DEUXIÈME RÉFLEXION
Une seconde ressource de salut, favorable aux autres pécheurs , c'est un nouveau goût qui accompagne toujoursles commencements de la justice • gustaverunt etiam donum cœlestef une consolation sensible que la grâce répand sur les premières démarches d'un changement de vie ; une douceur qu'on trouve à porter un cœur libre depuis peu, de ses passions et de ses remords ; une joie qui sort du fond de la conscience, déchargée enfin du poids qui l'accabloit,et qui n'avoit pas encore goûté la paix et la tranquillité de l'innocence. Oui, mes Frères , rien n'est plus doux que ces premiers sentiments qu'a le cœur de son retour et de sa délivrance ; que ce premier témoignage que la conscience se rend à elle-même de sa paix et de sa sûreté; que ces premiers moments où nos chaî nés enfi n tombées, nous commençons à respirer, et à jouir d'une douce et sainte liberté. Vousavez brisé mes liens, Seigneur, disoit unroi pénilentdans ces premiers moments de sa délivrance : Dirupisti vincula mea (Ps. '-xv, 7) : aussi, dans l'excès de la joie et du saint plaisir qui me transporte, votre calice n'a plus rien d'amer pour moi ; les devoirs les plus pénibles de votre loi sainte, loin de me paroître onéreux font toute ma consolation et mes plus chères délices : Calicem salutaris accipiam (Ps. cxv, 4) : les discours des hommes , au lieu d'ébranler ma résolution, animent ma foi et ne me paroissent plus que des discours vains et puérils : Ego dixi in excessu meo •• Omnis homo mendax (Tbid., 2). O Seigneur! qu'il est consolant d'être au nombre de vos serviteurs! et qu'il me paroît bien plus glorieux de compter parmi ses ancêtres une seule ame qui ait su vous plaire , qu'une longue suite de princes et de conquérants : Ego servus tuus, et filius ancillœ tuœ ( Ibid., 7) !
Tels sont les premiers attraits de la grâce, et ce qu'elle peut d'abord sur un cœur pas encore accoutumé à la force et à la douceur de ces divines impressions. Mais vous qui les avez tant de fois éprouvées, et qui avez dit si souvent à Dieu dans ces premières agitations d'un cœur touché : Seigneur ! le monde au fond ne m'a jamais plu ; les plaisirs mêmes, dans le temps que je les poursuivois avec plus de fureur, m'ont toujours laissé vide, triste, inquiet; et il est vrai que les consolations seules que j'ai trouvées dans la fidélité à votre loi sainte, ont mis une joie véritable au fond de mon ame : Consolationes tuœ lœtificauerunt animam meam (Ps. cxxm 19) : vous qui passez sans cesse du goût de la vertu au goût du monde et des plaisirs, ame inconstante et légère, que pourra vous offrir de doux (;t de consolant , une nouvelle et sainte vie, que vous n'ayez
déjà mille fois goûté? Un seul sentiment tendre de salut, triomphe souvent de la dureté d'une ame jusque là insensible : mais pour vous, vous vous êtes fait un cœur accoutumé à sentir, à soupirer, à gémir, et après cela à retomber : vous avez une de ces âmes tendres, nées avec quelques sentiments de religion, qui sont touchées de tout , et qui ne le sont jamais comme il faut. Ce n'est pas l'endurcissement qui vous damnera : c'est une sensibilité de conscience, qui vous amuse et qui ne vous corrige point : ce n'est pas un cœur sec et incapable de s'attendrir ; c'est un caractère susceptible des premières impressions, et qui, laissant au monde le même empire qu'a Jésus-Christ sur votre cœur, fait que vous n'êtes plus propre ni à l'un ni à l'autre
Ah! si vous aviez un cœur de pierre, comme ces pécheurs insensibles , un coup de la grâce pourroit du moins le frapper, le briser, l'amollir : mais vous avez un cœur tout de cire, dit le prophète, sur lequel les dernières impressions sont toujours les plus vives : facile à émouvoir, difficile à fixer ; vif dans un moment de grâce , plus vif encore dans un moment de plaisir : ne trouvant que Dieu seul aimable dans vos sentiments de componction ; n'ayant plus de goût que pour le monde, dès que ces sentiments sont effacés. A peine avez-vous chassé l'esprit impur de votre ame, dit notre Evangile, que, loin de goûter la paix de ce nouvel état, vous n'y trouvez plus de repos : Quœrens requiem et non invenit. Il semble que tout va vous manquer avec