‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 135 sur 348 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

11 importe peu à notre iastniction, mes Frères» d'éclaircir si Jésus*Christ a voulu nous raconter id une histoire vériiable arrivée dans Jérusalem » ou seulement envelopper» selon sa coutume » sous des traits paraboliques, les vérités de sa doctrine. Qu’il se représente , comme un pasteur tendre et empressé» courant à travers les montagnes après une brebis égarée ; et tout joyeux de l’avoir retrouvée » la menant avec bonté sur ses épaules , ou qu’elTectivement il aille jusque dans Sama rie chercher une pécheresse pour la retirer de ses égarements; la parabole ne réveille pas moins la conscience du pédieur que riiisloire : ainsi » que la condamnation de notre riclie inroituné soit un fait » ou une ligure; la vérité qu'on prétend y établir D*en est pas moins réelle» ni les moûts de notre terreur moins légitimes.

Il y avoit donc dans Jérusalem, dit Jésus-Christ, un homme riche: /fomo quidam eratdires. (Luc., XVI» 19.) Il semble que ce soit ici son premier crime : il étoit né heureux» erat dives. Jésus- Christ n'ajoule rien d’odieux à cette circonstance. On ne nous dit pa.s» que» né dans la poussière» descendu d’une tribu obscure » et sorti d’une des moindres villes de Juda » il fût d’abord venu à Jérusalem pauvre et dépourvu de tout ; et que par les emplois les plus bas» par les trafics les plus vils » par des voies inconnues et toujours suspectes» il se fût élevé à ce point d'abondance et de prospérité » où il avoit depuis paru dans le monde , et qu’il eût joui avec insolence d’un bien qu'il avoit acquis avec bassesse. Ce n'étoit pas ici un autre Zacbée, qui sur la misère publique eût élevé une fortune monstrueuse ; qui eût exigé pour lui-méine les tributs dus à César ; et qui ensuite à prix d'argent eût acheté un nom » et exliaussé sa bassesse par l’éclat des dignités et la distinction des titres. On ne nous laisse pas soupçonner que descendu d’un père avare et ravisseur » il n’eût recueilli qu’une succession d’iniquité; le silence de Jésus- Christ le justille sur tous ces reproclies; il étolt riclie> erai dives: iljouissoU paisiblement du patrimoine de ses pères; libre d’ambition» exempt de souci » environné de plaisirs tranquilles et domestiques» et ne goûtant que les douceurs d’un bien qui étoit à lui. Est-il quelqu’un parmi vous » mes Frères» qui possède des richesses dans des circonstances plus innocentes? Cependant voilà le premier degré de sa répcobaüoa : il étoit riche, erat dires.

En second lieu, il éluit vêtu de pourpre et de lin : Jnduebaiur purpura et bysso. La pourpre» à la vérité, étoit une étoffe précieuse: mais nous dit-on qu’en cela il passât les honies que Tusage prescrivoit à son rang et à sa naissance ; que ses biens ne pouvant suffire à ses profusions, l’ouvrier et le marchand souffrissent de ses vanités et de sa magnificence ; et qu’enfin» comme dit le prophète» son orgueil et son ostentation surpassassent ses forces? Sttperbia ejus et arrogantia ejus.... plus quàm fortiludâ ejus. ( Is.» \vi, 6.) Son siècle ne connoissoit pas encore des désordres slcomimiiis dans le nôtre » où le luxe confond tous les états» où un peu de prosiH'rilé fait di.spater de faste le publicain avec les princes du peuple; où les misères publiques» en aiiginenlaiil les murmures» semblent augmenter les profusions; où l’on ne coimoit plus , ni les hommes à leur nom, ni les femmes à leur visage; cl où l’on esi modeste quand on n’outre pas le luxe établi, et qu’on ne fait que se conformer à la folie et à l’excès de l’usage. On ne reproclie point à noire infortuné riche» que dans les soinsde sa parure, il entrât des desseins de passion et de crime, ni celle prétendue simplicité d’intention» toujours alléguée et toujours fausse» sur laquelle» femmes du monde» vous excusez tant d'indécence et l’artifioe de vos ajustements. En un mot » ce riclie étoit vôtii superbement ; il aimoit la splendeur et la magnificence : et dans la synagogue, où le culte étoit encore sensible et grossier; où l’on croyoil que la magnificence du temple toute seule, et rajipareil des sacrifices» honoroienl le Seigneur; où l’éclat extérieur des cérémonies en faisoit toute la majesté; où Dieu même ne s’étoil montré que sous des symboles de grandeur et de gloire» il semble que cet excès étoit plus pardonnable que sous l'Évangile, où Jésus- Christ» pauvre et humilie» est devenu une leçon» et un devoir eu même temps de modestie et de simplicité à tous les fidèles.

