‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 119 sur 348 · DEUXIÈME DIMANCHE DE CARÊME · texte numérisé non relu

DEUXIÈME DIMANCHE DE CARÊME

laissent pas le loisir , ou vous en ont fait perdre Pusage : la proepérilé vous avoit aplani tous les cbeoiins du crime ; elle vous ferme toutes les voies de la pénitence.

Aussi , mes Frères, la pénitence des grands et des puissants est d'ordinaire si imparfaite : on reçoit tout ce qu’ils veulent donner : les plus foibles efrorts sont publiés comme des vertus héroïques ; à peine ont-ils fait quelque légère démaixiie pour sortir de leurs égarements, qu'on leur donne tous les éloges dus i une vertu consommée : on les loue des maux qu’ils ne font pas, plutôt que de ceux qu’ils réparent ; on leur compte tout ; un discours , un désir, un sentiment ; les signes de la piété passent pour la piété elle-même ; et n’èire plus pécheur estpoureux la plus sublime de toutes les vertus.

Mais devant vous , A mon Dieu 1 où les titres et le rang n’ajoutent rien ê nos <ruvres , vous ne jugez de notre pénitence qne par les crimes que nous avons à expier , et non pas par le rang qui lui donne du prix devant les hommes ; et tout ce que l’élévation ajoute à nos démarches de pénitence , c’est que, nous laksant plus de plaisirs et plus de crimes à réparer, elle en exige de plus sévères.

Il est vrai encore que la pénitence des personnes élevées consiste plus en des oeuvres extérienres et éclatantes , que dans les actes pénibles et secrets de la foi et de la piété. Ils favorisent le culte et la religion -, ils protègent les gens de bien ; ils entrent dans les reuvres de miséricorde ; ils soutiennent les asiles publicsde la misère ou de l’innocence : mais cette vie de foi , de violence , de renoncement , de liaine de soi-méme , qui fait comme le fond de la pénitence et de la piété chrétienne , ils ne la connoissent pas ; ils deviennent plus religieux , mais ils ne deviennent pas pénitents; ils sont plus utiles 1 la vertu , mais ils ne sont pas plus rigoureux envers eux-mèmes ; ils emploient leur autorité pour soutenir le bien , mais ils se croient dispensés de le faire; ils servent aux desseins de Dieu sur son Église en soutenant les entreprises qui le glorilient , mais ils ne satisfont pas à sa justice en expiant les crimes qui l’ont outragé ; en un mot , ils servent au saint des autres, et rarement ils se sauvent eux-mêmes. La fdle de Pliaraon favorise le peuple de Dieu qu’on opprime; elle sauve Moïse des eaux ; elle emploie ses biens et son autorité à l’éducation du conducteur d’Israël , qui doit un jour déUvrer ses frères ; elle l’adopte et le met au nombre de ses propres enfants ; mais sa vertu ne va pas plus loin ; contente de favoriser le peuple de Dieu , elle n’en imite pas la foi et l’innocence ; et , pour être la protectrice de Moïse , elle n’en est

pas moins l’esclave des vanités et des oontnmes d’Égypte. Tels sont les dangers de la prospérité ; elle facilite toutes les passions; elle met des obstacles inbnis à la pénitence.

Or, voici le fruit de ce discours. Êtes-vous né dans l’élévation et dans l’abondance ? pensez que les hveurs temporelles ne sont pas promises aux clirétiens ; et qne si la Providence les a répandues sur vous , ce n’est que pour vous ménager et le mérite de les mépriser , et des occasions d'exercer la miséricorde , en donnant libéralement ce que vous avez reçu gratuitement : pensez que Télévation ou la bassesse du chrétien est dans l’innocence ou dans le déréglement de ses penchants ; et que le pécheur est la plus vile, la plus méprisable et la dernière des créatures devant Dieu ; pensez qne les dangers croissant avec la fortune , voua avez besoin de pins de vigilance , de plus de prière , de plus de précaution que ceux qui naissent dans la foule; et que votu périrez avec des vertus médiocres , qui vous anroient sauvé dans l’obscurité ; pensez que votre élévation ne vous donne aucun privilège sur les lois de l’Évangile ; et qu’on exigera de vous jusqu’à la dernière obole , comme du plus vil de tous les esclaves ; pensez enfin , qne tous les objets agréables que la prospérité rassemble autour de vous , ne doivent être pour vous qne des occasions eontinuelles de renoncement; qne ce sont pour vous des pièges et des tentations plutôt que des avantages ; et que si vous ne souffrez pas de toute votre prospérité, vous en jouissez et n’étes plus dans l’ordre de Dieu.

Êtes-vous affligé par des pertes et par des disgrâces ; souvenez-vous que les récom|ienses temporelles ne sont pas dignes de ceux qui servent le roi immortel des siècles : souvenez-vous qu’il est heureux de perdre ce qu’il n’est pas permis d’aimer, et qu’on aeroit obligé de mépriser si on le possédoit encore ; souvenez-vous enfin , que les afflictions ont toujours été le sceau et la récompense des Justes; qu’on ne peut aller à la gloire des Saints que par les croix ; que moins on a en de consolation en cette vie, plus on est en droit d’en attendre dans l’autre ; et qu’au lit de la mort, vous ne voudriez pas changer vos afflictions et vos peines passées, contre tous les sceptres et toutes les couronnes de la terre. Méditez ces vérités consolantes; et dans quelque situation que la Providence vous ait placé , heureux ou affligé , dans la faveur ou dans la disgrâce , passez de telle sorte par les choses teiaporelles, que vous ne perdiez pas les étemelles'. Ainsi soit-il.

• Or.ilMn du troisième üimanebr après la Pentecôte.

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