‹ Œuvres de MassillonChapitre 67 sur 88 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Tout est mystère et instruction , dit saint Augustin , dans la conduite du Sauveur envers la femme de Samarie , et dans les oppo-

sitions que cette femme semble mettre à toutes les miséricordes du Sauveur sur elle. En effet, d'un côté Jésus-Christ voulant, ce semble, ménager la foiblesse et les passions de cette pécheresse , ne l'attaque pas d'abord à découvert. Il s'accommode à ses préjugés pour les mieux combattre : il parle le langage de ses erreurs , pour avoir occasion d'insinuer la vérité : il dissimule quelque temps ses misères , pour la préparer à les mieux connoitre ; et, de peur que son cœur ne se révolte contre la main qui va la guérir , il use de précautions , et lui cache , pour ainsi dire , tout l'appareil et toute la rigueur des remèdes : Paulatim intrat in cor.

Mais , d'un autre côté , cette pécheresse en garde , ce semble , contre toutes les avances miséricordieuses de Jésus-Christ , n'oppose à la bonté et à la sagesse de ses précautions que des évasions et des artiûces ; et , aussi ingénieuse à échapper à la grâce , que la grâce paroit attentive à la poursuivre , elle n'oublie rien ou pour colorer ses refus , ou pour différer le moment de sa délivrance.

La première excuse qu'elle oppose à Jésus-Christ est celle que nous avons appelée l'excuse de l'état. Elle se persuade qu'étant femme samaritaine , il n'a pas droit d'exiger d'elle les offices qu'il en exige : Quomodb bibere à me poscis , quœ sum mulier Samarkand ? et que l'usage a de tout temps interdits à Samarie , et que cet inconnu semble vouloir aujourd'hui lui prescrire: Non enim coutunturJudœi Samaritanis.

Or voilà la première excuse qu'on nous oppose tous les jours , pour justifier des mœurs profanes et toutes mondaines. Lorsque nous vous proposons le modèle d'une conduite chrétienne ; que nous voulons entreprendre de réduire un jeu outré et éternel à un honnête délassement, de bannir les spectacles , d'occuper la mollesse et l'oisiveté , de ramener à la modestie le faste et l'indécence des usages , d'interdire certains plaisirs , de corriger certains abus ; de conseiller l'usage de la prière , l'amour de la retraite , les lectures saintes , le travail des mains , les œuvres de miséricorde , la fréquentation des sacrements , les soins domestiques , les prières communes , en un mot tout le détail des mœurs chrétiennes : vous nous répondez que cette grande exactitude ne sauroit convenir à des personnes attachées comme vous à la cour , et engagées dans le monde : Quomodb bibere à me poscis , quœ sum mulier samaritana? que nous confondons vos obligations avec celles des cloîtres et des déserts ; et qu'il n'est pas possible d'allier la vie que nous conseillons, avec les mœurs que l'usage prescrit : Non enim coutunturJudœi Samaritanis. On se plaint que nous condamnons le monde sans le connoitre ; que l'idée que nous donnons de la vertu, est une singularité ridicule; qu'il faut que chacun se sauve en vivant conformément à son état ; et qu'il seroit peu raisonnable d'exiger de ceux qui ont à vivre à la cour et au milieu du monde, tout ce qu'on pourroit exiger de nous-mêmes.

Mais , mes Frères , premièrement : la religion ne distingue que deux sortes de devoirs. Les uns suivent l'état, il est vrai, et ne conviennent qu'à ceux qui l'ont embrassé. Ainsi les devoirs du prince , du sujet , de l'homme public , du père de famille , du ministre appliqué à l'autel saint , sont différents. Les autres sont inséparables du baptême, et communs à tous ceux qui ont été régénérés en Jésus-Christ sans distinction de Juif et de gentil , de prince et de sujet , de courtisan et de solitaire. Ce principe supposé , je vous demande , mes Frères , pour être du monde ou de la cour , en étes-vous moins chrétiens? y a-t-il une autre espérance, un autre Evangile , un autre baptême pour vous , que pour ceux qui habitent les déserts? en êtes-vous moins membres de Jésus-Christ , disciples de la croix , étrangers sur la terre? que peut ajouter ou retrancher votre état de gens du monde ou de la cour , aux obligations essentielles de la foi? Jésus-Christ a-t-il donné un Evangile à part à la cour et au monde ? a-t-il marqué dans le sien des exceptions favorables au monde ? a-t-il déclaré qu'il ne prétendoit pas comprendre le monde dans la rigueur de ses maximes? Il a dit , à la vérité, que le monde les combattroit, ces maximes saintes, et qu'il seroit jugé par elles : or ce qui nous juge , c'est notre loi ; et nous ne serions pas jugés comme transgresseurs de ces maximes , si ces maximes n'étoient pas nos devoirs. Vous êtes du monde , mais la pécheresse de l'Evangile étoit du monde : se crut-elle dispensée de faire pénitence , et de pleurer le reste de ses jours les égarements du premier âge? David éloit du monde , et assis sur le trône : se persuada-t-il que ce tiire dût modérer l'abondance de ses larmes , et la rigueur de ses austérités ? lisez-en le détail dans ces cantiques divins , qui en furent les fruits , et qui en seront les monuments immortels. Les Judith, les Esther, les Paule, les Marcelle , étoient du monde , et sorties d'un sang illustre : furent-elles mondaines, voluptueuses, environnées de faste, de mollesse , d'indécence , de plaisirs? vous le savez ; et il est inutile de vous rapporter ici ce qui est venu jusqu'à nous de leurs mœurs et de leur conduite.

D'ailleurs , mes Frères , d'où est venue dans l'Eglise cette distinction de ceux qui sont du monde , d'avec ceux qui n'en sont pas ? n'est-ce pas de la corruption des mœurs et du relâchement de la foi ? Distinguoit on entre les premiers fidèles ceux qui étoient du monde, de ceux qui n'en étoient pas? Ah ! ils avoient tous renoncé au monde. Les ministres de l'autel, les saints confesseurs, les vierges pures, les femmes partagées entre Jésus-Christ et les soins du mariage, les simples fidèles, ceux mêmes qui étoient de la maison de César, ils vi voient tous séparés du monde ; ils n'avoient rien de commun avec le monde ; ils sa voient tous que le salut n'étoit pas pour le monde j être chrétien et n'être plus du monde étoit alors la même chose, et sur ce point il n'y avoit entre eux aucune différence. Vous êtes du

monde, mon cher Auditeur? mais c'est là votre crime, et vous en faites votre excuse ! Un chrétien n'est plus de ce monde ; c'est un citoyen du ciel ; c'est un homme du siècle à venir ; c'est le juge et l'ennemi du monde. Il n'y a plus de monde pour l'ame fidèle : tout ce qui passe est déjà passé pour elle ; tout ce qui doit périr n'est déjà plus à ses yeux. Vous n'êtes venu, ô mon Dieu ! que pour condamner le monde ; et nous prétendons que notre conformité avec lui deviendra le titre de notre innocence , et nous justifiera contre votre loi même.

De plus , quand vous nous dites que vous êtes du monde , que prétendez- vous dire ? Que vous êtes dispensés de faire pénitence ? Mais si le monde est le séjour de l'innocence , l'asile de toutes les vertus , le protecteur fidèle de la pudeur, de la sainteté , de la tempérance; vous avez raison. Que la prière est moins nécessaire? Mais si dans le monde les périls sont moins fréquents que dans les solitudes , les pièges moins à craindre , les séductions moins ordinaires , les chutes plus rares, et qu'il faille moins de grâce pour s'y soutenir ; je suis pour vous. Que la retraite n'y sauroit être un devoir? Mais si les entretiens y sont plus saints, les assemblées plus innocentes ; si tout ce qu'on y voit , qu'on y entend , élève à Dieu , nourrit la foi , réveille la piété , sert de soutien à la grâce : je le veux. Qu'il en doit moins coûter pour se sauver ? Mais si vous y avez moins de passions à combattre, moins d'obstacles à surmonter si le monde vous facilite tous les devoirs de l'Evangile , l'humilité, l'oubli des injures , le mépris des grandeurs humaines , la joie dans les afflictions, l'usage chrétien des richesses ; vous dites vrai , et on vous l'accorde. O homme ! tel est votre aveuglement , de compter vos malheurs parmi vos privilèges ; de vous persuader que ce qui multiplie vos chaînes , augmente votre liberté ; et de faire votre sûreté de vos périls mêmes.

