SUR LES DEGOUTS
on ACCOMPAGNENT LA PléTÉ EN CETTE VIE.
Sutfulerunl ergà lapûift Judfci . ul lapidnrent Jetum,
A ion iM Juif» prirCDtdra pierres, pour iapklcr J^o>.
(.JKOf. X, Si.)
Voilà donc les marques de gratitude que Jésus- Christ reçoit des lioniincs ; voilà les consolalions que le ciel lui ménage dans l’exercice pénible de son ministère. Là on le traite de Samaritain et de possédé du démon : ici on prend des pierres pour le lapider : .Sustulrruiif lapides^ vt lapidarent eum. C’est ainsi que le Fils de Dieu a passé tout le temps de sa vie mortelle, toujours en bulle à la contradiction la plus opiniâtre, ne trouvant que des Cfvnrs insensibles à ses bienfaits , et rebelles aux vérités qu'il leur annonçoit^ sans qu’il ait jamais laissé échapper le moindre signe d’impatience ) ni la moindre plainte.
Et nous , mes Frères , nous ses membres et ses disciples: hélas! les plus petits dégoûts, les plus petites répugnances que nous éprouvons dans la pratique de la vertu, révoltent notre délicatesse; ce ne sont que plaintes , que murninres , dès que nous cessons de goûter ces attraits, celte sensibilité (pli adoucit tout ce que le devoir peut avoir de pénible; troublés, découragés, nous sommes presque lentésd'abandonner Dieu, et de retourner an monde , comme à un maître plus doux et plus commode; en un mot, nous ne voudrions trouver au service de Dieu, que des douceurs et des consolations.
niais notre divin Maître , en nous appelant à sa suite, ne nous l’a-l- il pas déclaré en lerme.s exprès, que le royaume des deux ne se donne qu’à litre de coïKiuèle, et (ju’il n’y a que ceux qui se fout violence qui le ravissent.^ El ces paroles, que signinenl-elles , sinon qu'enlranl au service de Dieu , on ne doit point se promettre qu’on y trouvera toujours une certaine d<Miceur, un certain goût aeibible, (}ui en ôte toute la peine, on qui la fait aimer? qu’au contraire, il est presque certain qu’on y éprouvera des dégoûts, des amertumes, des r<‘pugnancrs (}ui exerceront notre patience, et (]iii meUruiit notre lidelité à de frdpieriles épreuves; qu’on sentira souvent la pesanteur du joug, sans sentir l'onciion de l.v grâce qni lo rend léger ;
parce que la piété contrarie essentiellement nos anciens goûts et nos premiers penclianti, pour lesquels nous conservons toujours un reste malheureux de tendresse, et qu’on ne mortifie po’int sant que le cœur en souffre ; que d’ailleurs nous aurons à essuyer les caprices étemels d’un cœur inconstant et léger, si difTicile à Qxer, qui à propos de lieu et sans aucun sujet , se dégoûte de ce qu’il a le plus aimé. Voilà, mes Frères, à quoi nous avons dû nous attendre , lorsque nous avons embrassé le parti de la vertu ; c’est ici le temps des combats et des épreuves : la paix et la félicité ne sont que pour le ciel; mais malgré cela, je dis qu’ü est injuste de prendre dans ces dégoûts qui accompagnent la vertu en celle vie, un prétexte, ou d'aiwndoiiner Dieu , quand on a commencé à le servir; ou de n’oser le servir, quand on a commencé à le connoltre. En voici les raisons : premièrement, parce que les dégoûts sont inévitables eu cette vie ; secondement , parce que ceux de la piété ne sont pas si amers qu’on se les figure ; troisièmement, parce qu'ils le sont moins que ceux du monde; quatrièmement, parce que quand Us le seroienl autant , ils ont des ressources que ceux du monde n’unl pas. Suivons ces vérités édifiantes , après que nous aurons imploré, etc.
Ave, fifaria,
PREMIÈRE RÉFLEXION
J’ai dit premièrement , parce que les dégoûts sont inévitables en celle vie. Hélas ! mon Dieu , nous nous plaignons que le service de Dieu nous dégoûte; mats telle est la condition de cette vie misérable. L’homme, né pour jouir pleinement de Dieu , ne sauroil être heureux ici-bas, où nous ne le possédons jamaisqu’imparfaitement: les dégoûts sont une suite nécessaire de l’inquiétude d’un cœur qui n’est point à sa place , et qui ne peut la trouver sur la terre : qui cherche à se fixer, et qui ne le sauroil dans toutes les créatures qui l’environ- Dent ; qui , dégoûté de tout le reste , s’atlaclic à Dieu ; mais qui, ne ;K>uvanl le posséder autant qu’il en est capable, sent toujours qu’il manque quelque chose à sou boiilieur, s’agite pour y {uirvenir, et n’y parvient jamais pleinement ici-bas , trouvant presque dans la vertu le même vide et les mêmes dégoûts ({u’il avoil trouvés dans le crime; parce que, à qiielqne degré de grâce qu’il suit élevé, il lui reste toujours bien du clieinin à faire |»otir arriver ù celle plénitude de Justice et d’amour, qui possédera tout notre cœur , <pii remplira tous nos désirs, qui éteindra toutes nos passions, qui occupera tontes nos pensées, et que nous ne saurions j.im.ii« Irouver que dans le ciel.
SI II I.LS OtOUu lS, tTc.
S*i\ étoit possible d'élre hearenx sar la terre, on le seroii sans doute en servant Dieu ; parce que la grâce calme nos passions , modère nos désirs, console nos peines, et met en nous un commencement de ce Iwulieur parfait que nous atiendons , et dont nous ne jouirons (|iie dans la bienlieureuse immortalité. De toutes les situations, où l’homme peut se trouver en cette vie, celle de la justice l’approche sans <loute le plus près de sa félicité; mais comme elle le laisse toujours dans la voie qui y conduit , elle le laisse aussi encore inquiet, et en un sens misérable.
