PREMIÈRE PARTIE
On ne met guère en question , dans le monde , si la loi de Dieu nous fait un précepte de l'aumône : l'Evangile est si précis sur ce devoir ; l'esprit et le fond de la religion y conduisent si naturellement ; la seule idée que nous avons de la Providence , dans la dispensalion des choses temporelles , laisse si peu de lieu sur ce point à l'opinion et au doute, que, quoique plusieurs ignorent toute l'étendue de cette obligation , il n'est personne néanmoins qui ne convienne du fond et de la règle.
Qui 1 ignore en effet , que le Seigneur, dont la providence a réglé toutes choses avec un ordre si admirable , et préparé leur nourriture même aux animaux , n'auroit pas voulu laisser des hommes créés à sou image , en proie à la faim et à l'indigence , tandis qu'il répandroit à pleines mains , sur un petit nombre d'heureux , la
rosée du ciel et la graisse de la terre ; s'il n'avoit prétendu que l'abondance des uns suppléât à la nécessité des autres ?
Qui l'ignore , que tous les biens appartenoient originairement à tous les hommes en commun ; que la simple nature ne connoissoit , ni de propriété , ni de partage ; et qu'elle laissoit d'abord chacun de nous en possession de tout l'univers : mais que pour mettre des bornes à la cupidité , et éviter les dissensions et les troubles , le commun consentement des peuples établit que les plus sages , les plus miséricordieux , les plus intègres , seroient aussi les plus opulents ; qu'outre la portion du bien que la nature leur destinoit , ils se chargeroient encore de celle des plus foibles , pour en être les dépositaires, et les défendre contre les usurpations et les violences : de sorte qu'ils furent établis par la nature même , comme les tuteurs des malheureux ; et que ce qu'ils eurent de trop ne fut plus que l'héritage de leurs frères , confié à leurs soins et à leur équité?
Qui l'ignore enfin , que les liens de la religion ont encore resserré ces premiers nœuds que la nature avoit formés parmi les hommes ; que la grâce de Jésus-Christ , qui enfanta les premiers fidèles , nonseulement n'en fit qu'un cœur et qu'une ame , mais encore qu'une famille, d'où toute propriété fut bannie; et que l'Evangile, nous faisant une loi d'aimer nos frères comme nous-mêmes , ne nous permet plus , ou d'ignorer leurs besoins , ou d'être insensibles à leurs peines?
Mais il en est du devoir de l'aumône , comme de tous les autres devoirs de la loi : en général , en idée on n'ose en contredire l'obligation; la circonstance de l'accomplir est -elle arrivée? on ne manque jamais de prétexte , ou pour s'en dispenser tout-à-fait , ou pour ne s'en acquitter qu'à demi. Or il semble que l'Esprit de Dieu a voulu nous marquer tous ces prétextes dans les réponses que font les disciples à Jésus-Christ pour s'excuser de secourir cette multitude affamée qui l'avoit suivi au désert.
En premier lieu , ils le font souvenir qu'à peine ont-ils de quoi fournir à leurs propres besoins , et qu'il ne leur reste que cinq pains d'orge et deux poissons : Est puer unus hic , qui habet quinque panes hordeaceos et duos pisces ( Joan., vi, 9). Et voilà le premier prétexte que la cupidité oppose au devoir de la miséricorde. A peine a-t-on le nécessaire ; on a un nom et un rang à soutenir dans le monde, des enfants à établir, des créanciers à satisfaire , des fonds à dégager, des charges publiques à supporter, mille frais de pure bienséance auxquels il faut fournir : or, qu'est-ce qu'un revenu qui n'est pas infini , pour des dépenses de tant de sortes : sed hœc quid inter tantos (Ibid)? Ainsi parle tous les jours le monde , et le monde le plus brillant et le plus somptueux.
Or, mes Frères , je sais que les bornes du nécessaire ne sont pas les mêmes pour tous les états ; qu'elles augmentent à proportion du rang et de la naissance ; qu'une étoile , comme parle l'Apôtre, doit
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différer en clarté d'une autre étoile ; que même , dès les siècles apostoliques , on voyoit dans l'assemblée des fidèles des hommes revêtus d'une robe de distinction , et portant au doigt un anneau d'or, tandis que les autres, d'une condition plus obscure, se contentoient de simples vêtements pour couvrir leur nudité ; qu'ainsi la religion ne confond pas les états ; et que si elle défend à ceux qui habitent les palais des rois , la mollesse des mœurs et le faste indécent des vêtements , elle ne leur ordonne pas aussi la pauvreté et la simplicité de ceux qui vivent au fond des champs, et de la plus obscure populace. Je le sais.