En trobième lieu , il se traitoit tous les jours magnifiquement : £pulaba(ur quotidié sptendidé ; mab la loi de Moïse ne défemioil que les excès; elle n'ordomioil pas encore cette rigoureuse alleiition sur les sens » que la loi de l’Evangile nous a depub prescrite. Le luit et le miel éloiem renfermés dans les promesses faites aux entuits d'Abraliam» et il semble qu’on étoit autorisé à goûter les douceurs d’une abondauce » qui avuil été proposée comme la récumpeuse de la Ûüelilé. D’ailleurs» il est accusé de s'être traité niaguifiquemenl; mais est-il reprb d’avoir usé des viandes défèoduespar la loi, ou manqué à l’observance des jeûnes, eide tant d'abstinences qu’elle prescrivoit? line se fai-

272 jeudi de EA DEUXIEME SEMAINE.

soit pas de sa naissance , de ses grands biens , et de sa mollesse, un préteste pour se dispenser de ces lois rigoureuses. Observateur lidèle des traditions de ses pères, il distiiigiioit les temps et les jours ; et quoiqu’il vécdt dans les délices , il saroit , quand il le falloil , s’affliger avec son peuple , et expier du moins en quelque sorte, en observant les abstinences de la loi , les plaisirs journaliers de sa table.

A la rérilé, il faisoit tous les jours bonne clière, çKOtirfié ; mais son revenn pouvuit soutenir cette dépense. Ce n’est pas assez de la Ixmne chère; elle étoit encore somptueuse et magnifique , tplendidé : mais on n’ajoute pas qu'il y eût de l’excès et delà débauche; que les liliertins et les impies fussent ses convives ; que des discours dissolus fissent l’assaisonnement de ses repas ; il n’est point marqué qu’au sortir de lâ , il courût à un spectacle profane , pour occuper son loisir , et se délasser des fatigues de la bonne clière; que , saisi de la fureur du jeu , il en Ht son occupation ordinaire , et risquât quelquefois en un seul coup la fortune de ses enfants et l’hérilage de ses ancêtres ; ou qu’enlin , des entretiens dangereux , et des commerces de passion , reiiiplissetit le reste de scs journées. Sur la religion et la foi de ses pères, on ne trouve rien à redire en lui ; il ne faisoit pas l’esprit fort , et ne croyoit pas s’honorer , en montrant des doutes scandaleux sur les merveilles que Dieu avoit autrefois opérées en faveur de son peuple, et sur ses manifestations aux patriarclics : il ne regardait pas la croyance commune comme un préjugé vulgaire ; les superstitions des pliarisiens, les erreurs des sadocéens, les disputes et les animosités de ces deux sectes, qui déclUroient la synagogue, ne lui faisoient pas conclure, que la synagogue elle-même n’avoit rien de certain dans ses lois et dans son culte, et que la religion étoit une invention humaine : il offroit les sacrifices ordonnés : il pratiquait les ablutions prescrites : en un mot , il n’est pas appelé maître cruel , ami perfide , ennemi irréconciliable, époux infidèle, fier, injuste, déloyal. Il ne se senoit pas de ses biens pour corrompre l’innocence; le lit de son prochain étoit pour lui inviolable : la réputation et la prospérité d’autrui ne l’avoient jamais trouvé, ni envieux, ni mordant ; et de la manière dont on nons parle de lui , c’étoit un homme de bonne chère , faisant de la dépeitse dans Jérusalem , menant une vie douce et tranquille , d’ailleurs essentiel sur la prubité , réglé dans ses mœurs , vivant sans reproche, et selon quelemoudeveiiti|u’onvivequandonadubien ; recevant i sa table les cilnyetis et les étrangers ; enfin, un de ces hommes que le siècle loue, que la voix publique exalte, qu'on propose pour moilèle, et que

la piété elle-même n’oseroit souvent condamner.

