‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 14 sur 348 · PREMIER DIMANCHE DE LAVENT · texte numérisé non relu

PREMIER DIMANCHE DE LAVENT

d'afflietions et de contre-temps que le Seigneur vous avoit ménagés pour vous rappeler A lui, et dont vous avez toujours fait un si indigne usage; tant de dons , même naturels, qui ctoient en vous comme des espérances de vertu , et dont vous avez foit des ressources de vice. .Ah! si le serviteur inutile est jeté dans les ténèbres extérieures pour avoir seulement cache son talent , de quelle indulgenoe pourrez-vous vous Haller, vous qui en avez tant reçu , et qui les avez tous employés contre la gloire du maître qni vous les avoit conliés?

Cest ici 0(1 le compte sera terrible. Jésus- Christ vous redemandera le prix de son sang. Vous vous plaignez quelquefois i]ue Dieu ne fait pas assez pour vous; qu’il vous a fait naître foible , et <f un tempérament dont vous n’étes pas Je maître , et qu’il ne vous donne pas les grâces dont vous auriez besoin pour résister aux occasions qui vous entraînent ; ab ! vous verrez alors que toute votre vie a été un abus continuel de ses grâces ; vous verrez que parmi tant de nations inlidèles (pii ne le connoissoient pas, vous avez été privilégié, éclairé, appelé à la foi, nourri de la doctrine de la vérité et de la vertu des Sacrements ; soutenu sans cesse de ses inspirations et de ses grâces i vous serez effrayé de voir tout ce que Dieu a fait pour vous, et le peu que vous avez fait pour lui ; et vos plaintes se changeront en une confusion profonde , qui ne trouvera plus de ressource que dans votre désespoir.

Jusqu’ici le juste Juge ne vous a examiné que sur les crimes qui vous sont propres; mais que sera-ce lormiu’il entrera en compte avec vous sur les péchés étrangers dont vous avez été ou l’occasion ou la cause dans les autres, et qui par conséquent vous seront imputés? Quel nouvel abîme ! On vous présentera toutes les âmes à qui vous avez été un sujet de chute et de scandale ; toutes les âmes que vus discours, vos conseils, vos exemples, vos sollicitations , vos immodesties, ont précipitées avec vous dans une perte étemelle; toutes les âmes dont vous avez ou séduit la foiblesse, on corrompu l’innocence, ou perverti la foi, ou ébranlé la vertu, ou auUH'isc le libertinage , ou affermi l’impiété par vos persuasions ou par l’exemple de votre vie. Jésus-Christ, à qui elles appartenoient, et qui les avoit acquises par son sang, vous les redemandera comme un hérilage chéri , comme une conquête précieuse que vous lui avez injustement ravie; et si le Seigneur marqua Cafn d'un signe de réprobation en lui demandant compte du sang de son frère , jugez de quel signe vous serez marqué quand on votis demandera compte de son ame ! Mais ce u’est pas tout. Si vous étiez honuoe

public et élevé en autorité , que d’abus autorisés! que d'injustices dissimulées I que de devoirs mcriflés 0(1 à vos intérêts ou aux passions et aux intérêts d’autrui f que d’acceptions de personnes contre l’équité et la conscience ! que d’entreprises injustes conseillées ! que de guerres peut-être , que de désordres, que de maux publics dont vous avez été ou l’auteur ou l’indigne ministre ! Vous verrez que votre ambition ou vos conseils ont été comme la source fatale d’une infinité de malbeors, des calamités de voire siècle, de ces maux qui se perpétuent et qui passent des pères aux enfbnts ; et vous serez surpris de voir que vos iniquités vous ont surv écu , et que long-temps même après votre mort, vous étiez encore coupable devant Dieu d’une iniinilé de crimes et de désordres qui se passoienlsur la terre! El c’est ici, mes Frères, où l’on connoltra le danger des charges publiques, les précipices q((i environnent le trâne même , les écueils de l’aulorilé; et combien l’Evangile avoit raison d’appeler henreux ceux qui vivent dans robscuriié d’une condition privée ; combien la religion étoit sage de nous bispirer tant d’horreur de l’ambition , tant d'Indiffiérence pour les grandeurs de la terre , tant de mépris pour tout ce qui n’est élevé qu’aux yeux des hommes, et de nous recommander si souvent de n’almer que ce qa’on doit aimer toujours.

Mais peut-être, exempt de tous ces vices que nous venons de parcourir , et attaché depuis longtemps aux devoirs de la vie chrétienne, vous pr^ sumez que cet examen terrible ne vous regardera pas , ou que du moins vous y parottrez avec plus de conHaoce que l’ame criminelle. Sans doute, mon citer auditeur, ce sera là le jour du triomphe et de la gloire des Justes ; le jour qui justifiera ces prétendus excès de retraite , de mortification, de modestie, de délicatesse de consdence, qui avoient fourni au monde tant de censures et de dérisions profones; sans doute le Juste paroltra devant ce tribunal redoutable avec plus de confiance que le pécheur , mais il y paroUra , et ses josUoes mêmes seront jugées ; vos venus , vos œuvTes saintes seront exposées à cette discussion rigouretise. Le monde, qui refuse souvent les éloges dus à la vertu la plus réelle , les accorde aussi quelquefois légèrement aux seules apparences de la vertu. Il est tant de Justes qui s’abusent eux-mêmes , et qni ne doivent ce nom et cette réputation qu’à l’erreur publique! Ainsi ce n’est pas seulement Tyr et Sidon que je visiterai dans le jour de ma colère , dit le Seigneur , c’est-à-dire ces péchenrs dont les crij mes sembloient les confondre avec les infidèles et ! les habitanls de Tyr et de Sklon ; je porterai la lu-

JUGEMENT UNIVERSEL

mière de mes jugements jusque dans Jérusalem; i c*est>à-dire j’examinerai , je rechercherai , je sonderai les moiir$ de ces œuvres saintes» qui seinbloient vous égaler aux âmes les plus fidèles de la sainte Jérusalem : Scrutahor Jérusalem in lucrrnts. (SopHOX.» iy 12.)