Mais au fond , direz-vous , il faut pourtant faire des différences ; et il sera toujours vrai que ceux qui vivent dans les cloîtres sont obligés à plus de perfection que ceux qui vivent dans le monde. Et je vous dis que vous vous trompez , et qu'il faut être plus ferme dans la foi , plus solidement enraciné dans la charité , plus à l'épreuve des dangers, pour se soutenir dans le monde, que dans la solitude ; et je vous dis que si vous ne veillez avec plus de soin sur tous les mouvements de votre cœur, que le solitaire et l'anachorète ; si vous ne priez avec plus de ferveur ; si vous ne résistez avec plus de fidélité ; si vous n'attirez sur vous plus de secours d' en-haut , vous êtes perdu. Ce sont les dangers d'un état qui décident de la mesure de la vertu qu'il demande de nous : les vertus foibles trouvent du moins un asile et des ressources dans la sûreté des cloîtres, et dans les secours d'une sainte discipline ; au lieu que les vertus les plus solides ne trouvent dans le monde que des ccucils, où elles se brisent , ou des séductions qui les affoiblisscnt

Et pour confondre ici une bonne fois une erreur si universelle et si injurieuse à la piété chrétienne, dites-moi, je vous prie, vous qui voulez qu'on mette une si grande différence entre les devoirs de votre état, et ceux des cloîtres et des déserts ; quelles furent les vues de ces saints fondateurs qui assemblèrent les hommes dans des solitudes , et les assujettirent aux lois d'une discipline sévère ? prétendirent-ils proposer à leurs disciples un nouvel Evangile, ou ajouter des rigueurs inutiles aux maximes que Jésus-Christ propose au commun des fidèles ?

Ecoutez-le , mes Frères. Tandis que les chrétiens formoient encore au milieu du monde une assemblée de saints , dont le monde lui-même n'étoit pas digne ; que les femmes annonçoient la piété par leur pudeur et leur modestie ; que les fidèles brilloient comme des astres purs au milieu des nations corrompues ; et que les païens eux-mêmes respectoient, dans la pureté de leurs mœurs , la sainteté de leur morale ; alors il eût été inutile de se retirer dans des solitudes ; et l'assemblée des fidèles étoit encore l'asile de la vertu ; et la vie commune , la voie qui conduisoit au salut. Mais depuis que la foi commença à s'affoiblir, en commençant à s'étendre, et que le monde devenu chrétien porta avec lui dans l'Eglise sa corruption et ses maximes, alors ceux que l'Esprit de Dieu voulut préserver, voyant les iniquités et les contradictions des villes ; que la vie commune n'y étoit plus la vie chrétienne , et que les usages avoient prévalu sur la loi , cherchèrent un asile dans la retraite, élevèrent des lieux de sûreté au milieu des déserts , assemblèrent des hommes pour les y mettre à couvert de la corruption générale ; mais ils ne se proposèrent que d'y renouveler les anciennes mœurs des chrétiens fort altérées , et fort difficiles à pratiquer dans le monde ; qu'à faciliter à leurs disciples l'observance de l'Evangile , règle proposée à tous, et que tous sont obligés d'observer ; de sorte que toutes les précautions de retraite, de silence, d'austérité, que nous regardons comme si éloignées de notre état , ne furent pourtant que des moyens que ces saints pénitents crurent nécessaires pour observer des devoirs qui leur étoient communs avec nous. Ils se prescrivirent des pratiques particulières, dont l'Evangile, je l'avoue, ne vous fait pas un précepte ; mais ils ne voulurent , par le secours de ces pratiques particulières, qu'arriver plus sûrement à l'observance même des préceptes : ainsi ils renoncèrent au lien sacré du mariage pour se faciliter la pudeur et la chasteté ordonnées à tous les fidèles ; ils se soumirent aux lois d'un silence rigoureux , pour éviter plus sûrement les discours de vanité, d'oisiveté, de malignité, de dissolution , interdits au reste des chrétiens ; ils renoncèrent réellement aux biens et aux espérances du monde , pour en venir plus aisément à ce renoncement de cœur, à ce mépris de tout ce qui passe , commandé à chacun de nous dans l'Evangile ; ils se renfermèrent dans l'enceinte d'une retraite austère , pour s'éloigner sans retour

rîrs plaisirs et des pompes du monde , auxquelles nous avons tous renoncé dans notre baptême ; ils s'imposèrent le joug des jeûnes , des veilles , des macérations , pour dompter une chair que vous êtes tous obligés de crucifier sans cesse , et se faire comme une loi domestique de la pénitence, dont l'Evangile vous fait à tous une loi indispensable.

Or, que conclure de là? qu'avec moins de secours qu'eux, nous avons pourtant les mêmes obligations à remplir qu'eux ; que , sans toutes les facilités que donne la pratique des conseils pour observer le fond de la loi , nous sommes pourtant obligés d'en accomplir tous les préceptes ; que , sans renoncer à tout comme eux , nous devons pourtant être pauvres de cœur comme eux , et user de ce monde comme si nous n'en usions pas ; que vivant au milieu de tous les attraits de la chair, et dans le lien honorable des noces, nous devons pourtant posséder comme eux le vase de notre corps avec sainteté , et faire un pacte avec nos yeux pour ne pas même penser à des objets dangereux ; que, dans l'usage des viandes et la liberté des repas , nous devons user d'une censure rigoureuse envers nos sens, et conserver, comme l'anachorète le plus pénitent, toute la frugalité évangélique ; que , sans le vœu et la religion du silence , nous devons mettre une garde de circonspection sur notre langue, afin qu'il ne nous échappe pas même une parole oiseuse , et que tous nos discours soient des discours de Dieu ; que dans une vie commune il faut pourtant trouver le secret de porter sa croix , se renoncer sans cesse soi-même , être disciple de Jésus-Christ , et le suivre ; sans le secours d'une retraite extérieure , porter au milieu des entretiens et des commerces , une solitude , un calme au fond de votre cœur où le Dieu de paix puisse habiter ; sans sortir du monde , y renoncer en effet , le mépriser et le haïr ; sans être revêtu de poil de chameau , comme le solitaire , porter sous l'or et sous la soie un homme pénitent, et un corps revêtu de la mortification de Jésus-Christ ; et en un mot , que , sans vous interdire tout ce qui peut flatter les sens , vous vous interdisiez pourtant toute complaisance sensuelle.

Venez nous dire après cela , dit saint Chrysostôme : Il faut donc se retirer sur les montagnes , et déserter les villes. Est-ce que l'Evangile n'est plus que pour les solitaires ? est-ce que la chasteté , la tempérance, la pauvreté du cœur, le mépris du monde, le renoncement à soi-même, ne sont plus que les vertus des cloîtres et des iéserts? Quelle erreur donc des gens du monde, de renvoyer aux solitaires et aux personnes retirées toutes les austérités de la vie chrétienne ! Ah ! il en coûte bien plus au fidèle de se sauver au mi- Lieu du monde qu'au solitaire au fond de sa retraite : il est bien plus difficile d'être chaste au milieu des dangers ; humble dans les dislinctions du rang et de la naissance ; tempérant dans la liberté des repas ; pauvre dans l'abondance des biens de la terre ; pénitent dans

des occasions éternelles de mollesse et de plaisir ; doux et patient dans les concurrences infinies des intérêts et des passions ; et cependant si vous n'êtes tout cela , vous êtes perdu. Mon Dieu ! les saintes rigueurs d'une discipline sévère seroientbien plutôt inutiles au fond des déserts, où l'éloignement des dangers semble demander moins de précautions ; au lieu qu'elles deviennent indispensables dans le monde , où la vertu plus exposée ne peut se soutenir qu'à la faveur des plus sévères attentions.

