‹ Œuvres de MarmontelChapitre 7 sur 34 · LA MAUVAISE MÈRE · texte numérisé non relu

LA MAUVAISE MÈRE

l'arait qu'à proférer ces paroles imposantes : Feu M. de Carandon mon père. . . . Corée n'attendait pas qu'elle achevât pour avoner qn^il avait tort.

Q mourut assez jeune, et lui laissa deux enfans, dont elle avait bien voulu lui permettre d'être le père. En mourant , il croyait devoir régler le partage de ses biens; mais M. de Carandon avait pour maxime, lui dit-elle, qu'afin de retenir les enfans sous la dépendance d'une mère , il fallait la rendre dispensatrice des biens qui leur étaient destinés. Cette loi fut la règle du testament de Corée, et son héritage fut mis en dépôt dans les mains de sa femme, avec le droit fatal de le distribuer à ses enfans comme bon lui semblerait. De ces deux enfans, l'aine faisait ses délices; non ^u'il fut plus beau, plus heureusement né que le cadet, mais elle avait couru le danger de la vie en le mettant au monde ; il loi avait fait éprouver, le premier, les douleurs et la joie de l'en"fantement; il s'était emparé de sa tendresse , qu'il semblait avoir épuise ; elle avait enfin , pour l'aimer uniquement , toutes les mauvaises raisons que peut avoir une mauvaise mère.

Le petit Jacquaut était l'enfant de rebut : sa mërè ne daignait presque pas le voir, et ne lui parlait que pour le gronder. Cet enfant intimidé n'osait lever les yeux devant elle^ et ne lui répondait <pi'en tremblant. Il avait, disait-elle , le naturel de son père, une âme du peuple , et ce qu'on appelle l'air de ces gens-là.

Pour l'ainé , qu'on avait pris soin de rendre' aussi volontaire , aussi mutin , aussi capricieux qu'il était possible, c'était la gentillesse même : son indocilité s'appelait hauteur de caractère ; son hameur, excès de sensibilité. On s'appl'')udissait de voir qu'il ne cédait jamais quand il avait raison; or il faut savoir qu'il n'avait jamais tort. On ne cessait de dire qu'il sentait son bien , et qu'il ivait rhonneur de ressembler à madame sa mère. Cet aîné, appelé M. de FËtang ( car on ne crut pa^ qu'il fût convenable de lui hisser le nom de Corée ) , cet aîné , dis-je , eut des maîtres de toute espèce : les leçons étaient pour lui seul, et le petit Jacquaut eu ^recueillait le fruit; de manière qu'au bout de quelques années, Jacquaut savait tout ce qu'on avait enseigné ât ^. de l'Etang , qui en revanche ne savait rien.

Les bonnes , qui sont dans l'usage d'attribuer aux' enfans tout le peu d'esprit qu'elles ont, et qui révent tout le matin aux geuliesses qu'ils doivent dire dans la journée, les bonnes avaient tût croire à madame , dont elles connaissaient le faible , que son ^é était un prodige. Les maîtres, moins complaisans ou plus Maladroits , en se plaignant de l'indocilité, de l'inattention de cet en£ant chéri , ne tarissaient point sur les louanges de Jacquaut. ^ ^e disaient pas précisément que M. de l'Etang fût un sot,

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mais ils disaient que le petit Jacquaut avait de Tesprit comme uji ange. La vanité de la mëre en fut blessée; et, par une in)iz5ti<r< qu'on ne croirait pas être dans la nature si ce vice des rt^hres était moins à la mode , elle redoubla d'aversion pour ce petil malheureux, devint jalouse de ses progrès, et résolut d'6ter à son enfant gâté Thumiliation du parallèle.

Une aventure bien touchante réveilla cependant en elle les sentimens de la nature; mais ce retour sur elle-même HiumîHa sans la conger. Jacquaut avait dix ans, de TËtang en avait près de quinze , lorsqu'elle tomba sérieusement malade. L'aîné s'occupait de ses plaisirs , et fort peu de la santé de sa mëre : c'est la punition des mëres folles , d'aimer des enfans dénaturés. Cependant on commençait à s'inquiéter; Jacquaut s'en aperçut; et voilà son petit cœur saisi de douleur et de crainte; l'impatience de voir sa mëre ne lui permet plus de se cacher. On l'avait accoutumé à ne paraître que lorsqu'il était appelé ; mais enfin sa tendresse lui donna du courage. Il saisit l'instant oii la porte de la chambre est entr'ouverte; il entre sans bruit et à pas tremblans; il s'approche du lit de sa mëre. Est-ce vous mon fils? demandât-elle. — Non , ma mëre , c'est Jacquaut. Cette réponse naïve et accablante pénétra de honte et de douleur l'âme de cette fenune injuste; mais quelques caresses de son mauvais fils lui rendirent bientôt tout son ascendant, et Jacquaut n'en fut dans la suite nî mieux aimé, ni moins digne de l'être.

A peine madame Corée fut-elle rétablie , qu'elle reprit le dessein de l'éloigner de la maison : son prétexte fut que de l'Etang, naturellement vif, était trop susceptible de dissipation pour avoir un compagnon d'étude , et que les impertinentes prédilections des maîtres pour l'enfant qui était le plus humble ou le plus caressant avec eux , pouvaient fort bien décourager celui dont le caractëf e , plus haut et moins flexible , exigeait plus de ménagement. Elle voulut donc que de l'Etang fût l'unique objet de leurs soins , et se défit du malheureux Jacquaut , en l'exilant dans un collège.

