‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 22 sur 348 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Il est assez surprenant que la corruption du ccear humain trouve dans les souffrances mêmes «les obstacles de salut, et que des chrétiens ne jos- Ufient tous les jours leurs murmures contre la sagesse et la bonté de Dieu, qu’en l’accusant de leur envoyer des croix incompatibles avec leur salut étemel. Cependant , rien n’est plus commun dans le monde que ce langage injuste; et lorsque nous cxitorions les âmes que Dieu arfiige à foire de ces adlictiofis passagères le prix du ciel et de réiemité, elles nous répondent que dans cet état d’accabieineot on n’est cafiohle de rien; que les contradiclions au milieu des«|uelJes on vit aigrissent l’csprii et révoltent lecteur, loin de rappeler à l’ordre et au devoir ; et qu’il faut être tranquille pour penser à Dieu.

Or, je dis que de tous les prétextes dont on se sert pour justifier l’usage peu cliréiien des afBictions, c’e»t ici le plus insensé et le plus coupable. Le plus

coupable ; car c est blaspliénier contre la Providence de prétendre qu’elle vous place dans des situations incompatibles avec votre salut. Tout ce qu’elle fait ou permet ici-bas, elle ne le fait ou ne le permet «pie pour faciliter aux lionmies les voies de la vie étemelle ; tous les événements agréables ou focheiix qui doivent t'emplir le cours de notre destinée, elle ne nous les a préparés que comme des moyens de salut et de sanctification ; tous ses desseins sur nous se rapportent à cette fin unique; tout ce que notis sommes, même dans l’ordre de la nature, notre naissance, notre fortune, nos talents ^notre siècle , nos dignités , nos protecteurs , nos sujets, nos maîtres, tout cela, dans ses vues de mbéricorile sur nous , est entré dans les desseins impénétrables de notre sanctification ét^nelle. Tout ce monde virible lui-même n’est fait que pour le siècle à venir; tout ce «jui passe a ses rapports secrets avec ce siècle étemel où rien ne passera plus ; tout ce que nous voyons n’est que la ligure et l’attente des choses invisibles. I.« monde n’est digne des soins «l’un Dieu sage et miséricordieux qiiautant que, par des rapports secrets et a«lonil)les, ses diverses révolutions doivent former cette Église du ciel, celle assemblée immorielle d’élus, où il sera clemellement glorifie : il n’agit dans le temps que pour réternitc; il est même en cela le modèle que nous devons suivre. Prétendre donc qu’il nous place dans des situations, nonseulement qui n’ont aucun rapport , mais même qui sont incompatibles avec nos intérêts étemels, c’est en foire un Dieu temporel , et blaspliémer contre sa sagesse adorable.

Mais non-seulement rien n'est plus coupable que ce prétexte , je dis encore que rien n’csi plus insensé ; car une ame ne revient à Dieu que lorsqu’elle se détaclie de ce monde misérable; et rien ne la délaclte plus efficacement de ce inonde misérable, dit laini .Augustin, que lorsque le Seigneur répand sur ses plaisirs dangereux des amer- I tûmes salutaires. Seigneur, disoit un saint roi de Juda, je vous avois oublié dans la prospérité et I dans l’abondance ; les ;^alsirs de la royauté et l’éclat d’un règne long cl glorieux avoient corrompu mon ernur; les louanges et les discours empoisonnés des méchants m’avoient jeté ilans un sommeil profond et funeste; mais vous m’avez frappé en répandant sur mon |>euple tou.s les fléanz de votre colère, en revoUant contre moi mes propres enfants, et des sujets que j'avois comblés de bienfaits; et je me suis éveillé : vous m'avez humilie, et J’ai en recours à vous; vous m’avez afflige, et je vous ai cherché, et J’ai compris qu’il ne folloit pas mettre sa coufiaoce dans les hommes;

4â DEUXIEME DIMANCHE DE LAVENT.

que la prospérité éloit un soof^e; la gloire une erreur; les talents que les Itommes adnürent , des vices caducs sous les dehors briliaiiU des vertus humaines; le monde tout entier , une ligure qui ne nous repaît que de vains fantômes , et qui ne laisse rien de réel dans le cœur ; et que vous seul méritez d’étre sen i , parce que vous seul ne manquez jamais à ceux qui vous scneut : In die fi i- Im/oltonis nieœ Deum ej-quisivi. (Ps. L.\.\vi) 3.)

