PREMIÈRE PARTIE
Nous avons lieau éloigner de nous l’image de la mort , chaque jour nous la rapproche. l.a jeunesse s’éteint, lesamiées se précipitent, et, semblables, dit l’Écriture . aux eaux qui coulent dans la mer et qui ne remontent plus vers leur source , nous nous rendons rapidement dans l’ablme de l’éternité , où engloutis pour toujours , nous ne revenons plus sur nos pas reparoilre encor sur la terre : A'I quasi aqute dilabimur tu terrain , </uie iiuii revertuntur. (II Reg., xiv, 14.)
Je sais que nous parlons tous les jours de la brièveté et de l’incertitude de la vie. l.a mort de nos pioches, de nos sujets, de nos amis, de nos niaitres, souvent soudaine, toujours inopinée, nous fournit mille réflexions sur la fragilité de tout ce qui passe. Nous redisons sans cesse que le monde n’est rien, que la vie est un songe, et qu’il est bien insensé de tant s’agiter pour ce qui doit durer si peu. Mais ce n’e.st là qu’un langage , ce n'e.st pas un sentiment; ce sont des discours qu’on donne à l’usage, et c’est l’usage qui fliit qu’eu même temps on les oublie.
Or, mes Frères , faites-vous ici- bas une destinée à votre gré, prolongez-y vos jours dans votre esprit au-delà même de vos espérances; je veux vous Ia’is.ser jouir de cette douce illusion. Mais enfin il faudra tenir la voie qu’ont tenue tous vos pères ; vous verrez enlm arriver ce jour auquel nul autre
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LE JOUR DES MORTS
jour ne succédera plus ; et ce jour sera pour vous le jour de votre éternité : heureuse , si vous mourez dans le Seigneur : malheureuse , si vous mourez dans votre péché. C’estTune de ces deux destinées qui vous attend : il ii*y aura que la droite ou la gauche, les boucs ou les brebis, dans la décision finale du sort de tous les hommes. Souffrez donc que je vous rappelle au lit de votre mort , et que je vous y expose le double spectacle de celte dernière heure , si terrible {lour le péclteur et si consolante pour le juste#
Je dis terrible pour le pédieur, lequel, endormi par de vaines espérancesdeconversion, arrive enfin à ce dernier nmment, plein de désirs, vide de bonnes œuvres, ayant à peine connu Dien, et ne pouvant lui offrir que ses crimes et le diagrin de voir finirdes jours qu’il avoit crus étemels. Or, mes Frères, je disque rien n’est plus affreux que la situation de cet infortuné dans les derniers moments de sa vie; et que, de quelque côté qu*il tourne son esprit, soit qu’il rappelle le passé, soit qu’il considère tout ce qui se passai ses yenx, soit enfin qu’il perce jusque dans cet avenir fomiidable auquel il toudie ; tous ces objets , les seuls alors qui puissent l’occuper et se présenter à lui , ne lui offrent plus rien que d’accablant, de désespérant et de capable de réveiller en lui les images les plus sombres el les plus funestes.
Car, mes Frères, que peut offrir le passé à un pécheur qui , étendu dans le Ht de la mort, commence i ne plus compter sur la vie , et lit sur le visage de tous ceux qui ('environnent la lerrible nouvelle que tout est fini pour lui! Que voit-il dans cette longue suite de jours qu’il a passés sur la terre? Hélas! il voit despeines inuli)es;desplaisirsquin’ont duré qu’un instant; des crimes qui vont durer élernellemenl.
