‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 226 sur 348 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

L’ofTice de la pénitence , dit saint .Augustin , est de rétablir l’ordre partout où le péché a porté le dérèglement. Elle est fausse, si elle n’est pas universelle; car l’ordre ne résulte que de la parfaite subordination de tous les désirs et de tous les mouvements qui s’élèvent dans nos cœurs ; il faut que tout soit remis à sa place , pour rétablir cette divine harmonie que le péché avoit troublée ; et tandis qu’il s’y trouve encore quelque chose de dérangé, en vain Iravaillez-votis à réparer le reste ; vous élevez un édifice mal assemblé, qui s’écroule toujours par quelque endroit , et où tout est encore dans la confusion et dans le désordre.

Or, voilà l'instruction importante que nous donne aujourd’hui l’heurense pécheresse , dont l’Église noua propose la convemion. Son péché

wt jeudi de la

renferiiwlt plusieurs tlésorilres : premièrement, un injuste usage de son coeur, qui n’avoit jamais été occupé que des créatures : secondement , un abus criminel de tous les dons de la nature, dont elle avoit bit les instruments de ses passions : troisièmement, un assujétlssement indigne de ses sens , qu’elle aroit toujours bit servir à la volupté et à l’ignominie; enfin, un scandale nniversel dans l’éclat de ses égarements. Sa pénitence répare tous ces désordres : aussi tout est pardonné, parce que rien n’est omis dans le repentir.

Je dis , premièrement, un injuste usage de son cœur. Oui , mes Frères, tout amour qui n’a pour objet que la créature , dégrade noü-e cœur : c’est un désordre d’aimer pour lui-méme , ce qui ne peut éu-e ni notre bonheur, ni notre perfection , ni par conséquent notre repos : car aimer, c’est chercher sa félicité dans ce qu’on aime ; c’est vouloir trouver dans l’objet aimé tout ce qui manqne à notre cœur ; c’est l’appeler an secours de ce vide affreux qne nous sentons en nous-mêmes, et nous flatter qu’il sera capable de le remplir : c’est le regarder comme la ressource de tous nos besoins, le remède de tons nos maux , l’auteur de tous nos biens. Or, comme il n’est que Dieu seul en qui nous puissions trouver tous ces avantages , c’est un désordre , et un avilissement de notre cœur, de les diercher dans la vile créature.

Et au fond nous sentons bien nous-mêmes l’injustice de cet amour ; quelque emporté qu’il puisse être , nous découvrons bientét dans les créatures qui nous l’inspirent , des débuts et des foiblesses qui les en rendent indignes : nous les trouvons bientôt injustes , bizarres , fausses , vaines , inconstaiites ; plus nous les approfondissons , plus nous nous disons à nous-mêmes que notre cœur s’est trom[)é, et que ce n’est pas là ce qu’il clierclioit : notre raison rougit tout bas de la foiblesse de nos penchants : nous ne portons plus nos liens qu’avec peine ; notre passion devient notre ennui et notre supplice : mais punis de notre erreur, sans en être détrompés , nous cherclions dans le cliangement, le remède de notre méprise ; nous errons d’objet en objet; et s’il en est enfin quelqu’un qui nous fixe , ce n’est pas que nous soyons contents de notre clioix, c’est que nous sommes lassés de notre inconstance.

Notre pécheresse avoit suivi l’égarement de ces voies : d’injustes amours avoient fait tous ses malheurs et tous ses crimes , et née pour n’aimer que Dieu seul , il étoit le seul qu’elle n’eût jamais aimé. Mais à peine l’a-t-elle connu , dit l’Évangile , ut cognorit , que , rougissant de l’indignité de ses premières passions , elle ne trouve plus que