VoiU TefTet le plus naturel des afflictions : elles facilitent tous les det oirs de la religion; la liaine du moïKle, en nous le rendant plus désagréable; le détachement des créatures, en nous faisant^rouver ou leur perfidie par des infidélités, ou leur fragilité par des pertes inattendues ; la privation des plaisirs, en y mettant des obstacles; le désir des biens éternels, et les retours consolants vers Dieu, en ne nous laissant presque plus de conso* lation parmi les hommes : enfin toutes les obligations de la foi deviennent (dns faciles à Tame affligée ; ses bons désirs y trouvent moins d'obstacles, sa foiblesse moins d’écueils, sa foi plus de secours, sa tiédeur plus de ressources, ses passions plus de freins, sa vertu même plus d'occasions de mérite.

Aussi l'Ëglüe elle-même ne fut jamais plus fenente et plus pure que lorsqu'elle fut aflligce ; les siècles de ses souffrances et de ses persécutions furent les siècles de son éclat et de son zèle. La tranquillité corrompit ensuite ses mœurs, ses jours devinrent moins purs et moins innocents, depuis qu’ils furent devenus plus fortunés et plus paisibles; sa gloire finit presque avec ses malheurs, et sa paix, comme dit le Prophète, fut plus amère par le dérèglement de ses enfants, que ses troubles ne l’avoient été par la barbarie de ses ennemis même : Ecce iu pace amartludo meaumarissima. (Is., XXXVIII, 17.)

Vous-même, qui vous plaignez <}ue les croix dont le Seigneur vous afflige vous découragent et vous refroidissent sur le désir de travailler à votre salut, vous savez bien que des jours plus heureux n'ont pas été |>our vous plus saints et plus fldèles; vous savez bien qii’alors enivré du monde et de ses plaisirs, vous viviez dans iin oubli entier de Dieu, et que les douceurs de votre état n'étoient que des aiguillons de votre corruption et les instruments de vos désirs injustes.

Mais telle est, mes Frères, rillusion perpétuelle de notre amour-propre. Quand nous sommes heureux, que tout répond à nos désirs, et que nous jouissons d'une fortune douce et riante, nous alléguons les dangers de noire élat pour justifier les cgarcinenls de nos mtrurs mondaines ; nous disons qu'il est bien difficile en un certain âge et en une

certaine siioatioii , qnand on a on rang à sootenlr et des bienséances à garda* dans le monde , de se condamner à la retraite , à la prière , à la folle des plaisirs , et à tons les devoirs d'une vie triste et chrétienne. Mais, de l'autre côté, quand nous sommes affligés , que le corps est frappé de langueur, que la fortune nous abandonne, que nos I amis nous trompent, que nos maîtres nous négit- I gent, que nos ennemis nous accablent, que nos I proches deviennent nos persécuteurs; noos nous plaignons que tout nous Joigne de Dieu dans cet état de chagrin et d'amertume, que l’esprit n'est pas assez tranquille pour penser au salut, que le cœur est trop ulcéré pour sentir autre chose que ses propres roallieurs, qu'il faut cbercher i étourdir sa douleur par des dirersions et des plaisirs : devenus nécessaires, et ne pu achever de perdre la raison en se livrent tout entier anx horreurs d'une profonde tristesse. C'est ainsi , à mon Dieu , que par nos contradiettons éternelles, nous justifions les voies adorables de votre sagesse sur les destinées des liommes, et que noos préparons à voire justice des raisons puissantes pour confondre un jour l'illusion et la mauvaise foi de nos prétextes.

