‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 10 sur 348 · MORTS, ETC · texte numérisé non relu

MORTS, ETC

cadavres de ses ancêtres ! cet avenir, cette éternité étonnante , dont il ne peut soutenir le premier coup d’œil! cet avenir enfîn, ce Jugement redoutable où il va paroUre devant la colère de Dieu , et rendre compte d’une vie dont tous les moments presque ont été des crimes ! Ah ! tandis qu’il ne voyoiC cet avenir terrible que de loin, il se faisoit une gloire affreuse de ne pas le craindre ; il demandoit sans cesse d’un ton de blasplième et de dérision : Qui en est revenu ? Il se moquoit des frayeurs vulgaires et se piquoii là-dessus de fermeté et de bravoure. Mais qu'il est frappé de la main de Dieu , dès que la mort se fait voir de près , que les portes de rélernité s’ouvrent à lui et qu’il louche enfin àcelavenii' terrible contre lequel il avoil paru si rassuré : ali ! il devient alors, ou foible, tremblant ; éploré , levant au ciel des mains suppliantes; ou sombre , taciturne, agité , roulant au dedans de lui des pensées affreuses , et n'attendant pas plus de ressource du côté de Dieu , de la folblesse de ses lamentations et de ses larmes , que de ses fureurs et de son désespoir.

Oui , mes Frères , cet infortuné qui s’étoit toujours endormi dans ses désordres, toujours flatté qu’il ne falloit qu’un bon moment, qu’un sentiment de componction à la mort pour apaiser la colère de Dieu, désespère alors de sa clémence. En vain on lui parle de scs miséricordes étemelles; il comprend à quel point il en est indigne ; m vain le ministre de l'Église tâclie de rassurer ses frayeurs en lui ouvrant le sein de la clémence divine ; ces promesses le touclient peu , parce qu'il sent bien que la cliarilé de l’Eglise, qui ne désespère jamais du salut de ses enfants, ne cliange pourtant rien aux arrêts formidables de la justice de Dieu; en vain on lui promet le pardon de ses crimes : une voix secrète et terrible lui dit au fond du cœur qu’il n’y a point de salut pour l’impie, et qu’il ne faut pas compter sur des espérances qu’on donne à ses malheurs plutôt qu’à la vérité; en vain on l’exborlede recourir aux derniers remèdes que la religion offre aux mourants : il les r^arde comme ces remèdes désespérés qu'on liasorde lorsqu'il n’y a plus d’espérance , et qu’on donne |^a$ pour la consolation des vivants que pour fulilité de celui qui meurt. On appelle des serviteurs de Jésus-Christ pour le soutenir dans cette dernière heure; et tout ce qu’il peut faire, c'est d’envier en secret leur destinée, et délester le malheur de la sienne. On lui met dans la bouclie les paroles des livres saints, et les sentiments d’un roi pénitent; et il senl bien que son cœur désavoue ces expressions divines , et que des paroles qu’une charité ardente et one componction parfaite a formées ne conviennent pas à

i:tc.

MORT DC PÉCHEUR, i

an péclienr snrpris comme lui dans ses désordres. On assemble autour de son lit ses amis et ses procbes pour recueillir ses derniers soupirs ; et il en détourne les yeux, parce i|u'il retroiiTe encore au milieu d'eux le souvenir de ses crimes. Le ministre de rEçlise lui présente un Dieu mourant, et cet objet si consolant et si capable d'exciter sa conliance lui reprocbe tont bas ses ingratitiide.s et l’abos perpétuel de ses grâces. Cependant la mort approche, le prêtre tâche de soutenir, par les prières des mourants, ce reste de vie qui l’anime encore. Partez, ame chrétiemir, lui dit-il : Proficiscere, anima chrisUaiia.il ne lui dit pas : Prince, Grand du monde, partez. Durant sa vie, les monnuients publics ponvoient â peine saffire au nombre et â l'orgueil de ses litres ; dans ce dernier moment on ne lui donne que le litre tout seul qu’il avoit reçu dans le luplème, le seul dont il ne faisoit aucun cas , et le seul qui lui doit demeurer éternellement. Pro/icéscere, uninio christiaua : Parlez, ame chrétienne. Hélas! elle avoit vécu comme si le corps efit été tout son être; elle avoit même tâelié de se persuader que son ame n’cloit rien ; que l’homme n’éloil qu’un ouvrage de cluir et de sang, cl qoe tout mouroit avec nous : et on vient lui déclarer que c'est son corps qui n’éloit rien qu'un pende boue, qui va se dissoudre; et que tout son être immortel, c'est celle ame, cette image de la divinité, celte intelligence seule capable de l’aimer et de la connolire, qui va se détacher de sa maison terrestre, et paroltre devant le tribunal redoutable. Parlez, ame chrétienne : vous aviez regardé la terre comme votre patrie , et ce n’étoit qu’un lieu de pèlerinage dont il faut partir ; l’Église croyait vous aiuKMicer une nouvelle de joie, la lin de votre exil, le terme de vos misères, en vous annonçant la dissolution du corps terrestre; hélas ! et elle ne vous annonce qu’une nouvelle lugubre et elTroyable, et le commencement de vos malheurs et de vos peines. Parlez doue, ame chrétienne: Profieiieere, uiiimu c/iristiuiiu , ame marquée du sceau du salut , que vous avez elTacé ; raclietée du sang de Jésns-Christ, que vous avez Toulé aux pieds; lavée par la grâce de la régénération, que vous avez mille fois souillée; éclairée des lumières de la Ibi, que vous avez toujours lejetées ; comblée de tontes les miséricordes du ciel , que vous avez toujours indignement profanées : Parlez , ame chrétienne; allez porter devant Jésus-Christ ce titre auguste qui devoit être le signe magniflque de votre salut, et (|ui va devenir le plus grand de vos crimes : Proficiscere, anima christiuiiu.

