‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 162 sur 348 · UC, IV · texte numérisé non relu

UC, IV

Puisque Simon jugea la présence de Jésus-Christ nécessaire pour la guérison de sa belle-mère, il falloit sans doute, mes Frères, que le mal fut pressant , et menaçât d'une mort procliaine; il falloit que les remèdes ordinaires fussent devenus inutiles , et qu'il n’y eût qu’un miracle qui pùl opérer sa guérison , et la tirer des portes de la mort ; cependant l'Évangile ne la dit attaquée que d’une simple fièvre. Partout ailleurs on n’a recours à Jésus-Christ que pour ressusciter des morts, guérir des paralytiques , rendre ta vue et l’ouïe à des sourds et à des aveugles de naissance, et, en nu nuit , pour guérir des maux incurables à tout autre qu’au souverain Maître de la mort et de la vie des hommes ; ici un l’appelle pour rendre seulement la santé à un fébricitant. D’où vient que la toute-puissance est employée pour une ioflrmité si légère ? c'est que cette fièvre étant l'image naturelle de la tiédeur dons les voies de Dieu , f Esprit saint a voulu nous faire entendre par là que cette maladie si légère en apparence , et dont ou ne craint pas le danger; cette tiédeur si ordinaire dans la piété, est une maladie qui immanquablement tue famé, et qu’il faut un miracle pour qu'elle ne conduise pas à la mort.

Oni, mes Frères, de toutes les maximes de la morale chrétienne , il n’en est point sur laquelle l’expérience permette luoms de s'abuser, que sur celle qui nous assure que le mépris des moindres nbligaliuns conduit inscasiblenieut à la traasgression des plus essentielles; et que la négligence daus les voies de Dieu n'est jamais loin de la chute. Celui (|ui méprise les petites choses tombera peu à peu , dit fEsprit saint ; celui qui les méprise , c'est-à-dire, qui les viole de profios délibéré, qui en fait comme un plan et un état de conduite : car si vous y maiKiuiez seulement quelquefois par fragilité, ou par surprise , c'est la destinée de tous les Justes, et ce discours ne vous regarderoit plus;

SUR LA TIÉDEUR

mai> l« méprisa' dans le ans déjà eipliqné, et qui ne convient qu'aux âmes tiédes et inlidèles, c'est une voie qui aboutit toujours à la pâte de la justice. Premièrement , parce que les grâces spéciales, nécessaires pour persévérer dans la verta, n'y sont plus données. Secondement, parce que les passions qui nous entraînent au vice s'y fortifient. Troisièmement enfin , parce que tous les secours extérieurs de la piété y deviennent inutiles.

Développons ces trois réflexions : elles renferment des instructions importantes sur tout le détail de la vie ebrétienne; utiles, non seulement aux âmes qui font profession d'une piété publique et déclarée, mais encore à celles qui font consista toute la vertu dans une bonne conduite, et dans uiK certaine régulaité que le monde lui-mèine exige. Implorons , etc. Are, Maria.

PREMIÈRE PAH'nE.

C'est une vérité do saint, dit saint Angnstin, que rinnooence même des plus justes a besoin du secours continuel de la grâce. L'homme livré an péché par le déréglement de la nature ne trouve presque plus en lui que des principes d'areur, et des sources de corruption : la justice et la vérité, nées d'abord avec nous, nous sont devenues comme étrangères : tous nos penchants , révollés contre la loi de Dieu , nous entraînent comme malgré noos vers les objets illicites ; de sorte que pour rentrer dans l’ordre , et sonmettre notre creur ê la loi, il faut qne noos résistions sans cesse aux impressions des sens , que nous rompions nos inclinations les plus vives, et que nous noos roidissions sans relâche contre nous-mêmes. Il n’est plus de devoir qoi ne nous coûte , pins de précepte marqué dans la loi , qui ne combatte quelqu'un de nos penchants; plus de démarche dans la voie de Dieu, k laquelle tout notre cceur ne se refuse.