Cependant, mes Frères, malgré toute la sûreté des cloîtres et des déserts, et toutes les précautions que le zèle et l'expérience de saints fondateurs a pu prendre pour préserver l'innocence, ceux qui habitent ces pieux asiles ne laissent pas de tout craindre de leur foiblesse, et d'être sans cesse attentifs, de peur que l'ennemi ne les surprenne : ils ont de la peine à se défendre contre eux-mêmes, et trouvent dans le lieu même de la paix et de la sûreté , des combats et des agitations, où ils se voient mille fois à la veille de perdre en un instant le fruit d'une vie entière de recueillement et de pénitence ; et vous, au milieu des périls, vous croiriez que votre privilège est de vivre avec plus de sécurité et d'indulgence pour vous-même ? vous, environné sans cesse de tout ce qui est le plus capable de corrompre le cœur, vous, dans un état où tout est piège et tentation, vous croyez que l'avantage de cet état est une indolence profonde ; une inutilité de vie dangereuse même à la plus austère retraite; une immortification, qui, loin des périls, deviendroit un péril elle-même? et depuis quand, o mon Dieu ! ceux qui sont exposés au milieu des flots sont-ils moins obligés de veiller à leur salut, que ceux qui jouissent du calme et de la sûreté d'un saint asile?

Lorsque David, caché dans les déserts et dans les montagnes de la Judée, pour se dérober à la fureur de Saùl, proposa à ceux qui l'accompagnoient de sortir de leurs antres et de leurs bois, pour aller attaquer les Philistins : Quoi ! lui répondirent-ils , nous ne sommes pas en sûreté retranchés dans ces forêts et sur ces montagnes ; nous nous voyons à tous moments sur le point de tomber entre les mains de notre ennemi : et que sera-ce si nous en sortons, et que nous descendions dans la plaine pour aller attaquer les Philistins/ JEccenos hic in Judœâ consistentes timemus : quantb magis si ierimus adversus agmina Philistinorum (1. Reg., xxiii, 3)! Et voilà ce que je pourrois vous dire ici : Quoi ! nous craignons, nous au fond de nos retraites ; nous nous sommes à nous-mêmes une tentation continuelle dans la sûreté des asiles où la Providence nous a conduits depuis le premier âge; nous y opérons notre salut avec tremblement; nous prions, nous gémissons, nous sentons que la retraite elle-même deviendroit un écueil pour nous, si nous ne travaillions sans cesse au recueillement des sens, et à la mortification des passions : Ecce nos hic in Judœâ consistentes timemus : et vous voudriez nous persuader que nous aurions moins à craindre ;

que nous aurions besoin de moins de vigilance, de moins de précautions, de moins de prière, si nous vivions comme vous au milieu du monde, environnés de cette foule de pièges, de séductions, d'illusions, d'exemples ; en un mot, d'ennemis qui vous environnent ! quantb magis si ierimus advershs agmina Philistinorum ! La pénitence toute seule fait la sûreté de nos retraites ; et vous croiriez que la mollesse et les plaisirs ne seroient plus un danger au milieu du monde même ?

Mais après tout, mes Frères, ne comparez plus, si vous voulez, les dangers infinis que vous trouvez dans le monde, et les précautions de violence, de prière , de sacrifice, de vigilance, qu;ils exigent de vous, à la sûreté des cloîtres et des déserts, qui semblent en demander moins; comparez seulement l'histoire de votre vie, les dissolutions de vos mœurs passées, avec celles des saints pénitents qui les habitent ; les satisfactions que vous devez à Dieu , avec celles qu'ils lui doivent eux-mêmes. Quoi ! vous prétendez que des âmes retirées et innocentes, qui portent le joug du Seigneur depuis une tendre jeunesse ; qui, élevées dans le secret de son tabernacle, n'ont même jamais connu la corruption du monde , loin d'en avoir été infectées, et dont les fautes les plus criminelles seroient presque des vertus pour vous : vous prétendez que c'est leur partage de gémir toute leur vie sous la cendre ou sous le cilicc, de refuser tout à leurs sens, ne vivre que pour mourir chaque jour ; tandis que vous, dont les crimes ont, pour ainsi dire, prévenu les années ; vous qui n'osez presque ouvrir les yeux sur les horreurs dune vie passée, dont les abîmes et les embarras vous font tant balancer sur une première démarche de changement; vous, dis-je, vous nous soutiendrez que vos obligations sont moins austères ; que les jeux, les plaisirs, les spectacles, les profusions, les sensualités, les excès de la table, vous sont moins interdits ; que le ciel doit bien moins vous coûter qu'à ces nmes pures et innocentes ; que les larmes, les jeûnes, les veilles, les macérations, sont leur affaire et non pas la vôtre ; que c'est à elles à souffrir, à prier, à gémir, à se mortifier, et à vous à vivre dans l'indolence, et dans l'usage de tout ce qui flatte les sens ? Grand Dieu ! que les hommes, rapprochés de la vérité, paroi tront un jour injustes, insensés et téméraires

La femme de Samaric s'abusent donc, en opposant à la grâce de Jésus-Christ, sa qualité de Samaritaine. Si elleeût été fille d'Abraham et née dans Jérusalem, le secours du temple et des sacrifices , les instructions de la loi et des prophètes, l'avantage d'être sortie d'un peuple saint, et à qui les promesses avoient été faites, tout cela auroit pu la porter à se faire de son état une excuse et une raison de sécurité. Mais que dit-elle, en disant qu'elle est Samaritaine, sinon qu'elle habite au milieu d'un peuple réprouvé, dans une terre où le culte du Seigneur est corrompu, où les usages sont des abus, les exemples des ècueils, les maximes des erreurs ; en un mot, dans

une condition qui l'éloigné du salut, et l'enveloppe dans la condamnation générale prononcée contre tous les adorateurs de Gariziru? Et voilà quelle est votre illusion. Vous vous défendez sur ce que vous êtes du monde? Mais si vous viviez dans le fond d'une maison sainte et retirée, vous auriez bien plus de raison de vous faire de votre état un prétexte de sécurité, et de croire qu'ainsi éloigné des périls, vous n'avez pas besoin de tant d'austérité et de vigilance : mais d'alléguer que vous êtes du monde, c'est regarder les difficultés de salut attachées à votre état , comme des adoucissements qui vous l'aplanissent. Vous nous direz peut-être que ce sont ces difficultés mêmes qui vous arrêtent ; et que nous faisons la voie si difficile, que vous perdez courage : seconde excuse que la femme de Samarie oppose à Jésus-Christ, la difficulté de l'entreprise.

SECONDE PARTIE

Il n'est presque point de pécheur, quelque déplorée que soit sa vie, qui ne compte sur une conversion à venir, comme sur une démarche aisée et facile, et qui là-dessus ne se calme et ne vive tranquille dans ses crimes : il n'en est aucun, qui , lorsqu'il s'agit enfin de se convertir, ne regarde cette entreprise comme un ouvrage impossible, et qui là-dessus ne recule et ne perde courage. Or voici le nouveau prétexte que la femme de Samarie oppose aux nouvelles instances de la grâce. Elle se figure des difficultés insurmontables dans les promesses de Jésus -Christ : la profondeur du puits, le défaut de moyens pour y atteindre, tout la conduit à se persuader que le bienfait dont on la flatte est une chimère : Puteus altus est, neque in quo haurias habes.

