‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 113 sur 348 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le monde , dit saint Augustin , est ^us dangereux lorsqu’il nous rit , que lorsqu’il nous maltraite; et les faveurs qui nous le rendent aimable sont plus à craindre , que les relmts qui nous forcent à le mépriser : Periculosior est hlandus quàm moiestus. {£pist.^ cxLtv.) En effet, soit que nous considérions les prospérités temporelles par l’impression qu’elles font sur le cœur pour le corrompre, ou par les facilités qu’elles ménagent aux passions, lorsque le cœur est déjà corrompu ; vous conviendrez que le salut est si difticile dans cet étal de fclicilc et d’abondance , que lame ju^le doit regarder les prospérités temporelles, comme des présents que Dieu lait d'ordinaire aux hommes dans sa colère.

Je dis , soit que vous les eonsidériez par les impressions qu’elU's font sur le cœur |k)iii- le corrompre; car premièrement, une ame clirélienne doit vivre étrangère sur la terre : son origine, dit Tertullien {/épolog.)^ sa demeure, son espérance, sa noblesse, .sa couronne , sont dans le ciel : son cœur doit être où est son trésor. Si elle cesse de soupirer un moment vers sa patrie, elle cesse d'apparleuir au siècle à venir et â l’Eglise des preatiert

nés : si elle .se plaît dans son exil , elle n’est plus digne de Tbérilage. Stm désir fait ici-bas loiile sa i piété : son inquiétude, tout son mérite : sa c*>n.soIalion, elle ne doit la trouver que dans son espérance.

Or, cette disposition, si essentielle à la foi , .s’efface par la première impression <|ue la prospérité fait sur le cœur, qui est une impression ü'aiiacbeiiienl à la leirc. El certes, on comprend comment une aine alïligée peut vivre étrangère dans ce monde. Ilébu! quelle raison auruii elle de s’aitadier à des créatures qui l’oiu alwiidonnce ? Il ne lui eu coûte pas l)eaucoiip de retirer se» affections d'un monde qui a retiré d’elle ses fd>eiirs, et de se regarder conime élraiigère dans un lieu où elle ne pa<isèUe rien. Au contraire, les vues de la fw sont alors ses plus douces pensées : rien ne console plus subdenient ses maliteiirs, que de pouvoir se dire à elle-même, que ce monde n’est |»as sa jtatrie; qu’un ne l’a dépouillée <)ue de ce qu’il ne lui étoit pas permis d'aimer; que les biens véritables du üdèle sont intérieurs , et ne sauroient lui être ravis maigre lui; que la perle de la grâce est la seule qu’une ame chrétienne puisse faire; que peu I inqiorte de |ienlre ou de post^éder ce qu'on ne I peut conserver toujours ; et que nous étant défendu I de Axer notre cœur à la terre, la situation qui I nous y at acbe le moins doit nous parolire la plus I souhaitable.

I Mais ces sentiments que tout inspire dans l’affliction, tout les eflace dans la prospérité. Car,

! mes Frères, qu'il est dinicile de se déplaire dans uu lieu où tout nous rit; de regarder comme un I exil, une terre de delices; de n'étre pas de ce I monde, lorsque le moiule ne paroit être que pour I nous; de ne pas Axer son tabernacle où l'on se I trouve si bien ; de gémir, comme le prophète , sur ; la durée de son pèlerinage , quand on n'en res- , sent, ni les travaux, 'ni les amertumes; et de I inard|er sans cesse vers la pairie, tandis qu'on I trouve sur le cbeniiii tant d'attraits propres à nous arrêter! L'insensé de l'Evangile, se voyant dans l’alxmilaiice |>uur une longue Mille U’aimces, cou* vioit sou ame à se reposer : ^nima^ requirace, ( Lie, XII, 19.) .Mon ame, reposez-vous. C’est la première impression que la prospérité At sur ! son cœur : elle i'atlaclia à la terre, et lui Al clier- 1 cher un injuste repus dans les erealiires.

Or, si vous me demandez en quoi consiste le crime de celle disposition (car à la cour, eneore plus qu’aiileurs, où l’uii ne coiinoU de la religion que la surEice, ces grandes vérités ne paroisseiu que des spéciilalious de nul usage); si vous me le demandez , dis-je , le voici : C’est-à-dire, (|ue dès lors, dit saint Augustin, si vos désirs regluitnt

DEUXIKMK DIMANCHK DK CADEME.

voire desUnee , vous vous immortalUeriez sur la terre; vous accepteriez, comme une pare, le privil^ffe de pouvoir vivre éiemellemenl éloigné de Dieu dans Tusage des biens et des plaisirs sensibles : c’est-à-dire que , si le momie ponvoil être votre Dieu , votre récompense, votre demeure étemelle, vous ne vous aviseriez janmis ü’eo demander d’autre; c’est-à-dire que, si l’on vous pemietioit d'opter de la terre , ou du ciel ; du siècle à venir, ou du présent; de Dieu, ou de la créature; le cImhx seroit bieniAt fait , et ce qui est visible , préféré à ce que la foi seule vous découvre : c’est-à-dire, en un root, que vous n’ètes plus chrétien; car un chrétien est un enfant des promesses, un homme du siècle à venir, un citoyen da ciel , une portion du Christ, qui attend sai» cesse sa réunion avec ce corps mysti<|ue, qui SC forme et s’acltève cliaque jour, et n’aura sa perfection et sa plénitude que dans l’éternité : et non seulement vos désirs ne sont que sur la terre, mais l’attente même des Justes, le règne de Jésns-Christ, vous paroU la plus triste et la plus affreuse de toutes les pensées.

