‹ Œuvres de MassillonChapitre 19 sur 88 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

L'homme n'a voit été placé sur la terre que pour rendre à l'auteur de son être la gloire et l'hommage qui lui étoient dus. Tout le rappeloit à ses devoirs , et tout ce qui devoit l'y rappeler l'en éloigna . Il devoit à sa majesté suprême son adoration et ses hommages ; à sa bonté paternelle, son amour ; à sa sagesse infinie, le sacrifice de sa raison et de sa lumière. Ces devoirs , gravés dans le fond de son cœur, et nés avec lui , lui étoient encore sans cesse annoncés par toutes les créatures; il ne pouvoit ni s'écouter lui-même, ni écouter tout ce qui étoit autour de lui , sans les retrouver. Cependant il les oublie, il les efface de son cœur : il ne vit plus, dans l'ouvrage , l'honneur et le culte qui étoient dus à l'ouvrier souverain ; dans les bienfaits dont il le corabloit , l'amour qu'il devoit à son bienfaiteur j dans les ténèbres répandues sur les effets mêmes de la nature , l'impossibilité de sonder, à plus forte raison , les secrets de Dieu , et la défiance où il devoit vivre de ses propres lumières. L'idolâtrie rendoit donc à la créature le culte que le Créateur s'étoit réservé à lui seul : la Synagogue l'honoroit des lèvres , et l'amour qu'elle lui devoit se bornoit à des hommages extérieurs qui n'étoient pas dignes de lui : la philosophie s'égaroit dans ses pensées , mesuroit les lumières de Dieu à celles de l'homme, et croyoit que la raison, qui se méconnoissoit elle-même , pouvoit connoître toute vérité : trois plaies répandues sur toute la face de la terre. En un mot , Dieu n'étoit plus connu ni glorifié, et l'homme ne se connoissoit plus lui-même. Et premièrement, à quels excès l'idolâtrie n'a voit-elle pas poussé n culte profane? La mort d'une personne chère l'érigeoit bientôt m divinité, et ses viles cendres , sur lesquelles son néant étoit écrit en caractères si ineffaçables, devenoient elles-mêmes le titre de sa gloire et de son immortalité. L'amour conjugal se fit des dieux ; l'amour impur l'imita, et voulut avoir ses autels : l'épouse et l'amante, l'époux et l'amant criminels eurent des temples, des prêtres et des sacriGces. La folie ou la corruption générale adopta un culte si bizarre et si abominable; tout l'univers en fut infecté; la majesté des lois de l'empire l'autorisa ; la magnificence des temples, l'appareil des sacrifices, la richesse immense des simulacres rendirent cette extravagance respectable. Chaque peuple fut jaloux d'avoir ses dieux ; au

défaut de l'homme , il offrit de l'encens à la béte ; les hommages impurs devinrent le culte de ces divinités impures ; les villes , les montagnes, les champs, les déserts en furent souillés, et virent des édifices superbes consacrés à l'orgueil , à l'impudicité , à la vengeance. La multitude des divinités égala celle des passions j les dieux furent presque aussi multipliés que les hommes : tout devint dieu pour l'homme, et le Dieu véritable fut le seul que l'homme ne connût point.

Le monde étoit plongé , depuis sa naissance presque , dans l'horreur de ces ténèbres ; chaque siècle y avoit ajouté de nouvelles impiétés. Plus les temps marqués du Libérateur approchoient , plus la dépravation sembloit croître parmi les hommes. Rome elle-même , maîtresse de l'univers , s'étoit soumise aux différents cultes des nations qu'elle avoit subjuguées, et voyoit s'élover au milieu de ses murs les idoles diverses de tant de peuples soumis , qui devenoient plutôt des monuments publics de sa folie et de soi . aveuglement, que de ses victoires.

Mais enfin , quoique toute chair eût corrompu sa voie , Dieu ne vouloit plus faire pleuvoir sa colère sur les hommes , ni les exterminer par un nouveau déluge ; il vouloit le:: sauver. Il avoit mis dam le cLl le signe de son alliance avec le monde , et je signe véri- < ibi. n'étoit vas cet arc lumineux et grossier qui paroît de îs les nuées : z'f '. oit Tésus- christ, son Fils unique, le Yerbe fait chair, le sceau véritable 1e l'alliance femelle, et la seule lumière qui vient éclairer tou le nonde.

Il paroi: aajonrci hu'v ; ur la terre, et rend à son Père la gloire que 1 impiéU d'uL culte publi" avoit voulu lu ravir. L'hommage que lui ren'l son ame sainte, ai^e au Verbe , dédommage d'abord sa majesté suprême de tous 1^3 nonecurs .;ue l'univei" lui avoit jusque là refusés, pour les prostituer à la jréature. Un adorateur Homme-Dieu rend plus de .^ioire à la Divinité que tous les siècles et tous les peuples idolâtres ne lui en avoientôté ; et il falloitbien que cet hommage fût agréable au Dieu souverain, puisque lui seul effaça l'idolâtrie de dessus la terre , fit tarir le sang des victimes impures , renversa les autels profanes, imposa silence aux oracles des démons , miten poussière les vaines idoles, et changea leurs temples superbes, jusque là les asiles de toutes les abominations , en des maisons d'adoration et de prière. Ainsi l'univers changea de face : le seul Dieu inconnu dans Athènes même , et au milieu des villes les plus célèbres par leur science et par leur politesse, fut adoré; le monde reconnut son auteur ; Dieu rentra dans ses droits : un culte digne de lui s'établit sur toute la terre ; et il eut partout des adorateurs aui l'adorèrent en esprit et en vérité.

