PREMIERS REFLEXION
Quoique la grâce ait des ressources inûnies pour ramener un cœur rebelle , et qu'elle change souvent les inclinations les plus opposées au devoir, en des préparations même de pénitence, néanmoins il est des âmes , qui par leur propre caractère , offrent bien moin! <l espérance de salut , et semblent ne laisser plus de voie à la grâce pour les ramener à la vérité et à la justice.
Or tel est le caractère d'une ame légère et inconstante, qui, tantôt touchée de ses misères , revient à Dieu ; tantôt oubliant Dieu, se laisse rentraîner à ses misères ; tantôt se dégoûte du monde , tantôt de la vertu ; paroit aujourd'hui toute de zèle pour les devoirs , et demain plus vive que jamais pour les plaisirs , et n'a de ûxe qu'une variation éternelle de résolutions, que ni la grâce ni le péché ne sauroit fixer. État assez ordinaire dans le monde , où tout est plein de ces âmes foibles et légères , en qui la grâce opère encore de saints désirs , et des démarches même de salut ; mais en qui les passions démentent bientôt ces démarches , et prévalent toujours sur la grâce.
En effet , il est impossible , dit l'Apôtre , que ceux qui ont été une fois éclairés ; qui ont goûté le don du ciel , et les vertus du siècle à venir ; qui ont été rendus participants de l'Esprit saint ; et qui après cela sont retombés, se renouvellent par la pénitence -. c'est-à-dire, pour renfermer cette vérité dans les bornes de la foi et de la doctrine sainte , et expliquer l'Apôtre par lui-même , que les ressources ordinaires dont Dieu se sert pour ramener les autres pécheurs, sont, premièrement, les nouvelles lumières dont il les favorise : Semel sunt illuminati (JIebr.y vi, 4); secondement, le nouveau goût de la justice et de la vérité , qui accompagne toujours les commencements de la pénitence : gustaverunt etiam do nu m cœleste {Jbid.) ; troisièmement, enfin, la participation de l'Esprit de Dieu dans les saints mystères , lesquels par la grâce de la justification mettent, pour ainsi dire, le dernier sceau à la pénitence: participes facli sunt Spiritus sancti ( Ibid. ) . Or toutes ces ressources deviennent inutiles à l'ame inconstante dont je parle, de sorte que l'Apôtre, désespérant presque pour elle d'un retour cpn» stant et durable à la vertu, semble dire que ce retour est impossible-, c'est-à-dire si difficile , qu'on ne voit presque plus de ressource pour les âmes de ce caractère : établissons cette vérité.
La première ressource utile pour ramener une ame de l'égaré-
ment , c'est la connoissance de la vérité : Semel sunt illunUnati. Gomme le monde entier est dans l'erreur et dans les ténèbres sur les devoirs de la foi ; que les maximes y sont fausses, les préjugés injustes, les règles dangereuses, les vérités mêmes affoiblies et corrompues, et que l'aveuglement y fait toute la sécurité des pécheurs ; le premier moyen que la grâce emploie pour la conversion d'une ame mondaine , c'est de lui montrer le monde et l'éternité lels qu'ils sont en effet , et tels qu'elle ne les a voit jamais vus. Alors le voile qu'elle avoit sur les yeux tombe tout d'un coup ; de quelque côté que cette ame jette la vue , elle voit ce qu'elle n'avoit jamais vu ; ses devoirs , ses espérances , ses égarements passés , ses sujets de craindre pour l'avenir, le vide de toutes les créatures, l'abus de tous les plaisirs, l'erreur de toutes les fortunes, le néant de tout ce qui n'est pas Dieu. Alors cette ame réveillée comme d'un profond sommeil par l'éclat soudain de ces divines lumières, est surprise d'avoir A long-temps ignoré les seules vérités qu'il lui importait de connoître; est effrayée d'avoir jusque-là dormi sur le bord du précipice sans l'avoir su ; est humiliée de s'être toujours piquée de raison, de conduite, de force d'esprit, de discernement, et d'en avoir manqué pour le seul point essentiel, et d'avoir pris si grossièrement le change sur ses intérêts éternels : et la nouveauté donnant comme une nouvelle force aux impressions que fait la vérité sur elle , elle s'applaudit d'avoir enûn ouvert les yeux ; elle dit, comme Augustin : Je vous ai connue et aimée trop tard, ô vérité ancienne et toujours nouvelle! et réglant ses penchants, ses mœurs, ses devoirs , ses regrets sur ces nouvelles lumières, elle ne voit plus qu'avec mépris les erreurs qui l'avoient autrefois si tristement abusée. Ainsi rappelez-vous tous les jours des voies de l'égarement, ô mon Dieu ! des âmes heureuses ; et en ouvrant tout d'un coup leurs yeux à cette lumière qui fait connoître la vérité , vous ouvrez leur cœur à l'attrait qui la fait aimer.
