‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 240 sur 348 · XXVI · texte numérisé non relu

XXVI

O mon Sauvenr ! dans cette sentence sacrilcge vous adorez l’arrêt que votre Père prononce alors contre vous; c’est de sa booche éternelle que vous entendez sortir ces paroles irrévocables de votre condamnation : Il est digne de mort ; Keus est morUt. Galpbe ne Tait que prêter sa voix perfide à l’oracle céleste : aussi vous ne vous plaignez pas de son injustice; vous vous taisez, comme l’agnean qn’on va immoler; et vous respectez dans l’injustice de son arrêt , les ordres justes et adorables de votre Père.

Apprenons donc, mes Frères, i ne pas nous en prendre aux hommes, des traitements injustes que nous recevons d’eux : regardons nos ennemis dans les desseins de Dieu , et dans l’ordre de notre prédestination éternelle. Démêlons, à travers les coups ({ne leurs passions nous portent, la sagesse et la main invisible du Souverain qui les eondnit; et souvenons-nons, que dès-là que les liom mes sont devenus nos persécuteurs , ils sont devenus plus respectables ponr nous ; parce que dès-lors ils sont les ministres de la justice de Dieu à notre égard , et ne font qu’exécuter envers nous ici-bas ses ordres.

Mais avançons. Tons les pas que va faire di'sormais le Sauveur, ne seront plus que de nouvelles ignominies ; aussi, en troisième lieu, la malice des hommes est aujourd’hui consommée dans l’inconstance do peuple qui demande sa mort. An sortir de la maison de Caiplie , où Jésus-Christ venoit de pa.sser une nuit si ignominieuse et si amère ; livré à l’insolence et à la brutalité des ministres et des serviteurs du pontife ; exposé tout seul, et pendant toute la nuit, à des opprobres dont le seul souvenir fait frémir notre foi , et arrache des larmes à la piété ; abandonné de tous ses disciples ; n’attcni lant le jour que pour voir recommencer avec plus d’éclat l’histoire de ses ignominies aux yeux de tout Jérusalem; il est conduit au prétoire à travers les rues de celle ville ingrate et inconstante ; suivi , comme un scélérat, d’une foule séditieuse qui l’insulte. Quel changement ! nous l’avions vu entrer, il n’y a pas long-temps , dans Jérusalem , au bruit des acclamations publiques, et comme un roi triomphant qui venoit prendre possession de son empire ; aujourd’hui, quel nouvel appareil! cliargé de confusion , de tous les anatlièmes de ce même peuple ému , et qui demande sa mort avec des cris effroyables. Vous vouliez , 6 mon Dieu! que vos serviteurs apprissent dans cet exemple, à ne point compter sur la gloire du monde et sur Testime des

hommes si inconstante et si peu solide; encore plus à ne pa.s sacrifier le devoir et la conscience à leur vains jugements . et à s'attacher à vous seul qui nous voyez toujours tels que nous .suinmes, etdont les jugements seuls demeureront éternellement.

En effet , jusqu’où ce peuple insensé ne pousset-il pas l’excès de sa légèreté et de son aveuglement ? et combien de crimes ne commet-il pas en un seul ? Premièrement , une injustice monstrueuse ; on lui propose de délivrer Jésus, ou un insigne malfaiteur que des crimes publics avoient rendu digne de mort. Quel paiallèle ! le Sauveur des hommes avec un scélérat et un homicide ! c'est ftarrabas cependant qui est préféré , et cela par les suffrages pnhiies; |iar les prêtres, les anciens, les docteurs, la multitude; devant le tribunal d’un juge infidèle ; à la face de toute la Judée, et dans l’événement le plus éclatant dont Jérusalem eût jamais oui [larler.

lléla,s ! nous sommes si sensibles à la plus légère préféretice qui nous humilie; notre orgueil pousse si loin là-des.sus le ressentiment, pour peu qu’on nous oublie , qn’on élève nos concurrents et nos ég.nix; non.s n’en avons jamais a.ssez dit sur l’injustice des homtnes ; nous bl.lmons les choix de nos maîtres ; nous rabnissons le mérite (le ceux qu’on nous préfère. Apprenons de Jésus-Christ que les jugements des hommes ne décident de rien de réel pour nous ; qu’il n’y a (|ue ce ipéon fait pour Dieu qui ne demeure j.vtnais sans riwmpense; que si l’ambitioti a été le seul motif des services tpie nous avons rendus à la patrie, il est juste que nous en soyons punis p.ir notre ambition même , et que la véritable vertu pense plus à se reniire digne des grâces, qu’à les obtenir.

.Secondement, une fureur aveugle. Un mag islrat païen n’ose d’abord passer outre à la condamnation de Jésus-ChrUt : il déclare qu’il a les mains puresdusangdeee Jii-stc; et ce peuple furieux demande que son sang soit sur lui et sur toutes sa postérité : il consent ; il souhaite que cet anathème demeure élerneüemeul sur la tête de son desccii danl : Sniifjuis ejus super nos, et super filius uus- Iros! ( M vttii., xxvii , '2j.)et l’événement répond à .ses soubaits : encore aujourd’hui dcvenita i’opprolire de l’iinivers, enunls, fugitifs, méprisés; sans autel, sans lieu, sans .sacrifice, ils portent partout sur leur front le crime de ce sang répandu.

C’est ainsi (|ue les juîcments injustes deviennent des sources de maléiliclion d.ins les fainille.s. Dieu redemande à la iiuatrième génération le sang que l’injustice d’un seul de leurs ancêtres, assis sur

Diq i zed by Googlc

VENDREDI SAINT

les irilnmaiix , et trop dévoué aux passions d’autrui , fit lémn aireiDenl répandre : on voit ces maisons frappées d’une main invisible, étonner le monde |iar leur décadence; et jusqu’à la fin, les neveux portent sur leur front l’iniquité de leurs pères.

