VILI.AUS. 6Ô
éclat, et reprendre le soin de sa gloire : je la vois sous des images si différentes, et je me trouve également embarrassé, et par ce qne je dois dire et par ce que je dois taire.
Oui, Messieurs, vous le savez, les malheurs du temps et les dissensions civiles , la licence et le crédit de l’erreur avoient presque éteint la foi dans nos Gaules, et confondu les droits et la discipUne de nos Églises. Celle-ci , moins benreuse que la terre de Gessen , ne fut pas 1 couvert des plaies communes (Gxod., ix,26.) : l’ange exletminaleur y passa. Les traces de la colère divine furent longtemps empreintes sur nous; et malgré tout ce qu’avoient bit ses prédécesseurs, le prélat que noos pleurons y trouva encore beaucoup 1 foire.
La première marque d’amour qu’il donna è la nouvelle Jérusalem , i cette épouse descendue du ciel, fut dt ne la jamais perdre de vue. (Apoc.,xxi, 2.) Oracles étemels des livres saints, lois vénérables de nos pères , vœux si ardents et si anciens de toute l’Eglise sur la résidence des pasteurs , il vous counut , il vous respecU. En vain les services d’un Ulostre frère, le mérite et le crédit d’un neveu, qui vole si rapidement i la gloire et aux honneurs, lui laissent entrevoir des espérances taujours fatales à l’honneur du sacerdoce ; en vain le monarque lui-mème , si jaloux d’aillears de ce devoir de l’épiscopat, lui reproche qu’on le voit rarement à la cour ; cette pompe de l’Egypte ne l’éblouit pas : et ce sage vieillard , comme autrefois le vieillard Jacob (Genbs., xlvii, 10) présenté è Pharaon, et si honorablement accueilli , ne rougit pas de se déclarer pasteur devant ce prince, pour être moins de temps è sa cour, et avoir le droit de se retirer plus tôt dans la terre de Gessen. Exemple trop beau pour un siècle où l’épiscopat nesert presque plus que de décoration aux palais des rois; où les cours semblent être devenues des diocèses communs ; où les sentinelles de Jérusalem et les trompettes do temple, ne voient et ne parlent plus qu’avec des yeux et des bouches étrangères ; et où l’on voit souvent les princes de la tribu de Lévi , indignes dépositaires de l’arche, l’imposer comme les Philistins sur des épaules viles , et la laisser errer è l’aventure.
L’ignorance et le déréglement des clercs défigoroient la beauté de l’Église : c’étoit une noire vapeur, qui du sanctuaire alloit se répandre dans le reste du temple , et en temissoit l’or et t’édat. Quels furent ses soins pour la dissiper ! Vous l’apprendrez i la postérité , édifice sacré, qui, hors des murs de cette ville , renfermez les sources prëdeuses ou se puisent i loisir la doctrine et la vérité; qui, de votre sein voyez couler les esprits de sa-
FUNÈBRE
(>34 URAISUN
eerdooe et d’epoatobt , réptndos dans no* villes et dans DOS campagnes; qai foies le pienx fruit , et le plus cher objet de ses empressements ; vous l’appreudrea à la postérité; et en faisant passer jnaqnes i nos neveux l’amour qu'il eut pour ton Eglise , vous ferez passer jusques à eux le tendre respect et h recounoissance que vous conservez pour sa mémoire.
Aussi instruit du précepte de l’ ApOtre, (i , Tim., V, ii . ) avec quelle circonspecüoo imposa-t-il les mains, et donna-t-ii des dis]iensataus 0 l'béritage de Jénis4^rist?‘Que ne le pouvez-vous dire ici à ma place , sage ooopératenr de son épiscopat ! Déeha^ sur vos soios de celte partie pénible de son ministère, il écouta, je lesaù, vos avis respectueux avec bonté, les suivit avec religion , les prévint même avec sagesse; et comme Samuel dans la maison d’Iaale (1, Rbo., xvi, 7 ), il ih fit attention ni aux droits de la naissance , ni aux vaines disiinctions de la chair, quand ii fallut répandre l'onction sainte, et donner des princes à Israël.