le monde que vous venez de quitter ; votre cœur, désoccupé de ses passions, ne peut plus se suffire à lui-même ; toute votre vie n'est plus qu'un grand vide que vous ne sauriez soutenir; vous cherchez partout dans tos nouvelles mœurs de quoi remplacer les plaisirs qui possédoient votre cœur , et rien ne vous en dédommage. Quœrens requiem et non invenit. Vous voudriez , ce semble, trouver dans la vertu le même goût , la même vivacité , les mêmes amusements, l'ivresse elle-même du crime : vous vous tournez de tous les côtés pour placer un cœur qui vous embarrasse et qui vous est à charge ; et ne trouvant rien , vous vous ennuyez de votre liberté t Quœrens requiem et non invenit. Et alors vous vous dites à vous-même en secret , continue l'Evangile : Je retournerai dans la maison d'où j'étois sorti; je rentrerai dans mes premières voies: Revertar in domum meam unde exivi; j'essaierai si les plaisirs, dont j'étois si fort dégoûté , ne m'offriront pas cette fois-ci de nouveaux charmes : et en voilà jusqu'à ce qu'un nouveau dégoût vous rappelle encore de l'ivresse des passions , pour vous faire encore rentrer dans les voies de la justice.
Ah! mon cher Auditeur, si vous saviez quel est le danger de votre état , et combien il y a peu à espérer pour votre salut , vous frémiriez. Je ne veux pas ici vous jeter dans de vaines terreurs j mais je vous dis , on tremblant moi-même , que les conversions des âmes qui vous ressemblent sont très rares : l'arrêt de Jésus-Christ
SDii LTOCOJNSTAJVCE, itc. 513
là-dessus est décisif et terrible : Celui , dit-il , qui après avois mis la main à la charrue , regarde derrière /ia, 11 est pas propre au royaume de Dieu: non est aptus regno Dei ( Luc , ix , 62). Jésus-Christ ne dit pas : Il perd le droit qu'il avoit au royaume de Dieu , il se met en danger d'en être exclu pour toujours : non , mais il n'est pas propre au royaume de Dieu ; non est aptus regno Dei ; c'est à-dire, ses inclinations, son fond , le caractère particulier de son esprit et de son cœur le rendent inhabile au salut. Quand on dit qu'un homme n'est point propre aux sciences, à l'épée , à la robe ; c'est-à-dire , qu'il a apporté en naissant des défauts incompatibles avec les fonctions de ces états , et que certainement il n'y réussiroit pas; et voilà ce que dit Jésus-Christ de lame inconstante par rapport au salut ; que de tous les caractères , il n'en est pas de moins propre au royaume de Dieu : non est aptus regno Dei.
Ah ! un impudique peut être touché ; et David fît pénitence de son adultère : un impie peut être frappé de Dieu , et sentir le poids de la majesté qu'il avoit b.asphéméc ; et Manassès dans lès chaînes, adore le Dieu de ses pères dont il avoit renversé les autels : uu pubhcain peut renoncera ses injustices ; et Zaché après avoir restitué ce qu'il avoit ravi, répand libéralement son propre bien dans le sein des pauvres : une ame prostituée aux plaisirs et aux passions les plus honteuses , peut être tout d'un coup éclairée ; et la pécheresse aux pieds de Jésus-Christ , pleure des péchés que son amour efface encore plus heureusement que ses larmes. Mais un Achab , qui , averti par Elie , tantôt se couvre de cendre et de cilice , puis retourne à ses idoles ; et revient encore, et au prophète et à ses faux dieux: mais un Sédécias, qui, touché des remontrances de Jérémie , l'envoie chercher en secret , le consulte sur la volonté du Seigneur , et au sortir de là retombe dans son aveuglement , fait jeter le prophète dans une fosse, et le rappelle ensuite pour le consulter encore, et l'outrager encore le lendemain : mais cette reine d'Israël , qui , dans son afflii tion, prend des ornements modestes pour aller consulter l'homme de Dieu , paroit respecter la puissance et la majesté du Dieu véritable en la personne de son prophète; et de retour à Samarie, sacrifie à ses veaux d'or comme auparavant; ah ! on ne lit nulle part qu'ils aient fait pénitence, et les livres saints nous les représentent partout comme des princes réprouvés et haïs de Dieu. D'où vient cela ? c'est que l'inconstance et la légèreté, est de tous les caractères le moins propre au royaume de Dieu : non est aptus regno Dei.
