‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 169 sur 348 · QUATRIÈME DIMANCHE DE CARÊME · texte numérisé non relu

QUATRIÈME DIMANCHE DE CARÊME

Sun L’AUMONL. 567

pas à votre naissance, on qni en est an abus, soient des «iroits incnniestablcs ((ui doivent ôlre pris stir vos biens avant ceux de la cliarilc ? prctemlre enfin , qtie parce qu’un père «b^ur et êdiaf^ê de la foule vous aura lai>sc Ucrilier de ses trésors , et peut-être aussi de ses injustices, il vous sera permis d’oublier votre peuple et la maison de votre vous mettre à côié des plus grands noms, et soutenir le même éclat , parce que vous pouvez fournir à la même dépense ?

Si cela est ainsi , nies Frères; si vous ne comptez pour superflu, que ce qui peut échapper à vos plaisirs, à vos profusions, à vos caprices, tous n’avcz donc qu'à être voluptueux, capricieux, dissolus , prodigues , pour être dispensés du devoir de raumôiie. Plus vous aurez des passions à satisfaire, plus l’obligation d’êire cliariiahle diminuera ; rt vos excès , que le Seigneur vous nrdonnoit d'expier par la miséricorde, seront eux-mêmes le privilège qui vous décharge. Il faut donc qu'il y ait ici une règle à oUerver, et des Imnies à se firescrire, différentes de celles de la cupidité ; et la voici , la règle de la foi. Tout ce qui ne limd qu'à nourrir la vie des sens, qu'à flatter les liassions, qu’à autoriser les pompes et les abus du monde; tout cela est superflu pour un chrétien; c’est ce qu’il faut retrancher, et mettre à part : voilà le fonds et l'héritage des pauvres ; vous ii*en êtes que le depositaire , et ne pouvez y toucher sans usurpation et sans injustice. L’Évangile, mes Frères , réduit à peu le nëce>saire du chrétien, quelque élevé qu’il soit dans le inonde; la religion retranche bien des dépenses ; et si nous vivions tous selon les règles de la foi . nos besoins , qui ne sernient plus multipliés par nos passions, seroient moindres : uous trouverions la plus grandit partie de nos biens inutile; et, comme dans le premier âge de la foi , l’Eglise ne verruit point d’indigent parmi les fidèles. Nos dépea^ses augmentent toas les jours , parce que tous les jours nos passions se roiiliiplient; l'opulence de nos pères nV.«t plus qu’un état pauvre et malaisé pour nous; et nos gramU biens ne peuvent plus suffire, parceqiie rien ne siiffli à qui ne se refuse rien.

Et pour donner à celte vérité toute l'étendue que demande le sujet que noas traitons ; je vous demande en second lieu , mes Frères, l'élévation et rabomlance où vous êtes nés vous dispensentelles de la simplicité, de la frugalité, de la modestie , de la violence évangélique ? Pour être nés grands , voiu n'en êtes pas moins chrétiens. En | vain, comme ces Israélites dans le désert, avezvous amassé plus de manne que vos frères ; vous u'ea pouvez garder pour voire usage, que la me-

sure prcscriteptr la loi : ()iii mwfffmi, non afmndoril. (2. Cor , vm. 15.) Il- rs de là, Jrâus- ChrUi n'auroli dcfcmlti le fii'te, h*s [xunpes, les plaisirs, «pi’aiix {lauvres et aux malheureux ; eux à qui l'iiifurume de leur condition rend celte défense fort iuiiiite.

Or, celle vérité capitale supposée : si, «Ion la règle de la f»i , il ne vous est pas permi'i de faire servir vos riche<.‘«s à la félicité de vos sens; si le riche est de porter sa croix , de ne chercher pis sa consolation en ce monde, et de se renoncer sans cesse soi même comme le [lauvre ; quel a pu êire le <h*sseiu de la Providence , en n pan lant sur vous les biens de la terre? et qiu-l avantage peutil vous eu revenir à vous-mômtN? Seroil-ce de fournir à vos p1s^iorls désord mr ées’ niais ^oni n’ôles plus redevables à la dinir, p»i r vivre sel» n la cliair. Seroît-ce de soutenir rorgoeii du rang et de la naissance ? mais ton! ce que v lus d >nnez à la vanité, vous le n tranchez de la cluiriié. Semil-cc de thésauriser pour vos neveux? mais votre trésor ne doit être qoe dans lecbl. .'^roU-cede passer la vie plus agréablenieiit? mais si vmis ne pleurez, si vous ne souffrez , si vous ne combattez , vous êtes perdus. 5eroit-ce de vous attaclier plus à la terre ? mais le chrétien n’est pas de ce monde, il est citoyen du si fie à venir. 8eroii-ce d’agrandir v.is possessions et yo> liériiagesPmais vous n’agian iirie/ jamais que le lieu de votre exil ; et le gain du monde entier voiisseroil inutile, si vous vt niez à perdre votre ame. Semil-ce de char;:er vos lahles de mets pins ex*|uis ? mais vous suivez que ^E^angile ii'imerdit pa> moins la vie si-nsiielle ei «oiuptueuseao riciie, qu’a riinligeiit. Repassez sur tons les avantages que vous |Miuvtz leiiier selon le monde de votre prospérité , ils vous sont presque tons inlerdiis par la lot de Ok'ti