Or, mes Frères, tel que j^ viens de vous le dépeindre, et tel qu’il étoit en effet, vous parolt-il fort coupable? et si Iquelqn’nn avant Jésus-Christ avoit prononcé que cette voie est la voie qui mène â la perdition , et que cet homme est digne de l’enfer, ne vons seriez-vous pas récriés contre l’indiscrétion et la dureté du zèle ? n’auriez-vous pas dit avec indignation , comme autrefois toute l’armée d'Israël , lorsque üaûl eut condamné son fils Jonathas : Qu’a-t-il donc fait ? et but-il qu'il meure pour avoir goûté un peu de miel? JCrgoiieJonathat morietur! (1. Reg., xiv, A5.) Les préjugés de l'enfance vous ont laissé une idée si affreuse de ce mauvais riche; cependant de quoi s'agil-il? VeiKMU an fond ; n'ajoutez rien à ce qu'en dit l'Evangile. Il étoit riche; il étoit vêtu magnifiquement ; il faisoit bonne clière : que trouvez-vous lè de si énorme et de si criant ? Si je n'en juge que par vos mœurs et vos maximes , non seulement U ne parult pas si coupable , mais je le trouve vertueux ; et dans la dépravation où l'on vit aujourd'hui , si je parlois ici comme un sage mondain , ce seroit on modèle que je vous proposerois à suivre.

Que dites-vous tons les jours vous-mêmes de ceux qui lui ressemhlent? Un tel vil noblement; il mange son bien avec honneur; sa table est servie avec propreté et magnificence : do reste , il est homme es.senliel , ami solide , et plein de cette probité qui fait la véritable religion et 1 1 solide vertu. C’est peu de le louer; on fait, 0 mon Dieu ! des parallèles injurieux à la piété de vos serviteurs : on dit que voilà comme il faiidroit vivre dans le monde , et non pas comme tels et telles à qui la dévotion a gâté l’esprit , et qui décrient b véritable piété par des façons sauvages et des singularités indiscrètes. Voilà le monde , mes Frères ; et ce qui me fait trembler, c’est que le seul réprouvé que Jésus-Christ nous fasse paroitre dans l’Evangile se Irouveroit presque aujourd’hui le plus homme de bien parmi nous.

Peut-être m’opposerez -vous ici .sa dureté envers Lazare; et du moins en ceb, vous prétendrez avoir quelque avanbge au-dessus de lui. A ce motif de confiance , je n’aurois d’abord qu’à répondre avec saint Paul , qu’en vain vous donneriez tout votre bien aux pauvres, si vous n’avez pas dans le cœur celle charité qui croit tout, qui espère tout, qui souffre tout, qui pardonne tout, qui n’est ni vaine, ni envieuse, ni intéressée, ni voluptueuse ; si la sainteté de vos mœurs ne soutient l’abondance de vos largesses, vous ne faites rien , et vous n’étes rien vous-même devant Dbo, lYiliil sum. (I.Coa., xiii, 2. ) L’aumdne

LE MAUVAIS HICHE. 275

akle i expier les péchés dont on se repent , mais Ul ; q«e rien d’aifçrt* ni de dur ne fiH jamais sorti

elle ne jusiiÜe pas ceux dans lesquels on vil ; c’est de la Iwuclie de ce riche , blessé d’avoir sans cesse

un devoir, mais ce n’esl \as runitpie; et quoique le inôim* objel devant les yeux; cl (ju’il edi per-

y manquer , ce soit être coupable de loiU le reste , mis que cel inforume eût fait de l'entrée de sa

l’observer pourtant nVsl pas toute la loi. maison son asile ordinaire. Voua vous seriex pciil-