A seize ans, l'Etang quitta ses maîtres de mathématiques , de physique, de musique, etc., comme il les avait pris; il commença ses exerci(:és , qu'il fit à peu prës comme ses études ; et à vingt ans , il parut dans le monde avec la suifisance d'un sot, qui a entendu parler de tout , et qui n'a réfléchi sur rien.

De son côté , Jacquaut avait fini ses humanités ; et sa mëre était ennuyée des éloges qu'on lui donnait. £h bien! dit-elle, puisqu'il est si sage, il réussira dans l'église; il n'a qu'à prendre ce parti.

Par malheur, Jacquaut n'avait aucune inclination pour l'état ecclésiastique;, il vint supplier sa mère d^ l'eu dispenser. Vous

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rjet donc, lui <lit-«lle avec une hauteur froide et sévère, que j'ai quoi TOUS soutenir dans le monde? Je vous déclare qu'il n'en ft rien. La fortune de votre père n'était pas aussi considérable p'oD l'imagine ; à peine suffira-tp-elle à l'établissement de votre liné. Pour vons , monsieur , vous n'aves qu'à voir si vous voulee SDorir la carrière des bénéfices , ou celle des armes ; vous faire tonsurer, ou casser la tête; accepter, en un mot, un petit collet , Hi une lientenance d'infanterie; c'est tout ce que je puis faire pour ions. Jacquaut lui répondit avec respect , qu'il y avait des partis Bioiiis violens k. prendre pour le fils d'un négociant. A ces mots , piademoiselle de Carandon faillit k mourir de douleur d'avoir mis m monde un fils si peu digne d'elle , et lui défendit de paraître à les jeux. Le jeune Corée, désolé d'avoir encouru l'indignation de nmère, se retira en soupirant, et résolut de tenter si la fortune hi serait moins cruelle que la nature. Il apprit qu'un vaisseau était sor le point de faire voile pour les AntÛles , oii il avait des* fem de se rendre. Il écrivit à sa mère pour lui demander son iTea, sa bénédiction et une pacotille. Les deux premiers articles loi furent amplement accordés, mais le dernier avec économie. Sa mère , trop heureuse d'en être délivrée , voulut le voir avant lOB départ, et en l'embrassant lui donna quelques larmes. Son frère eut aussi la bonté de lui souhaiter un heureux voyage. CÀaient les premières caresses qu'il avait reçues de ses parens ; son cœur sensible en fut pénétré ; cependant il n'osa leur demander de lui écrire. Mais il avait un camarade de collège dont il était tendrement aimé ; il le conjura , en partant , de lui donner quelquefois des nouvelles de sa mère«

Celle-ci ne fut plus occupée que du soin d'établir son enfant chéri . H se déclara pour la robe : on lui obtint des dispenses d'études ; et bientôt il fut admis dans le sanctuaire des lois. Il ne fallait plus <p'im mariage avantageux. On proposa une riche héritière ; Buds on exigea de la veuve la donation de ses biens. Elle eut la bîblesse d'j consentir, en se réservant à peine de quoi vivre dé- <>enuiient , bien assurée que la fortune de son fils serait toujours <iisa disposition.

A Page de vingt-cinq ans , IM. de l'Étang se trouva donc un petit conseiller tout rond , négligeant sa femme autant que sa ^^y ayant grand soin de sa personne, et fort peu de souci des i.a&ires du palais. Comme il était du bon air qu'un mari eût quelqu'on qui ne fût pas sa femme , l'Étang crut se devoir à lui-même it s'afficher pour homme à bonnes fortunes. Une jeune personne qa'3 lorgna au spectacle , répondit à ses 4igaceries , le reçut chez ^eavec beaucoup de politesse, l'assura qu'il était charmant, ce ft'il n'eut pas de peine à croire , et dans peu de temps le débar^

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rassa d'un portefeuille de dix mille écus. Mais comme il n'j a point d'amours étemelles, cette beauté parjure le quitta au bout' de trois m6i$ pour uu jeune lord anglais aussi sot et plus magnifique. L'Etang , qui ne concevait pas comment on renvoyait un ' homme comme lui, résolut de s'en venger en prenant une maîtresse plus fameuse encore , et en la comblant de bienfaits. Sa nouvelle conquête lui faisait mille jaloux; et quand il se comparait à cette foule d'adorateurs qui soupiraient en vain pour elle, il avait le plaisir de se croire plus aimable, comme il se trouvait plus heureux. Cependant, s'étant aperçu qu'il n'était pas sans inquiétude , elle voulut lui prouver qu'il n'était rien au monde qu'elle ne fût résolue à quitter pour lui, et proposa, pour fuir les importuns, de venir ensemble à Paris oublier tout l'univers , et vivre uniquement l'un pour l'autre. L'Etang fut transporté de cette marque de tendresse. Tout se prépare pour le voyage ; ils partent , ils arrivent , et choisissent leur retraite aux environs du Palais— Royal. Fatime ( c'était le nom de cette beauté ) demanda et obtint sans peine un carrosse pour prendre l'air. L'Etang fut surpris du nombre d'amis qu'il trouva dans la bonne ville. Ces amis ne l'avaient jamais vu , mais son mérite les attirait en foule. Fatime ne recevait chez elle que la société de l'Etang , et il était bien sûr de ses amis et d'elle. Cette femme charmante avait cependant une fair blesse : elle croyait aux songes. Une nuit, elle en avait fait un qui ne pouvait, disait-elle, s'eifacer de- son esprit. L'Etang voulut savoir quel était ce songe qui l'occupait si sérieusement. J'ai révc, lui dit-elle , que j'étais dans un appartement délicieux : c'était un lit de damas de trois couleurs , une tapisserie et des sophas assortis à ce lit superbe , des trumeaux éblôuissans de dorure , des cabinets de boule, des porcelaines du Japon , des magots de la Chine les plus jolis du monde ; mais tout cela n'est rien. Une toilette était dressée ; je m'approche ; qu'ai-je aperçu ? le cœur m'en palpite ; un écrin de diamans ; et quels diamans encore ! l'aigrette la - mieux dessinée, les boucles d'oreilles. les plus brillantes, le plus bel esclavage , une rivière qui ne finissait pas. Oui , monsieur , je vous le dis , il m'arrivera quelque chose de singulier : ce songe m'a trop vivement frappée y et mes songes ne me trompent jamais. ^ ,