Car d’ailleurs, mes Frères, de quelque nature <{ue soient nos peines, l'histoire de la religion nous propose des Justes qui, dans le même état que nous , ont possédé leur ame dans la patience, et ont fait de leurs afflictions une ressonree de saint. Si vous pleurez la perte d'une personne chère , Judith trouva, dans une semblable douleor, Taccroissemenl de sa foi et de sa piété, et changea les larmes de sa viduité en des larmes de retraite et de pénitence. Si une santé languissante vous rend la vie plus triste et plus amère que la mort même. Job trouva dans les débris d'un corps nlcéré des motifs de componction, des désirs d'éternité et des espérances de sa résurrection immortelle. SU'on flétrit votre réputation par des impostures, Suzanne offroil une ame constante à la plus noire calomnie; et, sachant qu'elle avoit le Seigneur pour témoin de son innocence, elle lui laissa le soin de la venger de l’injustice des hommes. Si l’on renverse votre fortune par des artifices , David détrôné regarda l’humiliation de son nouvel état comme 1a peine de l’abus qu'il avoit fait de sa prospérité passée. Si un lien mal assorti devient votre croix de tous les jours, Esther trouva dans les caprices et dans les fureurs d’un époux infidèle Tépreuve de sa vertu et le mérite de sa donceur et de sa patience. Enfin , placez-vous dans les situations les plus tristes, vous y trouverez des Justes qui y ont opéré leur salut; et, sans en chercher des exemples dans les temps qui nous ont précédés , regardez autour

DES AFFLICTIONS

de vous ( la main du Seigneur n*est pas encore raccourcie ) , et vous verrez des âmes qui, chargées des mêmes croix que vous, en font un usage bien dinerenl, et trouvent des moyens de salut dans les mêmes événements où vous trouvez vousmême ou récueil de votre innocence , on le prétexte de vos murmures. Que dis-je ? vous verrez des âmes que la miséricorde de Dieu a rappelées de Tégareroent, en répandant des amertumes salutaires sur leur vie, en renversant une fortune établie, en refroidissant une faveur enviée, en frappant une .santé qui paroissoit inaltérable, en les éloignant des grâces méritées par des préférences inattendues, en finissant, par une inconstance d'éclat, un engagement profane. Vous-même alors , témoin de leur changement et de leur retour à Dieu , vous avez dioimué le mérite de leur conversion par des facilités que le chagrin leur avolt ménagées; vous vous êtes déflé d'une vertu que les malheurs avoient rendue comme nécessaire; vous avez dit qu’il émit bien aisé de quitter le monde, quand le monde ne vouloit plus de noos; qu'à ta première lueur d’un retour de fortune, on verroit bientôt les plaisirs succéder à tout cet appareil de dévotion , et qu’on ne se donnoit à Dieu dans l’adversité que parce qu'on n’avoit rien de mieux à faire. Injuste que vous êtes! et aujourd’hui qu’il s’agit de revenir à lui dans votre afDictkm , vous dites qu’il n’est pas possible ! qu’un coeur pressé, accablé d’amertume, n'est capable de rien , et ne peut sentir que sa douleur, et qn’on est plus révolté que touché dans cct état d’accablement et d’infortune; et, après avoir censuré et rendu suspecte la piété dans les âmes affligées , comme un parti trop fecilc et qui n’avoit plus de mérite , parce qu’il ne coùtoit plus rien , vous vous défendez de le prendre dans votre affliction , et d’en Élire un usage chrétien, parce que vous prétendez qu’il n’est pas possiblede s’y occuper d’autre dMMe que de son malheur. Répondez, si vous le pouvez , ou plutôt tremblez de trouver l’écueil de votre salut dans une situation qui devoil en être la plus sdre ressource. Après avoir abusé de la prospérité , tremblez de vous faire encore de vos malheurs les instruments funestes de votre perte , et de vous fermer à vous-même toutes les voies que la bonté de Dieu pouvoit vous ouvrir pour vous ramener à lui.