Mais, mes Frères , c'est une vérité incontestable , que ce qu'il y a de superflu dans vos biens ne vous appartient pas ; que c'est la portion des pauvres ; et que vous ne devez compter à vous de vos revenus, que ce qui est nécessaire pour soutenir l'état où la Providence vous a fait naître. Je vous demande donc, est-ce l'Evangile ou la cupidité, qui doit régler ce nécessaire? Oseriez-vous prétendre que toutes les vanités dont l'usage vous fait une loi , vous fussent comptées devant Dieu comme des dépenses inséparables de votre condition? prétendre que tout ce qui vous flatte , vous accommode, nourrit votre orgueil, satisfait vos caprices , corrompt votre cœur, vous soit pour cela nécessaire ? prétendre que tout ce que vous sacrifiez à la fortune d'un enfant pour l'élever plus haut que ses ancêtres ; tout ce que vous risquez à un jeu excessif; que ce luxe, ou qui ne convient pas à votre naissance , ou qui en est un abus, soient des droits incontestables qui doivent être pris sur vos biens avant ceux de la charité? prétendre, enfin, que pareequ'un père obscur et échappé delà foule vous aura laissé héritier de ses trésors , et peut-être aussi de ses injustices, il vous sera permis d'oublier votre peuple et la maison de votre père , vous mettre à côté des plus grands noms , et soutenir le même éclat , pareeque vous pouvez fournir à la même dépense ?
Si cela est ainsi , mes Frères ; si vous ne comptez pour superflu que ce qui peut échapper à vos plaisirs, à vos profusions, à vos caprices, vous n'avez donc qu'à être voluptueux, capricieux, dissolus , prodigues , pour être dispensés du devoir de l'aumône. Plus vous aurez dépassions à satisfaire, plus l'obligation d'être charitable diminuera ; et vos excès, que le Seigneur vous ordonnoit d'expier par la miséricorde, seront eux-mêmes le privilège qui vous en décharge. 11 faut donc qu'il y ait ici une règle à observer, et des bornes à se prescrire , différentes de celles de la cupidité : et la voici, La règle de la foi. Tout ce qui ne tend qu'à nourrir la vie des sens , qu'à flat'cr les passions , qu'à autoriser les pompes et les abus du monde ; tout cela est superflu pour un chrétien ; c'est ce qu'il faut retrancher et mettre à part : voilà le fonds et l'héritage des pauvres; vous n'en êtes que le dépositaire, et ne pouvez y toucher sans usurpation et sans injustice L'Évangile , mes Frères ,
réduit à peu le nécessaire du chrétien, quelque élevé qu'il soit dans le monde ; la religion retranche bien des dépenses ; et si nous vivions tous selon les règles de la foi , nos besoins, qui ne seroient plus multipliés par nos passions , seroient moindres : nous trouverions la plus grande partie de nos biens inutile ; et, comme dans le premier âge de la foi , l'Eglise ne verroit point d'indigent parmi les fidèles. Nos dépenses augmentent tous les jours , parceque tous les jours nos passions se multiplient ; l'opulence de nos pères n'est plus qu'un état pauvre et malaisé pour nous ; et nos grands biens ne peuvent plus suffire, parceque rien ne suffit à qui ne se refuse rien.
Et pour donner à cette vérité toute l'étendue que demande le sujet que nous traitons ; je vous demande en second lieu , mes Frères, l'élévation et l'abondance où vous êtes nés vous dispensent-elles de la simplicité , de la frugalité , de la modestie , de la violence évangélique ? Pour être nés grands , vous n'en êtes pas moins chrétiens. En vain , comme ces Israélites dans le désert , avez-vous amassé plus de manne que vos frères ; vous n'en pouvez garder pour votre usage , que la mesure prescrite par la loi : Qui multiim, non abundavit (2. Cor., viii, 15 ). Hors de là , Jésus-Christ n'auroit défendu le faste , les pompes , les plaisirs , qu'aux pauvres et aux malheureux ; eux à qui l'infortune de leur condition rend cette défense fort inutile.
