‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 12 sur 348 · UNIVERSEL · texte numérisé non relu

UNIVERSEL

» demeure ici-bas incertain , parce que tout arrive > également au juste et à l’injuste , au bon et au » méchant, au pur et à l’impur, à celui qui im- » mole des victimes et à celui qui méprise les sa- » criflees. » (Eccl. ix, 2.) Quelle idée en effet, mes Frères , aurions-nous de la Providence dans le gouvernement de Punivers, si nous ne jugions de sa sagesse et de sa justice que par les diverses destinées qu’elle ménage ici-bas aux hommes ? Quoi ! les biens et les maux scroient dispersés sur la terre , sans choix , sans égard, sans distinction? Le juste gémiroit presque toujours dans l'affliction et dans la misère , tandis que l’impie vivroii environné de gloire, de plaisir et d'abondance; et après des fortunes si diflférentes, et des mœurs si dissemblables, tous deux tomberoient également dans un oubli étemel ; cl le Dieu juste et vengeur qu’ils irouveroient au-delà ne daigneroit pas peser leurs œuvres et discerner leurs mérites ? Vous êtes juste , Seigneur, et vous rendrez à diacun selon ses œuvres.

Ce grand point de la foi chrétienne, si confomie même à l’équité naturelle, ici supposé , je dis que dans ce jour terrible où, à la foce de l'univers, le pécheur parottra devant le tribunal redoutable, accompagné de ses œuvres , la manifestation des consciences sera le supplice le plus affreux de Pâme infldèle. Un examen rigoureux la montrera d’abord à elle -même; et void toutes les circonstances de celte formidable discussion.

Je ne m'arrête pas à vous faire observer tous les titres dont sera revêtu celui qui vous examinera , et qui annoncent toute la rigueur dont il doit user, en pesant dans sa balance vos œuvres et vos pensées. Ce sera un législateur sévère , jaloux de la sainteté de sa loi, et qui ne vous jugera que par elle : tous les adoucissements, toutes les vaines interprétations que Pusage on une fausse science avoit inventées, s'évanouiront; l’éclat delà loi les dissipera ; les ressources dont elles avoient flatté le pécheur tomberont; et le législateur irrité examinera presque plus rigoureusement les fousses interprclaiions qui en avoient altéré la pureté que les transgressions manifestes qui Pavoient violée. Ce sera un Juge chargé des intérêts de la gloire de son Père contre le pécheur, établi pour juger entre Dieu et Phomnie; et ce jour sera le jour de son zèle pour l’honneur de la Divinité , contre ceux qui ne lui auront pas rendu la gloire qui lui est due : un Sauveur qui vous montrera ses plaies pour vous reprocher votre ingratitude ; tout ce qu'il a fait pour vous se tournera contre vous; son sang, le prix de votre salut , élèvera sa voix et demandera votre perte , et scs bienfoits méprisés seron

PUKMIER DIAIANCHK UE L AVEIN T.

comptés parmi vos plus gniads crimes : le scruUleur des cœurs» aux yeux du(|tiel les conseils les plus cacliés el les plus secrètes pensées seront decouTerles : enfm, un Dieu d’une majesté terrible; devant lequel les cieux se dissoudront, les éléments se conibndront, toute la nature se bouleversera, et dont le pécheur tout seul sera obligé de soutenir l'cxamcn, et la terreur de sa présence.

Or, voici les circonstances de ccl examen redoutable. Premièrement, U sera le même à l’égard de tous les hommes : Et cougreijabuntur ante eumomnesgenteSj dit un autre Evangéliste. (Mattii. f XV» 32.) La dilTérence des siècles, des âges, des pays , des conditions , de la naissance , du tempt rament , n’y sera plus comptée |>our rien ; el comme rÉvangilc sur leiiucl vous serez jugés est la loi de tous les temps et de tous les états, et n’a que les mêmes règles à proposer au noble et au roturier, au prince et au sujet, aux grands el au peuple , au solilairc et à riiomme engagé dans le tumulte du monde , nu fidèle qui vivoit dans la ferveur des (N'emiers temps , et ù celui qui a eu le malheur de vivre dans le reidcliemcnt des siècles, on n’usera d’aucune distinction dans la iiiatiière de procéder à l’examen des coupables. Vaines excuses sur le rang, sur la naissance, sur les périls de son état , sur les n^rurs de son siècle , sur la foibtesse du tem[)éramcnl , vous ne serez plus alors écoutées! Et sur la chasteté , sur la modestie, sur l’ambition, sur le p^inloa des oiïenses, sur le renoncement à soi-même, sur la moriilicatioii des sens , le juste Juge demandera un compte aussi exact au (vrec, qu’au l^rbare; au pauvre, <|u’aii puissant; à l’homme du monde , qu’à celui <|iii vit dans la retraite; au prince, qu’au simple citoyen; enfin, aux chrétiens de ces derniers temps, qu’aux premiers disciples de l’Evaugile : JCt congregabuniur ante eum omiies gentes.

Vains jogemenU de la terre , que vous serez alors étrangement confondus ! Et (|ue nous ferons peu de cas de la noblesse du sang , de la gloire des ancêtres, de l'éclat delà réputation, delà distinction des talents , et de tous ces litres pompeux dont les hommes uicheiil ici lias d’exhausser leur l)assesse , et sur lesquels iis fondent tant de distinctions et de privilèges, lorsque nous verrons dans celle foule de coupables le souverain confondu avec l’esclave; les grands avec le peuple; les savants placés au hasard parmi les ignorants et les simples ; les dieux de la guerre, ces hommes invincibles el glorieux qui avoient rempli l’univers «lu bruit de leur nom , à côté du vigneron et du laboureur; que vous avez seul, ô mon Dieu , la gloire, la puissance, rimtnorialilc ; cl que , tous

les litres de U vanité étant détruits et anéantis avec le monde qui les avoil inventés , cdiacun ne ])arüiira environne que de ses œuvres!

