‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 246 sur 348 · FAUSSE CONFIANCE · texte numérisé non relu

FAUSSE CONFIANCE

üingularilé qui a peu ü'cxemples. Trubièniement, pour ne januù iwrtir de l'ctat où tous étei, tous n’avez qu'à suivre vos pencbanis , vous prêter à vous-même, vous laisser entraîner mollement au courant; vous n’avez besoin pour cela ni d’eflorts ni de violence : mais |>our revenir, ali! il làut rompre des inclinations que le temps a fintifiêes; vous liair, vous combattre, vous roidir contre vous-même , vous arracher aux objets les plut cliers, briser les liens les plus tendres, faire des elTorls héroïques, vous qui n’en pouvez faire des plus communs. Or je Vous demande , en matière d’avenir et d’événements incertains , antçure-t-on jamais en faveur de cens qui ont plus d’obstacles à surmonter, et plus de dinicultés à combattre ? le plus aisé ne parolt-il pas toujours le plus assuré? Adoucissez , tant qu’il vous plaira , celte vérité dans votre esprit ; envLsagcz-la dans les jours les plus favorables ; cette proposition sur votre destinée étemelle est la plus inconleslable de la morale clirétienne : Il est sans comparaison plus certain que je ne me convertirai jamais et que je mourrai dans mon péché, qu’il ne l’est que le Seigneur in’en retirera et me fera enfin miséricorde ; voilà où vous en êtes; et si dans cette situation vous pouvez être tranquille et vous flatter encore, votre sécurité m’épouvante, mon cher Auditeur.

Mais je vais plus loin, et je vous prie de m’écouter. Le pécheur qui se promet sa conversion sans travailler à se corriger, non-seulement présume dans une incertitude affreuse, et où tout paroll conclure contre lui ; mais encore il présume malgré la certitude morale où la foi nous apprend qu’il est de sa perle. En voici les preuves : premiêrement , vous attendez que Dieu vous convertisse : mais comment l'attendez-vous ; en mettant toujours de nouveaux obstacles à sa grâce, en resserrant vos draines, en a^ravant votre joug, en multipliant vos crimes, en négligeant toutes les occasions de salut que ses solennités, ses mystères, les terreurs mêmes de sa parole vous offrent ; en demeurant toujours dans les mêmes périls; en ne changeant rien à vos mœurs, à vos plaisirs, à vos liaisons, à tout ce qui nourrit dans votre cœur la passion fatale dont vons espérez que 1a grâce vous délivrera? Eh quoi ! les vierges folles sont rejetées seulement parce qu’elles ont attendu l'époux sans ferveur, sans vigilance, sans empressement; et vous, ame inAdêle, qui l’attendez en comblant la mesure de vos crimes, vuiis osez vous Datter que vous serez traitée plus favorablement!

Secondement, la grâce n’est accordée qu’aux larmes , aux instances , aux désirs ; die veut itra

long trmps;demandée. Or, priez-vous? du moins sollicitez-vous ? imitez-vous l’importunité de la veuve de l’Evangile? travaillez-vous à l’attirer cette grâce, par l’aumêne et par des œuvres déjà chrétiennes, comme Corneille le gentil ? dites-vous tons les jours au Seigneur avec le Prophète ; Sdgnenr, convertissez-moi ; tirez-moi de la boue, de peur que je ne m’y enfonce pour toujours. Ab ! vous lui dites : Seigneur, vous me convertirez ; j’ai Iteau me défendre contre vous ; vous briserez enfin mes chaînes ; vous changerez enfin mon cœur, quelle qu’en puisse être la corruption. Insensé! quoi de plus propre à éloigner un bienfait, que la témérité qui l’exige, et qui fait qu’on ose y prétendre dans le temps même qu’on s’en rend le plus indigne I Nouvelle raison encore contre vons; la grâce est réservée aux humbles, à ceux qui se délient, qui craignent qu’on ne leur refuse ce qu’on ne leur doit pas ; c’est sur ces âmes que l’Esprit de Dieu se repose et se plaît à opérer de grandes clioses; au lieu qu’il méprise les pécheurs présomptueux, et qu’il ne les regarde jamais que de loin ; a longe eognosril. (Pa. cxxxvii, 6.)