PASSION

lui seul qui soit digne de son cœur ; tout lui paroîl vide, bux, dégoûtant dans les créatures : loin d’y retrouver ces premiers charmes , dont son cœur avoit en tant de peine à se défendre , elle n’en voit pins qne le frivole , le danger et la vanité. Le Seigneur tout seul loi parolt bon , vériubie , fidèle ; constant dans ses promesses , aimable dans ses ménagements, magnifique dans ses dons, réel dans sa tendresse, indulgent même dans sa colère; seul assez grand pour remplir toute l’immensité de notre cœur ; seul assez puissant pour en satisbire tons les désirs ; seul assez généreux pour en adoucir tontes les peines ; seul immortel, et qu’on aimera toujours ; enfin , le seul qu’on ne se repeot jamais que d’avoir aimé trop tard ; Dilrxit mullùnt. Première réparation de sa pénitence , son amour.

C’est donc l’amour, mes Frères , qui bit les véritables pénitents : car la pénitence n’est que le changement du cœur, et le cœur ne change qu’en changeant d’amour : b pénitence n’est que le rétablissement de l’ordre dans l’homme ; et l’homme n’est dans l’ordre , que lorsqu’il aime le Seigneur pour qui il est bit : la pénitence n’est qu’une réconciliation avec Dieu ; et votre réconciliation est une feinte , si vous ne lui rendez pas votre cœur ; en un mot, la pénitence obtient b rémission des pécliés , et les péchés ne sont remis qu’à proportion de notre amour : /{emiltuiilur ei ptuala mulla, quontam dilexit mvJtiim.

Ne nous dites donc plus , mes Frères , lorsque nous vous proposons ces grands exemples , pour vous animer à les suivre , qne vous ne vous sentez point nés pour b dévotion , et que vous avez une sorte de cœur, à qui tout ce qui s’appelle piété répugne. Quoi ! mon cher Auditeur, votre cœur ne serait pas fait pour aimer son Dieu ? votre cœur ne serait pas fait pour le Créateur qui vous l’a donné ? Votre cœur serait donc autre chose luimême, qu’une inclination naturelle vers l’Auteur de son être? quoi ! vous seriez donc né pour b vanité et pour le mensonge ? vous n’auriez donc reçu un cœur si grand , si élevé , et que rien icibas ne peut satisfaire , vous ne l’auriez reçu que pour aimer des plaisirs qui vous lassent ; des créatures qui vous trompent ; des honneurs qui vous importunent ; un monde qui vous ennuie , ou qui vous déplaît ? Dieu seul pour qui vous êtes bit , et qui vous a fait tout ce qne vous êtes , ne trouverait rien pour lui au fond de votre être ? Ah ! vous êtes injuste envers votre cœur ; vous ne vous counoissez pas, et vous prenez votre déréglement pour vous-même. Et en effet, si vous n’êtes pas né pour b vertn , quel est donc le triste myst^

LA PÉCHERESSE

de voire destinée ? pour qui êles-vous donc né ? quelle chimère èles-vous donc parmi les hommes? Vous n'èles donc né que pour les remords et les sombres inquiétudes? l’Auteur de votre être ne vous a donc tiré du néant que pour vous rendre malheureux ? vous n’avez donc un coeur, que poqr chereber un bonheur qui vous fuit , ou qui n’est point; et vous êtes à charge à vous-même ?

O liomme! ouvrez ici les yeux : approfondissez la destinée de votre cteur; et vans conviendrez que ces passions vives , qui mettent en vous de si grandes répugnances à la vertu , vous sont étrangères; que ce n’est point là la situation naturelle de votre cœur ; que l’Auteur de la nature et de ta grâce vous avoit fait une destinée plus heureuse ; que vous étiez né pour l’ordre , pour la justice et pour l’innocence ; que vous avez abusé d'un naturel heureux, en le tournant à des passions injustes ; et que si vous n’êtes [las né pour la vertu, nous ne savons plus ce que vous êtes , et vous devenez incompréhensible à vous-même.

