‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 24 sur 348 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Trois écueils sont à craindre ponr lesames qui, ' touchées de leur salut et vivement persuadées que i tout ce qui n'est pas Dieu n’e.st qu'un songe, ven> | lent commencer à lui être plus fidèles : première* '■ ment, leur propre fragilité qui les entraîne; se* eondement, le monde, avec le<|i]el elles veulent j encore garder des ménagements et des mesures ; enfin, Toubli de la grâce , qui peu à peu les rend moins attentives à la grandeur et à la singularité du bienfait, lequel, au milieu deleiirs égarements, i a changé leurs cfpurs et éclairé lenrs ténèbres. Or, ! à ces trois écueils, si dangereux â une piété ' naissante, Marie oppose trois précautions, qui vont aujourd’hui nous senir de modèle : preniiè- j rement, à la {>roprc fragilité , une séparation entière du monde ; à une vaine délicatesse sur les jngcmenlsdii public, une insensibilité héroïque < aux discours et aux pensées frivoles des hommes ; | à l’oubli de la grâce, une reconnoissance conli- i nuelle et proportionnée à la gi andeur de ce bien- | fait. Souffrez que je vous demande de l’atlenlion. ;

Le premier écueil de notre innocence, c’est ! nous-mêmes. Nos plus saintes résolutions viennent I pres(]ue toujours échouer contre nos propres pen* i cliaiits: b même vivacité de CÆur, qui fait les lar* ; mes et les recels de nuire pénitence, forme, un | moment après, notre inconstance et nos dégoûts ; et, sans que les objeLs extérieurs s’en mêlent et l nous séduisent , la vertu toute seule s'affoiblit dans ' le ctviir même où elle s'éloit d’abord fonnée. |

Cependant une des illusions les plus ordinaires ! dont le dém m se sert pour séduire les âmes qni | commencent û servir Dieu , c’est de leur persuader ! qu’il n’est pas nécessaire de rompre ouvertement . avec lin certain monde, pour mener une vie cüré* I tienne; qu’on peut se trouver au milieu de ses plaisirs .sans y prendre part ; que le cœur une fois changé, les occasions anparavanl funestes à l’innocence deviennent des objets indifférents, et ' qii’alors les (bngers mêmes , vus de près , ne sont pins <(ue (les inslnici ions et des remues.

C’est pour confondre une erreur si injurieuse à b piété, que l’Eglise nous propose aujourd’hui l’exemple de Marie. Prévenue de toutes les l)éné* dictions de b grâce, défendue par le privilège de b conception miraculeuse, ayant la promesse de

Dieu pour garant de son innocence , elle ne se voit en sûreté que loin du monde et de ses périls. La fuite des occasions devance même en elle l’âge on les périls sont à craindre : b retraite de Nazareth fut le premier asile où, de lionne lienre, elle mit à couvert de la coulagion le trésor de la grâce. Là , séparée du monde, unie à Dieu par les plus saints mouvements d’une diarité déjà consommée , héritière des désirs de tous les patriarches ses ancêtres , cliargée des vœux de toute la Synagogue , elle soiipiroil san.s cesse après la venue du Libérateur; elle gémissoit .sur la désolation de Jérusalem et sur les infidélités de son peuple ; elle conjuroit le Seigneur de visiter enfin Israël dans sa miséricorde; et , en .s'occupant sans cesse de celui qui devoitêlrelesalutdeJudael la lumière des nations , elle le formoitdéja dans son cœur par la foi, disent les Pères, avant que la vertu du Très-Haut l’eût formé dans son sein, par l’opéraiioii secrète de sa puissance. Ni l’autorité des exemples, ni la licence des mirurs de son temps , où le commei'ce des nations et b royauté d’un étranger avoieot fort altéré dans b Judée la simplicité des premières mœurs et l'observance de la loi de Dieu, ne lui firent rien rabattre de l’austérité de ses précautions et de sa conduite. Fille de David, épouse de Joseph, mère du Messie, confiée easniteaa disciple bien-aimé : dans tous les différents états de sa vie, elle se cadie , elle vit loin du monde, sous les yeux de Dieu seul : la prière et la retraite lui paroi>sent le seul moyen de conserver la grâce reçue. Première instruction.

C’est en effet une erreur de croire que le monde et ses périls sont bien moins à craindre , depuis qu’on leur offre un cœur clumgé et une aine qui s’en défie. Premièrement , vous exposez la grâce reçue; et c'est une témérité presque toujours punie par la perte du bienfait que vous exposez. Secondement , c’est une ingratitude et une marque du peu de cas que vous faites des miséricordes du Seigneur sur vous : or, l'ingratitude est toujours suivie du refroidissement , et souvent de l’indignation du bienfaiteur. Je pouirms ajouter que plus la grâce d’une conversion sincère a purifié votre cœur, plus les occasions deviennent pour vous dangereuses. .Autrefois , lorsque vous suiviez des routes injustes, vivant dans le commerce des sens crt des passions , votre ame en cloit moins touchée; la bmiliarilé des pbUlrs en émonssoit, pour ainsi dire, U vivacité; vous voyiez mille fuU le péril sans réflexion et d'un œü tranquille , le dégoût vous teiioil presque lieu de sûreté : te crime , si j’ose parler ainsi , vous, servoil de rempart contre le crime. Mais aujourd’hui que , coa-

4fi LA CONCEPTION

naissant le don de Diea, TOtu Tons abstenez de tout ce qui peut lui déplaire , les plaisirs ont pour vous un nouveau venin; plus vous les fuyez , plus leur présence est à craindre ; plus votre cœur craint de s’y livrer, plus ils feront d’impression sur votre cœur. Un ennemi qui nous parolt redoutable nous a déjà à demi vaincus , dès que nous le délions imprudemment : les plus légères occasions, qui 1 peine autrefois arrètoient vos regards, vontaujourd’bui blesser votre innocence. Tout ce qu’on s'interdit commence à devenir plus aimable , les plaisirs auxquels on a renoncé s’offrent avec de nouveaux cliarmes, le crime désaocoutumé trouve toujours le cœur plus sensible : vous comptez sur votre vertu , et la vertu elle-même , qu’on expose au milieu des périls , est souvent la plus dangereuse tentation de l’amc Adèle.