M. de l'Etang eut beau employer toute son éloquence à lui persuader que les songes ne signifiaient rien ', elle lui soutint que celui-ci devait signifier quelque chose , et il finit par craindre que quelqu'un de ses rivaux ne proposât de l'effectuer. Il fallut donc capituler , et à quelques circonstances près se résoudre k l'accomplir lui-même. L'on juge bien que cette épreuve ne la guérit pas de l'habitude de songer; elle y prit goût, et songea

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tant , que la fortune du bon homme Cor^e n'était jn'esque plus eDe-même qu'un songe. La jeune épouse de M. de PEtang , à qui ce voyage avait déplu, demanda d'être séparée de biens d'un mari qui l'abandonnait ; et sa dot , qu'il fallut rendre, le mit encore plus mal à son aise. ^

Le jeu est une ressourqp. L'Etang prétendait exceller au piquet. Ses amis , qui faisaient bourse commune y pariaient tous pour lui, tandis que l'un d'eux jouait contre. A chaque fois qu'il écar^ tait : Ma foi , disait l'un des parieurs , c'est bien jouer ! On ne )oue pas mieux, disait l'autre. Enfin M. de l'Etang jouait le mieux du monde ; mais il n'avait jamais les as. Tandis qu'on l'expé* diait insensiblement , la fidèle Fatime , qui s'aperçut de ^ àéc^ dence, rêva une nuit qu'elle le quittait, et le quitta le lendemain. Cependant , comm£ il est humiliant de déchoir , il se piqua d'honneur , et ne voulut rien rabattre de son faste ; en sorte que dans quelques années il se trouva qu'il était ruiné.

fl en était au:i^ expédiei^ , lorsque madaine sa mëre , qui n'avait pas mienx ménagé sa réserve , lui écrivit^pour. lui demander de t'argimt. Il lui répondit, qu'il était désespéré ; mais que , loin de pouvoir lui envoyer des secours , il en availr besoin- lui*mén)e. Déjà l'alarme s'étail répandue parmi leui^ créanciers; et c'était à qui se saisirait le premier des débris de leur fortune. Qu'ai^je fait ? disait cette mère désolée ; je me suis dépouillée de tout pour un fils qui a tout dissipé.

Cependant qu'était devenu l'infortuné Jacquaut? Jacqnaut , avec de l'espirit , la meilleure àme , la plus jolie figure du monde , et sa petite pacotille , était arrivé heureusement à Saint-Domingue. Oq sait conibien un.Français, de bonnes mœurs et de bonne mine , trouve aisément à s'établir dans les lies. Le nom de Corée, son intelligence et sa sagesse lui acquirent bientôt la confiance des lobitans. Avec les secours qui lui furent offerts , il acquit luw méine une habitation, 1â cultiva, la rendit florissante ; le comrmerce , qui était en vigueur , l'enricbii en peu de- temps ; et. dans Fe^ce de cifiq aps il était devenu l'objet de la jf lousie des veuves et des fillet les plua belles et les plus riches de la colonie. Mais , hélas ! son camarade de cpllj^ge , qui jusque-là ne lui avait donné qoe des nouvelles satisfaisantes , l^i é<;rivit que son frère était miné , et que sa mère , abandonnée de tout le monde, était réduite aux f\a$ affreuses extrémités. Cette lettre fatale fut^arrosée de larmes. Ah ! ma pa4vre mère , s'écria-t-il, j'irai , j'irai vous secourir. Il ne voulut s'en fier à personne. Un accident , mm infidélité, la négligence ou la lenteur d'une main étrangère, poti? vaient la priver des secours de son fils , et la laisser mourir dans riodigence et le désespoir. Bien ne doit retenir un fils , se disait^