Mais d’ailleurs , vous vous trompez de regarder comme des inclinations iualliables avec la piété , ces penclianis de vivacité pour le plaisir nés avec vous. Ce seront des dispositions favorables au salut, dèsquelagraeeles aura sanctiilées ; plus vous êtes vif pour le monde et pour ses faux plaisirs, plus vous le serez pour le Seigneur et pour les biens véritables ; plus les créatures vous ont trouvé tendre et sensible , plus la grâce trouvera d’accès et de sensibilité dans votre cœur ; plus vous êtes né lier, liantain, ambitieux, plus vous senirez le Seigneur noblement, sans crainte, sans méiugemenl, sans bassesse ; plus vous paroisses né d’un caractère facile , léger, inconstant, plus il vous sera aisé ne vous déprendre de vos attachements criminels, et de revenir à votre Dieu ; eniin vos passions deviendront elles-mêmes, s’il est permis de parler ainsi , les facilités de votre pénitence. Tout ce qui avoit été l'occasion de votre perte, vous le ferez sen ir à votre salut ; vous verrez qu’avoir reçu un ctcur tendre, fidèle, généreux, c’est être né pour la piété; et qu’un cœur que les créatures ont pu toucher, offre de grandes dispositions à la grâce.

Lisez ce qui nous reste de l'histoire des Justes ; et vous verrez que ceux qui ont été entraînés d’abord par des passions insensées , qui éloient nés avec tous les talents propres au monde , et toutes les inclinations les plus vives pour le plaisir et les plus éloignées de la piété , ont été ceux en qui la grâce a opéré de plus grandes choses. El sans parler de la pécheresse de notre Évangile, les Augustin, les Pélagie , les Fabiole, ces âmes mondaines et dissipées, si vives dans leurs égarements, si peu

nées, ce semble, pour la piété; quel progrès n’ont-elles pas fait depuis dans les voies de Dieu? cl qu’ont-elles trouvé dans leurs premiers penclianls que les attraits, pour ainsi dire, de leur pénitence ? Le même fonds qui fait les grandes passions, quand il plaît au Seigneur de changer le cœur, fait aussi les grandes vertus, àlon Dieu ! vous nous avez tous faits pour vous; et nos fuiblesses mêmes, dans l'ordre incompréhensible de votre providence et de vos miséricordes sur les hommes, doivent servir à notre sanctification étemelle. Cest ainsi que notre pé'cheresse répara l’injuste usage qu’elle avoit fait de son cœur. |

Mais en second lieu , l'amour qu’elle eut pour Jésus-Christ , ne fut pas une de ces sensibilités vaines et oLives, qui sont pluliU lesagitations naturelles d’un cœur facile à s’attendrir, que des impressions de la grâce , et qui ne mènent jamais à rien, qu’à nous rendre contents de nous-mêmes, " et nous persuader que notre cœur est cliangé : ce ne sont pas les sentiments qui prouvent la vérité de l’amour, ce sont les sacrifices.

Au.ssi comme le second désordre de son péché , avoit été l’abus criminel et presque universel de toutes les créatures ; la seconde réparation de sa pénitence , est le retranchement rigoureux de toutes les choses dont elle avoit abusé dans ses égarements. Ses clieveux , ses parfums , les dons du corps et de la nature , avoient été les instruments de ses plaisirs ; car nul n’ignore l’usage qu’une passion déplorable en sait faire ; c’est par là qu’elle commence sa pénitence : les parfums sont abandonnés , et consacrés même à un saint ministère : £< uiigueiito ungebat ; les cheveux sont négligés, et ne servent plus même qu’à essuyer les pieds de son liliérateur ; £l rapillis capids sur iergebat; les soins du corps et de la beauté sont oubliés, et ses yeux s’éteignent à force de lamies ; Et lacrymis capit rigare petits ejus. Tels sont les premiers sacrifices de son amour : elle ne se contente pas de retrancher des soins visiblement criminels, elle en retranche même qui auroient pu passer pour innocents ; et croit devoir punir l’abus qu’elle en a fait, en se privant de la literté qu’elle auroit pu avoir d'en user encore.

