mais'pauvre , comme je croyais l'être , je n^avais pas droit de me plaindre qu'on voulût me rendre ménagère du peu d'argent qu'on me donnait. Je pris donc patience j et me relirai'tristement.

Mais en rentrant chez mon tuteur , quelle fut ma surprise de voir s'élancer de la loge de la portière ma petite épagneule , avec un collier de ruban couleur de rose oii pendait un grelot ? Je la prends , je la baise ; et la portière , à qui ma tante fait des questions, répond ingénument qu'une femme du peuple vient de lui apporter ce petit animal , et lui a dit qu'il était à moi. Ma tante me gronda , et je lui laissai croire qu'en secret je l'avais payé.

Me voilà donc chez moi , seule avec ma petite chienne , cher-

:T]iànt un nom à lui donner , lorsque dans les plis du ruban de n petit collier j'aperçois un billet. Je le déroule , et j'y lis cas ots : Je m* appelle Florette ; et lui Hippolyte Cloean. Ah ! o*«st lui , me dis-je , c'est lui qui , sans doute , m'ayant suivie ^es yeux à la promenade, et m'ayant vue désirer cette petite oliienne , a voulu m'en faire présent. Je ne me trompais pas. J'ai sv. depuis que le seul louis d'or qu'il eût en sa puissance , il Ty aivait employé. Ce louis d'or en valait mille.

Le petit billet fut enfermé dans le cœur d*or que voilà. Il y est •encore , il ne me quittera Jamais. Pour la petite chienne , je vous laisse à penser si elle eut d'autre lit qu^ le mien , ou d*autre asr siette que la mienne. - •

Toute la nuit je ne r^vai qu'à inventer quelque moyen de marquer ma reconnaissance. J'étais aimée , j'en étais sûre ; et je ne voulais pas qu'on me cràt insensible aux soins d'un amour si attentif, si •délicat et si touchant.

Au point du ]our j'étais à ma fenêtre* Gosan ne parut qu'a* ' près moi , et il me vit tenant mon épagneule contre mon sein , et la baisant avec une tendresse extrême. Moitié content et moitié triste , il nous regardait tour à tour , moi d'abord , et puis l'épagneule, et d'un air si passionné , si envieux de son bonheur, que dans je ne sais quelle ivresse , quelle absence de ma raison y je fis une folie. Par malheur j'avais à la main mon petit miroir de toilette pour achever d'ajuster mes cheveux ; eh bien ! puisqu'il faut vous le dire , je tournai la glace du côté du jeune homme , et puis la retournant vers moi > je la baisai , et je m'enfuis.

Alors le visage brûlant et les yeux pleins de larmes , je tombai comme dans un abime de confusion et de douleur. Me voilà , dis-je , pour jamais engagée avec ce jeune- inconnu. Je suis à lui , je ne puis m'en dédire. Il m'a vue baiser son image ; après cette faiblesse , je suis déshonorée si fe ne l'ai pas pour époux ; et dës-lors il fut décidé que je n'en aurais jamais^d'autre.

Pour lui, tandis que je me désolais , il était transporté de joie; et en échange 4^ TEkxxtL baiser , il m'en avait renvoyé mille que je n'avais point aperçus^. Mais je ne sais quel œil sinistre et mal«> faisant les avait surpris ; et ma tante en fut avertie.

On tint conseil dans la maison ; et des le soir même on me fît changer de logement , sans m'en dire la cause. Je m'en doutai ; mais j'obéis sans répliquer un mot , de peur de m'accuser moimême.

Quand je fus seule dans ma prison , je pensai à l'étonnement et à l'affliction oii serait mon jeune homme en ne me voyant plus paraître; et observée impitoyablement , je ne savais à que}

^aint me Touer pour lui faire passer quelques consolatâons , lorsque \e vis arriver chec mon oncle un homme de finance, qu'on disait protégé du cardinal , premier ministre , et qui me demandait en mariage pour son fils. Cétait mon jeune clerc lûméme qui lui en avait donné l'idée.

n lui était recommandé ; et en style de protecteur , le financier avait daigné lui dire que , dans l'occasion , il serait bien aise de l'obliger. Closan se rappela cette belle promesse. I>ésespéré de ne plus me voir, instruit que mon tuteur était un riche avare , persuadé que j'étais réservée à quelque favori de la fortune , et ne voyant dans son étude que des moyens douteux et lenU de s'enrichir , il résolut de prendre la route plus aisée et moins infructueuse des emplois de finance ; et il aUa prier son protecteur de la lui ouvrir. Celui-ci abusant de la facilité qu'ont tous •les supplians à confier leurs peines , tira de lui la confidence du malheureux amour qui causait son ambition , voulut savoir le nom de la jeune personne; et son protégé lui dit tout, excepté notre intelligence, encore en laissa-t-nl soupçonner quelque chose, en lui avouant que s'il parvenait à quelque emploi ccmsidérable , il avait lieu de croire qu'il ne serait point refusé.

Je penserai avons, lui dit M. deBliancour; revenez me voîV ,un de ces matins. Le jeune homme s'en retourna pénétré de recon- 'Haissance. Son protecteur eut en effet la bonté de penser à lui ; onais i) daigna aussi penser à moi. Il avait entendu dire que j'é- .tais belje ; il se douta que je serais riche ; il lui fut aisé de savoir quels biens mon père avait laissés ; un enele avare et sans enfans était encore une perspective attrayante ; il crut trouver en moi ce qui convenait k son fils ; et d'abord , pour le délivrer d'un rival incomniode , il envoya son protégé Glosan faire en province son noviciat de financier. Ensuite il vint offrir pour moi, i mon tuteur , le plus sot des enfans des riches.

Yous jugez quelle différence ; je ne dis pas pour la figure : à Dieu ne plaise que îe compare une massive ébauche à l'élégance même de la grâce et de la beauté ! Mais pour Teqprit ! ah ! dans un seul regard , dans un geste du jeune clerc , il y avait plus de pensées ingénieuses et de sentimens délicats , que dans toutes les galanteries de l'insipide Bliancour. Mais quand il aurait eu l'esprit de Fontenelle , il n'aurait pas séduit le mien. Je le refusai net ; et je dis à mon oncle , qu'à dix-sept ansr oo n'était pas pressée de se marier. Il eut beau me vanter la fortune du prétendant , je l'assurai qu'avec toute son opulence , cet honuaelà ne me plairait jamais. Il faut donc qu'un mari plaise à mademoiselle , reprit ma tante avec humeur ? Oh bien, moi , je suis

ise d'être sa surveillante. Elle n'a qu'à choisir , du mariage ou

i couvent. Je préférai le couvent avec joie , espérant qu'il serait

»ur moi une moins étroite prison.

Mais en voilà bien assez pour aujourd'hui , dît-elle. Je viens i vous donner de petites scènes de comédie; demain le déjeuner ra plus sérieux.

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