Mais cette ressource de salut si infaillible pour les autres pécheurs, n'est plus d'aucun usage pour vous, qui tant de fois éclairé et tant de fois infidèle , si souvent détrompé des erreurs et des abus du monde, et si souvent rendu à leur séduction, n'avez presque plus rien à espérer de ces divines lumières. Car quelle impression pourront faire désormais sur vous les vérités de la foi montrées? que vous découvriront-elles que vous n'ayez déjà vu ? Vous avez vu clair, et dans la vanité de toutes les choses humaines, et dans les grandes vérités de l'éternité ; ce ne seront plus là pour vous de nouvelles lumières ; vous n'en serez plus ébloui, frappé, renversé ; et du moins elles ont perdu à votre égard la surprise et l'attrait de la nouveauté si heureux pour les autres pécheurs. La première fois que les Israélites dans le désert virent durant la nuit la colonne lumineuse qui devoit les précéder, la nouveauté du spectacle les frappa ; il» craignirent la majesté de Dieu qui se rendoit visible
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an milieu deux : la surprise, la terreur, l'admiration, le respect, les rendit dociles aux ordres de Moïse : mais quand ils furent une fois retombés dans leurs murmures, cette lumière céleste eut beau reparoître , ce ne fut plus pour eux qu'un spectacle ordinaire, qui De flt plus d'impression, et ne changea rien à leurs mœurs.
Dans cette figure , mon cher Auditeur, lisez l'histoire de vos malheurs. La première fois que Dieu vous montra sa lumière , et qu'il vous éclaira sur les misères et sur les plaies de votre ame, effrayé de votre état, vous fîtes des efforts pour en sortir ; frappe des nouvelles lumières qui vous découvroient ce que vous n'aviez pas encore vu, vous rompîtes à l'instant avec un certain monde, et avec ce que vos passions avoient de plus grossier et de plus marqué ; vous fûtes quelque temps fidèle à la grâce, et à la vérité qui s'étoit montrée à vous : mais depuis, rentraîné par votre foiblesse, vous avez fait à la vérité de nouveaux efforts pour rompre des chaînes si promptement renouées ; mais si vous vous en souvenez, ces efforts ont été plus languissants; votre componction a été moins vive ; déjà familiarisé avec les vérités les plus terribles , l'horreur de votiç état a fait moins d'impression sur votre cœur ; et cette démarche de pénitence ne vous a pas mené si loin, et a eu encore moins de suite que la première : de sorte que depuis, toujours éclairé et toujours infidèle ; toujours rappelé par la vérité , toujours rentraîné par vos injustes penchants; votre vie n'a plus été qu'une triste vicissitude de lumières et de ténèbres; un état où la vérité ne se montre que pour s'éclipser l'instant qui suit ; et où elle ne reparoît encore, que pour céder encore aux passions qui viennent substituer à sa place Terreur et le mensonge.
Ame infidèle ! quelle ressource peut-il donc vous rester encore dans la connoissancc de la vérité ? Que vous apprendra-t-elle de nouveau? que le monde est un abus? ah! vous l'avez dit vous-même mille fois dans vos moments de pénitence; que les pla sirs ne laissent qu'une satiété et un vide affreux dans le cœur? vous vous l'êtes avoué à vous-même autant de fois qu'il vous est arrivé d'en goûter les fausses douceurs ; qu'il est affreux de sacrifier une éternité tout entière à un instant d'ivresse et de volupté? c'est la première réflexion qui vous a toujours frappé au sortir même du crime ; qu'un clin d'œil peut décider de notre vie? que la pénitence dans ce dernier moment n'est plus, ou qu'un désespoir sans confiance, ou qu'une frayeur sans mérite; et qu'enfin on meurt tel qu'on a vécu? c'est de l'impression de cette vérité que vous sont venus tous ces in tervalles de repentir qui ont partagé toute votre vie.