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il à lui-même , quand il y va de ^honneur et de la vie d'une mèpe. Avec de tels sentimens , Corée ne fut plus occupé que du soin de rendre ses richesses portatives. Il vendit tout ce qu'il possé* dait ; et ce sacrifice ne coûta rien à son cœur. Mais il ne put fuser des regrets à un trésor plus précieux qu^il laissait en rique* Lucelle , jeune veuve d'un vieux colon qui lui avait laissé des biens immenses , avait jeté sur Corée un de ces regards qui semblent pénétrer jusqu'au fond de l'âme et en démêler le caractère^, Tun de ces regards qui décident l'opinion, qui déterminent le penchant , et dont l'effet subit et confus est pris Je plus souvent pour un mouvement sympathique. fUle avait cru voir, dans ce jeune homme , tout ce qui peut rendre heureuse une femme hon— néte et sensible ; et son amour pour lui n'avait pas attendu la réflexion pour naître et se développer. Corée, de son cÂté, l'avait distinguée entre ses rivales , comme la plus digne de captiver le cœur d'un homme sage et vertueux. Lucelle, avec la figure la plus noble et la plus intéressante , l'air le plus animé , et cependant le plus modeste , un teint brun , mais plus frais que les roses, des cheveux d'un noir d'ébeue , et des dents d'une blancheur et d'un émail à éblouir, la taille et la démarche des nymphes de Diane , le sourire et le regard des compagnes de Vénus ; Lucelle , avec tous ces charmes, était douée de ce courage d'esprit, de cette élévation de caractère, de cette justesse dans les idées, de cette droiture dans les sentimens, qui nous font dire assez mal à propos qu'une femme a l'âme d'un h(»nme. Il n'était pas dans les principes de Lucelle de rougir d'une inclination vertueuse. A peine Corée lui eut-il avoué le choix de son cœur , qu'il obtint d'eUe sans détour un pareil aveu pour réponse ; et leur inclination mutuelle , devenue plus tendre à mesure qu'elle était plus réfléchie , n'aspirait plus qu'au moment d'être consacrée au pied des autels. Quelques démêlés sur l'héritage de l'époux de Lucelle avaient retardé leur bonheur. Ces démêlés allaient finir, lorsque la lettre de l'ami de Corée vint tout à coup l'arracher à ce qu'il avait de plus cher au monde , après sa mère. Il se rendit chez la belle veuve » lui montra la lettre de son ami, et lui demanda conseil. Je me flatte , lui dit-elle, que vous n'en avez pas besoin. Fondez votre bien en effets commerçables , allez au secours de votre mère , faites honneur k tout, et revenez ; ma fortune vous attend. Si je meurs \ mon testament vous l'assurera ; si je vis , au lieu d'un testament, vous savez quels seront vos titres. Corée, pénétré de reconnaissance et d'admiration , saisit les mains de cette femme *|généreuse, et les arrosa de ses pleurs; mais comme il se répandait en éloges : Allez , lui dit-elle , vous êtes un enfant ; n'ayez donc pas les préjugés de l'Europe. Dès qu'une femme fait quelque

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chose ie passablement honnête , on crie an prodige , comme si la nature ne nous avait pas donné une âme. A ma place , seriez- TODS bien flatté de me voir , dans Tétonnement , regarder en vous comme un phénomène le pur mouvement d'un bon cœur? Pardon , lui dit Corée , je devais m'y attendre ; mais, vos principes , vos sentimens , l'aisance , le naturel de vos vertus , m'enchantent ; je les admire sans en être surpris. Va , mon enfant, lui dit-elle en le baisant sur les deux joues , je suis à toi telle que Dieu m'a faite. Remplis tes devoirs , et reviens au plus tôt.

II s'embarque, et avec lui il embarque toute sa fortune. Le trajet fut assez heureux jusque vers les Canaries ; mai^ là , leur vaisseau , poursuivi par un corsaire de Maroc , fut obligé de chercher son salut dans ses voiles. Le corsaire qui le chassait était sur le point de le joindre ; et le capitaine , efiûrayé du danger de l'abordage y allait se livrer au pirate. Ah ! ma pauvre mère ! s'écria Corée en embrassant la cassette oii était renfermée toute son espé- ' rance ; et puis s'arrachant les cheveux de douleur et de rage : Non , dit*il , ce barbare Africain me dévorera plutôt le cœur. Alors s'adressant au capitaine , à l'équipage et aux passagers consternés : £h quoi ! mes amis, leur dit-*il, nous rendrons -nous lâchement? souflrirons-nous que ce brigand nous mène à Maroc chargés de fers, et nous y vende comme desbetes? Sommes-nous désarmés? Ces gens-là sont-ils invulnérables, ou sont-ils plus braves que nous? Ils veulent aborder; qu'ils abordent. Eh bien! nous nous verrons de près. Sa résolution ranima les esprits ; et le capitaine , en l'embrassant , le loua d'avoir donné l'exemple.

Déjà tout est disposé pour la défense. Le corsaire aborde , les vaisseaux se heurtent; des deux c6tés on voit voler la mort : bientôt les deux navires sont enveloppés dans un tourbillon de fumée et de flamme. Le feu cesse , le jour renaît, et 1^ fer choisit ses rictimes. Corée , le sabre à la main , faisait un carnage effroyable : dès qu'il voyait un Africain se jeter sur son bord , il courait à "lui, le fendait en deux, en s'écriant : Ah! ma pauvre mère! Sa fureur était celle d'une lionne qui défend ses petits ; c'était le dernier effort de la nature au désespoir ; et l'âme la plus douce , la plus sensible qui fut jamais , était devenue , en ce moment , la plus violente et la plus sanguinaire. Le capitaine le trouvait partout , l'œil en feu et le bras sanglant. Ce n'est pas un homme , disaient ses compagnons , c'est un Dieu qui combat pour nous. Son exemple enflammait leur courage. Il se trouve enfin corps à corps avec le chef de ces barbares. Mon Dieu , s'écria-t-il , ayez pitié de ma mère ; et à ces mots , d'un coup de revers , il ouvrit le ventre au corsaire. Dès ce moment la victoire fut décidée ; le peu qui restait de l'équipage maroquin demanda la vie , et fut mis

