DEUXIÈME PARTIE
De toutes les circonstances de la vie, le choix d'un état est celle où la méprise est le plus à craindre, soit que vous la considériez du côté de Dieu dont elle usurpe les droits, du côté des grâces et des secours dont elle nous prive, ou entin du côté des suites presque toujours irréparables qu'elle traîne après soi.
Du côté de Dieu dont elle usurpe les droits. En effet, en nous donnant l'être et la liberté, il ne s'est pas départi des droits qu'il avoit sur son ouvrage. Ce n'est pas à nous à disposer de nousmêmes : c'est à lui seul à nous employer selon les vues qu'il s'est proposées en nous formant, et à régler l'usage des talents que nous n'avons reçus que de lui. Aussi à peine le premier homme fut-il sorti de ses mains, qu'il l'appliqua à la culture de ce lieu de délices, qui devoit être sa demeure; et il semble qu'en lui déterminant cette occupation, il voulut faire sentira tous ses descendants, que c'étoit à lui seul à nous marquer un emploi et une occupation dans cet univers où il nous a placés
Mais quand sa souveraineté ne lui donneroit pas ce droit sur la créature, sa sagesse devroit l'établir seul arbitre de nos destinées. Car connoissant tout seul les plus secrets penchants de nos cœurs; développant déjà dans les premières ébauches de nos passions, tout ce que nous devons être; jugeant de nous-mêmes par les rapports divers de vice ou de vertu, que les situations infinies où il pourroit nous placer ont avec les qualités naturelles de notre ame ; découvrant en nous mille dispositions cachées que nous ne connoissons pas, et qui n'attendent que l'occasion pour paroitre , seul, lorsqu'il tira tout du néant, et qu'il donna à tous les êtres cet arrangement admirable et ce cours harmonieux que la durée des temps n'a jamais pu altérer, il put prévoir quelles étoient dans cet assemblage si bien assorti , les circonstances du siècle, de la nation , du pays, de la naissance, des talents, de l'état, les plus favorables à notre salut ; et en les rassemblant par un pur effet de sa miséricorde , en former comme le fil et toute la suite de notre destinée. Aussi les apôtres ne s'adressent à lui pour choisir un successeur au disciple intidèle, que parcequ'il connoit les cœurs: Fous qui connoissez les cœurs de tous les hommes, lui disent-ils, montrez-nous celui que vous avez choisi ( Act. , 1 , 24 ).
En effet , mes Frères , Dieu seul nous connoît , et nous ne nous connoissons pas nous-mêmes: nos penchants nous séduisent; nos préjugés nous entraînent : le tumulte des sens fait que nous nous perdons de vue : tout ce qui nous environne nous renvoie notre image ou adoucie ou changée ; et il est vrai que nous ne pouvons nous choisir à nous-mêmes un état sans nous méprendre , parceque nous ne nous connoissons pas assez pour décider sur ce qui nous convient : nous sortons même des mains de la souveraineté et de la
sagesse divine ; nous devenons à nous-mêmes nos guides et nos soutiens: et semblables au prodigue de l'Evangile, en forçant le père de famille de laisser à notre disposition et à notre caprice les dons et les talents dont il vouloit lui-même régler l'usage , nous rompons tous les liens de dépendance qui nouslioient encore à lui ; et au lieu de vivre sous la protection de son bras, il nous laisse errer loin de sa présence, au gré de nos passions, dans des contrées étrangères.
Seconae raison. Si la méprise dans le choix d'un état de vie est si fort à craindre , c'est principalement du côté des grâces et des secours dont elle nous prive. Oui , mes Frères , comme les ministères sont différents dans le corps de Jésus-Christ, les dons et les grâces le sont aussi. Comme tous les étals ont leurs dangers et leurs difficultés particulières , il leur laut à tous des secours propres , pour vaincre ces obstacles , et pour éviter ces périls, il est dans les trésors de la miséricorde divine des grâces de magistrature , pour ainsi dire , de sacerdoce, de commandement militaire , de père de famille, d'homme public, de personne privée ; des grâces de mariage, de célibat , de cour, et de retraite : et comme Dieu ne destine jamais la fin , sans préparer en même temps les moyens pour y arriver; en marquant dans ses conseils éternels à chacun de nous l'étatoù il vouloit que nous opérassions notre salut, il a attaché à ce choix des secours propres et singuliers pour en accomplir les devoirs.
Mais, mes Frères, pour participer aux grâces d'un état, il faut que Dieu lui-même nous y ait appelés. Si vous vous êtes placé vous-même, c'est à vous-même à vous soutenir: s'il ne vous a pas préparé la voie où vous êtes entré, il ne vous y donnera passa main secourable , et vous y marcherez tout seul. 11 ne doit pas déranger en votre faveur l'ordre immuable de ses conseils éternels : vous êtes sorti du plan de sa providence ; ce n'est pas à lui à rétracter la stabilité de ses desseins pour s'accommoder à vos caprices , mais à vous livrer à votre propre malheur : vous n'avez pas choisi la situation et le ministère qu il vous destinoit dans le corps mystique de son ûls ; il ne peut donc plus vous regarder que comme un membre monstrueux qui est hors de sa place , et qui ne sauroit plus recevoir les influences et l'esprit qui animent tout le reste du corps.
Ainsi le Seigneur, dans ses desseins de miséricorde sur vous, vous avoit préparé des grâces de retraite, de mortification , de chasteté, de silence-, il vouloit vous sanctifier dans le secret de sa face, loin du monde et de ses périls : il avoit résolu de vous attacher à lui par des liens sacrés, et de vous faire porter son joug dès une tendre jeunesse: il avoit même mis en vous des inclinations heureuses, et qui sembloient vous montrer de loin la voie qu'il vous préparoit ; une ame simple et timide, un esprit paisible et naturellement éloigne d^ agitations éternelles que demande la vie du monde, des désirs
secrets et continuels de vous consacrer à lui : mais malgré tous cei attraits et tous ces signes heureux, où les desseins de Dieu sur vous paroissoient écrits en caractères si intelligibles, vous vous êtes engagé sous un joug différent ; ah ! la sainteté du lit nuptial sera donc pour vous une occasion de luxure et d'incontinence ; vous violerez la foi d'un sacrement honorable ; vos enfants trouveront dans vos exemples le modèle de leurs désordres : le monde où vous n'étiez pas appelé vous séduira : les périls où Tordre dé Dieu ne vous avoit pas engagé seront pour vous des occasions infaillibles de chute : tout deviendra tentation ou écueil à votre foiblesse : les plaisirs les plus innocents souilleront votre cœur ; les objets les plus indifférents seront funestes à votre innocence ; les devoirs les plus faciles trouveront en vous des répugnances invincibles : vous corromprez tout par d'injustes usages : et où vos frères , que le Seigneur lui-même a placés dans votre situation, seront en sûreté, vous n'y trouverez qu'un triste naufrage. Ainsi la mer engloutit autrefois un prophète infidèle , malgré le secours d'un navire et l'habileté des pilotes , parcequ'il y étoit entré contre l'ordre de Dieu ; tandis qu'elle respecte les seules traces , et qu'elle s'affermit sous les pieds du chef des apôtres, à qui le Seigneur avoit ordonné de marcher sur les flots , et de venir à lui. Tout est danger à quiconque n'a pas le Seigneur pour guide ; et le danger lui-même devient une sûreté à ceux qui marchent avec lui.
Mais , d'un autre côté, le Seigneur vouloit que vous opérassiez votre salut dans l'état de simple fidèle ; il vous avoit préparé les grâces de cet état ; et c'étoit la voie qui devoit vous conduire au terme heureux : les dissolutions même du premier âge, des penchants tumultueux de gloire et d'ambition, un cœur trop vif et trop sensible au plaisir, tout cela vous marquoit assez qu'un ministère de travail, de modestie, de pureté angélique, de prière, d'étude, n'étoit point votre place. Cependant vous avez usurpé cet honneur divin ; vous vous êtes placé vous-même dans le lieu saint ; vous êtes parvenu par des faveurs humaines, où la grâce toute seule devoit vous élever ; vous vous êtes ouvert , par votre ambition , la porte de la maison du Seigneur, qui n'est ouverte qu'à l'humilité et à l'innocence ; vous avez obtenu en importunant une dignité qu'on ne peut mériter qu'en fuyant : mais qu'avez- vous fait? tous vos ministères vont devenir pour vous des écueils : le tribunal sera le piège de votre innocence; la chair, le théâtre de votre orgueil; Tau tel, le lieu de vos crimes ; le patrimoine des pauvres, l'occasion de vos profusions et de vos désordres; le commerce des choses saintes, la source de votre irréligion et de votre endurcissement : si vous êtes pasteur, vous serez un mercenaire : si vous êtes élevé sur le trône sacerdotal , vous serez un homme de péché assis dans le temple de Dieu : d'où viennent ces malheurs? votre vocation est l'ouvrage de l'homme ; vous n'y ferez pas l'œuvre du Seigneur : vous possédez
le don de Dieu avec injustice; vous en userez avec profanation : vous avez souillé le sanctuaire en y entrant ; vous le déshonorerez en le gouvernant : vous n'êtes plus le médiateur entre Dieu et les hommes, entre la terre et le ciel ; vous n'êtes que l'anathème du ciel et le scandale de la terre.
Hélas ! mes Frères, si tant d'ames périssent tous les jours avec les grâces attachées à leur état; si le disciple perûde devient prévaricateur, et déchoit de la grâce et du ministère de l'apostolat où Jésus-Christ lui-même l'avoit appelé; si Salomon établi roi par la volonté du Seigneur, et avec des marques si éclatantes et si singulières de sa protection et de sa bienveillance , trouve dans les périls de la royauté des écueils où toute sa foiblesse vient échouer \ quelle pourroit être la destinée de ceux qui, privés des mêmes secours, sont exposés aux mêmes dangers? Si la foiblesse de l'homme ne peut se soutenir souvent dans des voies où la main de Dieu même la guide , fera-t-elle moins de chutes quand elle y marchera toute seule?
Ou est surpris après cela quelquefois , mes Frères, que les mœurs des chrétiens aient si fort dégénéré : on se demande d'où vient que nos siècles sont si différents de ceux de nos pères ; que tous les états ont corrompu leur voie; que la magistrature n'est presque plus qu'une honorable oisiveté, ou un art de faire servir les lois à dépouiller les peuples mêmes en faveur de qui elles ont été faites ; que la voie des armes n'est plus qu'une profession déclarée d'irréligion et de licence ; que la cour est le théâtre de toutes les passions ; que tous les arts inventés pour les besoins et pour les délassements publics , ne fournissent plus qu'au luxe ou à la licence publique ; que l'art des arts , l'honneur du sanctuaire , n'est presque plus qu'un trafic honteux d'ambition et de cupidité ; que la contagion n'a pas même épargné ces asiles saints et religieux élevés au milieu de nous; et que dans ces maisons de retraite, de prière, d'austérité, où il semble que le Seigneur devroit trouver cette foi qui n'est plus dans le reste de la terre, l'esprit du monde y règne quelquefois plus que dans le monde même : on en est, dis-je \ surpris ; et les Justes qui sont encore parmi nous en gémissent sans cesse devant le Seigneur, et lui demandent avec douleur, d'où vient qu'il a aboudonné son peuple. Mais la raison n'en est pas difficile à trouver : tout est corrompu , pareeque nul presque n'est à la place où il devroit être. De là le magistrat, devenu l'arbitre des passions humaines sans ces grâces de lumière, d'intégrité, de fermeté, de zèle du bien public, si nécessaires pour remplir ses fonctions , n'est plus qu'un fantôme revêtu d'une robe de justice et de dignité qui tourne à tout vent, etqui fait presque autant de chutes que de démarches. De là le courtisan engagé dans une vie de mollesse, d ambition, de dissimulation, de plaisir, et privé de cette droiture de cœur, de cette crainte de Dieu, de cette persuasoin vive des vérités éternelles, qui conserva purs et sans tache
les Daniel et les Eslher au milieu même d'une cour infidèle, devient bientôt le triste jouet de toutes les cupidités humaines, et ne connoîl plus d'autre maître qu'un maître mortel, et d autre divinité que la fortune. De là l'homme de guerre environné de tous les périls de son état, sans les secours dv cette sagesse, de cette foi courageuse, qui seule a pu sanctiGer les Josué, les Gédéon, les David, et tous les conquérants chrétiens au milieu de la licence des armes, ne se défend pas long-temps contre des dérèglements dont il porle déjà toutes les dispositions dans son cœur. De là le ministre de Jésus-Christ destiné à être le sel de la terre, et à guérir la corruption des peuples , en est bientôt lui-même infecté, parcequ'il n'a pas reçu cette vertu sacerdotale qui sanctifie tout, et que rien ne peut souiller. De là enfin le solitaire, ou la vierge consacrée à Jésus- Christ, s'élant chargés d'un fardeau pesant, et n'ayant pas reçu Fonction sainte qui [adoucit, traînent indolemment et même avec murmure le joug, loin de le porter avec allégresse; rendent au monde un cœur qu'ils navoient jamais bien donné au Seigneur; cachent sous les dehors de la mortification mille désirs profanes; retrouvent dans le silence de la retraite les images dangereuses des plaisirs, mille fois plus à craindre pour le cœur que les plaisirs mêmes; aiment ce qu'ils ne peuvent plus posséder; tombent loin des périls, et d'un lieu de sûreté se font une occasion de chute.
Yoilà, mes Frères, la source de la dépravation de tous les états, le défaut de vocation : et de cette dépravation , et de ce défaut de vocation, quelles suites irréparables! dernière raison pourquoi la méprise dans le choix d'un état de vie, est si fort à craindre. Car je ne vous dis pas, que n étant point dans la voie qui doit vous conduire au salut, plus vous marchez, plus vous vous égarez, et que ce n'est pas ainsi qu'on arrive : je ne vous dis pas que le défaut de votre vocation est une de ces fautes sur lesquelles on n'a presque jamais de remords ; que loin de la réparer, parmi tant de personnes qui font tous les jours des choix téméraires , vous n'en voyez pas une seule qui s'avise même d'entrer là-dessus en scrupule : mais je vous dis : Comprenez-vous les suites irréparables d'une vocation illégitime ? Si vous êtes homme public, l'usage injuste de votre autorité, tous les maux que vous faites, et tous les biens que vous ne faites pas : les peuples défendus, édifiés par un autre que leSeigueur eût misa votre place, opprimés, scandalisés sous votre ministère; les abus autorisés , les desseins utiles méprisés : réparez , si vous le pouvez, ces désordres que vous ne sauriez même connoître, et que votre exemple perpétuera peut-être jusqu'aux derniers âges de la monarchie !
Si vous êtes intrus dans le lieu saint, les instructions, ou négligées, ou rendues inutiles par les exemples ; les lois avilies et sans vigueur, par l'affoiblissement et les transgressions du législateur ; les ministres autorisa dans Ipmes pr^ncations, par l'infidélité du
LA VOCATION. fr66
pasteur principal ; les pécheurs confirmés dans le crime ; les foible*, sans secours ; les Justes , sans consolation ; les sacrements , sans fruit ; les prières de l'Eglise , sans utilité ; le ministère , sans respect et sans dignité ; toutes les sources de la grâce fermées aux fidèles, par la corruption de ceux qui dévoient les répandre , et en être les canaux sacrés ; la perte de tant d'ames qui eussent trouvé, dans le zèle et dans la piété d'un ministre fidèle, la grâce elle salut : sondez , si vous le pouvez, cet abîme, et trouvez-y, si vous le pouvez encore, une ressource !
Si vous êtes entré dans une maison sainte, vos mœurs devenues un modèle de relâchement : la piété affaiblie dans vos frères, par vos exemples; leur vocation ébranlée, par vos dégoûts; leur docilité révoltée , par vos murmures ; les maximes du monde introduites dans le lieu saint, par vos discours ; la tiédeur et le désordre perpétués après votre mort , par le seul souvenir de votre vie !
Voilà, vous, mes Frères, qui inspirez à des enfants infortunés des vocations injustes, les suites affreuses et les crimes infinis dont ce seul crime vous rend coupables devant Dieu. Aussi vous pouvez réparer, en affligeant votre chair, vos voluptés criminelles ; vos injustices, par vos largesses; vos scandales, par des exemples de vertu; vos haines et vos vengeances, par des actions de charité et de miséricorde : mais versez des torrents de larmes ; dédommagerez-vous jamais Jésus-Christ de la perte d'une infinité d'ames, qui auront trouvé l'écueil de leur salut, dans le dérèglement, dans l'ignorance, dans le défaut de talents d'un ministre, que votre cupidité, et non la vocation du ciel, avoit élevé aux premières dignités de l'Eglise? mais distribuez tout votre bien aux pauvres; remplacerez-vous jamais les maux qu'une vierge folle et mondaine, que votre crédit seul aura placée à la tête des épouses de Jésus-Christ , fera dans la maison de Dieu ; les relâchements qu'elle y portera ; les âmes qu'elle y séduira ; les grâces qu'elle y anéantira ; les biens qu'elle y empêchera ; les passions qu'elle y introduira; les obstacles qu'elle y mettra pour toujours au renouvellement de l'esprit primitif, et au rétablissement des règles saintes ? Ah ! votre repentir et vos larmes n'effaceront jamais des crimes qu'ils ne sauroient plus réparer : ou, pour parler plus exactement , vous ne vous en repentirez jamais ; et les larmes, pour les pleurer, ne vous seront jamais accordées.