Et voilà, mes Frères, l'excuse qu'on oppose encore tous les jours aux mouvements secrets de la grâce qui nous sollicitent à un changement de vie : le défaut de moyens, l'impossibilité de l'entreprise. En premier lieu, on a des abîmes sur la conscience ; depuis si longtemps on vit dans la dissolution , sans foi, sans culte , sans sacrements : comment se résoudre à éclaircir ce chaos, et à creuser dans ces fatales profondeurs? Puteus altus est. D'ailleurs on est d'un caractère si fragile ; on a porté en naissant des inclinations si vives pour le plaisir ; on ne paroi t pas né pour la dévotion ; comment changer de tempérament, et se refondre tout entier ? Puteus altus îst. Enfin la vie chrétienne, telle que nous la dépeignons, est une entreprise qui fait peur : le moyen de se condamner à la retraite} passer les jours à la prière , à la lecture, aux œuvres de miséricorde ; mortifier ses sens, se disputer tout ce qui fait plaisir, rompre avec tout l'univers? Heureux ceux qui en ont la force ! mais il n'est pas donné à tout le monde de l'avoir : Puteus altus est.

Mais revenons sur tous ces prétextes. Premièrement, vous avec des abîmes sur la conscience; vous ne savez par où vous y prendre

pour commencer. Mais n'est-ce pas cet état déplorable lui-même qui devroit vous porter à tout entreprendre ? Quoi ! la connoissance que vous avez de nos maux, vous éloigne du remède? vous regardez votre délivrance comme une peine? vous ressemblez à un esclave qui refuseroit sa liberté parcequ'il gémiroit sous un ancien esclavage, et sous le poids dune infinité de chaînes. Mais vous estil moins pénible de porter ce fardeau d'iniquité sur votre cœur? souffrez-vous moins en cachant vos plaies, que si vous les alliez découvrir au médecin charitable qui les guérit et qui les purifie? Que vous propose-t-on de si difficile : d'éclaircir une conscience dont vous ne pouvez plus calmer les remords ; d'en faire sortir des serpents qui vous déchirent ; de vous ouvrir à un ministre de Jésus- Christ, qui mêlera ses larmes aux vôtres ; qui sera plus touché de vos malheurs, que scandalisé de vos foiblesses ; qui ranimera votre espérance, en vous redisant avec bonté, qu'il y a des pécheurs plus coupables que vous, dont la grâce a fait de grands Saints ; qui vous aidera, par ses prières et ses gémissements, à sortir de l'état déplorable où vous êtes ; qui vous consolera dans votre douleur ; qui vous soutiendra dans votre foiblesse ; qui vous rassurera dans votre confusion ;'et qui sera moins le juge de votre conscience, que l'ami de votre adversité, et le confident charitable de vos peines? Ah! vous n'aurez pas plutôt ouvert ce cœur que vous ne pouvez plus porter , que vous sentirez la joie et la sérénité renaître au dedans de vous : ce glaive, qui vous perce, arraché ; ce poids, qui vous accable, tombé ; ce ver, qui vous ronge, expiré : ces pensées sombres, qui vous noircissent l'esprit, disparoîtront j vous bénirez cent fois le moment heureux qui vous a vu prendre une résolution si nécessaire à votre salut, et au repos même de votre vie. Toute la difficulté que je trouve ici est de vivre dans la situation où vous êtes ; de vous défendre, et contre la voix du ciel qui vous appelle, et contre la voix de votre conscience qui vous condamne ; de vous supporter vous-même ennemi de Dieu depuis que vous avez pu le connoître ; éloigné des sacrements, des consolations de la grâce, vivant seul avec vousmême, c est-à-dire, avec votre conscience et vos crimes : voilà la peine. La conversion qu'on vous propose n'en est que radoucissement, et le plus assuré remède.

Mais, en second lieu , vous ne paroissez point né pour la piété , dites-vous; vous ne vous gagnerez jamais sur certains points, par où cependant il faudroit commencer ; toutes vos inclinations se trouvent justement l'autre extrémité de ce qu'on appelle vertu et dévotion : Puteus altus est. Mais premièrement, quand il devroit vous en coûter un peu plus qu'à un autre , n'avez- vous pas plus qu'un autre de crimes et de voluptés à réparer? D'ailleurs, l'éternité ne mérite-t-elle pas que vous vous fassiez quelque violence? ne vous en êtes-vous jamais fait pour le monde ? ces penchants que vous nous donnez pour si invincibles, ne les avez-vous pas mille fois M. I. 40

m VENDREDI DE LA TROISIEME SEMAINE.

surmontés par des motifs de fortune , de gloire , de bienséance ? ce malheureux tempérament que vous nous alléguez si souvent ne vous trouvez-vous pas tous les jours dans des situations où il faut le gêner, le contraindre ? Et qu'est la vie du monde, et de la cour surtout, qu'une éternelle contrainte; une gêne qui ne finit point; une suite d'occupations opposées à vos penchants ; une scène où il faut toujours jouer le personnage d'un autre? Ah! ce n'est pas à vous surtout qui habitez les palais des rois , à venir nous alléguer des inclinations désaccoutumées de tout joug, et qui , par un long usage d'indépendance , ne sauroient plus se contraindre : vous avez appris à prendre sur vous-même , et à sacrifier tous les jours vos penchants à des intérêts plus forts : depuis que vous avez des passions, ri a presque toujours fallu , ou les surmonter, ou les contrefaire; flatter ceux que vous méprisez; caresser ceux que vous haïssez ; ramper devant ceux auxquels votre orgueil est inconsolable d'être forcé de céder ; laisser le plaisir pour le devoir : ah ! le monde vous a instruit pour la vertu ; et les contraintes de la cour et des passions vous ont disposé plus que vous ne croyez à celles de l'Évangile.

Que dirai-je encore ? peut-être vous en auroit-il plus coûté de vous vaincre dans une grande jeunesse : les passions alors plus vives, les réflexions moins sérieuses et moins tristes , les plaisirs plus séduisants par leur nouveauté, laissoient peut-être alors à votre foiblesse moins de liberté de s'en défendre : mais à l'heure qu'il est, que, lassé par votre propre expérience, vous en avez connu le vide et l'amertume ; à l'heure qu'il est , que l'âge , les emplois , les bienséances même du monde, exigent de vous des mœurs plus sérieuses et plus réglées; à l'heure qu'il est, que des dégoûts, des contre-temps, l'épreuve mille fois faite de la légèreté , de la fausseté, de la perfidie même des créatures, vous ont appris ce qu'il falloit attendre des passions et des engagements profanes; à l'heure qu'il est, que, moins propre au monde, il commence à se refroidir à votre égard , et à vous avertir qu'il est temps de vous faire d'autres plaisirs et d'autres occupations que les siennes ; à 1 heure qu'il est, que vous ne traînea plus au milieu de ces amusements, qu'une conscience inquiète-, qu'un ennui mortel que rien ne sauroit plus égayer, parcequ'il prend sa source dans la tristesse et la maladie de votre ame, que Dieu seul peut soulager : ah ! il vous en coûtera moins que vous ne croyez de vous passer du monde, de l'oublier, de le mépriser; vous portez déjà au dedans de vous les semences de ces heureuses dispositions, vous ne l'aimez déjà plus par raison, par dégoût, par l'inconstance toute seule du cœur : que sera-ce quand la grâce aidera ces préparations de la nature, que vous le haïrez par un principe de foi et de piété , et que la lumière du ciel vous en aura découvert toute la corruption, tous les périls, tout le néant et toute ta misôro ;

Enfin , ne semble-t-il pas que vous ne devez compter que sur vous-même ? J'avoue que si l'ouvrage de la conversion étoit l'ouvrage de l'homme seul , vous devriez en désespérer : mais ignorezvous que ce qui n'est pas possible à l'homme seul , l'est à l'homme aidé de Dieu ; que rien n'est difficile à la grâce ; que les cœurs les plus fragiles et les plus corrompus sont ceux quelquefois où elle opère de plus grandes choses ; et que l'extrémité de nos misères est souvent la plus favorable disposition à l'excès de ses miséricordes ? Hélas ! la pécheresse de la cité étoit fragile, enivrée du monde, pleine de passions, et ne paroissoit pas née pour la vertu ; cependant futil jamais d'amour plus vif pour Jésus-Christ , de pénitence plus prompte, plus fervente, plus durable que la sienne? Augustin étoit foible ; hélas! ses désirs, ses rechutes, ses perplexités, ses agitations, ses efforts impuissants pour s'arracher à sa boue , et le poids fatal qui l'y rentraînoit à l'instant, vit-on jamais tant de foiblesse? et cependant l'Église a-t-elle vu de conversion plus glorieuse à la grâce de Jésus-Christ? Et, pour ne pas sortir de notre Évangile, la femme de Samarie étoit foible; la multitude de ses mariages n'avoit pu la ramener à des mœurs plus régulières, et son mauvais caractère l'emportoit toujours : cependant le Sauveur ne triomphe-t-il pas aujourd'hui de toute sa foiblesse? Ah! c'est que la grâce change les inclinations , corrige le tempérament , forme un nouveau cœur , renouvelle tout l'homme : c'est que les vases de boue , entre les mains de l'Ouvrier tout -puissant, deviennent bientôt des vases d'élite , plus solides que l'airain , plus brillants que la lumière , plus purs que le métal le plus précieux : c'est , en un mot , que la grâce est plus forte que la nature.