Alors le pécheur mourant, ne trouvant plus dans

le souvenir du passé que des regrets qui l’acca' blent ; dans tout ce qui se passe â ses yeux , que des images ipii l’aflligent; dans la pensée de l’avenir, que des horreurs qui l’épouvantent; ne sachant plus â qui avoir recours; ni aux ciéatures , qui lui écliappent; ni an monde, qui s’évanouit; ni aux hommes, qui ne sauroient le délivrer de la mort ; ni au Dieu juste, qu’il regarde comme un ennemi déclaré, dont il ne doit plus attendre d’indulgence : il se roule dans ses propres lu>rreurs ; i| se tourmente, il s’agite, pour fuir la mort qui le saisit, ou du moins pour se fuir lui-même; il sort de ses yeux mourants je ne sais quoi de sombre et de farouche, qui exprime les riireurs de son ame ; il pousse du fond de sa tristesse des paroles entrecoupées de sanglots, qu’on n’entend qu’à demi , et qu'on ne .sait si c’est le désespoir on le repentir (|ui les a fonni es; il jette sur un Dicn crucifié des reganis affreux , et qui laissent douter .si c’est la crainte ou l’espérance, la haine oti l’amaur qu’ils expriment ; il entre dans des saisissements , où l’on ignore si c’est le corps qui se dissout , ou l’ame qui sent l’approche de son juge; il soupire profondément , et l’on ne sait si c’est le souvenir de ses crimes qui lui arraclie ces soupirs ou le désespoir de qidlter la vie. Enfin, au milieu de oes tristes efforts, ses yeux se fixent, ses traits cliangent, son visage se défigure, sa bouche livide s’entr’ouvre d’elle-mêmc; tout son corps frémit, et par ce dernier effort, .son ame infortunée s’arrache comme à regret de ce corps de boue, tombe entre les mains de Dieu , et se trouve seule aux pieds du tribunal redoutable.

Bles Frères, ainsi meurent ceux qui ont oublié Dieu pendant leur vie; ainsi mourrez-vous vousmèmes, si vos crimes vous accompagnent jusqu’à ce dernier moment. Tout changera à vos yeux, et vous ne cliangerez pas vous -mêmes. Vous mourrez , et vous mouriez |iéclieurs, comme vous avez vécu , et votre mort sera semblable à votre vie. Prévenez ce malheur : vivez de la vie des Justes , et votre mort, semblable à la leur, ne sera accompagnée (|ue de joie , de doticeur et de consolation : c’est ce que nous allons voir dans la suite de ce discours.

SECONDE PARTIE

Je sais (|ue la mort a toujours quelque chose de terrible pour les âmes même les plus justes, l-es jugements de Dieu, dont elles craignent toujours les secrets impénétrables ; les ténèbres de leur propre conscience, où elles se figurent toujours des souilliues cachées et connues de Dieu seul ; la vi-

LE JOUR DES MORTS

vacM de leor foi et de lent amour, qui grossit toqjonn à leurs yeni les fautes les plus légères ; enfin la dissolution toute seule du corps terrestre , et l’horreur naturelle du tombeau; tout cela laisse toujours i la mort je ne sais quoi d’affreux pour la nature, qui foit que les plus justes mêmes, comme dit saint Paul, Toudroienl, i la rérité, être revêtus de l’immortalité qui leur est promise, mais sans être dépouillés de la mortalité qui les environne.

