PREMIÈRE PARTIE
C'est une vérité du salut, dit saint Augustin, que l'innocence môme des plus justes a besoin du secours continuel de la grâce. L'homme livré au péché par le dérèglement de la nature , ne trouve presque plus en lui que des principes d'erreur et des sources de corruption : la justice et la vérité , nées d'abord avec nous, nous sont devenues comme étrangères : tous nos penchants , révoltés contre la loi de Dieu , nous entraînent comme malgré nous vers les objets illicites ; de sorte que pour rentrer dans l'ordre , et soumettre notre cœur à la loi, il faut que nous résistions sans cesse aux impressions des sens , que nous rompions nos inclinations les plus vives , et que nous nous roidissions sans relâche contre nousmêmes. Il n'est plus de devoir qui ne nous coûte, plus de précepte marqué dans la loi , qui ne combatte quelqu'un de nos penchants; plus de démarche dans la voie de Dieu , à laquelle tout notre cœur ne se refuse.
A ce poids de corruption, qui nous rend le devoir si difficile, et l'injustice si naturelle , ajoutez les pièges qui nous environnent , les exemples qui nous entraînent , les objets qui nous amollissent, les occasions qui nous surprennent , les complaisances qui nous affaiblissent, les afflictions qui nous découragent, les prospérités qui nous corrompent , les situations qui nous aveuglent, les bienséances qui nous gênent , les contradictions qui nous éprouvent , tout ce qui est autour de nous , qui n'est pour nous qu'une tentation continuelle.
Je ne pane pas même des misères qui nous sont propres , et des oppositions particulières que nos mœurs passées et nos premières passions ont laissées dans notre cœur à l'ordre et à la justice : ce goût pour le monde et pour ses plaisirs ; ce dégoût pour la vertu et pour ses maximes ; cet empire des sens fortifié par une vie voluptueuse ; cette paresse invincible à qui tout coûte , et à qui tout ce qui coûte devient presque impossible ; cette fierté qui ne sait ni plier ni se rompre ; cette inconstance du cœur qui se lasse bientôt
cessif à une joie vaine et puérile , et qui ne met qu'un instant entre la résolution la plus sincère , et l'infidélité qui la viole.
Or dans une situation si misérable , eh ! que peut l'homme le plus juste, ô mon Dieu ! livré à sa propre foiblesse , à tous les pièges qui l'environnent , portant dans son cœur la source de tous les égarements, et dans son esprit le principe de toute illusion? La grâce de Jésus-Christ toute seule peut donc le délivrer de tant de misères, l'éclairer au milieu de tant de ténèbres , le soutenir contre tant de difficultés , le retenir sur des penchants si rapides, l'affermir contre tant d'attaques : si on le laisse un moment à lui-même , il tombe ou il s'égare ; si une main toute-puissante cesse un instant de le retenir, le courant l'emporte : notre consistance dans la vertu est donc un miracle continuel de la grâce : toutes nos démarches dans la voie de Dieu sont donc de nouveaux mouvements de l'Esprit saint ; c'est-à-dire de ce guide invisible qui nous pousse et qui nous mène : toutes nos actions de piété sont donc des dons de la miséricorde divine, puisque tout bon usage de notre liberté vient de lui , et qu'il couronne ses dons en récompensant nos mérites : tous les moments de notre vie chrétienne sont donc comme une nouvelle création dans la foi et dans la piété ; c'est-à-dire ( car cette création spirituelle ne suppose pas dans le Juste un néant , mais un principe de grâce et une liberté qui coopère avec elle ) , c'est-à-dire donc que comme , dans l'ordre de la nature , nous retomberions dans le néant, si le Créateur cessoit un instant de conserver l'être qu'il nous a donné ; dans la vie de la grâce , nous retomberions dans le péché et dans la mort, si le réparateur cessoit un seul moment de nous continuer, par de nouveaux secours , le don de la justice et de la sainteté dont il a embelli notre ame : telle est la foiblesse de l'homme, et sa dépendance continuelle de la grâce de Jésus-Christ. La fidélité de l'aine juste est donc le fruit des secours continuels de la grâce ; mais elle en est aussi le principe : c'est la grâce toute seule qui peut opérer la fidélité du Juste ; et c'estla fidélité du Juste toute seule qui mérite la conservation et l'accroissement de la grâce dans son cœur. Car, mes Frères , comme les voies de Dieu sur nous sont pleines d'équité et de sagesse , il faut qu'il y ait un ordre dans la distribution de ses grâces et de ses dons,: il faut que le Seigneur se communique plus abondamment à l'ame qui lui prépare plus fidèlement les voies dans son cœur ; qu'il donne des marques plus continuelles de sa protection et de ses miséricordes au Juste , qui lui en donne île continuelles de son amour et de sa fidélité ; et que le serviteur, qui fait valoir son talent , soit récompensé à proportion de l'usage qu'il en a su faire : il est juste, au contraire, qu'une ame tiède et inîidèle , qui sert son Dieu avec négligence et avec dégoût, le trouve dégoûté et refroidi envers elle : et comme elle n'offre plus rien à ses yeux que de propre à le rebuter, H n'est pas surprenant qu'il la rejette de sa bouche , selon l'expression de l'Esprit saint , avec le
même dégoût et le même soulèvement qu'on rejette une boisson tiède et dégoûtante. La peine inséparable de la tiédeur est donc la privation des grâces de protection. Si vous vous refroidissez , Dieu se refroidit à son tour : si vous vous bornez à son égard à ces devoirs essentiels que vous ne pouvez lui refuser sans crime , il se borne à votre égard à des secours généraux avec lesquels vousn'irei pas loin : il se retire de vous à proportion que vous vous retirez de lui ; et votre fidélité à le servir est la mesure de celle qu'il apporte lui-même à vous protéger.
Rien de plus juste que cette conduite : car vous entrez en jugement avec votre Dieu. Vous négligez toutes les occasions où vous pourriez lui donner des marques de votre fidélité ; il laisse passer toutes celles où il pourroit vous en donner de sa bienveillance : vous lui disputez tout ce que vous ne croyez pas lui devoir : vous êtes en garde pour ne rien faire pour lui de surcroît : vous lui dites, ce semble, comme il disoit lui-même à ce serviteur injuste : Prenez ce qui vous appartient, et n'en demandez pas davantage ; n'êtes-vous pas convenu du prix avec moi ? Toile quod tuum est .- nonne ex denario convenisti mecum ( Matth., xx, 13, 14 ) ?Vous comptez avec votre Dieu , pour ainsi dire : toute votre attention est de prescrire des bornes au droit qu'il a sur votre cœur; et toute son attention aussi est d'en mettre à son tour à ses miséricordes sur votre ame , et de vous refuser, s'il est permis de parler ainsi , tout ce qu'il peut se dispenser de vous accorder : il paie votre indifférence de la sienne. L'amour est le prix de l'amour tout seul; et si vous ne sentez pas assez toute la terreur et l'étendue de cette vérité, souffrez que je vous en développe les conséquences.