En effet, le péctieur, en abusant des créatures, (lerd le droit qu'il avoit sur elles : tout ce qui est permis à une ame innocente , ne l’est plus à celle qui a été assez mallieureuse que de s’égarer : le péché nous rend comme anathèmes à toutes les créatures qui nous environnent, et que le Seigneur avoit destinées à notre usage. Ainsi il est des règles pour une ame biHdèle , tpii ne sont pas faites pour tous les antres hommes; elle n’est plus, pour

AOÜ JEUDI DE LA PASSION

ainsi dire, dans le droit commun; et ne doit plus jug^r de ses devoirs par les maximes ^éuéraies, mais par les exceptions personnelles quila regardent.

Or sur ce principe , tous nous demandez éiernellenieni, si user d"un tel artUicedc parure est un crime ? si tels plaisirs publics sont défendus ? Je ne veux point ici décider pour les autres; mais je vous demande, à vous qui en soutenez l’innocence, n’en avez-vous jamais abusé ? n’avez- vous jamais ^ fait servir ces soins, ces plaisirs, ces artifîccs à des passions injusles?ne les avez-vous jamais employés i corrompre des c<rurs, ou à nourrir la corruption du v(Mre?^uui! toute votre vie n’a peut-être été qu’un eticbalnement déplorable de pssiuns et de misères ; vous avez abusé de tout ce qui vous eorironne, et en avez fait les instruments de vos de- . sirs dérégies; vous avez tout rap|M)rlé à ce penchant infortuné de votre cmur : vos intentions ont toujours été inêtne plus loin que vos malheurs : votre cril n’a jamais été simple et imi<K:ent, et vous n’auriez jamais voulu que celui des autres l’eiil été à votre egard; tous vos soins sur votre personne ont été des crimes : et quand il s’agit de retourner à votre Dieu, et de réparer une vie entière de corruption et d’abandûimenicnl , vous venez lui disputer des vanités dont vous avez toujours fait un si indigne usage?vou>venez noussoutenirl’innoeence de mille abus, qui vous seruieiu interdits, quand ils seroienl permis au reste des hommes ? vous entrez en contestation, lorsqu’on veut vous Interdire les pompes criminelles du monde; vous à qui les plus innocentes , s’il en est, sont désormais défendues, et qui ne devriez avoir ()our ornement que la cendre et le cilice? Pouvez-vous encore venir nous justiHer des soins, qui sont votre confumon secrète, et qui vous ont tant de fois fait rougir aux pieds du tribunal sacré Pet faudroit-il tant de discours et de conieslaiions, où votre honte devroit suflire?

D’ailleurs, la sainte tristesse de la pénitence, ne regarde plus qu’avec horreur ce qui a été pour nous une uccadun de chute. L'nme touchée n’examine {tas fi l’on peut se le permettre avec innocence; il lui suflit de savoir qu’elle y a trouvé mille fois l’écueil de la sienne : tout ce qui l’a conduite à ses malheurs, lui devient aussi odieux que ses malheurs mêmes; tout ce qui a aidé .ses passions, elle le déteste a)iunie ses passions mêmes : tout ce qui a favorisé ses crimes, devient pour elle criminel : quand oii voudroil même le tolérer encore à 8^1 fuiblesse , ah ! son zèle , sa componction prendroit les iuterêts de la justice de Dieu contre l’indulgence des hommes; elle ne poiirroil se ré- ■otidre à se pemteure encore des abus, qui lui

rappelleroient le souvenirdeses désordres passés ; elle craindroit toujours que les mêmes démarches ne rappelassent les premières dts|K)silion8, et t(ue son cœur ne se trouvât le même dan-^ les mêmes soins : la seide image de scs infidélités passées la trouble et l’alarme ; cl loin d’en j»orter encore sur soi les tristes restes, elle voudroil pouvoir s’éloigner des lieux mêmes, et s’arracher des occupations qui lui en retracent le souvenir. Et certes, quelle peut être celte pénitence , qui nous laisse encore aimer tout ce qui a fait nos plus grands crimes ? et à peine essuyé du naufrage , peut-on trop s’interdire les écueils où l’on vient de périr ?

