‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 271 sur 348 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Sire » U y a long-temps que les hommes , toujours vains, font leur idole de la gloire : ils la perdent la plupart en la cberclianl, et croient l’avoir trouvée quand on donne à leur vanité les louanges qui ne sont dues qu'à la vertu.

11 n’est point de prince ni de grand , malgré la bassesse et le dérèglement de ses mœurs et de ses penchants, à qui de vaines adulations ne promettent la gloire et l’immortalité , et qui ne compte sur les suffrages de la postérité, où son nom même ne passera peut-être pas, et où du moins il ne sera connu que par ses vices. Il est vrai que le monde, qui avoit élevé ces idoles de boue, les renverse luiméme le lendemain, et qu’il se venge à loisir dans les âges suivanu , par la liberté de ses censures , de la contrainte et de l’injustice de ses éloges.

Il n’attend pas même si tard : les applaudissements publics qu’on donne à la plupart des grands pendant leur vie sont presque toujours à l’instant démentis par les jugements et les discours secrets. Leurs louanges ne font que réveiller l’idée de leurs défauts; et à peine sorties de la bouche même de celui qui les publie, elles vont, s’il m'est permis de parler ainsi, expirer dans son cœur, qui les désavoue.

Mais si la gloire humaine est presque toujours dégradée devant te tribunal même du monde, auroit-elle quelque chose de plus réel aux yeux de Dieu, devant qui U n’y a de véritables grands que

LA PASSION

ceux qui le craignent? (^it autem timeni te, mag^ ni eruiit apud te per omnia. { JuniTii, xvi, -19,)

Et pour uiellre celte vérité dans un |>oiril de vue qui nous la montre tout entière, remarquez, je TOUS prie , mes Frères , que les hommes ont de tout temps établi la gloire dans l’honnetir et la probité, dans l’éminence et la distinction des talents, et enfin dans les succès éclatants.

Or, sans la crainte de Dieu, toute probité humaine est ou fausse, ou du moins elle n’est pas sûre; les plus grands talents deviennent dangereux, ou à celui qui s'en glorifie, ou à ceux auprès desquels il en fait usage ; et eufin les succès les plus éclatants, ou prennent leur source dans le crime, ou ne sont souvent que des crimes éclatants eux-mêmes : 5i ego ghrifico meipsum , gloria mea nihit est.

Je dis premièrement que la probité hnniaine , sans 11 craiute de Dien , est presque toujours fausse, ou du moins qu’elle n’est jamais sûre.

Je sais que le monde se vante d’on fantôme d’honneur et de probité indépendant de la religion : il croit qu'on peut être fidèle aux hommes sans être fidèle à Dieu; être orné de toutes les vertus que demande la société , sans avoir celles qu’exige l'Evangile; et en un mol, être honnête homme sans être chrétien.

On pourroil laisser au monde celte foible conscdalion, ne pas lui disputer une gloire aussi vaine et aussi frivole que lui-même ; et puisqu’il renonce aux vertus des Saints, lui passer du moios celles des hommes. C’est l’attaquer par son endroit sensible et dans .son dernier retranchement, de vouloir lui ôter le seul nom de bien qui lui reste et qui le console de la perte de tous les autres , cl de le déposséder d’un honneur et d’une probité qu’il croit n’appartenir qu’à lui seul , et qu’il dispute même souvent aux Justes.

Ne le troublons donc pas dans une possession si paisible, et en même temps si injuste. Convenons qu’au milieu de la dépravation et de la décadence des mœurs publiques, le monde a encore sauvé du débris des re.stet d’honneur et de droiture ; que malgré les vices et les passions qui les <lomineiit, paroissenl encore sous ses étendards des hommes fidèles à ramilié, zélés pour la patrie, rigides amateurs de la vérité , esclaves reiigictLx de leur parole, vengeurs de l’injustice, protecteurs de la foiblesse, en un mot, partisans du plabir, et néanmoins sectateurs de la vertu.

Voilà les Justes du monde, ces héros 'd’honneur et de prulùtéqu’il fait tant valoir, qu’il ojipose même tous les jours avec une e^pèce d’insulte et d'osteutatioD aux véritables Justes de l’Evangile.

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1) le* dégrade pour élever »m idole : il se vanlc que riioimeur el la vérîuble prubité ne résident que ebez lui. 11 nous laisse Tobscurité, les peti* lesses, les travers , el tout le faux de la vertu, et 8*eii arroge à lui-méme l'Iiérolsnie et la gloire. Mais qu’il seroil aisé de venger l'honneur de Dieu contre le culte vain et pompeux que le inonde rend à son idole ! il n'y auroit qu’à souffler sur cet édi> flee d’orgueil et de vanité , à peine en retrouve* riez-vous les foibles vestiges.

Ces bommes vertueux , dont le monde se fàit tant d’honneur, n'om au fond souvent |>our eux que l’erreur publique. Amis fidèles, je le veux; mais c'est le goût, la vanité ou l’intérêt qui les lie , et dans leurs amis ils n'aiment qu'eux mêmes. Bons citoyens, il est vrai; mais la gloire et les honneurs qui nous reviennent en servant la patrie, sont fuiiique lien et le seul devoir qui les attachent. Amateurs de la vérité, je l’avoue; mais ce n’est pas elle qu'ils cherchent , c’est le crédit et la confiance qu’elle leur acquiert parmi les hommes. ObMervateurs de leurs paroles ; mais c’est un orgueil <tui irouveroit de la lâcheté el de l’inconstance à se dédire, ce n’est pas une vertu qui se fait une religion de ses promesses. Vengeurs de finjustice; mais en la punissant dans les antres, ils ne veulent que publier qu’ils n'en sont pas capables eux-mêmes. Protecteurs de la foiblesse; mais ils veulent avoir des panégyristes de leur générosité; et les éloges des opprimés sont ce que leur offrent de plus tuucliant leur oppression et leur misère. En un mot , dit nCcriture, on lesappelle miséricnniieux: ils ont toiile.s les vertus pour le public; mais n’étant pas fidèles à Dieu , ils n’en ont pas une seule pour eux-mêmes : Mulii homines mt- Sfi icordes rorantur: virum avfrm fideUm quis ititeniet? (Piiov., XX , 6.)

Mais quand la prubité du monde ne seroit pas presque toujours fausse , il faudroil convenir du moins qu'elle n’esl jamais sûre. I.a religion toute seule asMire la vertu , parce que les motifs qu’elle nous fournil sont partout les mêmes. 1^ honte el l'opprobre eu seroient le prix devant les hommes, qu’elle n'en paroilroit que plus belle et plus glorieuse à rhoinuic de bien. Sa vie même seroit en péril, (|u’il ne voudroit pas la racheter aux dépens de sa vertu. Le secret el riinpunité ne sont pas pour lui des attraits |)Our le vice, puLscpie Dieu est le seul témoin qu’il craint ; el le reproche de sa conscience, la seule peine qui l’afilige. La gloire même el les acclamations publiques le solllciteroientà une entreprise ambitieuse el injuste, qu’il preféreroit le devoir et la règle qui la condamnent, aux applaudissements de l'univers qui l’approuve.

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