Moi-méme , et je dois le dire ici , dusaé-je réveiller ma douleur, en rappelant le doux souvenir de ses entretiens et de ses bontés : oui, moi-méme, je l’ai vu avec cet air de candeur et de sincérité, qui peignoit sur son visage les sentiments de sou cœur ; je l'ai vu gémir sur la funeste négligoioe de ces prélats, qui sans tUscemement, etètoutes les beura du jour, reçoivent des ouvriers, et les font passer do marebé même è la vigne, revêtant promptement d'un babit d’innocence et de dignité d’autres enfants prodigues , qui d'ordinaire n’apportenl pour toutes dispositions i on état saint et pénible , que l’impuissance de fournir plus longtemps à leurs crimes, ou l’ciqiair d'un sort plus heureux dans la maison du père de fiuniile.
S’il s’applique i éloiguer du sanctuaire ces vases de bonté et de rebut, avec quelle distinction et quel empressement y plaça-t-il les vases d'honneur et tféiilelSes yeux, comme ceux du Prophète (Ps, c,&) étoient ouverts pour aller discerner les dispensateurs fidèles jusque dans les terres étrangères, et les faire asseoir avec lui. Vils et odieux au siècle par un destin inévitable è la piété , lui furent-ils jamais moins chers? En proie aux traits des méchants et aux calomnies des Iwmmes , ne leur fit-il pas comme un sacré reufpart de tonte son autorité? sur les traces de l’évêque de nos âmes, Jésus-Christ ne sut-il pas justifier le zèle de ses disciples contre les reproches des pharisiens; et rendre , comme le pootilè Achimeleeh ( 1 . Reg., XXI , 9 ) , le glaive sacré è cenx qui n’étoient persécutés que pour s’en être servis peut-être trop gloriensemeut contre les Pliilistins ?
Ah ! si je pouvais ici vous représenter cette tendresse pour les pasteurs vigllanU, changée en iadignation contre les infidèles ! ai je ponvois raconter là-dessus et ses entreprises et ses désirs, et le louer également sur ce tpi’il a fhil et sur ce qu’il aurait voulu bire ! Maù qu’un voile éternel couvre cet mystères de houle et d’ignomiote ; ne toodrona pas aux oinis du Seigneur ; retpacuns ee qn’ils avilisaent; et que leurs vices nom amenl en qnriqne sorte aossi sacrés que leurs personnes.
I>uisse seulement la révolaüoo btale des temps , à qui tout cède, respecter aussi un jour les traces encore vives de son amour pour l’Églisel poissent les siècles à venir dater de son épiscopat la renaisaance de la foi, de la doctrine, de 1a piété, et dire de lui I II retrancha des abus , on autorisés pir la lioence , ou consacrés par la superstition : Ü rétablit des lois, 00 négligées par le reUchement, ou éteintea par la coutume ; il rendit an culte extérieur la bienséance et la mgjesté, la dignité aux minières et rbonnenr au miniatère : sous lui furent dàlriboées avec précaution les grâces des sacrements , et reçues avec fruit : sous lui s’élevèrent dans dos villes ces asiles publics, ou contre l’indigenoe ou contre le crime : sous lui une nouvelle lumière commença à luire à ceux qui étoient assis dans les ténèbres et dans l’ombre de la mort; des tenes presque inconnues ouïrent la parole de vie^ ou fit dans nos campagnes des courses aposloUques; les pauvres furent évangélisés; et au fond de leurs demeures champêtres , vivant au gré d’un instinct brutal, et à peine encore hommes , ils cqçmorenl enfin le Dieu de leurs pères, et l’espcnuNe commune des chrétiens. Tel fut l’usage qu’il fit de »ii autorité ; il ne reste plus qu'à vous le représenter comme un père tendre et charilabiç,
TROlSlÈlItt: f.UlTIE. ‘ : ■
Quelle autre rehgion que osUe des cfarétiens, avoit jamais on! parlez d'une vertu , tpii sonfflre de tous Iw maux d’autrui, qui u’eat pas fastueme, et qui, attesitive aux calmniiés étrangères, a’dnblw vokntKts sot-même? Oaniare/Terè, asasst oatbiHou, «ou qiuarit qaa sua «wtt (t . Con., xni, 5, 7) : c’est le caractère de la charité; disons mieux, c’est celui du charitable prélat que je fine.