Enfin , la véritable pénitence nous fait trouver partout la matière de mille sacrifices invisibles ; comme le propre de la cU|>idtié est de prendre de tout l’occasion de mille complaisances injustes , elle ne se borne pas à certaines privations essentielles; tout ce qui flatte les passions, tout ce qui nourrit la vie des sens , toutes les superfluités qui ne tendent qu’à satisfaire l’amour-propre , tout cela devient le sujet de ses sacrifices ; et partout , comme on glaive tranclianl et douloureux , elle fait des divisionsel des séparations qui coûtent an cœur, et coupe jusqu’au vif tout ce qui tenoii encore un peu trop à la comiption de nos penchants : la grâce de la componction mène d'altord là une ame touchée ; elle la rend ingénieuse à se punir elle-même, et fait si bien que tout lui sert d’expiation à ses crimes ; que les devoirs , les bienséances, les lionnetirs, les prospérités, les chagrins de son étal se ehangeut pour elle en des occasions de mérite; et que plaisirs mêmes, parla foi et la circonspection dont elle les accompagne, deviennent pour elle des actes de vertu.

Voilà le* seaet divin de la pénitence : comme elle fait ici-bas envers l’ame criminelle , dit Tertullien, la fonction de la justice de Dieu, et que la justice de Dieu punira un jour le crime par la privaiùm étemelle de toutes les créatures dont le pécheurs abusé; la péniience prévient ce terriUe jugement; elle s’impose parioul à elle-même des privations rigoureires; et si la conclition mis^'rable de la vie humaine l'oblige d'user encore des choses présentes , c’est bien moins {>onr fl.Mter se.s sens, que pour les punir par l’usage sobre et austère qu’elle en fait.

Vous n’avez qu'à mesurer là-clessiis la vérité de votre pénitence. En vain paroissez-vous revenu des égarements grossiers des passions : s'il vous faut toujours le même faste, pour contenter celte inclination naturelle qui aime û se distinguer par une vaine magnificence ; les mêmes pi ofusions , pour n’aToir pas la force d’ôter à l’amour-propre

Digilized by^OO^k

LA PECHERESSE

des saperflaités accoutoniées; les mêmes agrémeuls du cdté du inonde , pour ne pouvoir vous passer de lui; les mêmes avantages du c6(ê de la fortune ) pour vouloir toujours remporter sur les autres; en un o)ot, si vous ne pouvez vous déprendre de rien y vous retrancher sur rien; quand même tous les atlarbeineiits conservés ne seroienl pas des crimes maïqiiés, voire cœur n'cst pas pénitent: vos mœurs semblent dilTcrentes, tous vos peocbanta sont encore les mêmes; vous paroUsez changé, vous n’ëies pas converti. Que les vérila- ' bies pénitences sont rares, mes Frères! que de conversions superficielles et vaines! et que d’ames changées aux yeux du monde, se trouveront un Jour les mêmes devant Dieu!

Mais ce n’est pas assez même d’en venir aux retranchements qui éloignent les attraits du crime;

U faut y ajouter les satisfactions laborieuses qui en expient les souillures. Aussi, en troisième lieu, la pécheresse de l’Evangile ne sc contente pas de sacrifier ses parfums et ses cheveux à Jésus-Christ, elle se prosterne à ses pieds, elle les arrose d’un torrent de larmes , elle les essuie , elle les baise : et comme le trtiisième desordre de son péché avoit été un a8suje(is>einent honteux de ses sens, elle commence à réparer ces voluptés criminelles par l’humiliation et le dégoût de ces tristes ministères.