Nous sommes donc injustes de nous plaindre des dégoûts qui accompagnent la vertu. Si le monde laisoit des heureux, nous aurions raison de trouver manvals qu’on ne le fût pas en servant Dieu : nous pourrions, ce semble, lui reprodicr qu'il maltraite ses serviteurs ; qu’il les prive d’un Iwnbeurqui u’est dû qu’à eux seuls; qu’ils les rebute , loin de les attirer; et que le monde a pardessus lui d’étre un maître plu.s consolant et plus ' fidèle. Mais parcourez tous les étals; interrogez [ tous le.s pécheurs; consultez tour à tour les partisans des différents plaisirs que le monde promet, et les différentes passions qu’il inspire ; l’envieux , l’ambitieux, le voluptueux, l’oiseux, le vindicatif; nul n’est heureux ici-bas; chacun se plaint ; nul n’est à sa place; chaque condition a ses dégoûts; à cliaque état sont attachées des amertumes; la terre est la patrie des méconlentemenis , et les dégoûts de la vertu sont bien plus une suite de la condition de cette vie mortelle , que les défiiiits de la vertu même. D’ailleurs , Dieu a ses rai- i sons pour laisser ici-bas les âmes les plusjusie.s dans un état, en quelque sorte, toujours violent, ! et désagréable à la nature ; il vent par là nous dé- | goûter de cette vie misérable; nous faire .soupirer i après notre délivrance, et celte patrie immortelle, I où rien ne manquera plus à notre bonlieur. Je | sens en moi , disoit r.\pôlre , une loi funeste tou- ! jours opposée à la loi de Dieu : je ne fais ;»as le ' bien que j’aime, et que je voudrois faire; et je fais le mal que je hais, et que jesoubaiterois d’éviter: mon homme intérieur trouve la loi de Dieu juste et sainte ; et cependant mon homme charnel et extérieur , qui est en moi , se révolte sans cesse contre elle. Infortuné que je suis! qui me délivrera donc de ce corps de mort , qui est la source de tous mes malheurs et de toutes mes peines ? /n/elix eqohomo! qui» me Uberabii de corpore mortis i Aujiis? ( Rom., vu, 21. ) Voilà l’efTetlc plus naUi- | rel que doivent opérer les dégoûts de la vertu dans un cœur clirélieii : la haine de nous-mêmes; , le meprU de la vie présente; le désir des biens I
étemels ; l’empressement d’aller jouir de Dieu, et d’être «lélivré de toutes les misères inséparables de celte vie mortelle.
De plus , si la vertu étoit toujours acconq^ignce de consolations sensibles; si elle formoil toujours ici-bas pour l’homme, un état heureux et tranquille, elle deviendroit une récompense temporelle; on ne cherchèroit plu.s, en se donnant à Dieu , les biens de la foi , mais les consolations de l’aniour-proprc; on se cherclieroil soi-même en faisant seiublanl de clierclter Dieu ; on pourroil ne SC (iroposer dans la vertu que ce repos sensible , où elle metlroil le cœur, en le délivrant de ces passions violentes et inquiètes , qui le déchirent sans cesse, pluiét que l’observance des règles, et des devoirs que la loi de Dieu nous impose. Le Seigneur n'auroil plus que des adorateurs mercenaires et intéressés, qui viendmient, r.on pas porter son joug, mais se reposer à l’ombre de sa voix : des ouvriers qui se présenleroient, non pas tant pmtir tra>’ailler à la vigne et porter le poids du jour eide la ciialeur, que {lour en goûter iramjuillemeiit les fruits : des >erviieurs, qui loin de faire valoir son talent pour le profit de leur maître , le tourneroient à leur propre utilité, et n’eo feroient usage que pour eux-mêmes.
Les Justes vivent de la foi : or , la foi espère et ne possède (>as encore; tout est à venir pour les chréiiens, leur patrie , leurs biens , leurs plaisirs, leur héritage, leur royaume; le présent n’est point pour eux. C'est ici le temps des lribulalion.s et des amertumes; c'est ici un exil , et une terre étrangère , où les larmes et les soupirs deviennent la seule cnnsolalUm du fidèle : il e.sl injuste de chercher des douceurs dons iiii lieu , ou tout nous retrace nos malheurs , où tout nous offre de nouveaux périls , où tout réveille le seniimeiit de nos nii>ères , où nous vivons environnes d’ écueils , où nous sommes en proie à mille ennemis, où tous nos pas peuvent devenir des chutes , où tous nos jours sont marqués de quelque lufidclité nouvelle, 0(1 livrés à nous-mêmes et sans le secours du ciel, nous ne faisons que le mal, où nous répandons même la corruption de notre cœur sur le peu de bien que la grâce nous fait faire : il est , dis-je, injuste de chercher une félicité et des consolations humaines dans un séjour si triste et si désagréable aux enfants de Dieu. Ce sont ici les jours de notre deuil et de notre lrisle»ie; les jours de paix et de joie viendront ensuite. Si en altaiKlonnanl Dieu, nous pouvions être vraiment heureux, notre incoaslance semhleroil du moins avoir une excuse : mais, je l’ai déjà dit, le monde a ses dégoûts comme la vertu : eu changeant de luaiire , uuin> ne
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taisons que changer de supplice ; en diversinaiit nos passions , nous ne faisons que diversifier nos amerlnmes. Le monde a des dehors plus riants que la vertu, je l'avoue; mais partout, le fond n’est que travail cl arfiiclion d’esprit : et puisque les peines sont inévitables en celle vie , et qu’il faut essuyer des dégoûts, ou du cûlé du monde , ou du cûté de la vertu , y a-t-il à balancer ? ne vaut-il pas encore mieux souffrir avec mérite , que souffrir en vain , et ne pouvoir mettre nos peines qu’au nombre de nos crimes? Première vérité ; les dégoûts sont inévitables en celte rie.
DEÜXIÈSIE RÉFLEXION.
Mais j’ai dit, en second lieu, que ceux de la piété ne sont pas si amers qu’on se les figure.
Car, mes Frères, quoique nous convenions que le royaume de Dieu souffre violence ; que Jésus- Cbrist est venu porter le glaive dans nos cœurs pour faire des séparations et des retranchements qui coûtent è la nature ; que le temps de la vie présente est le temps de l’enfantement du nouvel homme, toujours suivi de peines et de douleurs; et que pour nous réconcilier avec Dieu, il faut commencer par nous faire une guerre cruelle à nous-mêmes : il ne s’ensuit pas cependant que la destinée d’une amc qui sert le Seigneur soit fort k pUindre , et que les dégoûts de la vertu soient aussi amers que le monde se les ligure. La vertu n’a contre elle que les préjugés des sens et des passions; elle n’a de triste que le premier coup d’œil ; et ses amertumes ne vont pas si loin qu’on doive la fuir, comme une condition insoutenable et malheureuse.