Mais, en dernier lieu, les rigueurs d'une viechrétienne vous épouvantent : car vous ne vous flattez point, dites-vous ; si vous preniez le parti de la vertu, vous ne voudriez pas le prendre à demi, comme tant d'autres : si vous vous déclariez une fois , vous voudriez que ce fût tout de bon , sans ménagement et sans réserve ; mais c'est cela même qui fait peur. Aussi on ne sait, ajoutez- vous , comment les choses iront après cette vie ; mais l'Évangile exactement accompli ne semble pas fait pour des hommes aussi foibles que nous le sommes : Puteus altus est, neque in quo haurias habes.

A cela, on n'a qu'à vous répondre d'abord : Si vous croyez que l'Évangile est une loi donnée de Dieu , vous devez supposer qu'elle porte les caractères divins de son législateur ; que c'est une loi sage, équitable, modérée, conforme à nos besoins, proportionnée à notre foiblesse, utile à nos misères ; que c'est un remède, et non pas un piège; le secours, et non le désespoir, de notre infirmité. Le Seigneur n'est pas un tyran bizarre, qui ne fasse des lois que pour trouver, dans Timpossibilité de les observer, des prétextes de nous perdre : c'est un père miséricordieux, qui ne pense qu'à faciliter à ses enfants les voies de la vie éternelle : c'est un maître généreux ,

qui, dans les ordres mêmes qu'il nous prescrit, a bien plus d'égard à nos intérêts , qu'à sa propre gloire. Quelle idée vous faites- vous donc de sa loi sainte ? c'est une loi raisonnable, consolante, seule capable de remédier à vos peines, et d'établir une paix solide dans notre cœur. Et quel autre intérêt, que le nôtre, auroit pu porter le Seigneur à donner une loi aux hommes? A-t-il besoin de nos hommages? lui revient-il quelque chose de nos vertus? sa félicité est-elle intéressée à notre fidélité ? est-ce une gloire à lui de s'assujettir les hommes par des lois capricieuses, où l'on puisse dire qu'il ne cherche que l'honneur de se faire obéir , et de dominer sur les consciences par les terreurs et les menaces dont il accompagne ses préceptes? il n'a donc cherché que notre intérêt et notre consolation, en nous prescrivant les ordonnances admirables de sa loi sainte. En ne donnant point de loi aux hommes , et nous laissant vivre au gré de nos passions , il eût nourri parmi les hommes la source de tous les troubles , l'origine de tous les malheurs : il eût fait de la société une confusion affreuse, sans liens, sans règle, sans équité, sans dépendance ; où les seules passions , qui arment les hommes les uns contre les autres , les auroient liés ensemble ; où nos seuls désirs auroient décidé de nos droits. En mettant des bornes à nos penchants , il en a donc mis à nos peines : en nous marquant nos devoirs , il nous a donc montré nos remèdes : en ne nous laissant point à nous-mêmes et entre les mains de nos passions , il nous a donc empêchés d'être nos propres tyrans : en nous assujettissant à sa loi , il n'a pas voulu tyranniser notre cœur, mais en fixer les inquiétudes.

Mais tel est l'artifice du démon , dit saint Augustin : à la naissance de la foi il tâchoit de renverser l'œuvre de Dieu , et d'anéantir l'Evangile, en rendant Jésus-Christ méprisable. Qui adorezvous? disoit-il aux chrétiens par la bouche des sages du paganisme; un Juif? un mort? un crucifié? un homme de néant, et qui n'a pu se délivrer lui-même de la mort ? Anteà quid dicebat? quem colitis? Judœum? mortuum? crucifixum? nullius moînenti hominem, qui non potuit à se mortem depellere? Quand il a vu que ce moyen étoit inutile, continue ce Père ; que ces blasphèmes n'étoient plus écoutés qu'avec horreur ; que les peuples en foule couroient adorer ce crucifié ; que, malgré la puissance des césars , la fureur des tyrans, la sagesse des philosophes , l'ancienne prescription de l'idolâtrie, soutenue de la majesté des lois de l'empire, de la crédulité de tous les siècles, et de la magnificence des superstitions, les temples profanes étoicnt détruits, les idoles renversées, la folie de la croix triomphante de tout l'univers : et qu'un si grand événement, si favorable tout seul à la cause des chrétiens, si marqué par des caractères de divinité, si au-dessus de la possibilité de toutes les entreprises humaines ; ayant encore pour lui l'accomplissement des prophéties, ne laissoit plus rien à dire contre la vérité de 1 Evan-

gïle . il s'est tourné d'un autre côté ; il n'a plus osé traiter la doctrine de Jésus-Christ de fable et d'imposture ; il est convenu de sa sainteté, de sa sublimité, de la perfection de ses maximes. La loi chrétienne, a-t-il dit par la bouche des mondains, est une loi admirable, sainte, divine ; il faut en convenir ; rien de si beau et de si élevé que les préceptes de Jésus-Christ : mais qui les pratique ? mais comment les observer? mais cette grande perfection est-elle possible en cette vie ? mais la foiblesse humaine peut-elle aller jusque-là ? mais s'il y a eu autrefois des hommes qui aient suivi à la lettre tout ce que l'Evangile prescrit, sans doute ils étoient faits autrement que nous le sommes? Cœpit àfide alio modo deterrere. Magna lex est chrisdana ; potens lex Ma, divina, inejfabilis : sed quis illam implet? Les blasphèmes de l'impiété sont tombés d'eux-mêmes ; ceux de l'impossibilité trouvent encore aujourd'hui des partisans et des apologistes au milieu d'un monde profane , et qui se glorifie du nom chrétien.

D'ailleurs, ce qu'il y a d'injuste dans les préjugés que l'on se forme contre la possibilité de la vie chrétienne , c'est que ceux qui s'en plaignent n'en ont jamais fait l'épreuve : ils adoptent là-dessus un langage qu'ils ont trouvé établi dans le monde ; et , sans cou noître de la piété que le sentiment de la corruption qui les en éloigne , ils prononcent que les maximes de Jésus-Christ ne sont pas possibles, parcequ'ils le souhaitent. Mais nous aurions droit de vous dire : Essayez de la vertu , avant de vous en plaindre. Si vous aviez , selon la parole de l'Evangile , commencé l'édifice , et que vous n'eussiez pu l'achever ; quoique le mauvais succès de l'entreprise dût être attribué à votre imprudence, selon Jésus- Christ , et au défaut de précautions , néanmoins vous pourriez nous dire que l'entreprise passe vos forces Mais vous n'avez jamais fait de démarche sincère de salut ; vous avez jusqu'ici mené une vie sensuelle, dissipée, pleine dépassions et d'inutilités,- pourquoi décidez-vous donc sur ce que vous ne sauriez connoître ? Prononcez , à la bonne heure , sur la vie du monde , sur le vide et l'amertume de ses plaisirs, sur l'inquiétude et les fureurs de ses revers et de ses injustices, sur les agitations et le tourment de ses espérances, sur la perfidie et l'inconstance de ses amitiés et de ses promesses ; vous le pouvez : vous êtes là-dessus , à la cour surtout plus que partout ailleurs , juges légitimes : décriez , exagérez les difficultés, les peines , les dégoûts de la vie du monde et de la cour ; on vous le permet , et votre propre expérience vous en a assez instruits pour nous l'apprendre : mais pour la vie chrétienne, ce n'est pas à vous à parler de ses rigueurs et de ses ennuis ; c'est un point que l'expérience seule peut décider : essayez -en premièrement; rompez avec le monde ; finissez vos passions ; commencez à vivre dans l'éternité : vous nous direz alors si le joug de Jésus-Christ est aussi accablant qu'on se le figure , si le vice est plus aimable que la

vertu ; nous vous écouterons alors : mettez-vous seulement en état de décider : voilà tout ce que nous demandons : peut-être céderezvous d'abord à la difficulté ; et alors vous nous reprocherez l'ostentation de nos promesses : peut-être aussi vous en coûtera» t-il moins que vous ne croyez ; et si , cela est , n'êtes- vous pas à plaindre , de refuser à votre salut des efforts aussi légers que ceux qu'on vous demande?