Voilà le premier bienfait de la naissance de Jésus-Christ, et la première gloire qu'il rend à son Père. Mais, mes Frères , ce grand bienfait est-il pour nous? nous n'adorons plus de vaines idoles, un

Jupiter incestueux, une Vénus impudique, un Mars vindicatif et cruel ; mais Dieu en est-il plus glorifié parmi nous? ne mettons-nous pas à leur place la fortune, la volupté, la faveur du maître, le monde avec tous ses plaisirs? car tout ce que nous aimons plus que Dieu , nous l'adorons; tout ce que nous préférons à Dieu , devient notre dieu lui-même , tout ce qui fait le seul objet de nos pensées , de nos désirs et de nos affections, de nos craintes et de nos espérances , fait aussi tout notre culte , et nos dieux sont nos passions, auxquelles nous sacrifions le Dieu véritable.

Or que d'idoles encore de cette espèce dans le monde chrétien ? Vous, cette créature infortunée à laquelle vous avez prostitué votre cœur , à laquelle vous sacrifiez vos biens , votre fortune , votre gloire, votre repos, et dont ni les motifs de la religion, ni ceux même du monde , ne peuvent vous détacher, c'est votre idole; et que lui manque-t-il pour être votre divinité infâme, puisque dans votre fureur vous nelui en refusez pas même le nom? Vous, cette cour, cette fortune qui vous occupe, qui vous possède, à laquelle vous rapportez tous vos soins, toutes vos démarches , tous vos mouvements, tout ce que vous avez d'ame , d'esprit, de volonté , votre vie tout entière , c'est votre idole : et quel hommage criminel lui refusezvous dès qu'elle l'exige , et qu'il peut devenir le prix de ses faveurs? Vous , cette intempérance honteuse qui avilit votre nom et votre naissance, qui n'est plus même de nos mœurs, qui a noyé et abruti tous vos talents dans les excès du vin et de la débauche , qui , en vous rendant insensible à tout le reste , ne vous laisse de goût et de sentiment que pour les plaisirs abrutissants de la table , c'est votre idole : vous ne comptez vivre que les moments que vous lui donnez , et votre cœur rend encore plus d'hommage à ce dieu infâme et abject que vos chants insensés et profanes. Les passions tirent les dieux autrefois ; et Jésus-Christ n'a détruit ces idoles qu'en détruisant les passions qui les avoient élevées : vous les relevez en faisant revivre toutes les passions qui avoient rendu le monde entier idolâtre. Et que sert de connoître un Dieu seul , si vous portez ailleurs vos hommages? le culte est dans le cœur; et si le Dieu véritable n'est pas le dieu de votre cœur, vous mettez, tomme les païens , les viles créatures à sa place , et vous ne lui rendez pas la gloire qui lui est due.

Aussi Jésus-Christ ne se borne pas à manifester le nom de son Père aux hommes , et à établir sur le débris des idoles la connois- Mmee seule du Dieu véritable. 11 lui forme des adorateurs qui ne compteront pour rien les hommages extérieurs, si l'amour ne les anime et ne les sanctifie , et qui regarderont la miséricorde , la justice, la sainteté comme les offrandes les plus dignes de Dieu, et 1 appareil le plus pompeux de leur culte : second bienfait delà nais- Moee de Jésus -Christ, et seconde sorte de gloire qu'il rend à son Père.

En effet, Dieu étoit connu dans la Judée, dit le Prophète ; Jérusalem ne voyoit point d'idoles élevées dans ses places publiques, y usurper les hommages qui étoient dus au Dieu d'Abraham; il n'y avoit ni simulacre dans Jacob , ni augure dans Israël (Num., xxin, 21 ); cette portion seule de la terre s' étoit préservée de la contagion générale; mais la magnificence de son temple , l'appareil de ses sacrifices , la pompe de ses solennités , l'exactitude de ses observances légales, faisoient tout le mérite de son culte. On bornoit à ces devoirs extérieurs toute la religion. Les mœurs n'en étoient pai moins criminelles : l'injustice, la fraude, le mensonge, l'adultère, tous les vices subsistoient , et étoient même autorisés par ces vains dehors de culte ; Dieu étoit honoré des lèvres , mais le cœur de ce peuple ingrat étoit toujours éloigné de lui. Jésus-Christ vient détromper la Judée d'une erreur si grossière , si ancienne , et si injurieuse à son Père. Il vient leur apprendre que l'homme peut se contenter des seuls dehors, mais que Dieu ne regarde que le cœur ; que tout hommage extérieur qui le lui refuse est une insulte et une hypocrisie, plutôt qu'un culte véritable; qu'il est inutile de purifier le dehors , si le dedans est plein d'infection et de pourriture ; et qu'on n'adore Dieu véritablement qu'en l'aimant.