Maisd’ailleur», voyons quel est là-iJessusiecfime | être hâté, vous, nwn cl»er Auditeur, de faire quclde notre riclic voluptueux, et peut-être voas trou- que larçesse; mais l'empressement d’éloijrner de verez-vousencorepluscoupablequelui. fij/aroif, | vos yeux un objet si dégoûtant y eût en plus de coiilimie Jésus-Christ, un paurre appelé Lazare, part, que le désir de soulager un membre de Je-

lûul courert d'ulerreSy couché à la porte de ce \ riche y qui eût bien voulu $e rassaxier des miettes I

loml>oiriil de sa luMe; mats persoiiue ne lui eu donnait. (LfC, xvi, 2Ü.21.) Il y a, je Tavouc, dans celte conduite, jene sais quoi «lui blesse tous les sentiments même de l'humanité: le spectacle d’mi voluptueux assis autour d’une table chuna'e de mets exquis, et insensible aux souffrances d’un malheureux qu’d a sous les yeux, couvert de plaies, et réduit à souhaiter des niiettes , pour apaiser la faim (|ui le dévore, forme d’abord une opposition monstrueuse ; et la seule vertu iimmidaine s’iihligne de cette barbarie. Mais rap|>rocltons-eii toutes les circonstances, et vous verrez que Jesus-ChrUi n’a pas tant voulu nous représenter ce riclie, comme un monstre d’inhumanité, que comme un homme indolent, trop occupé de ses plaisirs, et manquant d’alteiition seulement pour les misères de Lazare : vous verrez que le trait qui regarde ce pauvre n’csl qu’un incUlenl , pour ainsi dire, de l’ histoire, et que la vie molle et voluptueuse du riclie en fait comme le fond et le sujet principal.

Premièrement, Lazare étoii un mendiant public, tncudtriis; or, on est nalurellenieiit moins alteiitifaux misères de ces indigents déclarés, qui ont tout une ville pour témoin et |>our ressource de leur indigence : ou peut toujours se (wi-suader que leurs importunités étetiielles sont de purs artiliccs; et que l’oisiveté bien plus que le besoin forme leurs plaintes et leur misère : en un mot , les prétextes dont vous vous sen’ez tous les jours pour rebuter ces pauvres errants, notre riclie pouvoil s’en servir envers Lazare. Peut-être que des besoins secrets, que des œuvres publiques de miséricorde, qui eiussenl plus flatte sa raiüté , l’eussent aussi trouvé plus iiiUéricurdieux et plus sensible.

Secondement, Lazare tout couvert de plaies, il est vrai, éloit couché à la porte de ce riche : VIceribes plenuSy jacebat ante januam diviiis. Un objel si digne de pitié auroit ilû l’alleiidrir sans doute : mais du moins, c’est quelque chose (lu'uii spectacle aiis.si imrriblc à voir <]ue le devoit être Lazare, fût sourfei l à la porte sans qu'on le rebu-

sus-Christ ; peut-être même, pour épargner à votre délicatesse un seul iiMant de dégoût, n’auriezvous \a$ cru voire frère affligé , digne de recevoir ce bieufailde vus propres mains, et qu’un domestique eût été chargé de votre part d’en être le distrihuteiir; au heu île recx)iinoltre alors dans une chair tout uk‘éree l'image des plaies honteuses que votre aine claie aux yeux de Dieu, et tl'expier tous les crimes de vos regards, en les laissant reposer sur un objet désagréable: aiiwi, vous auriez été peut-être plus coupable devant Dieu |iar un excès de délicatesse, ijuc le réprouvé de notre Evangile, par son indifférence et par son oubli.

Enfin, on ne lui doimoil t*zs niénie les miettes qui tombuienl de la table : mais ou ne dit pas que l.azare les eût demandées; on se contente de remarquer (|u’il les sotiluiitoit , cupiebat; on n’accuse (>as le riche de les lui avoir refu.sées; tuais seuiemeiit que pcrsoime ne les lui donnoit : Nenio illi dnf>at. Il n’est |kmiiI marqué que Lazare lui parle, qu’il l’importune, qu’il lui expose sa faim et ses mi.sères. Lazare se lait, et lai.ssc parler ses plaies en sa faveur. Otte retenue seinbloit solliciter eucore plus vivement la pitié de cet liomine riche; mais son rang, sa dissipation, ses plaisirs, ne lui permettent guère de descendre dan» ce d^ lail, il d’entrer dans ces alternions. Peut-être avuil-il ordonné négligemment à des domestiques iiilidèles de secourir ce inemliaul ; car voilà où se borne tous les joui s la libéralité de ses semblables. En un mot, on ne nous le représente pas tant ici comme coupable de dureté, que d’indolence et de défaut d’attention.