Troisièmement, la grâce de conversion que voua attendez avec tant de confiance est le plus grand de tous les dons, vons le savez. Cependant il n’est gnère de pécheur qui en soit pins indigne que vous, vous le savez encore mieux : indigne par le caractère de vos désordres dont vous seul connoissez la honte et l’énormité ; indigne par les lumières et les inspirations dont vous avez cent fois abusé ; indigne par les grâces des mystères et des vérités que vous avez toujours négligées; indigne par la suite même de vos inclinations naturelles que le ciel en naissant vous avolt formées si heureuses et si dociles à la vertu , et dont vous avez fait de si tristes ressources de vice; indigne par les dérisions injustes que vous avez faites de la piété, ainsi que par ces désirs impies et injurieux à la vérité de Dieu , qui vous ont fait souliaiter mille fois que tout ce qu’on nous dit d’un avenir fussent des fables ; indigne enfin par cette profonde .sécurité où vons vivez, qui devant Dien est le pire de tons vos crimes. Or, je ne vous demande ici que de l’équité : si un seul pécheur devoit être exclus de la grâce de conversion que vous attendez, vous auriez lien de craindre que l’exclusion ne tombât sur vons, et que vons ne fussiez cet enfant unique de malédiction séparé comme un anathème de tous ses frères. Mais si presque tous sont privés de ce bienfait , eh ! mon dier Auditeur, devez-vous le compter comme assuré pour vous-même ? et qu’avez-vous qui vous distingue des autres, (ju’une I surabondance de péché ? si rc.spérance du p^lieur

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présomploeux péril d’mdiiiaire arec lui, croyezvous que vous vous sauverez par la même voie par où tous les aulres périssent? Je sais qu'il ne faut jamais désespérer; mais l'humble confiance n'est pas la présomption : l'humble conflance, après avoir tout tenté, ne compte sur rien; et vous comptez sur tout sans avoir jamais rien entrepris : l'humble conliance ne re;rarde la miséricorde du Seigneur que comme le complément des défauls de sa pénitence, et vous en faites l'asile de vos crimes ; l'humble canfiance n'attend en IremblanI que le pardoti des fautes dont elle a gémi, et vous attendez troidenieiil qu'on vous pardonne celles dont vous ne voulez pas même vous repentir ! Je sais, encore une fois, qu’il ne faut jamais désespérer ; mais s'il y avait une circonstance où le désespoir fût légitime, ah ! ce serait lorsqu’on espèie témérairement.

Mais l'âge mûrira les passions, se dit ici i luimême en secret le pécheur ; les occasions qui entraînent ne seront pas toujours les mêmes , le temps amènera des circonstances plus favorables au salut; et ce qu'on ne pourvoit pas tout à l'heure , on le pourra peut-être un jour , où mille choses à quoi on lient aujourd'hui se trouveront cliangées. Mon Dieu ! ainsi s'abuse l'anie infortunée ; et c'est d'une illusion si grossière dont le démon se sert pour séduire pres<|ue tous les hommes, les plus sages comme les plus insensés, les plus éclairés comme les plus crédules, les grands comme le peuple. Car diles-moi , mon cher Auditeur, lorsque vous vous promettez que le Seigneur vous fera enfin un jour miséricorde, vous vous promettez sans doute qu'il cliangera votre cceiir : or, ce changement si nécessaire â votre salut , pourquoi y comptez-vous plus pour l'avenir (|iie pour aujourd'hui ? Premièrement , vos disposilioas à la pénitence seront-elles alors plus favorables ? trouverez-vous dans votre CfPurpItis de facilité â rompre ses chaînes? Quoi ! des inclinations à qui les temps et les années auront fait jeter de profondes racines, seront plus ai.sées à arracher ? un torrent qui se sera déjà creusé une pente plus profonde, sera plus facile à détourner? êtes vous raisonnable de le prétendre? Ah t il vous paroil si diflicile de réprimer maintenant vos passions désordonnées, lesquelles pourtant encore dans leur naissance, doivent être plus dociles et plus aisées à discipliner ! vous ne différez votre conversion que parce qu’il vous en coùteroit trop pour vous vaincre sur certains points : eh quoi ! vous vous persuadez qu'il vous en contera moins dans la srnle; que celte plante faUle déjà devenue un arbre , pliera plus facilement ; que cette plaie pins envieillie et plus corrompue, sera

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plus près de sa guérison, et demandera des remèdes moins douloureux ? vous attendez du temps des ressources et des facilités de pénitence ; et c’en le temps, mes Frères, qui vous êtera toutes celles qui vous restent encore aujourd’hui !