Il n’en est pas moins vrai cependant que la grfce surmonte en eux eette horreur de la mort qui leur vient de la nature ; et que dans ce moment, soit qu’ils rappellent le passé, dit saint Bernard, soit qu’ils considèrent ce qui se passe è leurs yeux, soit qu’ils se tournent du côté de l'avenir, ils trouvent dans le souvenir du passé la fin de leurs peines, BsgHies de labore, dans tout ce qui se passe i leurs yeux , une nouveauté qui les remplit d’une joie sainte, (Jaudium de iwmlale; dans la pensée de l’avenir, Tassurancede l’éternité qui les transporte, iecurflns de (eleniilale : de sorte que les mêmes situations qui forment le désespoir du pécheur mourant deviennent alors une source altondante de consolations pour l’amc fidèle.

Je dis, soit qu’ils rappellent le passé. Et ici, mes Frères, représentci-vous au fit de la mort une anie fidèle, qui depuis long-temps se préparoit i ce dernier moment , amassoit par la pratique des œuvres dirétiennea nn trésor de justice pour ne pas aller paroltre vide devant son juge, et vivoit de la foi, pour mourir dans la paix et dans la consolai ion de l’espérance : représentez-vous celte ame arrivée enfin à cette dernière heure qu’elle n’avoit jamais perdue de vue, et à laquelle elle avoit toujours rapporté toutes les peines, toutes les privations, toutes les violences, tous les événements de sa vie mortelle. Je dis que rien n’est plus consolant pour elle que le souvenir du passé, de ses souffrances, de ses macérations, de ses renoncements, de toutes les situations qu’elle a éprouvées : nequles de làbore.

Oui, mes Frères, il vous parolt affreux maintenant de souffrir pour Dieu. Les plus légères violences que la religion exige vous paroissent accablantes ; un jeûne seul vous abat et vous rebute; la seule approche des jours de pénitence vous jette dans l’ennui et dans la tristesse ; vous regardez comme malheureux ceux qui portent le joug de Jésus-Christ et qui renoncent au monde et i tons ses plaisirs pour lui plaire. Mais, au lit de la mort, la pensée la plus consolante pour une ame fidèle , c’est le souvenir des violences qu’elle s’est faites pour son Dieu. Elle comprend alors tout le mérite

de la pénitence, et combien les bommes wnt insensés de disputer à Dieu un instant de contrainte, qui doit être payé d’une félicité sans fin et sans mesure. Car ce qui la console, c’est qu’elle n’a •acriflé que des plaisirs d’un instant et dont il ne lui restervit alors que la confusion et la honte; c’est que tout ce qu’elle auroit souffert pour le monde seroit perdu pour elle dans ce dernier moment; an lieu que tout ce qu’elle a souffert pour Dieu, une larme, une violence, un goût mortifié, une vivacité réprimée , une vaine satisfoction sacrifiée, tout cela ne sera jamais oublié, et durera autant que Dieu même. Ce qui la console, c’est que de taules les joies et les voluptés humaines, hélas ! il n’en reste pas plus, an lit de la mort, au pécheur qui les a toujours goûtées, qu’au juste qui s’en est toujours alnlena ; que les plaisirs sont I également passés pour tous les deux ; mais que l’un I portera éternellement le crime de s’y être livré; et l’autre, la gloire d’avoir su les vaincre.

Voilà ce qu’offre le passé i l’ame fidèle au lit de la mort : des violences, des afflictions qui ont peu duré et qui vont être éternellement consolées; le temps des dangers et des tentations passé , les attaques que le monde livroit à sa foi, enfin terminées ; les périls où son innocence avoit couru tant de riques , enfin disparus ; les occasions où sa vertu avoit été si près du naufrage, enfin ponr I toujours éloignées; les combats éternels qu’elle I avoit eu à soutenir du côté de ses passions, finis enfin ; les obstacles que la chair et le sang avoient toujours mis à sa piété, enfin anéantis : Requiet ' de labore. Quand on est arrivé au port, qu’il est \ doux de rappeler le souvenir des orages et de la j tempête ! quand on est sorti vainqueur de la I course , qu’on aime à retourner en esprit sur ses pas, et à revoir les endroits de la carrière les plus I marqués ;>ar les travaux, les obstacles , lesdiHij cultés, qui les ont rendus célèbres ! Requies de labore. Il me semble que le Juste est alors comme un autre Moïse mourant sur ht montagne sainte, on le Seigneur lui avoit nurqué son tombeau : yéseende in moiiiem et morere ( Deitt., XXXII, 19); leqtiel, avant d’expirer , tournant la tête du haut de ce lien sacré, et jetant les yeux snr cette étendue de terres , de peuples, de royaumes qu’il vient de parcourir et qu’il laisse derrière lui, y retrouve des périls innombrables auxquels il est échappé ; les combats de tant de nations vaincues, les fotigues du désert, les embûches de Madian, les murmures et les calomnies de ses frères, les rocliers brlès, les difficultés des chemins surmontées , les dangers de l’Egypte évites, les eaux de la mer Rouge franchies , la foim , la soif, la lasdtnde ,