Ce n'a donc pas éle s^m dessein de vous les ménager, en vüu.s faisant naitre dans l'abondance; ce n’est ilonc piS|)oiir vous, qoe vous êtes nés grands; ce n'est (>as ;Mmr vous, i‘uuime le disoil autrefois Marducliceà h) pieuse Ivsllier, queleSeign^r vous a élevee à ce |Kmil de grandeur et de pros|>érilé qui vous environne; c’est pour sou peuple affligé ; c’otC pour être la proteeliicedi'S infortunes : ^eisno-

rif «frùm ad regnum veaerig, uf ni tali tempore parareris ? ( Esthkr . iv, 1 i. ) Si vous ne repondez pas à ce dessein de Dieu sur vous, conlimioit ce s.ige Juif, il se servira de quelque autre qui lui sera plus iidèle; il lui tr insporleni netiecmimnne qui vous éloil destim-e ; il saura bien pourvoir par quelque autre voie, à raflliciion de son peuple; car il ne permet pas que les siens pérksent ; mais TOUS et U maisou de votre père, périrez : Ptr atian

--ngle

■W QliM KlKME I>IM\NC!IF, ÜF. CAREME.

Jjidrt'i: pï In, ptiloHius jMj(r«s ïui pprifritiJi. (Esîimh, IV, iE) Vousn’è»

ICS donc, dans les desseiiw de Dieu, que les minis- Iresdc si providence envers les créatures qui souffrent : vos jjronds bieas ne sont donc qde des déptMs sacrés (pie sa bonté a mis entre vos mains, pour y être plus à couvert de rusurpation et de la riolence , et conservés plus .sûrement à la veuve et à l’orplieliii : voire alxMidance dans l'ordre de st sasesi>« n'est donc destinée qu'à suppléer à leur nécessité; votre autorité, qu’à les protéger; vos dignités, qu’à venger leurs intérêts; votre rang, qu’à les consoler par vos «nices : tout ce que vous | êtes, vous ne l'êtesqiie |»our eux ; votre élévation ne j scroit plus l’ouvrage de Dieu , et il vous auroit maudits en répandant sur vous les biens de la terre, s’il vous les avoii donnes |)our un autre usage.

Ah ! ne nous alléguer donc plus, pour excuser votre dureté envers vos frères, des l>esoins que la loi de Dieu condamne ; justifiez pluldt sa providence envers les créatures qui souffrent : faitesleur connollre , en rentrant dans son ordre , qu’il y a un Dieu pour elles comme pour vous ; et bénir les conseils adorables de sa sagesse dans la dispensation des choses d’ici-has , qui leur a ménagé dans votre aliondance des ressources si consolantes, i

Mais d’ailleurs , mes Frères, que peuvent re- | trancher à ces Ix'soins que vous nous alléguez tant, | les largesses modiques qu’on vous demande ? Le Seigneur ii’cxigc pas de vous une partie de vos fonds cl de vos héritages, quoiqu’ils lui appartiennent tout entiers, et qu’il ail droit de vous en dépouiller : il vous laisse tranquilles possesseurs de ces terres, de ces palais, qui vous distinguent dans votre peuple , et dont la piété de vos ancêtres en- { riebissoit autrefois nos temples : il ne vous ordonne pas, comme à ce jeune homme de l’Évangile , de renoncer à tout , de distribuer tout votre bien aux pauvres , et de le suivre : U ne vous fait pas une loi, comme autrefois aux premiers 6dèles, de venir porter tous vos trésors aux pieds de vos pasteurs : il ne vous frappe pas d’anathème, comme il frappe Ananie et Sapbirc, pour avoir osé seulement retenir une portion d’un bien qu'ils avoient reçu de leurs pères, vousqui ne devez peut-être qu’aux inalbeurs publics, et à des gains odieux ou suspects, l’accroissement de votre fortune : il consent i que vous appeliez les terres de vos noms, comme dit le prophète, et que vous transmettiez à vos enfants les possessions qui vous sont venues de vos ancêtres : il veut seulement que vous en retranchiez une légère portion pour les infortunés qu’il laisse dans Tindigence : il veut que, tandisque vous portez sur l’indéceuce elle faste de vos parures, U