Je sais que cette injuste disposition est cadtée au fond de l’aroe, et qu’on ne s’en aperçoit pas soi méme. Cependant c’est elle qui forme tous vos désirs, qui règle toutes vos démarches, qui décide de tous vos penchants : c’est le ressort principal qui donne le mouvement à tout le corps de vos œuvres extérieures ; elle étahlil au milieu de votre cœur un état de péd»é, et de ces pek^hés qui , n’étant marqués par aucun acte sensible et particulier, et ne consistant que dans un dérégie- : ment habituel de votre amour, ne sont jamais I connus, jamais expiés, par c(Hiséqiient, jamais j remis : de ces péchés qui , n’éiani , fiour ainsi i dire , que le Ibnd de votre volonté, sont la source I de tous les autres, et ne paraissent jamais eux- I mêmes; de ces pécliés enfin, compatibles avec la probité , 1a régularité des mœurs , la pratique de certains devoirs de religion, avec une tendresse même de conscience ; en un mot , avec tout ce qui peut nous faire absoudre par le monde , dans le temps que nous sommes condamnés aux yeux de Dieu.

Et ne nous dites pas que ce sont là des rafllneroents, et que l’amour du bien-èire étant né avec nous , s’il y a du crime, c’est d’en abuser, et non pas de l’aimer. Mais est-ce un rafHnement , que de venir vous annoncer que voas êtes nés pour le ciel, que la terre est pour vous une demeure étrangère, un lieu de malédiction, d’où les enfants de Dieu doivent sans cesse souhaiter de sortir, et que quiconque ne sent pas la tristesse de

vivre éloigné de sa pairie, penl le droit et le privilège de citoyen des saints? Est-ce un raltincment de vous dire, (|tie faire de ce monde une cité permanente , c’est vivre comme les païens qui n’ont point d’espérance; cpie de n'êlre occupé que d’une fortune périssable , c’est avoir renoncé à la foi ; et que faire du salut et de rélemilé l’affbire la moins sérieuse de tontes celles qui vous occupent , c’est être déjà jiig<’ ? Si ce sont là des raflinetnents, l’Evangile, cette philosophie si sage, si simple, si admirée même des païens, n’est donc plus qu’un vain système d'un esprit oiseux; et c’est au monde réprouvé à nous fournir un langage plus scasé et des instructions plus solides , pour annoncer les voies du salut.

Première impression que la prosp(*rilé fait sur le cœur, une impression d’allachemenl à la leirc. La seconde, c’est l'amour excessif de nous-mêmes.

foi nous apprend que nous sommes lialssables : car il n’est rien d’aimable que l'ordre , et nous en sommes sortis ; il n’est rien d’aimable que la vérité et la justice, et nous en sommes déchus; il n’est rien d’aimable (|ue l’ouvrage de Dieu , et nou.H sommes l’ouvrage du péché. Nous devons donc nous haïr nous-mêmes : autrement nous serons injustes, nous contredirons même les plus vi5; sentiments de notre conscience. Car au fond, nous avons l>eau nous éblouir par les hommages qu'on nous reiHl, nous .sentons bien que nous ne sommes point dignes d’être aimés. Ilélas! il est tant de nnnnents où nous nous sommes à charge à nous-mêmes, où tout nous déplaît en nous, où tout ce que nous pouvons faire est de nous souffrir, où Dousavoas besoin de diversion.s et d’amusements , qui noos détournent de la vue intérieure et humiliante de nos propres défauts, et nous emfK^ient de retomber sur nous-mêmes. Le monde appelle cet état ennui ; mais cet ennui , c’est l’homme moniré à lui-même, et qui ne peut soutenir un instant la vue de sa propre misère; marque infaillible que nous sommes haïssables , et que c’e.sl un desordre de s’ainier;j’enlends de s’aimer péclicur, et dans la corruption de la nature.

Or, tonte votre vie , vous que ce discours regarde, est une recherche étemelle de vous-même ; et de là, tout ce qui plaît, tout ce qui ilatte, tout ce qui notirrit la vie des sens , devient un besoin dont vous ne pouvez plus vous passer; delà, les plus saintes lois de l’Eglise ne sont plus comptées pour rien , dès qu’il faudroil prendre tant soit peu sur soi |wir les obsen cr ; de là , vous vous établissez oomnw le centre des créatures qtn vous environnent : on dirait <|ue tout* est fait pour vous, que tout vit pour vous, (|ue tout subsiste ponr vous,

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