MORT DU PÉCHEUR, etc. 19

combattoes ; et , toocttant enfin au terme heureux { de tant de travaux , et saluant enfin de loin cette | patrie promise à ses pères, U chante un cantique | d*actions de grâces; meurt transporté, et par le ' souvenir de tant de dangersévités et par la vue dn lieu du repos que te Seigneur lui montre de loin; ' et regarde la montagne sainte où il va expirer comme la récompense de ses travaux et le terme heureux de sa course : itrqutrs de labcre.

Ce n*est pas que le souvenir du passé , en rappelant au Juste mourant les combats et les périls , de sa vie passée , ne lui rappelle aussi ses infidé- j lités et ses chutes ; mais ce sont des chutes expiées j par les gémissements de la pénitence; des chutes heureuses par le renouvellement de ferveur et de fidélité dont elles ont été toujours suivies ; des chutes qui lui rappellent les miséricordes de Dieu sur son ame , lequel a fait servir ses crimes à sa pénitence, ses passions à sa conversion et ses chutes à son salut. Ah ! la douleur de ses fautes dans ce dernier moment n’est plus pour elle qu’une douleur de consolation et de tendresse ; les larmes que ce souvenir lui arrache encore ne sont plus que des larmes de joie et de reconnoissance. Les anciennes miséricordes de Dieu sur elle la remplissent de confiance et lui en font espérer de nouvelles; toute la conduite passée de Dieu à son égard la rassure et semble lui répondre de l’avenir. Elle ne se le représente plus alors , comme dans les jours de son deuil et de sa pénitence, sous l’idée d’un juge terrible, qu’elle avoît outragé et qu’il falloit apaiser ; mais comme un père de miséricordes et un Dieu de toute consolation qui va la recevoir dans son sein et l’y délasser de toutes ses peines.

Levex-vous, ame fidèle , loi dit alors en secret •on Seigneur et son Dieu : fferarc, consurge^ Jerutalem, ( Is., u , 47.) Vous qui avez bu toute ramertume de mon calice , oubliez enfin vos lar> et vos peines passées : Qu<v bièisti calieftn %ti{ue ad fuiidum. (Is., u, 47. ) Le temps des pleurs et des souffrances est enfin passé pour vous : iVo» uf bibas ilium ulfrà. (is. , u , 22. )

DépsoiUez-vous donc, fille de Jérusalem, de ce vêtement de deuil et de irialesse dont vous avez éléjosqu’id environnée; laissez là les tristes dé> pouiUes de votre mortalité , revêlez-vous de > os hatMts de gloire et de magnificence, entrez dans la joie de votre Seigneur, cité sainte , dans laquelle j’ai pour toujours clioisi ma demeure : Induere tegtimeïiHs glorUe fuo’, Jérusalem, etvitas saitcli.

( Is., LU, 4 . ) Brisez enfin les liens de votre captivité, sortez du milieu de Babylone, où vous gémisriez depuis si long-temps des rigueurs et de la dorée de votre exU : Sofve rineufa colfi fui , cap-

tiva fîHa Sion. (Is., lu, 2. ) Les tncirconcis n’habiteront plus au milieu de vous, les scandales des pécheurs n’afOigeront plus votre foi ; il est temps enfiu que je reprenne ce qui m’appartient, que je rentre dans mon héritage; que je vous retire du milieu d'un monde auquel vous n’apparteniez pas, et qui n’étoit pas digne de vous ; et qne je vous réunisse à l’Église du ciel, dont vous étiez une portion pure et immortelle ; iVbuadjidef tdlrA ut pertranseat per te iiicirmmeirus et immwtdtts,

( Is. , LU, 4. )

Première consolation de l’ame juste au lit de la mort , le souvenir du passé : Hequies de labcre. Mais tout ce qui se passe à ses yeux : le monde, qui s’enfuit; toutes les créatures, qui disparoissent; tout ce fantâine de vanité , qui s’évanouit; ce changem^t , cette nouveauté , est encore pour elle une source de mille nouvelles consolations : (loadium de flovifafe.

En effet, nous venons de voir qne ce qui bit le désespoir du pécheur mourant , lorsqu’il considère tout ce qui se passe à ses yeux , sont ses surprises, ses séparations , ses changements ; et voilà pi^isément toute la consolation de l’ame fidèie dans ce dernier moment. Rien ne la surprend , elle ne se sépare de rien , rien ne change à ses yeux.