Or, cette vérité capitale supposée : si , selon la règle de la foi , il ne vous est pas permis de faire servir vos richesses à la félicité de vos sens ; si le riche est obligé de porter sa croix , de ne chercher pas sa consolation en ce monde , et de se renoncer sans cesse soimême comme le pauvre ; quel a pu être le dessein de la Providence, en répandant sur vous les biens de la terre ? et quel avantage peutil vous en revenir à vous-mêmes? Seroit-ce de fournir à vos passions désordonnées? mais vous n'êtes plus redevables à la chair, pour vivre selon la chair. Seroit-ce de soutenir l'orgueil du rang et de la naissance ? mais tout ce que vous donnez à la vanité , vous le retranchez de la charité. Seroit-ce de thésauriser pour vos neveux ? mais votre trésor ne doit être que dans le ciel. Seroit-ce de passer la vie plus agréablement? mais si vous ne pleurez, si vous ne souffrez , si vous ne combattez , vous êtes perdus. Seroit-ce de vous attacher plus à la terre? mais le chrétien n'est pas de ce monde , il est citoyen du siècle à venir. Seroit-ce d'agrandir vos possessions et vos héritages? mais vous n'agrandiriez jamais que le lieu de votre exil ; et le gain du monde entier vous seroit inutile , si vous veniez à perdre votre ame. Seroit-ce de charger vos tables de mets plus exquis? mais vous savez que l'Évangile n'interdit pas moins la vie sensuelle et voluptueuse au riche qu'à l'indigent. Repassez sur tous les avantages que vous pouvez retirer selon le monde de votre prospérité , ils vous sont presque tous interdits par la loi de Dieu.
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Ce n'a donc pas été son dessein de vous les ménager, en vous faisant naître dans l'abondance ; ce n'est donc pas pour vous que vous êtes nés grands : ce n'est pas pour vous, comme le disoit autrefois Mardochée à la pieuse Esther, que le Seigneur vous a élevée à ce point de grandeur et de prospérité qui vous environne ; c'est pour îon peuple affligé , c'est pour être la protectrice des infortunés : Et quis novit utriun ad regnum veneris, ut in tali tempore parareris (Esther, iv, 14 )? Si vous ne répondez pas à ce dessein de Dieu sur vous, continuoit ce sage Juif, il se servira de quelque autre qui lui sera plus fidèle ; il lui transportera cette couronne qui vous étoit destinée: il saurabien pourvoir, par quelque autre voie, à l'affliction de son peuple, car il ne permet pas que les siens périssent ; mais vous et la maison de votre père périrez : per aliam occasionem liberabuntur Judœi; et tu, et domus patris tui, peribitis ( lbid. ). Vous n'êtes donc, dans les desseins de Dieu, que les ministres de sa providence envers les créatures qui souffrent : vos grands biens ne sont donc que des dépôts sacrés que sa bonté a mis entre vos mains , pour y être plus à couvert de l'usurpation et de la violence , et conservés plus sûrement à la veuve et à l'orphelin : votre abondance , dans l'ordre de sa sagesse , n'est donc destinée qu'à suppléer à leur nécessité ; votre autorité , qu'à les protéger ; vos dignités , qu'à venger leurs intérêts ; votre rang , qu'à les consoler par vos offices : tout ce que vous êtes , vous ne l'êtes que pour eux ; votre élévation ne seroit plus l'ouvrage de Dieu, et il vous auroit maudits en répandant sur vous les biens de la terre , s'il vous les avoit donnés pour un autre usage.
Ah ! ne nous alléguez donc plus , pour excuser votre dureté envers vos frères , des besoins que la loi de Dieu condamne ; justifiez plutôt sa providence envers les créatures qui souffrent : faites-leur connoître , en rentrant dans son ordre, qu'il y a un Dieu pour elles comme pour vous ; et bénir les conseils adorables de sa sagesse dans la dispensation des choses d'ici-bas , qui leur a ménagé dans votre abondance des ressources si consolantes.