Lorsque les Israélites, sur le point d'entrer dans la terre de Ghanaan , parurent rebutés des difficultés de l'entreprise ; et que , refusant d'avancer, ils ne cessoient de dire que ces villes étoient imprenables , ces peuples invincibles, et que cette terre étoit toute couverte de monstres et de géants, qui dévoroient ses habitants : Nequaquàm ad hune populum valemus ascendere , quiafortior nobis est; terra dévorât habit ator es suos (Ndm., xiii, 32, 33) ; Josué et Caleb, qui venoient de visiter cette terre heureuse, et qui en connoissoient les douceurs , les agréments et l'abondance , leur parlèrent de la sorte : Enfants d'Israël , venez voir vous-mêmes cette terre délicieuse que le Seigneur vous propose, et qui doit être votre possession éternelle : vous verrez que le lait et le miel y coulent de toutes parts : vous dévorerez ces peuples terribles, qui alarment tant votre faiblesse , comme on dévore le pain qui sert tous les jours de nourriture à l'homme ; vous y trouverez le terme de vos travaux , le délassement de vos fatigues , la consolation de vos peines , le repos que vous cherchez en vain depuis tant d'années, et enfin des douceurs que vous n'avez jamais goûtées , ni dans la servitude de l'Egypte, ni dans les voies arides et pénibles du désert : nous l'avons nous-mêmes parcourue ; et nous ne venons ici au pied du tabernacle saint , et devant toute l'assemblée d'Israël , que pour être les témoins de la vérité, et les garants des promesses que le Seigneur a faites à nos pères : Terra quam circuivimus valde bona est; et tradet Dominas humum lacté et melle manantem ( Ibid. , 7, 8 ) .

Et voilà , mes Frères , ce que nous pourrions vous dire ici, nous qui , par les engagements d'un état saint , et un long usage du joug de Jésus-Christ, devons connoître quelles en sont les douceurs et aes consolations ; et qui du moins pouvons rendre témoignage à la vérité de Dieu , et à la gloire de sa grâce. Pourquoi vous laissezvous décourager par des difficultés que vous n'avez pas encore éprouvées ? Venez voir vous-mêmes ce qui se passe dans cette terre heureuse où vous vous figurez des difficultés si insurmontables. Loin d'y trouver ces monstres qui vous épouvantent , et que l'erreur de votre imagination s'y figure ; d'y trouver ces ennuis , ces dégoûts, ces horreurs que vous craignez tant et qui vous arrêtent; vous verrez que le lait et le miel y coulent en abondance ; vous y trouverez des sources de consolations solides : le repos que vous cherchez depuis si long-temps , la paix du cœur, que le monde et les passions ne donnent pas , et que vous n'avez pas encore trouver;

toutes les ressources de la grâce, dont vous avez été jusqu'ici privés. Nous en avons nous-mêmes fait une heureuse expérience, et nous ne paroissons ici devant l'autel saint et dans l'assemblée des fidèles , que pour rendre témoignage aux miséricordes du Seigneur sur les âmes qui reviennent à lui par une sincère pénitence : Terra quam circuivimus valde bona est; et tradet Dominus humum lacté et nielle manantem.

Oui, mes Frères, si vous connoissiez le don de Dieu, comme le dit aujourd'hui le Sauveur à la femme de Samarie : Si scires donum Dei ; si vous pouviez comprendre quelle joie la grâce répand sur les devoirs les plus rigoureux de la vie chrétienne , et quelles sont les consolations secrètes qui accompagnent les sacrifices les plus pénibles qu'on fait à Dieu : Si scires : si l'on pouvoit vous faire sentir d'avance combien les hommes, les plaisirs, les prétentions, les espérances , et tout cet amas de vanité et de fumée , devient peu de chose à une ame touchée de Dieu : Si scires .• si vous pouviez comparer les inquiétudes qui vous déchirent ; les difficultés qui traversent vos passions, à la tranquillité dont vous jouiriez dans la vertu , et aux facilités que la grâce y ménage à notre foiblesse ; en un mot, l'eau du puits de Jacob, figure des plaisirs du monde , à l'eau que le Sauveur promet à la femme de Samarie, image des douceurs de la vertu : Si scires .- si vos yeux pouvoient s'ouvrir , et connoître quel don Dieu fait à une ame , lorsqu'il la délivre de ses passions , et qu'il met en leur place , dans son cœur , la paix , la charité , la justice : Si scires donum Dei, ah ! sans doute, loin de différer encore , vous n'auriez pas assez de tout votre cœur pour demander ce don céleste ; pas assez de larmes pour pleurer les jours et les années que vous en avez été privé. La source de nos craintes est dans notre cœur; et la vertu n'est appréhendée, que parcequ'elle n'est pas connue.

Mais tout le monde n'en parle pas comme vous , dit-on ; et ce que nous semblons faire si aisé , d'autres le font bien difficile. Dernière excuse que la femme de Samarie oppose aux instances de Jésus-Christ, la variété des opinions et des doctrines : Patres nostri in monte hoc adoraverunt , et vos dicitis quia Jerosolymis est locus ubi adorare oportet. Ce devoit être ici ma dernière partie ; mais j'abrège.

En effet, Jésus-Christ avoit conduit insensiblement cette pécheresse au point essentiel de sa conversion ; à celte passion honteuse , qui seule s'opposoit à la grâce dans son cœur : il lui avoit découvert tout le secret criminel de sa dissolution et de sa conduite , elle ne pouvoit plus dissimuler des égarements dont elle voyoit le Sauveur trop instruit : le trouble , la honte , les remords commencent à naître dans son ame ; mais ce n'étoit là que de foibles commencements ; le cœur n'étoit point encore rendu. Je vois bien que vous êtes un prophète (Jean , iv, 19), lui dit-elle ; voilà tout le fruit

qu'elle semble retirer de la vérité qui la condamne. Semblable à la plupart de ces âmes mondaines , lesquelles au sortir d'un discours où le zèle du ministre aura développé toute la honte de leurs faiblesses les plus secrètes , et tracé la peinture de leur cœur , comme si elles-mêmes l'avoient instruit de tout ce qui s'y passe, se contentent de dire que c'est un prophète : Video quia propheta es tu ; qu'on se reconnoît soi-même à tout ce qu'il dit ; qu'on diroit qu'il voit dans les cœurs et dans les plus secrets penchants de ceux qui l'écoutent : mais voilà tout. On lui donne des louanges qu'il méprise , et dont il gémit devant Dieu ; et on ne se corrige point : ce qui seroit sa gloire , sa consolation et sa couronne.

Nos pères, continue la pécheresse, ont adoré sur cette montagne , et vous dites que Jérusalem est le lieu ou il faut adorer. Nouvel artifice dont elle s'avise. Pour détourner la question de ses mœurs, qui lui déplaît et qui l'embarrasse , elle se jette habilement sur une question de doctrine : les contestations entre Jérusalem et Garizim , sur la vérité de leur culte et sur la sainteté de leur temple , n'avoient pas fini depuis que le traître et l'ambitieux Manassès avoit élevé l'autel sacrilège sur la montagne de Samarie ; et chacun soutenant la gloire de sa maison et la majesté de ses sacrifices , ils s'accusoient mutuellement , comme il arrive presque toujours , de superstition et d'idolâtrie.