Rien ne la surprend. Ah ! le jour du Seigneur ne la surprend point : elle l’attendoit , elle le desiroit. La pensée de cette dernière heure enlroit dans toutes ses actions, étoit de tous ses projets, régloit tous ses désirs, animoit toute la conduite de sa vie. Cliaqiie heure, chaque moment lui avoit paru celui où le juste Juge alloit lui demander ce compte terrible où les justices elles-mêmes seront jugées. C’est ainsi qu'elle avoit vécu , préparant sans cesse son ame à cette dernière heure : c’est ainsi qu’elle meurt tranquille , consolée, sans surprise, sans frayeur, dans la paix de son Seigneur, ne voyant pas alors la mort de plus près qu’dle l’avoit toujours vue; ne mourant pas plus alors à elle-même qu’elle y mouroil chaque jour : et ne trouvant rien de difrérenl entre le jour de sa mort I et les jours ordinaires de sa vie mortelle.

D'ailleurs, ce qui fait la surprise et le désespoir ' du pécheur au lit de la mort, c’est de voir que le inonde, en qui il avoit mis toute sa confiance, n’est rien , n’est qu’un songe qui s’évanouit et qui lui échappe, idais l’ame fidèle , en ce dernier moment, ah! elle voit le monde des mêmes yeux qu'elle l’avoit toujours vu; comme une figure qui passe, comme une fumée qui ne trompe que de loin, et qui de près n’a rien de réel et de solide. I Elle sent alors une joie sainte d’avoir toujours jugé i du monde comme il en falloit juger ; de n’avoir

LE JOUR DES MORTS

SO

pas pris le change , de ne s'élre pas auacliée à ce qui devoir lui écliapperen un instant, eide n'avoir luis sa confiance qu'en Dieu seul , qui demeure toujours pour récumpenser éteriielleiiieiil ceux qui espèrent en lui. Qu’il est doux alors pour une ame fidèle de pouvoir se dire à elle-niènie : J’ai choisi le meilleur parti ; j’avois bien raison de ne m’allaclier qu’à Dieu seul , puisqu’il ne devoil me rester que lui seul ! Ou regardoil mon choix comme une folie, le monde s’en moqiioit, et ou trouvoit bizarre et singulier de ne pas se coufoniier à lui; mais enfin ce dernier moment répond à tout. Cest la mort qui décide de ipiel côté sont les sages un les insensés , et lequel des deux avoit raison , ou le mondain ou le fidèle.

Ainsi voit le monde et toute sa gloire une ame juste au lit de la mort. Aussi , lorsque les ministres de l’Église viennent l’entretenir des discours de Dieu et du néant de toutes les choses humaines, ces vérités saintes, si nouvelles pour le pécheur en ce dernier moment , sont |x>ur elle des objets familiers , des lumières accoutumées qu’elle n’avuit jamais perdues de vue. Ces vérités consolantes font alors sa plus douce occupatiou : elle les médite , elle les goilte, elle les lire du fond de son cœur, où elles avoieut toujours été, pour se les remettre devant les yeux. Ce n’est pas un langage nouveau et étranger que le ministre de Jésus-Christ lui parle : c’est le langage de son cœur, ce sont les .sentiments de toute sa vie. Rien ne la console alors comme d'entendre parler du Dieu qu’elle a toujours aimé , des biens étemels qu’elle a toujours désirés, du bonlieiir d'une autre vie après laquelle elle a toujours soupiré , du néant du monde qu’elle a toujours méprisé. Tout autre langage lui devient iiLsupporlaUe. Elie ne peut plus entendre raconter que les miséricordes du Dieu de ses pères , et regiéltc les moments qu’il faut alors donner à régler une maison teirestre , et à disposer de la .succession de ses ancêtres. Grand Dieu ! que de lumière ! que de paix ! que de transports heureux ! que de saints mouvements d’amoiir ,de joie,de confiance, rl’aclions de grâce , se passent alors dans cette ame fidèle ! Sa fui se renouvelle , son amour s’enflamme, sa ferveur s’excite, sa componction se réveille. Plus la dissolution de l’homme terrestre approche, plus l'homme nouveau s’achève et s’accomplit. Plus sa maison de boue s’écroule, plus son ame s’élève et se purifie. Plus le corps se détruit , plus l’esprit se dégage et se renouvelle : semblable à mie flamme pore qui s’élève et paroit plus éclatante a mesure qu’elle se dégage d’un re.ste de matière qui la reteuoit , et que le corps on elle étoil attachée se consume et se dissii<é.