Mais d'ailleurs , mes Frères , que peuvent retrancher à ces besoins que vous nous alléguez tant , les largesses modiques qu'on vous demande ? Le Seigneur n'exige pas de vous une partie de vos fonds et de vos héritages , quoiqu'ils lui appartiennent tout entiers , et qu'il ait droit de vous en dépouiller : il vous laisse tranquilles possesseurs de ces terres , de ces palais , qui vous distinguent dans votre peuple, et dont la piété de vos ancêtres enrichissoit autrefois nos temples : il ne vous ordonne pas , comme à ce jeune homme de l'Évangile, de renoncer à tout, de distribuer tout votre bien aux pauvres, et de le suivre : il ne vous fait pas une loi, comme autrefois aux premiers fidèles , de venir porter tous vos trésors aux pieds de vos pasteurs : il ne vous frappe pas d'anathème , comme il frappe Ananie et Saphire , pour avoir osé seulement retenir une M. I. 41
portion d'un bien qu'ils avoient reçu de leurs pères, vousqui ne devez peut-être qu'aux malheurs publics, et à des gains odieux ou suspects , l'accroissement de votre fortune : il consent que vous appeliez les terres de vos noms , comme dit le prophète , et que vous transmettiez à vos enfants les possessions qui vous sont venues de vos ancêtres : il veut seulement que vous en retranchiez une légère portion pour les infortunés qu'il laisse dans l'indigence : il veut que, tandis que vous portez sur l'indécence et le faste de vos parures , la nourriture d'un peuple entier de malheureux , vous ayez de quoi couvrir la nudité de ses serviteurs qui n'ont pas où reposer leur tétc : il veut que de ces tables voluptueuses , où vos grands biens peuvent à peine suffire à votre sensualité, et aux profusions d'une délicatesse insensée, vous laissiez du moins tomber quelques miettes pour soulager des Lazare pressés de la faim et delà misère : il veut que, tandis qu'on verra sur les murs de vos palais des peintures d'un prix bizarre et excessif, votre revenu puisse suffire pour honorer les images vivantes de votre Dieu : il veut enfin que , tandis que vous n'épargnerez rien pour satisfaire la fureur d'un jeu outré, et que tout ira fondre dans ce gouffre , vous ne veniez pas supputer votre dépense , mesurer vos forces , nous alléguer la médiocrité de votre fortune et l'embarras de vos affaires , quand il s'agira de consoler l'affliction d'un chrétien. Il le veut ; et n'a-t-il pas raison de le vouloir? Quoi ! vous seriez riche pour le mal , et pauvre pour le bien? vos revenus sufïiroient pour vous perdre, et ils nesuffiroient pas pour vous sauver et pour acheter le ciel? et pareeque vous outrez l'amour de vous-même , il vous seroit permis d'être barbare envers vos frères ?
Mais , mes Frères , d'où vient que c'est ici la seule circonstance où vous diminuez vous-mêmes l'opinion qu'on a de vos richesses? Partout ailleurs vous voulez qu'on vous croie puissants ; vous vous donnez pour tels ; vous cachez même quelquefois , sous des dehors encore brillants, des affaires déjà ruinées, pour soutenir cette vaine réputation d'opulence. Cette vanité ne vous abandonne donc que lorsqu'on vous fait souvenir du devoir de la miséricorde : alors, peu contents d'avouer la médiocrité de votre fortune, vous l'exagérez ; et la dureté l'emporte dans votre cœur, non-seulement sur la vérité , mais encore sur la vanité. Ah ! le Seigneur reprochoit autrefois à un évêque,dans l'Apocalypse : Vous dites: Je suis riche, \e suis comblé de biens; et vous ne savez pas que vous êtes pauvre, nu et misérable à mes yeux ( Apoc. , ni , 17) ! mais il devroit aujourd'hui changer ce reproche à votre égard, et vous dire \ Oh! vous vous plaignez que vous êtes pauvre , et dépourvu de tout; et vous ne voulez pas voir que vous êtes riche, comblé de biens, et que, dans un temps où presque tous ceux qui vous environnent souffrent, vous seul ne manquez de rien à mes yeux! Et c'est ici le second nrétextp. qu'où onnose au devoir de Tau-»
mônc : la misère générale. Aussi les disciples répondent en second lieu au Sauveur, pour s'excuser de secourir cette multitude affamée, que le lieu est désert et stérile, que l'heure est déjà passée, et qu'il faut renvoyer le peuple, afin qu'il aille dans les bourgs et dans les maisons voisines , acheter de quoi se nourrir : Desertus est locus hic, etjam hora prœteriit (Marc, vi, 35). Nouveau prétexte dont on se sert pour se dispenser de la miséricorde : le malheur des temps , la stérilité et le dérangement des saisons.