Persuadé que les pasteurs ne sont que IM déporiuùresdes biens, comme de la foi de l’Egliae, avec quelle religion les diapensa-t-il I Qua seroitce en effet , Messieurs, que de détourner à des usages profanes les riebesMS du sanctuaire? Ce aérait changer en germe de péché le finit aaeré de ta péniléoce de nw pères, trouver dans les vœux innooenls des premiers fidèles de quoi former peut-
ÜL M. Ub
£tre arec succèi dc> mm criminela; iosoUer U pauvreté évangéiiqae avec le palrimoine des pauvres ; en un mot, bire servir Ditii à l'iniqnité. Les mains du TrCt-Haut, vous le savez, avoient rormé a notre charilalile prélat un de ces ctrurs tendres et ndsCricunlieus, qui souffrent de toute leur prospérité à la vue des infortunes d’autrui. Et ce n’etoit |ns ici une de ces sensibilités de caprice, qui n’ouvrent le cœur à certains maux que pour le renuer a tons les autres j qui veulent choisir les misères , et qui nous en rendant trop prudemment charitables, nous rendent pieusement cruels. Sa cluritc fut universelle ; et il ne mit jamais d’autre différence entre les malbeureux , que celle que mettoit entre eux leur niisére même.
Quel tendre spectacle s'ouvre encore 4 mes yeux! Ici la veuve, couverte de deuil et d’amertume sous un toit pauvre et dépourvn , jette en soupirant de tristes regards sur des enfants que la faim pressa et liors d’espoir de tout secours, elle va comme celle d’Èlie, soulager leur indigence de ce qui lui reste, et mourir ensuite avec eux, quand, par un nouveau prodige, elle voit tout-4-coup sa substance multipliée, et ses tristes jours consolés, là des vierges consacrées au Sdgneur , lèvent au fond de leur retraite, des mains pures an àd , et offrent pour lui une innocence qu’dics ne doivent qn'i ses largesses, hi citoyen, qui , sous des dehors encore spécieux, cache uneprofunde misère; (irivé du confident charitable de sa honte et de scs Iresoins, cherche les ténèbres pour leur confier son afnictiiiii ; et comme Joseph, il s’éloigne pour verser des larmes, de ceux qui , trompés encore par les apparences, s’adressent i Inipouravoirdupain, de peur de ne passer pour leur frère.
Mais dans qud détail inupense vais-je m’engager! Ici , des vases de honte , des victimes de la lubricité publique trouvent un asile , et durent à ses libéralités, ou le désir de la vertu, ou du moins l’impuissance du crime; vous le savez, ministres pieux, qui veillez sur une oeuvre si sainte. Ici s'élèvent ou subsistent par ses soins, ces lieux sacrés, destinés ou 1 recevoir la mendicité errante , ou à .soulager la misère affligée : ià , un rayon de lumière perce l’horreur des cachots, et va lairc sentir i ces infurtunés qu’il y a encore de l’humanilé sur la terre : ici, des ouvriers apostoliques, saintement occupés i parcourir nos campagnes , et 4 distribuer aux petits le lait de )a doctrine, répandent en son nom et la rosée du cid, et les bénédictions de la terre; et par un innocent artifice, en soulageant les misères du corps , sg fraient un chemin jusqu’à celles du ctrur ; id,,par les soins de cet autre Jacob, les grains de l’Egypte viennent cott-
V1LL.V.K6. (i3f>
saler la stérilité de la terre deCbanaan;et sa charité toujours ingéniense , va chercher jusque chez on penpie étranger, des reawurces 4 la calamité de sou penpie.