La première, c'est que cet état de tiédeur et d'infidélité, éloignant de l'ame tiède les grâces de protection , ne lui laissant plus que les secours généraux , la laisse , pour ainsi dire , vide de Dieu , et comme entre les mains de sa propre foiblesse : elle peut encore, sans doute , avec ces secours communs qui lui restent , conserver la fidélité qu'elle doit à Dieu : elle en a toujours assez pour pouvoir se soutenir dans le bien , mais sa tiédeur ne lui permet pas d'en faire usage : c'est-à-dire, elle est encore aidée de ces secours avec lesquels on peut persévérer ; mais elle ne l'est plus de ceux avec lesquels on persévère infailliblement : ainsi il n'est plus de péril qui ne fasse sur cette ame quelque impression dangereuse, et qui ne l'approche d'une chute. Je veux qu'un naturel heureux , qu'un reste de pudeur et de crainte de Dieu, qu'une conscience encore effrayée du crime , qu'une réputation de vertu à conserver, la défende quelque temps contre elle-même : néanmoins comme ces ressources, prises la plupart dans la nature, ne sauroient aller loin ; que les objets des sens au milieu desquels elle vit font tous les jours de nouvelles plaies à son cœur, et que la grâce moins abondante ne répare plus ces pertes journalières : ah ! les forces
de jour en jour s'affaiblissent , la foi se relâche , les vérités s'obscurcissent; plus elle avance, plus elle empire : on sent bien soimême qu'on ne sort plus du monde et des périls aussi innocent qu'on en sortoit autrefois ; qu'on pousse plus loin la foiblesse et la complaisance , qu'on passe certaines bornes qu'on avoit jusque-là respectées ; que les discours libres nous trouvent plus indulgents , les médisances plus favorables , les occasions plus faciles , les plaisirs moins retenus , le monde plus empressé ; qu'on en rapporte un cœur à demi gagné , et qui ne tient plus qu'à de foibles bienséances ; qu'on sent ses pertes, et qu'on ne sent plus rien qui les répare; enfin , que Dieu s'est presque retiré , et qu'il n'y a plus entre nous et le crime d'autre barrière que notre foiblesse. Voilà où vous en êtes : jugez où vous en serez en peu de temps.
Je sais que cet état de relâchement et d'infidélité vous trouble et vous inquiète ; que vous dites tous les jours que rien n'est plus heureux que de ne tenir plus à rien , et que vous enviez la destinée de ces âmes qui se donnent à Dieu sans réserve, et qui ne gardent plus de mesure avec le monde. Mais vous vous trompez : ce n'est pas la foi et la ferveur de ces âmes fidèles que vous enviez ; vous n'enviez dans leur destinée que la joie et le repos dont elles jouissent dans le service de Dieu , et dont vous ne sauriez jouir vous-même : vous n'enviez que l'insensibilité et l'heureuse indifférence où elles sont parvenues pour le monde, et pour tout ce que le monde estime, dont l'amour fait tous vos troubles, vos remords, vos peines secrètes ; mais vous n'enviez pas les sacrifices qu'il leur a fallu faire pour en venir là : vous n'enviez pas les violences qu'elles ont eues à dévorer pour s'établir dans cet état heureux de paix et de tranquillité : vous n'enviez pas ce qu'il leur en a coûté, pour mériter le don d'une foi vive et fervente ; vous enviez le bonheur de leur état , mais vous ne voudriez pas qu'il vous en coûtât l'illusion et la mollesse du vôtre.
Aussi la seconde conséquence que je tire des grâces de protection refusées à l'ame tiède , c'est que le joug de Jésus-Christ devient pour elle un joug dur, accablant, insupportable. Car, mes Frères, par le dérèglement de notre nature, ayant perdu le goût de la justice et de la vérité , qui faisoit les plus chères délices de l'homme innocent , nous n'avons plus de vivacité et de sentiment que pour les objets des sens et des passions. Les devoirs de la loi , qui nous rappellent sans cesse des sens à l'esprit , et qui nous font sacrifier les impressions présentes des plaisirs à l'espérance des promesses futures; ces devoirs, dis-je, lassent bientôt notre foiblesse, parce que ce sont des efforts continuels que nous faisons contre nousmêmes : il faut donc que l'onction de la grâce adoucisse ce joug ; qu'elle répande de secrètes consolations sur son amertume, et qu'elle Change la tristesse des devoirs en une joie sainte et sensible.
Or l'ame tiède , privée de cette onction , n'a plus pour elle que
la pesanteur du joug , sans les consolations qui l'adoucissent ; le calice de Jésus-Christ ne lui fait plus sentir que son amertume : ainsi tous les devoirs de la piété vous deviennent insipides ; les pratiques du salut , ennuyeuses : votre conscience , inquiète et embarrassée par vos relâchements et vos infidélités , dont vous ne pouvez vous justifier l'innocence , ne vous laisse plus goûter de paix et de joie dans le service de Dieu : vous sentez tout le poids des devoirs auxquels un reste de foi et d'amour du repos vous empêche d'être infidèle ; et vous ne sentez pas le témoignage secret de la conscience qui l'adoucit et qui soutient l'ame fervente : vous évitez certaines sociétés de plaisirs , où l'innocence fait toujours naufrage ; et vous ne trouvez dans la retraite qui vous en éloigne qu'un ennui mortel , et un goût encore plus vif et plus piquant des mêmes plaisirs que vous vous efforcez de vous interdire : vous priez , et la prière n'est plus pour vous qu'un égarement ou une fatigue : vous vous employez à des œuvres de miséricorde ; et, à moins que l'orgueil ou le tempérament ne vous y soutienne , tout ce qui s'y trouve de mortifiant vous devient insupportable : vous fréquentez des personnes de vertu, et leur société vous paroît d'un ennui à vous dégoûter de la vertu même : la plus légère violence que vous vous faites pour le ciel vous coûte de si grands efforts, qu'il faut que les plaisirs et les amusements du monde viennent vous délasser d'abord de cette fatigue passagère : la plus petite mortification abat votre corps , jette l'inquiétude et le chagrin dans votre humeur , et ne vous console que par la prompte résolution d'en interrompre à l'instant la pratique : vous vivez malheureux et sans consolation , parceque vous vous privez d'un certain monde que vous aimez , et que vous substituez à sa place des devoirs que vous n'aimez pas : toute votre vie n'est plus qu'un triste ennui et un dégoût perpétuel de vousmême : vous ressemblez aux Israélites dans le désert; dégoûtés, d'un côté , de la manne dont le Seigneur les obligeoit de se nourrir ; et de l'autre, n'osant plus revenir aux viandes de l'Egypte qu'ils aimoient encore , et que la crainte d'être frappés de Dieu les portoit à s'interdire.
Or, cet état de violence ne sauroit durer, on se lasse bientôt d'un reste de vertu qui ne calme point le cœur, qui ne soulage pas la raison , qui ne contente pas même l'amour-propre ; on a bientôt secoué un reste de joug qui accable , et qu'on ne porte plus que par bienséance , et non par amour. Il est si triste de n'être rien , pour ainsi dire ; ni juste , ni mondain ; ni au monde, ni à Jésus-Christ ; ni dans les plaisirs des sens , ni dans ceux de la grâce , qu'il est impossible que cette situation ennuyeuse d'indifférence et de neutralité soit durable. Il faut au cœur , et à des cœurs surtout d'un certain caractère, un objet déclaré qui les occupe et qui les intéresse ; si ce n'est pas Dieu, ce sera bientôt le monde : un cœur vif, emporté, extrême, tel que l'ont la plupart des hommes, ne sauroit être fixé
que par des sentiments; et être constamment dégoûté de la Yertu, c'est offrir déjà un cœur sensible aux attraits du vice.
