‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 68 sur 348 · DEUXIÈME MOTIF · texte numérisé non relu

DEUXIÈME MOTIF

Oui, mon cher Auditeur, que sen iront vos jeûnes , si vous ne vous convertissez pas uu Seigneur ? Quel fruit vous reviendra-t-il de vos abstinences, de nos instructions, et de tous les exercices laborieux de celte sainte carrière, si vous ne 1,

sortez pas de l’abime oii vous vivez, et si une vie toute criminelle met toujours un cliaos entre vous et la grâce? Vous porterez avec les Justes le joug de la loi , et vous n’en partagerez pas avec eux les consolations et les grâces. Ce que le Seigneur demande principalement de vous, vous le savez, c'esi le cluingement du cœur, c'est un renouvellement de la vie, c'est la lin et la cessation de vos crimes.

Ce n’est pas que vous deviez ajouter au crime de votre impcniience celui de la transgression de la loi du jeûne ; et que , sous prétexte que l'observance delà lettre ne sert de rien au pécheur obstiné dans le crime , U vous (»aroisse inutile de vous soumettre à cette rigueur. C'est la dispositioa de l’impie qui n'espère plus rien de la miséricorde de Dieu, -et qui ne trouvant plus de ressource dans la religion , dont scs impiétés semblent lui fermer tous les secours , en dicrciie une dans le désespoir, et dans le mépris affreux de son salut. Mais voua, mon cher Auditeur, que Dieu rappelle encore à la vérité et à la justice; vous à qui Il fait encore entendre, dans le fondderablme où vous croupissez , la voix de sa miséricorde; vous à qui il tend encore à tous moments la main pour vous aklcr à sortir du tombeau comme un autre Lazare; vous ù qui il a mart]ué peut-être ce tempe de pénitence comme le moment de votre salut , et le terme heureux de vos inalbeurs et de vus crimes* entrez avec vos frères dans cette sainte carrière de pénitence; demandez à Dieu que vous n’y couriez pas en vain. orTrez-Iui ce léger sacrilice , pour obtenir celui de vos passions. Commencez par la lettre, aiiii que l’esprit qui vivifie vous soit donné : soumeltez-vous à Dieu , en vous soumettant à la loi de l’Eglise , et il vous soumettra les cupidités injustes qui vous dominent : plus la lui vous sera pénible, plus vous devez faire en sorte que celte peine ne soit pas infructueuse et sans mérite pour vous. C’est toujours un commencement de salut, que d’accomplir le précepte; c’est s’unir avec les Justes; c’est craindre de désobéir û Dieu ; c’est respecter ses lois saintes; c'est rendre hommage à la religion; ce n'est pas mettre un nouvel obstacle aux grâces que Dieu nous prépareences jours de propitiation : en un mot, le pécheur qui observe la lui peut du moins espérer toujours ; celui qui la méprise est déjà condamné.

Et cependant où sont cenx qui observent cette lui sainte ? Que de prétextes frivoles et peu sérieux pour s’en dispenser! Oui, mes Frères, que n’opposez-vous pas pour vous mettre àcouvcri dece devoir? Des infirmités chimériques : mob , Uéias ! les op-

m LE MERCREDI

posez-vous an monde, aux passions, anx plaisirs mille fais plus laborieux el plus nuisibles que celle loi de pénitence? Une sanlé foible et usée : mais quel usage en failcs-vous [mur le crime, pour TarnbilioD , pour des affaires terrestres mille fois plus dures à porter que le joug de Jésus-Chrisl? Quelque légère incommodité déjà éprouvée dans la pralU|ue de rabslinence : hélas 1 mais n'en éprouvez-vous pas tous les jours de plus grandes dans les excès de la table et du jeu, dans le dérangemenl d’une vie toute profane? voitf en al)slenezvüuspour cela? Où est ici la bonne foi, et cette équité dont vous faites tant d'ostentation dans vos démarciies eovei's les hommes? N'éles-vous donc /aux el injuste qu’envers Dieu ? Qu'avez-vous donc àopposer encore? un long usage de transgression , une liabiUide de violer la loi sainte, qui vous la rend désormais impraticable. Ebquoi f seriez- vous dis[>ensé du précepte, pour ne l'avoir jamais ol>servé jus(iu’ici? L'ancienneté de l’infraction vous rendroit-elle moin-s coupable? Nous allégueriezvous la duree du crime comme une excuse? El ce qui devroil vous alarmer, deviemiroil donc précisément ce qui vous calme ? C’est à nous à vous opposer cette longue et criminelle liabilude de transgression , et à nous en servir de motif pour vous couvrir de confusion; et non pas à vous, à nous l’alléguer comme une raison qui vousjuslille. Que de pécheurs volujJlueux el invétérés deviendroienl innocents, si le long usage de la volupté tout seul les dispensoil devant Dieu d'iHre cltosles! Qu'on est à plaindre, nies Frères, de s’aveugler dans l’affaire de l’éternité, sur des raisons puériles qu'onauroil honte d'avancerdevaut des hommes sérieux dans des affaires de néant !