Car premièrement, on y est du moins i couvert des dé^ûts du monde et des passions ; et quand la vertu n’auroit que cet avantage, de nous mettre à l’abri de toutes les tempêtes des passions , des fureurs, des jalousies, des soupçons, des amertumes , du vide de la t ie mondaine ; quand noos ne gagnerions, en nous tonmant à Dieu, que de secouer le joug du monde; que de nous mettre audessus de ses espérances, de ses événements , de scs agitations , et de ses vicissitudes étemelles ; qne de devenir maîtres de notre cœur; que de ne dépendre que de nous-mêmes ; que de n’avoir plus û compter qu’avec Dieu ; que de ne plus nous lasser eu vain en courant après des fantûm&s qui nous écliappciit saus cesse ; hélas ! la destinée d’une amc juste seroit toujours digne d’envie ; quelles que pussent être les amertumes de la vertu , elles semieni mille fols plus souluitahles que les plaisirs du monde;, et il vaudroit toujours mieux s’affliger
LA PASSION
avec le peuple de Dieu, que participer aux joies fades et puériles des enfants du siècle.
Secondement, si la vertu ne nous garantit pas des afOlctions, et des disgrâces inévitables sur la terre , du moins elle les adoucit ; elle soumet notre cœur A Dieu ; elle nous fait baiser la main qui nous frappe; elle nous découvre, dans les coups dont le Seigneur nous afUige , les remèdes de nos pa.«aions, ou les justes peines de nos crimes. Et quand la vertu n’auroit encore que le privilège de diminuer nos douleurs en diminuant nos attacbemeuts ; de nous rendre moins .sensibles à nos pertes, en nous détacliant peu à peu de tous les objets que nous pouvons perdre euunjour;de préparer notre ame aux afllictions, en la tenant sans cesse soumise à Dieu ; quand la vertu n’auroit que cette consolation , hélas ! devroit-on se plaindre de toutes les amertumes qui l’accompagnent ? et qn’y a-t-il de plus k desirer dans cette vie misérable , où Uius nos jours ne sont presque marqués <]ue par des afllictions et des contre- temps ; où tout nous échappe ; où nos proclies, nos amis, nos protecteurs, nous sont à tous moments enlevés, et tombent sans cesse à nos cûtés ; où notre fortune ne tient à rien , et change tous les jours de face : hélas! qu’y at-il de plus à desirer qu’une situation quinousconsole’dans ces événements; qui nous soutienne dans ces orages ; qui nous calme dans ces agitations ; et qui, dans les changements éternels qui se passent ici-bas autour de nous , noos laisse du moins toujours les mêmes ?
Troisièmement , ces répugnances et ces dégoûts , qui nous révoltent si fort contre la vertu , ne consistent an fond qu’à réprimer des passions qui nous rendent malheureux, et qui sont la source de tontes nos peines : ce sont des remèdes un peu douloureux , à la vérité, mais ils servent A guérir des maux qui le sont infiniment davantage : c’est une contrainte qui nous gêne; mais qui en nous gênant , nous délivTe d’une sen'itude qui nous accabloit ; c’est une amertume qui mortifie les passions; mais qui en les mortifiant, les affoiblit et les calme : c’est un glaive qui perce le cœur jusqu’au vif; mais qui en fait sortir la corruption et la poorritiire; de sorte que dans la douleur même de la plaie , nous trouvons la douceur et la consolation d’un remède : ce sont des maximes qui révoltent toutes nos inclinations ; mais qui en les révollaiit les rapprochent de l’ordre et de la règle. Ainsi les amertumes et les épines de la vertu , ont toujours du moins nue ntililé présente qui en dédommage : en nous dégoûtant , elles nons purifient : en nous piquant , elles nous guérissent ; en nous troublant , elles nous calment. Ce ne sont
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pas ici des dégoûts do monde, dont il ne nous reste jamais que ramertume de ces gènes, de ces contraintes, que nos passions noos imposent, et qui n'ont pour tout fruit, que d'augmenter nos malheurs en fortifiant nos passions injustes ; ce ne sont pas de ces violences mondaines, qui n’aboutissent jamais à rien; qui ne nous valent rien; qui ne sen ent souvent qu’à nous rendre odieux à ceux à qui nous voulons plaire; qui éloignent de noos les grâces et les faveurs que nous voulons mériter par elles; qui noos laissent toujours nos haines, nos désirs, nos inquiétudes et nos peines : ce sont des violences qui avancent l’ouvrage de notre sanctification; qui détruisent peu à peu en nous l’ouvrage do péché; qui nous perfectionnent; qui nous embellissent; qui ajoutent tous les jours un nouvel édal à notre ame, une nouvelle solidité à nos vertus, une nouvelle force à notre fm, une nouvelle facilité à nos démarches de salut, une nouvelle fermeté à nos bons désirs, et qui portent avec elles le fruit qui nous paie et qui nous console.
Je n’ajoute pas que la source de nos dégoûts est dans Dous-mèmes, plutôt que dans la vertu; que ce sont DOS passions qui forment nos répugnances; que la vertu n’a rien que d’aimable en elle-même : que si notre creur n'avoit point été dépravé par rameur des créatures, nous ne trouverions de doux et de consolant, que les plaisirs de l’innocence; que nous sommes nés pour la justice et pour la vérité ; que ce devroil être là notre premier goût, comme c’est notre première destinée; et que si nous trouvons en nous des penchants opposés, do moins il ne fout pas en accuser la vertu ; il ne fout nous en prendre qu’à nous-mêmes. Je pourrois ajouter encore , que peut-être c’est le caractère particulier de notre cœur qui répand pour nous tant d’amertume sur tout le détail de la vie chrétienne; qu’étant peut-être nés avec des passions plus vives, et ou coeur plus sensible au monde et aux plaisirs , la vertu nous paroU plus triste et plus insoutenable; que ne trouvant pas dans le service de Dieu le même attrait que nous avons trouvé dan^e monde, notre cœur, accoutumé aux plaisirs vifs et piquants, ne sauroit plus s’accommoder de la prétendue tristesse d’une vie chrétienne; que la dissipation infinie où nous avons vécu , nous rend runiformité des devoirs plus ennuyeuse; l’agitation des parties et des plaisirs, la retraite plus dégoûtante; l’abandonnement aux passi<His, la prière plus pénible; les maximes frivoles dont nous sommes toiijonrs océiipés, les vérités de l.i foi plus insipides et plus étrangères; (pie notre ej^pril ne s’étant jamais reinpU «lue de choses vaines,
que de lectures fabnlenses, pour ne rien dire de plus, que d’aventures ebimérupu», que des fantômes du Üiéâlre, ne sauroit plus goûter rien de solide ; que n’ayant jamais mêle rien de sérieux dans toute notre vie , il est diffii^e que le sérieux de la piété ne nous dégoûte, et que nous trouvions Dieu de notre goût, si j’ose parler ainsi, nous qui n'avons jamais goûte que le monde et sa fumée.