nourriture d’un peuple entier de tnalhcuteux,vona ayez de quoi couvrir la nudité de ses serviteurs qui n’ont pas où reposer leur tête : il veut que de ces tables voluptueuses, où vos grands biens peuvent à peine suffire à votre seasualiié, et aux profusions d’une délicatesse insensée, vous laissiez du moins tomber quelques miettes pour soulager des Lazares pressés de la faim et de la misère : il veut que, tandis qu’on verra sur les murs de vos palais I des peintures d’un prix bizarre et excessif, votre revenu puisse suffire pour honorer les images vi> vantes de votre Dieu : il veut eofîn que, tandis que vous n’épargnerez rien pour satisfaire la fureur d’un jeu outré, et que tout ira fondre dans ce gouffre, vous ne veniez pas supputer votre dépense , mesurer vos forces, nous alléguer la médiocrité de votre fortune, et l’embarras de vos affaires, quand il s’agira de consoler f affiietion d’un chrétien . 11 le veut ; et n*a-t-il pas raison de le vouloir ? Quoi ! vous seriez riclie pour le mal, et pauvre pour le bien? vos revenus suffiroient pour vous perdre, et ils ne suffiroient pas pouc vous sauver, et pour acheter le ciel ? et parce que voos outrez l’amour de vous-même, il vous seroil permis d’être barbare envers vos frères ?

Mais, mes Frères, d’où vient que c’est ici la seule circonstance, où vous diminuez vous-mêmes l’opinion qu’on a de vos ricliesses ? Partout ailleurs, vaus voulez qu’on vous croie puissants; vous vous donnez pour tels ; vous cachez même quelquefois , sous des dehors encore brillants , des affaires déjà minées , pour soutenir cette vaine réputation d’opulence. Cette vanité ne vous abandonne donc , que lorsqu’on voos fait souvaiir du devoir de 1a miséricorde : alors, peu contents d’avouer la médiocrité de votre fortune, vous l'exagérez; et la dureté l’emporte dans votre cœur, non seulement sur 1a vérité, mais encore sur la vanité. Ah ! le Seigneur reprochoit autrefoisàun évêque, dans l’Apocalypse : yous dites , Je suis riche , je suis comble de biens : et vous ne savea pas que vous fies pauvrey nu et misérable, à mes qeur! (APoc.,in, Al.) mais il devroit aujourd’hui clunger ce reproche à voire égard, et vous dire : Oh ! vous vous plaignez que voos êtes pauvre , et dépourvu de tout ; et TOUS ne voulez pas voir que vous êtes riche, comblé de biens, et que, dans un temps où presque tous ceux qui vous environnent souffrent , vous seul ne manquez de rien à mes yeux î Et c’est ici le second prétexte qu’on oppose au devoir de l’aumône ; la misère générale. Aussi les disciples répoudenl en second lieu au Sauveur, pour s'excuser de secourir cette multitude affamée, que le lieu est désert et stérile , que l’heure

Sun l/AUMOiNK.

wl d«ja passée, et qn’il faut renvrtycf le pfupîe , afin qu'il aille dans les iKJiir^’s, et dans les mais iiis voisines, aclieterde quoi se nourrir : heseitusest locMS /lie, et jam hora prfrleriil. (Mauc., vi, 35.) Nouveau prétexte dont un se sert pour se dispeti* ser de la miséricorde : le malheur des temps , la stérilité et le dérangement des saisons.

Mais premièrement, Jésus>Christ ii’auroit-il pas pu répondre aux disciples, dit saint Chrysoslnme : C'est parce que le lieu est désert et stérile , et que ce peuple ne sauroit y trouver de quoi soulager sa bim, qu'l) ne faut pas le renvoyer à jeun, de («nr que les forces ne lui manquent en chemin. Et voilà, mes Frères, ce (|ueje pourrois aussi d'aUjrd TOUS répondre; les temps sont mauvais, les saisons sont fâcheuses : ah ! c'est pour cela même que vous devez entrer dans des inquiétudes plus vives et plus tendres sur les besoins de vos frères. Si le lieu est désert et stérile pour vous, que doit-il être pour tant de malheureux ? si vous vous ressentez du malheur des temps, ceux qui n'ont pas les mêmes ressources que vous, que n'en doivent-ils ;>as souffrir? si les plaies de l'Egypte entrent jusque dans les palais des grands et de Pliaraon même , quelle sera la désolation de la cabane du pauvre et du laboureur? si les princes d’Israël, clans Samarieaffligée, ne trouvent plus de ressource dans leur aire, ni dans leur pressoir, selon l'expression du Proptiète, quelle sera l’extrémiié d’imo [«piilace obscure, réduite peut-être, comme celle mère infortunée, non à se nourrir du sang de son enfant, mais à faire de son innocence et de son ame , le prix funeste de sa nécessité ?