Entrailles croelles , qni mettez 4 profil les misères publiqaes , qui apprêtiez les larmes et l’indigence de votre frère, et qui ne loi tendez la main que pour achever officieusement de le dépouiller, écoutez oe que dit l’Esprit saint (Job, xx, 23 ) : Quand vous serez rassasié , vous vous sentirez déchiré; votre féliàte sera elle-même votre supplice, et le Seigneur fera pleuvoir sur vous la vengeance et 1a furenr.
Mais que ne puis- je recueillir id les fruiu infinis de sa mitéiioorde , et dans les ealamilés qui nous affligent, on réveiller votre lingnenr, ou , édifier voire zèle par l’histoire de ses largemes ! que as puis-je rappeler ses tendres sollicitudes sur les besoiiu de son peuple! J’ai vn mille fois ses entrailles s’opvrir an réàt des misères puUiqnes : une sainte tristesse se répaiidoit sur son visage ; des paroles de douleur et de charité sortoient de sa houobe; et touché de pitié, comme Jésus- Christ , sur une multitude affismée , ou le voyoit , comme loi , lever les yeux au ciel , et multiplier presque ses trésors , afin de la rassasier.
Je ne vans dirai donc pu qu’il Int l’œil de l’aveugle , et le pied du twileux ; qnll jeta sur l’orphelin des regards précieux, et qu’il consola le ' cœgr de la veuve ; que comme cet bomme instruit ’ dgns Ig royaume des deux , il tira de son trésor l’apdao el la nouveau ; qu’il oortoit loitjonrs de sa personne une vertu bieolàisinte qui soulageoit toqles les misèra; qu’il, coula toqjours de son pa- ; lais, oomine d’un autre lieu d’innocence, nne ' aqugqe sacrée qui aUoit inonder la terre ; que la honte fpt toujours mains ingénieuse 4 lui «cher les malbeureux, queu cbaritéà les découvrir; et qtt’qn eût ,dit que de lendrea pressentiments venoient lui annoncer les besoins les pins secrets.
Car ne vous représentez pu ici un de eu zélés fastueux , qui n’aiment, pour ainsi dire , 4 placer leur argent que sur le public ; qui révèleol avec art la honte de leurs frèru, moiiu pour leur at- ' tirer du secours , que pour pouvoir dire qu’ils les ont secourus; qui, sous prétexte d’édifier lu \ spectateurs, te donnent enx-mèmu pieusement en spectacle; qni n’ont du yeux que pour lu mi- ' sèru d'éclat, et qui cooime lu foiblu diaciplu ' sur la mec, lorsque Jésus-Christ se présente 4 ' eux pendant les ténèbru, s’écrient que c’ut un lailléme, et ne veulent pu lerecoonollre. (Mattii.,
I xtv, 1&.) Œil invisible du Père céleste, vous fùtu le seul témoiu du secrètu effusions de u
on.uso.N h .m;i5Isi:
charité. Que d'iruvro de lumière u'a-l-il pa> ensevelira dans de pienaes ténèbres ? Ne cnit-il pas, â mon Dieu ! qiie ses «enrres saintes , flétries presque par les regards étrangers , n'étoienl plus si dignes des vAlres; et qn’afin qn'elles allassent effacer ses iniquilés de votre souvenir, il blloit qu’elles fussent elles-mêmes effacées dn souvenir des hommes ? Il n'eut jamais de confident là-dessos : la cliarité s*étoit dressé dans son ensnr une manière de aanetnaire, où le pontife seul avoil droit d’entrer; et sa mort même n’a pas pn, comme celle de Jésos-Cbrisl , déchirer le voile qui déridsoit i nos yeux ces pieux mystères.
Ab! si je ponvois dn moins pénétrer dans le secret des bmilles; U je trouverais l’innocence prête à enfonen-, et préservée dn naufrage; ici l’iniquité devenue pins rare, parce qu’elle n'étoit plnssinécessaire. Hais que vaisje faire. Messieurs? ah ! je ne respecte pas assez ces sacrées ténèbres :
U me semble que ces chères cendres en souffrent; il me semble que ces os arides se laniment en m’écoutant ; que ce visage où était peinte autrefois la douceur, ae cootTc d’une modeste indignation ; et que du fond de ce triste mausolée : Epargne, me dit-il, cette inquiétude an repos de mon tombeau ; et ne vient pas foniller jusque dans mes cendres pour y découvrir les ardeurs secrètes de mon amour destinées è l’obscurité, jusqu’au jour de la manifestation de Jésus-Chtisl.