A ce poids de corruption , qui nous rend ie devoir si difficile , et l’injustice si naturelle, ajoutez les pièges qui nous environnent, les exemples qoi nous entraînent, les objets qui nons amollissent, les occasions qni nons surpreiment, les complaisances qui nous alfoiblissent, les afflictions qni nons découragent, les prospérités qni nons cor- j rompent, les situations qni noos aveuglent, les bienséances qni nous gênent, les contradictions qni nous éprouvent , tout ce qui est autour de nous, qui n’est ponr nous qu’une tentation continnelle.

Je ne parle pas même des misères qni noos sont propres, et des oppositions partienlières que nos moeurs passées et nos premières passions ont laissées dans notre cœur k l’ordre et à la justice :

ce goût pour le monde et ponr ses plaisirs ; ce dégoût pour la vertu et pour ses maximes; cet empire des sens fortiflé par une vie voluptuense ; cette paresse invincible à qni tout coûte , et â qni tout ce qui coûte devient presque impossible ; celle Berté qni ne sait ni plia ni se rompre; celte in constance do cceur qni se lasse bientût de luimême, incapable de suite et d’uniformité; qui ne peut s'assujélir à la règle, parce que la règle est toujours la même; qui veut, et qui ne veut plus; qui liasse en un clin d’tpil d’un abattement excessif à une joie vaine et puérile , et qni ne met qu’un bislanl entre la résolution la plus sincère , et riiifidélité qui la viole.

Or, dans une situation si misérable, eh! qne peut l'bamme le plus juste, û mon Dieu ! livré à sa propre foiblesse, à tous les pièges i|ui l’euvi. ronneiil, portant dans son cmir la source de tous les égarements, cl dans son esprit le principe de toute illusiun? La grâce de Jésns-Clirist toute seule peut donc le délivrer de tant de misères, l’éclaira au milieu de tant de ténèbres, le soutenir contre tant de difficultés, le retenir sur des { penchants si rapides, l’affermir contre tant d’at- I laques ; si un le laisse un moment à lui-mêine, il tombe, ou il s’égare; si une main toule poissante cesse un bistant de le retenir, le courant l'emporte : notre consistance dans la vertu est donc un miracle continuel de la grâce ; toutes nos démarches dans la voie de Dieu sont donc de nouveaux nwuvements de l’Esprit saint ; c’est-â-dire , de cc guide invisible qni nous pous.-« et qui noos mène : tontes nos actions de piété sont donc des dons de la misaicade divine, puisque tout bon usage de notre liberté vient de lui, et qu’il couronne ses dons en récompensant nos mérites : tous les moments de notre vie chrétienne sont donc comme une nouvelle création dans la foi et dans la piété ; c’est-â-dire (car cette création spirituelle ne suppose pas dans le Juste un néant, mais un princi|ie de grâce et une liberté qui coopère avec elle ) , c’est-à-dire donc, qne comme , dans l’ordre de la nature, nous retomberiuiis dans le néant, si le Créateur cessoit un instant de consava l’être qu’il noos a donné; dans la vie de la grâce, nous retomberions dans le péché et dans la mort, si le réparateur cessoit un seul moment de nons conti-, nua par de nouveaux secours le don de la justice et de la sainteté dont il a embelli notre ame : telle est la foiblesse de l’iiomme, et sa dépendance continnelle de la grâce de Jésus-Clirist. La fidélité de l’aine juste est donc le fruit des secours continuels de la grâce; mais elle en est aus'i le principe : c'est la grâce toute seule qui peut ojié-

JEUDI DE LA ÏKOISJEME SEMAINE

rer la fidélité da Juste; et c’est la fidélité du Juste tonte seule qui mérite la consenatiou et l’accroissement de la grâce dans son ca-or.