Mais si les suites de cette méprise sont irréparables, mon cher Auditeur, pour des parents ambitieux qui vous l'ont inspirée, elles ne le sont pas moins pour vous , qui avez eu le malheur de vous méprendre : car je suppose même que vous en êtes touché de repentir; quels remèdes vous prescrire? quelles mesures prendre? Vous êtes revêtu d'une dignité sainte ; faut-il découvrir votre ignominie en vous en dépouillant? faut-il dissimuler l'ignominie de l'Eglise en vous y souffrant? faut-il vous arracher de l'autel, où M. I. 30
vous avez paru devant l'assemblée des fidèles ? faut-il vous y laisser contre l'ordre de Dieu qui vous en rejette ? et d'ailleurs, votre repentir sera- 1- il même assez héroïque pour en venir à ces dépouillemonts d'éclat, à ces démarches extraordinaires, sans lesquels pourtant il n'est point de salut pour vous? Vous êtes entré dans des engagements, ou de mariage, ou de religion, d'où il n'est plus en votre pouvoir de sortir ; êtes-vous obligé à l'impossible pour vous sauver? mais, d'un autre côté, vous sauverez- vous dans un état qui , n'étant pas le vôtre, ne sauroit être la voie de votre salut ?
O mon Dieu ! vous qui tenez entre vos mains les destinées des hommes , quelles ressources inconnues peut-il rester à votre grâce pour ces âmes infortunées ; et votre puissance elle-même peut- elle empêcher qu'elles ne périssent? Oui, mes Frères, et c'est une vérité de la foi , quelle que puisse être la situation de la créature , son sort n'est jamais désespéré sur la terre ; il n'est point d'état où la pénitence ne soit possible ; le Seigneur n'est pas tellement assujetti aux lois de sa justice, qu'un excès de miséricorde ne puisse en tempérer la rigueur; et quoique la loi déclarât coupables de mort ceux qui entroient dans la chambre d'Assuérus, sans y être appelés, il restoit encore néanmoins une ressource aux téméraires qui l'avoient violée, et le grand roi pouvoit encore étendre sur eux le sceptre de sa douceur et de sa clémence. Mais que ces grâces étoient rares! une Esther toute seule en a été favorisée: et qu'on est à plaindre, si, condamné à périr par la loi commune , tout l'espoir du salut ne roule plus que sur l'incertitude d'une exception dont un siècle entier fournit à peine un exemple!
Ce n'est pas que je veuille ici jeter de vaincs alarmes dans les consciences : la vérité ne trouble que pour instruire et pour consoler. Ainsi, mon cher Auditeur, si vous n'avez pas encore fait ce choix important, évitez ces écucils; priez beaucoup-, consultez vos talents, vos inclinations, vos forces, vos foiblesses, les intérêts de votre salut ; bannissez toutes vues humaines ; attirez sur vous la grâce d'un bon choix par l'innocence de votre vie; tournez de ce côté-là toutes vos attentions, et mettez tellement le Seigneur dans les intérêts de votre sort, qu'il ne le laisse jamais entre vos mains. Si le choix est déjà fait, et que vous doutiez si les motifs humains ■'y ont pas eu plus de part que les vues de la grâce, rendez votre vocation certaine par vos bonnes œuvres : comprenez que la fidélité aux devoirs de votre état est la plus sûre marque que vous y êtes appelé : remédiez à ce qui dépend de vous : faites-vous des remords utiles : changez cette tiédeur dangereuse où vous vivez, en une sainte vivacité; cette vie toute naturelle, en une vie delà foi ; ces négligences coupables, en des attentions religieuses ; ce mépris de vos obligations, en une fidélité qui vous fasse respecter ce que vous devez aimer ; et ne vous calmez jamais sur la vérité de votre vocation, que lorsque vous en accomplirez tous les devoirs.
Mais s'il est clair que le Seigneur n'ait point du tout présidé à votre choix : si l'imprudence, le respect humain, les passions seules vous ont formé un état de vie, votre sort est à plaindre, je l'avoue; mais il n'est pas désespéré : vous êtes loin du royaume des cieux , il est vrai ; mais vous pouvez encore y prétendre : tandis qu'on peut se repentir, on peut encore espérer. Dieu peut accorder à la douleur d'un choix injuste, les grâces qu'il auroit accordées à un choix légitime: vous n'êtes pas extérieurement dans son ordre; mais le cœur y est toujours quand il se donne à lui : vous occupez une place qu'il ne vous avoit pas destinée ; mais une foi vive, mais un amour ardent , mais uu repentir sincère , sanctifient tous les états ; et on est toujours à sa place , quand on sert et qu'on aime le Seigneur. Vous vous êtes exposé sur une mer orageuse contre son ordre, comme le prophète Jonas ; vous y êtes tombé comme lui au fond de l'abîme : il vous reste encore une ressource ; élevez votre voix comme lui vers le Seigneur, lorsqu'il se vit enseveli dans le sein du monstre ; et dites-lui : Seigneur, quoiqu'un choix injuste m'ait soustrait à la main adorable qui devoit me conduire, je crie encore vers vous du sein de l'abîme que vous avez ouvert pour me dévorer : De ventre inferi clamavi ( Jon., 2, 3 et seq. ). Il est vrai que rien ne peut égaler l'extrémité du danger où je me trouve : un monstre énorme me tient captif et m'environne de toutes parts : Abyssus vallavit me, La profondeur des eaux, comme celle de mes crimes, s'est élevée au-dessus de ma tête : Pelagus operuit caput meum. Il semble que la terre s'est creusé de nouveaux abîmes, pour m'y retenir éternellement : Terrœ vectes concluserunt me. Cependant, ô Dieu de mes pères! vous qui les portâtes sur vos ailes à travers les flots de la mer, quelque désespérée que paroisse ma destinée, je ne laisse pas d'espérer encore de vous; vous saurez bien me retirer quand il vous plaira du fond du gouffre où je me suis jeté : l'abîme entend votre voix; il me rendra à vous dès que vous lui aurez commandé de me rendre ; et il ne vous sera pas plus difficile de me délivrer dans la profondeur de la corruption où je me trouve, que si j'étois dans l'enceinte de Jérusalem : Et sublevabis de corruptione vitam meam, Domine, Deus meus. Oui, grand Dieu! malgré l'extrémité de mon état, qui semble ra'interdire tout espoir de retour, j'espère que j'aurai encore la consolation de revoir votre temple saint, de vous y offrir mes actions de grâces , et de vous y apaiser, en mêlant au sang des victimes les larmes d'un repentir sincère : Verumtamen rursàs uidebo templum sanctum tuum. Ah ! que ceux qui, après s'être éloignés de vous, s'obstinent à vous fuir encore , et se font par un désespoir orgueilleux , de l'excès de leur misère, une raison pour ne plus souhaiter leur délivrance, soient abandonnés de votre miséricorde, puisqu'ils l'abandonnent eux-mêmes : Qui custodiunt vanitates frustra, misericordiam suam derelinquunt. Pour moi, Seigneur, quelque
affreuses que soient les ténèbres de la mort où je suis enseveli , tar* dis qu'il me sera permis de vous invoquer, il me sera permis d'espérer : Ego autem in voce taudis immolabo tibi. Vous me verrez bien plus fidèle qu'autrefois à suivre vos voies saintes, si votre main secourable me délivre de ce péril : je ne rétracterai jamais les promesses que mon ame pénétrée de douleur vous fait dans ce lieu d'horreur : Quœcumque vovi, reddam pro salute Domino. Et le reste de ma vie ne sera plus qu'un regret amer de vous avoir offensé, et de m'étre soustrait à vos ordres, et une attention continuelle à mériter, par l'observance exacte de vos commandements, la récompense que vous promettez à vos serviteurs fidèles.
Ainsi soit-il.
SERMOJN
Crucior in hac Jldrntna.
Je suis tourmenté dans cette flamme. ( Luc , xvi , 24 ;
Quels sont donc les crimes affreux , mes Frères, qui ont creusé à cet infortuné ce gouffre de tourments où il est enseveli , et allumé le feu vengeur qui le dévore? Est-ce un profanateur de son propre corps? a-t-il trempé ses mains dans le sang innocent? a-t-il fait de la veuve et de l'orphelin la proie de ses injustices? est-ce un homme sans foi, sans mœurs, sans caractère, un monstre d'iniquité ?
Ecoutez-le, vous qui croyez qu'une vie douce et paisible, où l'on n'accorde rien aux passions extrêmes, mais où l'on accorde tout à l'amour-propre , est une vie chrétienne ; et que ne pas faire le mal, c'est tout l'Evangile. Ce réprouvé qui sort aujourd'hui de l'abîme pour vous instruire étoit riche, dit Jésus-Christ ; ilétoit vêtu de pourpre et de lin ; il faisoit tous les jours bonne chère : du reste, moins attentif qu'il n'auroit dû aux besoins de Lazare qui languissoit à sa porte ; voilà tous ses crimes. En vain en voudrions-nous chercher d'autres dans la dissolution de ses mœurs ; ce n'est pas ce qu'on lui reproche. Il avoit reçu de grands biens; il en goûtoit toutes les douceurs : Abraham ne cherche point ailleurs le sujet de sa condamnation : nous serions téméraires de lui prêter des désordres que son histoire tait, dont Jésus-Christ l'absout par son silence : nous contredirions même les intentions du Sauveur en de tournant le sens et l'esprit de cette histoire, et détruisant tout le fruit qu'il se propose d'en retirer.
Qu'eût-il été besoin en effet, mes Frères, que Jésus-Christ vint nous ouvrir l'abîme, pour nous faire voir dans les tourments un impudique, un sacrilège, un pécheur déclaré? On sait assez que les fornicateurs, les impies, les ravisseurs du bien d'autrui, n'auront point de part dans son royaume : toute l'Ecriture est une prédiction continuelle du malheur qui leur est préparé. S'il nous ouvre donc aujourd'hui le sein de l'enfer, c'est pour nous y montrer un réprouvé que nous n'y attendions point, et dont le plus grand vice a été de n'avoir point de vertu : c'est pour nous apprendre que la vie mondaine toute seule, quand vous en demeureriez là, et que vous ne tomberiez dans aucun excès, est une vie criminelle à ses yeux, digne de l'enfer et de ses flammes.
Voilà l'esprit et la fin de l'histoire que Jésus-Christ nous raconte aujourd'hui ; et c'est à cette vérité, la plus importante peut-être qu'on puisse traiter dans la morale chrétienne, que je vais ramener, par des réflexions édifiantes, toute la suite de notre Evangile. Dans le portrait que nous fait Jésus-Christ du mauvais riche, vous verrez la peinture d'une vie molle et mondaine , qui n'est accompagnée ni de vice , ni de vertu : dans le récit de son supplice , vous en verrez la condamnation et la déplorable destinée. C'est-à-dire l'innocence du monde, exposée et condamnée ; c'est le sujet de cette homélie. Implorons, etc., Ave, Maria.
Il importe peu à notre instruction , mes Frères , d'éclaircir si Jésus-Christ a voulu nous raconter ici une histoire véritable arrivée dans Jérusalem, ou seulement envelopper, selon sa coutume, sous des traits paraboliques, les vérités de sa doctrine. Qu'il se représente , comme un pasteur tendre et empressé , courant à travers les montagnes après une brebis égarée , et, tout joyeux de l'avoir retrouvée, la mettant avec bonté sur ses épaules, ou qu'effectivement il aille jusque dans Samarie chercher une pécheresse pour la retirer de ses égarements ; la parabole ne réveille pas moins la conscience du pécheur que l'histoire : ainsi , que la condamnation de notre riche infortuné soit un fait ou une figure, la vérité qu'on prétend y établir n'en est pas moins réelle, ni les motifs de notre terreur moins légitimes.
Il y avoit donc dans Jérusalem , dit Jésus-Christ, un homme riche: Homo quidam erat dives ( Luc. , xvi , 19). Il semble que ce soit ici son premier crime : il étoit né heureux, erat dives. Jésus-Christ n'ajoute rien d'odieux à cette circonstance. On ne nous dit pas, que, né dans la poussière, descendu d'une tribu obscure, et sorti d'une des moindres villes de Juda , il fût d'abord venu à Jérusalem pauvre et dépourvu de tout; et que, par les emplois les plus bas, par les trafics les plus vils , par des voies inconnues et toujours suspectes , il se fut élevé à ce point d'abondance et de prospérité, où il avoit
depuis paru dans le monde, et qu'il eût joui avec insolence d'un bien qu'il avoit acquis avec bassesse. Ce n'étoit pas ici un autre Zachée, qui, sur la misère publique, eût élevé une fortune monstrueuse; qui eût exigé pour lui-même les tributs dus à César ; et qui ensuite, à prix d'argent, eût acheté un nom, et exhaussé sa bassesse par l'éclat des dignités et la distinction des titres. On ne nous laisse pas soupçonner que , descendu d'un père avare et ravisseur, il n'eût recueilli qu'une succession d'iniquité; le silence de Jésus- Christ le justiûe sur tous ces reproches : il étoit riche, erat dwes; il jouissoit paisiblement du patrimoine de ses pères ; libre d'ambition , exempt de souci , environné de plaisirs tranquilles et domestiques, et ne goûtant que les douceurs d'un bien qui étoit à lui. Est-il quelqu'un parmi vous , mes Frères , qui possède des richesses dans des circonstances plus innocentes ? Cependant voilà le premier degré de sa réprobation : il étoit riche , erat dwes.
En second lieu, il étoit vêtu de pourpre et de lin : Induebatur purpura et bysso. La pourpre, à la vérité, étoit une étoffe précieuse : mais nous dit-on qu'en cela il passât les bornes que l'usage prescrivoit à son rang et à sa naissance ; que ses biens ne pouvant suffire à ses profusions , l'ouvrier et le marchand souffrissent de ses vanités et de sa magnificence ; et qu'enfin , comme dit le prophète , son orgueil et son ostentation surpassassent ses forces : Superbia ejus et arrogantia ejus.... plus quàm fortitudo ejus ( Is. , xvi , 6) ? Son siècle ne connoissoit pas encore des désordres si communs dans le nôtre, où le luxe confond tous les états ; où un peu de prospérité fait disputer de faste le publicain avec les princes du peuple ; où les misères publiques , en augmentant les murmures , semblent augmenter les profusions ; où l'on ne connoît plus ni les hommes à leur nom , ni les femmes à leur visage ; et où l'on est modeste quand on n'outre pas le luxe établi , et qu'on ne fait que se conformer à la folie et à l'excès de l'usage. On ne reproche point à notre infortuné tiche que dans les soins de sa parure il entrât des desseins de pasêion et de crime , ni cette prétendue simplicité d'intention, toujours alléguée et toujours fausse, sur laquelle, femmes du monde, vous excusez tant d'indécence et l'artifice de vos ajustements. En un mot, ce riche étoit vêtu superbement; il aimoit la splendeur et la magnificence ; et dans la synagogue, où le culte étoit encore sensible et grossier, où l'on croyoit que la magnificence du temple toute seule et l'appareil des sacrifices honoroient le Seigneur, où l'éclat extérieur des cérémonies en faisoit toute la majesté , où Dieu même ne s'étoit montré que sous des symboles de grandeur et de gloire , il semble que cet excès étoit plus pardonnable que sous l'Evangile où Jésus-Christ, pauvre et humilié, est devenu une leçon , et un devoir en même temps , de modestie et de simplicité à tous les fidèles.
En troisième lieu, il se traitoit tous les jours magnifiquement : Epulabatur quotidiè splendide : mais la loi de Moïse ne défendoit
que les excès ; elle n'ordonnoit pas encore cette rigoureuse attention sur les sens , que la loi de l'Évangile nous a depuis prescrite. Le lait et le miel etoient renfermés dans les promesses faites aux enfants d'Abraham; et il semble qu'on étoit autorisé à goûter les douceurs d'une abondance , qui avoit été proposée comme la récompense de la fidélité. D'ailleurs, il est accusé de s'être traité magnifiquement ; mais est-il repris d'avoir usé des viandes défendues par la loi , ou manqué à l'observance des jeûnes , et de tant d'abstinences qu'elle prescrivoit ? Il ne se faisoit pas de sa naissance, de ses grands biens et de sa mollesse, un prétexte pour se dispenser de ces lois rigoureuses. Observateur fidèle des traditions de ses pères , il distinguoit les temps et les jours ; et, quoiqu'il vécût dans les délices , il sa voit , quand il le falloit , s'affliger avec son peuple , et expier du moins en quelque sorte, en observant les abstinences de la loi , les plaisirs journaliers de sa table.