D'où vient cela ? c'est que la piété chrétienne suppose un esprit mûr , capable d'une résolution , qui sait prendre son parti , et qui f la droite voie une fois connue, y entre, et ne s'eu détourne pas aisément : elle suppose une ame forte , qui sait être au-dessus d'un dégoût , d'un obstacle , d'un péril , de sa propre foiblesse ; une ame sensée, qui ne se conduit, ni par goût ni par sentiment, mais par det M. 1 38
règles de foi et de prudence. D'où vient cela? c'est que pour former une ame chrétienne, il faut quelque chose de grand, d'élevé, de solide , et qui soit au-dessus des préjugés et des foiblesses vulgaires : c'est que la religion elle-même n'est qu'une lumière et une raison divine, la perfection de la raison humaine : c'est que la vertu nous est toujours représentée dans les livres saints sous l'idée de la sagesse; le Juste, sous celle d'un homme sensé et prudent, qui éprouve tout, qui juge sainement de tout, qui prend des mesures solides, et ne commence pas à bâtir pour laisser là l'édifice imparfait : c'est que dans le monde même, un esprit frivole et léger, n'est capable de rien , et que tout ce qu'il entreprend , on le compte déjà pour échoué : c'est en un mot, que l'inconstance est, de tous les caractères, le moins propre au royaume de Dieu : non est aptus regno Dei.
Or vos inégalités de conduite ne viennent que d'une légèreté de nature , pour qui la nouveauté a des charmes inévitables , et qui s'ennuie bientôt d'un même parti •. elles ne viennent que d'une incertitude et d'une inconstance de cœur qui ne peut pas répondre de soi-même pour l'instant qui suit ; qui ne met la raison à rien ; qui sur toutes choses ne consulte et ne suit que le goût, et n'a rien de fixe que ses variations éternelles.
Je ne parle pas ici de votre conduite extérieure, et telle qu'elle parolt aux yeux des hommes : l'orgueil vous tient lieu de raison, fait peut-être que les mœurs au-dehors paroissent égales et uniformes; que vous évitez ces extrémités et ces inconstances d'éclat , qui d'une piété extrême font passer une ame insensée et légère , à un égarement encore plus excessif ; et accoutument les yeux du public à censurer, tantôt les excès de sa vertu , et tantôt ceux de ses vices. Vous ne donnez pas de ces spectacles à la déritk>Q des hommes : mais jugez de vous-même , parce que vous êtes devant Dieu ; par votre conduite intérieure ; par vos sentiments secrets ; par cette légèreté de cœur, qui fait que le premier objet décide toujours de vous-même ; par ces promesses tant de fois renouvelées , autant de fui violées; par ces démarches de pénitence, si facilement commencées et si facilement rétractées. Tous êtes la plus légère et la plus inconstante de toutes les âmes ; le cœur le plus incertain et le plus variable : vous êtes une de ces nuées sans eau , dit un Apôtre , que les vents agitent à leur gré ; un de ces astres errants , qui n'ont jamais de route assurée ; une mer inconstante et orageuse, qui après avoir jeté les cadavres hors de son sein , s'enfle encore et va les reprendre sur les mêmes bords où elle venoit de les laisser : fluctus Jeri maris despumantes suas confusiones ( Ep. Jod., 13) : c'est-à-dire , que vous pouvez avoir des qualités propres au monde, mais que vous n'êtes point propre au royaume de Dieu : non est aptu* regno Deu Seconde ressource de salut inutile à fmm Incoottante, le goût de la vérité : Impossibile est eos qui
SUR L'INCONSTANCE, ne, 616
gustaverunt donum cœ leste, et prolapsi sunt, rursùs renovan ad pœnitentiam.