Car, mes l'rères, comme les Toies de Dieu sur noms sont pleines d’équité et de sagesse, il faut qu’il y ait un ordre dans la distribution de ses grâces et de ses dons ; il faut que le Seigneur se communique plus abondamment à l’ame qui lui prépare plus fidèlement les voies dans son ccriir ; qu’il donne des man|ues plus continuelles de sa protection et de ses miséricordes au Juste, qui lui en donne de continuelles de son amour et de .sa fidélité, et que le serviteur qui fait valoir son talent soit récompensé à proportion de l’usage qu’il en a sn faire : il est juste an contraire qu’une ame tiède et infidèle , qui sert son Dieu avec négligence et avec dégovlt, le trouve dégoûté et refroidi envers elle ; et comme elle n’offre plus rien à ses yeux que de propre à le rebuter, il n’est pas surprenant qu’il la rejette de sa bouche, selon l’expression de l’Esprit saint, avec le même dégoût et le mènte soulèvement qu’on rejette une boisson tiède et dégoûtante. I.a peine inséparable (le la tiédeur est dotte la privation des grâces de prolectitjn. Si vous vous refroidi.ssez , Dieu se refroidit à son tour ; si votts vous bornez i .son égard à ces devoirs essentiels que vous ne pouvez lui refuser sans crime , il se liome à votre égard i des secours généraux avec lesquels volts n’irez pas loin : il se relire de vous à proportion que vous vous relirez de lui ; et votre fidélité à le servir est la mesure de celle qu’il apporte lui-inème à vous protéger.

Rien de plus juste que celte conduite : car vous entrez en jugement avec votre Dieu. Vous négligez toutes 1rs occasions où vous pourriez lid donner des mari|uesde votre fidélité : il laisse passer toutes celles où il poiirroil vous en donner de .sa bienveillance : vous lui disputez tuul ce <)ue vous ne croyez pas lui devoir ; vous êtes en garde pour ne rien faire pour lui de surcroît : vous lui dites, ce semble , comme il disoit lui-mème à ce serviteur injuste : Prenez ce qui vous appartient, et n’en demandez pas davantage : n’ètes-vous pas convenu du prix avec moi ? Tof/r qund Uium est : nonne ex rienario conrenisli meciim? (M.vtth., .XX, t3. H.) Vous comptez avec votre Dieu, pour ainsi dire : toute votre attention est de prescrire des bornes au droit qu’il a sur votre cicur; et toute son attention aussi est d’en mettre û son tour à ses miséricordes sur votre ame, et de vous refuser, s’il est permis de parler ainsi, tout ce qu’il peut sc di«|)cn.ser de vous accorder : il |«ie votre indifférence de la sicmie. L’amour est le

prix de l’amour tout seul ; et si vous ne sentez pas assez toute la terreur et l’étendue de celte vérité, souffrez que je vous en développe les conséquences.

La première , c’est que cet état de tiédeur et d’infidélité , éloignant de l’ame tiède les grâces de protection , ne lui laissant plus que les secours généraux , la laisse , pour ainsi dire , vide de Dieu, et comme entre les mains de sa propre faiblesse ; elle peut encore sans doute , avec ces secours communs qui lui restent , conserver la fidélité qu’elle doit à Dieu ; elle en a toujours assez pour pouvoir se soutenir dans le bien , mais sa tiédeur ne lui permet pas d’en faire usage : c'est-à-dire , elle est encore aidée de ces secours avec les(|uels on peut persévérer; mais elle ne l’est plus de ceux avec lesquels on persévère infailliblement : ainsi il n’est plus de péril qui ne fasse sur cette ame quelque impression dangereuse , et qui ne rapproche d’une cimle. Je veux qu’un naturel heureux , qu’un reste depudeuretde crainte de Dieu, qu’une conscience encore effrayée du crime, qu’une réputation de vertu à conserver, la défende quelque temps contre elle-même ; néanmoins comme ces ressources, prises la plupart dans la nature, ne sauraient aller loin ; que les objets des sens au milieu desquels elle vit font tous les jours de nouvelles plaies à son C(cur, et que la grâce moins abondante ne répare plus ces |>erles journalières : ab ! les farces de jour en jour s’affuiblisscnl , la foi se relàdie, les > érités s’obscurcissent ; plus elle avance , plus elle empire : on sent bien soi-mème qu’on ne sort plus du monde et des [lérils aussi innocent qu’ou en sortoit autrefois; qu’on pousse plus loin la foiblcsse et la complaisance, qu’on pa.«sc certaines bornes qu’on avait jusque là respectées ; que les discours libres nous trouvent plus indulgents , les médisances plus favorables , les occasions plus faciles, les plaisirs moins retenus, le monde plus empressé ; qu'on en rapporte un cœur à demi gagné , et qui ne tient plus qu’à de foibles bienséances; qu’on sent ses perles , et qu’on ne sent plus rien cpii les répare; enfin, que Dieu s'est presque retiré, et qu’il n’y a plus entre nous et le crime, d’autre barrière que notre foiblesse. Voilà où vous en êtes : jugez oii vous en serez en peu de temps.