A la vérité , il faisoit tous les jours bonne chère : quotidik} mais son revenu pouvoit soutenir cette dépense. Ce n'est pas assez de la bonne chère; elle étoit encore somptueuse et magnifique, splendidè .mais on n'ajoute pas qu'il y eût de l'excès et de la débauche ; que les libertins et les impies fussent ses convives ; que des discours dissolus fissent l'assaisonnement de ses repas : il n'est point marqué qu'au sortir de là il courût à un spectacle profane pour occuper son loisir, et se délasser des fatigues de la bonne chère ; que , saisi de la fureur du jeu , il en fit son occupation ordinaire , et risquât quelquefois en un seul coup la fortune de ses enfants et l'héritage de ses ancêtres; ou qu'euûn des entretiens dangereux, et des commerces de passion , remplissent le reste de ses journées. Sur la religion et la foi de ses pères , on ne trouve rien à redire en lui ; il ne faisoit pas l'esprit fort , et ne croyoit pas s'honorer en montrant des doutes scandaleux sur les merveilles que Dieu avoit autrefois opérées en faveur de son peuple , et sur ses manifestations aux patriarches : il ne regardoit pas la croyance commune comme un préjugé vulgaire; les superstitions des pharisiens, les erreurs des saducéens, les disputes et les animosités de ces deux sectes, qui déchiroient la synagogue , ne lui faisoient pas conclure que la synagogue ellemême n'a voit rien de certain dans ses lois et dans son culte, et que la religion étoit une invention humaine : il offroit les sacrifices ordonnés ; il pratiquoit les ablutions prescrites ; en un mot, il n'est ï>as appelé maître cruel , ami perfide, ennemi irréconciliable, époux infidèle, fier, injuste, déloyal. Il ne se servoit pas de ses biens pour corrompre l'innocence ; le lit de son prochain étoit pour lui inviolable : la réputation et la prospérité d'aulrui ne l'a voient jamais trouvé, ni envieux, ni mordant : et de la manière dont on nous parle de lui , c'éloit un homme de bonne chère , faisant de la dépense dans Jérusalem , menant une vie douce et tranquille , d'ailleurs essentiel sur la probité , réglé dans ses mœurs, vivant
reproche, et selon que le monde veut qu'on vive quand on a du bien ; recevant à sa table les citoyens et les étrangers; enfin, un de ces hommes que le siècle loue, que la voix publique exalte, qu'on propose pour modèle, et que la piété elle-même n'oseroit souvent condamner.
Or, mes Frères , tel que je viens de vous le dépeindre , et tel qu'il étoit en effet, vous paroît-il fort coupable? et si quelqu'un, avant Jésus-Christ, avoit prononcé que cette voie est la voie qui mène à la perdition , et que cet homme est digne de l'enfer, ne vous seriezvous pas récriés contre l'indiscrétion et la dureté du zèle? n'auriezvous pas dit avec indignation , comme autrefois toute l'armée d'Israël lorsque Saùl eut condamné son fils Jonalhas : Qu'a-t-il donc fait? et faut-il qu'il meure pour avoir goûté un peu de miel? Evgone Jonaihas morietur (1. Reg. xiv, 45) ? Les préjugés de l'enfance vous ont laissé une idée si affreuse de ce mauvais riche ; cependant de quoi s'agit-il? Venons au fond ; n'ajoutez rien à ce qu'en dit l'Évangile. Il étoit riche, il étoit vêtu magnifiquement, il faisoil bonne chère : que trouvez-vous là de si énorme et de si criant? Si je n'en juge que par vos moeurs et vos maximes, non-seulement il ne paroît pas si coupable, mais je le trouve vertueux ; et dans la dépravation où l'on vit aujourd'hui , si je parlois ici comme un sage mondain, ce seroit un modèle que je vous proposerois à suivre.
Que dites-vous tous les jours vous-mêmes de ceux qui lui ressemblent ? Un tel vit noblement ; il mange son bien avec honneur ; ^a table est servie avec propreté et magnificence : du reste , il est homme essentiel, ami solide, et plein de cette probité qui fait la véritable religion et la solide vertu. C'est peu de le louer; on fait, ô mon Dieu ! des parallèles injurieux à la piété de vos serviteurs : on dit que voilà comme il faudroit vivre daîs le monde, et non pas comme tels et telles à qui la dévotion a gâté l'esprit, et qui décrient la véritable piété par des façons sauvages et des singularités indiscrètes. Voilà le monde, mes Frères; et ce qui me fait trembler, c'est que le seul réprouvé que Jésus-Christ nous fasse paroître dans l'Evangile se trouveroit presque aujourd'hui le plus homme de bien parmi nous.
Peut-être m'opposerez-vous ici sa dureté envers Lazare; et du moins, en cela, vous prétendrez avoir quelque avantage au-dessus de lui. A ce motif de confiance, je n'aurois d'abord qu'à répondre avec saint Paul , qu'en vain vous donneriez tout votre bien aux pauvres , si vous n'avez pas dans le cœur celte charité qui croit tout, qui espère tout, qui souffre tout, qui pardonne tout, qui n'est ni vaine, ni envieuse, ni intéressée, ni voluptueuse : si la sainteté de vos mœurs ne soutient l'abondance de vos largesses, vous ae faites rien, et vous n'êtes rien vous-même devant Dieu : Nihil mm ( 1 . Cor., xiii , 2 ). L'aumône aide à expier les péchés dont on se repont., mais elle ne justifie pas ceux dans lesquels on vit; c'est
qq devoir, mais ce n'est pas l'unique ; et quoiqn'y manquer ce soit être coupable de tout le reste , l'observer pourtant n'est pas toute la loi
Mais, d'ailleurs, voyons quel est là-dessus le crime de notre riche voluptueux , et peut-être vous trouverez- vous encore plus coupable que lui. Il y avoit , continue Jésus Christ, un pauvre appelé Lazare , tout couvert d'ulcères , couché à la porte de ce riche , qui eut bien voulu se rassasier des miettes qui tomboient de sa table ; mais personne ne lui en donnoit (Luc, xvi, 20, 21). Il y a, je l'avoue , dans cette conduite , je ne sais quoi qui blesse tous les sentiments même de l'humanité : le spectacle d'un voluptueux assis autour d'une table chargée de mets exquis , et insensible aux souffrances d'un malheureux qu'il a sous les yeux, couvert de plaies, et réduit à souhaiter des miettes, pour apaiser la faim qui le dévore , forme d'abord une opposition monstrueuse • et la seule vertu mondaine s'indigne de cette barbarie. Mais rapprochons-en toutes les circonstances, et vous verrez que Jésus-Christ n'a pas tant voulu nous représenter ce riche, comme un monstre d'inhumanité, que comme un homme indolent, trop occupé de ses plaisirs, et manquant d'attention seulement pour les misères de Lazare : vous verrez que le trait qui regarde ce pauvre n'est qu'un incident, pour ainsi dire, de l'histoire, et que la vie molle et voluptueuse du riche en fait comme le fond et le sujet principal.
Premièrement, Lazare étoit un mendiant public, mendiais; or on est naturellement moins attentif aux misères de ces indigents déclarés, qui ont toute une ville pour témoin et pour ressource de leur indigence : on peut toujours se persuader que leurs importunilés éternelles sont de purs artifices; et que l'oisiveté, bien plus que le besoin , forme leurs plaintes et leur misère : en un mot les prétextes dont vous vous servez tous les jours pour rebuter ces pauvres errants , notre riche pouvoit s'en servir envers Lazare. Peui-être que des besoins secrets , que des œuvres publiques de miséricorde, qui eussent plus flatté sa vanité, l'eussent aussi trouvé plus miséricordieux et plus sensible.
Secondement, Lazare tout couvert de plaies, il est vrai, étoit couché à la porte de ce riche : Ulceribus plenus ,jacebat antejanuam divitis. Un objet si digne de pitié auroit dû l'attendrir sans doute : mais , du moins , c'est quelque chose qu'un spectacle aussi horrible à voir que le devoit être Lazare , fût souffert à la porte sans qu'on le rebutât ; que rien d'aigre ni de dur ne fût jamais sorti de la bouche de ce riche , blessé d'avoir sans cesse le même objet devant les yeux ; et qu'il eût permis que cet infortuné eût fait de l'entrée de sa maison son asile ordinaire. Vous vous seriez peutêtre hâté , vous , mon cher Auditeur, de faire quelque largesse ; mais l'empressement d'éloigner de vos yeux un objet si dégoûtant y eût eu plus de part , que le désir de soulager un membre dejé-
47i JEUDI DE LA DEUXIEME SEMAINE.
sus-Christ : peut-être même , pour épargner à votre délicatesse un seul instant de dégoût , n'auriez -\ous pas cru votre frère affligé , digne de recevoir ce bienfait de vos propres mains , et qu'un do « mestique eût été chargé de votre part d'en être le distributeur ; au lieu de reconnoître alors dans une chair tout ulcérée l'image des plaies honteuses que votre ame étale aux yeux de Dieu , et d'expier tous les crimes de vos regards , en les laissant reposer sur un objet désagréable : ainsi , vous auriez été peut-êlre plus coupable devant Dieu par un excès de délicatesse, que le réprouvé de notre Evangile, par son indifférence et par son oubli.
Enfin , on ne lui donnoit pas même les miettes qui tomboient de la table : mais on ne dit pas que Lazare les eût demandées , on se contente de remarquer qu'il les souhailoit, cupiebat; on n'accuse pas le riche de les lui avoir refusées ; mais seulement que personne ne les lui donnoit : JYemo Mi dabat. Il n'est point marqué que Lazare lui parle, qu'il l'importune, qu'il lui expose sa faim et ses misères. Lazare se tait, et laisse parler ses plaies en sa faveur. Cette retenue sembloit solliciter encore plus vivement la pitié de cet homme riche; mais son rang, sa dissipation, ses plaisirs, ne lui permettent guère de descendre dans ce détail , et d'entrer dans ces attentions. Peut-être a voit-il ordonné négligemment à des domestiques infidèles de secourir ce mendiant ; car voilà où se borne tous les jours la libéralité de ses semblables. En un mot, on ne nous le représente pas tant ici comme coupable de dureté, que d'indolence et de défaut d'atiention.
Aussi lorsqu' Abraham , du haut de la demeure céleste , lui apprend le sujet de sa condamnation , il ne lui dit pas , comme Jésus- Christ le dira au grand jour aux réprouvés : Lazare éloit nu , et vous ne l'avez pas revêtu ; il avoit faim, et vous ne l'avez pas rassasié; il étoit malade, et vous ne l'avez pas soulagé : il se contente de lui dire : Mon fils , souvenez-vous que vous avez reçu des biens pendant votre vie : Fili, recordare quia recepisti bona in vitâ tua. Souvenez-vous que vous n'avez rien souffert sur la terre : ce n'est pas ainsi qu'on arrive au repos promis à ma postérité. Vos pères avoient toujours été errants, fugitifs, étrangers dans le monde; ils n'y possédoient rien ; ils jouissent maintenant dans mon sein de cet héritage promis, après lequel ils avoient tant soupiré. Vous avez cherché, vous, votre consolation sur la terre; vous n'appartenez donc plus au peuple de Dieu ; vous n'êtes plus un enfant de la promesse , vous n'avez pas été béni en moi, et votre sort est avec les infidèles : vous avez fait du lieu de votre pèlerinage le lieu de vos délices ; cette injuste félicité ne pouvoit pas durer : ici tout change de face : les larmes de Lazare sont essuyées , ses afflictions consolées ; mais vos ris et vos joies se changent en grincements de dents; et vos plaisirs d'un instant , en des tourments qui ne finissent plus : Recordare ,fili, quia recepisti bona in vitâtuâ^ Lazarus autem
matai hic consolatur, tu vero cruciaris. Voilà son grand crime; une vie passée dans les plaisirs de l'abondance, et dans la mollesse : voilà ce qui Ta damné ; et nous serions téméraires d'en chercher d'autres raisons que celles que l'Esprit de Dieu lui-même nous a marquées dans l'Evangile.
Vous en êtes surpris, mes Frères? Vous ignorez donc que c'est un crime pour des chrétiens, de n'avoir point de vertu ? vous croyex donc que l'enfer n'est ouvert qu'aux adultères, aux fornicateurs , aux injustes? Ah! si un disciple de Moïse, vivant sous une loi encore imparfaite et charnelle, où les vertus qu'on exigeoit étoient moins sublimes , le détachement moins rigoureux , l'usage des sens moins sévère , est réprouvé pour avoir mené une vie molle , délicieuse , sans vice , ni vertu ; un membre de Jésus-Christ crucifié , un enfant de la loi nouvelle, un disciple de l'Évangile, où les vertus ordonnées sont si parfaites , la violence si continuelle , les plaisirs si interdits , les souffrances si nécessaires ; où l'usage des sens est environné de tant de préceptes et de conseils rigoureux ; où la croix est le sceau de ceux qui sont prédestinés ; vous croiriez qu'il seroit traité plus favorablement en ne refusant rien à ses sens, et s'abstenant seulement, comme ce riche, des excès criants, et des plaisirs injustes et honteux?
Mais , mes Frères , c'est une vérité du salut , qu'un chrétien ne peut être prédestiné que pour être rendu ici-bas conforme à l'image de Jésus-Christ. Si vos mœurs ne sont pas une expression des siennes ; si le père ne retrouve pas en vous la ressemblance de son fils ; si le membre porte des traits différents du chef, et que ce soit une alliance monstrueuse de les unir ensemble : vous serez rejeté, comme une image infidèle, comme une pierre de rebut qui n'a pas été taillée par la main de louvrier, et qui ne peut entrer dans l'édifice ; comme un membre difforme, et qu'on ne sauroit assortir au reste du corps. Or, je vous demande, mes Frères, pour ressembler à Jésus-Christ suffit-il de n'être ni fornicateur, ni impie, ni sacrilège, ni injuste? Jésus-Christ s'est-il contenté de ne faire tort à personne; de ne point soulever les peuples; de rendre à César ce qui est dû à César; de n'être pas un buveur et un homme de bonne chère ; de ne pouvoir être repris par ses ennemis mêmes d'aucun péché grossier ; en un mot , de n'avoir pas été un Samaritain , et un ennemi de la loi? a-t-il borné là toutes ses vertus ? n'a-t-il pas été doux et humble de cœur? n'a-t-il pas prié pour ses ennemis ? a-t-il aimé le monde, lui qui l'a réprouvé? s'est-il conformé au monde, lui qui n'étoit venu que pour le corriger, et pour le reprendre? a-t-il cru que le salut fût pour le monde, lui qui n'a pas prié pour le monde? a-t-il couru après les plaisirs, lui qui les a maudits, et qui a déclaré que le monde se réjouiroit, mais que ses disciples ne prendroient aucune part à ces vaines joies , et seroient dans la tristesse ? a-t-il cherché les honneurs et les distinctions humaines, lui qui n'a jamais cherché
sa gloire, mais la gloire de son Père, et qui s'est caché lorsqu'on a voulu le faire roi? a-t-il mené une vie douce et agréable, lui qui a porté sa croix dès le premier instant de sa vie mortelle, et qui a consommé sa course par la consommation de ses souffrances ? Voilà yotre modèle : soyez du monde , soyez solitaire ; à la cour, ou dans le cloître ; consacré à Dieu , ou partagé entre le Seigneur et les soins du mariage, si vous ne porte* pas l'image de Jésus-Christ, tous êtes perdu.
Cependant vous ne craignez rien pour votre destinée, pourvu que vous viviez dans une régularité que le monde approuve, et que la conscience ne vous reproche pas de vice grossier et criant : et il est si vrai que cet état ne vous laisse point d'alarmes sur le salut , que lorsque nous vous proposons d'imiter l'exemple de ceux qui, après avoir mené une vie semblable à la vôtre, en ont connu le danger, se sont retirés des plaisirs et des dissipations du monde, et leur ont fait succéder la prière , la retraite , la mortification , la pratique des œuvres saintes, vous répondez qu'il est dangereux de le prendre si haut; vous vous croyez plus sage en évitant ces prétendus excès, et vous ne voyez rien à changer à votre conduite. Saint Augustin se plaignoit autrefois que certains païens de son temps refusoient de se convertir à la foi, parcequ'ils menoient une vie réglée selon le inonde. Lorsqu'on les exhortoit, dit ce Père, à passer du côté des chrétiens : Il est question de bien vivre, répondoient-ils : Bene vivere opus est. Que m'ordonnera Jésus-Christ que vous me prêchez ? Quid mihi prœcepturus est Christus? que je mène une vie exemple de blâme ? ut bene vivant? Je la mène depuis long-temps : je ne fais tort à personne ; je ne souille pas le lit de mon prochain , je ne lui ravis pas son bien par des voies injustes : Jam bene vivo; nullo adulterio contaminor, nullam rapinamfacio. Qu'est-il besoin de changer et d'embrasser une religion nouvelle? Si ma vie étoit criminelle, vous auriez raison de me proposer une loi qui règle les mœurs , et qui défend les excès ; mais si, sans la loi de Jésus-Christ, je les évite, Jésus-Christ ne m'est donc plus nécessaire? Quid mihi necessarius est Christus?
Yoilà précisément , mes Frères , la situation de ces chrétiens voluptueux et indolents , de ces vertueux du siècle , de ces personnes irréprochables selon le monde, dont je parle. Lorsque nous les exhortons à une vie plus chrétienne, plus conforme aux maximes de l'Évangile, aux exemples des saints et de Jésus-Christ ; que nous leur annonçons qu'on ne peut pas être son disciple sans renoncer au monde et à ses plaisirs, comme nous l'avons promis sur les fonts sacrés; ils nous répondent qu'il ne s'agit pas d'être de certains plaisirs, ou de n'en être point; d'aller se délasser à un spectacle, ou de s'en faire un scrupule ; de se conformer aux usages sur la dépense , sur la parure , sur le genre de vie , ou d'affecter d'être singulier ; qu'il s'agit de bien vivre : Bene vivere opus est : d'être non
citoyen , époux fidèle, maître généreux, juste, désintéressé, sincère ; que voilà l'essentiel; qu'avec ces vertus on se sauve partout; et que tout ce qu'on met de plus dans la dévotion , n'est pas nécessaire : Jam bene vivo, quid mihi necessarius est Christus (S. Adg. in Joan., 45)?