Je sais, premièrement , qu'il est des âmes paresseuses et indolentes qui paroissent se maintenir dans cet état d'équilibre et d'insensibilité : qui n'offrent rien de vif ni au monde ni à la vertu ; qui semblent également éloignées par leur caractère , et des ardeurs d'une piété fidèle , et des excès d'un égarement profane ; qui conservent, au milieu des plaisirs du monde, un fonds de retenue et de régularité qui annonce encore la vertu ; et au milieu des devoirs de la religion , un fonds de mollesse et de relâchement qui respire encore l'air et les maximes du monde : ce sont des cœurs tranquilles et paresseux , qui ne sont vifs sur rien , à qui l'indolence lient presque lieu de vertu ; et qui , pour n'être pas à ce point de piété qui fait les âmes fidèles , n'en viennent pas pour cela à ce degré d' abandonneront qui fait les âmes égarées et criminelles.
Je le sais , mes Frères : mais je sais aussi que cette paresse de cœur ne nous défend que des crimes qui coûtent , ne nous éloigne que de certains plaisirs qu'il faudroit acheter au prix de notre tranquillité , et que l'amour du repos tout seul peut nous interdire. Elle ne nous laisse vertueux qu'aux yeux des hommes , lesquels confondent l'indolence qui craint l'embarras , avec la piété qui fuit le vice : mais elle ne nous défend pas contre nous-mêmes , contre mille désirs illégitimes , mille complaisances criminelles, mille passions plus secrètes et moins pénibles , parcequ' elles se renferment dans le cœur; des jalousies qui nous dévorent ; des animosités qui nous aigrissent ; une ambition qui nous domine ; un orgueil qui nous corrompt ; un désir de plaire qui nous possède ; un amour excessif de nous-mêmes qui est le principe de toute notre conduite , et qui infecte toutes nos actions; c'est-à-dire, que celte indolence nous livre à toutes nos faiblesses secrètes , en même temps qu'elle nous sert de frein contre des passions plus éclatantes et plus tumultueuses, et que ce qui ne paroît qu'indolence aux yeux des hommes est toujours une corruption et une ignominie secrète devant Dieu.
Je sais, en second lieu , que le goût de la piété , et cette onction qui adoucit la pratique des devoirs, est un don souvent refusé aux âmes même les plus saintes et les plus fidèles. Mais il y a trois différences essentielles entre l'ame fidèle à qui le Seigneur refuse les consolations sensibles de la piété , et l'ame tiède et mondaine que la pesanteur du joug accable , et qui ne sauroit goûter les choses de Dieu.
La première , c'est que l'ame fidèle , malgré sa répugnance et ses dégoûts , conservant toujours une foi ferme et solide , trouve son état , et l'exemption du crime où elle vit depuis que Dieu l'a touchée, mille fois plus heureux encore que celui où elle vivoit, lorsqu'elle étoit livrée aux égarements des passions; et, pénétrée de
l'horreur de ses excès passés, elle ne voudroit pas, pour tous les plaisirs de la terre , changer sa destinée , et se rengager dans ses premiers vices : au lieu que l'aine tiède et infidèle , dégoûtée de la vertu , regarde avec envie les plaisirs et la vaine félicité du monde ; et comme ses dégoûts ne sont que la suite et la peine de la foiblesse et de la tiédeur de sa foi , le crime commence à lui paroitre la seule ressource des ennuis et de la tristesse de la piété.
La seconde différence , c'est que l'ame fidèle , au milieu de ses dégoûts et de ses aridités, porte du moins une conscience qui ne lui reproche point de crime ; elle est du moins soutenue par le témoignage de son propre cœur, et par une certaine paix de l'innocence qui , quoiqu'elle ne soit pas vive et sensible , ne laisse pas d'établir au dedans de nous un calme que nous n'avions jamais éprouvé dans les voies de l'égarement : au lieu que l'ame tiède et infidèle , se permettant , contre le témoignage de son propre cœur, mille transgressions journalières dont elle ignore la malice, porte toujours une conscience inquiète et douteuse ; et n'étant plus soutenue, ni par le goût des devoirs, ni par la paix et le témoignage de la conscience, cet état d'agitation et d'ennui finit bientôt par la paix funeste du crime.
Enfin, la dernière différence , c'est que les dégoûts de l'ame fidèle n'étant que des épreuves dont Dieu se sert pour la purifier, il supplée aux consolations sensibles de la vertu, qu'il lui refuse, par mille endroits qui les remplacent , par une protection plus puissante , par une attention miséricordieuse à éloigner tous les périls qui pourroient la séduire, par des secours plus abondants de la grâce : car il ne veut pas la perdre et la décourager ; il ne veut que l'éprouver, et lui faire expier par les amertumes et les aridités de la vertu , les plaisirs injustes du crime. Mais les dégoûts de l'ame infidèle ne sont pas des épreuves ; ce sont des punitions : ce n'est pas un Dieu miséricordieux qui suspend les consolations de la grâce , sans suspendre la grâce elle-même ; c'est un Dieu sévère qui se venge et qui se retire : ce n'est pas un père tendre qui supplée par la solidité de sa tendresse , et par des secours effectifs, aux rigueurs apparentes dont il est obligé d'user; c'est un juge sévère qui ne commence à priver le criminel de mille adoucissements , que parcequ'il lui prépare un arrêt de mort. Les aridités delà vertu trouvent mille ressources dans la vertu même ; celles de la tiédeur n'en sauroient trouver ailleurs que dans les douceurs trompeuses du vice.
Voilà , mes Frères , la destinée inévitable de la tiédeur, le malheur de la chute. Venez nous dire après cela que vous voulez vous faire une sorte de vertu qui dure ; que ces grands zèles ne se soutiennent pas ; qu'il vaut mieux ne pas le prendre si haut , et aller jusqu'au bout, et qu'on ne va pas loin quand on se met hors d'haleine dès les premiers pas !
Je sais que tout excès, même dans la piété, ne vient pas de l'Es-
prit de Dieu , qui est un esprit de discrétion et de sagesse ; que le zèle qui renverse Tordre de notre état et de nos devoirs n'est pas la piété qui vient d'en-haut, mais une illusion qui naît de nous-mêmes ; que l'indiscrétion est une source de fausses vertus , et qu'on donne souvent à la vanité ce qu'on croit donner à la vérité. Mais je vous dis de la part de Dieu , que , pour persévérer dans ses voies , il faut se donner à lui sans réserve : je vous dis que , pour se soutenir dans la fidélité aux devoirs essentiels , il faut sans cesse affaiblir les passions qui nous en éloignent sans cesse ; et que les ménager, sous prétexte de n'aller pas trop loin , c'est se creuser à soi-même son précipice. Je vous dis qu'il n'y a que les âmes fidèles et ferventes, qui , non contentes d'éviter le crime, évitent tout ce qui peut y conduire ; qu'il n'y a , dis-je , que ces âmes qui persévèrent , qui se soutiennent , qui honorent la piété par une conduite soutenue , égale , uniforme ; et au contraire qu'il n'y a que les âmes tièdes et molles , les âmes qui ont commencé leur pénitence par mettre des bornes à la piété, et à l'accommoder avec les plaisirs et les maximes du monde ; qu'il n'y a que ces âmes qui reculent , qui se démentent, qui reviennent à leur vomissement , et qui déshonorent la piété par des inconstances et des inégalités d'éclat , et par une vie mêlée , tantôt de retraite et de vertu , tantôt de monde et de foiblesse. Et j'en appelle ici à vous mêmes, mes Frères : quand vous voyez dans le monde une ame se relâcher de sa première ferveur, se rapprocher un peu plus des sociétés et des plaisirs qu'elle s'étoit d'abord si sévèrement interdits , rabattre insensiblement de sa retraite, de sa modestie, de sa circonspection , de ses prières , de l'exactitude à ses devoirs; ne dites-vous pas vous-mêmes qu'elle n'est pas loin de redevenir tout ce qu'elle étoit autrefois? ne regardez-vous pas tous ces relâchements , comme les préludes de la chute ? et ne comptez- vous pas que la vertu est presque éteinte , dès que vous la voyez affoiblie ? En faut-il tant même pour réveiller vos censures , et vos présages sinistres et malins contre la piété ? Injustes que vous êtes , vous condamnez une vertu tiède et infidèle , et vous nous condamnez nous-mêmes , quand nous exigeons une vertu fidèle et fervente ! vous prétendez qu'il ne faut pas le prendre si haut pour se soutenir, et vous prophétisez qu'on va tomber, dès qu'on s'y prend avec plus de tiédeur et de négligence !