Je sais que cet état de relàcliement et d’infidélité vous trouble et vous inquiète; que vous dites tous les jours que rien n’est plus heureux que de ne tenir plus à rien , et que vous enviez la destinée de ces âmes cpù se donnent à Dieu sans réserve , et (pii ne gardent plus de mesures avec le monde. Mais vous vous trompez : cc n’est pas la foi et la ferveur de ces ames fidèles que vous cuviez; voua

SUR LA TIÉDEUR

u’eaviez dam leur destinée que la joie et le repos dont elles jouissent dans le service de Dieu , et dont vous ne sauriez jouir vous-mènie : vous n’enviez que riuseiisil)ilité et l’beureuse indifTérence où elles sont parvenues pour le inonde, et pour tout ce que le monde estime , dont l’amour fait tous vos troubles , vos remords , vos peines secrétes; mais vous n’enviez pas les sacrilices qu’il leur a fallu faire pour en venir li : vous n’enviez pas les violences qu’elles ont eu i dévorer pour s’établir dam cet état heureux de paix et de tranquillité ; vom n’enviez pas ce qu'il leur en a eoùté, pour mériter le don d’une foi vive et fenente : vous enviez le bonheur de leur étal , mais vous ne voudriez pas qu’il vom en ooùhlt l'illusion et la mollesse du vùtre.

Aussi b seconde conséquence que je tire des grâces de protection refusées â l’ame tiède , c’est que le joug de Jésm-Cluist devient pour elle un joug dur, accabbnt, imupportable. Car, mes Frères, par le déréglement de notre nature, ayant perdu le goût de b jmlice et de b vérité, qui iaisoil les plus chères délices de l'iumime innoeent , nous n'avom pim de vivacité et de sentiment que pour les objets des sem et des passiom. Les devoirs de b loi, qui nom rappellent sam cesse des sens i l’esprit, et qui nom font sacrifier les impressiom présentes des plaisirs , à l’espérance des promesses futures; ces devoirs, dis-je, lassent hienliH notre foibicsse , parce que ce sont des efforts continuels que nom blsom contre uom-mémes : il faut donc que l’onction de b grâce arloucisse ce joug; qu’elle répande de secrètes consobtiom sur son amertume, et qu’elle change la tristesse des devoirs en une joie sainte et sensible.

ür , l’aine tiède , privée de cette onction , n’a pim pour elle que b iiesanteur du joug, sam les consobtiom qui l'adoucissent; le calice de Jésus- Christ ne lui fait plus sentir que son amertume ; ainsi tom les devoirs de la piété vom devieiment insipides; les pratiques du salut, ennuyeuses; votre conscience inquiète et embarrassée par vos re- Uchemenb et vos infidélités, dont vom ne pouvez vous jmtifier l'innocence , ne vom bisse pim goûter de paix et de joie dam le service de Dieu : vom sentez tout b poids des devoirs auxquels un reste de foi et d'amour du repos vom empêche d'ètre infidèle ; et vom ne sentez pas le témoignage secret de b conscience, qui l’adoucit et qui soutient l’ajne fervente : vom évitez certaines sociétés de phisirs, où l’innocence fait toujours naufrage; et vom ne trouvez dam b retraite qui vom en éloigne qu’un ennui mortel , et un goût encore pim vif cl pim pi>|uaut des mêmes plaisirs que vom