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dans les fers. Le vaisseau de Corée, avec sa proie, aborde enfin sur les côtes de France ; et ce digne fils , sans se permettre une nuit de repos , se rend , avec son trésor , auprès de sa malheureuse mëre. Il la trouve au bord du tombeau , et dans un état pour elle plus afifreux que la mort même ; dénuée de tout secours, et livrée aux soins d'un domestique qui , rebuté de souffrir l'indigence oii elle était réduite , lui rendait à regret les derniers soins d'une pitié humiliante. La honte de sa situation lui avait fait défendre à ce domestique.de recevoir personne que le prêtre et le médecin charitable qui la visitaient quelquefois. Corée demande à la voir, on le refuse. — Annoncez-moi, dit-il au domestique. — Et quel est votre nom? — Jacquaut. Le domestique s'approche du lit. Un étranger, dit-il, demande à voir madame. — Hélas! et quel est cet étranger ? — Il dit qu'il s'appelle Jacquaut. A ce nom , ses entrailles furent si violemment émues qu'elle faillit à expirer. Ah ! mon fils , dit-elle d'une voix éteinte et en levant sur lui sa mourante paupière, ah! mon fils, dans quel moment venezvous revoir votre mëre! votre main va lui fermer les jeux. Quelle fut la douleur de cet enfant si pieux et si tendre , de voir cette mëre qu'il avait laissée au sein du luxe et de l'opulence, de la voir dans un lit entouré de lambeaux , et dont l'image soulèverait le cœur , s'il m'était permis de la rendre ! O ma mëre ! s'écria-t-il en se précipitant sur ce lit de douleurs.... Ses sanglots «toufiTërent sa voix, et les ruisseaux de larmes dont il inQndait le ^ein de sa mçre expirante furent long-temps la seule expression de sa douleur et de son amour. Le ciel me punit, reprit-eUe, d'avoir trop aimé un fils dénaturé , d'avoir. . . Il l'interrompit ; tout est réparé , ma mëre , lui dit ce vertueux jeune homme , vives. Xia fortune m'a comblé de biens ; je viens les répandue au sein de la nature : c'est pour vous qu'ils me sont doni^és. Yivex ; j'ai de quoi vous faire aimer la vie. — Ah ! mon cher enfant » si je désire de vivre , c'est pour expier mon injustice , c'est pour aimer un fils dont je n'étais pas digne , un fils que j'ai déshérité. A ces mots , elle se couvrait le visage , comme indigne de voir le jour^ Ah ! madame , s'écria-t-il , en la pressant dans ses bras , ne me dérobée point la vue de ma mëre ; je viens à travers l'Océan la chercher et la secourir. Dans ce moment, le prêtre et le médecin arrivent. Voilà , dit-elle , mon enfant , les seules consolations que le ciel m'a laissées ; sans leur charité , je ne serais plus. Corée les embrasse en fondant en larmes. Mes amis , leur dit-il , mes bienfaiteurs , que ne vous dois-je pas ! sans vous je n'aurais plus de mëre : achevez de la rappeler à la vie. Je suis riche, je viens la rendre heureuse ; redoublez vos soins , vos consolations , vos secours ; rendez^la moi. Le médecin vit prudemment que cette si-

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tnation était trop violente pour la malade. Allez ^ monsieur , ditil à Corée, reposez-vous sur notre zële, et n'ayez plus d'autre soin que de faire préparer un logement commode et sain. Ce soir madame y sera transportée.

Le changement d'air , la bonne nourriture , ou plutôt la révolution qu'avait faite la joie , et le calme qui lui succéda , ranimèrent insensiblement en elle les organes de la vie. Un chagrin profond avait été le principe du mal; la consolation en fut le remède. Corée apprit que son malheureux frère venait de périr misérablement. Je tire le rideau sur le tableau effrayant de cette mort trop méritée. On en déroba Ta connaissance à une mère sensible , et trop faible encore poiir soutenir, sans expirer, un nouvel accès de douleur. Elle l'apprit enfin lorsque sa santé fut plus affermie. Toutes les plaies de son cœur s'ouvrirent , et les larmes materneUes coulèrent de ses yeux ; mais le ciel , en lui 6tant un fils indigne de sa tendresse , lui en rendait un qui l'avait mérité<* par tout ce que la nature a de plus sensible , et la vertu d« plus touchant. Il lui confia les désirs de son âme ; c'était, de pouvoir réunir dans ses bras sa mère et son épouse. Madame Coréi' saisit avec joie le projet de passer avec son fils en Amérique. Une ville remplie de ses folies et de ses malheurs était pour elle un séjour odieux, et l'instant oii elle s'embarqua lui rendit une nouvelle vie. Le ciel , qui protège la piété , leur accorda des venU favorables. Lucelle reçut la mère de Corée comme elle aurait reçu sa propre mère. L'hymen fit de ces amans les époux les plus fi>rtuné8 ; et leurs jours coulent encore dans cette paix inaltérable , ^ans ces plaisirs purs et sereins qui sont le partage de la vertu.

liE soin d'une mère pour ses enfans est de tous les devoirs le plu^;

fidèlement observé dans la nature. Ce sentiment universel do-^

mine toutes les passions , il l'emporte même sur l'amour de la

^e. n rend le plus féroce des animaux sensible et doux ; le plus

\ paresseux, infatigable \ le plus timide , courageux à l'excès : au-

L CQn d'eux ne penl de vue ses petits qu'au moment qu'il l^r est

|r inutile. On ne voit que parmi les hommes les exemples odieux

[ f im abandon prématuré.

Cest surtout au milieu d'un monde oii le vice , ingénieux à se

déguiser, prend mille formes séduisantes, c'est là ï{}xe le plus

i Poreux naturel demande à être éclairé sans cesse. Plus il y a

d'écueîls et plus ils sont cachés, plus la barque fragile de l'i cence et du bonheur a besoin d'un sage pilote. Quelieiit été , par exemple , le sort de mademoiselle du Troëne, si le ciel n'eût fait exprès pour elle une mère comme il y en a peu !

Cette veuve respectable avait consacré à l'éducation de sa fille unique les plus belles années de sa vie. Voici quel avait été son calcul dès l'âge de vingt-cinq ans.