Seenndenrent , les grâces seront-elles k l’avenir on plus fréquentes ou plus victorieuses ? Mais quand cela serait , votre cupidité alors plus forte leur opposant de plus grands obstacles, les grâces qui aujourd’hui(triompberoient de votre cœur,'ét vous rhangeroient en un partait pénitent, ne feront plus alors que vous émouvoir légèrement, et réveiller en vous de bibles et inutiles désirs de pénitence. Mais il s'en faut bien que vous ne deviez même vous flatter de cet espoir ; plus vous irriterez la bonté de Dieu en différant votre conversion, plus il s’éloignera de vous : chaque jour, chaque moment diminue quelque chose à ses faveurs et à sa tendresse. Quand vous commen(âles k lui être infidèle, souvenez-vous-en, il ne se passoit pas de jour qu’il n'opérât an dedans de vous quelque mouvement de salut, des troubles, des remords, des désirs de pénitence. Aujourd’hui, si vous y prenez garde, ces inspirations sont plus rares : c'est en certaines occasions aeulement que votre conscience se réveille, dans la préparation, du temps pa.scal ; et encore ce sont des agitations qui finissent avec la solennité : vous êtes à demi familiarisé avec vos désordres. Ah ! mon cher Auditeur, la suite ne fera qu’ajonter de noureaux degrés à votre insensibilité, vous le voyez bien; Dieu se retirera de plus en plus de vous, et vous livrera â un sens réprouvé , et k cette tranquillité funeste qui est la consommation et la plus terrible peine de l'iniquité. Or, je vous demande , n’êtesvotispas insensé de marquer pour votre conversion un temps où vous n’aurez jamais eu moins de secours du cdlé de la grâce, et moins de facilité du c6lé de votre emur?

Je pourrois encore ajouter, que plus vous attendez, plus vous contractez de dettes, plus vous enrichissez le trésor d'iniquité , plus vous aurez de crimes â expier, plus votre satisfaction devra être rigoureuse, et, par conséquent, plus votre pénitence sera diflicile. De légères austérités, quelques reirancliemenis , des larges.ses cliréliennes suflfiroienl (leul-étre aujourd’hui pour vous acquitter envers votre Juge, et apaiser sa justice. Mais dans la suite que l’abondance de vos crùues sera nionUe au-dessus de votre tète, et que les temps et les années auront confondu dans votre souvenir la multitude et l'Iiorreur de vos iniquités ; ah ! U n’y aura plus alors pour vous de salisfaction assez pénible , plus de jeûne assez austère , plas d’hn-

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luilialion assez profonde ; plus de plaisir, quelque innocent qu’il puisse être , qu'il ne fai. le roiis interdire, plus d'adoucissement qui ne vous devienne criminel ; il faudra de saints excès de pénitence pour compenser la durée et l’énormité de vos crimes ; tout quitter , vous arracher à tout , sacrifier fortune, intérêts, bienséance; vous condamner peut-être â une retraite éternelle ; les grands pécheurs ne reviennent que par-lê. Or , si de légères rigueurs, dontonsecontenteroit aujourd’hui, vous paroissent si insupportables, et vous dégoûtent d’un changement, la pénitence aura-t-elle plus d’attraits pour vous, lorsqu’elle vous offrira plus de travaux, et des démarches mille fois plus amères ? Mon Dieu ! ce n'est que sur l’affaire du salut que les hommes sont capables de pareils mécomptes. Eh ! que servent, mes Frères, les grandes lumières , l’étendue du génie , la pénétration profonde, le jugement solide pour conduire les affaires de la terre, des entreprises vaines et qui périront peutêtre avec nous , si noos sommes des enfonta dans l’ouvrage de l’éternité ?

Et voulez-vous que je Unisse celte partie de mon discours par nue dernière raison qui achèvera de vous convaincre? Vous regardez le vain espoir d’une conversion ê venir comme un sentiment de grâce et de salut, et comme une marque que le &igneur vous visite, et qu’il ne vous a pas encore livré i tout rendurcissement du péclié. Mais, mon cher .Auditeur , le Seigneur ne peut vous visiter dans sa miséricorde, qn’en vous inspirant des troubles et des frayeurs salutaires sur l’état de votre conscience ; c'est par -là que commencent toutes les opérations de la grâce : donc , tandis que vous serez tranquille , il est clair que Dieu vous traite selon toute la rigueur de sa justice , qu’il exerce à votre égard le plus terrible de ses chitiluents; je veux dire, son abandon et le refus de ses grâces. La paix dans le péché , la sécurité où vous vivez, est donc la marque la plus infaillible que Dien n’est plus avec vous , et que sa grâce qui opère toqjonrs dans l’ame criminelle le trouble et l'inquiétude , la (sainte et la défiance , est entièrement éteinte dans la vôtre. Ainsi , mon cher Auditeur , vous TOUS rassurez sur ee qui devrait vous faire entrer dansiez plus justes frayeurs : les signes les plus déplorables de votre réprobation fonnent dans votre esprit le plus solide fondement de votre espérance : la confiance dans le péché est le plus terrible châtiment dont Dieu puisse punir le pécheur, et vous en faites un préjugé de salut et de pénitence! Tremblez, s’il voas reste un peu de fui : ce calme n’est pas loin du naufrage; vous êtes marqué du caractère des réprouvés ; ne comp-

tez pas sur une miséricorde qui vous traite d’autant plus rigoureusement, qu’elle vous permet d’espérer et de compter sur elle.