El cela étant, quel bonheur quand on porte à la vertu un cœur que le monde n’avoit pas encore gâté! quel bonheur, quand on entre dans le service de Dieu avec des inclinations heureuses, et des restes de sa première innocence! quel bonheur, quand on commence de bonne heure à connoltre le Seigneur; qu’on revient à lui dans cette première saison de la vie , où le monde n’a pas encore fait sur le cœur des impressions si profondes et si désespérées; où les passions encore naissantes se plient facilement vers le bien , et nous font de la vertu comme une inclination naturelle ! quel bonheur, quand on a pu mettre de bonne heure un frein à son cœur; qu’on l’a accoutumé à porter le jong du Seigneur, et qu’on a arrêté presque dans leur naissance’des passions qui nous rendent malheureux dans nos crimes, et qui font aussi toute l’amertume de nos vertus ! Que de dégoûts, que de peines, que d’inquiétudes s’épargnet-on ! que de facilités et de consolations se préparet-on ! que de douceurs répandues sur le reste de la vie! et quelle différence pour le repos même et la seule tranquiUité de nos années , entre des jours dont les prémices ont été pures, et ceux qui, infectés dans leur source, ont senti couler de là une amertume fotale qui a flétri toutes leurs joies, et s’est répandue sur tout le reste de la carrière ! C’est donc nous seuls, dit saint Augustin, qui rendons la vertu désagréable ; et nous avons tort de nous plaindre d'un malheur où nous avons tant de part, et d’attribuer à la vertu des défauts qui sont notre seul ouvrage.
Mais quand ces réflexions seroient moins solides; quand il seroit vrai que nous ne sommes pas les premières causes de nos dégoûts pour la vertu ; du moins seroit-il incontestable, que plus noos différons de retourner à Dieu , plus nous rendons ce dégoût, qui nous éloigne de lui, invincible; que plus nous reculons, plus nous foi-tifions en nous notre répugnance pour la vertu; que si la vie chrétienne nous offre maintenant des devoirs tristes et ennuyeux, ils nous paroitront plus insupportables, à mesure que nous vieillirons dans le monde, et dans le goût de ses plaisirs injustes. 3i le délai de la couversiou {louvoit adoucir ce
m MKUCHËW \)h
que la Tenu a (Tamer et de pénible; si en tenant plus Inng-lemps cnntre la çracc, nous f>ouvions obtenir, pour ainsi dire, une com|)0‘*itlon plus favorable, et gapitf que la piété nous fût ensuite oITerte avec pins de diarmes et d’agréments, et à des conditions douces et plus flatteuses : liélas! quelque ristpie que l'on coure endilTérant, Tespérance d’adoucir nos peines pourroit, en ((uelque sorte , ser^'ir d’excuse à nos retanlements. Mais le délai ne fait que nous préparer de nouvelles muertûmes : plus nous acconiiin)ons notre cœur au monde , plus nous le rendons inhabile à la vertu ; ce n’est plus qu’un vase souillé , dit le Prophète, et à qui les passions, que nous avons laissé viedltr, ont imprimé un goût et une odeur de mort, qui demeure pour l’ordinaire tout le reste de la vie. Aussi, mes Frères, lorsqti’aprfet un long cours de crimes et de passions invétérées, il feint revenir à Dieu, quels obstacles que c^s dégoAts affreux ! quelle insensibilité pour le bien ne trouve l-on pas dans soi-mëme! Ces cœurs que le monde a toujours occupés, et qui veulent aller cmi'^crer à Dieu les restes d’une vie toute mondaine, quel txKiclier d’airain, dit le Prophète, n’opjiosent ils pas à la grâce! quelle dureté aux saintes consolations de la vertu! Ils peuvent ta trouver Juste; mais ils ne sauroient pins, disent-ils, la iroover aimable: ils peuvent revenir à Dieu; mais ils ne le goûtent plus : ils {leiivenl $e nourrir de la vérité; mais ce n’est plus pour eux qu’un pain de trib dation et d’amertume: ils peuvent chercher le royaume de Dieu, et le trésor de l’Evangile; mais c’est comme des esclaves infortunés, condamm^ à cherclter l’or à travers la dureté des rodiers dans des mines laborleusi s : ils peuvent puiser l’eau dans le puits de Jacob; mais ils n’en ont jamais que le travail , ils n’en ont pas tes douceurs et les consülaiions, qui poitenl la paix et le rafraîchissement dans i’arne: ils vuudroieiit aller à Dieu, et tout les eu éloigne : iis voudroieut fuir le mornle, cl ils lé portent partout dans leur cœur : iis clrerchenl les gens de bien, et ils n’y trouvent (jii’un ennui et une Irislessequi lesdégoAlenl de la piété môme : ils tentent de vaquer à la prière; et leur cœur, fermé à la vérité , ne s’y re|wîl que de fantomes et de chimères : ils s'appliquent a«ix œuvres saintes; hélas! et ce nVsi qu'une bienséance cii- Duyeusé qui les y soutient : Ü senihle qu'ils Jouent dans la vertu le |>ersoimage d’un autre; si peu la vertu leur convient, si fort ce caractère les contraint et les gène : et quoiqu’ils clieiclient de bonne foi le salut, il y paruit je ne sais quoi de si contraint et de il étranger , qu’un enut qu’ds n'en l>OQl que le semblant; cl que ne sc scutaiil {»uinl
LX PASSIOiX.