Nouvelle instruction : U ne suflit pas d'ôler aux passions les amorces qui les irritent, il faut que les actes laborieux des vertus qui leur sont le plus opposées, les répriment insensiblement, et les rapprochent du devoir et de la règle. Vous aimez les jeux, les plaisirs, les amusements, et tout ce qui compose la vie mondaine : c’est peu de reiranclier de ces plaisirs tout ce qui peut encore conduire au crime; si vous voulez que l’amour du monde meure dans votre cœur, il faut que la prière , la retraite , le silence , les œuvres de misé ricorde , succèdent à ces mœurs dissipées; et ne pas vous contenter de fuir les crimes du monde , il faut fuir et combattre le monde lui-même. Vous avez fortifié l’empire des sens et de la chair, en vous abandonnant à des passions d’ignominie : il but que les jeûnes, les macération.s, les veilles, le joug de la morüQcaiion, éteignent peu à peu ces flammes impures, afToiblUsent ces penclianls devenus désormais indomptables par un long usage de volupté; et non-seulement vous éloignent du crime, mais en aillent urir, pour aiasi dire, la source même dans votre cœnr. Autrement, en vous épaignant, vous vous rendrez malheureux : les anciens attachements (|uc vous aurez rompu.v, sans les avoir afToiblis et comme déracinés de votre cœnr par la iiiortiGcalion, repousseront sans

cesse : vos passions pins violenies et plus furieusts, depuis que vous les aurez anèlées et suspendues, sans tes alToihIir et sans lescombaUre, vous feriMil éprouver des agitations et des orages que vous n'aviez jamais éprouvés, même dans le rriine : vous vous verrez à tout moment sur le point d’un triste naufrage ; vous ne goûterez aucune paix dans cette nouvelle vie ; vous vous trouverez plus foible, plus combattu , plus vif pour le plaisir, plus aisé à ébranler, plus dégoûté de Dien dans celle pénitence imparfaite, que vous ne l’étiez autrefois m ^me dans le désoràre : tout vous deviendra un écueil : vous vous serez à vousmême une tentation continuelle : vous serez surpris de trouver en vous-même plus d’opposition aux devoirs t et comme il est diflicile de se soutenir long-temps s^ul contre soi-même, vous vous dégoûterez bientôt d’une vertu qui vous coûtera si cher; et pour n’avoir voulu être qu’on pénitent lram|tiille et mitigé, vous serez un pénitent malheureux , sans consolation , sans paix , et par cooséqnetii sans persévérance. Dans 1a vertu, c’est abréger ses peines, que d’augmenter et multiplier ses sacrifices; et tout ce qu’on épargne des passions, devient plutôt la peine et le dégoût, que l’adoucissement de notre pénitence.

Enlin , le dernier désordre qui avoit accompagné le péché de la femme de notre Evangile, étoit un scandale public dans le dét églement de sa conduite ; le scandale de la loi, qui se Iroiivoii déshonorée dans l’e-prit df'S Romains, et de tant d’autres gentils assemblés et ré[>amJus dans la Palestine, et qui. témoins des égarements de noire péchere<u>e , en prenoient sans doute occasion de blasphémer le notii du Seigneur, de mépriser la sainteté de sa loi , de se confirmer dans leurs impies superstitions, et de regarder l’espérance d'Israèl, et les merveilles de Dieu rapportées dans les livres saitiLs, comme des fidions inventées pour amuser un peuple crédule.

Scandale du Heu : ses égarements avaient écUfé dans la cité, c’est-à-dire la ville principale , d’où le bruit de tels événements se repandoit bientôt dans le reste de la Judée.