Des peines inutiles: toute sa vie passée en un cKn d’œil s’offre à lui , et il n’y voit qu’une contrainte et une agitation étemelle et inutile. Il rappelle tout ce qu’il a souffert pour un monde qui lui échappe , pour une fortune qui s’évanouit , pour une vainc réputation qui ne l’accompagne pas devant Dieu , pour des amis qu’il perd , pour des maîtres qui vont l’oublier, pour un nom qui ne sera écrit que sur les cendres de son tombeau. Quel regret alors pour cet infortuné . de voir qu'il a travaillé toute sa vie, et qu’il n’a rien fait pour lui! Quel regret des'étre fait tant de violences, et de n’en être pa.s plus avancé pour le ciel; de s'étre toujours cru trop foible pour le service de Dieu, et d’avoir eu la force et la constance d’ètre le mar(}T de la vanité et d’un monde qui va périr! Ah! c’est alors que le pédienr, accablé, effrayé de Fon
aveugieineut et de sa méprise, ne trouvant plus qu’un grand vide dans une vie que le monde seul a tout occupée; voyant qu’il n’a pas encore commencé 4 TÎ>Te après une longue suite d’années qu’il a vécu ; laissant peut-être les histoires rem- ^ies de ses actions, les monuments publics charges des événements de sa vie , le monde plein du bniit de son nom , et ne laissant rien qui mérite d’être écrit dans le Untc de l'éternité , et qui puisse le suivre devant Dieu ; c’est alors qu’il commence, ma» trop lard, à se tenir à lui-même un langage que nous avons souvent entendu : Je n’ai donc vécu que pour la vanité! que n’ai-je fait pour Dieu tout ce que j’ai fait pour mes maîtres! Hélas ! falloil-U Uni d’agitations et de peines pour se perdre? Que ne recevois- jedu moins ma consolation en ce monde! j'anrois du moins joui du présent, de cet instant qui m’écliappe, et je n’auroispas tout perdu. Mais ma vie a toujours été pleine d’agitations, d’assujélissenients, de fatigues, de contraintes; et tout cela pour me préparer un malheur éternel. Quelle folie d’avoir plus souffert pour me perdre qu’il n’en eût fallu souffrir pour me sauver; et d’avoir regardé la vie des gens de bien comme une vie triste et insoutenable ; puisqu’ils n’ont rien fait de si difficile pour Dieu que je ne l’aie fait au centiif^e pour le monde, qui n’est rien, et de qui par conséquent je n’ai rien à espérer! ^^mbularimvs vias
di^dfes errarimvsànaverilaris. (Sap. , v,
Oui , mes Frères , c’est dans ce dernier moment que toute votre vie s’offrira à vous sous des idées bien différentes de celles qne vousen avez aujourd’hui. Vouscomptez mainlenanitcsservices rendus à l’Etat , les places que vous avez occupées, les actions où vous vous êtes distingués, les plaies qni rendent encore témoignage à votre valenr, le nombre de vos campagnes , la distinction de vos conunandements; tout cela vous parolt réel. Les applaudissements publics qui l'accompagnent , les récompenses qui le suivent, la renommée qui le publie, les distinctions qui y sont attachées ; tout cela ne vous rappelle vos jours passés que comme des jours pleins , occupés , marqués cliacun par des actions mémorables et par des événements dignes d’être conservés 4 la postérité. Vous vous distinguez même dans votre esprit de ces liomraes oiseux de votre rang, qui ont toujours mené une vie obscure, lâche, inutile, et d^honoré leur nom par l’oisiveté et par les mœurs efféminées, qui les ont laissés dans la poussière. Mais an lit de la mort, mais dans ce dernier moment où le monde s’enfuit et l’éterniié approche, vos yeux s’ouvrlront; la scène cliangera; l’ilhision qui vous grossit
MORT DU PÉCHEUR, etc. 15
CCS objets se dissipera; tods Tenez toot au na- I tmel ; et ce qui vous paroissoit si grand , comme { TOUS ne l'aTiez fait que pour le monde , pour la gloire , pour la fortune, ne tous paroltra plus rien : ytperirt oculot suos,ditJob, et ai/iil iaieniet. (Job, xxvn, 19.) Vous ne trouverez plus rien de réel dans votre vie que ce que vous aurez fait pour Dieu ; rien de louable que les œuvres de la foi et de la piété; rien de grand que ce qui sera digne de l’éternité ; et un verre d'eau froide donné au nom de Jésus-Christ , et une seule lanne répandue en sa présence , et la plus légère violenoe '■soiiflerte pour lui; tout cela vous pardtra plus précieux, plus estnnable, que toutes ces merveilles que le monde admire et qui périront avec le monde.