Or, voilà ce qui donne lieu à la réponse de la femme de Samarie : il semble qu'elle veut , par cette variété d'opinions et de doctrine, justifier ses désordres ; et que l'incertitude où elle prétend qu'on est sur le lieu et sur les règles du véritable culte , suffit pour autoriser sa tranquillité dans l'état déplorable où elle se trouve. Ainsi c'est comme si ellerépondoit à Jésus-Christ : Mais , Seigneur, à quoi s'en tenir ? Vous Juifs , vous prétendez qu'il faut adorer à Jérusalem , et n'avoir point de commerce avec Samarie : nos pères ont toujours adoré sur cette montagne ; ils nous out permis ce que vous condamnez. Pour qui se déclarer, dans cette diversité de sentiments? Convenez premièrement des devoirs que le Seigneur exige de nous, du temple et de l'autel qu'il a choisis ; et après cela j'écouterai vos instructions , et je pourrai m'en tenir à la sagesse de vos conseils et de vos maximes.

Et voilà le prétexte dont on se sert encore tous les jours dans le monde pour s'étourdir sur les vérités les plus terribles du salut, la variété des opinions sur les règles des mœurs. On ne sait à qui en croire, nous dit-on tous les jours; les uns vous damnent, les autres vous sauvent ; ici on vous passe certains points , ailleurs on les condamne ; ici vous observez la loi en l'adoucissant , ailleurs vous ne l'adoucissez qu'en la transgressant ; ici on a des raisons pour défendre , ailleurs on croit en avoir pour permettre ; en un mot, ici vous êtes un saint , ici vous n'avez pas encore commencé à être chrétien. Et là-dessus , ô mon Dieu ! le pécheur insensé con

clut qu'il n'a qu'à vivre tranquille dans ses égarements ; que l'Evangile ne renferme que des opinions et des problèmes ; que chacun le tourne selon les préventions de son propre esprit ; et qu'au fond il n'y a rien de trop assuré dans tout ce que nous leur disons de votre loi sainte.

Mais , sans apporter ici tout ce qui pourroit confondre un prétexte si injurieux à la vérité et à la piété chrétienne , souffrez que je me contente de vous demander : Ne tient-il qu'à l'uniformité des sentiments , que vous sortiez de vos passions honteuses? est-ce à vous à venir nous alléguer la variété des opinions et des doctrines sur les règles des mœurs? Des âmes religieuses, timorées, craintives , pourroient nous opposer ces perplexités et ces incertitudes : comme elles ne croient jamais marcher par un chemin assez sûr ; que leurs devoirs paroissent souvent incompatibles avec leur situation , et que la décision n'en est pas toujours facile ; il se peut faire qu'elles trouvent quelquefois dans le sanctuaire , ici une indulgence qui les rassure, ailleurs une sévérité qui les alarme ; et qu'elles demeurent incertaines de la route qu'il faudroit tenir. Mais pour vous, avez-vous jamais trouvé une grande variété de sentiments sur le dérèglement de vos mœurs et sur l'indignité de vos passions? nos décisions sont-elles fort différentes sur la honte de votre état? n'avez- vous pas ouï partout là- dessus les mêmes oracles, que les fornicateurs , les adultères , les impudiques , les adorat urs d'idoles ne posséderont pas le royaume de Dieu ? Cette uniformité d'opinions vous ramènc-t-elle à la vérité que vous ne sauriez vous dissimuler à vous-même? Cependant c'est vous seul qui vous plaignez qu'on ne sait à quoi s'en tenir ; car c'est le monde le plus déréglé qui tient ce langage, et vous êtes le seul que tout se réunit pour condamner.

Vous imitez la femme de Samarie. Il n'étoit pas question pour elle de savoir s'il farloi t adorer à Jérusalem ou à Garizim , puisque le temps étoit venu, comme lui répond Jésus-Christ, que ce ne seroit ni à Garizim , ni à Jérusalem , mais par toute la terre , que son Père auroit des adorateurs en esprit et en vérité : ce différend ne la regardoit pas, pour ainsi dire; ce point pouvoit être douteux pour elle, et on ne lui faisoit pas encore un crime de l'ignorer. Mais le dérèglement de sa conduite et de ses commerces criminels étoit clair pour elle ; il n'y avoit là-dessus , ni à Jérusalem , ni à Garizim même, aucune loi qui pût l'autoriser : elle connoissoit sur ce point ses obligations , et on demandoit qu'elle les remplit. Mais , au lieu de commencer par le devoir qui étoit clair, et qui la regardoit toute Seule , elle va chercher des prétextes dans une variété de sentiments qui ne la regardoit plus. Commencez par retrancher de vos mœurs tout ce que vous y connoissez de visiblement contraire à la loi de Dieu ; tout ce que les sentiments et toutes les opinions d'un commun accord y condamnent : après cela vous aurez droit de vous

plaindre de nos contentions prétendues ; après cela , vous nous reprocherez, tant qu'il vous plaira , la différence des décisions et des conduites. De quoi vous avisez-vous de nous reprocher qu'on ne sait, pour ainsi dire , où il faut adorer, ni à qui s'adresser pour marcher sûrement , et connoître ce que Dieu demande de nous ? Vous n'en êtes pas encore là ; ce doute est trop pieux et trop élevé pour vous : laissez là des dissensions qui vous sont inutiles , et renonce? à des désordres qui non-seulement n'ont pour eux aucun suffrage, mais que vous ne pouvez plus vous justifier à vous-même : en ua mot, soyez adorateur en esprit et en vérité , comme le dit aujourd'hui Jésus-Christ à lalemme de Samarie; alors toutes les contentions humaines vous deviendront indifférentes, vous trouverez Dieu partout , parceque vous ne chercherez que Dieu partout : la variété des décisions vous fera seulement déplorer la triste destinée de la vérité , toujours exposée ici-bas à la contradiction ; c'est-à-dire, ou à la sévérité indiscrète, ou à l'indulgence excessive des hommes : vous en gémirez devant le Seigneur ; vous lui demanderez qu'il manifeste sa vérité à la terre ; qu'il répande un esprit de paix et de sagesse sur ceux à qui la foi, l'instruction et la doctrine sont confiées; qu'il pacifie, qu'il réunisse, qu'il protège son Eglise : qu'il lui suscite des pasteurs fidèles pour la gouverner ; des docteurs éclairés pour l'instruire ; des prêtres saints et zélés pour l'édifier ; de» princes religieux pour la défendre: que dis-je? qu'il prolonge les jours du prince glorieux qui en bannit les scandales, qui en calme les dissensions , qui les prévient même par sa prudence , qui en répare les ruines , qui en soutient la gloire et la majesté , qui en fait la gloire lui-même ; et qu'il donne à nos neveux des rois qui l'imitent, puisqu'ils ne seront pas assez heureux pour en avoir qui lui ressemblent.

Voilà les dispositions que la raison et la religion demanderoient de vous : mais sur l'affaire du salut , on ne se pique pas de prudence ; on ne sait ce qu'on adore , comme le reproche Jésus-Christ à la femme de Samarie : Vosadoratis quod nescitis (Joan., iv, 22) : on veut retenir le fond de la religion de ses pères , comme les Samaritains ; on veut y mêler comme eux des usages profanes , et favorables aux passions. On sent bien que la conscience ne ratifie pas ce mélange, et qu'on n'est pas d'accord avec soi-même ; mais, pour se calmer, on suppose que nous-mêmes ne le sommes pas entre nous -. on se fait de nos dissensions prétendues, une raison insensée de paix et de sécurité : on est bien aise que la vérité soit contestée , embrouillée, obscurcie, pour pouvoir se persuader presque qu'elle n'est plus ; et nous sommes contents de nous-mêmes , quand nous avons pu ajouter à nos crimes le malheur d'y être plus tranquilles.