Et ne croyez pas. Messieurs, que comme tant d’antres, U n’emplsyét au soulagment des malbeurenx que les restes inutiles de son luxe ou de ses piaisits, et que ses auménes ne fussent que les débris de ses patsioos. Il tut honorer le .Seignenr de sa sobstance ; la frugalité de sa table, la modestie de son train , si recommandée aux préhls par les lois de l’Église , furent les fonds d’où il tira les trésors des pauvres ; et sa diminution, pour parler avec l’Apétre , fut la riehesse des peuples.
Quelle simplicité dans son palais ! elle nous nppeioitcesieinpa beureox ad l’épiscopat, entouré de ta tenls dignké, savait encore S’attirer le respect des fidèles; où le bste n’étoit pas devenu une biesiaéanceè un miniatèred’hnmiUté; où l’éminence du caractère éloil une raison de modération , et non pas un prétexte de luxe; où toute la gloire de la fille du roi étoit encore au dedans; et où le peuple de Dieu n’avoit pour pontilès , que des Aaroos revêtus de justice et de sainteté. Quel détachensent de la diair et du sang ! Étoit-il de ces pasteun ernds qui nourrissent rambithm et la vanilé de lenn proebes, du sang et de la substance des pauvres ; qui font servir les trésors du sanctwire à des décorations profanes; qui érigent des
idoles des débris de l’autel ; et par un renversement honteux, enrichissent l’Egypte des dépouillés mêmes du tabernacle? -\h! il employa ces pieuses richesses i couvrir la nudité, et non |taa à parer la vanité; à rassasier la faim , et non pas i flatter la volupté ; à étandier la soif, et non pas i irriter la cupidité : et le seul vice qu’on peut lui reprocher li-dessus, c’est peut-être d’avoir poussé trop loin cette vertu.
Prêtre éternel, prince des pasteurs ; divin ap6tre de notre foi et de notre confession , Jésuu- Clirit ! que me reste-t-il ici , qu’à vous demander pour cette Église affligée un pontife comme lui , innocent, séparé des pécheurs, attentif à offrir des dons et des sacrifices pour les péchés , appliqué i tout ce qui regarde votre culte , plus élevé que les deux , et qui sache compatir aux inlirrnités de son peuple? Ah! permettriez-vous qu’une Église, dont la naissance a été celle du christianisme dans les Gaules , élevée presque sur le fondement des apêtres et des premiers prophètes, gouvernée par une si glorieuse succession de saints pasteurs, et tant de fois illustrée de tout leur sang; si pure dans ses lois, si vénérable daiu son culte, si illustre par ses droits, devint l’héritage d’un dispensateur infidèle; et qu’une si clière portioa de votre trou|)eau fût la proie d’un loup ravissant?
Pieux prélat ! si , dans le sein d' Abraham ( car, 6 mon Dieu ! sans souder id la profondeur de vos conseils, auriez-vous pu fermer votre sein étemd à celui qui vous ouvrit toujours le sien en la personne de vos serviteurs affligés?), si, dis-je, dans le sein d’ Abraham , ame charitable , vous jouissez déjà du froit immortel de tant d’œuvres de vie, si vous moissonnez les bénédictions que voos avez semées id-bas , jetez sur les tendres gémissements de cette triste Sion , quelques regards favorables : soyez tonjours son époux invisible ; que les liens sacrés qui vous ont uni à elle , ne périssent jamais; choislssez-lni vous-même dans les trésors étemels nn pontife fidèle; et que les soins de sa gloire aillent encore vous toucher et tronUer presque votrerepos jusque dans le sein de la félicité.