Ce qui trompe la plupart des pécheurs, mes Frères, c’est qu’on s’imagine que la grâce de la conversion est un de ces miracles soudains , qui , dans un clin d’œil , change la face des choses , qui plante, qui arrache, tpii détruit, qui édifie du premier coup , et crée en un instant l’homme nouveau comme l’Iiamme terrestre fut autrefois tiré du néant. Abus, mon cher Auditeur; la conversion est d’ordinaire un miracle lent, tardif, le fruit des soins, des troubles, des frayeurs et des inquiétudes amères.

Les jours qui précéderont l'entière destruction de ce monde visible , et l’avénement du Fils de niomme, serontdes jours de trouble et de frayeur, dit Jésus-Christ : les peuples s’élèveront contre les peuples, et les rois contre les rois : des signes horribles paraîtront dans les airs long-temps avant que le Roi de gloire y (laroisse lui-même : toute la nature annoncera par son dérangement sa destruction prociiaine, et l’arrivée de son Dieu. Ah ! voilà l’image, mon cher Auditeur, du cliangement de votre cœur , de la destruction de ce monde de passions qui est en vous, de l’avénemcnt du Fils de l'Homme dans votre ame. Long-temps avant ce grand événement, vous verrez précéder au-dedamr de vous des guerres intérieures; vous sentirez vos passions s’élever les unes contre les autres ; des signes heureux de salut parollront sur votre personne ; tout s’ébranlera, tout se déconcertera : tout annoncera en vous la destruction de l’homme charnel, l’arrivée du Fils de Dieu , la fin de vos iniquités, le renouvellement de votre aine, un ciel nouveau et une nouvelle terre. Ah ! quand vous verrez tous ces signes heureux précéder , levez alors la tête, et dites que votre délivrance appro- (die : ffis autem fieri incipientibus^ respirite, et fetote capita testra, qvoiiiaiii oppropiiiquat redemplio reslra. (Li.r.., xxi, 23.) Alors confiezvous : adorez les préparatifs lejTibles, mais consolants, d’un Dieu qui va descendre dans voire cœur. Mais tandis que rien ne s'ébranlera au-dedans de vous ; qu’il ne paroltra dans votre aine aucun signe de cliangement; que vous ne sécherez pas de frayeur, et que vos passions lrani|uilles ne seront troublées que par les obstacles qui en retarderont les plaisirs : ah ! défiez-vous de ceux qui vous diront que le Seigneur va paraître ; ipie vous allez le trouver dans le sanctuaire, je veux dire dans la participation des sacrements aux jouis solennel.s. Daas Cé.s lieux retirés, oii vous irez iieut-êlre le soulager dans la personne de ses membres afiligés.

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qui roas prMuetironl UNijoanqu’enlin il vous visitera; ne les croyez point : ce sont de Eaux prophètes,dit Jésus-Christ :tu>lUecredere. (Matth., XXIV, 23.) Il n’a précédé en vous aucun signe de son arrivée : vousavezbeanattendreet présumer; ce n’est point ainsi qu'il viendra ; le trouble et la terreur nurcbent devant loi ; et l’atue qui est tranquille , et qui se conlie, n’en sera jamais visitée.

Heureux dotK l’homme, mes Frères , qui craint toujours : Statut homo qui semper est partdwf (Paov., xxvni, 14.) Heureux celui que ses vertus mêmes ne rassurent point toutrà-fait sur ta destinée étemelle , qui tremble que les imperfections qu’il mêle aux oeuvres les plus louablra, nonseulement n’en corrompent devant Dieu tout le mérite , mais ne les placent même parmi ces actions ipie Dieu punira an jour de ses vengeances. Mate quelle idée nous (kHmez-vons du Dieu que nous adorons? me dira quelqu’un : une idée digne de lui , mes Frères ; et je vais vous prouver dans ma seconde partie , que la fausse confiance lui est injurieuse , et te ftHtne l’idée d’un Dieu qui n’est ni véritable, ni sage, ni juste, ni même miséricurdieax.

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