C'est donc dans le relâchement tout seul, qu'il faut craindre les retours et les chutes : ce n'est donc pas en se donnant à Dieu sans réserve, qu'on se dégoûte de lui , et qu'il nous abandonne ; c'est en le servant avec lâcheté : le moyen de sortir glorieux du combat n'est donc pas de ménager l'ennemi ; c'est de le vaincre : le secret pour n'être pas surpris , n'est donc pas de s'endormir dans la paresse et dans l'indolence ; c'est d'être attentif sur toutes ses voies : il ne faut donc pas craindre d'en trop faire, de peur de ne pouvoir se soutenir ; au contraire, pour mériter la grâce de se soutenir, il
faut d'abord ne laisser rien à faire. Quelle illusion , mes Frères : on craint le zèle comme dangereux à la persévérance , et c'est le zèle seul qui l'obtient ; on se retranche dans une vie tiède et commode , comme la seule qui peut durer, et c'est la seule qui se dément ; on évite la fidélité comme l'écueil de la piété , et la piété sans fidélité n'est jamais loin du naufrage !
C'est ainsi que la tiédeur éloigne de l'ame infidèle les grâces de protection , et que ces grâces éloignées ôtant à notre foi toute sa force , au joug de Jésus-Christ toutes ses consolations , nous laissent dans un état de défaillance et de dépérissement , où il ne faut à l'innocence pour succomber que le malheur d'être attaquée. Mais si la perte de la justice est inévitable dans la tiédeur, du côté des grâces qui s'éloignent , elle l'est encore du côté des passions qui se fortifient.
SECONDE PARTIE
Ce qui rend la vigilance si nécessaire à la piété chrétienne , c'est que toutes les passions qui s'opposent en nous à la loi de Dieu ne meurent, pour ainsi dire, qu'avec nous. Nous pouvons bien les affaiblir par le secours de la grâce, et d'une foi vive et fervente ; mais les penchants et les racines en demeurent toujours dans le cœur : nous portons toujours au dedans de nous les principes des mêmes égarements, que nos larmes ont effacés : le crime peut être mort dans nos cœurs ; mais le péché, comme parle l'Apôtre, c'est-à-dire, les inclinations corrompues qui ont formé tous nos crimes , y habitent et y vivent encore ; et ce fonds de corruption qui nous avoit éloignés de Dieu , nous est encore laissé dans notre pénitence, pour servir d'exercice continuel à la vertu; pour nous rendre plus dignes de la couronne par les occasions éternelles de combat qu'il nous suscite ; pour humilier notre orgueil ; pour nous faire souvenir que le temps de la vie présente est un temps de guerre et de péril ; et que , par une destinée inévitable à la condition de notre nature , il n'y a presque jamais qu'un pas à faire entre le relâchement et le crime.
Il est vrai que la grâce de Jésus-Christ nous est donnée pour réprimer ces penchants corrompus qui survivent à notre conversion : mais, comme nous venons de le dire, dans la tiédeur, la grâce ne nous offrant presque plus que des secours généraux ; et toutes les grâces de protection, dont nous nous sommes rendus indignes, étant ou plus rares ou suspendues , il est clair que de cela même , les passions doivent prendre de nouvelles forces. Mais je dis que nonseulement les passions se fortifient dans la vie tiède et infidèle, parceque îes grâces de protection qui les affaiblissent y sont plus rares, mais encore par l'état tout seul du relâchement et de la tiédeur ellemême : car la vie tiède et infidèle n'étant qu'une indulgence conti-
nuelle pour toutes nos passions ; une molle facilité à leur accorder sans cesse, jusqu'à un certain point, tout ce qui les flatte ; une attention même d'amour-propre à éloigner tout ce qui pour roi t , ou les réprimer, ou les contraindre ; un usage perpétuel de tout ce qui est le plus capable de les enflammer : il est clair qu'elles doivent tous les jours y prendre de nouvelles forces.
En effet, mes Frères , il ne faut pas se figurer qu'en ne poussant notre indulgence pour nos passions que jusqu'à certaines bornes permises, nous les apaisions, pour ainsi dire, nous leur en accordions assez pour les satisfaire , et pas assez pour souiller notre ame , et mettre le trouble et le remords dévorant dans la conscience ; nous figurer que nous puissions jamais arriver à un certain état d'équilibre entre le crime et la vertu , où d'un côté nos passions soient contentes par les adoucissements que nous leur permettons, et où de l'autre notre conscience soit tranquille par la fuite du crime que nous évitons. Car voilà le plan que se forme l'ame tiède, favorable à son indolence et à sa paresse , pareequ'il bannit également tout ce qu'il y a de pénible dans le crime et dans la vertu, qu'il refuseaux passions tout ce qui troubleroit la conscience, et à la vertu tout ce qui gêneroit et mortiûeroit trop l'amour-propre ; mais cet état d'équilibre et d'égalité est une chimère. Les passions ne connoissent pas même de bornes dans le crime ; comment pourroient-elles s'en tenir à celles de la tiédeur? les excès ne peuvent les satisfaire et les fixer ; comment de simples adoucissements les fixeroient-ils ? plus vous leur accordez , plus vous vous mettez hors d'état de pouvoir rien leur refuser. Le véritable secret pour les apaiser n'est pas de les favoriser jusqu'à un certain point ; c'est de les combattre en tout : toute indulgence les rend plus fières et plus indomptables ; c'est un peu d'eau jetée dans l'incendie, qui, loin de l'apaiser, l'augmente; c'est un peu de pâture présentée à un lion dévorant, qui, loin de calmer sa faim , la rend plus vive et plus violente : tout ce qui flatte les passions les aigrit et les révolte.
Or , tel est l'état d'une ame tiède et infidèle : toutes les animosités qui ne vont pas jusqu'à la vengeance déclarée , elle se les permet : tous les plaisirs où l'on ne voit pas de crime palpable, elle se les justifie : toutes les parures et tous les artifices où l'indécence n'est pas scandaleuse, et où il n'entre ni passion , ni vue marquée , elle les recherche : toutes les vivacités sur l'avancement et sur la fortune qui ne nuisent à personne , elle s'y livre sans réserve : toutes les omissions qui paroissent rouler sur des devoirs arbitraires , ou qui n'intéressent que légèrement des devoirs essentiels, elle n'en fait pas de scrupule : tout l'amour du corps et de la personne, qui ne mène pas directement au crime, elle ne le compte pour rien : toute la délicatesse sur le rang et sur la gloire, qui peut compatir avec une modération que le monde lui-même demande, on s'en
fait un mérite. Or, qu'arrive-t-il de là? voulez- vous le savoir? le voici , et je vous prie d'écouter ces réflexions.