nés pour la vertu , ils veulent du moins s’en donner les apparences.
l^s dégoûts et les ennuis ne doivent donc point nous éloigner de la vertu, piiisqu’à mesure que nous nous en éloignons, nous les rendons tous les jours pins violents et plus insupportables. Mais après tout, mes Frères, de bonne foi, est-ce à nous à reprocher à Dieu qu’on s’ennuie dans son service? Ah! si nos esclaves et nos domestiques nous faisoieut le même reproche; s’ils se plaignoient de l’ennui qu'ils Irmiveiil en nous servant, ils le pourroient , et ils atiroienl droit de s’en plaindre : nos humeurs étemelles , dont ils souffrent tant; nos bizarreries et nos caprices, auxquels il faut epi’ils s’accommodent; nos heures et nos monicnls , auxquels il faut qu’ils s'assiijétissent; nos plaisirs et nos ^ûts, auxquels il faut qu’ils sacrifient leur repus et leur liberté; notre indolence toute seule, qui leur coûte tant, qui leur fait dévorer tant d'ennui , passer des moments si tristes , sans (pic nous daignions môme nous en apercevoir; sans doute ils auroieiU droit de se plaindre : cependant s’ils osoienl le dire, qu'ils s’ennuient en nous senant; qu’ils n’y trouvent ancun plaisir; qu’ils n’ont aucun goût (Hiiir nous; et que tous les sen ires qu’ils nous rendent sont pour eux d’un dégr»ût qui leur parolt insoutenable: liélas! nous les regarderions comme des insensés; nous les trouverions trop heureux d’avoir à soutenir nos humeurs et nos caprices; nous les croirions trop honorés d’éire auprès de nous; nous dirions qu’ils sont payés pour s'ennuyer, .^hî mes Frères! et Dieu ne paie-t-il pas assez bien ceux qui le servent , pour qu’ils stqiportenl les dégoûts et les ennuis qui fieuveut se trouver dans son senice? et ne sommes-nous pas trop heureux eiu-ore qu’il veuille accepter nos senices malgré nus di^oûls , nos rtqiugnances qui les rendent tièdes et languissants? Ne nous comble-t-il pas assez de bienfaits, pour avoir droit d’exiger (|ue nous souffrions pour lui quel(|ues peines légères? ne nous en promet-il |)as enem-e d’assez inestimables pour adoucir les petits dégoûtsaUacliésà ses ordonnances? Ne doitil pas trouver étrange <|ue de viles créatures, qui tiennent tout de lui, qui ne sont quepoup lui, qui atendent tout de lui , se plaignent qu’on s’ennuie dans son senicc; cpie des vers de terre, qui n’ont rien de grand que l’iionneur de lui appartenir, ostMH se plaindre (pi'ils n’ont point de goût pour lui, cl (|u’il est bien triste et, ennuyeux d’cii- Ireprtuttire de le servir et de lui être lidèle ? Est-il donc mi maître semblable à nous, bizarre, inquiet , indolent , tout occupé de lui-mème , et ({ui ne cherche qu’à sc rendre heureux aux dépens du
ÜUR LES DEGOUTS, etc. 489
repos de ceux qui le serrent ? Injustes que nons sommes ! nous osons faire à Dieu des reproches que nous rei^arderions comme des outrages pour nous dans la bouche de nos esclaves.
Seconde vérité : les dégodis de la vertu ne sont pas si amers qu’oo se les ligure.
TROISIÈME RÉFLEXION
Hais quand ils le seroient, J’ai dit en troisième lieu qu'ils le sont inlinirnenl moins que ceux du momie; et c’est ici, mes Frères, où je pouirois appeler le inonde lui-roéme en témoignage, et où la proiM-e expérience des âmes mondaines me tient lieu de preuve. Car si vous suivez encore les voies du ntonde et des passions, qu’est-ce que votre vie tout entière, qu'un ennui continuel , où en diversiüanl vos plaisirs, vous ne faites que diversilier vos dégoûts et vos inquiétudes? qu’est-ce que votre vie, qu’un vide étemel , où vous vous êtes à cliarge à vous-même? qu'est-ce que votre vie, qu’une circulation futidieuse de devoirs, de bienséances , d’amusements, d’ipuiiiités, qui, reve< nanl sans cesse , n’ont rien de plus doux que de remplir désagréablement des moments qui vous pèsent , et dont vous ne savez que faire ? qu’est-ce que votre vie, qu'un flux et reflux de haines , de désirs, de chagrins, de jalousies, d’espérances qui empoisonnent tous vos plaisirs , et qui font qu’au milieu de tout ce qui devroit vous rendre heureux , vous ne pouvez réussir à être contents de vous-mêmes ?
Quelle comparaison entre les furenrs des passions , l'humiliation d’une préférence injuste , le chagrin d’un oubli éclatant, la sensibilité d’un mauvais ofOce; et les peines légères de la vertu ? quelle comparaison entre les assujétlssemenls de l’anibilion , les gênes et les travaux des prétentions et des espérances, les peines pour parvenir , les violences et les souplesses pour plaire, les soins, les inquiétudes , les agitations pour s'élever; et les violences légères qui nous assurent le royaume de Dieu , et les dégoûts presque insensibles de la vertu? quelle comparaison entre les amertumes d’une passion profane, les soupçons, les jalousies, les craintes , les dégoûts , les contradictions , les fureurs; et les amertumes consolantes du service de Dieu? quelle comparaison entre les remords affreux de la conscience , ce ver secret qui nous ronge sans cesse , cette tristesse du crime qui nous mine et qui nous abat , ce poids de l’iniquité qui nous accable , ce glaive intérieur qui nous perce, que nous ne saurions arracher, et que nous portons partout avec nous; et la tristesse ai-
mable de la pénitence qui opère le salut? Mon Dieu ! («ut-on se plaint! e de vous , quand on a connu le monde? votre joug pciit-il fkaroltre IrlMe, au sortir du joug des passions ? et les épines de votre croix ne sont-elles pas des fleurs, comparées à celles dont tes voies du monde c( de l’iniquité sont semées ?