En second lieu , cet examen sera universel ; c’est-à-dire qu’il rappellera les divers âges el toutes les circonstances de votre vie ; les foiblesses de l’enfance , qui ont échappé à votre souvenir ; les emportements de la jeunesse , dont tous les moments ont pres«{ue été des crimes; rambition et les soucis d’un âge phts mûr; l’endurcissement et les cliagrins d'une vieillesse peut-être encore voluptueuse. Quelle surprise, lor«|u’en repassant sur les divers rôles que vous avez remplis sur la terre, vous vous retrouverez partout profane , dissolu , voluptueux, sans vertu, sans pénitence, sans bonnes «ruvres ; n’ayaut passe par difTcreoles situations que pour amasser un trésor plus abondant de colère, et ayant vécu dans ces divers étals comme si tout avoit dû mourir avec vous !

La variété des cvcneiucntsqui se succèdent icibas les uns aux autres, et qui partagent notre vie, ne fixent notre allcnlion qu’au présent, et ne nous penneiteni pas de la rappeler tout eniièie , et de voir tout ce que nous sommes. Nous ne nous envisageons jamais que daus le point de vue que notre étal présent nous olfre ; la dernière situation est toujours celle qui nous fait juger de ihmismênies : un sentiment de salut dont Dieu nous favorise queI<]uefois nous calme sur une insensibilité de plusieurs aiinc«îs; un jour passé dans les exercices de la piété nous fait oublier une vie de crimes ; la d(H:laralion de nos fautes au tribunal de la pénitence les efface de notre souvenir, et elles sont pour nous comme si elles n’avoient jamais été; eu un mot, nous ne voyons jamais de rdlat de notre conscience que le présent. Mais devant le juge terrible tout se [>résentera à la fois : l’hUioire se dépliera tout entière. Depuis le premier sentiment que forma votre cœur jus«|u’à son dernier soupir, tout se rassemblera sous vos yeux ; toutes les iniquités dispersées dans les différents âges de votre vie seront ici réunies : pas une action, pas an désir, pas une |>ensoe, pas une parole n’y sera omise ; car si nos cheveux sont comptés, jugez de nos «ruvres! Nous verrons revivre tout le cours de nos années , qui étoil comme anéanti pour nous, et qui vivoit pourtant aux yeux de Dieu ; et nous retrouverons là , non pas ces histoires périssables, où nos vaines actions dévoient être transmises à la postérité; non pas ces récits flalletirs de nus exploits militaires , de ces événeiiienls brillants qui avoient rempli tant de volumes , et épuisé tant de louanges ; non pas ces mémoires publics où éluienl manjués l’clevaiitiii

JUGEMENT de tkoCre naissance, l’antiquité de noire origine, la gloire de nos ancêtres, les dignilés qui les ont illustrés , rédat que nous avons ajouté à leur nom, et toute riiistoire, pour ainsi dire, des illusions et des erreurs humaines : celle immortalité tant vantée , qu’elle nous proroettoit , sera ensevelie dans les ruines et les dcliris de Tunivers I mais nous y verrons riiistoire la plus affreuse et la plus exacte de notre cœur, de notre esprit, de noire imagination, c’est-à-dire celle partie intérieure et invisible de notre vie, aussi inconnue à nousiiiétnes qu’au reste des hommes.

Oui, mes Frères, outre l’histoire extérieure de nos mœurs qui sera toute rappelée, ce qui nous surprendra le plus , ce sera l’histoire seaèle de notre cœur, qui se dépliera alors tout entière à nos yeux : de oe cœur (|iie nous n’avions jamais sondé , jamais connu ; de ce cœur qui se déroboit sans cesse à nous-iuéines , et qui nous déguisoit la honte de ses passions sous des noms spécieux ; de ce cœur dont nous avons tant vanté l’élévation, la droiture, la magnanimité, le dcsintéressemeni, la bonté; que l’erreur publique et l’adulation avoient regardé comme tel, et qui nous avoil tait placer au-dessus des autres hommes. Tant <le désirs honteux, et qui à peine éloient formés <|ue nous tâchions de nous les cacher à nous-mêmes ; tant de projets ridicules de fortune et d’élévation, douces erreurs où notre cœur séduit se livroil sans cesse; loot de jalotuues basses et secrètes que nous nous dissimulions par fierté, et (iiii cepeiulanl étoieni le principe invisible de toute notre conduite; tant de dispositions criminelles , qui nous avoient {«rtés mille fois à spuhniier <|ue les plaisirs des sens pussent être ou éternels on impunis ; tant de haines et d’animosités , qui nous avoient corrompu le cœur à notre insu ; tant d’intentions souillées et vicieuses, sur lesquelles nous étions si habiles à nous flatter; tant de projets de crimes auxquels l’occasion seule avoit manque, et que nous n’avions comptés pour rien , parce qu’ils n’étoienl pas sortis de notre cœur ; en un mot, celte vicissitude de passions qui s’étoiciU toujours succédé les unes aux autres an-dedans de nous : voilà ce qu’on étalera à nos yeux. Nous verrons sortir, dit saint Bernard, comme d’une embuscade, des crimes sans nombre , dont nous ne nous serions jamais crus coupables : Prodient ex improvisoy et quasi ex tiisidiis. On nous nxMUrcra nous-mêmes à oous-niémes; on nous fera rentrer dans notre cœur, où nous n’avioiis jamais habité ; une lumière soudaine éclairera cel abîme : ce mystère d’iniquité sera révélé, et nous verrons que ce que nous coniiuissiuQs le moins de nous, c’cloit nous-mêmes.

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