Mais écoutez ce qu'ajoute ce Père sur le même sujet, dans un autre endroit : Leur conduite est irréprochable selon le monde : ils sont hommes de probité , femmes régulières ; ils honorent leurs parents ; ils ne trompent pas leurs frères ; ils sont fidèles dans leurs promesses ; ils ne font point d'injustice , mais ils ne sont pas chrétiens : christiani non sunt. Pourquoi cela? les chrétiens ont crucifié leur chair avec ses désirs ; et vous nourrissez , et vous flattez sans cesse ces ennemis domestiques : les chrétiens ne sont pas de ce monde ; et vous en êtes l'esclave , le partisan et l'apologiste : les chrétiens gémissent sans cesse au fond du cœur sur les périls des sens, et des objets de la vanité qui les environnent; et vous les aimez : les chrétiens se font une violence continuelle ; et vous vivez dans une indolence, et dans une paix profonde avec vous-même : les chrétiens sont des voyageurs sur la terre qui ne s'attachent point , et méprisent même tout ce qui se trouve sur leur route , et soupirent sans cesse après leur patrie ; et vous voudriez pouvoir établir ici-bas une cité permanente, et vous éterniser dans cette vallée de larmes et de do ..leur : les chrétiens rachètent le temps qui est court , et tous leurs jours sont pleins devant le Seigneur ; et toute votre vie n'est qu'un grand vide, et l'inutilité en est même la portion la plus innocente : les chrétiens regardent les richesses comme des embarras , les dignités comme des écueils , la grandeur comme le haut d'un précipice , les afflictions comme des grâces , les prospérités comme des malheurs , la figure du monde comme un songe : voyez- vous les choses des mêmes yeux ? en un mot , les chrétiens sont spirituels; et vous êtes encore tout terrestre : christiani non sunt.
Ah ! si , pour être chrétien , il suffisoit de ne pas donner dans les excès, le paganisme ne nous a-t-il pas fourni des hommes sages , réglés , tempérants ; des femmes fortes , d'une vertu austère , d'une conduite héroïque, attachées au devoir par des principes de gloire et d'honneur ? et tout ce que nous voyons de plus vertueux dans le siècle approche-t-il de la rigidité de ces anciens modèles? Ce ne sont donc pas des désordres évités qui font les chrétiens, ce sont les vertus de l'Evangile pratiquées : ce ne sont pas des mœurs irréprochables aux yeux des hommes, c'est l'esprit de Jésus- Christ crucifié : ce ne sont pas les qualités que le monde admire , l'honneur , la probité , la bonne foi, la générosité, la droiture, la modération, l'humanité; c'est une foi vive , une conscience pure , une charité non feinte : toute vie qui ne peut pas mériter le ciel est une vie de péché ; toute vie qui n'est pas digne d'un saint est indigne d'un chrétien : l'ai bro
qui n'a que des feuilles est frappé de malédiction , comme l'arbre mort et déraciné ; et l'Evangile condamne aux mêmes ténèbres éternelles et aux mêmes supplices, et le serviteur infidèle, et le serviteur inutile. Aussi , après vous avoir exposé dans les mœurs de notre riche réprouvé l'image d'une vie voluptueuse et mondaine, exempte même de crime et de débauche , il faut dans sa punition vous apprendre quelle en est la fin et la destinée.
SECONDE PARTIE
Or il arriva , continue Jésus-Christ , que ce pauvre mourut , et fut porté par les anges dans le sein d Abraham : le riche mourut aussi, et il fut enseveli dans V enfer. Quel nouvel ordre de destinées, mes Frères ! Lazare meurt le premier ; car le Seigneur se hâte de visiter ses élus, et d'abréger leurs jours avec leurs souffrances : le riche lui survit ; le Seigneur, au contraire, n'ouvre que lentement les portes de la mort aux pécheurs , pour les attendre plus longtemps à pénitence : mais enfin le riche meurt ; car les grands biens nous attachent à la vie , mais ils ne nous rendent pas immortels : il est enseveli , sepultus : circonstance qu'on ne remarque pas dans la mort de Lazare : des honneurs funèbres sont sans doute rendus à sa mémoire ; la pompe et la vanité paroissent jusque sur son tombeau : on rehausse par des monuments superbes son néant et ses cendres ; mais son ame toute seule, précipitée sous le poids de ses iniquités , s'est déjà creusé un lieu profond dans l'abîme éternel , sepultus est in inferno. Lazare meurt; son corps abandonné trouve à peine un peu de terre qui lui serve de sépulture : sa fin est sans honneur devant les hommes, mais son ame glorieuse est menée en triomphe par tous les esprits célestes dans le sein d'Abraham : Factum est autem ut moreretur mendicus , et portaretur ab angelis in sinum Abrahœ. Le riche meurt ; tout Jérusalem en parle : on loue ses vertus : on vante sa magnificence : ses amis le pleurent : ses proches, pour se consoler de sa perte , cherchent à éterniser sa mémoire par des titres et des inscriptions. Soins inutiles des hommes ! son nom même n'est pas venu jusqu'à nous : nous ne le connoissons que par ses malheurs -. nous savons seulement de lui qu'il étoit riche, et qu'il est réprouvé : sa naissance, sa tribu , sa famille , tout cela est anéanti avec lui : car les impics, dit l'Esprit saint, ont péri comme ceux qui n'ont jamais été : ils sont nés comme s'ils ne l'étoient pas : Perierunt, quasi qui non fuerint ; et nati sunt , quasi non nati (Eccli., xliv, 9). Lazare meurt; on ignore même dans Jérusalem s'il a vécu : sa mort est obscure comme sa vie •. le monde , qui ne l'a voit pas même connu, n'a pas de peine à l'oublier; mais son nom, écrit dans le livre de vie , a mérité d'être conservé aussi dans nos livres saints, et de retentir tous les jours dans ces chaires chrétiennes : Car le corps des Justes est enseveli dans la paix, et leur nom vivra dans tous les siècles C Eccli., xliv, 14). En un mot , Lazare meurt,
et il est porté par les anges dans le sein d'Abraham ; le riche meurt , et il est enseveli dans l'enfer : voilà un partage qui ne changera plus. Insensés que nous sommes ! que nous importe dans quelle situation la maiu de Dieu nous place pour l'instant rapide que nous paroissons sur la terre? pourquoi n'être pas plus occupés de ce que nous serons pour toujours dans l'éternité ? Or , mes Frères , continuons l'histoire de notre Evangile, et examinons toutes les circonstances du supplice que souffre cet infortuné dans le lieu des tourments.
Premièrement, à peine se fut-il trouvé , dit Jésus-Christ , dans le lieu de son supplice, qu'il leva les yeux en haut, et vit Abraham et Lazare dans son sein , elevans oculos. Il commence d'abord par lever les yeux : quelle surprise ! c'est-à-dire , que , pendant toute sa vie, il ne les avoit pas ouverts une seule fois sur le danger de son état; c'est-à-dire , qu'il ne s'étoit même jamais avisé de se défier que la voie où il marchoit, si sûre en apparence , et si approuvée du monde , pût le conduire à la perdition: car les pécheurs déclarés, les âmes entièrement livrées au crime , sentent bien que leur vie est une vie de réprobation , et ne se calment que dans l'espérance d'en sortir un jour et de mieux vivre ; mais ces âmes indolentes, molles, voluptueuses, dont je parle, qui se défendent des excès et des désordres , elles meurent d'ordinaire sans avoir su qu'elles ont vécu coupables. Le riche réprouvé voit de loin Lazare dans le sein d'Abraham , revêtu de gloire et d'immortalité : première circonstance de son supplice. Ce mendiant, couvert d'ulcères, qu'il n'avoit pas même daigné autrefois honorer d'un seul de ses regards, est dans le lieu de paix et de rafraîchissement , tandis que lui-même se sent dévoré par les ardeurs éternelles. Quel parallèle alors ! quels désirs de lui avoir ressemblé ! quelle secrète rage de ne lui ressembler pas ! 11 voit en même temps toute l'étendue des biens qu'il a perdus , et les maux irréparables qu'il s'est préparés. Il regarde cette paix, cette sérénité, ces délices toujours nouvelles, dont jouit Lazare. Il retombe, d'une manière affreuse, sur lui-même; et d'un coup d'œil , s'offrent à lui tous ses malheurs. Plus déchiré par l'image toujours présente du bonheur dont il est déchu, que par l'horreur des peines qu'il endure , le ciel, dit un Père, le brûle plus que l'enfer (Chrysol.).
Oui , mes Frères , c'est ainsi que Dieu ouvrira , pendant toute l'éternité, le sein de sa gloire; qu'il dépliera les cieux devant ces millions de réprouvés que sa vengeance aura précipités dans l'abîme ; et que là il exposera sans cesse à chaque damné, l'objet le plus propre à nourrir sa fureur et augmenter ses peines.
Du fond de ce gouffre , vous lèverez peut-être les yeux , comme le réprouvé dans notre Evangile, vous qui m'écoutez; et durant toute la durée des siècles , vous verrez dans le sein d'Abraham , ce père sage et pieux , dont la foi et la piété vous avoient toujours
paru une simplicité d'esprit et une foiblesse de l'âge : vous rappellerez les dernières instructions dont il tâcha de redresser vos mauvais penchants au lit de la mort, les marques de tendresse qu'il vous donna , les vœux mourants qu'il fit pour la conduite de votre vie , en ce dernier moment où sa religion et son amour pour vous sembloient se ranimer ; et vos dissolutions , vos biens depuis dissipés, vos affaires ruinées, votre malheur présent, ne s'offriront à vous, qu'avec ses remontrances paternelles , et les exemples de piété qu'il vous avoit donnés.
Vous lèverez encore les yeux , vous qui , dans un état de veuvage et de désolation , vivez dans les délices , et êtes morte devant Dieu ; et du milieu des flammes, vous verrez éternellement dans le séjour de la gloire cet époux avec qui vous ne formiez autrefois qu'un même cœur et une même ame, sur les cendres duquel vous répandîtes tant de larmes, et qui, touché de votre fidélité , vous laissa dépositaire de ses biens et de ses enfants , comme de sa tendresse : et cet objet autrefois si cher vous reprochera sans cesse les infidélités que vous avez depuis faites à sa mémoire , la honte de votre conduite , les biens qu'il vous avoit laissés , pour consoler votre affliction , employés à le déshonorer ,• et ses enfants mêmes , les gages précieux de son souvenir et de sa tendresse , négligés et sacrifiés à des amours injustes.
Oui , mes Frères , du milieu des flammes , ces enfants de colère verront dans le sein d'Abraham , pendant tous les siècles , leurs frères , leurs amis , leurs proches , avec qui ils avoient vécu , jouir de la gloire des saints , heureux par la possession du Dieu même qu'ils avoient servi. Ce spectacle tout seul sera la plus désespérante de leurs peines : ils sentiront qu'ils étoient nés pour le même bonheur; que leur cœur étoit fait pour jouir du même Dieu : car la présence d'un bien auquel on n'a jamais eu de droit , ou qu'on n'aime plus , touche moins des malheureux qui en sont privés : mais ici un mouvement plus rapide que celui d'un trait décoché par une main puissante , portera leur cœur vers le Dieu pour qui seu* il étoit créé ; et une main invisible le repoussera loin de lui : ils se sentiront éternellement déchirés, et parles efforts violents que tout leur être fera pour se réunir à leur Créateur, à leur fin, au centre de tous leurs désirs ; et par les chaînes de la justice divine , qui les en arrachera, et qui les liera aux flammes éternelles.
Le Dieu de gloire même , pour augmenter leur désespoir, se montrera à eux plus grand, plus magnifique, s'il étoit possible, qu'il ne paroît à ses élus. Il étalera à leurs yeux toute sa majesté, pour réveiller dans leur cœur tous les mouvements les plus vifs d'un amour inséparable de leur être; et sa clémence, sa bonté , sa munificence , les tourmentera plus cruellement , que sa fureur et sa justice. JNous ne sentons pas ici-bas, mes Frères, la violence de ]•....,,.. ,,.,1,,,,,^ ono pnfr*1 n?no i» pr»nr snr) P',om ; jYôrc*KJue les faux
biens qui nous environnent, et que nous prenons pour le bien véritable , ou l'occupent, ou la partagent : mais lame une fois séparéc du corps , ah ! tous ces fantômes , qui l'abusoient, s'évanouiront : tous ces attachements étrangers périront : elle ne pourra plus aimer que son Dieu, par cequ' elle ne connoîtra plus que lui d'aimable : tous ses penchants , toutes ses lumières , tous ses désirs , tous ses mouvements , tout son être se réunira dans ce seul amour ; tout l'emportera, tout la précipitera, si je l'ose le dire, dans le sein de son Dieu , et le poids de son iniquité la fera sans cesse retomber sur elle-même : éternellement forcée de prendre l'essor vers le ciel , éternellement repoussée vers l'abîme , et plus malheureuse de ne pouvoir cesser d'aimer, que de sentir les effets terribles de la justice et de la vengeance de ce qu'elle aime.
Quelle affreuse destinée ! le sein de la gloire sera toujours ouvert aux yeux de ces infortunés ; sans cesse ils se diront à eux-mêmes : Voilà le royaume qui nous étoit préparé ; voilà le sort qui nous atlendoit ; voilà les promesses qui nous étoient faites; voilà le Seigneur seul aimable , seul puissant , seul miséricordieux , seul immortel , pour qui nous étions créés ; nous y avons renoncé pour un songe , pour des plaisirs qui n'ont duré qu'un instant. Eh ! quand nous n'aurions rien à souffrir dans ce séjour d'horreur et de désespoir, cette perte toute seule pourroit-elle être assez pleurée ? Première circonstance que nous rapporte Jésus-Christ des tourments du riche réprouvé '■ il est malheureux par l'image toujours présente de la félicité qu'il a perdue.
Mais il est encore malheureux par le souvenir des biens qu'il avoit reçus pendant sa vie : seconde circonstance de son supplice. Mon fils , lui dit Abraham , souvenez-vous des biens que vous avez reçus pendant votre vie : FM, recordare quia recepisd bona in vitd tua. Or, quelle foule de pensées désespérantes Abraham ne réveille- t-il pas dans son esprit avec ce souvenir ! l'avantage d'être descendu d'un peuple saint et d'une race bénie, méprisé; les promesses faites à la postérité d'Abraham, inutiles pour lui ; le temple, l'autel, les sacrifices, la loi, les instructions des prophètes, les exemples des Justes de la synagogue , tout cela sans fruit pour son salut ; les biens même temporels dont il auroit pu se servir pour acheter une couronne immortelle, employés à flatter un corps destiné à brûler éternellement: Recordare quia recepisd bona in vitd tua! Ainsi l'ame réprouvée entendra pendant toute l'éternité, au milieu de ses tourments, cette voix amère : Souvenez-vous des biens que vous avez reçus pendant votre vie. Rappelez ces jours passés dans l'abondance; cette foule d'esclaves attentifs à prévenir même vos souhaits; les distinctions publiques, qui vous avoient fait passer des moments si doux et si agréables; ces talents éclatants, qui vous avoient attiré l'estime et l'admiration des peuples : recordare : son venez- vous-pi». Ono] snrwlire alnr«; nonr Wpft* Slïlêi M. 1. 31
que le parallèle de ce qu'elle avoit été avec ce qu'elle est 1 Plus l'image de sa félicité passée sera agréable, plus affreuse sera l'amer* fume de sa condition présente ; car telle est la destinée de l'adversité , de nous grossir et nous mettre sans cesse sous les yeux les plaisirs de notre première situation , et les malheurs attachés à noire condition présente.
Ce n'est pas assez ; on lui rappellera encore tous les biens de la grâce dont elle a abusé : Recordare quia recepisti botta. Souvenezvous que vous étiez enfant des saints , et né au milieu d'un peuple fidèle : vous aviez reçu tous les secours d'une éducation chrétienne • je vous avois donné en partage une ame bonne , un cœur défendu par d'heureuses inclinations : tous vos moments presque a voient été marqués ou par quelque inspiration secrète , ou par quelque événement public , qui vous rappeloit aux voies du salut : je vous avois fait naître dans des circonstances si favorables à la piété : je vous avois environné de tant d'obstacles contre vos passions, de tant de facilités pour la vertu , qu'il vous en a plus coûté pour vous perdre, qu'il ne vous en eût coûté pour vous sauver ; recordare,, souvenezvous-en : rappelez toutes les grâces dont vous avez abusé avec tant d'ingratitude, et combien il vous étoit aisé d'éviter le malheur où vous êtes tombé.
Ah ! c'est ici que l'ame réprouvée , repassant sur toutes les facilités de salut que la bonté de Dieu lui avoit ménagées, entre en fureur contre elle-même. Plus elle approfondit son aveuglement, plus son malheur l'aigrit et la dévore, plus sa rage croît et augmente; et la plus douce occupation de son désespoir est de se haïr éternellement elle-même. O Dieu î que vous êtes juste en punissant le pécheur, puisque vous le rendez lui-même l'instrument le plus af- I re x de son supplice ! Seconde circonstance des tourments de notre infortuné : il est malheureux par le souvenir du passé.