Qu'a donc de nouveau Dieu même à vous apprendre? de quelles lumières peut- il encore vous favoriser, que vous n'ayez mille fois et suivies et abandonnées? quelle vérité peut-il encore vous montrer, que vous n'ayez déjà et goûtée et méprisée, et sur laquelle vous ne vous soyez et alarmé et calmé presque dans le même in-
«tant ? Il pent encore vous éclairer, je le sais ; mais ce sera plutôt pour vous une nouvelle occasion de résister à la vérité , qu'un nouve* attrait pour la suivre : vous vous êtes familiarisé et avec elle et avec vos passions ; vous avez réconcilié dans votre cœur la lumière et les ténèbres ; vous vous êtes accoutumé à soutenir la vue des maximes saintes, et celle de vos foiblesses injustes. Ah ! plût à Dieu, dit un apôtre , que vous fussiez encore dans les ténèbres de votre première ignorance ! plût à Dieu que la lumière du ciel n'eût jamais lui sur vous, et qu'aveuglé jusqu'ici par l'emportement des passions, vous n'eussiez jamais connu la vérité ! Pourquoi vous avons-nous nous-mêmes ouvert les yeux dans ces chaires chrétiennes sur la honte de vos passions, et sur les vérités de la vie éternelle? pourquoi avons-nous dissipé vos ténèbres, et porté la lumière jusque dans votre cœur par la force de la parole sainte? Nous avons rendu, sans le vouloir, vos maux pires et désespérés : notre ministère si heureux encore envers tant de pécheurs , vous est devenu désormais inutile : nous ne sommes plus pour vous qu'un airain sonnant : en vous développant la Loi de Dieu qui convertit les âmes ( Ps. xviii , 8 ) , nous vous avons ôté la ressource de salut, et le moyen de conversion que nous venions vous offrir : Melius erat illis non cognoscere viam justitiœ, quàmpost agnitionem retrorsiim converti ( 2. Petr., h, 21). Les Juifs, de retour de la captivité, ignorant tous le livre de la loi, perdu pour eux depuis long- temps, et tombé presque dans l'oubli, fondent en larmes à la première lecture que leur en fait le pieux Esdras ; ils se frappent la poitrine ; ils renvoient les femmes étrangères ; ils reviennent des égarements où les avoit jetés le commerce des nations ; ils règlent leurs mœurs sur la loi : telle est la première force delà vérité montrée. Mais lalecture journalière de cette même loi déjà connue , les endurcit dans la suite, loin de les corriger : les pécheurs les plus éclairés sont d'ordinaire les plus incorrigibles : nous n'avons plus rien à leur dire de nouveau pour les ramener ; ils savent tout ; ils parlent plus éloquemment que nous des abus du monde et de la nécessité du salut ; nos instructions ne sont plus pour eux que des redites qui les ennuient ; ils ne rappellent les premières impressions que ût sur eux la vérité, et qui furent bientôt effacées, que pour s'en faire un rempart contre la vérité même ; ils sont bien moins sensibles à des terreurs qu'ils ont pu déjà vaincre et étouffer. Ce sont des cœurs aguerris, si j'ose parler ainsi , contre Dieu même ; ils repoussent les armes de la lumière, avec les armes de la lumière même; la connoissance du péril les rend, ce semble, plus tranquilles ; et comptant toujours qu'il leur sera aussi aisé d'aimer un jour la vérité, qu'il leur est aisé de la connoître,ils se livrent sans remords à leurs passions, et vont parottre devant Dieu, chargés non-seulement de leurs crimes, mais encore de la vérité qui devoit les délivrer, et qui va les condamner. Non , mes Frères, tout est à craindre quand on n'a plus
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rien de nouveau à connoltre sur les voies du salut, et qu'on n'a pas encore commencé d'y entrer. Première ressource de salut inutie à l'ame inconstante , la connoissance de la vérité : Impossibile est eos qui semel sunt illuminati , et prolapsi sunt , rursiis rénovait ad pœnitentiam (Hebr., vi, 4, 6).