‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 27 sur 348 · DI:: LA SAIME VIERGE · texte numérisé non relu

DI:: LA SAIME VIERGE

que jour ajoutera un nouveau degré à voire ftwbl&^se ; diaque objet afToiblira votre cœur par de nouvelles impressions ; chaque victoire même que vous remporterez diminuera vos forces; et vous tomberez d’autant plus dangereusement que mille chutes invisibles avoient dija précédé dans votre ccrur avant qu’un abandon sensible de Dieu vous edt fait apercevoir à vous-même que vous étiez tombé. On n’est pas long-temps fidèle quand on n’est pas dans l’étal où Dieu nous demande.

Enfin, j’élablis cette vérité sur vos mœurs passées : voulez-vous savoir quelles doivent être les bornes de votre vertu ? Rappelez quelle avoit été la mesure de vos vices. La règle est sûre ; faites dans la piété le même progrès que vous aviez ûiit dans le crime; rendez à Dieu autant que vous aviez donné au monde. Celte vivacité , cet enivrement , cet oubli de vos intérêts et de votre gloire, ces délicatesses dans vos engagements profanes, ce cœur toujours occupé de scs passions, et se faisant une félicité de ses peines; voilà ce que vous aviez été pour le monde : soyez tel pour Jésus-Christ ; donnez à votre ca'ur des objets plus saints ; mais laissez-lui pour un Dieu , qui seul est digne d’être aimé , la même vivacité , la même constance, la même délicatesse que vous aviez pour les vaines créatures. Vous vous piquiez de je ne sais quoi d’héroïque dans vos passions déplorables, d’être plus sincère, plus généreux , plus fidèle, plus grand que le reste des hommes : servez Jésus-Christ avec la même noblesse , sans crainte, sans ménagement, sans partage, sans bassesse; portez la même grandeur d’ame au pied de ses autels ; ne vous bornez pas à un genre de vertu foible et vulgaire , et ne dégradez pas votre cœur en le donnant à Jésus-Clirist , lui dont la grâce l’élève et l’ennoblit , lorsqu’il est rampant et timide.

Oui, mes Frères, les passions, dans les personnes d’un certain rang surtout , sont toujours vives, éclatantes, extrêmes; la ptnilence, foible, langnissante, timide. On revient des égarements grossiers; on règle ses mours; on «e réconcilie avec les choses saintes ; mais un ne ré{»are pas le passé. On protégera si vous voulez les gens de bien ; on les honorera de sa familiarité ; on secondera leur zWe; on protégera des entreprises utiles â la piété : mais on ne connoU pas les larmes , les rigueurs , les saints renoncements et les sacrifices de la pénitence. On a les vertus publiques , dont Pamour-propre ne souffre rien ; on n’a pas les personnelles, qui seules réfonnent l’homme intérieur et opèrent le véritable changement du cœur. Telle est la pénitence des grands surtout : ils devien •

nent plqs favorables à la piété, mais ils ne deviennent pas plus rigoureux envers eux-mêmes ; Us sont plus religieux, mais ils ne sont pas pénitents. Or, la première cliose que Dieu demande d’un pédieur, quelque élevé qu’il soit dans le monde, ce sont ses soupirs, ses larmes et ses sourfraiices. David ne se contenta pas de conduire l’Arche sainte en triomphe à Jérusalem , d’avoir a

grands frais les matériaux d’un temple magnifique , d’iioiiorer la sainteté de Nathan et du pontife Abiathar : il pleura son péché sous U cendre et sous le cilice ; il interrompit mille fois son sommeil pour arroser sou lit de ses larmes, et confesser devant le Seigneur l’énormité et l’ingratitude de sa chute; il passa le reste de ses jours dans des sentiments de componction et d’amertume, et ne crut pas que son élévation le dispensât des règles esseiuielies de la pénitence. Il faut souffrir pour remplacer devant Dieu des voluptés criminelles; et vos passions ne sont encore qu’à demi tandis qu elles ne sont pas encore punies.

