‹ Œuvres de Massillon, Évêque de ClermontChapitre 81 sur 348 · LE VENDREDI APRÈS LES CENDRES · texte numérisé non relu

LE VENDREDI APRÈS LES CENDRES

qui noD^t sentons dn goîil et nne inclination iiatii- If Ile? I>e cnnir na pas làde<«iis besoin de pn*ceplc; il est à liii-mOme sa loi. Le pi-eceple suppose donc la difliculté de notre part : Jésus-Christ a donc prevu qu’il nous en coûteroit ponr aimer '^nos frères; que nous trouverions en nous des antipathies et des répu^ances qui nous éloigneroient d’eux : et voilà fiouniuoi il a attaché un si grand mérite à l’observance de ce seul point, et noiLs a déclaré si souvent que l’oliserver étuit observer la loi tout entière. L’aversion pour nos frères, loin donc de justilier notre éloignement envers eux, nous rend au contraire l’obligation de les aimer plus|iT(k:isc,et nous met personnellement dans le cas du précepte.

Mais d'ailleurs , un chrétien doit-il .se conduire par goOt et par humeur, ou par des principes de raison, de foi , de religion et de grâce? Et depuis quand le goût naturel que l’Évangile nous ordonne de combattre est il devenu un privilège qui nous dispense de .scs règles? Si la répugnance qu’on a pour les devoirs étoit un titre d’exemption , où est le fidèle qui ne fût quitte de toute la loi? et qui, plus il senliruil de corruption dans son emur, plus il n’y tiv>uvât .sa jastincation et son innocence? Nos gnîits sont-iU notre loi? La religion n’est-elie pins que l'appui et non le remède de la nature? N’est -ce pas une foildesse, même selon le monde , de ne régler nos démarches et nos sentiments, nos haines et nos amours envers les autres hommes, que sur la bizairerie d’on goût dont nous ne saurions nous rendre aucune raison à nous-mêmes? Les hommes de ce caractère font-ils grand honneur , je ne dis pas à la religion, mais à l’humanilé? et ne sont-ils pas an monde lui-méme un spectacle de mépris, de dérision et de censure? Quel clwos que la société, si le goût tout seul décidoil des devoirs et des hienw*anccs, et s’il n’y avoii point d’autre loi oui liât les hommes ensemble! Or, si Ie.s règles de h société même exigent que le goCit tout seul ne soit pas Tunique jM'incipe de notre conduite envers les autres hommes , l’KvangÜe seroit-il là-dessus plus iiididgent ? TÉ>'angile , qui ne nous pix^îlie que de nous renoncer nous-mêmes; TKvangile, qui nous ordonne partont de nous faire violence et de comlMitre nos goûts et nos affeciions; l’Evangile enfin , qui veut que nous agissions par des vues supérieures à la chair et au sang, et que nous sacliions saerilier à la sainteté de la foi et à la sublimité de ses règles, non seulement nos caprices, mais nos penchants les plus légitimes.

Il est donc insensé de noas alléguer une aversion pour votre frère, qui est elle-même votre

I crime. Je poiirrois vous répondre encore : Voi» I vous plaignez que votre frère vous déplaît, et : qu’il n’est pas en vous de le supporter et de compatir avec lui? mais vous-même, croyez-vous ne déplaire à personne ? pouvez-vous nous garantir que vous êtes du goût de tout le monde, et que tout vous applaudit et vous approuve ? Or , si vous exigez qu’on excuse ce qu’il peut y avoir de dioquant dan.s vos manières sur la bouté de votre cmtir, et sur les qualités essentielles dont vous vous piquez; s’il vous pareil déraisonnable de se I laisser révolter par des riens, et par oertaioes saillies dont noas ne sommes pas quelquefois les maîtres; si vous vouiez qu’on juge de vous par Ut suite, par le fonds, par la droiture des sentiments et de la conduite, et non par des humeurs qui échappent, et sur le-squelles il est malaisé d’être toujours en garde contre soi-même; ayez la même équité pour votre frère ; appliquez-vous la même règle; siipf)ortez-le comme vous avez besoin <|u’on vous supporte; et ne jusliliezpaspar votre éloignement pour lui, les aversions injustes qu’on peut avoir pour vous-même. Et celte règle est d’autant plus équitable, qu’il n’y a qu’à jeter les yeux sur ce qui se passe tous les jours dans le monde, pour être convaincu que ceux qni font sonner le plus haut les défauts de leurs frères sont ceux mêmes avec qui personne ne peut compatir, qui sont la terreur des sociétés, et à charge au reste des hommes.