Mais , hélas ! mes Frères , cette erreur si grossière , et si souvent reprochée par Jésus-Christ à la Synagogue , n'est-elle pas encore l'erreur de la plupart d'entre nous? A quoi se réduit tout notre culte? à quelques observances extérieures, à remplir certains devoirs publics prescrits parla loi, et encore c'est la religion des plus sages. Ils viennent assister aux mystères saints; ils ne se dispensent qu'avec scrupule des lois de l'Eglise ; ils récitent quelques prières que l'usage a consacrées ; ils célèbrent les solennités et grossissent la foule qui court à nos temples , voilà tout. Mais en sont-ils plus détachés du monde et de ses plaisirs criminels ? moins occupés des soins de la parure et de la fortune ? plus disposés à rompre un engagement criminel , ou à s'éloigner des occasions où leur innocence fait toujours naufrage ? portent-ils à ces pratiques extérieures de la religion un cœur pur, une foi vive, une charité non feinte? Toutes leurs passions subsistent toujours avec ces œuvres religieuses, qu'ils donnent à l'usage plus qu'à la religion. Et remarquez, je vous prie, mes Frères, qu'on n'oseroit s'en dispenser tout-à-fait : vivre comme des impies , sans aucune profession de culte , sans en remplir du moins quelques devoirs publics, on se regarderoit comme des anathèmes dignes des foudres du ciel. Et on ose souiller ces devoirs saints par des mœurs criminelles ; et on ne se regarde pas avec horreur en rendant inutile ce reste superficiel de religion , par une vie que la religion condamne et abhorre ; et on ne craint point la colère de Dieu en continuant des crimes qui l'attirent sur nos têtes, et en bornant tout ce quelui est dûà de vains hommages qui l'insultent.

Cependant, je l'ai déjà dit, de tous les mondains ce sont là les

m LE JOUR DE NOËL.

plus sages, et ceux qui paroissent les plus réguliers aux yeux du morde Ils n'ont pas encore secoue le joug, comme tant d autres; ils ne se font pas une gloire affreuse de ne pas croire en Dieu ; ils ne blasphèment pas ce qu'ils ignorent; ils ne regardent pas la religion comme un jeu et une invention humaine ; il veulent y tenir encore par quelques dehors ; mais ils n'y tiennent point par le cœur , mais ils la déshonorent par leurs désordres,mais ils ne sont chrétiens que de nom. Ainsi, encore plus qu'autrefois sous la Synagogue , les dehors magnifiques du culte subsistent parmi nous, avec la dépravalion des mœurs la plus profonde et la plus universelle que les prophètes aient jamais reprochée à l'endurcissement et à l'hypocrisie des Juifs ; ainsi la religion dont nous nous glorifions n'est plus qu'un culte superficiel pour la plupart des fidèles ; ainsi cette alliance nouvelle qui ne de voit être écrite que dans les cœurs; cette loi d'esprit et de vie qui devoit rendre les hommes tout spirituels , ce culte intérieur qui devoit donner à Dieu des adorateurs en esprit et en vérité, ne lui a donné que des fantômes, que de faux adorateurs, que des apparences de culte ; en un mot, qu'un peuple encore juif, qui l'honore des lèvres , mais dont le cœur corrompu , souillé de mille crimes, enchaîné par mille passions injustes, est toujours éloigné de lui.

Voilà le second bienfait de la naissance de Jésus-Christ, auquel nous n'avons aucune part. Il vient abolir un culte tout extérieur, qui se bornoit à des sacrifices d'animaux et à des observances légales, et qui ne rendoit pas à Dieu la gloire qui lui est due, en ne lui rendant pas l'hommage de noire amour, seul capable de le glorifier : il vient substituer à ces vaines apparences de religion une loi qui doit s'accomplir toute dans notre cœur, un culte dont l'amour pour son Père doit être le premier et le principal hommage. Cependant ce culte saint, ce précepte nouveau, ce dépôt sacré qu'il nous a laissé, a dégénéré entre nos mains : nous en avons fait un culte tout pharisaïque, où le cœur n'a point départ, qui ne change pas nos penchants déréglés, qui n'influe point sur nos mœurs, et qui nous rend d'autant plus criminels que nous abusons du bienfait qui devoit effacer et purifier tous nos crimes.

Enfin , les hommes avoient voulu encore ravir à Dieu la gloire de sa providence et de sa sagesse éternelle. Les philosophes, frappés de l'extravagance d'un culte qui multiplioit les dieux à l'infini , et forcés par les lumières seules delà raison de reconnoître un seul Ktre suprôme,endéfiguroient la nature par mille opinions insensées. Lei uns se représentoient un dieu oisif , retiré en lui-même, jouissant de son propre bonheur , ne daignant pas s'abaisser à re-

i der ce qui se passe sur la terre, ne comptant pour rien les hommes qu'il avoit créés, aussi peu touché de leurs vertus que de leurs \ Ken, et laissant au hasard le cours des siècles et des saisons, les révolutions des empires, la destinée de chaque particulier, la ma-

chine entière de ce vaste univers, et tonte la dispensa tion des choses humaines. Les autres l'assujetlissoient à un enchaînement fatal d'événements ; ils en faisoient un dieu sans liberté et sans puissance, et, en le regardant comme le maître des hommes, ils le croyoient l'esclave des destinées. Les égarements de la raison étoient alors la seule règle de la religion et de la croyance de ceux qui passoient pour être les plus éclairés et les plus sages. Jésus-Christ vient rendre à son Père la gloire que les vains raisonnements de la philosophie lui avoient ôtée. Il vient apprendre aux hommes que la foi est la source des véritables lumières, et que le sacrifice de la raison est le premier pas de la philosophie chrétienne ; il vient en fixer les incertitudes, en nous apprenant ce que nous devons connoilre de l'Etre suprême , et ce que nous en devons ignorer.