Aussi nous entendons tous les jours , mes Frères, les amateurs du monde eux-mêmes , décrier le monde qu’ils servent, se plaiiulrede lui;se savoir mauvais gré de leur deslince; faire des invectives piquantes contre ses injustices et ses abus; le censurer, le condamner, le mépriser, le trouver insupportable ; mais trouvez-moi , si vous le pouvez, des âmes vraiment justes qui fassent des invectives contre la vertu ; qui la condamnent , qui la méprisent, <iui délestent leur sort de s' être etnbarqués dans une voie si remplie de cliagrins et d'amertumes. Nous eniemlons tous les jours le monde lui-même envier la destinée de la vertu , et convenir qu’il n’y a d’heureux que les gens de bien : mais trouvez-moi , si vous le pouvez , une ame vraiment juste qui en^ie la destinée du monde, qoi poblie qu’il n’y a que les partisans du monde d’heureux ; qui fasse l'éloge de leur sort et, de leur sagesse; qui regarde sa condition comme la plus malheureuse et la plus insensée. Que diraije? Nous avons bien vu quelquefois des pécheurs prendre par désespoir, et par dégoût du monde , des partis extrêmes ; perdre le repos , la santé , la raison , la vie ; s’abattre , se détruire , se désoler; tomber dans des états de noirceur et de mélancolie, et ne plus regarder la vie que comme le plus affreux de leurs tourments. Mais où sont les Justes que les dégoûts de la vertu aient jetés dans des extrémités si terribles ? Ils se plaignent quelquefois de leurs peines, il est vrai; mais ils les aiment encore mieux que les plaisirs des passions : la vertu leur parolt quelquefois tristeet dégoûtante, je l’avoue ; mais avec toute sa tristesse , elle leur plaît encore davantage que le crime : ils voudroieiit quelquefois un peu plus de consolations sensibles ducüléde Dieu ; mais ils détestent celles du monde : ils souffrent ; mais la roêmt^ main qui les épruiive les soutient , et ils ne sont pas tentés au-delà de leurs forces : ils sentent ce que vous appelez la pesanteur du joug de Jësus-ChrUl ; mais en rappelant le poids de l’iniquité sous lequel ils ont gémi si long-temps , ils trouvent leur sort lieureux , et ce parallèle les calme et les console.
Èn effet , mes Frères ; premièrement , les violences qu’on se fait à soi-même sont bien plus douces que celles qui nous viennent du dehors , et qui nous arrivent malgré nous. Or, les violences
MEiiCREDI DE LA PASSION.
de la vertu sont du moins Tolontaires; oe sont des croix que nous clK)isissons par raison , et que nous nous imposons à nous-mêmes par devoir : U s'y trouve des amertames; mais du moins on est consolé par le plaisir de les avoir choisies. Mais les dégoûls du monde sont des croix forcées, qui noos viennent sans nous consulter ; c'est un jouç odieux qu'on nous impose malgré nous : nous ne le voulons pas; nous ne l'aimons pas ; nous le détestons, et cependant U taut boire toute l’amerlume de ce calice. Dans la vertu , nous ne soufTt’ons que parce que nous voulons bien souffrir; dans le monde, nous souffrons d'autant plus que nous le voudrions moins , et que tous nos penchants se révoltent contre nos peines.
Secondement , les dégoûts de la vertu ne sont à ^rge qu'à la paresse et à l'indolence ; ce sont des répugnances qui ne sont amères qu’aux sens : mais les dégoûts du monde, ah ! ils coupent dans le vif, ils mortifient toutes les passions, ils humilient l’orgueil , ils abaissent la vanité , ils allument l’envie, ils écrasent la fierté , ils désolent rambition , et U n’esi rien de nous qui ne sente leur tristesse et leur amertume.
Troisièmement , les d^ûts de la vertu ne sont sensibles que dans les premières démarclies ; ce sont les premiers efforts qui coûtent, la suite les adoucit ; les passions qui d’ordinaire sont la source des dégoûts de la vertu , ont cela de propre , que plus ou les réprime, plus elles deviennent dociles; les violences calment peu à peu le coeur , et nous laissent bien moins à souffrir pour les suites : mais les dégoûts du monde sont toujours nouveaux ; comme ils trouvent toujours en nous les mêmes passions, ils nous la issent toujours les mêmes amertumes ; ceux qui ont précédé oe servent qu’à rendre ceux qui suivent plus insupportables. En un mot , les dégoûts du monde allument nos passions , et par là augmentent nos peines ; ceux de la vertu ne font que les réprimer, et par là établissent peu à peu la paix et la tranquillité dans notre ame.
Quatrièmement enfin , les dégoûts du monde arrivent à ceux qui servent le monde avec plus de fidélité t il oe les traite pas mieux pour les voir plus dévoués à son parti , et plus zélés pour ses abus et pour ses espérances : au contraire, les cœurs les plus vifs pour le inonde sont presque toujours ceux qui y trouvent pins de dés.igrémcnls et d'ameruunes, parce qu’ils sentent pins vivement ses oublis et ses injustices : leur vivacité est la source de toutes leurs inquiétudes. Mats avec Dieu , nous ne devons craindre que notre tiédeur; niais les dégoûls de la vertu n’ont d’ordinaire pour principes, que notre relàchemeut cl uolre iKuesse ; plus notre vivacité {>our
le Selgneor aogroenle, plos nos dégoûts diminuent; plus le zèle s'allume, plus les répngnances s’affuiblissent; plus nous le servons avec fidélité, plus nous trouvons d’attraits et de consolations dans son service : c'est en nous relâchant, que nous rendons les devoirs désagréables ; c'est en rabattant de notre ferveur , que noos ajoutons un nouveau poids à la pesanteur de son joug ; et si malgré notre fidélité les dégoûts continuent, alors ce sont des épreuves et non pas des punitions ; ce ne sont pas des consolations qu'on nous refuse , c'est un nouveau mérite qu'on nous ménage ; ce n'est pas un Dieu irrité qui nous ferme son cœur , c'est un Dieu miséricordieux qui purifie le nôtre ; ce n'est pas un maître mécontent qui suspend ses grâces, c’est on Seigneur jaloux qui vent éprouver notre amour ; oe ne sont pas nos liommages qu’on rejette, ce sont nos complaisances qu’on prévien4 on ne veut pas nous rebuter , on veut seulement nous assurer le prix de nos peines , en éloignant tout ce qui pourroit encore mêler l'homme avec Dieu; nous-mêmes, avec la grâce; les appuis humains, avec les dons du ciel; et les richesses de la foi , avec les consolations de l'amour-propre. Et voilà , mes Frères , la dernière vérité qui va finir cet entretien : non-seulement les dégoûts de la vertu ne sont pas si amers que ceux du monde ; mab encore ils ont des ressources que ceux du monde n'ont pas.