II est encore malheureux par les peines présentes qu'il endure : Crucior in hdc flammâ .• Je souffre d'extrêmes tourments dans cette flamme. Troisième circonstance de son supplice : la conformité de ses tourments avec ses fautes. Des flammes éternelles s'attachent à sa langue voluptueuse ; une soif ardente le dévore ; il demande une goutte d'eau, non pour éteindre , mais pour adoucir l'ardeur vengeresse qui le brûle, et elle lui est refusée. Au lieu de la pourpre et du lin qui couvroient autrefois son corps , il est aujourd'hui environné d'un vêtement de feu ; en un mot, autant avoitil été dans les plaisirs, autant lui rend-on de tourments. JNous ne savons pas ce qu'il souffre , mes Frères ; et je ne prétends pas aussi vous l'expliquer, ni affoiblir par des peintures vulgaires une image si effrayante : mais nous savons qu'il crie depuis deux mille ans du milieu des flammes : Je souffre d'extrêmes tourments dans cette flamme : Cruçior in hdcjlammd. Nous savons qu'il souffre ce que l'œil n'a jamais vu, ce que l'oreille n'a jamais entendu, ce que Tes-
prit de l'homme ne peut comprendre : nous savons que des flammes éternelles allumées par la justice divine, sont attachées à son corps ; et qu'il souffre tout ce que Dieu lui-même peut faire souffrir à un coupable qu'il est intéressé de punir : nous savons que , dans le séjour de l'horreur et du désespoir, la victime sera salée avec un feu éternel, sans cesse consumée, et renaissant sans cesse de ses cendres : nous savons qu'un ver secret et dévorant , placé de la main de Dieu au milieu de son cœur, la déchirera durant tous les siècles : nous savons que ses pleurs n'éteindront jamais les flammes qui la consumeront ; et que ne pouvant se dévorer elle-même, les grincements de dents suppléeront à ce désir affreux : nous savons que , lassée de blasphémer en vain contre l'Auteur de son être, sa langue deviendra la pâture de sa propre fureur ; et que son corps, comme un tison noir et fumant , dit le prophète , sera le jouet des esprits immondes , dont il avoit été l'asile sur la terre : nous savons, enfin, que , dans l'ardeur de sa peine , elle maudira éternellement le jour qui la vit naître , le sein qui la porta; qu'elle invoquera la mort, et que la mort ne viendra point ; et que le désir d'un anéantissement éternel deviendra la plus douce de ses pensées : nous le savons , et ce ne sont là que les expressions des livres saints.
Vous nous dites tous les jours , mes Frères , avec un air déplorable de sécurité , disoit autrefois saint Chrysostôme aux grands de la cour de Constantinople, pour vous calmer sur les terreurs d'un avenir, que vous voudriez voir quelqu'un revenu de l'autre vie, pour vous redire ce qui s'y passe (Chrysost., Conf. 3 de Laps.). Eh bien ! continuoit cet éloquent évéque , contentez aujourd'hui votre curiosité; écoutez cet infortuné que Jésus-Christ en rappelle, et qui vous raconte le détail affreux de ses malheurs et de sa destinée : c'est un prédicateur que l'enfer lui-même vous fournit. Quand nous vous parlons , nous , des tourments de l'autre vie : hélas ! il faut adoucir nos expressions, de peur de blesser votre fausse délicatesse : une vérité qui a épouvanté les césars, converti les tyrans, changé l'univers , n'est presque plus destinée aujourd'hui qu'à toucher les âmes simples et vulgaires : ces images dans nos bouches sont écoutées avec dédain , et renvoyées au peuple. Mais ici vous devez en croire un infortuné qui ne vous redit que sa propre infortune , et qui vous en dit plus par ses cris et son désespoir que par ses paroles. Vous écoutez avec tant d'attention ceux qui , revenus des lies les plus éloignées , vous racontent les mœurs et les usages des pays où vous n'irez jamais ; pourquoi n'entendriez- vous pas avec plus d'intérêt un malheureux qui vient vous apprendre ce qui se passe dans un lieu d'où lui seul est revenu , et qui sera peut-être votre demeure éternelle?
Mais ses souffrances sont d'autant plus affreuses , qu'on lui fait connottre qu'elles ne finiront point : quatrième circonstance de son supplice. De plus, lui répond Abraham , il y a un grand abîme
entre vous et nous , de sorte que ceux qui voudraient passer d'ici vers vous , ne le peuvent , comme on ne peut plus venir ici du lieu ou vous êtes.
Ainsi l'ame réprouvée perce dans toute la durée des siècles, et die n'y voit point le terme de ses malheurs : des peines qui doivent finir ne sont jamais sans consolation , et l'espérance est une douce occupation pour les malheureux. Mais ici l'avenir est la plus affreuse de ses pensées ; plus elle avance en esprit dans ces espaces infinis qu'elle voit devant elle, plus il lui reste de chemin à faire : l'éternité toute seule est la mesure de ses tourments. Elle voudroit pouvoir du moins se dérober la pensée de cet avenir terrible; mais la justice de Dieu lui présente sans cesse cette affreuse image, la force de l'envisager, de l'examiner, de s'en occuper, d'en faire le plus cruel de ses supplices •. chaque instant est pour elle un tourment éternel , parcoque chaque instant n'est que le commencement de ses peines , et que chaque tourment est pour elle sans espérance. Souffrir des tourments affreux , souffrir une éternité à chaque moment , souffrir sans ressource , et recommencer tous les jours son supplice; telle est la destinée de l'ame malheureuse. Je passe rapidement sur toutes ces circonstances : il est des vérités qu'il suffit d'avoir montrées , qui sont elles-mêmes de grandes sources de réflexions, et qu'il faut laisser développer à ceux qui les écoutent.
Enfin , le dérèglement de ses frères qui vi voient encore, et auxquels l'exemple de sa vie molle et voluptueuse a voit paru un modèle à suivre, et par conséquent été uneoccasion de chute et de scandale, fait la dernière circonstance de ses peines : Père Abraham, s'écriet-il , envoyez du moins Lazare dans la maison de mon père, afin qu'il avertisse les cinq frères que j'y ai laissés , de peur qu'ils ne viennent eux-mêmes dans ce lieu de tourments : car si quelqu'un ne ressuscite d'entre les morts, ils ne croiront pas. Il souffre pour les péchés d'autrui : tous les crimes où ses frères tombent encore , augmentent la fureur de ses flammes, pareequ'ils sont une suite de ses scandales , et il demande leur conversion comme un adoucissement à ses peines.
Ah ! mes Frères , combien croyez- vous qu'il y ait d'ames réprouvées dans l'enfer, avec lesquelles vous avez vécu autrefois, et qui sont tourmentées pour les fautes où vous tombez tous les jours encore ? Peut-être que la personne infortunée qui corrompit la première votre innocence , crie actuellement dans le lieu de son supplice, et fait des instances de rage auprès de son juge, afin qu'il lui soit permis de venir vous montrer ce spectre affreux , qui alluma autrefois dans votre ame encore pudique des désirs impurs, dont la licence de vos mœurs u'a été depuis qu'une suite funeste. Peut-être que cet impie, qui vous avoit appris à douter de la foi de vos pères, et qui avoit gâté votre esprit et votre cœur par des maximes d'irréligion et de libertinage . Ifrre sa voix dan* lf séjour do Vhoi-ronr r\
du désespoir, et , détrompé trop tard , demande de venir vous détromper lui-même , et adoucir ses tourments en corrigeant votre incrédulité. Peut-être que cet écrivain profane et lascif, dont les œuvres fatales à la pudeur font tous les jours sur votre innocence des impressions si dangereuses , pousse dans les flammes des cris affreux , et sollicite en vain que quelque compagnon de son supplice vienne vous informer des malheurs de sa destinée. Peut-être que l'inventeur de ces spectacles criminels, où vous courez avec tant d« fureur, sentant croître la rigueur de ses peines , à mesure que Ici fruits dangereux et irréparables de son art portent un nouveau poison dans vos âmes, peut-être qu'il fait monter ses rugissements jusqu'au sein d'Abraham , pour obtenir qu'il puisse lui-même, avec son cadavre hideux et dévoré des feux éternels, venir paroître sur ces théâtres infâmes que sa main éleva autrefois, et corriger par l'effroi de ce nouveau spectacle, le danger de ceux qui lui doivent leur naissance, et auxquels il doit lui-même son éternelle infortune.
Mais quelle réponse fait-on du sein d'Abraham à toutes ces âmes réprouvées? que vous avez Moïse et les prophètes, et de plus les préceptes de Jesus-Christ; et que si les vérités des Écritures ne vous corrigent pas, en vain un mort ressusciteroit pour vous convertir, et que ce spectacle vous laisseroit encore incrédule. Habent Moyscn et prophetas. Si Moyscn et prophetas non audiunt , neque si quis ex mortuis resurrexerit , credent. Vous croyez qu'un miracle , qu'un mort ressuscité, qu'un ange qui viendroit vous parler de la part de Dieu , vous feroit renoncer au monde et changer de vie ; vous le dites tous les jours : vous vous trompez, mes Frères : vous trouveriez encore des raisons de douter ; votre cœur corrompu trouveroit encore des prétextes pour se défendre contre l'évidence de la vérité. Les miracles de Jésus-Christ ne corrigeoient pas l'hypocrisie des pharisiens , ni l'incrédulité des saducéens : ils en devenoient plus inexcusables; mais ils n'en étoient pas plus fidèles. Le plus grand miracle de la religion , c'est la sublimité de sa doctrine, c'est la sainteté de sa morale , c'est la magnificence et la divinité de nos Ecritures : si vous n'en êtes pas touché, éclairé, changé, tout le reste seroit inutile. Habent Moysen et prophetas. Si Moysen et prophetas non audiunt , neque si quis ex mortuis resurrexerit , credent.
Lisez-les donc, ces livres saints , mes Frères ; commencez par-là toutes vos journées, et par-là finissez-les toutes, puisque c'est le seul expédient que nous propose aujourd'hui Jésus-Christ , pour éviter la destinée du réprouvé de notre Evangile. Hélas ! mes Frères , si vous méditiez ces livres divins , nous n'aurions pas besoin de venir prouver qu'une vie mondaine, voluptueuse, exempte même de désordres, est une vie criminelle et digne de l'enfer : nous ne serions pas obligés de vous apprendre que le royaume du ciel souffre violence ; que ne pas se renoncer sans cesse soi-même, cher-
cher sa consolation en ce monde , n'en pas user comme si l'on n'en usoit point, ne vivre que pour son corps , c'est perdre son ame et n'être pas disciple de Jésus-Christ : ce sont là les vérités les plus simples et les plus familières de l'Evangile, les premiers fondements de la doctrine du salut.
Et au fond , dans quelque état d'opulence et de prospérité que vous soyez né , comme notre riche réprouvé, les jours de notre pèlerinage sont-ils assez longs , ou pour vous livrer tranquillement aux plaisirs qui vous environnent , ou pour vous laisser alarmer par les devoirs pénibles qui vous assurent une meilleure destinée ? Nous paroissons un instant sur la terre , et en un clin d'oeil tout s'évanouit devant nous; et nous rentrons dans les abîmes de l'éternité. Quelle impression peuvent donc faire sur nos cœurs des plaisirs qui vont finir emain, et qui ne nous laissent rien de plus réel que le regret d en avoir joui ? Quoi ! si , pendant une longue vie, vous ne deviez avoir d'agréable qu'un seul songe, et que tout le reste de vos jours fût destiné à expier, par des tourments indicibles, le plaisir de cette courte rêverie , votre sort vous paroîtroit-il si digne d'envie? Telle est cependant votre destinée, dit saint Chrysostôme , vous qui vivez dans les délices, et dans l'oubli de Dieu; vous ressemblez à un homme qui songe qu'il est heureux , et qui , après le plaisir de cette courte rêverie , s'éveille au son d'une voix terrible , voit avec surprise , s'évanouir ce vain fantôme de félicité, qui amusoit ses sens assoupis, tout s'anéantir autour de lui, tout disparottre à ses yeux, et un abtme éternel s'ouvrir, où des flammes vengeresses vont punir, durant l'éternité, l'erreur fugitive d'un songe agréable. Méditez ces vérités saintes, mes Frères: apprenez quelle est l'espérance et quels sont les devoirs de votre vocation, afin que, méprisant tout ce qui doit passer, vous ne perdiez jamais de vue les biens immuables. Ainsi soit-il.
SERMON
SDR L'ENFANT PRODIGUE.
Peregrè profectut est in regionem longinquam , et ibi dissipant substanttam suam vivendo luxuriosè.
Il s'en alla dans un pays étranger fort éloigné, où il dissipa tout son bien en excès et en débauches. ( Loc , xv, 13. )
La parabole du prodigue pénitent est un des traits de toute l'Ecriture des plus consolants pour les pécheurs ; et , comme je me propose aujourd'hui de vous en exposer toutes les circonstances, il me paroît nécessaire de vous en rapporter d'abord l'occasion.
Un grand nombre de publicains et de gens de mauvaise vie, touchés des paroles de grâce et de salut qui sortoient de la bouche du Sauveur, avoient renoncé à leurs dérèglements , et paroissoient à sa suite parmi ses disciples. Ce médecin céleste , qui n'étoil venu que pour ceux qui avoient besoin d'être guéris, honoroit leurs maisons de ses visites, leurs personnes de sa familiarité, leurs tables mêmes de sa présence. Tant de bonté ne tarda pas de scandaliser l'orgueil des scribes et des pharisiens (car la fausse piété est toujours cruelle) : ils trouvent à redire à l'étroite liaison qu'a Jésus- Christ avec des pécheurs ; et ne manquent pas de chercher dans une ressemblance de mœurs, la raison de cette conduite : ils le décrient dans l'esprit du peuple par l'endroit même qui auroit dû lui attirer davantage l'amour et le respect, et le font passer lui-même pour un pécheur, et pour un homme de bonne chère.
A des reproches que l'envie toute seule formoit , à une dureté si indigne de ceux qui se disoient les pasteurs du troupeau , et dont la fonction principale étoit d'offrir des sacrifices pour les pécheurs, Jésus-Christ ne répond que par trois paraboles , qui toutes , sous des images différentes, renferment le même sens , et conduisent à la même vérité.
Tantôt il se représente sous l'image d'un pasteur , qui laisse là quatre-vingt-dix-neuf brebis et court après une seule qui s'est égarée : tantôt sous la figure d'une femme , qui semble faire peu de cas des neuf pièces d'argent qui lui restent, et cherche la dixième qu'elle a perdue, avec des soins et des inquiétudes que rien ne peut égaler: enfin, sous le symbole d'un père de famille, lequel ayant comme perdu le plus jeune de ses fils, que la licence et les égarements de l'âge avoient fait errer long-temps dans des contrées étrangères , est transporté de joie à son retour , et lui donne des marques de tendresse qu'il n'avoit jamais données à son aîné , jusque-là demeuré fidèle. Le but de toutes ces paraboles est de faire comprendre aux pharisiens que la conversion d'un seul pécheur eause plus de joie dans le ciel , que la persévérance d'un très grand nombre de Justes ; jt que les mêmes désordres qui avoient irrité Dien contre nous, excitent sa clémence et sa pitié , dès qu'il en voit un repentir sincère dans nos cœurs.
Or , pour nous laisser dans cette dernière parabole une idée plus vive de sa bonté envers les pécheurs, Jésus-Christ nous y rapporte en détail les excès et les égaremenls où l'âge et les passions avoient jeté l'enfant prodigue. Il nous le dépeint , lié des chaînes d'un vice honteux ; et sur tous les autres vices , il choisit celui qui semble mettre de plus grands obstacles à sa grâce , et laisser à l'ame criminelle moins d'espérance de retour.
Pour entrer donc aujourd'hui dans les intentions du Sauveur, et animer les pécheurs qui m'écoutent à une sincère pénitence , par 066 images vives et consolantes de la miséricorde de Dieu , je vous
exposerai dans la première partie de cette homélie toutes les circonstances des égarements du prodigue , et vous y verrez jusqu'où va la force d'une passion honteuse dans le pécheur qui s'égare. Dans la dernière, je vous ferai remarquer toutes les démarches du père de famille en faveur de son fils retrouvé , et vous y admirerez avec consolation , jusqu'où va la bonté de Dieu envers un pécheur qui revient.
L'excès de la passion dans les égarements de l'enfant prodigue. L'excès de la miséricorde *ôe Dieu dans les démarches du père de famille.
Purifiez mes lèvres , ô mon Dieu ! et tandis que je raconterai les excès d'un pécheur voluptueux, fournissez-moi des expressions qui ne blessent pas une vertu dont je viens aujourd'hui inspirer l'amour à ceux qui m'écoutent : car le monde qui ne connoît plus de retenue sur ce vice , en exige pourtant beaucoup de nous dans le langage qui le condamne. Implorons, etc. Ave, Maria.
Le vice dont j'entreprends aujourd'hui d'exposer les suites funestes; ce vice si universellement répandu sur la terre, et qui désole avec tant de fureur l'héritage de Jésus-Christ ; ce vice dont la religion chrétienne avoit purge l'univers, et qui aujourd'hui a prévalu sur la religion même , est marqué à certains caractères propres que je retrouve tous dans l'histoire des égarements de l'enfant prodigue.