Mais pourquoi vous 1e représenter jouissant de rimmortalitê, avant que de vous l'avoir représente dans le sein même de la mort ? prétends-je amuser votre affliction? rappelons, pnisqu’il le faut, ce triste spectacle. L’innocence de ses mœurs , la fidélité aux devoirs de son ministère, la profusion de ses trésors ; cette piété tendre et constante , cette foi vive et simple; le sacrifice redoutable qu’il offrit si souvent, et toujours avec tant de recueillement et de frayeur ; le bain sacré de la pénitence , où U venoit régulièrement, avec tant
DK M. DK VII.I..VKS.
df douleur et d'immilité, laver les souillures de son ame ; ces nionienls précieux qu'il dëroboU ou à ses occupaliuiis, ou i son repos, pour se nourrir des vérités du salut par des lectures édiliantes; en un mut, le souvenir de sa vie doit nous rassurer sur le souvenir de sa mort.
Oui, Messieurs, la main du Seigneur s'étendit sur lui , et elle le Frappa; mais si lé;;èreinent, qu'i peine parut -il qu'elle l'eât louché. C'étoit, œ semble, pour tromper notre douleur : le coup fut presque tout invisible ; l'histoire du songe de Daniel s'accomplit une seconde fois , et noos vîmes une pierre légère , détacliée des montagnes étemelles , venir l>enrter fuiblement contre une des jambes de celte statue précieuse, dont la structure sembloit nous promettre une si longue durée , et la réduire d' abord en poudre. La légèreté du mal , l'beureux tempérament du malade , les conjectures de l'art, tout endormit notre frayeur. Cn neveu, que le choix glorieux du prince et les Itesoias de l'Ktat avoieni fait pa.sser du Rhin en Italie, séduit par les mêmes apparences, le laisse dans le lit de sa douleur, et part pour la cour, où le rappeloient la reconnoissance et le devoir. Mais les tristes circonstances de cet adieu , les tendres embrassements du vieillarti afBigé , furent comme les lugulves précautions d'une tendresse mourante , et d'une séparation plus cruelle. Bientôt après en effet , le jour du Seigneur arrivé , un mortel assoupissement vint nous annoncer le sommeil de la mort ; des présages de trépas couvrirent son visage, son arrêt y parut écrit, et l'affreuse mort , jus(|oe U cachée dans son sein , se laissa prestjiie voir à découvert.
A ce bruit fatal , une frayeur universelle se répand : les prêtres du Seigneur montent à l'autel; on cherche dans le sacrifice de la mort de Jésus- Christ une source de vie pour le pontife mourant; la victime adorable est exposée ù la douleur publique ; les citoyens en foule remplissent nos temples, et environnent les autels; les pauvres au milieu de nos places publiques , les mains levées au ciel, redemandent par leurs gémissements le père qu'ils sont sur le point de perdre ; des vierges sacrées gémissent tout bas dans le sanctuaire ; et , tristes témoins de la douleur et de la soumission chrétienne d'une abitesse i qui de tendres noeuds rendent celte séparation si cruelle, elles répandent leurs coeurs aux pieds des autels, mêlent leurs soupirs et leurs vnnix, les font monter jusqu’au pied du trône de l'.^gneau qu’elles doivent un jour suivTe; et, par ce tendre spectacle, vont presque arracher des mains de l'Etemel le glaive fatal qid doit trancher des jours si précieux. Mais
les fléaux comme les dons de Dieu, sont sans repentir; et son heure, ou plutôt la nôtre, étoit venue. On a donc recours aux derniers remèdes de l'Eglise; et ù leur aspect l’assoupissement cesse : sa foi se réveille; ses yeux s'ouvrent pour voir son Sauveur; il demande non-seulement à manger sa chair, mais encore à boire son sang; et veut sur le point de sa mort, comme son Maître , s’enivrer de ce vin précieux , dont il ne devoit plus boire que dans le royaume du Père céleste. (Mattii., .XXVI, 29.)