J'ai perdu mon époux , disait-elle ; je n'ai plus 'que ma fille et moi : vivrai-je pour moi? vivrai- je pour elle? Le monde me sourit et me plaît encore ; mais si je m'y livre , j'abandonne ma fille , et je hasarde son bonheur et le mien. Supposons qu'une vie tumultueuse et dissipée ait tous les charmes qu'on lui attribue , combien de temps puis-je les . goûter? De mes années qui s'écou- «lent, combien peu en ai-je à passer dans le monde? combien dans la solitude et dans le sein de mon enfant ? Ce monde , qui m'ap— pelle aujourd'hui , me renverra bientôt sans pitié ; et si m.a fille s'est oubliée à mon exemple , si elle est malheureuse par ma négligence , quelle sera ma consolation ? Embellissons de bonne heure ma retraite y rendons^la douce autant qu'honorable ; et sacrifions à ma fille , qui est tout pour moi y cette multitude étrangère , à qui dans peu je ne serai plus rien.

Dès lors , cette mère si sage fut l'amie et la compagne de sa fille ; mais obtenir sa confiance n'était pas l'ouvrage d'un jour.

Emilie (c'était le nom de la jeune personne) avait reçu de la nature une âme susceptible des plus vives impressions ; et sa mère , qui l'étudiait sans cesse > éprouvait une joie inquiète en s'apercevant de cette sensibilité qui fait tant de mal et tant de bien. Heureux, disait-elle quelquefois , heureux l'époux qu'elle aimera, s'il est digne de sa tendresse; si, par l'estime et l'amitié , il sait lui rendre précieux les soins qu'elle prendra pour lui plaire! Mais malheur à lui, s'il l'humilie et la rebute ! sa délicatesse blessée fera leur supplice à tous deux. Je vois'que s'il m'é- .chappe à moi-même un reproche, une plainte légère qu'elle n'ait pas méritée , des larmes amères coulent de ses yeux ; son coeur flétri se décourage. Kien n'est plus facile à conduire , ni plus facile à effaroucher.

Quelque modeste que fût la vie de madame du Troène , elle était conforme à son état , et relative au dessein qu'elle avait de s'éclairer à loisir sur le choix d'un époux digne d'flmilie. Une foule d'aspirans , épris des charmes de sa fille , faisaient , selon l'usage , une cour assidue à la mère. De ce nombre était le marquis de Yerglan , qui , pour son malheur , était doué de la plus jolie figure. Son miroir et les femmes le lui avaient dit tant de fois qu*il avait bien fallu le croire. U s'écoutait avec comptai*

sance , se voyait avec volupté , se souriait à lui-même , et ne cesnit de s'applaudir. Il n'y avait rien à dire sur sa politesse ; mais «Ile était si froide et sr légère en comparaison des attentions dont il slionorait , qu'on voyait clairement qu'il occupait la première place dans son estime. Il aurait eu, sans y penser, toutes les grâces naturelles ; il les gâuit en les a£fectant. Du côté de l'esprit , il ne lui manquait que de la justesse , ou plutôt de la réflexion. Personne n'eût parlé mieux que lui , s'it avait su ce qu'il allait dire ; mais son premier soin était d'avoir un avis qui ne fôt pas celui d'un autre. Qu'il eût tort , ou qu'il eût raison , cela lui était assez égal; il était sûr d'éblouir, de séduire, de persuader ce qu'il voulait. Il savait par cœur tous ces petits propos de toilette, tous ces jolis mots qui ne disent rien. Il était au fait de toutes les anecdotes galantes de la ville et de la cour ; quel était Famant de la veille , celui du jour , celui du lendemain , et combien de fois , dans l'année , telle et telle en avaient changé. Il connaissait même quelqu'un qui avait refusé d'être sur la liste , et qui aurait supplanté tous ses rivaux , s'il avait voulu s'en donner le soin.

Ce jeune fat était le fils d'un ancien ami de M. du Troène ; et là veuve en parlait à sa fille avec une sorte de pitié. C'est dommage , disait-elle , que l'on gâte ce jeune homme , il était bien né , il pouvait réussir. Il n'avait déjà que trop bien réussi dans le cœur d'Emilie. Ce qui est ridicule aux yeux d'une mère , ne l'est pas' toujours aux yeux de sa fille : la jeunesse est indulgente pour la jeunesse; et il y a de jolis défauts.

Yerglan , de son côté , trouvait Emilie assez belle , seulement un peu trop simple ; mais cela pouvait se former. Il ne prenait qu'un soin très-léger de lui plaire ; mais quand la première impression est faite , tout contribue à l'approfondir. La dissipation même de ce jeune étourdi était un nouvel attrait pour Emilie ; elle y voyait le danger de le perdre ; et rien n'accélère , comme la jalousie , les progrès de l'amour naissant.

En rendant compte de sa vie k madame du Troène , Verglan se donnait , comme de raison , pour l'homme du monde le plus désiré- Madame du Troène lui donnait avec ménagement (^elques leçons de modestie ; mais il protestait que personne n'était moms atantageux que lui ; qu'il savait à merveille que ce n'était pas pour lui qu'on le recherchait; que sa naissance y faisait beaucoup, et qu'il devait le reste à son esprit et à sa figure , qualités qu'il ne s'était pas données , et dont il n'avait garde de se prévaloir. Plus Emilie avait de plaisir à le voir et à l'entendre , plus elle

avait soin de dissimuler. Un reproche de sa mère eût fait à. soi ame une plaie profonde ; et cette sensibilité délicate la rendait craintive à l'excès.

Cependant les charmes d'Emilie , dont Yerglan était si faiblenient touché , avaient inspiré l'amour le plus tendre au sage e1 modeste Belzors. Un esprit juste et un cœur droit formaient la base de son caractère. Sa figure douce et ouverte s'ennoblissait encore j^ar la haute idée qu'on avait de son âme ; car on est disposé naturellement à chercher et à croire démêler dans les traits d'un homme ce que l'on sait qu'il a dans le cœur.