vom efforcez de vom interdire : vous priez; et b prière n’est pim pour vom qu’un égarement ou une btigue : vous vom employez à des (ruvres de miséricorde; et à moim que l’orgueil ou le tempérament ne vom y soutienne , tout ce qui s’y trouve de mortifiant vous devient insupportable : vom fréquentez des personnes de vertu ; et leur société vom parolt d’un ennui â vom dégoûter de b vertu même : b pim légère violence que vom vous faites pour le ciel vom coûte de si grands efforts , qu’il faut que les plaisirs et les amusements du monde viennent vous débsser d'aboni de celte fatigue passagère : la pim petite mortilieation abat votre corps , jette l’inquiétude et le cliagrin dam votre humeur, et ne vom comole que |iar b prompte résolution d'en interrompre à l’inslanl b pratique : vom virez mallieureux et sans consoblion, parce que vom vom privez d'un cerbin monde que vom aimez , et que vous substituez è sa plaee des devoirs que vous n’aimez pas : toute votre vie n’est plus i|u’un triste ennui , et un dégoût perpétuel de vous-même ; vom ressemblez aux braélites dans le désert ; dégoûtés , d’un côté , de la maime dont le Seigneur les obligeoit de se nourrir; et de l’autre, n’osant pim revenir aux viandes de l’Egypte qu'ils aimoient encore, et que b crainte d'ètre frappés de Dieu les portoit à s'interdire.

Or, cet état de violence ne sauroit durer ; on se lasse bientôt d’un reste de vertu qui ne ralme point le orur , qui ne soulage pas b raison , qui ne contente pas même ramoiu-propre; on a bientôt secoué un reste de joug qui accable , et qu’on ne porte pim que par bienséance , et non par amour. U est si triste de n’être rien , pour ainsi dire; ni juste, ni mondain; niau monde, ni à Jésus-ClirLst ; ni dans les pbisirs des sens , ni dans ceux de b grâce; qu’il est impossible i|ue cette situation ennuyeuse d’indifférence et de neutralité soit durable. Il faut au ctcur, et ô des emurs surtout d’un cerbin caractère, un objet déclaré qui les occupe et qui les intéresse; si ce n’est pas Dieu, ce sera bientôt le monde : un cœur vif, em|>orté, extrême , tel que l’ont b plu[iart des hommes , ne sauroit être fixé que par des sentiments; et être conabmment dégoûté de b vertu , c’est offrir déjà un cœur semible aux attraits du vice.

Je sais, premièrement, qu’il est des aines paresseuses et indolentes qui paroissenl se maintenir dans cet état d’équilibre et d’iascnsibilité; qui n’offrent rien de vif ni au monde ni à b vertu; qui semblent également éloigné'cs |iar leur caractère, et des anieurs d’une pieté fidèle , et des excès d’un égarement profane; qui conservent, au milieu des

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plaisirs du monde , un fonds de relcnnc et de larilé qui annonre encore la vertu; et au milieu des devoirs de la religion y un fuiuls de mollesse et de reldchemenl qui respire encore l’air et les maximes du monde : ce sont des cœurs tranquilles et paresseux ^ qui ne sont vifs sur rien, à qui l’indolonce tient presque lieu de vertu ; et qui , pour n’étre |K)sàce ixjim de piété qui fait les aines fidèles, n’en viennent pas pour cela à ce degré d’abandonnement qui fait les âmes égarées et criminelles.

Je le sais, mes FK-res : mais je sais aussi que celle paresse de cœur ne nous défend que des crinies qui coûtent, ne nous éloigne que de certains plaisirs qu’il feudroit aclieter au prix de notre tranqnillitc, et que l’amour du rejios tout seul peut nous interdire. Elle ne nous laisse vertueux qu’aux yeux des hommes, lesquels confondent l'indolence qui craint l’embarnis, avec la piété qui fuit le vice ; mais elle ne nous défend pas contre nousmêmes, contre mille désirs iltégîtimes, mille corn-' plaisances criminelles, mille passions plus secrètes cl moins pénibles, parce qu’elles se renferment dans le cœur; des jalousies qui nous dévorent; des animosités qui nous aigrissent; une ambition qui nous domine; un orgueil qui nous corrompt; un désir de plaire qui nous possède ; un amour excessif de nous-mêmes qui est le principe de toute notre conduite, et <}ui infecte toutes nos actions; c’est-à-dire, que cette indolence nous livre à toutes nos foibiesses secrètes, en même temps qu’elle nous sert de frein contre des passions plus éclatantes et plus tumultueuses , et que ce qui ne paroit qti’indolence aux yeux des hommes est toujours une corruption et une ignominie secrète devant Dieu.