Premièrement , il n'est point de vice qui éloigne plus le pécheur de Dieu ; secondement , il n'est point de vice qui , après l'avoir éloigné de Dieu , lui laisse moins de ressource pour revenir à lui ; troisièmement, il n'est point de vice qui rende le pécheur plus insupportable à lui-même ; enfin , il n'en est point qui le rende plus méprisable aux yeux mêmes des autres hommes. Remarquez, je vous prie , tous ces caractères dans l'histoire du pécheur de notre Evangile.
Le premier caractère du vice dont nous parions, est de mettre comme un abîme entre Dieu et lame voluptueuse , et de ne laisser presque plus au pécheur d'espérance de retour. Yoilà pourquoi le prodigue de notre Evangile s'en alla d'abord en un pays fort éloigné^ et qui ne laissoit plus rien de commun entre lui et le père de famille : Peregre profectus est in regionem longinquam. En effet , il semble que dans tous les autres vices, le pécheur tient encore à Diou par de foibles liens. Il est des vices qui respertent du moins la sninteté du corps , et n'en fortifient pas les penchants déréglés : il en est d'autres qui ne répandent pas sur l'esprit de si profondes ténèbres, et qui laissent du moins faire encore quelque usage des lumières de la raison : enfin il en est qui n'occupent pas le cœur à un tel point, qu'ils lui ôtent absolument le goût de tout ce qui pour
L'ENFAINT PRODIGUE. 480
roit le ramener à Dieu. Mais la passion honteuse dont je parle déshonore le corps, éteint la raison, rond insipides toutes les choses du ciel, et élève un mur de séparation entre Dieu et le pécheur, qui semble ôter tout espoir de réunion : Peregre profectus est in regionem longinquam.
£t premièrement , elle déshonore le corps du chrétien ; elle profane le temple de Dieu en nous; elle fait servir à l'ignominie les membres de Jésus-Christ; elle souille une chair nourrie de son corps et de son sang , consacrée par la grâce du baptême; une chair qui doit recevoir l'immortalité, et être conforme à la ressemblance glorieuse de Jésus-Christ ressuscité ; une chair qui reposera dans le lieu saint , et dont les cendres attendront sous l'autel de l'Agneau le jour de la révélation , mêlées avec des cendres des vierges et des martyrs ; une chair plus sainte que ces temples augustes, où la gloire du Seigneur repose; plus digne d'être possédée avec honneur et avec respect , que les vases mêmes du sanctuaire consacrés par les mystères terribles qu'ils renferment. Or, quelle barrière l'opprobre de ce vice ne met-il pas au retour de Dieu en nous ! un Dieu saint devant qui les esprits célestes mêmes sont impurs , peut-il assez s'éloigner d'une chair couverte de honte et d'ignominie ? Quand la créature ne seroit que cendre et poussière , la sainteté de Dieu souffriroit toujours de s'abaisser jusqu'à elle: eh! que peut donc se promettre le pécheur qui joint à son néant et à sa bassesse les indignités d'un corps honteusement déshonoré : Peregre profectus est. in regionem longinquam?
En second lieu, non-seulement ce vice déshonore le corps, i! éteint même dans l'ame toutes ses lumières, et le pécheur n'est plus capable de ces réflexions salutaires qui ramènent souvent une ame infidèle. Le prodigue de notre Evangile , déjà aveuglé par sa passion , ne voit point le tort qu'il se fait en s'éloignant de la maison paternelle ; l'ingratitude dont il se rend coupable envers le père de famille; les dangers auxquels il s'expose en voulant être le seul arbitre de sa destinée; les bienséances mêmes qu'il viole en partant pou^ un pays fort éloigné , sans le conseil et l'aveu de celui à qui il devoit du moins les sentiments de respect et de déférence, que la nature toute seule inspire. Il part , et ne voit plus que par les yeux de sa passion • Peregre profectus est in regionem longinquam.
Tel est le caractère de cette passion infortunée : elle répand un nuage épais sur la raison; des hommes sages, habiles, éclairés, perdent ici tout d'un coup toute leur habileté et toute leur sagesse ; tous les principes de conduite sont effaces en un instant ; on se fait une nouvelle manière de penser , où toutes les idées communes sont proscriics ; ce n'est plus la lumière et le conseil, c'est un penchant impétueux qui décide et qui règle toutes les démarches : on oublie ce qu'on doit aux autres et ce qu'on se doit à soi même : on s'aveugle sur sa fortune, sur son devoir , sur sa réputation , sur ses intérêts,
mit les bienséances mêmes dont les autres passions sont si jalouses j et tandis qu'on se donne en spectacle au public , seul on ne se voit pas soi-même. On s'aveugle sur sa fortune; et Amnon perd la vie et la couronne pour n'avoir pu vaincre son injuste foiblesse. On s'aveugle sur le devoir; et l'emportée femme de Putiphar ne se souvient plus que Joseph est un esclave : elle oublie sa naissance , sa gloire , sa fierté , et ne voit plus dans cet Hébreu que l'objet de
poussière pour le placer sur le trône de Juda : depuis que son cœur est blessé, toutes ses lumières sont éteintes. On s'aveugle sur les périls ; et le fils du roi de Sichem ne voit plus la maison de son père exposée aux justes ressentiments des enfants de Jacob ; il enlève Dina , et ne voit plus que sa passion. On s'aveugle sur les bienséances; et les deux vieillards de Susanne ne sont plus touchés, ni de la dignité de leur âge , ni de la gravité de leur caractère , ni du rang qu'ils tiennent en Israël : emportés par leur déplorable fragilité , ils n'en connoissenl plus l'indécence , et ne rougissent pas de leur confusion même. On s'aveugle sur les discours publics ; et Hérodias ne rougit plus d'avoir tout un royaume pour témoin de sa honte et de sa foiblesse. Enfin , on s'aveugle sur l'indignité même de l'objet qui nous captive ; et Samson \ malgré l'expérience déjà faite delà perfidie de Dalila , ne laisse pas de lui confier encore son secret et sa tendresse. C'est ainsi , ô mon Dieu ! que vous punissez les passions de la chair par les ténèbres de l'esprit ; que votre lumière ne luit plus sur les âmes adultères et corrompues, et que leur cœur insensé s'obscurcit : Peregre profectus est in regionem longinquam.
Enfin , cette déplorable passion met dans le cœur un dégoût in vincible pour les choses du ciel : on n'est plus touché de rien. Lassé de ses propres misères , on voudroit bien quelquefois revenir à Dieu, et tout nous en éloigne; et le cœur tout entier se révolte contre nous-mêmes; et un dégoût affreux nous saisit, et nous lie à nos propres foiblesses ; et le cœur , accoutumé à ne plus sentir que des plaisirs vifs et injustes , languit et ne trouve en lui aucun sentiment pour la piété.
Bien plus : tout ce qui n'est pas marqué par le caractère honteux de la volupté, n'intéresse plus. Les devoirs mêmes de la société, les fonctions d'une charge, les bienséances d'une dignité, les soins domestiques ; tout lasse , tout devient insipide, hors la passion. Balthasar n'est plus appliqué au gouvernement de ses peuples, et ne sait pas même que l'ennemi, déjà à la porte de sa capitale, va lui enlever le lendemain la vie et la couronne. Salomon est plus attentif à bâtir des temples profanes aux dieux des femmes étrangères qu'à soulager son peuple, que ses profusions font gémir sous
le poids des charges publiques. Les enfants d'Héli négligent les fonctions du sacerdoce. La femme deBabylone, toute plongée dans les délices, dit dans son cœur : Je ne veux plus que me faire adorer; il n'y aura plus ni soin, ni embarras , ni chagrins qui m'occupent : Sedeo regina,... et luctum non videbo ( Apoc., xvm , 7). La femme dont il est parlé dans les Proverbes , ne peut se souffrir dans l'enceinte d'une famille; le sérieux d'un domestique lui devient insupportable : Nec valens in do/no consistere pedibus suis (Prov., vu, 1 1 ). De là on se fai t des occupations qui toutes ne tendent qu'à nourrir la volupté , des speclacles profanes , des lectures pernicieuses, dus harmonies lascives, des peintures obscènes. Hérode ne trouve plus de plaisirs que dans les danses et dans les festins. Salomon multiplie les concerts, et son palais retentit de toutes parts de chants de volupté et de réjouissance. Mariasses met dans le temple même du Seigneur les images de ses infâmes plaisirs. C'est le caractère de cette passion, de remplir le cœur tout entier : on ne peut plus s'occuper que d'elle ; on en est possédé, enivré; on la retrouve partout; tout en retrace les funestes images ; tout en réveille les injustes désirs; le monde , la solitude, la présence, l'éloignement , les objets les plus indifférents, les occupations les plus sérieuses , le temple saint luimême, les autels sacrés, les mystères terribles en rappellent le souvenir; et tout devient impur, comme dit l'Apôtre, à celui qui est déjà impur lui-même : Peregre profectus est in regionem longinquam. Regardez derrière vous, ame infidèle ; rappelez ces premiers sentiments de pudeur et de vertu avec lesquels vous étiez née ; et voyez tout le chemin que vous avez fait dans la voie de l'iniquité, depuis le jour fatal que ce vice honteux souilla votre cœur, et combien depuis vous vous êtes éloignée de votre Dieu : Peregre profectus est in regionem longinquam.
Mais s'il n'est point de vice qui éloigne plus une ame de Dieu , il n'en est point, en second lieu, qui laisse moins de ressource pour revenir à lui, quand une fois on s'en est éloigné : second caractère de cette passion, et seconde circonstance des égarements du prodigue. // dissipa tout son bien en débauches , dit Jésus-Christ ; et après qu'il eut tout dissipé, il arriva une grande famine en ce pays-là : Dissipavit substantiam suam vivcndô~ iuxuriose. Il dissipa tous ses biens; les biens de la grâce, les biens de la nature.
La perte de la grâce est le fruit ordinaire de tout péché qui tue l'ame ; mais celui-ci va plus loin : non seulement il prive le pécheur de cette justice qui le rendoit agréable à Dieu ; il va tarir les dons de l'Esprit saint jusque dans leur source. La foi, ce fondement de tous les dons, cette base de l'être chrétien, ne tarde pas à être renversée dans le cœur du pécheur impudique. 11 n'y a pas loin de la dissolution à l'impiété. Pour se calmer sur les suites d'une vie déréglée, on s'est bientôt persuadé que tout meurt avec le corps; on a bientôt secoué le joug de la croyance commune si gênant pour la
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volupté ; on s'est bientôt fait des maximes dans le libertinage : on n'étoit d'abord dissolu que par foiblesse, on le devient par réflexion et par principe : les plaisirs qui se font acheter par des remords, coûtent trop; on veut jouir tranquillement de ses crimes; on cherche dans les livres les plus monstrueux, et dans les sociétés les plus impies, de quoi se rassurer contre les préjugés de l'éducation : on invente de nouvelles impiétés pour achever de s'endurcir : comme on ne se propose plus d'autre félicité que celle des bêtes, on n'attend plus aussi d'autre fin au delà du tombeau ; et le même plaisir qui corrompt le cœur, a bientôt corrompu jusqu'aux premiers principes de la foi : Dissipavit substantiam suam vivendo luxuriose.
Non-seulement les biens de la grâce sont dissipés, mais encore les biens de la nature. Vous aviez reçu en naissant une ame si pudique, un goût si tendre et si retenu sur la pudeur, une délicatesse si noble sur la gloire : le ciel avoit pris plaisir, ce semble, de vous former pour la vertu , et de mettre en vous mille ressources et mille liens pour vous attacher au devoir : et ces barrières heureuses que la nature elle-même avoit opposées à vos dérèglements, une injuste passion les a franchies ; et cette pudeur que la naissance vous avoit donnée, n'est plus qu'une foiblesse indigne, que nul frein ne sauroit arrêter : et tout le fruit que vous en avez retiré a été d'aller plus loin, et de garder moins de mesures qu'un autre, dès que cette première digue a été ôtée : Dissipavit substantiam suam vivendo luxuriose.
Les biens de la nature. Vous étiez né doux , égal , accessible : vous aviez eu pour partage un cœur simple et sincère ; une candeur d'ame, une sérénité d'humeur qui offroient mille dispositions favorables à la sincérité chrétienne, et à la paix d'une conscience pure : et depuis que cette passion funeste a corrompu votre cœur , depuis que ce feu impur est entré dans votre ame, on ne vous reconnoît plus : vous êtes semblable, dit saint Jude, à une mer toujours agitée des flots les plus violents ; on vous trouve sombre, bizarre, inquiet, dissimulé; cette sérénité qui venoit de l'innocence, est éteinte; cette égalité qui prenoit sa source dans le calme des passions , n'est plus qu'un fonds inépuisable d'humeurs et de caprices ; cette candeur qui montroit votre ame tout entière, ne laisse plus vo;r que des pensées noires et cachées; vous avez perdu tout ce qui vous rendoit aimable devant les hommes, et qui pouvoit vous rendre agréable aux yeux de Dieu, et l'on cherche tous les jours vousmême dans vous-même : Dissipavit substantiam suam vivendo luxuriose.
Knfin, les biens de la nature. Vous aviez reçu en naissant des talent* heureux : votre jeunesse annonçoit de grandes espérances : on croyoit que vous alliez marcher sur les traces de vos ancêtres, et faire revivre, avec leur nom, leurs dignités et leur gloire : ces
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premières lueurs de tout ce qui fail les grands hommes formoient déjà mille présages flatteurs, et ouvroient à vos proches des vues éloignées d'élévation et de fortune : et ces talents , la volupté les a engloutis ; et ces grandes espérances , un vice honteux les a ensevelies ; et celte gloire naissante a fini par la honte et par l'ignominie ; et cet esprit si élevé , si capable des plus grandes choses, vous l'avez abruti , vous l'avez employé au succès de vos passions , et à raffiner sur des plaisirs infâmes : vous qui , avec des inclinations différentes, auriez pu servir l'état, devenir une des ressources de la patrie ; que sais-je ! honorer votre siècle , et embellir peut-être nos histoires : vous voilà traînant au milieu de vos citoyens les restes d'un mérite éteint; et ne retirant point d'autre fruit de tous les avantages que ia nature avoit pris plaisir de vous prodiguer, que de faire dire de vous : 11 auroit pu parvenir, s'il avoit su se vaincre. O cité fidèle! s'écrie un prophète, née avec tant de droiture et d'équité; comment êtes-vous devenue une effrontée? La justice habitait en vous, et il n'y a maintenant que des crimes; la beauté de votre argent s'est changée en boue, et la force de votre vin a dégénéré en la foiblesse de l'eau : Dissipait substantiarn suam vivendo luxuriosé.
Je ne parle pas ici des biens de la fortune qui viennent s'abîmer dans ce gouffre. Hélas ! si nous approfondissions 1 histoire des familles ; si nous allions jusqu'à la source de leur décadence; si nous voulions fouiller dans les cendres de ces grands noms, dont les titres et les biens ont passé en des mains étraugéres; si nous remontions jusqu'à celui de leurs ancêtres qui donna le premier branle à l'infortune de sa postérité , nous en trouverions l'origine dans la passion dont je parle : nous verrions les excès d'un voluptueux à la tête de cette longue suite de malheurs qui ont affligé ses descendants. Et sans eu chercher des exemples dans les temps qui nous ont précédés, combien de grands noms, tombés presque dans l'oubli, expient aujourd'hui à nos yeux les égarements de ce vice ! combien de maisons , à demi éteintes , voient tous les jours finir dans les débauches et dans la santé ruinée d'un emporté toute l'espérance de leur postérité, et toute la gloire des titres qu'une longue suite de siècles avoient amassés sur leur tête, et qui avoient coûté tant de sang et de travaux à la vertu de leurs ancêtres : Dissipavit substantiarn suam vivendo luxuriose! C'est ainsi , ô mon Dieu ! que vous punissez les pécheurs par leurs passions mêmes ; et que vous tracez dans la décadence des choses humaines , et dans les malheurs et les révolutions sensibles des noms et des fortunes , les supplices éternels que vous préparez aux âmes impures.
Mais, en troisième lieu, ce n'est pas seulement par la dissipation des biens de la nature et de la grâce que ce vice honteux devient le supplice du pécheur impudique ; c'est principalement par les troubles, les remords 3 les agitations qu'il laisse au fond de son aine : Iroi-
sième caractère du vice dont nous parlons , et troisième circonstance des égarements du prodigue. Apres qu'il eut tout dissipé, continue Jésus-Christ , il arriva une grande famine en ce pays-là. Et il commença lui -même à tomber en nécessité : Et ipse cœpit egere. Voilà comme ce vice rend le pécheur insupportable à lui-même, insupportable parle fonds d'inquiétude qu'il laisse dans la conscience impure. Je sais que le trouble intérieur est la peine de tout péché qui tue l'ame ; que le crime n'est jamais tranquille ; et que la région de l'iniquité est toujours un triste théâtre de la faim et de la plus affreuse indigence : Facta est famés valida in regione illd. Mais il y a dans le vice dont je parle, je ne sais quoi de si opposé à l'excellence de la raison , à la dignité de notre nature , qui fait que le pécheur se reproche sans cesse à lui-même sa propre faiblesse , et qu'il rougit en secret de ne pouvoir secouer le joug qui l'accable. Tel est le caractère de ce vice , de laisser dans le cœur un fonds de tristesse qui le mine, qui le suit partout, qui répand une amertume secrète sur tous ses plaisirs : le charme fuit et s'envole ; la conscience impure ne peut plus se fuir elle-même : on se lasse de ses troubles , et on n'a pas la force de les Cnir : on se dégoûte de soimême, et on n'ose changer : on voudroit pouvoir fuir son propre cœur , et on se retrouve partout ; on envie la destinée de ces pécheurs endurcis qu'on voit tranquilles dans le crime, et on ne peut parvenir à cette affreuse tranquillité ; on essaie de secouer le joug de la foi , et on a d'abord plus d'horreur de cet essai , que du crime même : enfin , les plaisirs que Ton goûte ne sont que des instants rapides et fugitifs ; les remords cruels forment comme l'état durable et le fonds de toute la vie criminelle : Et ipse cœpit egere.