Ce n'étoit pas assez, en effet, que les hommes, pour rendre gloire à Dieu, lui fissent un sacrifice de leur vie comme à l'auteur de leur être, reconnussent par cet aveu l'impiété de l'idolâtrie, qu'ils lui fissent un sacrifice de leur amour et de leur cœur , comme à leur souveraine félicité , et avouassent par-là l'insuffisance et l'inutilité du culte extérieur et pharisaïque de la Synagogue. Il falloit encore qu'ils lui sacrifiassent leur raison , comme à leur sagesse et à leur vérité éternelle, et se désabusassent ainsi des vaines recherches et de l'orgueilleuse science des philosophes.

Or la naissance seule d'un Homme-Dieu, l'union ineffable de notre nature avec une personne divine, déconcerte toute la raison humaine; et ce mystère incompréhensible, proposé aux hommes comme toute leur science , toute leur vérité , toute leur philosophie , toute leur religion, leur fait d'abord sentir que la vérité qu'ils avoient jusque là cherchée en vain, il faut la chercher, non par les vains efforts, mais par le sacrifice de la raison et de nos foibles lumières.

Mais, hélas ! où sont parmi nous les fidèles qui font à la foi un sacrifice entier de leur raison, et qui, renonçant à leurs propres lumières, baissent les yeux, avec un silence de respect et d'adoration , devant les ténèbres majestueuses de la religion ? Je ne parle pas de ces impies qui vivent encore au milieu de nous , et qui ne veulent point de Dieu. Eh ! il faut les livrer à l'horreur et à l'indignation de tout l'univers qui connoît une Divinité et qui l'adore, ou plutôt les livrer à l'horreur de leur propre conscience , laquelle malgré eux l'invoque et la réclame en secret , tandis qu'ils se glorifient tout haut de ne pas la connnoîlre.

Je parle de la plupart des fidèles, qui ont presque de la Divinité une idée aussi fausse et aussi humainequ'en avoient autrefois les philosophes païens, qui ne la comptent pour rien dans tous les événements de la vie , qui vivent comme si le hasard ou le caprice des hommes décidoit de toutes les choses d'ici-bas, et qui ne connoissenl que le bonheur ou le malheur, comme les deux seules divinités qui gouvernent le monde et qui président à tout ce qui se passe sur la

terre. Je parle de ces hommes de peu de foi qui, loin d'adorer les secrets de l'avenir dans les conseils profonds et impénétrables de la Providence, vont les chercher dans des prédictions ridicules et puériles ; attribuent à l'homme une science que Dieu s'est réservée à lui seul ;' attendent avec une folle persuasion, sur les rêveries d'un faux prophète, des événements et des révolutions qui doivent décider ae la destinée des peuples et des empires ; fondent là-dessus de vaines espérances pour eux-mêmes , et renouvellent l'extravagance des augures et des aruspices païens, ou l'impiété de la pythonisse de Saul, et des oracles de Delphes et de Dodono. Je parle de ceux qui voudront voir clair dans les voies éternelles de Dieu sur nos destinées , et qui ne pouvant , par les seules forces de la raison , résoudre les difficultés insurmontables des mystères de la grâce sur le salut des hommes, loin de s'écrier comme l'Apôtre : O profondeur de la sagesse et de la science de Dieu [Rom., xi, 33)! sont tentés de croire ou que Dieu ne se mêle point de notre salut, ou qu'il est inutile que aous nous en mêlions nous-mêmes. Je parle de ces personnes dissipées dans le monde , qui trouvent toujours plausible , convaincant, tout ce que la crédulité oppose de plus foible et de plus insensé à la foi, qui sont ébranlées au premier doute frivole que l'impie propose , qui sembleroient être ravies que la religion fût fausse , et qui sont moins touchées de ce poids respectable de preuves qui accablent une raison orgueilleuse, et qui en établissent la vérité, que d'un discours en l'air qui la combat, où il n'y a souvent de sérieux que la hardiesse de l'impiété et du blasphème. EnGn , je parle de beaucoup de fidèles qui renvoient au peuple la croyance de tant de faits merveilleux que l'histoire de la religion nous a conservés, qui semblent croire que tout ce qui est au-dessus des forces de l'homme passe aussi la puissance de Dieu, et qui refusent les miracles à une religion qui n'est fondée que sur eux, et qui est le plus grand de tous les miracles elle-même.

Voilà comment nous ravissons encore à Dieu la gloire que la naissance de Jésus-Christ lui avoit rendue. Elle nous avoit appris à sacrifier au mystère incompréhensible de sa manifestation dans notre chair, nos propres lumières, et à ne plus vivre que de la foi ; elle avoit fixé les incertitudes de l'esprit humain , et l'avoit ramené des égarements et des abîmes où la raison l'avoit précipité, à la voie de la vérité et de la vie : et nous l'abandonnons ; et, sous l'empire même de la foi, nous voulons marcher encore comme autrefois sous les étendards, si j'ose parler ainsi, d'une foible raison ; les mystères de la religion qui nous passent, nous révoltent : nous réformons tout, nous doutons de tout ; nous voulons que Dieu pense comme l'homme. Sans perdre entièrement la foi , nous la laissons affoiblir au-dedans de nous, nous n'en faisons aucun usage; et c'est cet affoiblissement de la foi qui a corrompu les mœurs , multiplié les vices , allumé dans tous les cœurs l'amour des choses présentes, éteint l'amour des biens

à venir, mis le trouble, la haine, la dissension parmi les fidèles , et effacé ces premiers traits d'innocence, de sainteté, de charité, qui avoient d'abord rendu le christianisme si respectable à ceux même qui refusoient de s'y soumettre. iViais non-seulement la naissance de Jésus-Christ rend à Dieu la gloire que les hommes avoient voulu lui ravir, elle rend encore aux hommes la paix qu'ils n'avoient cessé de se ravir à eux-mêmes : Et in terra pax hominibus (Luc, n, 14).