Troisièmenrent , une noire ingratitude. Antrelois touches des bienfiiits de Jésus-Christ, ilsavoient voulu rétablir roi sur eux : aujourd’hui ils protestent baiiteuieiit qu’ils n’ont point d’autre roi que César; ils leJeiteiiL le fils de David , ce roi dont le régne doit être éternel , et ils ne veulent pas qu’il régne sur eux : A'oliimus hune regnare super vos. Non habrmus regem, iii.vi Cœsarem. (Lfc., xix,

14; JoA.N., .\I\, 15.)

N'est-ee pas là, mes Frères, vous stirtont, qui habitez les palais des rots, le langage que vous tenez toits les jours à Dieu au fond de vos ctrurs ? Combien de fois lui avez-vous dit en secret , en résistant à ses iiuspirations saintes : Nous ne voulons pas que vous régniez encore sur nous : il n'est pas temps encore de vous servir , de renoncer au momie et à nos égareiiients ; il faut attendre un âge |dus avancé : c’est la saison maintenant de s’avancer , de parvenir aux places qui nous sont dues : nous ne pouvons servir d’aiilre Dieu que César, que la cour, que notre fortune! Voilà , en effet, votre unique divinité , mes Fières. Un prince religieux veut que Dieu .seul règne sur lui : il met à ses pieds son sceptre , sa couronne , son empire : tous ses hommages .sont pour Dieu seul ; et tout votre culte se rapporte à lui-mème : apprenez du moins à mériter ses grâces en imitant ses exemples.

F.n quairièine lieu , la malice des hommes est encore consouimce dans la foiblesse de Pilate, qui, maigre sa conscience et .scs lumières , n’ose déclarer Jésus-Christ innocent ; et remarquez , je vous prie , dans la conduite de cc magistrat corrompu , toutes les démarches d’une indigne lâcheté , qui sacrifie la conscience et le devoir à la fortune. Premièrement, il reconnolt que ce n’est pas à lui à prononcer sur toutes les accusations que l’on forme contre Jésus-Christ ; que n'étant pas instruit dans la loi , il ne peut pas entrer dans une affaire qui paraît reganler uniquement la religion des Juifs, et dont le jugement semble réservé au seul pontife. Cependant pour ne p.is déplaire aux princi|iaux des Juifs, il se met en état de juger sans autorité et sans connoissance : sans connoLssance , parce(|ue tpi’il ignore la loi ; et satis anioritc , car le Seigneur u’a pas établi les magistrats juges de la vérité et de la doirtriiic : leur tribunal est l’asile et le soutien de l’isglise ; mais il u’eii est pas la règle

et la loi ; c’est à eux à lui ptèler leur autorité, et non pas leurs décisions et leurs suffrages ; et ils doivent laisser à ceux à qui le Seigneur a confié le dépôt de la foi , le soin de le conserver, et de coniballre les erreurs qui peuvent lui donner atteinte. Secondement , on ne dit pas à Pilate : Si vous renvoyez ce Jésus absous, vous serez injuste; vous ferez à la mémoire de votre magistrature une tache immortelle : mais, vous tte serez pas ami de César; Si hune diiaitlis, non es amieus Ctesaris (Joan., XIX, 12); on ne le fait |ias craindre pour la justice , dont il est peu touché ; mais pour sa fortune , qui lui est plus chère que la justice. Rien ti’est plus dangereux pour un homme public, que des vues marquées d’ambition et de fortune : dès-lots il n’est plus le protecteur des lois , il n’est que le ministre des passions humaines ; et on a bientôt disposé de son autorité et de ses suffrages , dès qu’on a connu sa foiblesse.

Troisiètuement, Pilate s’informe des Juifs, c’està-dire des ennetiiis déclarés du Sauveur , quel est donc le crime dotit ils l’accusent. Peuple imensé ! tu pouvais répondre qit’il avoit éclairé les aveugles , guéri les paralytiques , redressé les builenx, annoncé le salut aux enfants d’Israèl, et pa^é en faisant du bieti. On lui reproclte d’avoir voulu souléver le peuple , et entrepris de se faire roi ; car un innocent qu’un veut perdre , est toujours ennemi de l’Élat , parcequ’ici , au défaut du crime , l’accusation suffit. Insensés ! mais où sont les armes et les richesses du Fils de Marie , pour conduire une si liardie entreprise ; de cet homme qui n’a pas où reposer sa télé, et qui ne saurait même éteindre «n fiso» fumant? (Matth., viii, 20. — Is., xui, 3.) Aussi Pilate ne voit dans ces accusations que des clameurs frivoles et populaires, plutôt que des dépositions sérieuses ; mais il veut ii éiiager les ininterèls de sa fortune aux dépens d’itti imiocent , et prononce en lui tnème , cotitme Cafphe, qu’il vaut encore mieux qu’un Juste périsse, que si toute la nation , sous sa préfecture , allait se révolter contre César. Qu’on est à plaindre , quand on se trouve en certaines situations, où il faut opter entre sa fortune et sa conscience! il est rare qtie, dans ces conjonctures délicates, on ne s’affuiblisse : l’amour de l’éqtiilé ne prévaut guère sur l’amour de nousmêmes ; on aime la réputation d’intégrité , mais on ne veut pas qu’elle coûte : on se fait alors des prétextes , cottinie Pilate , pour se déguiser à soimétne sa prttpre foiblesse : pourvu qu’on ne soit pas le premier atiteur de l’oppression , on ne compte pour rien d’y avoir donné son suffrage ; et la justice a des ilroils bien foihles sttr notis dès qu’elle entre eu concurrence avec nous-mêmes.

DigilizcO by Googlc

Page 1