QUATRIÈME RÉFLEXION
Je dû des ressoorces : hélas ! mes Frères, oa n’en trouve que dans la venu. Le monde tait des plaies an cœur ; mais U ne fournit point de remèdes ; le monde a ses chagrins ; nuis il n’a rien qni les console ; le monde est plein de dégoûts et d’amertnmes; mais onn’yirouve point de ressources.
Mais dans la vertu il n’est point de peine qni n’ait sa consolation ; et s’il s’y trouve des répugnances et des dégoûts, U s’y trouve aussi mille ressources qui les adoucissent.
Premièrement , la paix dn cœnr et le témoignage de la conscience. Quelle douceur de se sentir en paix avec soi-même; de ne plus porter enOn au dedans de soi ce ver importun qui nous suivoit partout ; de n’éü^ plus déchiré des remords éternels qui empoisonnoient toute la douceur de notre vie ; d’étre enfin délivré dn poids de l’iniquité ! Les sens peuvent encore souffrir des amertumes de la vertu, je l’avoue; mais du moins le cœur est tranquille.
Sccoiidctneut , la certitude que nos peines ne sont pas perdues, que nos dégoûts sont pour nous
SUK LES DEGOUTS, etc. -IOI
de noaveaux mérites , que nos répugnances , en nous ménageant de nouveaux sacridces , nous assurent un nouveau droit aux promesses de la foi ; que si la vertu nous coAtoit moins, elle aurolt aussi moins de prix aux yeux de Dieu; et qu’il ne nous rend la voie si difficile, que pour rendre notre couronne plus brillante et plus glorieuse.
Troisièmement , la soumission aux ordres de Dieu , qui a ses raisons pour nous refuser les consolations sensibles de la vertu; dont la sagesse ne lait rien qui n’ait ses causes dans notre propre utilité; qui consulte plus nos intérêts que nos penclianls ; et qui a mieux aimé nous mener par une voie moins agréable, parce qu’elle devoit être pour nous la plus sûre.
Quatrièmement , les grâces dont il accompagne nos dégoûts , qui soutiennent notre foi , en même temps que nos violences abattent l'amour-propre; <|ui fortifient notre cœur dans la vérité , en même temps que nos sens en sont dégoûtés ; qui font que notre esprit est prompt et fervent, quoique la cbair soit foibie et languissante ; de sorte qu’il rend notre vertu d’autant plus solide, qu’elle est pour nous , ce semble plus triste et plus pénible.
Cinquièmement, les secours extérieurs de la piété, qui sont pour nous autant de nouvelles ressources dans l’abattement et dans la sécheresse : les mystères saints où Jésus-Clirist lui-même , le consolateur des âmes fidèles , vient consoler notre cœur : les vérités des divines Ecritures , lesquelles ne promettent ici-bas que des larmes , des tribulations aux Justes , calment nos terreurs en nous faisant comprendre que nos plaisirs sont à venir; et que les peines qui noos découragent , loin de nous faire défier de notre vertn, doivent rendre notre espérance plus vive et plus assurée ; enfin, la lecture de l’histoire des Saints que nous voyons .vvoir été exercés par les mêmes dégoûts et par les mêmes épreuves; qu’ainsi noas avons d'autant moins sujet de nous en plaindre, que des âmes bien plus fidèles que nous ont en le même sort ; qne telle a presque toujours été la conduite de Dieu envers ses serviteurs ; et que si quelque clmse peut nous répondre en celte vie de son amour pour nous, c’est qu’il nous mène par la voie de ses Saints, et qu'il nous traite ici-bits comme il,a presque traité tous les Justes.
Sixièmement , la tranquillité de la vie et l’oniformité des devoirs , qui ont succédé aux fureurs des passions, et au tumulte de la vie mondaine; qui nous ont ménagé des jours bien plus heureux cl plus paisibles, que ceux que nous avions passés au milieu du plaisir, et qui eu nous laissant encore
quelque peine, nous ont fait du moins une destinée plus tranquille et plus supportable.
Septièmement, la foi qui nous rapproche l’éternité , qui nous découvre le néant de tout ce qui passe , qui nous fait voir que dans un clin d’a'ii tout sera fini ; que nous touclions au terme heureux , que toute la vie présente n’est qu’un instant rapide , et qu’ ainsi nos violences ne sauroient durer long-temps ; mais que ce moment léger de tribulations noos assure on avenir glorieux et immortel , qui durera autant que Dieu même. Que de ressources pour un ctror fidèle I quelle disproportion entre les peines de la vertu et celles du crime ! c’est pour nous en faire sentir la diffé- . reoce , mes Frères , qne Dieu permet sourent que le monde nous possède un certain temps ; qne noos nous livrions durant les premières années de l’âge aux égarements des passions , afin que nous rappelant ensuite à loi , nous connoissions par notre propre expérience combien son joug est plus doux qne celui du monde. Je permettrai, dit-il dans rÉcritnre , qne mon peuple serve quelque temps les nations ; qu’il se laisse séduire â leurs superstitions profanes , et qu’il porte le joug des incirooncis , afin qu'il sache mieux Caire la différence de mon service et du sen ice des rois de la terre, et qu’il sente combien mon joug est plus doux et plus supportable qne la servitude des hommes ; f'eritmttttnen urtitni et, ut seinnl dislantiam aeruilulit meœ et serrilutia repti lerrarum.
( 2. Paral. xn, 8. )
Heureuses les âmes qui n’ont pas eu besoin de cette expérience pour se détromper elles- mêmes, et â qui il n’a rien coûté pour connoitre la vanité du monde , et la triste destinée des plaisirs et des passions injustes ! Hélas ! puisqu’il faut enfin le mépriser, l’abandonner, s’en désabuser; puisque des jours viendront où nous le trouverons frivole, dégoûtant, insoutenable; où il ne nous restera plus, de ces joies insensées, que les remords cruels de nous y être livrés , que la confusion de les avoir suivies , que les obstacles (|u’elles auront laissés dans notre ceeur pour le bien : pourquoi ne pas prévenir de si tristes regrets? pourquoi ne pas faire aujourd’hui ce que nous comptons nous-mêmes qu’il faudra faire un jour? pourqno iattendre que le monde ait fait des plaies profondes dans notre CŒur, pour recourir ensuite à des remèdes qui ne nous rétablissent qu’avec plus de peine, et qui nous coûtent au double pour remplacer les pertes qne nous avons eu le malheur de faire?