SECONDE PARTIE

Une paix universelle régnoit dans tout l'univers quand Jésus- Christ, le Prince de la paix ( Is., ix, 6), parut sur la terre: toutes les nations soumises à l'empire romain portoient paisiblement le joug de ces maîtres orgueilleux du monde ; Rome elle-même , après des dissensions civiles qui avoient dépeuplé ses murs, répandu ses proscrits dans les îles et dans les déserts, et inondé l'Asie et l'Europe du sang de ses citoyens, respiroit de l'horreur de tous ces troubles, et, réunie sous l'autorité d'un César, elle trouvoit dans sa servitude la paix dont elle n'avoit jamais pu jouir dans sa liberté.

L'univers étoit doncpaisible ; mais cen'étoit là qu'une fausse paix. L'homme, en proie à ses passions injustes et violentes, éprouvoit au-dedans de lui-même la guerre et la dissension la plus cruelle : éloigné de Dieu , livré aux agitations et aux fureurs de son propre cœur , combattu parla multiplicité et la contrariété éternelle de ses penchants déréglés, il ne pouvoit trouver la paix, parce qu'il ne la cherchoit que dans la source même de ses troubles et de ses inquiétudes. Les philosophes s'étoient vantés de pouvoir la donner à leurs disciples ; mais ce calme universel des passions qu'ils promettoient à leur sage, et qu'ils annonçoient avec tant d'emphase, en pouvoit réprimer les saillies , mais en laissoit tout le venin et tout le tumulte dans le cœur. C'étoit une paix d'orgueil et d'ostentation; elle masquoit les dehors , mais, sous ce masque d'appareil , 1 homme se retrouvoit toujours lui-même.

Jésus-Christ descend aujourd'hui sur la terre pour apporter aux hommes cette paix véritable que le monde jusque là n'avoit pu leur donner. Il vient porter le remède jusqu'à la source du mal ; sa divine philosophie ne se borne pas à donner de ces préceptes pompeux qui pouvoient plaire à la raison , mais qui ne guérissoient pas les plaies du cœur ; et comme l'orgueil, la volupté , les haines et les vengeances avoient été les sources fatales de toutes les agitations que le cœur de l'homme avoit éprouvées , il vient lui rendre la paix en les tarissant par sa grâce, par sa doctrine et par son exemple.

Oui, mes Frères , je dis que l'orgueil avoit été la première source des troubles qui déchiroient le cœur des hommes. Quelles guerres, quelles fureurs cette funeste passion n'a voit-elle pas allumées sur la terre ! De quels torrents de sang n'avoit-elle pas inondé l'univers î Et l'histoire des peuples et des empires, des princes et des conque-

Ut LE JOUR DE NOËL.

théâtre lugubre où cette passion hautaine et insensée donnoit tous les jours les scènes les plus sanglantes. Mais ce qui se passoit au dehors n'étoitque l'image des troubles que l'homme orgueilleux éprouvoit au- dedans de lui-même. Le désir de s'élever étoit une vertu ; la modération passoit pour lâcheté ; un homme seulbouleversoit sa patrie , renversoit les lois et les coutumes , faisoit des millions de malheureux pour usurper la première place parmi ses citoyens , et le succès de son crime lui attiroitdes hommages ; et son nom , souillé du sang de ses frères, n'en avoit que plus d'éclat dans les annales publiques , qui en conservoient la mémoire ; et un scélérat heureux devenoit le plus grand homme de son siècle. Cette passion , en descendant dans la foule , étoit moins éclatante , mais elle n'en étoif pas moins vive et furieuse. L'homme obscur n'étoit pas plus tranquille que l'homme public ; chacun vouloit l'emporter sur ses égaux : l'orateur, le philosophe, se disputoient, s'arrachoient la gloire , l'unique but de leurs travaux et de leurs veilles ; et comme les desirs de l'orgueil sont insatiables, l'homme, à qui il étoit alors honorable de s'y livrer tout entier , ne pouvant s'y fixer , ne pouvoit aussi être calme et paisible. L'orgueil , devenu la seule source de l'honneur et de la gloire humaine, étoit devenu recueil fatal du re pos et du bonheur des hommes.

La naissance de Jésus-Christ , en corrigeant le monde de cette erreur, y rétablit la paix que l'orgueil avoit bannie de la terre. Il pouvoit se manifester aux hommes avec tous les traits éclatants que les prophètes lui avoient attribués j il pouvoit prendre les titres pompeux de conquérant de Juda , de législateur des peuples , de libérateur d'Israël: Jérusalem , à ces caractères glorieux , auroit reconnu celui qu'elle attendoit : mais Jérusalem ne voyoit dans ces titres qu'une gloire humaine , et Jésus-Christ vient la détromper et lui apprendre que cette gloire n'est rien , qu'une pareille attente n'eût pas été digne des oracles de tant de prophètes qui l'avoient annoncé ; que l'Esprit-Saint, qui les avoit inspirés, ne pouvoit promettre que la sainteté et des biens éternels aux hommes ; que tous les autres biens , loin de les rendre heureux , multiplioient leurs malheurs et leurs crimes , et que son ministère visible n'alloit répondre aux promesses éclatantes qui l'annonçoient depuis tant de siècles , que parcequ'il seroit tout spirituel , et qu'il ne se proposoit que le salut de tous les hommes.