Je remontera! jusqu’au premier motif de cette conversion qui fit tant de bruit dans le monde; et l’on verra si je n’en trouverai pas la source dans quelque dépit secret , dans la décadence de fâge ou de la fortune ; dans des vues secrètes de fhveur et d’élévation » plutôt que dans la liaine du péché et dans l’amour de la justice : ôérufabor Jerusa^ lem tu luceniit.

J’opposerai ces libéralités répandues dans le sein des pauvres» ces visites de miséricorde, ce zèle pour les entreprises de piété , celte protection accordée à mes serviteurs, avec les complaisances, les désirs d’estime , l’ostentation , les vues humaines qui les ont infectées ; et peut-être qu’à mes yeux elles paroltront plutôt les fruits de l’orgueil que les suites de la grâce et l’ouvrage de mou Esprit : 5crtt(a&or Jérusalem tii lucernis.

Je rappellerai cette suite de Sacrements, de prières, de pratiques saintes dont vous aviez fait une sorte d’irabitude qui ne réveilloit plus en vous aucun sentiment de foi et de componction; et vous saurez si la tiédeur , la négligence , le peu de fruit qui les accompagnoit, le peu de disposition qui les préccdoit , n’en ont pas bit devant moi autant d’infidélités pour lesquelles voua serez jugé sans miséricorde : Scrutabor Jérusalem in lucernis.

J’examinerai cet éloignement du monde et des plaisirs , cette singularité de conduite , cette affectation de modestie et de régularité , et peut-être j*y trouverai plus d’humeur , de tempérament et de paresse, que de foi; et que dans une vie plus régulière et plus retirée aux yeux des hommes, vous aurez encore conservé tout l’amour de vousmême, tout rattachement à votre corps, toutes les délicatesses de sensualité , et en un mot, tous les penchants des âmes les plus mondaines : Scru^ iahor Jérusalem tn fuccrnis.

J’approfondirai ce zèle prétendu de ma gloire , qui vous fiisolt si fort gémir sur les scandales dont vous étiez témoin ; qui vous t>ortoit à les condamner avec tant de liauteur et de confiance , et à éclater si vivement contre les déréglements et les foiblesses de vos fk^es; et peut-être ce z^e ne sera pins devant moi qu’une dureté de tempérament , une malignité de naturel , un penchant de censurer et de médire , une ardeur iudiscrèle, un zèle d’ostentation et de vanité; et, loin de vous trouver zélé pour ma gloire et pour le salut de vos

frères, vous ne serez devant moi qu’injuste, dur, malinet téméraire : Srnita&or Jérusalem iii lucernis.

Je vous demanderai compte de ces talents éclatants que vous n’employiez, ce semble, que pour ma gloire, pour l’instruction des Fidèles, et qui vous avoient attiré les bénédictions des Justes, et les acclamations même des mondains; et |>eut-êlre que la complaisance, la recherche éternelle de vous-même, le désir de remporter sur les autres, la sensibilité aux applaudissements humains, ne laisseront plus voir dans vos œuvres que les œuvres de l’homme et les fruits de l’orgueil; et que je maudirai ces travaux dont la source avoil toujours été si souillée : .^crufa&or Jcrusolrm iit lucernis.

Grand Dieu ! et alors que d’œuvres sur lesquelles j’avois compté se trouveront mortes à vos yeux! que ce discernement sera terrible! et de tout ce que nous avons fait même pour le ciel , qu’il se trouvera peu d’actions que vous vouliez avouer pour vôtres, et qui soient Jugées dignes de récompense!

Et ne concluez pas de là, mes Frères, qu’il est donc inutile de travailler au salut, puisque le juste Juge ne cherchera qu’à perdre les hommes. Qu’à les perdre, mes Frères? il n’est venu que pour les sauver, et ses miséricordes surpasseront encore ses justices. Mais voici plutôt la conclusion que vous devez tirer. Ces âmes Justes que vous accusez si souvent d’excès, de scrupule dans 1a pratique des devoirs de ta vie chrétienue, comme si elles poussoient les choses trop loin, ces anies, exposées à la lumière de Dieu, paroltront tièdes, sensuelles, imparfaites, et peut-être criminelles; et vous qui vivez dans les périls et les plaisirs du monde , vous qui ne donnez à la religion et au salut que les moments les plus mutiles de votre vie ; vous qui à peine mêlez une œuvre de piété à une année entière de dissipation et d'inutilité, où en serez-vous alors, mon clicr auditeur ? Si ceux qui n’auront que des œuvres louables à présenter seront en danger d'ëtre rejetés, vous qui n’aurez qu’une vie toute merndaine à offrir, quelle pourra être votre destinée? Si le bois vert est traité avec tant de rigueur, comment en usera-t-on avec le sec ? et si le’Juste est à peine sauvé , je ne dis pas le péclteiir, caril est déjà jugé, mais l’arue mondaine qui vit sans vice ni vertu, comment usera-t-elle paroi tre?

Vous nous dites si souvent, mon cher auditeur, que votre conscience ne vous reproclie pas de grands crimes; que vous n’êles ni bon ni mauvais,

, et que votre seul péché , c’est rindolence et la pa- I resse. Âh! vous vous connoilrez alors devant le

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