Je sais qu’on nous dit tous les jours que cc n’est pas ici un point fort essentiel ; que la grande affaire est de bien vivre; mais qu’au fond , user d’une viande plutôt que d’une antre, n’n jamais paru un crime fort sérieux , et sur quoi il faille tant sonner l’alarme , et troubler les consciences des fidèles.

C’e.si-ù-dire , ô mon Dieu, que la dernière ressource du pécheur pour se calmer est d’avilir dans son esprit la majesté de vos préceptes : comme si vous n’étiez pas également grand lorsque vous défendez à Gain de répandre le sang lim<>cenl, ou Iors(}ue vous ordonnez au premier des hommes de ne pas goûter d’un fruit où vous vouliez que sa soumission et son obéissance rendissent hommage à votre gloire, et témoignassent qne l’ usage des créatures est un don de votre souveraineté et de votre démence.

Oui, mes Frères, ce n’est pas assez pour le

OES CENDRES

monde de violer la loi sainte du jeûne et de l’abstinence; on l’avilit, on la traite de minutie, on la regarde comme une dévotion po(mlaire. C’est presque un air de force et de raison de la violer sans scrupule. Et c’est ainsi qu’on dégrade la tradition la plus vénérable de l’Eglise , la pratique la plus ancienne et la plus universelle qui nous soit venue de nos |)ères. C’est ainsi que rinstilulion respectable du jeûne, établie par les apôtres, consacrée par l’usage de tous les siècles , honorée parl’exemple des prophètes et de Jwus-Chrisl même, n’est plus dans les discours du monde qu’une pratique populaire de dévotion, sur laquelle il y a de la petitesse et de l’excès à vouloir être si vigoarenx et si sévère.

Me.s Frères, le saint vieillard Éléazarétoit donc un esprit foible , lorsqu'il aima mieux perdre la vie que de souiller son ame par l’usage des viandes profanes et défendues par la loi ? Le supplice <le la mère et des sept enfants dans les Mactiabées n’est donc qu'une histoire risible, puisque lestonnnents les plus affreux ne purent les déterminer à se permettre des meLs que Moïse avoit interdits au peuple de Dieu ? Les trois jeunes Hébreux , à la cour du roi de Babylone, n’avoienl donc que des frayeurs puériles, lorsqu’ils préféroienl la sainte simplicité des viandes prescrites , à la faveur d’un monarque superbe? El les livres saints, qui ont consacré par des éloges la foi el le courage de tons CCS anciens Justes, n’ont donc fait que rehausser par des lonanges magnifiques un scrupule vain et puérile?

£b ! qui êtes-vous donc pour trouver de la petitesse où les saints ont trouvé tant de force el de grandeur ? AvoteiU-ils de la majesté de la religion des idées moins mibles el moins sublimes que vous? Eloient-ils moins instruits de la foi et de la dignité de ses préceptes , dont l’intelligence n’est donnée qu’à ceux qui les aiment et qui les observent ? Etoient-cc des esprits foibles, eux qui ont eu la force de vaincre le monde, et qui ont été plus sages que tonte la sagesse du siècle ? Dans quels excès ne lombe-t-on pas pour s’étourdir sur l’infraction de cette loi sainte ? On devient impie pour être plus tranquillement transgresseur.

Aussi il n’en reste presque plus de vestiges dans le monde. Ce temps sacré n’est presejue pins distingué des autres lenqw del’anm^e, que par les instructions plus fréquentes que nous faisons aux fidèles. Le deuil n’esi plus que dans nos temples , où les ministres pleurent encore entre le vestibule et l’autel. La pénitence de ces jours saints ne subsiste plus que dans le langage de l’Église. Au-dehors les plaisirs , les jeux , les passions , les specta-

JIOTIFS r>K CONVERSION. I.’l

des, les cxci's nirjuc i!e la Imnne chère vont toiij()ur.s inétiic Irain. Aile;; dans h‘S ÜPsdoi^U’&s, dill'EspriUle voyez ce peupieintidèle. ennemi