Ah ! les discours de Dieu faligiieul alors le pécheur au lit de la mort : ils aigrissent ses maux, sa têfe en souffre, son repos en est altéré. Il faut ménager sa foililesse en ne coulant que quelques mois à pmpas, prendre des précautions de petir que la longueur n’importime, choisir ses moments pour lui parler du Dieu qui va le juger et qu’il n’a jamais connu. Il faut de saints artifices de charité, et le tromper presque, pour le faire souvenir de sonsalut. l.esminislresmèmesderKgIlsen’appmchent que rarement , parce qu’on sent bien qu’ils sont à ctiarge : on les écarte comme des prophètes tristes et désagréables , on détourne les discours de salut, comme des nouvelles de mort et des discours lugubres qui fatiguent ; on ne cherche qu’à égayer ses maux par le récif des affaires et des vanités du siècle, qui l’avoient occupé durant sa vie. Grand Dieu ! et vous permettez que cet infortuné porte jusipi’à la mort le dégoût île la vérité, que les images du monde l'occupenl encore en ce dernier moment , et qu’on craigne de lui parler du Dieu qu’il a tonjours craint de servir et de connoltre.

Mais ne |)cnions pas de vue l’ame fidèle ; nonseulement elle ne voit rien au lit de la mort qui la surprenne , mais elle ne se .sépare de rien qui loi conte et qu’elle regrette. Car, mes Erères , de quoi la mort poiirroit-elle la séparer, qui lui coûtât encore des regrets et des larmes? Du monde ? Hélas ! d’un monde où elle avoit loiijoiirs vécu comme i étrangère , où elle n’avoit jamais trouvé (|iie des I .scandales qui aflfigeoient sa fui, des écueils qui I faisaient trembler son innocence, des bienséances j qui la gènoient , des assujétissemenis qui la partaj geoient encore malgré elle-même entre le ciel et la I terre : on ne regrette guère ce qu’on n’a jamais I aimé. De ses biens et de ses richesses? Hélas! son trésor éfuit dans le ciel , ses biens avoient Hé les Itiens des pauvres : elle ne les perd pas , elle va seulement les retrouver immortels dans le sein de Dieu même. De ses titres et de ses dignités ? Hélas ! c’est un joug qu’elle secoue; le seul titre qui lui fût cher étoit celui qu’elle avoit reçu sur les fonts sacrés , qu’elle doit porter devant Dieu , et qui lui donne droit aux promesses étemelles. De ses proches et de ses amis? Hélas! elle sait qu’elle I ne les devance que d’un moment, que la mort ne I sépare pas ceux que la cliarilé avoit unis sur la I terre; et que, réunis bienlûtdans le sein de Dieu,

' ils formeront avec elle la même Église et le même I lœiiple, et jouiront des douceurs d’une société immortelle. De ses enfants? Elle leur laisse le Sei- I gneur pour père , ses exemples et ses instructions [ pour héritage , scs vœux et scs bénédictions pour : dernière consolation ; et, comme David, elle meurt

Dk'jié.'Cti ny

MORT DU PÊCIIKUR, ktc.

cil demandant pour son fiU Salomon, non pas des prospérités leni|>orclles, mats un canir parfait, l’amour de la loi, et la crainte du Dieu de scs pères : tSdlomoM* quuque filio ineo (la cor perfectuui. ( 1 Paiial. , XXIX, 19.) De son corps ? llclas! de son corps qu’elle avoit toujours ciiàité, crucifié ; qu’elle rcgardoil comme sou emiemi , qui la faisoil encore dépendre des sens et de la chair, qui l’accabloit sous le poids de tant de nécessités humiliantes : de celte maison de boue qui la reteiiuit captive , qui prolungeoil les jours de son exil et de sa servitude, et Tempéchoit de s’aller réunir à Jésus* Ciirlst : ah ! elle souliaite , comme Paul , sa dissolution. C’est un vêtement étranger dont on la débarrasse , c'est un mur de séparation d’avec >on Dieu, qu’un détruit, qui la laisse libre et en état de prendre son essor, et de voler vers les montagnes étemelles. Ainsi la mort ne la sépare de rien, parce que la foi i’avoit déjà séparée de tout.