Voilà des règles de foi et d’équité : jugez-vous là-dessus. Ce n’est pas assez d’CUe sorti de Sodome et des voies de finiquitc; U faut suivre la grâce jusqu’où elle veut nous conduire. Lolh étoit sorti de celle ville réprouvée que Dieu venoit de livrer aux flammes de sa vengeance; mais ce n’étoit là que le commencemeut de son salut : fAnge veut le mener jtui(;u’au liant de la montagne, il n’ose le suivre ; la diffîcullc du ciiemin alanne sa foiblesse , il demande qu'il lui soit permis de s’arrêter à côté , dans une ville située sur le penchant : Quia uer possum in monfesalrari;... est cititas juxtù. (Gen., XIX, 20.) II croit par ce tempérament s’être mis en sûreté , avoir évité , et le péril de Sodome , et la fatigue de la montagne ; mais les tempéraments en matière de devoirs sont toujours dangereux : Dieu l’alwndonne, il tombe dans l’ivresse , et donne lieu au plus détestable de tous les crimes. Il n’y a pas loin entre la vertu qui se rejtose et la vertu qui s’égare ; et, quand on ne fuit qu’à demi le vice , on est bien près de le retrouver encore sous ses pas. Première infidélité , qui rend la grâce de la conversion inutile.

La seconde, c*e>l de se frayer à soi-même des voies scion sa vanité ou son caprice , et .de ne pas suivre celle par où la grâce vouloil nous conduire. Or, Marie évite cet écueil par une corres|X)ndance d’état. Elevée au degré le plus sublime de la grâce , et en droit d’aspirer aux voies les plus I extraordinaires , elle ne sort pas de la voie simple I et naturelle de son état : toute sa piété se borne à élever son Fils avec un soin religieux dans sa re- I traite de Nazareth, à rendre à Joseph les devoirs

LA CONCEPTION

de respect et d'obéissance qn'un lien sacré exi- |(6oil d’elle , ù nuHiter tmu les ans à Jérusalem , pour y célébrer la Pàquc avec son peuple « à se soumettre aux obsenances communes de la loi. Toujours fidèle à saivre la ^nlce dans les divers événeinenls de sa vie , elle ne se dit jamais à ellemême qu’une siluaiiMi «lifTi^nie seroit plus favorable à la piété ; elle ne trouve jamais, dans les circonstances où Dieu la place , des raisons pour Justider ce que Dieu condamne ; et la voie par où la grâce la coikIuU lui paroit toujours la plus propre au salut. Or, c’est ici où les plus saintes Intentions s’abusent , et où la piété elle-iiiéine devient souvent notre pins dangereuse illiiHioii : personne pres(]ue ne veut aller à Dieu par la voie que sa grâce elle-roème lui a marquée.

Il en est qui trouvent toutes les autres croix légères, excepté celles que la I^i-ovidence leur ménage : ils ne seroienl pas si toucliés de la perte de leurs biens et de leur fortune, mais Ils ne peuvent se taire sur la mauvaise foi d’un ennemi (|iii les flétrit et qui les calomnie. Ce sont là des ressentiments qui paroLssent justes; ou seroit fidèle partout ailleurs où la main de Dieu ne nous place pas ; ici , qui éloit la setile voie par oii la grâce voulolt nous sanctifier, on sort des mains de la Providence , et on se soustrait à scs ordres.