Je sais, en second lieu , que le goi^t de la piété, et cette onction qui adoucit la pratique des devoirs , est un don souvent refusé aux âmes même les plus saintes et les plus fidèles. Mais il y a trois différences essentielles entre l’atue fidèle à qui le Seigneur refuse les consolations sensibles de la piété , et l’anic tiède et roondaine que la pesanteur du joug accalde, et qui ne sauroil goûter les choses de Dieu.

La première, c’est <pie l’ame Adèle, malgré sa répugnance et ses dégoûts , conservant toujours One fol ferme et solide , trouve son étal , et l’exemption du crime où elle vil depuis que Dieu l’a toucliéc , mille fois plus lieureux encore que celui où elle vivoii, lorsqu’elle éloii livrée aux égarements des passions; et, pénélR'ede l’horreur de scs excès passés, elle ne voudroil (>as, pour tous les plaisirs de la terre, cli.nnger sa destinée, cl se rengager dans ses premiers vices : au lieu que l’aiuc Uède et

infidèle , dégoûtée de la vertn , regarde avec envie les plaisirs et la vaine félicité du monde; et comme ‘ses dégoûts ne sont que la suite et la peine de la foiblesse et de la tiédeur de sa foi, la crime commence à lui paroHre la seule ressource des ennuis et de la tristesse de la piété.

La seconde différence , c’est qne l’ame Adèle , au milieu de ses dégoûts et de ses aridités , porte du moins une conscience qui ne lui reproche point de crime; elle est du moins soutenue par le témoignagede son propre cœur , et par une certaine paix de l’innocence qui , quoiqu’elle ne soit pas vive cl sensible , ne laisse pas d’établir au dedans de nous un cain>e que nous n’avions jamais éprouvé dans les voies de l'égarement : au lieu que l’ame tiède et infidèle, se permettant, contre le témoignage de son propre cœur, mille transgressions joorna- Hères dont elle ignore la malice, porte toujours une conscience inquiète et douteuse ; et n’étant plus soutenue, ni par le goût des devoirs, ni par la paix et le témoignage de la conscfence, cet état d’agitation et d’ennui finit bienldt par la paix funeste du crime.

Enfin la dernière différence , c'est que les dégoûts de l’ame fidèle n’étant que des épreuves dont Dieu se sert pour la purifier , il supplée aux coa>;olations sensibles de la vertu , qu’il lui refuse, par mille endroits qui les remplacent , par une protection plus puissante, par une attention miséricordieuse à éloigner tous les périls qui pourroient la séduire, par des secours plus abondants de la grâce : car il ne veut pas la perdre et la décourager; il ne veut que l’éprouver, et lui ftiire expier par les amertumes et les aridités de la vertu , les plaisirs injustes du crime. Mais les dégoûts de Tame infidèle ne sont pas des épreuves ; ce sont des punitions ; ce n’est pas un Dieu miséricordieax qui suspend les consolations de la grâce , sans suspendre la grâce elle-même; c’est un Dieu sévère qui se venge et qui se retire : ce n’est pas un père tendre qui supplée par la solidité de sa tendresse, et par des secours effectifs , aux rigueurs apparentes dont il est obligé d’user; c’est un juge sévère qui ne commence à priver le criminel de mille adoucissements, que parce qu’il loi prépare un arrêt de mort. Les aridités de la vertu trouvent mille ressources dans la vertn même; celles de la tiédeur n’en sauroient trouver ailleurs que dans les douceurs trompeuses du vice.

Voilà , mes Frères, la destinée inévitable de la tiédeur, le malheur de la chute. Venez nous dire après cela , que vous voulez vous faire une sorte de vertu qui dure; que ces grands zèles ne se sou- (ienueni pas; qu’il vaut mieux ne pas le prendre

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ii liaut, et aller jasqn*aa boni ; ei qu*oo ne va {Mit loin , quand on se met Ikors d*lialeine dès les premiers pas.