El ici je pourrois vous demander, mon cher Auditeur, si ce fonds d'opposilions , qui vous rend votre frère si insupportable, n’est pas pins en TOUS, c’est-à-dire, dans votre orgueil, dans la bizarrerie de votre humeur, dans Tincompalibilité de votre caractère, que dans le sien propre : vous demander si tout le monde voit en lui ce qne vous croyez y voir vous-même : si ses amis , ses proches, ses égaux le regardent des mêmes yeux que vous. Que sais-je encore? vous demander si ce qui vous déplaît en lui . ne sont pas penl-être ses bonnes qualités : si ses talents, sa réputation , son crédit et sa fortune n’ont pas peut-être plos de part à votre aversion que ses défauts; et si re n’est pas son mérite ou son rang, qni ont fait jusqu’ici auprès de vous tout .«on crime. I) est si aisé de se faire là-dessus illusion à soi-mérae. L’envie est nne passion si masquée et si habile à se contrefaire : comme elle a quelque chose de lus et de lâche , et qu’elle est un aveu secret que nous nous faisons à nous-mêm(>s de notre médiocrité, elle se montre toujoui-sà nous sous des dehors étrangers et qui nous la rendent méconnoissable : mais approfondissez votre cœur , et vous verrez que tons

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nu PARDOxN DES OFFENSES.

ceux , ou qui vous effacent , ou qui brillent trop à vos côtés, ont le malheur de vous déplaire; que vous ne trouvez aimables que ceux qui n*onl rien à vous disputer ; que tout ce qui vous passe, ou vous égale, voUsS contraint et vous gène, et que pour avoir droit à votre amitié, il faut n’en avoir aucun à vus prétentions et à vos espérances.

Mais je vais encore plus loin , et Je vous prie de m’écouler. Je veux que votre frère ait encore plus de défauts que vous ne lui en reprocliez. Hélas! vous êtes si doux et si coinpIaLsanl envers ceux de qui vous attendez votre fortune et votre établisse' ment , et dont l’humeur , la fierté , les manières vous révoltent : vous souffrez leur hauteur , leurs rebuts cl leurs dédains ; vous dévorez leurs inégalités et leurs caprices : vous ne vous rebutez point : votre patience est toujours plus forte que votre opposition et votre ré^mgnaiice, et ^ous n’oubliez rien pour plaire. ! si vous regardiez votre frère , comme celui de <jui dépend votre salut éternel, comme celui à <]ui vou.s allez être redevable , non d’une fortune de boue et d’un établissement fragile, mais de la furtuiie même de votre éternité, suivriez-vous à son égard la bizarrerie de votre goût? ne vaincriez-vous pasTinjusteopposilion (jui vous éloigne de lui? vous en conteroit-il tant pour mettre vos penchants d’accord avec vos intérêts etemels , et vous faire une violence utile cl nécessaire? Vous souffrez tout pour le monde et pour la vanité ; et vous prétendez qu’on est injuste , dès qu’on exige de vous une seule déuiarclie pénible |iour reiernité?