Mais , premièrement , Jésus-Christ n'auroit-il pas pu répondre aux disciples, dit saint Chrysoslôme : C'est parceque le lieu est désert et stérile, et que ce peuple ne sauroit y trouver de quoi soulager sa faim, qu'il ne faut pas le renvoyer à jeun, de peur que les farces ne lui manquent en chemin? Et voilà, mes Frères, ce que je pourrois aussi d'abord vous répondre ; les lemps sont mauvais, les saisons sont fâcheuses : ah ! c'est pour cela même que vous devez eutrer dans des inquiétudes plus vives et plus tendres sur les besoins de vos frères. Si le lieu est désort et stérile pour vous , que doit-il être pour tant de malheureux? si vous vous ressentez du malheur des temps , ceux qui n'ont pas les mêmes ressources que vous, que n'en doivent-ils pas souffrir? si les plaies de l'Egypte entrent jusque dans les palais des grands et de Pharaon même, quelle sera la désolation de la cabane du pauvre et du laboureur? si les princes d'Israël, dans Samarie affligée, ne trouvent plus de ressource dans leur aire, ni dans leur pressoir, selon l'expression du prophète, quelle sera l'extrémité d'une populace obscure, réduite peut-être, comme cette mère infortunée, non à se nourrir du sang de son enfant, mais à faire de son innocence et de son ame , le prix funeste de sa nécessité?
Mais, d'ailleurs, ces fléaux dont nous sommes affligés, et dont vous vous plaignez, sont la peine de votre dureté envers les pauvres ; Dieu venge sur vos biens l'injuste usage que vous en faites ; ce sont les cris et les gémissements des malheureux que vous abandonnez, qui attirent l'indignation du ciel sur vos terres et sur vos campagnes. C'est donc dans ces calamités publiques, qu'il faut vous hâter d'apaiser la colère de Dieu par l'abondance de vos largesses ; c'est alors qu'il faut plus que jamais intéresser les pauvres dans vos malheurs. Ah ! vous vous avisez de vous adresser au ciel, d'invoquer, par des supplications générales, les saints protecteurs de cette monarchie, pour obtenir des saisons plus heureuses, la cessation des fléaux publics, le retour de la sérénité et de l'abondance : mais ce n'est pas là seulement qu'il faut porter vos vœux et vos prières; Vous ne trouverez jamais les Saints sensibles à vos peines, tandis que vous ne le serez pas vous-mêmes à celles de vos frères : vous avez sur la terre les maîtres des vents et des saisons ; adressez-vous aux pauvres, ce sont eux qui ont, pour ainsi dire, les clefs du ciel : ce sont leurs vœux ou* règlent les temps et les saisons, qui
flous ramènent des jours sereins ou funestes, qui suspendent ou qui attirent les faveurs du ciel ; car l'abondance n'est donnée à la terre que pour leur soulagement ; et ce n'est que par rapport à eux, que le ciel vous punit, ou que le ciel vous favorise.