Aussi lorsqu’ Abraham, du haut de la demeure céleste , lui a|>preml le sujet de sa condamna' ion , il ne lui dit (las, comme Jésus-Chri'^l le dira au grand jour aux réprouvés : Lazare éloit nu. et vous ne l’avez pas revêtu; il avait faim, et vous ne l’avez \tSLS ras.sasié; U étoil malade, et vous ne l’ave/ pas soulagé : il se cuiitenie de lui dire : Mon fils, süuveiiez-vous tpie vous avez reçu des biens (rendant voire vie: Filiy rerordure quia recepisti bwKi îii rifd t«d. Souvenez-vous que vous n’avez rien souffert s.ir la terre : ce n’&)l pas aiiusi qu*ou arrive au repos promis à ma (Mjsiériié. Vos iieres

iü

JEUDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE

«voient tonjoara été erranU, fugitifs, étrangers dans le monde; ils n’y possédoient rien ; ils jouissent maintenant dans mon sein de cet liéritage promis, après lequel ils «voient tant soupiré. Vous avez cherché, vous, votre consolation stir la terre; vous n’appartenez donc plus au peuple de Dieu; vous n’étes plus un enfant de la promesse, vous n’avez pas été béni en moi , et votre sort est avec les infidèles : vous avez bit du lieu de votre pèlerinage le lieu de vos délices; celte injuste félicité ne pouvoit pas durer; ici tout change de face : les larmes de Lazare sont essuyées, ses afflictions consolées; mais vos ris et vos joies se changent en griooemeots de dents , et vos plaisirs d'un instant , en des tuormeots qui ne finissent plus : Heeordarey fH, gvto rscfpfsti 6ona la viftf fud. Lazarus autsm mafai* Air roniofufur, fw rerè crueiaris. Voilà son grand crime; une vie passée dans les plaisirs de l’abondance, et dans la mollesse ; voilà ce qui Ta damné; et nous serions téméraires d’en chercher d’autres raisons que celles que l’E^ prit de Dieu lui-mème nous a marquées dans l’Ëvangile.

Vous en êtes surpris, mes Frères? Vous ignorez doue que c’est un crime pour des chrétiens, de n’avoir point de vertu ? vous croyez donc (|ue l’enfer n’est ouvert qu’aux adultères, aux foroicatenni, aux injustes? Âhf si un disciple de Alolse, vivant sous une loi encore imparfaite et diamelle, où les vertus qu’on exigeoit éloient moins sublimes , le i détachement moins rigoarcox , l’usage des sens | moins sévère, est réprouvé pour avoir mené une I vie molle, délicieuse, sans vice ni vertu; un mem- ' bre de Jésus-Christ cmcifié , un enfant de la loi nouvelle, un disciple de l’Evangile, où les vertus ordonnées sont si parbiles, la violence si continuelle, les plaisirs si interdits, les souffrances si nécessaires; où l’usage des sens est environné de tant de préceptes et de conseils rigoureux ; où la croix est le sceau de ceux qui sont prédestiné ; vous croiriez qu’il seroit traité plus favorablement en ne refusant rien à ses sens , et s’abstenant seulement, comme ce riche , des excès criants , et des plaisirs injustes et honteux ?

Mais, mes Frères, c’est nne vérité du salut, qn’nn chrétien ne peut être prédestiné que pour être reiKlu ici-l>as conAirme à l’image de Jésus- Christ. Si vos mœurs ne sont pas une expression des siennes; si le {)ère ne retrouve pas en vous la ressemblance de son fils; si le membre porte des ti-aiis difrerents «lu chef, et (]iie ce soit une alliance inonslnieuse de les unir ensemble, vous serez rejeté, comme une image inliitèle, comme une pierre de ithui q<û u'a pa^ été taillée par la main de |

l’onvrier, et qui ne peut entrer dans l’édi comme un membre difforme , et qu’on ne sa assortir au reste du corps.