Premièrement, c'est que tous les penchants qui s'opposent en nous à la règle et au devoir, s'étant sans cesse fortiflés, la règle et le devoir trouvent ensuite en nous des difficultés insurmontables ; de sorte que les accomplir dans une occasion essentielle , où la loi de Dieu nous y oblige, est une eau rapide qu'il faut remonter malgré le courant qui nous entraîne , un cheval indompté et furieux qu'il faut arrêter tout court sur le bord du précipice. Ainsi votre sensibilité sur les injures , toujours trop écoutée , a poussé votre orgueil à un tel point, que dans une occasion décisive, où vous croirez votre honneur essentiellement intéressé , et où il s'agira de pardonner , vous ne serez plus maître de votre ressentiment , et vous abandonnerez votre cœur à toute la vivacité de la haine et de la vengeance : ainsi ces soins et ces empressements à cultiver l'estime des hommes ont si bien fortifié dans votre cœur le désir de mériter leurs louanges et de vous conserver leurs suffrages , que dans une circonstance essentielle où il faudra sacrifier la vanité de leurs jugements au devoir , et s'exposer à leur censure et à leur dérision , pour ne pas manquer à votre ame , les intérêts de la vanité l'emporteront sur ceux de la vérité , et le respect humain sera plus fort que la crainte de Dieu : ainsi ces vivacités sur la fortune et sur l'avancement, nourries de longue main, ont rendu l'ambition si fort maîtresse de votre cœur, que dans une con joncture délicate , où il faudra détruire un concurrent pour vous élever , vous sacrifierez votre conscience à votre fortune , et serez injuste envers votre frère, de peur de vous manquer à vousmême : ainsi, enfin, pour éviter trop de détail, ces attachements suspects, ces entretiens trop libres, ces complaisances trop poussées , ces désirs de plaire trop écoutés, ont mis en vous des dispositions si voisines du crime et delà volupté, que vous ne serez plus en état de résister dans un péril où il s'agira d'aller plus loin; la corruption préparée par toute la suite de vos démarches passées s'allumera à l'instant ; votre foiblesse l'emportera sur vos réflexions : votre cœur se refusera à votre fierté , à votre gloire , à votre devoir, à vous-même. On n'est pas long-temps fidèle, quand on trouve en soi tant de dispositions à ne l'être pas.
Ainsi, vous serez surpris vous-même de votre fragilité : vous vous redemanderez que sont devenues ces dispositions de pudeur et de vertu, qui vous inspiroient autrefois tant d'horreur pour le crime : vous ne vous connoîtrez plus vous-même : vous sentirez en vous une pente malheureuse et violente, que vous portiez à votre insu dans votre ame : peu à peu cet état vous paroîtra moins affreux. Le cœur se justifie bientôt tout ce qui le captive : ce qui nous plaît ne nous alarme pas long-temps ; et vous ajouterez au malheur de la chute, le malheur du calme et de la sécurité.
Telle est la destinée inévitable de la vie tiède et infidèle : des passions qu'on a trop ménagées ; des lionceaux, dit un prophète, qu'on nourrit sans précaution, croissent enfin, et dévorent la main indiscrète qui les a elle-même aidés à se fortifier, et à devenir redoutables : les passions venues à un certain point se rendent les maîtresses. Vous avez beau alors vous raviser, il n'est plus temps : vous avez couvé le feu profane dans votre cœur ; il faut enfin qu'il éclate : vous avez nourri ce venin au dedans de vous ; il faut qu'il gagne , et il n'est plus temps de recourir au remède. 11 falloit vous y prendre de bonne heure; les commencements du mal n'étoient pas encore sans ressource : vous l'avez laissé fortifier, vous l'avez aigri par tout ce qui pouvoit le rendre plus incurable ; il faut qu'il prenne le dessus, et que vous vous trouviez la victime de votre indiscrétion et de votre indulgence.
Aussi ne nous dites- vous pas vous-mêmes , tous les jours, mes Frères , que vous avez les meilleures intentions du monde, que vous voudriez mieux faire que vous ne faites , et qu'il vous semble que vous desirez sincèrement de vous sauver; mais qu'il arrive mille conjonctures dans la vie , où l'on oublie toutes ses bonnes résolutions , et où il faudroit être un saint pour ne pas se laisser entraîner? Et voilà justement ce que nous vous disons, que malgré toutes vos bonnes intentions prétendues, si vous ne fuyez, si vous ne combattez, si vous ne veillez, si vous ne priez , si vous ne prenez sans cesse sur vous-même, il se trouvera mille occasions où vous ne serez plus le maître de votre foiblesse : voilà ce que nous vous disons, qu'il n'est qu'une vie mortifiée et vigilante qui puisse nous mettre à couvert des tentations et des périls ; que c'est un abus de croire qu'on sera fidèle dans ces moments où l'on est violemment attaqué, lorsqu'on y porte un cœur affoibli , chancelant, et déjà tout prêt à tomber ; qu'il n'y a que la maison bâtie sur le roc , qui résiste aux vents et à l'orage; qu'il n'est que la vigne entourée d'un vaste fossé, et fortifiée d'une tour inaccessible, qui ne soit pas exposée aux insultes des passants; et qu'en un mot, il faut être saint, et solidement établi dans la vertu, pour vivre exempt de crime.
Et quand je dis qu'il faut être saint : hélas ! mes Frères, les âmes les plus ferventes et les plus fidèles elles-mêmes, avec des penchants mortifiés, une chair exténuée par les rigueurs de la pénitence, une imagination purifiée par la prière, un esprit nourri de la vérité et de la méditation de la loi de Dieu, une foi fortifiée par les sacrements et parla retraite, se trouvent quelquefois dans des situations si terribles, que leur cœur se révolte, leur imagination se trouble et s'égare; qu'elles se voient dans ces tristes agitations où elles flottent long-temps entre la mort et la victoire , et où , semblables à un navire qui se défend contre les flots au milieu d'une mer irritée , elles n'attendent de sûreté que de celui qui commande aux vents et à l'orage : et vous voudriez qu'avec un cœur déjà à demi
séduit, avec des penchants si voisins du crime, votre foiblesse fût à l'épreuve des occasions, et que les tentations les plos violentes vous trouvassent toujours tranquille et inaccessible? vous voudriez que dans des mœurs tièdes , sensuelles , mondaines , votre ame offrît aux occasions cette foi , cette force que la piété la plus tendre et la plus attentive quelquefois ne donne pas elle-même? vous voudriez que des passions flattées , nourries , ménagées , fortifiées , demeurassent dociles, immobiles, froides, en présence des objets les plus capables de les allumer ; elles qui après de longues macérations , et une vie entière de prière et de vigilance , se réveillent quelquefois tout d'un coup, loin même des périls, et font sentir aux plus justes, par des exemples funestes, qu'il ne faut jamais s'endormir, et que le plus haut point de la vertu n'est quelquefois que l'instant qui précède la chute? Telle est notre destinée , mes Frères, de n'être clairvoyants que sur les périls qui regardent notre fortune ou notre vie, et de ne pas connoître même ceux qui menacent notre salut. Mais désabusons-nous : pour éviter le crime, il faut quelque chose de plus que la tiédeur et l'indolence de la vertu ; et la vigilance est le seul moyen que Jésus-Christ nous ait laissé pour conserver l'innocence. Première réflexion.