Mais pour achever de vous confondre, vous, mes Frères, qui nous alléguez si fort le malheur des temps ; la rigueur prétendue de ces temps retranche-t-elle quelque chose à vos plaisirs? que souffrent vos passions des misères publiques? Si le malheur des temps vous oblige à vous retrancher sur vos dépenses, retranchez d'abord tout ce que la religion condamne dans l'usage de vos biens; réglez vos tables, vos parures, vos jeux, vos trains, vos édifices sur le pied de l'Evangile ; que les retranchements de la charité ne viennent du moins qu'après tous les autres ; retranchez vos crimes , avant que de retrancher vos devoirs. C'est le dessein de Dieu, quand il frappe de stérilité les provinces et les royaumes, d'ôter aux grands et aux puissants les occasions des dissolutions et des excès : entrez donc dans l'ordre de sa justice et de sa sagesse; regardez- vous comme des criminels publics que le Seigneur châtie par des punitions publiques ; dites-lui comme David, lorsqu'il vit la main de Dieu appesantie sur son peuple .- C'est sur moi, Seigneur, qui suis le seul coupable , qui ai attiré votre indignation sur ce royaume en abusant de ma prospérité, et en me livrant à des passions honteuses; c'est sur moi seul que doit tomber la fureur de votre bras : Vertatur, obsecro, manus tua contra me (2. Reg., xxiv, 17) : mais cette populace obscure et affligée ; mais ces infortunés, qui , dans une condition pénible, ne mangeoient leur pain qu'à la sueur de leur front ; eh! qu'ont-ils fait, Seigneur, pour être exposés au glaive de votre vengeance ? Ego sum qui peccavi, ego inique egi : isti qui oves sunt, quicl fecerunt (Ibid.)?
Voilà votre modèle : faites cesser , en finissant vos désordres , la cause des malheurs publics ; offrez à Dieu , en la personne des pauvres , le retranchement de vos plaisirs et de vos profusions , comme le seul sacrifice de justice, capable de désarmer sa colère ; et puisque ces fléaux ne tombent sur la terre que pour punir l'abus que vous avez fait de l'abondance, portez-en aussi tout seuls, en retranchant ces abus , la peine et l'amertume. Mais qu'on ne s'aperçoive des malheurs publics , ni dans l'orgueil des équipages , ni dans la sensualité des repas, ni dans la magnificence des édifices, ni dans la fureur du jeu et l'entêtement des plaisirs , mais seulement dans votre inhumanité envers les pauvres; mais que tout au dehors, les spectacles, les assemblées profanes, les réjouissances publiques, que tout aille même train, tandis que la charité seule se refroidira ; mais que le luxe croisse même de jour en jour, et que la miséricorde seule diminue; mais que le monde et le démon ne perdent rien au malheur des temps, tandis que Jésus-Christ tout seul en souffre dans ses membres affligés ; mais que le riche, à couvert de son opulence,
ne voie que de loin les effets de la colère du ciel , tandis que le pauvre et l'innocent en deviendront la triste victime : grand Dieu ! vous ne voudriez donc frapper que les malheureux en répandant des fléaux sur la terre? votre unique dessein seroit donc d'achever d'écraser ces infortunés sur qui votre main s'étoit déjà fort appesantie, en les faisant naître dans l'indigence et dans la misère? les puissants de l'Egypte seroient donc épargnés par l'ange exterminateur, tandis que toute votre fureur viendroit fondre sur l'Israélite affligé, sur son toit pauvre et dépourvu, et marqué même du sang de l'Agneau ? Oui, mes Frères, les calamités publiques ne sont destinées qu'à punir les riches et les puissants ; et ce sont les riches et les puissant? tout seuls qui n'en souffrent rien : au contraire, en multipliant les malheureux, elles leur fournissent un nouveau prétexte de se dispenser du devoir de la miséricorde.
Dernière excuse des disciples , fondée sur le grand nombre de personnes qui ont suivi le Sauveur au désert : Ce peuple est en si grand nombre, disent-ils, que quand nous achèterions pour deux cents deniers de pain, cela ne suffiroit pas. Dernier prétexte qu'on oppose au devoir de l'aumône : la multitude des pauvres. Oui , mes Frères, ce qui devroit ranimer la charité, l'éteint ; la multitude des malheureux vous endurcit à leurs misères .- plus le devoir augmente, plus vous vous en croyez dégagés ; et vous devenez cruels , pour avoir trop d'occasions d'être charitables.