Je sais que tout excès, même dans la piélé, ne vient pas de l'Esprit de Dieu , qui est un esprit de discrétion et de sagesse ; que le zèle qui renverse l’ordre de notre état et de nos devoirs n'est pas la piété qui vient d’en-haut, mais une illusion qui naît de nous-mêmes; que rindiscrélicm est une source de fausses vertus , et qu’on donne soavent i la vanité ce qu’on croit doimer à la vérité. Mais je vous dis de la part de Dieu, que, pour persévérer dans ses voies , il fout se donner à lui sans réserve : je vous dis que, pour se soutenir dans la fidélité aux devoirs essentiels , U fout sans cesse aiïoiblir les passions qui nous en éloignent «n» cesse ; et que les ménager, sous prétexte de n’aller pas trop loin , c’est se creuser à soi-méme son précipice. Je vous dis qu’il n’y a que les âmes fidèles cl ferventes, qui, non contentes d'éviter le crime, évitent tout ce qui peut y conduire; qu’il n’y a , dis-je , que ces âmes qui persévèrent, qui se soutiennent , qui honorent la piété par une condmle soutenue, égale, uniforme; et au contraire qu’il n’y a que les âmes lièdes et molles, les âmes qui ont commencé leur pénitence par mettre des bornes à la piété, et à l’accommoder avec les plaisirs eL lesmaximesdQmoDde;qo’iln’y aquecesames qui reculent , qui se dcnùentent, qui reviennent à leur vomissement , et qui désiioom^nt la piété par des incoDsiances et des inégalités d’édat , et par une vie mêlée , tantôt de retraite et de vertu, tantôt de monde et de foiblesse. Et j'en appelle ici à vous-mêmes, mes Frères : quand vous voyez dans le monde une ame se relâcher de sa première ferveur, se rapprocher un peu plus des sodétés et des plaisirs qu’elle s’étoit d’abord si sévèrement interdits , rabattre insensiblement de sa retraite , de sa modestie , de sa circonspection , de ses prières , de l'exactitude à ses devoirs ; ne dites-vous pas vousinêmes qu’eile n’est pas loin de redevenir tout ce (ju’elie étoit autrefois? ne regardez-vons pas tous ces relâchements, comme les préludes de la clinte? et ne comptez-vons pas que la vertu est presque cu inie, dès que vous la voyez affoibüe ? En fout-il tant même pour réveiUer vos censures, et vos présides sinistres et malins oontre la piété ? Injustes que vous êtes , vous condamnez une vertn tiède et infidèle, et vous nous condamnez nous-mêmes, quand nous exigeons une vertu fidèle et fervente ! vous prétendez qu’il ne faut pas le prendre si haut pour se soutenir, et vous prophétisez qu’on va tomber, dès qu’on s’y preud avec pins de tiédeur et de négligence.

C*est donc dans le rriâchement tout seul , (]u’il faut craindre les retours et les chutes : ce n’est donc pas en se donnant à Dieu sans réserve , qu’on se dégoûte de loi, et qu’il nous abandonne; c’est en le servant avec lâcheté : le moyen de sortir glorieux du combat n’est doue pas de ménager l’ennemi ; c’estde le vaincre : le secret pour n’être pas surpris , n’est donc pas de s’enJhrmir dans la paresse et dans l’indolence : c’est d'être attentif sur toutes ses voies : il ne faut donc pas craindre d’en trop foire, de peur de ne pouvoir sc soutenir; au contraire, pour mériter la grâce de se .soutenir, il but d'abord ne laisser rien à foire. Quelle illusion, mes Frères ! on craint le zèle comme dangereux à la persévérance, et c’est le zèle seul qui l’obtient; on se retranche dans une vie tiède et conunoUe, comme la seule qui peut durer, et c’est la seulequi se dément; on évite la fidélité comme l’écueil de la piété, et la piété sans fidélité n’est jamais loin du naufrage.

C’est ainsi qtie la tiédeur éloigne de l’ame infidèle les grâces de protection , et que ces grâces éloignées Ôtant à notre foi toute sa force, au joug de Jésus-Christ toutes ses consolations, nous laissent dans un état de défaillance et de dépérissement , 00 ii ne faut â l’innocence pour succomber que le malheur d’être attaquée. Mais si la perte de la justice est inévitable daitsla tiédeur, du côtedes grâces qui s’éloignent, elle l’est encore du côté des passions qui se fortifient.

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