Une seconde réflexion qu'on peut faire sur cette vérité, c'est que les passions se fortifiant de jour en jour dans la vie tiède et infidèle, non-seulement le devoir trouve en nous des répugnances insurmontables, mais encore le crime s'aplanit, pour ainsi dire, et on n'y sent pas plus de répugnance que pour une simple faute. En effet , le cœur , par ces infidélités journalières , inséparables de la tiédeur, arrive enfin comme par autant de démarches insensibles jusqu'à ces bornes périlleuses , qui ne séparent plus que d'un point la vie delà mort, le crime de l'innocence, franchit ce dernier pas sans presque s'en apercevoir : comme il lui restoit peu de chemin à faire , et qu'il n'a pas eu besoin d'un nouvel effort pour passer outre, il croit n'avoir pas été plus loin que les autres fois : il avoit mis en lui des dispositions si voisines du crime, qu'il a enfanté l'iniquité sans douleur , sans répugnance , sans aucun mouvement marqué, sans s'en apercevoir lui-même; semblable à un mourant que les langueurs d'une longue et pénible agonie ont si fort approché de sa fin, que le dernier soupir ressemble à ceux qui l'ont précédé , ne lui coûte pas plus d'efforts que les autres, et laisse même les spectateurs incertains si son dernier moment est arrivé , ou s'il respire encore : et c'est ce qui rend l'état d'une ame tiède encore plus dangereux, que d'ordinaire on y meurt à la grâce sans s'en apercevoir soi-même; on devient ennemi de Dieu, qu'on vit encore avec lui comme avec un ami ; on est dans le commerce des choses saintes , et on a perdu la grâce qui nous donnoit droit d'en approcher.
Ainsi , que les âmes que ce discours regarde ne s'abusent point M. I, 39
elles-mêmes, sur ce que peut-être elles se sont jusqu'ici défendues d'une chute grossière ; leur état n'en est sans doute que plus dangereux'devant Dieu : la peine la plus formidable de leur tiédeur , c'est peut-être que, déjà mortes à ses yeux , elles vivent sans aucune chute marquée : c'est qu'elles s'endorment tranquillement dans la mort, sur une apparence de vie qui les rassure : c'est qu'elles ajoutent au danger de leur état, une fausse paix qui les confirme dans cette voie d'illusion et de ténèbres : c'est enfin que le Seigneur, par des jugements terribles et secrets, les frappe d'aveuglement, et punit la corruption de leur cœur, en permettant qu'elles l'ignorent. Une chute grossière seroit , si je l'ose dire , un trait de bonté et de miséricorde de Dieu sur elles : elles ouvriroient du moins les yeux alors : le crime dévoilé et aperçu porteroit du moins le trouble et l'inquiétude dans leur conscience : le mal enfin découvert les feroit peut-être recourir au remède : au lieu que cette vie réglée en apparence les endort et les calme, leur rend inutile l'exemple des âmes ferventes, leur persuade que cette grande ferveur n'est pas nécessaire, qu'il y entre plus de tempérament que de grâce, que c'est un zèle plutôt qu'un devoir ; et leur fait écouter comme de vaines exagérations tout ce que nous disons dans ces chaires chrétiennes , sur les chutes inévitables dans une vie tiède et infidèle. Seconde réflexion.
Enfin, une dernière réflexion à faire sur cette vérité, c'est que telle est la nature de notre cœur , de demeurer toujours fort audessous de ce qu'il se propose. Nous avons fait mille fois des résolutions saintes ; nous avons projeté de pousser jusqu'à un certain point le détail des devoirs et de la conduite ; mais l'exécution a toujours beaucoup diminué de l'ardeur de nos projets, et est demeurée fort au-dessous du degré où nous voulions nous élever : ainsi une ame tiède, ne se proposant pour le plus haut point de sa vertu que d'éviter le crime ; visant précisément au précepte, c'est-à-dire, à ce point rigoureux et précis de la loi, au-dessous duquel se trouve immédiatement la mort et la prévarication; elle demeure infailliblement au-dessous, et ne va jamais jusqu'à ce point essentiel qu'elle s'étoit proposé : c'est donc une maxime incontestable , qu'il faut beaucoup entreprendre pour exécuter peu, et viser bien haut pour atteindre du moins au milieu. Or cette maxime si sûre à l'égard même des plus justes, l'est infiniment plus à l'égard d'une ame tiède et infidèle : car la tiédeur aggravant tous ses liens , et augmentant le poids de sa corruption et de ses misères , c'est elle principalement qui doit prendre un grand essor pour atteindre du moins au plus bas degré, et se proposer la perfection des conseils, si elle veut en demeurer à l'observance du précepte ; c'est à elle surtout qu'il est vrai de dire , qu'en ne visant précisément qu'à éviter le crime , chargée comme elle est du poids de sa tiédeur et de ses infidélités, elle retombera toujours fort loin du lieu où elle avoi( cru arriver;
et comme au-dessous de cette vertu commode et sensuelle il n'y a immédiatement que le crime, les mêmes efforts qu'elle croyoit faire pour l'éviter, ne serviront qu'à l'y conduire. Voilà des raisons toutes prises dans la foiblesse que les passions fortifiées laissent à l'ame tiède et infidèle, et qui la conduisent inévitablement à la chute.
Cependant , l'unique raison que vous nous alléguez pour persévérer dans cet état dangereux , c'est que vous êtes foible , et que vous ne sauriez soutenir un genre de vie plus retiré , plus recueilli , plus mortifié , plus parfait. Mais c'est parceque vous êtes foible , c'est-à-dire , plein de dégoût pour la vertu, de goût pour le monde, d'assujettissement à vos sens ; c'est pour cela même , qu'une vie retirée , mortifiée , vous devient indispensable : c'est parceque voui êtes foible que vous devez éviter avec plus de soin les occasions et les périls , prendre plus sur vous-même , prier, veiller, vous refuser les plaisirs les plus innocents , et en venir à de saints excès de zèle et de ferveur pour mettre une barrière à votre foiblesse. Vous êtes foible ? Et parceque vous êtes foible , vous croyez qu'il vous est permis de vous exposer plus qu'un autre, de craindre moins les périls , de négliger plus tranquillement les remèdes , d'accorder plus à vos sens , de conserver plus d'attachements pour le monde , et pour tout ce qui peut corrompre votre cœur ? Quelle illusion ! Vous faites donc de votre foiblesse le litre de votre sécurité ? vous trouvez donc , dans le besoin que vous avez de veiller et de prier, le privilège qui vous en dispense? Et depuis quand les malades sont-ils autorisés à se permettre plus d'excès , et user de moins de précautions , que ceux qui jouissent d'une santé parfaite ? La voie des privations a toujours été celle des foibles et des infirmes ; et alléguer votre foiblesse , pour vous dispenser d'une vie plus fervente et plus chrétienne , c'est alléguer vos maux pour nous persuader que vous n'avez pas besoin de remède. Seconde raison tirée des passions qui se fortifient dans la tiédeur, et qui prouve que cet état finit toujours par la chute et par la perte de la justice.
A toutes ces raisons , je devois en ajouter une troisième tirée des secours extérieurs de la religion, nécessaires pour soutenir la piété , et qui deviennent inutiles à l'ame tiède et infidèle.