Cependant le mal gagne : une famille désolée fond en larmes autour du lit : un ami sage et fidèle tâclie en vain de s'attirer encore la dernière consolation de quelques paroles mourantes, et l’exhorte de disposer à sa maison terrestre. Un frein étemel avait déjà été mis sur sa langue , et on ne tiroit plus de lui qu'une réponse de mort. Mais encore , les pauvres que vous avez tant aimés, lui dit-il, vont-ils donc tout perdre avec vous? votre palais retentit de leurs plaintes; quelles ressources voulez-vous leur laisser après votre mort? Que vois-je ici, mes Frères? ah! la cliarité ne meurt jamais. A ces mots, cette ame miséricordieuse se réveille tout entière pour faire un dernier effort ; ses yeux que la mort avait déjà fermés, se rouvrent pour jeter encore, ce semble, quelques regards favorables sur les malheureux : ses mains défaillantes, depuis si long-temps accoutumées A de saintes profusions , vont serrer tendrement les mains de cet illustre ami, comme pour se plaindre qu’elles n'étoient plus propres A ces charitables offices. Une vie étrangère parolt animer ce corps mourant; il se tourmente, il s’agite; mille fois il s’e-ssaie de redire ses anciens et pieux desseins : mais ces paroles de charité qu’il forme dans le cœur, viennent expirer sur sa langue froide et immobile, et se clungent en profonds soupirs. Que se passoit-il alors dans cette ame, ô mon Dieu? quelles saintes inquiétudes! quels tendres gémùssemenls ! quels nouveaux transports ! quels brûlants désirs ! Ce feu sacré n’aclievat-il pas de consumer les restes de ses foiblesses ? et ne parut-elle pas sans tache A vos yeux , lorsque , détachée de sa demeure terrestre par les efforts mêmes et les agitations de la diarité, elle alla ae présenter devant votre tribunal redoutable?
Que voua dirai-je ici, mes Frères? qu’ainsi dlsparolt tout-A-coup la figure du monde ; qu’ainsi s’évanonit l’encbanteinent des sens; qu'ainsi vient te briser au tombeau le fantôme qui nous joue; que les plus beaux jouix de la vie ne sont que des portions de notre mort; que la fleur de l'Age se flétrit; que les plus vives passions s’éteignent;
fiW OllMSON FliNEBKt
i)tir IfS pl.ii«irii nnnü la^nl par leur vMe, oo nous eciiappenl par leurs excès; que la fHoire n’est qu’un nom qui se fait cependant acheter de toat notre repos; que la pompe et l’édat ne sont que desddoorations de théâtre; queleshonnenrane sont que des titres pour nos tombeaux ; que les pins belies espérances ne sont qoe de douces erreurs^ que les mouvements les plus éclatants sontcomme les agitations de ces feux nocturnes, qui paraissent, et se replongent â l’instant dans d’étemelles ténèbres ; en un mot , qu’il n’est rien de solide dans cette vie , que les mesures que l'on prend pour l’autre : vous dirai-je tout cela t Mais qui ne le dit en œs jours de deuil et d’amertume? qui fut jamais plus fécond sur les abus du monde que le monde même ? Au miliea des plaisirs , on nous voit discourir sur leur fragilité ; nous insultons le monde en l’adorant. Aussi quel fruit recueillonsnous de ces stériles réflexions? Quelques projets éloignés de changement , qui ne font que nous câliner sur nos désordres présents ; et contents d’avoir connu nos plaies, nous en sommes, ce semble, plus tran(|uillement malades.
Reprenez donc les chants lugubres que j’ai interrompus , triste Sion , et gémissez sur les cendres de l’époux sacré qui vous a été enlevé : remontez i l’autel , prêtres du Seigneur ; et si un reste de fragilité , si quelques négligences dans les devoirs infinis d’un pénible ministère , arrètoient encore le prince des prêtres que nous pleurons; dans cet endroit mystérieux du temple où aefaevoient de se purifier les ministres , ah ! disposez l’appareil du sacrifice ; mettez entre les mains de ce pieux pontife le sang de l’Agneau, afin qu’il puisse entrer dans le sanctuaire étemel, et se présenter avec confiance devant la bce du Roi de gloire.
Ainsi soii-il.
ORAISON FUNÈBRE