Aussi il naît à liethîéem , dans un état pauvre et abject , sans appareil extérieur, lui dont les cantiques de toute la milice du ciel célébroienl alors la naissance; sans titre qui le distingue aux yeux des hommes , lui qui étoit élevé au-dessus de toute principauté et de toute puissance ; il souffre que son nom soit inscrit avec les noms les

plus obscurs de. sujets de César , lui dont le nom étoit au-dessus de tout autre nom , et qui seul avoit droit d'écrire le nom de ses élus dans le ivre de l'éternité; des pasteurs simples et grossiers tout sc.ils viennent lui rendre hommage, lui devant qui tout ce qu'il y a de grand dans le ciel, sur la terre et dans les enfers, doit fléchir le genou ; enfln , tout ce qui peut confondre l'orgueil humain est rassemblé dans le spectacle de sa naissance. Si les titres, si l'élévation si les prospérités avoient pu nous rendre heureux ici-bas et mettre la paix dans notre cœur, Jésus-Christ en auroit paru revêtu, et auroit apporté ces biens à ses disciples ; mais il ne nous apporte la paix qu'en les méprisant, et en nous apprenant à les mépriser nousmêmes; il ne vient nous rendre heureux qu'en venant réprimer des désirs qui jusque là avoient formé toutes nos inquiétudes ; il vient nous montrer des biens plus réels et plus durables , seuls capables de salmer nos cœurs , de remplir nos désirs , de soulager nos peines ; des biens que les hommes ne peuvent nous ôter, et qu'il suffit d'aimer et de désirer pour être assuré de les posséder.

Cependant, cette paix heureuse , qui la goûte? Les guerres, les troubles, les fureurs en sont-elles plus rares dans l'univers depuissa naissance? les empires et les états qui l'adorent en sont-ils plus paisibles? l'orgueil, qu'il est venu anéantir, en met-il moinsle tumulte et la confusion parmi les hommes? Cherchez au milieu des chrétiens cette paix qui devroitêtre leur héritage : ou la trouverez-vous? Dans les villes? l'orgueil y met tout en mouvement, chacun veut monter plus haut que ses ancêtres : un seul, que la fortune élève, y fait mille malheureux qui suivent ses traces sans pouvoir atteindre où il est parvenu. Dans l'enceinte des murs domestiques ? elle ne cache que des soins et des inquiétudes ; et le père de famille, sans cesse occupé, agité plus de l'avancement que de l'éducation chrétienne des siens, leur laisse pour héritage ses agitations et ses inquiétudes, qa'Hs transmettront un jour eux-mêmes à leurs descendants. Dans le palais des rois? mais c'est ici qu'une ambition démesurée ronge, dévore tous les cœurs ;. c'est ici que , sous les dehors spécieux de la joie et de la tranquillité, se nourrissent les passions les plus violentes et les plus amères ; c'est ici où le bonheur semble résider, et où l'orgueil faitplusde malheureux et de mécontents. Dans le sanctuaire? hélas! ce devroit être là sans doute l'asile de la paix : mais l'ambition est entrée même dans le lieu saint : on y cherche plus à s'élever qu'à se rendre utile à ses frères ; les dignités saintes de l'Eglise deviennent, comme celles du siècle , le prix de l'intrigue et des empressements ; la religieuse circonspection du prince ne peut arrêter les sollicitalions et les pratiques secrètes ; on y voit la même vivacité dans les concurrences , la même tristesse dans l'oubli où l'on nous laisse, la même jalousie envers ceux qu'on nous préfère Un ministère qu'on ne devroit accepter qu'en tremblant, on le brigue avec audace • on s'asseoit dans le temple de Dieu sans y avoir été placé de sa M T. 10

u6 LE JOUR DE NOËL.

main , on est à la tête du troupeau sans l'agrément de celui à qui il appartient, et sans qu'il nous ait dit, comme à Pierre : Paissez mes brcbis\jow., xxi, 17) ; et , comme on en a pris le soin sans vocation et sans talent , on le conduit sans édification et sans fruit, hélas! cl souvent avec scandale. 0 paix de Jésus-Christ, qui surpassez tout sentiment , seul remède des troubles que l'orgueil ne cesse d'exciter dans nos cœurs , qui pourra donc vous donner à l'homme ?