de Jésus-Christ, et (|ui possède les lieux sacrêsoû s*accoinpHient aiilrefois tous ses mystères. Kiilrcz dans ces villes [•rofanes aux temps dcslinés à la célébration de leurs jeûnes. Quel rccueiilenienl ! quelle abstinence! quelles puririeations! quelles prières ! quelle sévérité d’observance î quelles |>eines imposées par la loi de leur faux prophète, devenue leur loi publique, contrôles transgresseurs, s^il s’en trouvoil un seul ! Tout y annonce an-iiehors leurs jours de jeûne et d'abstinence : et au milieu de nos villes , nous qui non.s vanloas d’élre le peuple choisi, nous qui nous regardons comme la nation saillie, tout eiieffacejuMpraux (races les plus légères, et leseulsjiectacle qui rappelle rétablissement de la loi, c’est le grand nombre de ceux qui la violent. Tronvez-inoi eu elTet imeseule famille oii le carême s’oliserve universellement? Ciiercliez une table dans le monde qui ue soit pas chargée de mets défendus, et où il ne se rencuntre qiielipie infracteur du précepte? Et ce n’est pas assez de le violer : loin de cacher sa honte et sa transgression dans l’enceinte de sa famille, on le viole avec éclat j on attire chez soi des complices de sa d«^]bidssaiice;ou les autorise par son exemple; on les force souvent par ses pei-suasions : et comme si ce n’éloil jkis assez du crime de l’infraction, on y ajoute celui du scandale.

Venez nous dire après cela que ce n’est pas Ici un point fort essentiel. Voas ne comptez donc pour rien de changer les iiururs publiques, de vous révolter contre l'Kglise, de vous séparer comme un anathème de tout le corps des Justes, de ne faire aucun usage des secours (]uela religion vous offre, d’être à vus frères une occasion de chute et de scandale, et en un mol de contribuer autant qu’il est en vousau relàchementdes nm urs, et à l’extinction de la foi cl de la piété parmi les fidèles?

Voilà, mon clicr Auditeur , des motifs bien pressants pour vou-s déterminer à un cliangement de vie. Ajoulons-y encore la croix et l’exemple de Jésus-Christ, que l’Église nous met devant les yeux en ces jours de salut.

TROISIÈME ÎIOTIl'.

Ce granil spectacle pourroil-il vous devenir inutile ? Le prix de son sang qui a cfTacc les péchés du momie, et qui va couler plus abondaminent sur vous, [loiirroit-il vuas laisser encore tout couvert Ue crimes cl de souillures?

Car, mes Frères, sa croix os! le seul héritage qu'il ait laissé à son ICgIise. Il faut que nous participions à son calice, si nous voulons partager avec lui gloire et son immortalité. C’est là l’esprit de notre vocation, et le fondement de notre es{>cranc€. Hors de là nous ne sommes |ias distin- « gués (le ces nations infidèles qui ne coniioissent l>as JésiLs-CIirisl. Otez de sa morale les maximes crucifiantes, lu violence, riumiilité, le renoncement à soi-même, le mépris du monde, la fuite des plaisirs, tout le reste peut nous être commun avec les philasophes qui dcbitoienl une doctrine sage cl éloignée des excès et des vices.

C’est donc la croix de Ji^us-Chri.'.lqui fait proprement le grand caractère des chrétiens, et la seule voie de salut que Jésus-Christ est venu ouvrir à ses disciples, ür, comment y participonsnous? Qu'avons-nous de commun avec Jésus- Clirisl crucifié ? N(»s (puvres, nos d(*marches, nos délasscmeiiLs , nos peines, nos plaisirs , nus craintes, nos espérances sont-elles marquées du sceau de la croix ?Où parolice signe de salut dans toute la suite de notre vie?

Je sais que le monde nous fournit des croix et d(ïs afillciioas, que nas propres passions nous en ménagent , et (jue nous sommes ingénieux ù nous en former à nous -mêmes. Mais ce sont là des (Toix de ta cupidité. Ce sont les cliâtiments de nos passions , et non pas les remèdes de nos crimes. Ce sont les tristes suites du vice, et non pas les fruits {téuihles de la vertu. Mais où est la croix de Jésus-Christ dans nos mœurs? Que souffiuns-noas pour lui plaire ? Que prenons-nous .sur nos passions, sur nos pencliants , pour pouvoir prétendre au titre de ses disciples? Ou est celte croix <)ue nous portons , et sans laquelle il faut renoncer à Jésus-Christ? Nous portons la croix de nos crimes, la croix de nos passiom, la croix de notre ambition , la croix de nos haines cl de nos envies, c’esl-à-dire ia croix du niumle et du démon. Hélas ! celle de Jésus-Christ est moins antère et moins pesante , et nous la rejetons ; celle de Jcsus-Clirist rend heureux ceux qui la p(;rh nt , et nous la craignons : celle de Jésiis-Clirisl adoucit même les croix du monde, et nous les lui préférons celle de Jésns-Clirisl est le prix de l’éternité, et nous la méprisons.

Quelle folie, mesFrères! Nous ne pouvons éviter les croix ici-bas; faisons du moins (pi’clles nous .soient utiles. Il faut toujours que nous souffrions de nos {ias.sion8; souffrons du moins en les réprimant, afin (pie nos violences noua soient comptées. 11 faut que nous trouvions des amertua mes dajis la vie; metlons-lesdoncà profit, et fai<

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