Or, x'oilà les scandales qn'elle répare dans sa pénitence : le scandale de la loi , en renonçant aux traditions superstitieuses des phaiisiens, qui en avotent altéré les préceptes; et venant recomioiire Jésu.s-Christ qui en étoit la On et faccomplissement. Car souvent après avoir déshonoré la religion dans l’esprit des impies , par nos excès et par nos scandales, nous la déshonorons encore par notre piété : nous nous faisons une manière de vertu toute mondaine, stiperflcieJlé, pharisaTqne : SI

.lEUni DE LA DaSSION.

nous devenons snpersülieux sans devenir péiiltcals : iwns remplaçons les abus du monde , par les abus de la dèvolion : nous ne réparons le scandale de nos desordres, <jue par celui d’une piélé sensuelle; et nous faisons plus de tort à la vertu, par les foililesses et les illusions que noos y mêlons, que nous ne lui en faisons par des excès ouverts et déclarés. Ainsi les impies sont plus affermis dans le désordre , et plus éloignés de la conversiou, |)ar l'exemple de notre fausse pénitence, qu'ils n’avoienl pu l'être autrefois par l’exemple même de nos vices.

Kiifia , le scandale du lieu : celle même cité qui avoit été le tliéâtre de sa confusion et de ses crimes, le devient de sa pénitence. Elle ne porte dana dcs Heux écartés , sa dotdeur et ses larmes : elle ne vient point trouver Jésus-Cbrist, à la faveur des ténèbres de la nuit comme Nicodème, ou dans des bourgades éloignées de la cité, pour dérober aux yeux du public, les premières démarches de sa conversion. A la vue de cette grande ville, qu’elle avoit scandalisée par sa conduite, elle entre dans la maisou du pharisien, et ne craint pas d'avoir pour spectateurs de sa pénitence, ceux qui l’avoient été de ses crimes. Car souvent après avoir méprisé les discours du monde dans le désordre , on les craint dans la vertu : les yeax da public ne paroissoient pas redoutables nos égaremeuU; ils le deviennent dans uotre pénitence t nos vices se montroient sans ménagement ; notre vertu se cache et se ménage ; nous n’osoDs tout d’un coup nous déclarer pour Jésus- Christ, nous avons honte de paroUre si différents de nous-mêmes, nous nous sommes glorifiés du crime comme d’une vertu , et nous rougissons de la vertu comme d’un scandale.

NüU*e heureuse pécheresse n’est pas timide dans le bien , comme elle ne l'avoit pas été dans le mal : elle soutient même avec une sainte insensibilité, les reproches du pharisien , qui rappelle devant tous les conviés la honte de ses mœurs passées. Car le monde figuré par ce pliarisien, se fait an plaisir insensé de rappeler les anciens égarements de.» personnes que la grâce a touchées : loin de s’àlifier de leur régularité présente, on revient uns cesse à leur conduite passée : on lâche d’affiûblir le mérite de ce qu’elles font, en renouvellDl le souvenir de ce qu’elles ont fait : il semble qoe les égarements qu’elles pleurent, autorisent ceux que nous aimons, et dans lesquels nous vivons encore; et qu’il nous est plus permis d’être (lécheurs, depuis que des pénitents sincères se repentent de l'avoir clé. C’est ainsi, 6 mon Dieu! que tout coopère à notre perte; et qu’au lieu de bénir les ri-

diesses de votre miséricorde, lorsque vous lelirex des voies de la fierUition des âmes mondaines et dlssobies, clde nous exciter par ces grandsexeraples à recourir à votre clémence, si disposée à recevoir le pécheur qui revient ; insensibles à sa pénitence, nous ne sommes occupés qu’à rappeler ses égarements : comme pour nous dire à nousmêmes , que nous n’avons rien à craindre dans le désordre ; qu’un jour enfin nous en reviendrons ; et que, celte ame loucliée ayant été encore plus engagée que uous dam les passions insensées, nous ne devons pas désespérer d'en sortir enfin quelque jour comme elle! O étrange aveuglement des hommes , de trouver des motifs de dérèglement, dans les exemples mêmes de pénitence!

Telles furent les réparations de notre pécheresse. Mais si c’est une erreur de se figurer un cltangement de vie, comme la simple cessation des premières mœurs , sans y ajouter les expiations qui les répa rent ; c'en est une antre non moins dangereuse, de regarder ces expiations comme un état triste, malheureux, désespérant. Ainsi, après vous avoir parlé des réparations de sa pénitence , il faut vous en exposer les consolations.

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