Au fond, nous nous plaignons de quelques dégoûts légers qui accompagnent la vertu; mais, hélas! les premiers fidèles qui sacrilioicnl aux inaxi-
m MKKCREDi JDE LA PASSION.
mes de TEvangile, leurs biens, leur répniatioa, leur forliine , leur vie; qui coiiroienl sur les éclui* fautls confesser Jé>u»>Christ ; qui pa>$otent tous les jours dans les clialnes, dans les prisons, dans les opprobres, et daas les MuirTrances, et à qui il en codioit tant pour servir Jésus*Christ , se pUigooient-ils des amertumes de son semce? lui re> prochoient-ils qu'il rendoil mailieureux ceux qui le sen oient ? Ah ! ils se glorifioleni dans leurs tribulations ; ils préféroienl l'opprobre de Jésus-Christ à tous les vaias plaisirs de l'Egypte; ils ne comptoieiit pour rien les roues , les feux et les gibets, dans l'altenie de 1a bienheureuse espéranoe; ils dianioieni des hymnes et des caniiques au milieu des lourmenls , et regardoient comme un gain la perte de tout pour les iutéréis de leur Maître. Quelle vie que la vie de ces hommes infortunes aux yeux de la cliair, proscrits, persécutés, chassés de leur patrie, n'ayant pour tout asile que des antres et des cavernes ; regardés partout comme rhorreur de l’univers; devenus exécrables i leurs amis, à leurs citoyens, à leurs proches! ils s’estimoieni heureux d’appartenir à Jésus-Christ; ils croyoient ne pas acheter assez cher la gloire d’élre de ses disciples, et la consolation de prétendre à ses promesses. Et nous , mes Frères, au milieu de trop de commodités de la vie; environnés de trop d'abondance, de prospérité, de gloire; trouvant peut-être même pour notre malheur, dans les applaudissements du monde, qui ne peut s’empêcher d'estimer les gens de bien , la réctmipense de notre vertu ; au imlien de nos proches , de nos enfants, de nos amb , nous nous plaignons qu’il en coûte trop pour servir Jésus-Chri!>t ; nous murmurons contre les dégoûts et les amertumes légères que nous trouvons dans la vertu ; nous notis persuadons pres(}ue que Dieu demande trop de ses créatures. Ah! quaiul on mettra un jour en parallèle ces petits dégoûts que nous exagérons tant, avec les croix , les roues, les feux, et tous les supplices des martyrs; les austérités des anachorètes; les jeûnes , les larmes, les macérations de tant de faints pénitents : ah ! nous rougirons alors de nous trouver presque seuls devant Jésus-Christ, qui n’avons rien souffert pour lui; à qui son royaume n’a rien coûté, et qui, purtani devant son tribunal plus d'iniquités noos seuls qu’une infliiité de Saints ensemble, ne pouvons po«iriaiU, en rassemblant toutes nos œuvres de piété, les comparer k une seule de leurs violences.
Cessons donc de nous plaindre de Dieu , puisqa’il a tant de raisons de se plaindre de nons-mémes : servons-le comme il veut être sen i de nous : s’il nous adoucit le joug, bénissons sa bonté qui
ménage ces consolations à notre foiblesse : s'il nous en fait sentir toute la pesameur, estimons-nous heureux encore qu’à ce prix il veuille bien accepter nos œuvres et nos hommages : recevons de sa main également les consolations et les peines, puisque tout ce qui vient de lui nous conduit également à lui : sachons être , comme l'Apêlre, dans 1a disette, ou dans l’abondance, pourvu que nous soyons à Jésns-Chrbt : l’essenUel n’est pas de le servir avec plaisir, c’est de le servir avec fldélité. Au fond , mes Frères , malgré tous les dégoûts et toutes les répugnances de la vertu , il n'y a pourtant de vrai plaisir qu’à être fidèle à Dieu : il n'y a de consolation solide qu'à s'attacher à lui. Non, dit le Sage, il vaut encore mieux ne se nourrir que d’un pain d’ab>intlie et d'amertume avec la crainte de Dieu, que rivre dans son indignation au milieu des plaisirs et des joies profanes. Hélas! de quelle joie peut on être capable , quand on est ennemi de Dieu ? quel plaisir peut-on goûter, quand on ne porte dans le cœur que le trouble et l'amertume du crime? Non, encore une fois, dit le Sage, U n’y a que la crainte de Dieu toute seule qui sache charmer nos ennuis , a^loucir nos moments de tristesse, et nous Caire trouver une espèce de douceur à nous entretenir avec nous-mêmes : £t ei H affocutio co(/ifafioiiis et tœdii met ; (SAP., vin, P. ) c'est elle qui nous rend la retraite douce, l'intérieur de nos maisons agréable; qui nous fait guûter un repos consolant , loin du monde et de ses amusements : /iifran.s in domum meam, coufulescam cum Uld ; ( Tbid., 16. ) c’est elle qui fait passer rapidement les journées,, qui occupe paisiblement tous les moments, et qui en nous laissant plus de loisir, nous laisse bien moins de temps et d’ennui que la vie mondaine : /Fon eatin hahet amaritudinem conversaiio if/itis, uec tædium convtctui (Ibid. )
Grand Dieu! que le monde fait d’honneur à votre service! que la destinée des pécheurs est un éloge bien toucliant de celle des Justes! que vous savez bien, mon Dieu , tirer votre gloire et voire louange de vos ennemis mêmes ! et que vous laissez peti d’excuses aux âmes qui s’éloignent de vous, puisque vous leur faites, pour les attirer à la vertu, une ressource même de leurs crimes ; et que vous TOUS servez de leurs misères pour les rappeler à vos miséricordes étemelles !
Ainsi soi(-il.
LA PECHERESSE
SERMON