Les sacrements non-seulement ne lui sont plus d'aucune utilité, mais ils lui deviennent même dangereux, ou par la tiédeur avec laquelle elle en approche, ou par la vainc confiance qu'ils lui inspirent : ce ne sont plus pour elle des ressources ; ce sont des remèdes accoutumés , usés , si j'ose parler ainsi ; qui amusent sa langueur , mais qui ne la guérissent pas : c'est la viande des forts , qui achève de ruiner un estomac foible, loin de le rétablir : c'est un souffle de l'Esprit saint, qui, ne pouvant rallumer le tison encore fumant, achève de l'éteindre : c'est-à-dire que la grâce
des sacrements reçue dans un cœur tiède et infidèle , n'y opérant plus un accroissement de vie et de force , y opère tôt ou tard la mort et la condamnation , toujours attachées à l'abus de ces divins remèdes.
La prière, le canal des grâces, cette nourriture d'un cœur fidèle , cet adoucissement de la piété , cet asile contre toutes les attaques de l'ennemi , ce cri d'une ame touchée qui rend le Seigneur si attentif à ses besoins ; la prière , sans laquelle Dieu ne se fait plus sentir à nous , sans laquelle nous ne connoissons plus notre père , nous ne rendons plus grâces à notre bienfaiteur , nous n'apaisons plus notre juge, nous n'exposons plus nos plaies à notre médecin , nous vivons sans Dieu dans ce monde ; la prière , enfin , si nécessaire à la vertu la plus établie , n'est plus pour l'ame tiède qu'une occupation oiseuse d'un esprit égaré, d'un cœur sec, et partagé par mille affections étrangères. Elle n'y trouve plus ce goût , ce recueillement , ces consolations qui sont le fruit d'une vie fervente et fidèle : elle n'y voit plus comme dans un nouveau jour les vérités saintes , qui confirment une ame dans le mépris du monde , et dans l'amour des biens éternels , et qui , au sortir de là , lui font regarder avec un nouveau dégoût tout ce que les hommes insensés admirent : elle n'en sort plus remplie de cette foi vive, qui ne compte plus pour rien les dégoûts et les obstacles de la vertu , et qui en dévore avec un saint zèle toutes les amertumes : elle ne sent point au sortir de là plus d'amour pour le devoir, plus d'horreur pour le monde, plus do résolution pour en fuir les périls , plus de lumière pour en connoître le néant et la misère , plus de force pour se haïr et pour se combattre elle-même, plus de terreur des jugements de Dieu , plus de componction de ses propres foiblesses : elle en sort seulement plus fatiguée de la vertu qu'auparavant, plus remplie des fantômes du monde , qui , dans ce moment où elle a été aux pieds de son Dieu , ont , ce semble , agité plus vivement son imagination , flétrie de toutes ces images ; plus aise de s'être acquittée d'un devoir onéreux, où elle n'a trouvé rien de plus consolant que le plaisir de le voir finir; plus empressée d'aller remplacer par des amusements et des infidélités , ce moment d'ennui et de gêne ; en un mot, plus éloignée de Dieu, qu'elle vient d'irriter par l'infidélité et l'irrévérence de sa prière : voilà tout le fruit qu'elle en a retiré. Enfin , tous les devoirs extérieurs de la religion qui soutiennent la piété , et qui la réveillent , ne sont plus pour l'ame tiède que des pratiques mortes et inanimées , où son cœur ne se trouve plus , où il entre plus d'habitude que de goût et d'esprit de piété , et où , pour toute disposition, on n'y porte que l'ennui de faire toujours la môme chose.
Ainsi , mes Frères , la grâce dans cette ame se trouvant sans cesse attaquée et affoiblie , ou par les usages du monde qu'elle se permet , ou par ceux de la piété dont die abuse ; ou par les objets des sens
qui nourrissent sa corruption, ou par ceux de la religion qui augmentent ses dégoûts ; ou par les plaisirs qui la dissipent, ou par les devoirs qui la lassent ; tout la faisant pencher vers sa ruine , et rien ne la soutenant : hélas ! quelle destinée pourroit-elle se promettre ? La lampe qui manque d'huile peut-elle éclairer long-temps ? l'arbre qui ne tire presque plus de suc de la terre peut-il tarder de sécher, et d'être jeté au feu? Or, telle est la situation de Famé tiède : toute livrée à elle-même , rien ne la soutient ; toute pleine de foiblesse et de langueur , rien ne la défend ; tout environnée d'ennuis et de dégoûts, rien ne la ranime; tout ce qui console Famé juste, ne fait qu'augmenter sa langueur; tout ce qui soutient une ame fidèle , la dégoûte et l'accable ; tout ce qui rend aux autres le joug léger, appesantit le sien ; et les secours de la piété ne sont plus que ses fatigues ou ses crimes. Or, dans cet état, ô mon Dieu! presque abandonnée de votre grâce , lassée de votre joug , dégoûtée d'elle-même autant que de la vertu, affoiblie par ses maux et par les remèdes , chancelante à chaque pas , un souffle la renverse ; elle-même penche vers sa chute , sans qu'aucun mouvement étranger la pousse ; et pour la voir tomber , il ne faut pas même la voir attaquée.
Voilà les raisons qui prouvent la certitude d'une chute dans la vie tiède et infidèle. Mais faudroit-il tant de preuves , mon cher Auditeur , où vos propres malheurs vous ont si tristement instruit? Souvenez- vous d'où vous êtes tombé , comme le disoit autrefois l'Esprit de Dieu à une ame tiède : Memor esto unde excideris ( Apoc, ii , 5 ). Remontez à la source des désordres où vous croupissez encore ; vous la trouverez dans la négligence et dans l'infidélité dont nous parlons. Une naissance de passion trop foiblement rejetée, une occasion de périls trop fréquentée, des pratiques de piété trop souvent omises ou méprisées , des commodités trop sensuellement recherchées , des désirs de plaire trop écoutés , des lectures dangereuses pas assez évitées : la source est presque imperceptible ; le torrent d'iniquités qui en est sorti a inondé toute la capacité de votre ame : ce n'étoit qu'une étincelle qui a allumé ce grand incendie : ce fut un peu de levain qui , dans la suite , a aigri et corrompu toute la masse. Memor esto unde excideris. Souvenez-vous-en : vous n'auriez jamais cru en venir où vous en êtes : vous écoutiez tout ce qu'on disoit là-dessus comme des exagérations de zèle et de spiritualité : vous auriez répondu de vous-même pour certaines démarches , sur lesquelles vous ne sentez presque plus de remords. Memor esto unde excideris. Souvenez-vous d'où vous êtes tombé : considérez la profondeur de l'abîme où vous êtes : c'est le relâchement et des infidélités légères , qui vous y ont conduit comme par degrés. Souvenez- vous-en , encore une fois ; et voyez si l'on peut appeler un état sûr , ce qui a pu vous conduire au précipice?
Tel est l'artifice ordinaire du démon : il ne propose jamais le crime du premier coup ; ce seroit effaroucher sa proie, et la mettre hors d'atteinte à ses surprises : il connoît trop les routes par où il faut entrer dans le cœur : il sait qu'il faut rassurer peu à peu la conscience timorée contre l'horreur du crime, et ne proposer d'abord que des fins honnêtes , et certaines bornes dans le plaisir : il n'attaque pas d'abord en lion ; c'est un serpent : il ne vous mène pas droit au gouffre ; il vous y conduit par des voies détournées. Non, mes Frères, les crimes ne sont jamais les coups d'essai du cœur. David fut indiscret et oiseux , avant d'être adultère : Salomon se laissa amollir par la magnificence et par les délices de la royauté , avant de paroitre sur les hauts lieux au milieu des femmes étrangères : Judas aima l'argent, avant de mettre à prix son maître : Pierre présuma , avant de le renoncer. Le vice a ses progrès comme la vertu : comme le jour instruit le jour , dit le prophète , ainsi la nuit donne de tristes leçons à la nuit ; et il n'y a pas loin entre un état qui suspend toutes les grâces de protection , qui fortifie toutes les passions , qui rend inutiles tous les secours de la piété , et un état où elle est enfin tout-à-fait éteinte.