Je n’ajoute pas que les cliaiigeinenls qui se font au lit de la mort , si désespérants pour le pécheur, ne changent rien dans l’anie ûdële. Sa raison s’éleiiil, il est vrai ; mais depuis loiig-tem(is elle l’avoit captivée sous le joug de la foi, et éteint ses vaines lumières devant la lumière de Dieu et la profondeur de ses mystères. Ses yeux mourants s’obscurcissent et se ferment à toutes les choses visibles; mais depuis long-temps elle ne voyoit plus que les invisibles. Sa langue immobile se lie et s’épaissit; mais de(iuis long-temps elle y avoit rois une garde de circonspection , et médiioil dans le silence les | miséricordes du Dieu de ses pères. Tous ses sens s’emonssent et perdent leur usage naturel ; mats depuis long-temps elle se rctoil interdit à ellemême; et dans un sens bien différent des vaincs idoles , elle avoit des yeux et ne voyoit pas , des oreilles et n’entendoii pas, un odorat et ne s'en servoitpas, un goût et ne goûtoil plus que les choses du ciel. Eniin les traits d’une vaine beauté s'effacent; mais depuis long-temps toute sa lieatiié étoit au-dedans, et elle n’étoil occupée qu’à embellir son ame des dons de la grâce et de la justice.

Rien ne cliange donc pour celte ame au lit de la mort. Son corps se détruit, toutes les créatures i s’évanouissent, la lumière se relire, toute la na- ; ture retomlie dans le néant, et au milieu de tous j ces changements elle seule ne change pas , elle seule est toujours la même. Que la foi , mes Frères, 1 rend le fidèle grand au lit de la mort ! Que le .spec- | lacie de i’amc juste en ce dernier moment est digne de Dieu, des anges et des hommes ! c’est alors que le fidèle paruH maître du monde et de toutes les créatures : c'est alors <|ue cette ame, partici-

pant déjà à la grandeur et à rimmulabililé du Dieu auquel elle va se réunir, est élevée audessus de tout : dans le monde, sans y prendre part; dans un corps mortel, sans y être attachée; au milieu de ses proches et de ses amis, sans les voir et sans les connoltre; parmi les larmes et les gémissements des siens, sans les entendre; an milieu des embarras et des mouvements que sa mort fait naître â ses yeux, sans rien perdre de sa tranquillité : Elle est libre parmi les morts ! (Ps. Lxxxvii , 6.) elle est déjà immobile dans le sein de Dieu , au milieu de la destruction de toutes clKises. Qu’il est grand , encore une fois, d’avoir vécu dans l’observance de la loi do Seigneur, et de mourir dans sa crainte ! Que l’élévation de la fui se bit bien sentir en ce dernier moment dans l’ame Adèle ! C’est le moment de sa gloire et de ses iriumpbes , c’est le point auquel se réunit tout l’éclat de sa vie et de ses vertus. Qu’il est beau de voir alors le Juste raarclier d’un pas tranquille et majestueux vers l’éternité ! et que ce Prophète infidèle avoit bien raison autrefois, en voyant Israël entrer dans la terre de promesse , le triomphe de sa marche et la confiance de ses cantiques, de s’écrier : Que mon ame meure de la mort des Justes, et (}uema fin leur soit semMablef (Nomb., xxm, 10.)

Et voilà , mes Frères , ce qui acliève en dernier lieu de remplir l’ame fidèle, au lit de la mort, de joie eide consolation : la pensée de l’avenir, 5eruritas de ofternitaie. Le pécheur durant la santé voit l’avenir d’un iril tranquille ; mais dans ce dentier moment , le voyant de plus près , sa tranquillité se change en saisissement et en terreur. L’ame juste, au contraire, durant les jours de sa vie murtelie, n’osoit regarder d’un œil fixe la profondeur des jugements de Dieu ; elle opéroit son salut avec crainte et tremblement; elle frémissoit à la seule pensée de cet avenir terrible, où les justes mêmes seront à peine sauvés, s’ils sont jugés sans miséricorde : mais au lit de la mort, ah! le Dieu de paix, qui se m<mire à elle, calme ses agitations; ses frayeurs cessent tout d’on coup, et sc changent en une douce espérance. Elle perce déjà avec des yeux iiKHirants le nuage de la mortalité qui l’environne encore, et voit, comme Etienne, le sein de la gloire et le Fils de l’Homme à la droite de son père tout prêt à la recevoir : celte patrie immortelle, après laquelle elle avoit tant soupiré, et où elle avoit louioun habité en esprit; cette sainte Sion, que le Dieu de ses pères remplit de sa gloire et de sa présence, où il enine ses élus d’un tor- I relit de délices, et leur fait goûter tous les Jours I les biens inoonipréheusibles qu’il a préparés â ceux

Digiiizeu r

Si PREMIER DIMANCHE DE LAVENT.

qui l’aimeot ; celte cité du peuple de Dieu , le aé- | occupation que de jouir du Dieu que l’on aime !

jour des Saints , la demeure des Justes et des Prophètes, où elle retrouvera ses frères que la cha- i rité lui avoit unis sur la terre , et avec lesquels elle bénira éternellement les miséricordes du Seigneur, et chantera avec eux les louanges de sa gréce.