Belzors , en qui la nature avait été dirigée au bien dès l'en— fance , jouissait de l'avantage inestimable de pouvoir s'y aban— donner sans précaution et sans contrainte. La décence, î'honné* teté , la candeur, cette franchise qui gagne la confiance , cette sévérité de mœurs qui imprime le respect , avaient en lui l'aisance libre de l'habitude. Ennemi du vice, mais sans faste; hidulgent aux ridicules , mais sans en contracter aucun ; docile aux usages innocens , incorruptible aux mauvais exemples , il surnageait au torrent du monde ; aimé , respecté de ceux même dont.sa vie était la censure , et auxquels l'estime publique avait coutume de l'op-* poser pour humilier leur orgueil.

Madame du Troëne, enchantée du caractère de ce jeune homme , l'avait choisi au fond de son cœur comme le plus digne époux qu'elle put donner à sa fille. Elle ne tarissait point sur son éloge. Emilie applaudissait avec la modestie de son âge. Madame du Troëne se méprit à l'air ingénu et gracieux que sa fille avait auprès de lui. Comme l'estime qu'il lui inspirait n'était mêlée d'aucun sentiment qu'il fallût cacher , Emilie était à son aise.

Il s'en fallait bien qu'elle fût aussi libre , aussi tranquille avec le dangereux Yerglan ; et la situation pénible oii la mettait sa présence ressemblait assez à l'ennui. Si madame du Troëne parlait de lui en bien , Emilie baissait les yeux et gardait le silence. Il me semble , ma fille , disait madame du Troëne , que vous ne goûtez pas ces grâces légères et brillantes dont le monde fait tant de cas. Je ne m'y connais point , madame , disait Emilie en rougissant. La bonne mère dissimulait sa joie : elle croyait voir , dans le cœur d'Emilie , la vertu simple et modeste de Belzors triompher de tous les petits vices aimables de Yerglan et de ses pareils. Un accident , léger en apparence , mais frappant pour une mère attentive et clairvoyante , vint la tirer de son illusion.

L'un des talens d'Emilie était la peinture au pastel. Elle avait choisi le genre des fleurs, comme le plus analogue à son âge. Il parait si naturel de voir éclore une rose sous la main de la

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beauté ! Yerglan , par un goût approchant du sien , aimait pasnonnëment les fleurs ; on ne le voyait jamais sans un bouquet le plus joli du monde.

i Un jour y les yeux de madame du Troène s'ëtaiçnt attachés par xrenture sur le bouquet de Yerglan. Le lendemain elle s'aperçut qu'Emilie, sans y songer peut-être, en dessinait les fleurs. Il était tout simple que les fleurs qu'elle avait vues la veille lui fussent encore présentes , et vinssent , comme d'elles-mêmes , s'offrir au bout de ses crayons ; mais ce qui n'était pas aussi simple , c'était l'air d'enthousiasme qu'elle avait en les dessinant. Ses yeux 1)rillaieiit du feu du génie , sa bouche souriait amoureusement à chaque trait de sa main , et un coloris plus animé que celui des fleurs qu'elle voulait peindre se répandait sur ses belles joues. Ete&-voiis contente de votre séance? lui dit sa mère négligemment. Il n'est pas possible , répondit Emilie, de bien rendre la nature (joand on ne Fa pas sous les yeux. Il était vrai cependant qu'elle ne l'avait jamais plus fidèlement exprimée.

Quelfpies j^rs après, Yerglan revint ave<; des fleurs nouvelles. Madame du Troène , sans affectation , les observa l'une après Fautre ; et dans la prochaine leçon d'Emilie , le bouquet de Yerglan fut dessiné. La bonne mère continua d'observer ; et chaque épreuve , confirmant ses soupçons , redoubla son inquiétude. Hélas ! dit-elle , je m'alarme peut-être de quelque chose de trèsinnocent ; voyons cependant si elle y entend malice.

Les études et les talens d'Emilie étaient un secret pour la société de sa mère. Comme elle n'avait eu dessein que de lui assurer par-là des loisirs agréables , de lui faire goûter la solitude , et de sauver son imagination des dangers de la rêverie , et son âme active et sensible des ennuis de l'oisiveté , madame du Troène ne tirait, ni pour elle ni pour sa fille , aucune vanité de ces dons ! qu'elle cultivait avec tant de soin ; mais un jour qu'elles étaient seules avec Belzors , et que l'entretien roulait sur l'avantage précieta de s'occuper et de se suffire : Ma fille , dit madame du Troëne , s'est fait un amusement qu'elle goûte de plus en plus. Je veux que vous voyiez de ses dessins. Emilie ouvrit son portefeuille ; et Belzors enchanté ne se lassait point de l'admirer dans son ouvrage. Qu'ils sont doux et purs , disait^il , les plaisirs de lliinocence ! le vice a beau se tourmenter , il n'en aura jamais de ireils. Avouez, mademoiselle, que l'heure du travail passe vite. Bi bien ! vous l'avez fixée , la voilà qui se retrace et se reproduit à vos yeux ; le temps n'est perdu que pour les oisifs. Madame du Troène l'écoutait avec une complaisance secrète. Emilie troufait ses propos très-sensés ; mais elle n'en était point touchée. Quelques jours après , Yerglan vint les voir. Save«-vous , dit

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madame du Troëne , que ma fille a reçu des éloges de helxors sur son talent pour le dessin ? Je veux aussi que vous en soyez juge. Emilie interdite rougit , balbutia , dit qu'elle n'avait rien. de fini y et conjura sa mère d'attendre qu'elle eût quelque morceau. digne d'être vu. Elle ne se doutait pas que sa mère lui tendait un piège. Puisqu'il y a du mystère, il y a de l'intention, dit cette mère clairvoyante : elle a craint que Yerglan ne reconnût ses fleurs , et qu'il ne pénétrât le motif secret du plaisir qu'elle a en. à les peindre. Ma fille aime ce jeune étourdi ; mes craintes n'étaient que trop fondées.