Ce n’est pas que le pécheur mourant ne trouve dans sa vie passée que des peines perdues ; il y trouve encore le souvenir de ses plaisirs; mais c’est ce souvenir même qui le consterne et qui l’accable. Des plaisirs qui n’ont duré qu'un instant! il voit qu’il a sacrifié son ame et son éternité à un moment fugitif de volupté et d’ivresse. Hélas! la vie lui avoit paru trop longue pour être tout entière consacrée à Dieu ; il n’osoit prendre de trop bonne heure le parti de la vertu , de peur de n’en pouvoir soutenir l’ennui , les longueurs et les suites; il regardoit les années qui étoient encore devant lui comme un espace immense qu’il eût fallu traverser eu portant la croix , en vivant séparé du monde , dans la pratique des œuvres chrétiennes : cette seule pensée avoit toujours suspendu tous ses bons désirs, et il attendoit, pour revenir i Dieu , le dernier âge , comme celui oti la persévérance est pInssAre. Quelle surprise, dans cette dernière heure, de trouver que ce qui lui avoit paru si long n’a duré qu’un moment ; que son enfance et sa vieillesse se tooehent de si près, qu’elles ne forment presque qu’un seul jour ; et que du sdn de sa mère il n’a fait, pour ainsi dire, qu’un pas vers le tombeau ! Ce n’est pas encore ce qu’il trouve de plus amer dans le souvenir de ses ^aisirs. Ils ont disparu comme un songe; mais lui, qui s’en étoit fait autrefois honneur, en est maintenant couvert de honte et de confusion : tant d’emportements honteux , tant de foiblesse et d’abandonnement! Lui qui s’ étoit piqué de raison, d’élévation, de fierté devant les hommes, d mon Dieu ! il se trouve alors le pins foibie , le plus méprisable de tous les pédieurs! Une vie sage peutêtre en apparence , et cependant tonte dans l’infamie des sens et la puérilité des passions ! une vie glorieuse peut-être devant les hommes, et cependant aux yeux de Dieu la plus honteuse, la pins
digne de mépris et d’opprobre ! une vie que le succès avoit peut-être toujours accompagnée , et cependant en secret la plus insensée , la plus frivole, la plus vide de réflexions et de sagesse ! Enfln des plaisirs qui ont été même la source de tous ses citagrins , qni ont empoisonné tonte la douceur de sa vie, qui ont cliangé ses plus beaux jours en des jours de fureur et de tristesse ; des plaLsirs qu’il a toujours fallu acheter bien cher, et dont il n’a presque jamais senti que le désagrément et l’amertume : voill à quoi se réduit celte vaine félicité. Ce sont ses passions qui l’ont foit vivre malheureux; et il n’a en de tranquille dans toute sa vie que les moments où son cœur en a été libre, les jours de mes plaisirs se sont enfuis, se dit alors à lui-même le péclienr , mais dans des dispositions bien dilTérentes de celles de Job ; ces jours, qui ont fait tous les malheurs de ma vie, qni ont troublé mon repos et changé même pom- moi le calme de la nuit en des pensées noires et inquiètes : Dits mci truiisienuif , cojilalioiies mea; dissipatte suni, lorgvesites cor meunt ( Job , xvii , 1 1 ) ; et cependant, grand Dieu, vous punirez encore les ctügrins et les inquiétude; de ma vie infortunée ! vous écrivez contre moi dans le livre de votre colère toutes les amertumes de mes passions, et vous préparez à des plaisirs qui ont toujours foit tous mes malheurs, un mallieor sans fin et sans mesure ! fcrièlsconlra meamoritudines, (I consumereme vis peccatU adofesceiiliœ mrie.’ (Job, XIII, 26.)