Or, je vofls demande, mes Frères, pour res hier A Jésus-Christ, suffit-il de n’étre ni for leur, ni impie, ni sacrilège, ni injoste? J Christ s’est-il contenté de ne faire tort à perso de ne point soulever les peuples ; de rendre A ( ce qui est dù à César ; de n’ètre pas un bave un homme de bonne chère; de ne pouvoir éli pris par ses ennemis mêmes d’ancun péché sier; en un mot, de n’avoir pas été un Samari et un ennemi de la loi ? a-t-il borné IA toute vertus? n’a-t-il pas été doux et humble de oc n’a-t-il pas prié pour ses ennemis ? a-t-il air monde, lui qui l’a réprouvé? s’est-îi conform mcmde , lui qui n’étoit venu que pour k corr et pour le reprendre? a-l-ü cm que k salu pour le monde, lui qui n'a pas prié pour le moi a-t-il coura après les plaisirs, lui qui les a r dits , et qui a déclaré que le monde se réjoui mais que ses disciples ne prendroient aucune A ces vaines joies, et seroient dans la tristesH t-ii cherché les honneurs et les distinctions hn nés, lui qui n’a jamais cherché sa gloire, nu gloire de son Père , et qui s’est caebé lorsqu’ voulu le faire roi ? a-t-il mené une vie doue agréable , lui qui a porté sa croix dès le prei instant de sa vie mortelle, et qui a oonsomni course par la consonimatioo de ses sonirran Voili votre modèle; soyez du monde, soyez i taire; à la cour, ou dans le cloître; consac Dieu, ou partagé entre k Seigneur et les soin mariage, si vous ne portez pas l’image de Jé Christ, vous êtes perdu.

Cependant vous ne craignez rien pour votre ünée, pourvu que vous viviez dans une réguh que k monde approuve, et que la oonscieoci vous reproche pas de vice grossier et criant : est si vrai que cet état ne vous laisse point d’alar sur le salut, que lorsque nous vous proposons miter i’exempk ck ceux qui, après avoir mené vie semblaUe à la vôtre, en ont connu le dange sont retirés des plaisirs etdesdUsipaÜonsdu moi et leur ont fait succéder la prière, la retraite mortification, la pratique des œuvres saintes; y répondez qu’il est dangereux de le prendre si li vous vous croyez plus sage en évitant ces prêter excès, et vous ne voyez rien à changer A votre i duile. Saint Augustin se plaignoil autrefoLsque tains païens de son temps refnsoienl de se c venir à la foi . ;>arce qu’ils mennient une vie ré; selon le monde. Lorsqu'on les exhortoil, dit Père, à passer du côté des chrétiens ; 11 est ques

Lli: MAUVAIS aiCHK.

d« bien virre, rëpondoienUils : Benè titere opvs est. Que m’ordonnera Jésu^-Clirist que vous me prôchex? Quid mihi prn're/><un(a est CAriffus? que je mène une vie exempte de blâme ? ut benè vivam? Je la mène depuis long-temps, je ne fais ' tort i personne ; je ne souille pas le lit de mon prochain ; je ne lui ravis pas son bien par des voies injostes: Jam benè viro; nuHo adulterio rofdamiuor, nuUam rapinam (atio. Qti’esl-il besoin de changer, et d’embrasser une religion nouvelle ? Si ma vie éCoil criminelle, vous auriez raison de me proposer une loi qui règle les mœurs , et qui dé fend les excès ; mats si, sans la loi de Jésus -Christ, je les évite, Jésus-Christ ne m’est donc plus nécessaire? Quid mihi necessariiu est Christus?