Telle étoit la disposition de la femme de Samarie : ne pouvant plus se défendre, ni contre les instances du Sauveur, ni contre les remords de sa propre conscience ; frappée de ses égarements passés,

attirée par les consolations qu'on lui promet dans des mœurs nouvelles , elle voudroit encore renvoyer sa conversion à un temps plus favorable : Quand le Messie sera venu , répond-elle à Jésus-Christ, il nous annoncera toute chose (Jean, iv , 25). Voilà tout le fruit qu'elle paroît tirer des paroles de Jésus-Christ ; un vain projet d'un changement à venir, un espoir frivole , qu'un temps enfin viendra où elle renoncera tout de bon à ses dérèglements : et c'est là que se termine d'ordinaire tout le fruit de nos instructions. Nous excitons les consciences , nous ne les changeons pas : nous inspirons des desirs , nous ne persuadons pas les œuvres : nous entendons beaucoup de projets, nous ne voyons presque jamais de démarche. Mais le Sauveur ne permet pas à cette pécheresse de s'abuser sur un point si dangereux : C'est moi-même qui vous parle, lui dit- il, n'attendez point d'autre prophète ; voici celui que le ciel vous envoie pour vous retirer de vos voies égarées ; ne renvoyez pas à un autre temps : si je sors des frontières de Samaric ; si vous laissez perdre ce moment heureux ; si je m'éloigne de votre cœur, vous périssez sans ressource : Ego sum qui loquor tecum ( Ibid. , 26 ). Et voilà ce qu'il vous dit ici en secret à vous seul, mon cher Auditeur : Voici enfin le don de Dieu , l'heure de votre salut, le moment de ma miséricorde ; n'en attendez point d'autre; il y a si longtemps que vous différez , que vous vous trompez vous-même par des retardements et des projets inutiles de conversion : à mesure que vos années avancent , vos desseins de changements reculent et s'éloignent de vous. Vous comptiez que l'âge vous feroit revenir ; et l'âge , en changeant tout le reste , n'a pas changé votre cœur : vous vous promettiez qu'une situation plus tranquille vous laisserok plus de loisir de penser à votre salut ; le loisir est venu , et la volonté de me servir est à venir encore : vous vous disiez à vousmême, que certains engagements rompus, que certaines bienséances finies , vous mettriez tout de bon ordre à votre conscience ; ces engagements ne sont plus, cesbienséancesontfini,et vos passions sont encore les mêmes. Ah ! jusques à quand serez- vous le jouet de vos vaines espérances ? Ne rendez pas inutile ma grâce , qui aujourd'hui vous trouble et vous rappelle : n'est-ce pas déjà une faveur bien signalée, que je vienne vous chercher jusque dans une terre infidèle ; que je vienne vous inspirer des désirs de conversion jusque dans le palais des rois , dans le centre des plaisirs et des passions humaines? Si vousconnoissiez le don de Dieu ; si vous faisiez attention que, dans le temps même que des ténèbres profondes sont répandues sur tout ce qui vous environne , et que mon nom est à peine connu de ceux avec qui vous vivez , vous seule êtes recherchée , éclairée , touchée ; ah ! loin de différer encore , vous regarderiez ce moment comme le moment décisif de votre éternité ; c'està-dire, ou le comble de mes miséricordes éternelles sur votre ame, ou le terme fatal de ma bonté et de ma patience.

Grand Dieu! dissipez donc, comme la poussière, les vains obstacles que j'oppose encore à votre grâce : soutenez mes forces chancelantes , et mes résolutions tant de fois infidèles : ne permettez plus que ma faiblesse triomphe de votre puissance : ne combattez plus avec moi que pour vaincre : et reprenez vous-même un cœur que j'ai bien pu vous ravir tout seul , mais que je ne saurois plus tout seul vous rendre; afin que, redevenu la conquête de votre grâce, je puisse bénir mon libérateur dans tous les siècles. Ainsi soit-il.

Accepit ergô Jésus panes ; et cùm gratias egisset, distribu-it discumbentibus.

Jésus prit les pains ; et ayant rendu grâces, il les distribua aux disciples, et les disciples à ceux qui étoient assis. (Jean, vi , 11.)

Ce n'est pas sans mystère, que Jésus -Christ associe aujourd'hui les disciples au prodige de la multiplication des pains , et qu'il se sert de leur ministère pour distribuer la nourriture miraculeuse à un peuple pressé de faim et de misère. Il pouvoit sans doute encore faire pleuvoir la manne dans le désert, et épargner à ses disciples le soin d'une si pénible distribution.

Mais ne pouvoit-il pas aussi , après avoir ressuscité Lazare , ne point employer leur secours pour le délier ? sa voix toute-puissante, qui venoit de briser les chaînes de la mort, auroit-elle trouvé quelque résistance dans de foibles liens que la main de l'homme avoit formés ? c'est qu'il vouloit leur tracer par avance , dans cette fonction , l'exercice sacré de leur ministère ; la part qu'ils alloient avoir désormais à la résurrection spirituelle des pécheurs ; et que tout ce qu'ils délieroient sur la terre seroit délié dans le ciel.

Il pouvoit encore, lorsqu'il fut question de payer le tribut à César, se passer des filets de Pierre , pour chercher une pièce d'argent dans les entrailles d'un poisson ; lui qui des pierres mêmes , pouvoit susciter des enfants d'Abraham , auroit pu , à plus forte raison , les changer en un métal précieux , et y trouver le prix du tribut dû à César : mais en la personne du chef de l'Eglise, il vouloit instruire tous ses ministres à respecter ceux qui portent le glaive; et à donner, en rendant l'honneur et le tribut aux puissances établies de Dieu , un exemple de soumission au reste des fidèles.

Ainsi , en se servant aujourd'hui de l'entremise des apôtres , pour distribuer aux troupes le pain miraculeux , son dessein est d'accoutumer tous ses disciples à la miséricorde et à la libéralité envers les malheureux : il vous établit les ministres de sa providence , et ne

multiplie les biens de la terre entre vos mains , qu'afin que de là ils se répandent sur cette multitude d'infortunés qui vous environne.

Il pourroit , sans doute , les nourrir lui-même , comme il nourrit autrefois les Paul et les Elie dans le désert : il pourroit , sans votre entremise , soulager des créatures qui portent son image ; lui dont la main invisible prépare la nourriture aux petits corbeaux mêmes , qui l'invoquent dans leur délaissement : mais il veut vous associer au mérite de sa libéralité ; il veut que vous soyez placés entre lui et les pauvres , comme des nuées fécondes , toujours prêtes à répandre sur eux les rosées bienfaisantes que vous n'avez reçues que pour eux.

Tel est l'ordre de sa providence : il falloit ménager à tous les hommes des moyens de salut : les richesses corromproient le cœur, si la charité n'en expioit les abus ; l'indigence lasseroit la vertu , si les secours de la miséricorde n'en adoucissoient l'amertume • les pauvres facilitent aux riches le pardon de leurs plaisirs ; les riches animent les pauvres à ne pas perdre le mérite de leurs souffrances.

Appliquez-vous donc , qui que vous soyez , à toute la suite de cet Evangile. Si vous gémissez sous le joug de l'indigence , la tendresse et l'attention de Jésus-Christ sur les besoins d'un peuple errant et dépourvu vous consoleront : si vous êtes né dans l'opulence , l'exemple des disciples va vous instruire. Vous y verrez , en premier lieu , les prétextes qu'on oppose au devoir de l'aumône , confondus : vous y apprendrez , en second lieu , quelles doivent en être les règles. C'est-à-dire , que , dans la première partie de ce discours , nous établirons ce devoir contre toutes les vaines excuses de la cupidité ; dans la seconde , nous vous instruirons sur la manière de l'accomplir contre les défauts mêmes de la charité : c'est l'instruction la plus naturelle que nous présente l'histoire de notre Evangile. Implorons le secours de l'Esprit saint par l'entremise de Marie. Ave, Maria.

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