Kt ne dites pas que ce sont là de ces bizarreries de la nature, dont on ne sauroil rendre raison, et «|ue nous ne sommes pas les maîtres de nos goûts il de nos penchants. J’en conviens Jusqu’à un certain point ; mais il y a un amour de raison et de religion qui doit toujours l’emporter sur la nature. L’Evangile n’exige pas que vous ayez du goût pour votre frère : il exige que vous l’aimiez , c’està-dire , que vous le souffriez , que vous l’excusiez , (jue vous cachiez ses défauts , que vous le ser\'iez ; en un mol , que vous fassiez pour lui tout ce que vous voudriez qu’on fit pour vous-méme. La clia-

I ilé n’est ptu un goût aveugle et hi/arre , une inclination naturelle, une sympathie d’humeur et de tempérament : c?est un devoir juste, éclairé , raisonnable ; un amour qui prend sa source dans les mouvements de la grâce et dans les vues de hi foi. Ce n’est pas aimer proprement nos frères , que de ne les aimer que pargoûi;c’esl s’aimer soi-méme.

II n’est que la charit(‘ qui imus les fasse aimer comme il faut, et qui puisse former tics amis solides et veiitablcs. Car le gmit change sons cesse.

et la charité ne meurt jamais : le goiil ne se cherclie que lut-ménie; et la cliaritc ne clierchc pas ses propres intérêts, mais les intérêts de ce <}u’cllc aime : le goût n’est pas à l’épreuve île tout, d’une perle , d’iin procédé , d’une disgrâce ; et la ciiurilc est plus forte que )a mort : le gmit n’aime cjuc ce qui j’accommode, et ta charité s’accommode à tout et souffre tout [hjut ce ({u’elle aime : le goût est aveugle, et nous rend souvent aimables les riees mêmes de nos frères; et la chariic n'applaudit jamais à l’iniquité, et n'aime dans les autres que la vérité. Les amis de la grâce sont donc bien plus sûrs (pte ceux de la nature. Le même goût (|ui lie les CQMirs , souvent un iastant après les sépare ; mais lesliens formés par la charilcdiirent éternellement.

Telle est la première source de nos amours et de nos haines, l'injuslice et la bizarrerie de notre goût. L’inicrét est la seconde : car rien n’est plus ordinaire que de vous enteudre jusiilier vos auiliHisilcs, en nous disant <}ue cet homme n’a rien oublié |K)ur vous perdre, qu’il a fait échouer votre fortune , qu’il vous suscite tous lcsjour.s des affaire-s iiijiisies; que vous le trouvez partout sur voire cJiemin, et qu’il est diflicile d’aimer un emieiui aussi acharné à vous nuire.

Mais je suppose que vous dites vrai , et Je vous répond.s : Pourquoi voulez-vous ajouter à tous les autres maux que votre frère vous a faits , celui de le haïr, qui est le plus grand de tons, puisi|uelous les autres n’ont aliouti qu’à vous ravir des biens frivoles et passagers, et <(ue celui-ci perd votre ame, et vous prive pour toujours du droit que vmis avez à un royaume immortel? En le baissant, vous vous nuisez bien plus à vou.s-inéme , que toute sa malignité à votre égani n’a jamais su vous uuire. Il a renversé votre fortune temporelle, je le veux ; et eu le lialssani vous renversez le fondemeiU de votre salut ctcruel : il a tuairpé le patrimoine de vos pères, j’en coiiviejis; ei |Hnir vous venger, vous renoncez à l’iiériiage du Père céleste et ail patrimoine éternel de Jésutr-Cbrisi. Vous votLS vengez donc sur vous-méiue ; et (tour vous coiLsoler des maux que votre frère vous a faits, vous vous en ménagez à vous-méme un, sans lin et sans mesure.

El de plus, votre liaine envers votre frère vous re^lilue-l-clle les avaulages qu’il vous a ravis? rend-elle votre condition meilleure? Que vous revient-il de voire animnsiit! et de voire amertume? Vous vous consolez, dites-vous, en le luiî.<:sant ; et c’est la seule consolation qui vous reste. Quelle consolai ion, grand Dieu, que celle de la liaine, c’est-à-dire, d’une (tossion notre et violente qui dédnre le cu'ur, qui rqiuiKl le trouble cl la tris-

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