Mais d'ailleurs, ces fléaux dont nous sommes affligés, et dont vous vous plaignez, sont la peine de votre dureté envers les pauvres; Dieu venge sur vos biens l'injuste usage que vous en (ailes; ce sont les cris et les gémissements des malheureux que vous abandonnez , qui attirent l'imlignation du ciel sur vos terres et sur vos campagnes. C’est donc dans ces calamités publiques, qu'il faut vous liAlor d'apaiser la colère de Dieu par r.tbondance de vos largesses; c'est alors qu'il faut plus que jamais intéresser les pauvres dans vos malheuis. Aliî vous vous avisez de vous adresser au ciel , d’invoquer, par des supplications générales, les saints protecteurs de celte monarchie, pour obtenir des saisons plus heureuses, la cessation des Iléaux publics, le retour de la sérénité et de Tabondance : mais ce n'est pas là seulement qu’il faut poiter vos vtriix et vos prières ; vous ne trouverez jamab; les Saints sensibles à vos peines, tandis que vous ne le serez pas vous-mëlues à celles de vos frères : vous avez sur la terre les maîtres des vents et des saisons ;

rm

adre.v'icz-vous aux pauvres, ce sont eux qui ont, pi»ur ain>i dire, les clefs du ciel : ce sont leurs vœux i|ui règlent les temps cl les saisons , qui nous ramènent des jours sereins ou funestes, qui suspendent ou qui attirent les faveurs du ciel ; car l’abondance n’est donnée à la terre que pour leur soulagement ; et ce n'est que par rapport à eux, (|ue le ciel vous punit , ou que le ciel vous favorise.

Mais pour achever de vous confondre, vous, mes Frères, <]ui nous alléguez si fort le malheur des temps ; la rigueur prétendue de ces temps retranche-i-elie (|iieU|ue chose à vos plaisirs? que souffrent vos passons des mi.sères publiques? Si le malheur de« temps vous oblige à vous retrancher sur vos (h'penses, retranchez d'abord tout ce que la religion condamne dans l’usage de vos biens ; réglc/j vos tables, vos jianires, vos jeux, vos trains, vosédiiiees sur le pied de l’Evangile; que les retranchemenls de la charité ne vienneut du moins qu’après tous les autres; relrandiez vos crimes, avant que de retrancher vos devoirs. C'est le dessein de Dieu, quand il frappe de stérilité les provinces et les royaumes, d’ôier aux grands et aux puissants les occasions des dissolutions et des excès : entrez donc dans l'ordre de sa justice et de sa sagesse; regardez-vous comme des criminels publics que le Seigneur cliâiie par des punitions publiques; diles-lui, comme David, lorsqu'il vit la main dq Dieu appesantie sur son peuple : C'est sur moi. Seigneur, qui suis le seul coupable, qui ai attiré votre indignation .sur ce royaume en abusant de ma prospérité, et en me livrant à des passions honteuses ; c'est sur moi seul que doit tomber la fureur de votre bras : f^ertatury obsecro» momi.s tim contra me ; f2. Ukg., \xiv, (v.) mais celte populace obscure et afiltgée ; mais ces infortum^, qui, dans une condition pi'nible, ne mangfoient leur |>ain qu'à la sueur de leur front; eh ! qu'uni-ils fait, Seigneur, pour être exposés aa glaive de votre vengeance ? Ego snm qni peccavi , ego inique cgi : isfi 7ui oves suiif, quid fecerunt f (Ihid.)

Voilà votre modèle : faites cesser, en finissant vos désordres, la cause des malheurs publics; offrez à Dieu, en la personne des pauvres, le retranchement de vos plaisirs et de vas profusions, comme le seul sarrifîce de j ustice, capable de désarmer sa colère; et pai.sque ces fléaux ne tombent sur la terre que pour punir l’abus que vous avez fait de l’alvindance, portez-en aussi tout seuls, en relrancbanl ces abus, la ptune et l’amertume. ^ïais qu’on ne s’aperçoive des malheurs publics, ni dans l’orgueil des équipages, ni dans la sensualité des 2i

1 y VjUO^Il

Page 1