Insupportable , secondement , par les dégoûts, les jalousies , les fureurs , les contraintes, les frayeurs , les tristes événements inséparables de cette passion : on a tout à craindre du côté de la réputation et de la gloire : il faut acheter le plaisir injuste au prix des mesures les plus gênantes ; où si une seule vient à manquer, tout est perdu : il faut soutenir les discours publics, et les murmures domestiques ; soutenir les caprices, les inégalités , les mépris, la perfidie peut-être de l'objet qui vous captive ; soutenir vos devoirs, vos bienséances, vos intérêts, toujours incompatibles avec vos plaisirs; se soutenir soi-même contre soi-même. Ah ! les commencements de la passion n'offrent rien que de riant et d'agréable : les premiers pas que l'on fait dans la voie de l'iniquité , on ne marche que sur des fleurs : les premières fureurs de ce vice surtout enivrent la raison et ne lui laissent pas le loisir de sentir toute sa misère : les idées qu'on se fait alors de la passion sont encore nobles et flatteuses ; le langage répond aux idées ; on ne l'annonce mutuellement que par l'élévation des sentiments, la bonté du cœur, la discrétion, l'honneur, la bonne foi , la distinction du mérite, la destinée des penchants « tout flatte encore alors la vanité. Mais les suites, dit l'Esprit
de Dieu, en sont toujours amères comme l'absinthe ; mais la passion un peu refroidie ; mais le plaisir injuste approfondi ; mais les premiers égards affaiblis parla familiarité et le long usage ; mais la vanité détrompée par tout ce que la passion a de plus honteux : ahi viennent les bruits désagréables, les murmures publics, les dissensions domestiques, des affaires ruinées, des établissements manques, les soupçons , les jalousies, les dégoûts, les infidélités , les fureurs : que vous reste-t-il alors , ame infidèle , que des retours affreux sur vous-même ; qu'un poids d'amertume sur votre cœur ; qu'une honte secrète de votre faiblesse ; que des regrets de n'avoir pas suivi des conseils plus sages ; que des réflexions tristes sur tout ce qne vous pouviez vous promettre de repos, de gloire, de bonheur dans le devoir et dans l'innocence? et avez- vous pu réussir jusques ici à vous calmer, et à vous faire une conscience tranquille dans le crime : Et ipse cœpit egere ?
Insupportable, troisièmement, par les nouveaux désirs que ce vice allume sans cesse dans le cœur : une passion naît des cendres d'une autre passion : un désir satisfait fait naître un nouveau désir : on est dégoûté et on n'est pas rassasié. C'est le caractère de cette infortunée passion, dit l'Apôtre, d'être insatiable : Tnsatiabilis déliai. On ne sait plus se prescrire de bornes dans la honteuse volupté ; les emportements les plus monstrueux ne peuvent encore satisfaire la fureur d'une ame impure ; la débauche la plus immodérée laisse encore quelque chose à désirer au dérèglement des sens ; on cherche avidement de nouveaux crimes dans le crime même; on forme, comme le prodigue, des désirs plus honteux , et qui vont encore plus loin que les actions mêmes : cupiebat implere ventrem de siliquis quas porci manducabant. Toute sorte de joug révolte et devient insupportable : la seule gêne des réflexions inséparables de la condition humaine déplaît et fatigue ; on va jusqu'à envier la condition des bêtes : cupiebat implere ventrem de siliquis quas porci manducabant ; on trouve leur sort plus heureux que celui de l'homme, pareequerien ne traverse leur instinct brutal; que l'honneur, le devoir, les réflexions , les bienséances ne troublent jamais leurs plaisirs ; et qu'un penchant aveugle est le seul devoir qui les conduit, est la seule loi qui les guide : cupiebat implere ventrem de siliquis quas porci manducabant. Mon Dieu! et un souhait si impie, si extravagant, si honteux à toute la nature, si sacrilège dans la bouche du chrétien surtout, qui a l'honneur d'être membre de votre Fils, retentit tous les jours sur des théâtres infâmes, et embellit même les expressions d une poésie lascive î O mon peuple ! dit le Seigneur, qui vous a donc enivré de ce vin de fornication? qui a changé mon héritage en la retraite des esprits immondes, et livré Jérusalem à tous les excès des nations ?
Insupportable, en quatrième lieu, si j'osois le dire ici, par les tristes suites du dérèglement, qui font presque toujours expier dans
un corps chargé de douleurs la honte des passions du premier âge, traîner des jours languissants et malheureux , et sentir tous les moments de la vie l'usage indigne qu'on en a fait : Et ipse cœpit egere.
£nûn, il n'est pas de vice qui rende le pécheur plus vil et plus méprisable aux yeux des autres hommes : dernière circonstance des excès du prodigue, et dernier caractère de cette passion. Il tomba dans un avilissement qu'on ne peut lire sans horreur : il se mit au service d'un des habitants du pays : il fut envoyé à sa maison des champs pour y garder des pourceaux ; et là il eût souhaité de se rassasier des glands que ces sales animaux mangeoient, et personne ne lui en donnoit Quelles images ! et qu'elles sont propres à peindre toute la honte et toute l'indignité du vice dont nous parlons !
Oui, mes Frères, en vain le monde a donné des noms spécieux à cette passion honteuse ; en vain un usage insensé et déplorable a tâché de l'ennoblir par la pompe des théâtres , par l'appareil des spectacles, par la délicatesse de sentiments, et par tout l'art d'une poésie lascive ; en vain des écrivains profanes prostituent leurs plumes, leurs talents, à des apologies criminelles de ce vice : les louanges qu'on lui donne n'ont rien de plus réel que les scènes ellesmêmes où on les débite : sur des th< àtres fabuleux , c'est la passion des héros; c'est la foibiesse des grandes âmes : au sortir de là, c'està-dire dans la vérité et la réalité des choses , dans la conduite ordinaire de la vie , c'est un avilissement qui déshonore l'homme et le chrétien; c'est une tache qui flétrit les plus grandes actions, et qui jette un nuage sur la plus belle vie du monde ; c'est une bassesse, qui , loin de nous approcher des héros, nous confond avec les bêtes. Et en effet, vous qui vous en faites, ce semble, honneur devant les hommes, voudriez-vous qu'on mît au grand jour toutes les foiblesses secrètes, toutes les indignités, toutes les démarches, tous les sentiments insensés, toutes les siluations puériles où cette passion vous a conduit , que l'œil de Dieu a éclairées , et que sa justice manifestera au jourdeses vengeances ?seriez-vous fort content de vousmême, si celte partie de votre vie si cachée , si honteuse , si différente de celle qui paroît aux yeux des hommes , étoit publie sur les toits, aussi connue que certaines actions d'éclat, qui vous ont peutêtre attiré l'estime publique, et passoit avec elles jusqu'à la dernière postérité ? 0 homme ! telle est votre destinée dans vos passions, de n'être jamais de bonne foi avec vous-même. Non , mes Frères , le monde lui-même, ce monde si corrompu, respecte la pudeur : il couvre d'une confusion éternelle ceux qui s'en écartent; il en fait le sujet de ses dérisions et de ses censures : il leur fait sentir, par des distinctions d'oubli et de mépris , l'indignité de leur conduite ; c'est-à-dire que, malgré le rang que vous tenez dans le monde, chacun vous dégrade dans son esprit : on vous dépouille de cette naissance , de ces titres , de cet éclat qui vous environne : ou ne
voit de vous que vous-même, c'est-à-dire, la honte de vos penchants: plus vous êtes élevé, plus on vous rabaisse, plus vos faiblesses passent de bouche en bouche , et peut-être de siècle en siècle dans les annales publiques ; et votre ignominie croit à proportion de votre gloire : Secundiim gloriam ejus multiplicata est ignominia ejus (Mach. i, 1, 42 ).
Mais lame désordonnée ne sent plus cette confusion : elle ne sait plus rougir, dit l'Esprit saint ; la naissance , le caractère , la dienité , le sexe , il n'est plus de frein pour une ame asservie à cette passion déplorable. Il faut se prêter aux suites de sa destinée : mais on est d'un caractère sacré ; n'importe : mais on est d'un rang où tout est remarqué ; on ne peut pas : mais on porte un habit qui annonce la vertu et qui inspire la retenue ; on ne se voit plus soi-même : mais on est d'un sexe où le seul soupçon est une tache, et où tout le mérite est attaché à la pudeur ; on s'en fait un de l'impudence : mais le public en murmure; la passion parle encore plus haut: mais un époux éclate , et cette dissension domestique va bientôt devenir la nouvelle publique; il ny a plus dans le monde, pour une personne prévenue de cette malheureuse passion , que l'objet criminel qui 1 inspire ; tout le reste de la terre n'est compté pour rien : tout ce qui se passe dans le reste du monde , on ne le \ oit plus; on ne voit plus, on ne vit plus que pour sa passion, et comme s'il n'y avoit sur la terre que l'objet infortuné tout seul qui l'allume. Ouvrez les yeux, ame infidèle! voyez tous les retards attentifs sur vous; vos passions devenues la fable publique; votre nom réveillant partout l'image de voire opprobre : voyez un instant le monde tel qu'il est à votre égard, et dans quelle situation vous êtes parmi les hommes : Et misit illum in villam, ut pasceret porcos.
Voilà, mes Frères , dans les égarements du pécheur de notre parabole , les suites funestes d'un vice que saint Paul défendoit même autrefois aux chrétiens de nommer ; et dont nous ne devrions jamais, à plus forte raison , venir vous entretenir dans le lieu saint , où l'Agneau sans tache s'immole sans cesse, et dans des chaires chrétiennes destinées à vous annoncer la loi chaste du Seigneur et les paroles de la vie éternelle.
Hélas ! dans ces temps heureux où la chasteté avoit encore ses martyrs ; où les tyrans croyoient punir plus rigoureusement les vierges chrétiennes par la perle de cette vertu , que par la perte même de leur vie, la chaire chrétienne n'étoit destinée qu'à faire des éloges de la pudeur. Les premiers pasteurs , les Cyprien , les Ambroise, les Augustin, u'étoient occupés qu'à encourager, devant l'assemblée des fidèles, les vierges innocentes, en leur exposant l'excellence et les avantages de leur état ; cl dans les monuments précieux de leur zèle et de leur science, qui sont venus jusqu'à nous, nous y trouvons bien plus d'éloges de la sainte virginité, que M. T.
498 VENDREDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE, d'invectives contre les impudiques , les fornicateurs , les adultères, si rares alors parmi les fidèles.
Mais aujourd'hui où ce vice a infecté tous les âges ; tous les sexes et toutes les conditions; aujourd'hui où il a effacé du christianisme ces premiers traits de pudeur, qui distinguoient nos pères des nations corrompues et perverses; aujourd'hui , enfin , où la licence publique et la force des exemples entreprennent de lui ôtcr même ce qui lui reste encore de honteux : ah ! il faut que nous levions la voix ; que nous ne rougissions plus de vous interdire ce que vous faites presque gloire de vous permettre ; et que nous vous disions , avec la liberté sainte de notre ministère, que si quelqu'un souille et profane le temple de Dieu dans son propre corps, Dieu le perdra.
Telles sont les amertumes , l'indignité , la servitude , l'opprobre , les fureurs et les troubles que cette passion traîne après elle-même dès cette vie. Je ne dis rien des ardeurs éternelles qui lui sont destinées ; j'aime bien mieux vous en exposer les remèdes que les châtiments , et vous montrer dans le retour du prodigue vers le père de famille, les moyens, les motifs et l'image de votre pénitence.
SECONDE PARTIE
Ce ne seroit pas assez de vous avoir exposé dans les excès de l'enfant prodigue , l'image des dérèglements et des malheurs d'un pécheur voluptueux ; il faut vous proposer dans sa conversion le modèle et les consolations de sa pénitence. En effet , mes Frères , il trouve , en revenant à la maison du père de famille , tout ce qu'il avoit perdu dans ses égarements : son repentir répare toutes les suites de ses désordres; et les mêmes démarches qu'il avoit faites pour suivre des voies injustes deviennent comme le modèle de celles qu'il fait pour en sortir. Suivons l'histoire de noire Évangile, et nous allons remarquer toutes ces circonstances.
Le premier caractère de sa passion déplorable avoit été de mettre comme un abîme entre lui et la grâce , par les ténèbres qu'elle avoit répandues sur son esprit, par un dégoût affreux des choses du ciel , par l'asservissement des sens à l'empire de la volupté : Peregre prqfectus est in regionem longinquam. Or la première démarche de sa pénitence éloigne tous ces obstacles.
Premièrement , elle lui ouvre les yeux sur l'état honteux où la passion l'avoit réduit ; elle le fait rentrer en lui-même : In se autem reversas. Le charme qui le fascinoit tombe tout d'un coup; il est effrayé de se retrouver lui-même tel qu'il est, couvert d'opprobre , confondu avec les plus vils animaux , partageant avec eux leurs plaisirs et leur nourriture : ah! c'est alors que toutes les idées fausses et flatteuses sous lesquelles il s'étoit jusque-là représenté la passion s'évanouissent. Celte prétendue constance, cette bonté de cœur, cette noblesse de sentiments, cette tendresse née avec nous , cette destinée des penchants , vaines expressions . dont la corruption
tâche de couvrir la honte du vice ; c'est alors que tout cela change de nom à ses yeux : il n'y voit plus qu'un emportement honteux ; que la dépravation d'un cœur livré par la justice de Dieu à ses propres désirs ; qu'un avilissement qui le couvre de confusion : il ne se regarde plus que comme le rebut de son peuple , la honte de sa religion , l'opprobre de l'humanité , un monstre sur qui le Père céleste ne devroit plus jeter les yeux que pour le frapper, et ensevelir dans l'abîme sa personne et son ignominie : In se autem rêver sus.
Et c'est ici où ce pécheur, touché et déjà éclairé , rappelle avec des larmes de componction, qui commencent à couler de ses yeux, cette première saison de sa vie où il vivoit encore dans l'innocence , où , élevé sous les yeux du père de famille , il goûtoit encore les douceurs et l'abondance de sa maison : il compare la candeur et la tranquillité de ses premières mœurs, avec les chagrins et les amertumes des passions qui leur ont succédé : il voit qu'il n'y a eu d'heureux dans toute sa vie que ces premières années , où son cœur, encore calme et innocent , n'avoit pas éprouvé les troubles et les inquiétudes cruelles des engagements profanes ; que ses joies alors étoient pures , ses désirs réglés et tranquilles , ses mœurs ordonnées et douces ; que tous les malheurs ont fondu sur lui avec les étincelles impures qui allumèrent son cœur ; et que depuis ce moment fatal , ses jours n'ont plus été marqués que par de noirs chagrins ; sa vie toujours agitée et inquiète ; ses plaisirs même tristes et sombres : In se autem reversus.
Mais, en second lieu, si ses ténèbres se dissipent, son dégoûl affreux pour les choses du ciel se change en un saint désir de la vertu et de la justice. Combien de serviteurs dans la maison de mon père ont du pain en abondance , et je suis ici à mourir de faim! Au lieu qu'autrefois la seule idée de la règle et de la vertu le faisoit frémir ; la seule présence des gens de bien le fatiguoit ; la seule vue de la maison du père de famille lui étoit insupportable ; il commence à envier la destinée de ses serviteurs, de ces âmes tidèles qui lui sont attachées : il la compare à la sienne; leur abondance , à la faim qui le dévore ; la décence de leur situation , à l'opprobre de son état; leur tranquillité, à ses inquiétudes ; l'estime où ils vivent parmi les hommes , au mépris honteux où il est tombé. Plus il examine la condition des gens de bien , plus son état lui paroit insupportable. Quoi ! se dit-il alors à lui-même , tandis que tant dames ûdèles jouissent des avantages delà maison paternelle, des secours de la religion , des consolations secrètes de la grâce, de l'estime même des hommes; qu'elles mangent le pain des enfants, et espèrent de n'êlre pas exclues de l'héritage ; je me vois ici en proie à des passions honteuses, dégoûté, déchiré, tyrannisé par mon propre cœur; vivant sans consolation, sans honneur même, devant les hommes! Eh! jusques à quand une injuste foibiessc
prévaudra-t-elle sur mon repos, sur mes lumières , sur mes véritables intérêts, et sur ma destinée éternelle? Quanti mercenarii in domo patris mei abundant panibus , ego autem hic famé pereo !