Mais, en second lieu, si les inquiétudes de l'orgueil a voient banni la paix de la terre, les désirs impurs de la chair n'y avoient pas excité moinsde troubles. L'homme, ne se souvenant plus de l'excellence de sa nature et de la sainteté de son origine, se livroit sans scrupule , comme les bétes, à l'impétuosité de cet instinct brutal. Le trouvant dans son cœur le plus violent et le plus universel de ses penchants, il le croyoil aussi le plus innocent et le plus légitime. Pour l'autoriser même davantage, il le fil entrer dans son culte, et se forma des dieux impurs, dans le temple desquels ce vice infâme devenoit le seul hommage qui honoroit leurs autels. Un philosophe même , le plus sage d'ailleurs des païens, craignant que le mariage ne mît une espèce de frein à celte passion déplorable , avoit voulu abolir ce lien sacré , permettre une brutale confusion parmi les hommes , comme parmi les animaux , et ne multiplier le genre humain que par des crimes. Plus ce vice étoit universel, plus il perdoit le nom de vice, et cependant quel déluge de mauxn'avoit-il pas répandu sur la terre ! avec quelle fureur ne l'avoit-on pas vu armer les peuples contre les peuples , les rois contre les rois , le sang contre le sang, les frères contre les frères , porter partout le trouble et le carnage, et ébranler l'univers entier 1 Les ruines des villes, les débris des empires les plus florissants , les sceptres et les couronnes renversées , devenoient les monuments publics et lugubres que chaque siècle élevoit, pour conserver, ce semble, aux âges suivants , le souvenir et la tradition funeste des calamités dont ce vice n'avoit cessé d'affliger le genre humain. Il devenoit lui-même un fonds inépuisable de troubles et de chagrins pour l'homme qui s'y livroit alors sans mesure. Il promettait la paix et les plaisirs ; mais les jalousies, les soupçons, les fureurs, les excès, les dégoûts, les inconstances , les noirs chagrins marchoient toujours sur ses pas , jusque là que les lois, la religion, l'exemple commun l'autorisant, le seul amour du repos, dans ces siècles mômes de ténèbres et de corruption , en éloignoit un petit nombre de sages.

Mais ce motif étoit trop foible pour en arrêter le cours impétueux, et en éteindrelcs feux dans le cœur de l'homme : il falloit un remède plus puissant ; et c'est la naissance du Libérateur qui vient retire! les hommes de cet abtmc de corruption, pour lesrendre purs et sans tache , les dégager de ces liens honteux, et leur donner la paix en r rendant la liberté et l'innocence, que la servitude et la tyrannie

de oe vice leur avoient ôtécs. Il nait d'une mère vierge , et la plus pure de toutes les créatures : par-là il met déjà en honneur une vertu inconnue au monde , et que son peuple même regardoit comme un opprobre. De plus, en s'unissant à nous, il devient notre chef, nous incorpore avec lui, nous fait devenir les membres de son corps mystique, de ce corps qui ne reçoit plus dévie et d'influence que de lui, de ce corps dont tous les ministères sont saints , qui doit être assis à la droite du Dieu vivant et le glorifier dans tous les siècles.

Voilà , mes Frères , à quel degré d'honneur Jésus-Christ dans ce mystère élève notre chair : il en fait le temple de Dieu , le sanctuaire de l'Esprit-Saint, la portion d'un corps où la plénitude delaDivinité réside, l'objet de la complaisance et de l'amour de son Père. Mais ne profanons-nous pas encore ce temple saint? ne faisons-nous pas encore servir à l'ignominie les membres de Jésus-Christ ? en respectons-nous plus notre chair, depuis qu'elle est devenue une portion sainte de son corps mystique? Cette passion honteuse n'exerce- t-elle pas encore la même tyrannie sur les chrétiens , c'est-à-dire sur les enfants de la sainteté et de la liberté ? ne trouble-t-elle pas encore la paix de l'univers, la tranquillité des empires, le repos des familles, l'ordre de la société, la bonne foi des mariages, l'innocence des commerces , la destinée de chaque particulier ? ne donne-t-elle pas encore tous les jours des spectacles tragiqucsau monde? respecte-t-el le les liens les plus sacrés et les caractères les plus respectables? ne comple-t-elle pas pour rien tous les devoirs? compte-t-ellc pour beaucoup les bienséances même? et ne fait-elle pas de la société entière une confusion affreuse, où l'usage a effacé toutes les règles? Vous-mêmes qui m'écoutez , d'où sont venus tous les malheurs et tous les chagrins de votre vie? n'est-ce pas de cette passion déplorable? N'est-ce pas elle qui a renversé votre fortune, qui a mis le (rouble et la division dans l'enceinte même de votre famille, qui a englouti le patrimoine de vos pères , qui a déshonoré votre nom , qui a ruiné votre santé , et qui vous fait mener une vie triste et ignominieuse sur la terre? n'est-ce pas elle du moins qui actuellement déchire votre cœur qu'elle possède? Que se passe-t-il au-dedans de vous , qu'une révolution tumultueuse de frayeurs , de désirs, de ja lousies, de défiances, de dégoûts, de noirceurs , de dépits, de chagrips , de fureurs ? et avez- vous goûté un seul moment de paix depuis que cette passion a souillé votre ame , et est venue troubler t ut le repos de votre vie? Faites renaître Jésus-Christ dans votre cceur, lui seul peut être votre paix véritable : chassez-en les esprits impurs, et la maison de votre ame sera paisible : redevenez un enfant de la grâce ; l'innocence est la seule source de la tranquillité.

Enfin, la naissance de Jésus-Christ réconcilie les hommes avec son Père : elle réunit les Gentils et les Juifs; elle anéantit toutes ces distinctions odieuses de Grec et de Barbare, de Romain et de Scythe ; elle éteint toutcoles inimitiés et toutes les haines ; de tous les peuples,

elle n'en fait plus qu'un peuple ; de tous ses disciples, qu'un cœur et qu'une amc : dernier genre de paix qu'elle vient apporter aux hommes. Ils n'étoient liés auparavant entre eux, ni par le culte, ni par une espérance commune, ni par l'alliance nouvelle, qui dans un ennemi nous découvre un frère. Ils se regardoient presque comme des créatures dune espèce différente : la diversité des religions , des mœurs, des pays, des langages, des intérêts , avoit, ce semble, diversifié en eux la même nature ; à peine se reconnoissoient-ils muuellement à la figure de l'humanité , le seul signe d'union qui leur -•estoit encore. Ils s'exterminoient comme des bêtes féroces; ils faisoient consister leur gloire à dépeupler la terre de leurs semblables , et à porter en triomphe leurs têtes sanglantes , comme les monuments éclatants de leur victoire : on auroit dit qu'ils tenoient leur être de différents créateurs irréconciliables , toujours occupés à se détruire, et qui ne les avoient placés ici-bas que pour venger leur querelle et terminer leurs différends par l'extinction universelle de l'un des deux partis : tout divisoit les hommes, et rien ne les lioit entre eux que les passions et les intérêts , qui étoient eux-mêmes la source unique de leurs divisions et de leur discorde.