Voilà précisément, mes Frères, la situationde ces chrétiens voluptueux et indolents , de ces vertueux do «ècle, de ces personnes irréprochables selon le monde , dont je parie. Lorsque nous les exhortons à une vie plus chrétienne, (rfos conforme aux maximes de rËvangile, aux exemples des saints et de Jésos-Christ ; que noos leur annonçons qu’on ne peut pas être son disciple sans renoncer an monde et à ses plaisirs, comme noos l’avons promis snr les fonts sacrés; Us nous répondent qu’il ne s’agit pas d’ètre de certains plaisirs , ou de n’en être point ; d'aller se délasser à un spectacle, ou de s’en faire un scrupule; dese conformer aux usages sur la dépense, sur ta parure, sur te genre de vie, ou d’affecter d’étre singulier; qu’il s’a^t de bien vivre : Benè virere opus est : d’élre bon citoyen , époux fidèle , maître généreux, juste, désintéressé, sincère; que voilà ressenüel ; qu’avec ces vertus on se sauve partout , et que tout ce (|n’on met de plus dans la dévotion, n’est pas nécessaire : Jam benè vipo, qtiid mihi ueeessarius est Christus / (5. Aug. in Joan., 45.)

Mais écoutiez ce qu’ajoiiie ce Père sur le même sujet, dans un autre endroit : Leur conduite est irréprochable selon le monde : ils sont hommes de proUté, femmes régulières ; ils honorent leurs parents , Ils ne trompent pas leurs frères ; ils sont fidèles dans leurs promesses; ils ne font point d'injustice , mais ils ne sont pas chrétiens : r/irisfiant iiou suât Pourquoi cela? les chrétiens ont crucifié leur cliair avec ses désirs; et vous nourrissez , et vous flattez sans cesse ces ennemis domestiques : les chrétiens ne sont pas de ce monde ; et vous en êtes l’esclave, le partisan et l’aprriogUte : les chrétiens gémissent sans cesse au fond du cœur sur les piirils des .sens , et des objets de la vanité qui les environnent; et vous les aimez : les ciiiTtieiis se font une violence conliiuidle ; et vous vivez dan.s une ioJulence , et dans mie paix profuiHle avec vous-môiue : les clirctiens sont des voyageurs sur

la terre qui ne s’attachent point, et méprisent même tout ce qui se trouve sur leur roule , et soupirent sans cesse après leur patrie ; et vous voudriez pouvoir établir ici-bas une cité permanente, et voua éterniser dans cette vallée de larmes et de douleur ; les cliréiiens rachètent le temps qui est court , et tous leurs jours sont pleins devant le Seigneur ; et toute votre vie n’est qu’un grand vide, et l’inutilité en est même la portion la plus innocente : les chrétiens regardent les richesses comme des embarras, les dignités comme des écueils, la grandeur comme le haut d’un piécipice , les afllictions comme des grâces , les prospérités comme des malheurs , la figure du monde comme un songe : voyez-vous les choses des mêmes yeux ? en un mot , les chrétiens sont spirituels; et vous êtes encore tout terrestre : rAr}.s(ia}ii non siinf.

Ah ! si pour être chrétien , il sufRsoit de ne pas donner dans les excès , le paganisme ne nous a-t-il pas fourni des hommes sages , réglés, tempérants ; des femmes fortes, d’une vertu austère, d’une conduite héroïque, atlaclices au devoir par des principes de gloire et d’honneur? et tout ce que nous voyons de plus vertueux dans le siècle approche-t-il de I.i rigidité de ces anciens modèles? Ce ne sont donc pas des désordres évités qui font les cliréiiens, ce sont les vertus de fJil^angiie pratiquées : ce ne sont pas des nm-urs irréprochables aux yeux des liommes , c’est l’esprit de Jésus-Christ crucifié : ce ne sont p.is les qualités (|ue le monde admire , riionncur, la probité , la bonne foi , la générosité, la droiture, la moilératron , riiumanité ; c’est une foi vive, une conscience pure, une charité non feinte : toute vie qui ne peut pas mériter le ciel est une vie de péché ; toute vie qui n’est pas digne d’un saint est indigne <l’im chrétien : l’arbre qui n’a que des feuilles est frappé de malédiction, comme l’arbre mort et déraciné ; et l’Évangile condamne aux mêmes ténèbres éternelles et aux mêmes supplices , et le serviteur infidèle , et le serviteur inutile. Aussi, après vous avoir exposé dans les mœurs de notre riclie réprouvé, l’image d’une vie volu[iUieuseel mondaine, exemple même de crime et de débauche, il faut dans sa puuiiiou vous apprendre quelle en est la fin et la destinée.

Page 1