Aussi, mes Frères, notre heureux pénil.nt veut à 1 instant entrer dans la société des Jus es, et grossir le nombre des serviteurs du père de famille : Fac me sicut union de mercenariis tuis. Il ne s'en tient pas à de simples souhaits d'imitation , comme on fait tous les jours dans le monde envers les personnes dont on est forcé de respecter la vertu. Il ne se contente pas de dire , qu'elles ont pris le bon parti ; qu'il n'y a que cela de solide ; qu'on est heureux quand on peut leur ressembler ; que tout le reste est bien peu de chose , et qu'on ne désespère pas de suivre un jour leur exemple. Vains discours , ô mon Dieu ! dont on s'abuse soi-même , et qu'on ne tient que pour calmer les reproches secrets d'une conscience criminelle.
Notre prodigue touché ne renvoie pas à l'avenir : il ne loue pas la vertu, dans la vaine espérance d'en suivre un jour les règles saintes ; il n'exagère pas les malheurs d'une vie criminelle , pour se persuader à lui-même qu'un jour il en sortira : la véritable douleur parle moins, et agit plus prompiement ; il sent que ce moment est pour lui le moment du salut. Combattu par ces agitations infinies , qui partagent le cœur sur le point d'un changement ; par cette vicissitude de pensées qui se défendent et qui s'accusent ; cherchant les ténèbres et la solitude pour s'y entretenir plus librement avec lui-même , laissant couler des torrents de larmes sur son visage , n'étant plus maître de sa douleur, baissant les yeux de confusion , et n'osant plus les lever vers le ciel, d'où il attend néanmoins son salut et sa délivrance : Que tardé-je donc encore? dit-il d'une voix qui ne sort plus qu'avec des soupirs; qui me retient encore dans les liens honteux que je respecte? Les plaisirs ? ah ! depuis long-temps il n'en est plus pour moi , et mes jours ne sont plus qu'ennui et qu'amertume. Les engagements profanes , et la constance mille fois promise? mais mon cœur m'appartenoit-il pour le promettre, et de quelle Gdélité vais-je me piquer envers des créatures qui n'en ont jamais eu pour moi ? Le bruit que mon changement va faire dans le monde ? mais pourvu que Dieu l'approuve , qu'importe ce qu'en penseront les hommes? ne faut-il pas que ma pénitence ait pour témoins tous ceux qui l'ont été de mes scandales? et d'ailleurs que puis-je craindre du public, après le mépris et la honte que m'ont attirés mes désordres? L'incertitude du pardon? Ah! j'ai un père tendre et miséricordieux ; il ne demande que le retour de son enfant , et ma présence seule réveillera toute sa tendresse.
Je me lèverai donc , Surgam; je ferai un effort sur la honte qui me retient, et sur ma propre foiblesse : j'irai dans sa maison sainte, où il est toujours prêt à recevoir et à écouter les pécheurs : ibo ad patrem. Je suis un enfant ingrat , rebelle , dénaturé , indigne de
porler son nom , il est vrai : mais il est encore mon père : ibo ad patrem. J'irai répandre à ses pieds toute l'amertume de mon ame; et là , ne faisant plus parler que ma douleur, je lui dirai : Mon père, j'ai péché contre le ciel et devant vous; contre le ciel, par le scandale et le dérèglement public de ma conduite : contre le ciel, par les discours d'impiété et de libertinage que je tenus, pour me calmer et m affermir dans le crime : contre le ciel , parceque , comme un vil animal , je n'ai jamais levé les yeux en haut pour le regarder, et me souvenir que c'étoit là ma patrie et mon origine : contre le ciel , par l'abus honteux que j'ai fait de sa lumière , et de tous les jours qui ont composé le cours de ma vie triste et criminelle : peccavi in cœlum. Mais ce qui a paru de mes désordres à la face du soleil n'en est que le côté le plus supportable ; les crimes qui n'ont eu que vous seul pour témoin sont bien plus dignes de votre colère; j'ai péché encore devant vous -.peccavi in cœlum et coràm te; devant vous, par tant d'œuvres de ténèbres, que votre œil invisible a éclairées en secret : devant vous, par les circonstances les plus honteuses , et dont le seul souvenir me trouble et me confond : devant vous , par 1 usage indigne des dons et des talents dont vous m'aviez favorisé : devant vous enfin, par tant d'invitations secrètes toujours rejetées , vous qui m'aviez secouru dès mon enfance , et qui aviez été pour moi le meilleur de tous les pères ; j'ai été le plus ingrat et le plus dénaturé de tous les enfants -.peccavi in cœlum et coràm te.
Quel changement, et quel exemple plein de consolation pour les pécheurs! la grâce abonde où le péché avoit abondé. Ilsemble,ômon Dieu ! que vous voulez être particu ièrement le père des ingrats, le bienfaiteur des coupables, le Dieu des pécheurs, le consolateur des pénitents. Aussi , comme si tous les litres pompeux qui expriment votre grandeur et votre puissance , n'étoient pas dignes de vous , vous voulez qu on vous appelle le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation ( 2. Cor. , 1 , 3 ). Non, mon cher Auditeur, que l'abondance de vos iniquités n'alarme pas votre confiance: le médecin céleste se plaît à guérir les maux les plus désespérés ; les plus grands pécheurs sont les plus dignes de sa pitié et de sa miséricorde : sans doute il n'a permis que vous tombassiez dans ce gouffre et qu'il ne manquât plus rien à vos malheurs, que pour faire éclater davantage en vous les richesses et la puissance de sa grâce. Et n'estil pas plus grand en effet , lorsqu'il relire Jonas du fond de l'abîme, que lorsqu'il ne fait que soutenir Pierre, qui commençoit seulement à enfoncer sur les eaux ? Si vos péchés sont montés au plus haut point , ah ! voilà peut-être le moment de sa grâce : peutêtre la miséricorde de Dieu a marqué le premier signal de ses faveurs par le dernier degré de vos crimes : tout ce qu'il y a de plus à craindre dans nos maux, c'est la déûance du remède. Mais si le pardon accordé par le père de famille à notre prodigue ne youi
touche pas assez , do moins que les consolations qui accompagnent sa pénitence achèvent de vaincre vos résistances.
Oui , mes Frères , c'est ici la troisième circonstance du retour de notre heureux pénitent : les fruits de l'iniquité avoient été pour lui amers comme de l'absinthe , les premières démarches de sa pénitence sont suivies de mille consolations.
Premièrement , consolation du côté des facilités qu'il trouve dans la sainte entreprise de son changement. Le père de famille aperçoit son Gis de loin ; et le voyant foible , exténué , agité , et hors d'état presque de se soutenir, il court au-devant de lui. Il court, dit saint Ambroise; il se hâte d'aller au-devant pour le soutenir, de peur qu'il ne trouve sur son chemin quelque obstacle qui l'arrête : Accurrit ne quis impediat. Il faut si peu de chose pour ébranler un pécheur dans ce commencement de sa carrière : c'est un homme qui a été battu long- temps des flots et de l'orage , qui en se relevant, voit encore tout tourner autour de lui , et est hors d'état de se soutenir, si une main secourable ne l'empêche de retomber. Une occasion, un dégoût, un obstacle , tout est capable alors d'éteindre dans une ame les premières opérations de la grâce. Le démon même, plus attentif que jamais à ne pas se laisser enlever des mains une proie qui lui échappe, répand mille nuages sur l'esprit, et n'offre à une ame touchée , que des difficultés insurmontables dans sa nouvelle entreprise : difficultés du côté du monde , qu'elle voudroit encore ménager ; difficultés du côté de ses prétentions et de ses espérances humaines, qu'elle craint de perdre ou de reculer; difficultés du côté de ses liaisons, de ses proches, de ses amis, de son rang , de sa naissance , de ses emplois , autant de fantômes que le démon réalise, qu'il grossit, qu'il peint vivement dans l'imagination , qu'il présente sans cesse à l'ame timide et irrésolue ; de sorte que suspendue souvent entre ses frayeurs et ses bons désirs , entre ses résolutions et ses défiances, entre ses anciennes erreurs et ses nouvelles lumières, elle s'arrête quelquefois, elle délibère , elle se décourage, elle recule ; et après avoir supputé long-temps sa dépense et ses forces, selon le mot de l'Evangile , elle en demeure là , et ne jette pas même les premiers fondements de l'édifice.
Mais que fait alors l'amour toujours attentif du père de famille? Il court vers son enfant; il se hâte de le soutenir; il le rassure contre ses frayeurs et sa propre foiblesse : il calme ses agitations; il dissipe ses nuages : Accurrit ne quis impediat. Ce n'est pas assez: il rassemble mille circonstances qui lui facilitent toutes ses démarches ; il éloigne des occasions où sa foiblesse auroit pu échouer ; il renverse les projets qui Tauroient exposé à de nouveaux périls ; il ménage des événements qui lui deviennent de nouvelles facilités de rompre ses chaînes: Accurrit ne quis impediat; tout semble aider cette ame touchée , tout la soutient , tout la favorise ; ces montagnes qu'elle croyoit voir devant elle, et ne pouvoir jamais franchir, s'a-
planisscnt comme par an soudain enchantement ; ces impossibilités tant redoutées , s'évanouissent ; plus elle avance , plus les voies se dégagent : et les obstacles eux-mêmes qui l'alarmoient, deviennent les facilités de sa pénitence : Accurrit ne guis impediat.
Secondement, consolation du côté des douceurs secrètes qu'on trouve dans les premières démarches d'une nouvelle vie. Le père de famille ne se contente pas de courir au-devant de son ûls retrouvé ; il se jette à son cou , il l'embrasse , il le baise ; son cœur peut à peine suffire à toute sa tendresse paternelle; ses faveurs sont encore au-dessous de sa joie et de son amour : Cecidit super collum ejus , et osculaius est eum. 11 retrouve son ûls qu'il avoit perdu : Perierat , et inventus est i il le retrouve , à la vérité, sale , hideux , déchiré ; mais ce qui devroit allumer ses foudres , ne réveille que son amour : il ne voit en lui que ses malheurs; il ne voit plus ses crimes i Perierat , et inventas est i il n'a pas oublié que c'est ici un enfant ingrat et rebelle ; mais c'est ce souvenir même qui le louche : il voit revivre un enfant qui éloit mort à ses yeux ; il recouvre ce qu'il avoit perdu. Cecidit super collum ejus, et osculaius est eum.image tendre et consolante de la joie que la conversion d'un seul pécheur cause dans le ciel , et des consolations secrètes que Dieu fait sentir à une ame de ces premières démarches de son retour vers lui ! Cecidit super collum ejus , et osculatus est eum : ô clémence paternelle , 6 source inépuisable de bonté , 6 miséricorde de mon Dieu! que vous revient-il donc du salut de la créature?
Troisièmement, consolation du côté de la participation aux saints mystères , dont on avoit si long-temps vécu privé par ses dérèglements. Le père de famille fait tuer le veau gras, il appelle son Gis retrouvé , à ce festin céleste ; il le nourrit de la viande des élus : Adducite vitulum saginatum / mauducemus et epulemur. On a voit vécu tant d'années sans Dieu, sans religion, sans espérance, éloigné de l'autel et des sacriûces, exclu comme un anathème de l'assemblée sainte , de la société des Justes et de toutes les consolations de la foi ; quelle douceur de se retrouver au pied de l'autel saint avec ses frères , nourri du même pain , soutenu de la même viande , attendant les mêmes promesses , secouru de leurs prières , fortifie par leurs exemples , animé par l'harmonie des saints cantiques , qui accompagnent la solennité et l'allégresse de ce divin banquet ! Et eum veniret , audivit symphoniam et chorum. Ame heureuse ! regrettez- vous alors les plaisirs honteux dont la grâce vient de vous dégoûter? voyez- vous encore dans le monde , où vous avei passé des jours si pleins d'amertume , quelque chose qui puisse vous rappeler à lui , et qui vous paroisse digne de votre cœur? et on seul jour passé dans la maison du Seigneur, au pied de l'autel saint, n'est-il pas plus consolant pour vous, que les années entières passées dans les plaisirs et dans les assemblées des pécheurs?
Enfin, la dernière circonstance des égarements du prodigue avoit
*Ofc VENDREDI DE LA DEUXIÈME SEMAINE.
été le mépris et l'avilissement où il étoit tombé : l'honneur et la gloire font le dernier privilège de sa pénitence. Ou le rétablit dans tous les droits dont il étoit déchu ; on le revêt dune robe de dignité et d'innocence; on met à son doigt une marque de puissance et d'autorité ; on lui donne même la préférence sur son aîné : c'est-àdire, que la piété fait oublier ce que nos passions a voient, ou d'insensé,oude méprisable; ou, pour mieux dire, n'en rappelle le souvenir, que pour donner plus de prix aux vertus qui leur ont succédé : elle change en estime et en respect le mépris que nos vices nous avoient attiré ; elle nous rétablit dans tous les droits de notre naissance , de nos titres , de nos dignités , avilis par nos dissolutions ; elle nous tire de la boue et de l'obscurité de la débauche , pour nous rendre aux fonctions publiques; elle nous sépare de la société basse et honteuse des hommes obscurs et dissolus, pour nous réunir aux hommes sages et illustres de notre rang et de notre état; en un mot , au lieu que nous étions comme le prodigue, l'opprobre du ciel et de la terre , elle nous rend la joie des gens de bien, la consolation des pasteurs, la gloire de la religion, l'admiration même des mondains , un spectacle digne des anges et des hommes.
Que faut-il donc encore , mon cher Auditeur, pour vous animer i suivre cet exemple? Vous errez depuis long-temps, comme le prodigue, dans des contrées étrangères, livré à la honte et à l'opprobre de vos passions : pourquoi refuseriez- vous de vous jeter dans le sein que le Père céleste vous ouvre aujourd'hui avec tant de bonté? Il vous a souffert durant les emportements d'une jeunesse déréglée; il se prometloil que ces premiers égarements passés , l'âge, l'expérience , sa grâce , ramèneroient enûn votre cœur : ce temps est venu, qu'attendez-vous encore pour revenir à lui? Les premiers désordres de votre vie pouvoient trouver leur excuse dans la force des passions et de la licence de l'âge ; mais à l'heure qu'il est, qu'y a-t-il qui puisse vous excuser? des années qui s'écoulent, la plus belle saison de votre vie qui vous échappe , la jeunesse éteinte, un visage détruit , et vous annonçant tous les jours par son changement , qu'il est temps enûn de changer à votre tour ; le monde tous les jours moins agréable , pareeque tous les jours vous lui plaisez moins ; tout ce qui vous environne , ou vous ennuyant par un long usage , ou vous faisant entendre en s'éloignant peu à peu de vous , qu'il ne faut plus compter sur un monde où vous ne servez plus que d'un appareil incommode , et qu'il est insensé de courir encore après ce qui vous fuit , et de vous obstiner à fuir un Dieu qui court au-devant de vous : qu'attendez- vous encore?
Et au fond , quelle vie malheureuse menez-vous? sans foi, sans religion , sans la consolation des sacrements , sans pouvoir vous adresser à Dieu dans vos prières , sans aucune joie véritable dans le cœur, lassé des plaisirs que vous poursuivez , ennuyé d'un monde
SUR L'INCONSTANCE, itc. 505
où vous ne traînez plus que le poids de vos dégoûts et de vos crimes qu'attendez- vous pour finir vos peines et vos malheurs avec vos désordres ? Les mystères saints qui approchent , le temps de propitiation où nous sommes entrés ; toute l'Eglise occupée de la conversion des pécheurs, la voix de ses ministres qui vous exhortent de toutes parts à la pénitence ; vous-même ému , ébranlé de tout cet appareil »le religion , qu'ai tendez- vous ? Porterez-vous jusqu'au festin pascal, jusqu'à la solennité de la résurrection , vos impuretés et votre ignominie? serez- vous un anathème au milieu de vos frères, séparé de l'autel et des sacrifices , tandis qu'ils participeront tous à l'azyme sacré , et qu'ils célébreront le jour du Seigneur?
Quelle joie pour vous, mon cher Auditeur, si entrant aujourd'hui dans des sentiments de componction, si prenant au sortir d'ici des mesures solides de pénitence ; si vous adressant à quelque homme de Dieu aux pieds duquel vous alliez mettre ce poids d'iniquité qui vous accable ; nous vous voyons assis à la table du Père céleste aux jours solennels que nous attendons ! Quelle joie, si nous lui entendons dire : Mon fils ètoit mort , et il est ressuscité : il étoit perdu , et il est retrouvé! Que de divines consolations vont se répandre alors dans votre ame ! Les cantiques célestes des esprits oui sont autour du trône de Dieu , solenniseront ce jour heureux les saints qui sont sur la terre , en béniront les richesses de la miséricorde divine : les hommes pécheurs eux-mêmes admireront votre changement, et seront ébranlés par l'exemple de votre pénitence. Puissiezvous, mon cher Auditeur, vous laisser toucher à des motifs si pressants; et vous, ô mon Dieu ! faire que mes souhaits ne soient pas vains ; écouter la préparation de mon cœur, et mes vœux ardents pour le salut de mes frères ; et répandre un esprit de componction sur les pécheurs qui m'écoutent , afin que revenus de leurs voies égarées , ils vous trouvent prêt à les recevoir dans le sein de votre gloire et de votre immortalité ! Ainsi soit-il.