Au milieu du monde et de la cour, où notre étal nous appelle , on se dit à soi-méme que dans la retraite et loin des périls on seroit [Aas fidèle : au fond de la retraite où le devoir quelquefois nous relient, on sc {N?rsaade que la piété seule, et livrée à elle-même , languit et se relâche , et que le commerce des gens de bien et les secours publics de la vertu l’amusent et la soutiennent. Dans les .soins publics, une condition privée |>aroil plus propre au salut : est-on personne privée, l’inulililé devient un prétexte spécieux , et on croit qu'une vie désoocupée ne peut presque être innocente. Sous le joug du mariage , on sc plaint que les antipathies , presque inséparables d’un assiijétissemenl durable et mutuel, mettent un olistacle invincible au salut; dans un état de lil>erté, on se figure qu'un établissement fixeroit le co>ur, et serviroit de frein aux passions insensées. Cliaciin transporte les devoirs essentiels dans l'clat où U n'est pas; nul n’est fidèle à la grâce de son état propre. Seigneur, dismetU les Israélites dans le désert, est-ce pour nous creuser des tombeaux que vous nous avez conduits dans ces lieux arides ? Dunnez-nous à combattre des ennemis dont nous puissions nous défendre, et non pas des rocliers brillants, et la faim et la soif qui nous dévorent. eWr eduxisff nos iii dfserfum iffud , itf occideies

omnem muUitudinem famé? (Exod., xvt, 3.) Seigneur, disuieiit les mêmes Israélites sortis du désert et arrivées dans le pays de Cliauaan, |M)urqnoi nous avez-vous tirés du désert ? nous n’y avions ((u’â nous (lefendre des incommodités d’un long voyage ; ici nous allons être la prtiie de ces peuples vaillant.s <‘t innombrables qui nous environnent , et vans nous menez dans une terre toute couverte de géants et de monstres qui dévorent ses liahiLnits ; 7>rra drrornf fia6ifatores suos. (Nt'U., \ii, 33.) Dans les déserts, où il ne fallait que de la patience , la valeur et la force dans les comliats leur paroissoienl ai.sées; dans la Palestine, où il étoit question de coniliallre , il leur sembloit plus doux de souffrir les incommodités du désert. C’csl ainsi , d Dieu ! que par une illusion perpétuelle nous nous fuyons toujours nous -mêmes, et qu’inlidèles à l’état où votre main nous place, nous substituons an devoir prirent, qui seroit pénihle à la nature, des sacrifices chimériques qui flaUenl riiiiaginatioii , et qui ne cotMent rien au cu'ur.

Enfin, à cette correspondance d’état, Marie ajoute une corres^iondaiicc de {lersévérance. Elle offrit juscju’à la fin à toutes les rigueurs de Dieu sur elle, une foi toujours plus vive et plus constante. Si Jésus-Christ, encore enfant, pour éprouver, ce semble, sa tendresse, se dérol>e ù ses yeux et se cache ilans le Temple , loin de se rebuter, elle court , ct>mnie l’épouse après son bien-airoé qu’elle a perdu , et ses empressements ne finissent qii’après qu'elle a retrouvé ce qu’elle aime. Aux noces de Cana, la réponse de Jé»us-Christ , si dure en apparence, ne décourage point sa foi, et elle attend tout de lui dans le moment même où il semble qu’il ne veut avoir rien de commun avec elle ; et sa fidélité , fondée .sur des règles solides, ne dépeiKl pas des différentes conduites de Jésus-Christ à son égard.

D'ordinaire, on n’est soutenu , dans un commencement de piété , que par un certain goiH sensible qui accompagne pres((iie toujours les preiiilères démarches d’une nouvelle vie ; un goût qui souvent est l’oumge de la nature, autant que de Ia grâce, et qui |»rend plutôt sa source dans la tendresse d’un c<rur fuible et timide que dans une plénitude d'amour et de componction. Aussi ce goiil venant bientôt après à manquer, le cœur n’ayant plus d'apjmi .sensU)le, retombe sur luimême; on s'an<)iblil, on penl courage, on regarde derrière soi , on n’est pas loin d’iine recliule, on retombe : telle est la destiiiée de la plupart des âmes. Leur piété est une piété toute de goOt et de sensibilité, un je ue sais quel aurait inséparable

Page 1