Mais Jésus -Christ est devenu notre paix , notre réconciliation , la pierre angulaire qui rassemble et réunit tout l'édifice , le chef vivifiant qui unit tous ses membres, et n'en fait qu'un même corps. Tout nous lie à lui ; et tout ce qui nous lie à lui nous unit ensemble. C'est le même esprit qui nous anime , la même espérance qui nous soutient , le même sein qui nous enfante , le même bercail qui nous rassemble, et le même pasteur qui nous conduit : nous sommes les enfants d'un même père , les héritiers des mêmes promesses, les citoyens de la même cité éternelle , les membres d'un même corps

Or, mes Frères, tant de liens sacrés ont-ils pu réussir à nous unir ensemble ? Le christianisme, qui ne devoit être que l'union des cœurs, le lien des fidèles entre eux, et de Jésus-Christ avec les fidèles, et qui devoit retracer l'image de la paix du ciel sur la terre, le christianisme n'est plus lui-même qu'un théâtre affreux de dissensions et de troubles ; la guerre et la fureur semblent avoir établi parmi les chrétiens une demeure éternelle : la religion , qui devoit les unir, les divise elle-même. L'infidèle, l'ennemi de Jésus-Christ, les enfants du faux prophète qui n'est venu porter que la guerre et le carnage parmi les hommes , sont en paix ; et les enfants de la paix , et les disciples de celui qui vient l'apporter aujourd'hui aux nommes, ont toujours en main le fer et le feu les uns contre les autres ! Je le dis hardiment devant un prince qui a mille fois préféré la paix à la victoire. Les rois s'élèvent contre les rois, les peuples contrôles peuples; <vs mers qui les séparent les rejoignent pour s'entre-détruire ; un vil monceau de pierres arme leur fureur et leur vengeance : et des nations entières vont périr et s'ensevelir sous ses murs, pour disputer 5 qui demeureront ses ruines. La terre n'est pas assez vaste pour

les contenir, et les fixer chacun dans les bornes que la nature ellemême semble avoir mises aux états et aux empires : chacun veut usurper sur son voisin ; et un misérable champ de bataille, qui suffit à peine pour la sépulture de ceux qui Font disputé, devient le prix des ruisseaux de sang dont il demeure à jamais souillé. 0 divin réconciliateur des hommes, revenez donc encore sur la terre, puisque la paix que vous y apportâtes en naissant laisse encore tant de guerres et de calamités dans l'univers!

Ce n'est pas tout : l'enceinte elle-même des villes , qui nous unit sous les némes lois , ne réunit pas les cœurs et les affections ; les haines, les jalousies divisent les citoyens comme elles divisent les nations ; les animosités se perpétuent dans les familles , et les pères les transmettent aux enfants , comme un héritage de malédiction. L'autorité du prince a beau désarmer le bras, elle ne désarme pas les cœurs ; il a beau ôter le glaive des mains , on perce mille fois plus cruellement son ennemi avec le glaive de la langue : la haine, obligée de se renfermer au-dedans , en devient plus profonde et plus amère ; et pardonner est une foiblesse qui déshonore. 0 mes Frères , Jésus- Christ est donc descendu en vain sur la terre? 11 est venu nous apporter la paix ; il nous l'a laissée comme son héritage ; il ne nous a rien tant recommandé que de nous aimer : et l'union et la paix semblent bannies du milieu de nous ; et les haines partagent encore la cour, la ville , les familles; et ceux que les places, que les intérêts de l'état , que les bienséances même , que le sang du moins devroit unir , se déchirent , se dévorent , voudroient se détruire , et s'élever sur les ruines les uns des autres ; et la religion , qui nous montre nos frères daus nos ennemis , n'est plus écoutée; et la menace qui nous fait attendre la même sévérité de la part de Dieu , que nous aurons eue pour nos frères , ne nous touche plus ; et tous ces motifs , si capables d'adoucir le cœur , y laissent encore toute l'amertume de la haine ! Nous vivons tranquillement dans cet état affreux ; l'équité de nos plaintes envers nos ennemis nous calme sur l'injustice de notre haine et de noire éloignement pour eux : et si nous nous en rapprochons à la mort , ce n'est pas que nous les aimions , c'est que le cœur mourant n'a plus la force de les haïr ; c'est que tous nos sentiments sont presque éteints ; ou du moins , c'est que nous ne sentons plus rien que notre défaillance et notre extinction prochaine. Unissons-nous donc à Jésus-Christ naissant ; entrons dans l'esprit de ce mystère : rendons à Dieu avec lui la gloire qui lui est due ; c'est le seul moyen de nous rendre à nous-mêmes la paix que nos passions nous avoient jusqu'ici ôtée. Ainsi soit-il,

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