Ah I aussi, quand les ministres de l'Église vien- ! nent enfin annoncer i celte ame que son heure est venue, et que l'éternité approche; qiund ils viennent lui dire, an nom de l’Eglise qui les envoie ; Partes, ame cfirélieniie ; Profieiscire, anima chrisUana: sortez enfin de celte terre où vous avez été si long-temps étrangère et captive; le temps des épreuves et des tribulations est fini; voici enfin le juste Juge qui vient briser les liens de votre mortalité ; retournez dans le sein de Dieu d'où vous étiez sortie ; quittez enfin un monde qui u’étoit pas digne de vous : Proficiscere, anima ehrisliana. Le Seigneur s'est enfin laissé toucher à vos larmes , il vient enfin vous ouvrir la voie des j Saints et les portes étemelles: Partez, ame fidèle; j allez vous réunir à l’Eglise du ciel i|ui vous at- | tend , souvenez-vous seulement de vos frères que ' vous laissez sur la terre , encore exposés aux tentations et aux orages; laissez-vous toucher au ‘ triste état de l’Eglise d’id-bas, qui vous a engen- i drée en Jésus-Christ et qui vous voit partir avec envie; sollidtez la fin de sa captivité et sa réunion ' entière avec son époux , dont elle est encore séparée : Proficiscere, anima c/irisiiana. Ceux qui donnent dans le Seigneur ne périssent pas sans ressource; nous ne vous perdons sur la terre que pour vous retrouver dans peu avec Jésus-Christ dans le royaume de ses Saints : le corps que vous allez laisser en proie aux vers et à la pourriture , vous suivra bientôt immortel et glorieux; pas un clieveu de votre tète ne périra, il restera dans vos cendres une semence d’immortalité jusqu’au jour de la révélation , où vos os arides se ranimeront et paraîtront plus brillants que la lumière. Quel bonheur pour vous d’ètre enfin quitte de toutes les misères qui nousaffligent encore , de n’être plus exposé comme vos frères à perdre le Dieu que vous allez posséder ; de fermer enfin les yeux à tous les scandales qui nous contristent , à la vanité qui nous séduit, aux exemples qui nous entraînent, aux attacliements qui nous partagent, aux agitatioos qui nous dissipent! Quel bonheur de sortir enfin d’un lieu où tout nous lasse et tout nous souille, où nous nous sommes à charge à nous-mêmes, où nous ne vivons que pour nous rendre malheureux , et d’aller dans un séjour de paix, de joie, de sérénité, où l’on n’a plus d’autre

Proficiscere, anima chrisUana.

Quelle nouvelle de joie et d’immortalité alors pour cette ame juste! Quel ordre heureux! Avec quelle paix , quelle confiance , quelle action de grdees l’accepte-t-elle! Elle lève au ciel, comme le vieillard Siméon, ses yeux mourants ; et, regardant son Seigneur qui vient à elle : Brisez, ô mou Dieu, quand il vous plaira, lui dit-elle en secret, ces restes de mortalité , ces faibles liens qui me retiennent encore ; j’attends dans la paix et dans l’espérance l’ellet de vos promesses étemelles. Ainsi , purifiée |»r les expiations d’une vie sainte et dirétienne , fortifiée par les derniers remèdes de l’Eglise , lavée dans le sang de l’Agneau , soutenue de l’espérance des promesses , consolée par l’onction secrète de l’esprit qui habite en elle, mûre pour l’éternité, elle ferme les yeux avec une sainte joie à toutes les créatures, elle s’endort tranquillement dans le Seigneur, et s’en retourne dans le sein de Dieu d’où elle étoit sortie.

Mes Frères, les réflexions sont ici inutiles. Telle est la fin de ceux qui ont vécu dans la crainte du Seigneur : leur mort est précieuse devant Dieu comme leur vie. Telle est la fin déplorable de ceux qui l’ont oublié jnsqu’à celte dernière heure : la mort des pécheurs est abominable aux yeux de Dieu conune leur vie. Si vous vivez dans le péché, vous mourrez dans les horreurs et dans les regrets inutiles du pécheur, et votre mort sera une mort étemelle. Si vonsvivezdanslajustice, vous mourrez dans la paix et dans la confiance du Juste, et votre mort ne sera qu'un passage à la bienheureuse immortalité.

Ainsi soit-il.

SERMON

POl'R LE hREIIIER DIMARCHE DE l’avENT.

SUR LE JUGEMENT UNIVERSEL

Ttinc viârbitnt Fïlium /fominis venientem in nu6e eu» fwleit/ilf magna , et tnaJfMalf.

Alors Ils verront le Fil* de l’Homme qui viendra «ir une nulle avec une grande puissance et une grande nujesUl.

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