Jéhu . prince impie, regarde, sansètre toticbé, l’orgueilieuse Jésabel, environnée de faste et de volupté , et uniquement attentive i lui plaire ; et David , juste et Adèle , voit périr son innocence dans l’indiscrétion d’un seul regard. La vertu est qiielqiKfois plus voisine de la chute que le vice même; et vous 1e permettez ainsi, ê mon Dieu! aAn que les âmes qui sont è vous opèrent leur salut dans la fuite des périls , et dans la déAance d’elles-mêmes.

D’ailleurs, si vous êtes touché de Dieu, quel charme peut encore avoir pour vous an certain monde an milieu duquel vous vivez ? Quand même vous pourriez y répondre de la fragilité de votre cœur, et vous promettre que les occasions les plus séduisantes ne vous siirprendroieiit jamais dans ces moments d’inattention on de foiblesse, qui voient quelquefois périr en un clin d’œil le fruit de plusieurs années de vertu; qu'y trouvez -vous qui puisse encore vous plaire ? A quoi vous y occupez-vous , qu'à des inutilités dont votre foi gémit en secret ? Qu’y entendez-vous, que des discours, ou qui combattent vos nouveaux sentiments , ou qui les arfaiblissent ? Que sont pour vous ses plaisirs , que des complaisances qui vous coûtent ? ses liaisons les plus lionorables , que des bienséances qui vous gênent ? scs assemblées les |tlus agréables , que des scènes qui vous .emliarrassent ? Qu’est le monde tout entier pour votis , qu’une éternelle contrainte ? O ame Adèle, s’écrie saint Augustin, que faites-vous donc an milieu d’un monde qui n’est plus fait pour vous ? Quid lût cuni pompis diaboli , amalor Christi 1 Que vous seriez malheureuse, si vous aimiez encore le monde I mais que vous l’êtes davantage , si , ne l’aimant plus , vous vous obstinez encore de vivre au milieu de ses périls ! Sortez donc de ce monde

corrompu ; c'est-à-dire, Esites-voDs-y de nouvelles liaisons, de nouveaux plaisirs, des occupations nouvelles ; unissez-vous-y à ce petit nombre d’ames justes qui vivent comme vous dans le monde , mais qui ne vivent pas comme le monde. Cest dans leur société, dit saint Augustin, que vous trouverez cette Adélité, cette vérité, cette candeur, cette joie pure et paisible, cette sûreté que vous n’avez jamais pu trouver dans les sociétés mondaines. Séparez-vous donc générettsement de ce qu’il ne vous est plus permis d’aimer ; ayez la force de fuir ce que la force vous a déjà bit mépriser ; et ne ménagez plus les vains jugements d’un monde qui ne connaît pas Dieu et qui est déjà lui-même jugé. Seconde précaution , dont Marie va nous founiir le modèle.

Oui, mes Frères, la crainte des jugements humains est le second obstacle que le démon oppose à toutes les saintes inspirations de la grâce. On sent qu’d faudroit faire mille démarclies pour répondre aux mouvements de salut que la bonté de Dieu met dans notre cœur ; mais le monde qui en parlera, qui les condamnera, qui s’en moquera , nous arrête : on le méprise et on le craint.

Or, Marie, persuadée qu’il est impossible d’al- Uer ce que la grâce exige de nous avec les usages et les assujétiasements que le monde nous impose, et qu’on ne tarde pas d’être iiiAdèle à Dieu quand on vent tempérer par des égards humains les devoirs d’ mie vie nouvelle, n’examine point si ses déinarclies vont paraître singulières aux hommes , mais si elles sont des moyens nécessabes pour conserver la grlce reçue. Ainsi, quoique la virginité fût un opprobre dans la Synagogue , et qu’ou regardât comme des personnes dignes du dernier mépris celles qui renonçaient à l’espérance d’être les mères du Messie , Marie , connaissant que c’étoit la voie par on Dieu vonloit la conduire , embnuse cet état humiliant ; et , sans avoir égard à sa naissance , à l’espoir de ses proclies frustrés par cette résolution , aux discours du monde, ravi de trouver quelque cliose d’extraordinaire dans la conduite des gens de bien , pour avoir droit de taxer toute piété de bizarrerie et de foiblesse, elle consacre avec foi sa virginité à Dieu , qui la demande, et suit la voie du Ciel sans se mettre, en peine des vaines pensées des liommes. Oui , mes Frères, on ne va pas loin dans les voies de Dieu, quand on veut encore ménager les préjugés mjustes du monde.

Et au fond , mon cher Auditeur, vous qui , touché de la grâce, mais trop attentif aux jugements bamains, gardez encore des mesures avec un

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