Madame du Troëne ^ sollicitée de tous cotés , se retranchait encore sur la jeunesse d'Elmilie , et sur la résolution qu'elle avait prise elle-même de ne pas la gêner dans son choix. Cependant ce choix l'alarmait : Ma fille , disait-elle , va préférer Yerglan ; il y a du moins lieu ^e le croire ; et ce jeune homme a tout ce qu'il faut pour rendre sa femme malheureuse. Si je déclare ma volonté à Emilie , si je la lui laisse entrevoir , elle se fera une loi d'y souscrire sans se plaindre , elle épousera un homme qu'elle n'aime point , et le souvenir de celui qu'elle aime la poursuivra dans les bras d'un autre. Je connais son âme , elle sera victime de son devoir ; mais est-ce à moi d'ordonner ce douloureux sacrifice? A Dieu ne plaise ! non , je veux que son inclination la décide. Mais je puis diriger son inclination en l'éclairant ; et voilà le seul usage légitime de l'autorité qui m'est confiée. Je .suis sdre de^la bonté du cœur, de la justesse de l'esprit de ma fille ; suppléons , -pdLjf les lumières de. mon âge , à l'inexpérience du sien ; qu'elle voie par les yeux de sa mère , et qu'elle croie , s'il est possible , ne consulter que son penchant.

Toutes les fois que Yerglan et Beizors se trouvaient ensemble chez madame du Troène , elle engageait l'entretien sur les mœurs, les usages , les maximes du monde. Elle animait la contradiction , et , sans prendre aucun parti , donnait à leur caractère la liberté de se développer. Ces petites aventures dont la société fourmille , et qui entretiennent l'oisive curiosité des cercles de Paris, donnaient le plus souvent matière à leurs réflexions. Yerglan , léger , tranchant et vif, était constamment du parti de la mode. Bekors, d'un ton plus modeste, ne laissait pas de défendre le parti des bonnes mœurs avec une noble franchise.

L'arrangement du comte d'Auberive* avec ^a femme faisait alors la nouvelle des soupers. On disait , qu'après une querelle assez vive et des plaintes amères de part et d'autre sur leur'mutuelle infidélité , ils étaient convenus qu'ils ne se devaient rien ; qu'ils avaient fini par rire de la sottise qu'ils avaient eue d'être jaloux , sans être amoureux ; que d'Auberive consentait à voir le chevalier

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4e Qànge , amant de sa femme , et qu'elle araît promis , de son côté , de recevoilfle mieux du monde la marquise de Talbe , à qui d'Auberive faisait la cour ; que la paix avait été ratifiée dans un amper; et que jamais deux couples d'amans n'avaient été de aieÛleare intelligence.

A ce récit , Yerglan s'écria que rien n'était plus sage. On parle in bon vieux temps , disait^-il ; que Ton me cite un exemple des nuEors de nos pères qui soit comparable k celui «ci. Autrefois une infidélité mettait le feu k la maison ; l'on enfermait , l'on bat* tait sa femme. Si l'époux usait de la liberté qu'il s'était réservée , M triste et fidèle nwitié était obligée de dévorer son injure > et de gémir au fond de son ménage , comme dans une obscure prison . Si elle imitait son volage époux , c'était avec des dangers terribles, n n'y allait pas de moins qne de la vie pour soa amant et pour cUe-méffl:e. On avait eu la sottise d'attacher Fbonneur d'un homme 4 la vertu de son épouse ; et le mari , qui n'en était pas moins galant homme en cherchant fortune ailleurs , devenait le ridicule abjet du mépris public , au premier faux pas que faisait madame. £a honneur ! je ne conçois pas comment ^ dans ces siècles barbares , on avait le courage d'épouser : les nœuds de l'hymen étaient une chaîne. Aujourd'hui voyex la complaisance , la liberté , la paix régner au scindes familles. Si les époux s'aiment, à la bonne heure ; ils vivent ensemble , ils sont heureux. S'ils cessent de s'aimer , ils se le disent en honnêtes gens , et se rendent l'un à l'antre la parole d'être fidèle». Ils cessent d'être amans ; ils sont amis. C'est ce que j'appelle des mcsurs sociales , des mœurs douces ; oeta donne envie de se marier. Vous trouvez donc tout simple , Ini demanda madame du Troène., d'être la confidente de son Bian , et le complaisant de sa femme ? — Assurément , pourvu ({ne cela soit mutuel. N'est-il pas juste d'accorder sa confiance à qui nous honore de la sienne ; et de se rendre , tour à tour,, dans la vie > les offices de l'amitié ? Peut-on avoir une meilleure amie que sa femme, un ami plus sûr et plus intime que son mari ? Avec qui sera-t-on libre , si ce n'est avec la personne qui , par état , ne fait qu'un avec nous ? et qnand , par malheur , on ne trouve plus de plaisir chez soi, qu'a-t-on de mieux k faire que de le chercher ailleurs, et de l'y ramener, chacun de son côté, sans jalousie et sans obstacle ?

i Rien de plus riant ^ dit Belzors, que cette méthode nouvelle;

'mais nous avons encore , vous et moi , bien du chemin k faire avant que de la goûter sincèrement. D'abord il faut pouvoir se passer de sa propre estime , de celle de sa femme et de ses enfans ; il £aot|ouvoir s'accoutumer à regarder , sans répugnance , comme ane moitié de soi-même , quelqu'un que l'on méprise assez pour

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