Et voilà ce (|ue le pécheur mourant trouve encore dans le souvenir du passé : des crimes qui dureront éternellement, les foiblesses de l’enfance, les dissolutions de la jeunesse, les passions et les scandales d’nn âge plus avancé; que sais-je? peutêtre encore les déréglements honteux d’une vieillesse licencieuse. Ah! mes Frères, durant la santé nous ne voyons de notre conscience que la surfoce ; nous ne rappelons de notre vie qu’un souvenir vague et confus : nous ne voyons de nos passions que celle qui actuellement nous captive ; une habitude d’une vie entière ne nous paroit qu’un crime seul. Mais au lit de la mort, les ténèbres répandues sur la conscience du pécheur se dissipent. Fins il approfondit son cœur , plus de nouvelles souillures se manifestent : plus il creuse dans cet abîme, plus s’offrent à lui de nouveaux monstres. Il se perd dans ce chaos : il ne sait par où s’y prendre pour commencer à l’éclaircir ; il lui budroit une vie entière, hélas! et le temps passe; et à peine reste-t-il quelques moments ; et il faut précipiter une confession à laquelle le plus grand loisir poorroit à peine nifllre, et qui ne doit précéder
LE JOUn DES MORTS.
que d*an moment le jngement redoutable de la justice de Dieu. Hélas ! on se plaint souvent durant la rie qu'on a la mémoire infidèle, qu’on oublie tout; il faut qu’un confesseur supplée à notre inattention , et nous aide à nous juger et à nous connoiire nuiis-mémes. Mais dans ce dernier moment, le pécheur mourant n’aura pas besoin de ce secours; la justice de Dieu , qui l’avoU livré durant la santé à toute la profondeur de ses ténèbres, Téclairera alors dans sa colère. Tout ce qui environne le lit de sa mort fait revivre dans son souvenir quelque nmiveau crime : des domestiques qu’il a scandalisés, des enfants qu’il a négliges, une épouse qu’il a contristée par des passions étrangères, des ministres de l’Eglise qu’il a méprisés, les images criminelles de ses passions encore peintes sur ses murs, les biens dont il a abusé, le luxe qui l’en* tüiire , dont les pauvres et ses créanciers ont souffert; l’orgueil de ses édifices, que le bien delà veuve et de rorphefin , que la misère publique a peut-être élevés; tout enfin, le ciel et la terre, dit Joli, s’élèvent contre lui, et lui rappellent l’Iiistoire affreuse de ses passions et de ses crimes : ccrli iiiiquifalem ejus.et terra consurgel adrersits eum. (Job., xx,27.)
Voilà comme le souvenir du passé forme une des plus terribles situations du p^Jieur mourant, parce qu'il n’y trouve que des peines perdues, des plaisirs qui n’ont dure qu’un instant , et des crimes qui vont durer éternellement.
Mais tout ce qui se passe à ses yeux n’est pas moins triste pour cet infurtuné ; ses surprises , ses séparations, ses cliangements.
Ses surprises! Il s’étoil toujours flatté que le jour du Seigneur ne le surprendroit point. Tout ce qu’on disoit là-dessns dan.s la chaire chrétienne neTavoilpas cmpèchédese promettre qu’il meltroit ordre à sa conscience avant ce dernier moment ; et cependant l’y voilà arrivé, encore chargé de tous ses crimes, sans préparation, sans avoir fait aucune démarche pour apaiser son Dieu; l’y voilà arrivé : il n’y a pas encore pensé, et il va être
Ses surprises I Dieu le frappe au plus fort de ses passions, dans le temps que la pensée de la mort éloit plus éloignée de son esprit , qu’il étoit parvenu à certaines pinces qu’il avoit jusque-là vivement désirées, et que, semblable à l’insensé de l'Evangile, il exliortoit son ameà se reposer et à jouiren (laixdu fniil de ses travaux. C’est dans ce moment que Injustice de Dieu le surprend, et qu’il voit en uu clin d’œil sa vie et toutes ses espérances éteintes.
Ses surprises ! Il va mourir; et Dieu permet que
personne n’ose lui dire qn’il ne doit plus compter sur la vie. Ses proches le flattent , ses amis le laissent s’abuser; on le pleure déjà en secret comme mort, et on lui montre encor des espérances de vie ; on le trompe, afin qu’il se trompe lui-méme. Il faut que les Écritures s’accomplissent, que le pécheur soit stirjms dans ce dernier moment : vous l'avez prédit , ù mon Dieu ! et vous êtes véritable dans vos paroles.