£b ! quand sera-ce donc , ô mon Dieu ! que mon ame , s’élevant par la foi au-dessus de toutes les créatures, n’adorera plus que vous en elles, ne leur attribuera plus des événements dont vousêtes le seul auteur , reconnoltra dans les diverses situations où vous la placez les niéuagcments adora-

bles de votre Providence; et, au milieu de ses croix même, goûtera cette paix inaltérable que le monde avec tous ses plaisirs ne sauroit donner? Quoiido eonsolabeiis me? (Ps. r-.wiii, 82. )

Qu'il est triste, en effet, mes Frères, quand on est affligé et frappé de Dieu, de vouloir se consoler en se révoltant contre la main qui nous frappe , en murmurant contre sa justice, en s’éloignant de lui comme par une espèce de rage, de de-espoir et de vengeam^e, et de chercher sa consolation dans ses propres fureurs! Quel état affreux que celui d’une ame insensée que Dieu afflige, et qui, pour se consoler, s’en prend à Dieu même dans son affliction, cherche à soulager ses peines en multipliant ses offen.ses, se livre au dérèglement pour oublier ses chagrins , et se fait de la tristesse accablante du crime une ressource affreuse à la tristesse de ses afflictions!

N(hi, mes Frères; la religion toute .seule peut consoler solidement nos malheurs. 1^ philosophie arrêloit les plaintes; mais elle n’adoucissoit pas la douleur. Le monde endort les cliagrins, mais il ne les guérit pas ; et, au milieu de ses plaisirs insensés, l’aiguillon secret de la tristesse demeure toujours profondément enfoncé dans le cœur. Dieu seul peut être le consolateur de nos peini's , et en feut-ii d’autre à une ame fidèle? Foibles créatures! vous pouvez bien, par de vains discoui-s et par ce langage ordinaire de compassion et de tendresse, vous faire entendre aux oreilles du coqis; mais il n’est que le Dieu de toute consolation qui sache parler au cœur. En vain j’ai voulu chercher parmi vous des adoucissements à l’excès île mes peines; j’ai aigri mes maux en voulant les soulager, et vos vaines consolations n'ont été pour moi que des amertumes nouvelles : £l qui cousolareturj et non Inteni. (Ps. lxviii, 2t.)

Grand Dieu , c’est à vos pieds désormais i|ue je veux répandre toute rameriumede mon cœur; c’est avec vous seul que je veux oublier tous me» maux, toutes mes peines, toutes les créatures! Josqu’id je me suis livré à des chagrins et à des tristesses toutes humaines; mille fuis j’ai souhaite que les projets insensés de mon ctrur servissent de r^le à votre sagesse ; je me suî.s égaré dans mes pensées, mon esprit s’ est formé mille songes flatteurs , mon cœur a couru après ces vains fantômes; j’ai désiré plus de naissance, plus de faveur, plus de fortune, plus de talents, plus de gloire, plus de santé; je me suis bercé dans ces idées d’une félicité imaginaire. Insensé ! comme si j’avois pu déranger, nu grc de mes souhaits, l’ordre immuable de votre Providence; eomiue si j'avois été, ou plus sage, ou i>lus éclaire que

LA CONCEPTION

vous, ô mon Dieu, sur mes intcréis véritables' Je ne suis jamais entré dans les desseins éternels que vous aviez sur moi; je n'ai jamais regardé les amertumes de mon état comme entrant dans l'or* dre de ma prédestination éternelle; et jusques aiH jotird'hui les créatures seules ont décidé de ma joie comme de mes cliagrins : aussi, mes joies n*ont jamais été tranquilles, et mes eliagrins ont toujours été sans ressource. Mais désormais, 6 mon Dieu ! vous allez être mon unique cousolaleur; et je chercherai dans la luédilation de voire loi sainte, et dans ma soumission A vos ordres éternels, les consolations solides que je n'ai jamais trouvées dans les créatures, et, qui en adoucissant ici-bas nos peines, nous en assurent en même temps la récompense immortelle.

Ainsi soit'iL

SERMON

POrR LA FÊTE DE LA CONCEPTION

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