Qu'y a-t-il donc encore, mon cher Auditeur, qui puisse vous rassurer dans cette vie de négligence et d'infidélité? Seroit-ce l'exemption du crime, où vous vous êtes jusqu'ici conservé? Je vous ai montré , ou qu'elle est un crime elle-même , ou qu'elle ne tarde pas d'y conduire. Seroit-ce l'amour du repos? Mais vous n'y trouvez ni les plaisirs du monde, ni les consolations de la vertu. Seroit-ce l'assurance que Dieu n'en demande pas davantage? Mais comment l'ame tiède pourroit-elle le contenter et lui plaire , puisqu'il la rejette de sa bouche? Seroit-ce le dérèglement de presque tous ceux qui vous environnent, et qui vivent dans des excès que vous évitez ? Mais leur destinée est peut-être moins à plaindre et moins désespérée que la vôtre : ils connois&ent du moins leurs maux, et vous prenez les vôtres pour une santé parfaite. Seroit-ce la crainte de ne pouvoir soutenir une vie plus vigilante, plus mortifiée, plus chrétienne? Mais puisque vous avez pu soutenir jusqu'ici un reste de vertu et d'innocence sans les douceurs et les consolations de la grâce, et malgré les ennuis et les dégoûts que votre tiédeur répandoit sur tous vos devoirs : que sera-ce, lorsque l'Esprit de Dieu en adoucira le joug , et qu'une vie plus fidèle et plus fervente vous aura rendu toutes les grâces et toutes les consolations dont votre tiédeur vous a privé ! La piété n'est triste et insupportable, que lorsqu'elle est tiède et infidèle.
Levez-vous donc , dit un prophète, ame lâche et paresseuse ! rompez le charme fatal qui vous endort et qui vous enchaîne à votre propre paresse. Le Seigneur que vous croyez servir , parceque vous ne l'outragez pas à découvert, n'est pas le Dieu des lâches , mais des forts ; il n'est pas le rémunérateur de l'oisiveté et
de l'indolence , mais des larmes , des veilles et des combats : il n'établit pas sur ses biens et sur sa cité éternelle le serviteur inutile, mais le serviteur laborieux et vigilant ; et son royaume, dit l'Apôtre , n'est pas la chair et le sang : c'est-à-dire , une indigne mollesse et une vie toute dans les sens ; mais la force et la vertu de Dieu ; c'est-à-dire , une foi agissante , une vigilance continuelle , un sacrifice généreux de tous nos penchants , un mépris constant de tout ce qui passe , et un désir tendre et enflammé de ces biens invisibles qui ne passeront jamais : c'est ce que je vous souhaite.
Ainsi soit-il.
SERMON
Vtnit Jésus in civitatem Samnriœ, quœ dicitur Sichar.
Jésus vint en une ville de Samarie, nommée Sichar. (JEAN, IV, 5.)
Les voies de la grâce dans la conversion des pécheurs ne sont pas toujours les mêmes , mes Frères. Tantôt c'est un rayon vif et perçant, qui, sorti du sein du Père des lumières , éclaire , frappe, abat, emporte le cœur : tantôt c'est une clarté plus tempérée, qui a ses progrès et ses successions , qui semble disputer quelque temps de la victoire avec les nuages qu'elle veut dissiper , et qui ne prend enfin le dessus qu'après que mille alternatives ont fait douter à qui des deux demeureroit l'honneur du combat. C'est quelquefois un Dieu fort, qui d'un seul coup renverse les cèdres du Liban.quelquefois , c'est un Dieu patient , qui lutte avec un simple fils d'Abraham, et lui laisse faire assez long-temps un triste essai de ses forces , ou pour mieux dire de sa foiblcsse.
Sous des conduites si différentes, vous êtes pourtant toujours le même, ô mon Dieu ! Quoique vous nous laissiez toujours entre les mains de notre conseil , partout vous agissez comme le maître des cœurs : et si les doutes cl les délais d'un apôtre rendirent autrefois plus de gloire à la vérité de votre résurrection , que la prompte soumission des autres disciples , on peut dire que les résistances et les oppositions d'une femme de Samarie font presque plus éclater aujourd'hui la puissance de votre grâce , que les soudaines conversions des pécheresses et des Saiïl. Du moins , mes Frères, lorsque le Seigneur triomphe d'un cœur sans combattre , il semble qu'il ne triomphe que pour lui-même : ce sont des prodiges; et il veut seulement qu'on admire sa puissance , et l'empire qu'il a sur
nos cœurs. Mais lorsque la conversion d'une ame criminelle est le fruit des efforts réitérés de sa grâce , c'est pour nous alors qu'il triomphe : ce sont des leçons ; et son dessein est de nous faire sentir qu'il ne fait rien, en nous sans nous ; et que la grâce ne lui ramènera jamais notre cœur , si notre cœur ne se donne lui-même. En effet, pourquoi celui qui n'eut besoin que d'une parole pour enlever les fils de Zébédée à leurs filets, Lévi à son bureau, Zachée à ses injustices , ménageroit-il si long-temps aujourd'hui les passions et les préjugés d'une femme étrangère, s'il n'a voit voulu nous tracer , dans les défaites et les résistances dont elle use avant que de se rendre, l'image de celles que nous opposons tous les jours à sa grâce ?
Or je remarque trois excuses principales, qui lui servent comme de rempart contre toutes les instances miséricordieuses de Jésus-Christ.
L'excuse de l'état. Elle est femme samaritaine ; et par-là elle se défend d'accorder au Sauveur ce que sa bonté demande d'elle : Quomodo bibere à me poscis , quœ sum mulier samaritana ( Joan., iv, 9)?
L'excuse de la difficulté. Le puits est profond , et on n'a pas de quoi puiser l'eau : Puteus altus est , neque in quo haurias hctbes (Ibid., 11 ).
Enfin l'excuse de la variété des opinions et des doctrines , qui lui persuade qu'étant douteux s'il faut adorer à Jérusalem ou à Garizim, elle peut se dispenser de croire cet étranger qui lui parle, et demeurer dans l'état déplorable où elle se trouve : Patres nostri in monte hoc adoraverunt , et vos dicitis quia Jerosolymis est locus ubi adorare oportet ( Ibid., 20 ).
Or , dans les excuses qu'oppose cette femme aux instances de Jésus-Christ , reconnoissons , dit saint Augustin , celles que nous opposons tous les jours à sa grâce : Audiamus ergb in illâ nos , et in illâ agnoscamus nos.
L'excuse de l'état. On trouve , dans l'état où la Providence nous a fait naître , des prétextes pour autoriser une vie toute mondaine.
L'excuse de la difficulté. On en trouve dans l'idée impraticable qu'on se forme de la vertu.
Enfin , l'excuse de la variété des opinions et des doctrines sur les règles des mœurs. On trouve dans ces incertitudes et ces contradictions prétendues des motifs de sécurité qui nous calment sur nos transgressions les plus manifestes. Confondons ces trois excuses, en vous exposant l'histoire de notre Evangile. C'est ce que je me propose après avoir imploré , etc. Ave, Maria.