Ses surprises ! Abandonné de tou.s les secours de l’art, livré tout seul à ses maux et à ses douleurs , U ne peut se persuader encore qu’il va mourir; il se flatte, il espère encore : la justice de Dieu ne lut laisse, ce semble , encore un reste de raison , qu’afin qu’il l’emploie à se séduire. A voir sas terreurs , son étonnement , ses inquiétudes , on voit bien qu’il ne comprend pas encor qu’on meure : Use tourmente, il s’agite, comme s’il pouvoit se dérober à la mort; et ses agitations ne sont qu’un regret de perdre la vie, et non pas une douleur de l’avoir mal passée. Il faut que le pécheur aveu gle le soit jusqu’à la fln , et que sa mort ressemble à sa vie.
Enfin ses surprises ! Il voit alors que le monde Ta toujours trompé, ((u’il l’a toujours mené d’illirsion en illusion, et d’espérance en espérance; que les choses ne sont jamais arrivées comme il se les étoit promises, et qn’il a toqjours été la dupe de ses propres erreurs. 11 ne comprend pas que sa méprise ait pu èire si constante, qu’il ait pu s'obstiner , durant tant d’années , à se sacrifier pour un monde, pour des maîtres qui ne l’ont jamais payé que de va'mes promesses , et que toute sa vie n’ait été qu’une indifTérence du monde pour lui, et une ivresse de lui pour le monde. Mais ce qui l’accable, c’est que la méprise n’a plus de ressource, c’est qu'on ne meurt qu’une fois , et qu’après avoir mal fourni sa carrière, on ne revient plus sur ses pas pour reprendre d’autres routes. Vous êtes juste, ô mon Dieu , et vous voulez que le pédieur prononce d’avance contre lui-même, afin que vous le jugiez par sa propre bouche.
Les surprises du pécheur mourant sont donc alors accablantes; mais les séparations qui se font dans ce dernier moment ne le sont pas moiiLs pou r lui. Plus il tenoit au monde, à la vie, à toutes les créatures, plus U souffre quand il faut s’en séparer : autant de liens qu’il faut rompre, autant de plaies qui le déchirent; autant de séparations, autant de nouvelles morts pour lui.
Séparation de ses biens qu’il avoit accumulés avec des soins si longs et si pénibles, par des voies peut-être si douteuses pour le salut; qu’ i) s’éloit obstiné de conserver, malgré les reproches de sa
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conscience ! qn*it aroit refusés darement à U nécessité de ses frères. Ils lui éduppenl cefiendam ; ce las de boue fond à ses yeux : il n*en cmporlc avec lui que l’amour, que le regrei de les perdre, que le crime de les avoir acquis.
5)éparaiion de la magnincence qui t’environne, de Torgueit de scs édifices , où il croyoil s’étre bâti on asile contre la mort ; du luxe el de la vanité de ses anvenblements, dont il ne lui restera que le drap lugubre qui va l’envelopper dans le tombeau ; de cet air d’opulence au milieu duquel il avoit toujours vécu! Tout s’enfuit, tout l’abandonne : il commence à se regarder comme étranger au milieu de ses palais, où il aurait dù toujours se regarder de même; comme un inconnu qui ne possède plus rien, comme un infortuné qu’on va déponiller de tout à ses yeux , et qu’on ne laisse jouir encore quelque temps de la vue de ses dépouilles que pour augmenter ses regrets et son supplice.
Séparation de ses cliarges , de ses lionneurs qu’il va laisser peut-être à un concurrent, où il étoit panent! à travers tant de périls, de peines, de bassesses, et dont il avoit joui avec tant d'insolence ! Il est déjà dans le lit de la mort , dépouillé dé toutes les marques de ses dignités , et ne consen anl de tous ses titres que celui de pécheur, qu'il se donne alors en vain et trop tard. Hélas! il se contenteroit en ce dernier moment de la plus vile des conditions; il accepterait comme une grâce l’état le plus obscur et le plus rampant , si l’on Touloit prolonger scs jours ; il envie la destinée de ses esclaves qu’il laisse sur la terre : U marche à grands f»as vers la mort , et il tourne encore les yeux avec regret du côté de ta vie.
Séparation de son corps, pour !ef|uel il avoit toujours vécu, avec leipiel il avoit contracté des liaisoa< si vives, si étroites, en favorisant toutes ses passions ! 11 sent que cette maison de boue s’écroule; il se sent mourir peu à peu à cliaciin de ses sens : U ne tient plus à la vie que par un cadavre qui s’éteint par les douleurs cnielles que ses maux lui font sentir, par l’amour excessif qui l’y attache et qui devient plus vif à mesure qu’il est plus près de s’en séparer.
Séparation de ses proches, de ses amis, qn’U voit autour de son lit, et dont les pleurs et la tristesse achèvent de lui serrer le csur , et de lui faire sentir plus cruellement la douleur de les perdre !
Séparation du monde , où il occupoil tant de places, où il s'étfrit établi, agrandi, étendu, comme si c^avoit dû être le lieu de sa demeure éternelle; du monde sans lequel il n’avoit jamais pu vivre, dont il avoit toujours été un des principaux acteurs; aux événements duquel il avoit eu tant de part, où il
avoit paru avec tant d’agréments et tant de talents pour lui plaire! Son corps en va sortir, mais son cœur, mais toutes ses affections y demeurent encore ; le monde meurt pour lui , mais lui-même en mourant , ne meurt [tas encore au monde.
Enfin, séparation de toutes les créatures! Tout est anéanti autour de lui; il tend les mains à tous les objets qni l’environnent , comme pour s’y prendre encore ; et il ne saisit que des fantômes , qu’une fumée qui se dissipe, el qui ne laisse rien de réel dans mains ; Ei nihil inveummt omnes viri dirtfiarum in maitièus suis. {Ps. lwv, 6.)
C’est alors que Dieu est grand aux yeux du pédieur mourant. C’est dans ce moment terrible que, le monde entier fondant , disparoissanl à ses yeux, il ne voit plus que Dieu seul qui demeure, qui remplit tout, qui seul ne passe et ne cliange point. Il seplaignoil autrefois d’un ton d'ironie el d'impiété. qu’il cloit bien difficile de sentir quelque chose de vif pour un Dieu qu'on ne voyoil point , et de ne pas aimer des créatures qu’on voyoil et qui occtipoient tous nos sens. Ab ! dans ce dernier moment, il ne verra plus que Dieu seul , l'invisible sera visible pour lui : ses sens déjà éteints se refuseront â toutes les choses sensibles; tout s’évanouira autour de lui, et Dieu prendra la place de tous ces prestiges qui l'avoieot abusé pendant sa vie.
Ainsi tout change pour cet inforltmé ; et ces cliangements font avec ses surprises et ses séparations, la dernière amertume du spectacle de sa mort.
Changement dans son crédit et dans son autorité! Dès qu’on n'espère plus rien de sa vie, le monde commence à ne plus compter sur lui : ses amis prétendus se retirent; ses créatures se cherchent déjà ailleurs d’autres protecteurs et d’autres maîtres; sesesdavesmêmessontoccupésâ s’assurer après sa mort une fortune qui leur convienne : à peine en reste-t-il auprès de lui pour recueillir ses derniers soupirs. Tout l’abandonne , tout se relire; il ne voit plus autour de lui ce nombre empressé d’adulateurs : c'est peut-être un successeur qu’on lui désigne déjà, chez qui tout se rend en foule , tandis que lui , dit Job , seul dans le lit de sa dou leur, u’est plus environné que des horreurs de la mort , entre déjà daiLs cette solitude aiïreuse que le tombeau lui préi>are, et fait des réflexions amères sur l'inconstance du monde el sur le peu de fonds qu’il y a à faire sur les hommes : y^^lûjilurrelic^ fus in tabernaculo tuo, (Job, x.x, 2(i.)
Cliangement dans (’esUme publique dont il avoit été si Uallé , si enivré ! Ilélas ! le monde , qui l’avoU tant loué, l’a déjà oublié. Le changement que sa