Mais, en premier lieu, d'où vient, je vous prie, cette multitude de pauvres dont vous vous plaignez ? Je sais que le malheur des temps peut en augmenter le nombre; mais les guerres , les maladies populaires , les dérèglements des saisons que nous éprouvons , ont été de tous les siècles : les calamités que nous voyons ne sont pas nouvelles; nos pères les ont vues, et ils en ont vu même de plus tristes : des dissensions civiles , le père armé contre l'enfant , le frère contre le frère ; les campagnes ravagées par leurs propres habitants ; le royaume en proie à des nations ennemies , personne en sûreté sous son propre toit : nous ne voyons pas ces malheurs ; mais ont-ils vu ce que nous voyons? tant de misères publiques et cachées? tant de familles déchues? tant de citoyens autrefois distin gués , aujourd'hui sur la poussière , et confondus avec le plus vil peuple? les arts devenus presque inutiles? l'image de la faim et de la mort répandue sur les villes et sur les campagnes? que dirai-je? tant de désordres secrets qui éclatent tous les jours , qui sortent de leurs ténèbres, et où précipitent le désespoir et l'affreuse nécessité ? D'où vient cela , mes Frères , n'est-ce pas d'un luxe qui engloutit tout , et qui étoit inconnu à nos pères ? de vos dépenses qui ne connoissent plus de bornes , et qui entraînent nécessairement avec elles le refroidissement de la charité?
Ah ! l'Eglise naissante n'étoit-elle pas persécutée, désolée, affligée ? les malheurs de nos siècles approchent-ils de ceux-là ? on y
souffroit la proscription des biens , l'exil, la prison ; les charges les plus onéreuses de l'Etat tomboient sur ceux qu'on soupçonnoit d'être chrétiens ; en un mot , on ne vit jamais tant de calamités : et cependant il n'y avoit point de pauvres parmi eux, dit saint Luc : JYec quisquam egens erat inter illos ( Act., iv, 34). Ah ! c'est que des richesses de simplicité sortoient du fond de leur pauvreté même, selon l'expression de l'Apôtre ; c'est qu'ils donnoient selon leurs forces , et au delà ; c'est que des provinces les plus éloignées , par les soins des hommes apostoliques, couloient des fleuves de charité, qui venoiènt consoler les frères assemblés à Jérusalem, et plus ex posés que les autres à la fureur de la synagogue.
Mais plus encore que tout cela : c'est que les plus puissants d'entre les premiers fidèles étoient ornés de modestie ; et que nos grands biens peuvent à peine suffire au faste monstrueux dont l'usage nous fait une loi : c'est que leurs festins étoient des repas de sobriété et de charité , et que la sainte abstinence même que nous célébrons ne peut modérer parmi nous les profusions et les excès des tables et des repas : c'est que, n'ayant point ici- bas de cité permanente, ils ne s'épuisoient pas pour y faire des établissements brillants, pour illustrer leur nom, pour élever leur postérité, et ennoblir leur obscurité et leur roture ; ils ne pensoient qu'à s'assurer une meilleure condition dans la patrie céleste ; et qu'aujourd'hui nul n'est content de son état ; chacun veut monter plus haut que ses ancêtres ; et que leur patrimoine n'est employé qu'à acheter des titres et des dignités qui puissent faire oublier leur nom et la bassesse de leur origine : en un mot , c'est que la diminution de ces premiers fidèles, comme parle l'Apôtre, faisoit toute la richesse de leurs frères affligés , et que nos profusions font aujourd'hui toute leur misère et leur indigence. Ce sont nos excès, mes Frères, et notre dureté qui multiplient le nombre des malheureux : n'excusez donc plus là-dessus le défaut de vos aumônes ; ce seroit faire de votre péché même votre excuse. Ah ! vous vous plaignez que les pauvres vous accablent ; mais c'est de quoi ils auroient lieu de se plaindre un jour eux-mêmes ♦ ne leur faites donc pas un crime de votre insensibilité , et ne leur reprochez pas ce qu'ils vous reprocheront sans doute un jour devant le tribunal de Jésus-Christ.
Si chacun de vous, selon l'avis de l'Apôtre, mettoit à part une certaine portion de ses biens pour la subsistance des malheureux ; si dans la supputation de vos dépenses et de vos revenus, cet article étoit toujours le plus sacré et le plus inviolable; eh ! nous verrions bientôt diminuer parmi nous le nombre des affligés ; nous verrions bientôt renaître dans l'Eglise la paix, l'allégresse, l'heureuse égalité des premiers chrétiens ; nous n'y verrions plus avec douleur cette monstrueuse disproportion , qui élève les uns, et les place sur le faîte de la prospérité et de l'opulence, tandis que les autres rampent sur la terre, et gémissent dans l'abîme de l'indigence et de Faf-
fliction : il n'y auroit parmi nous de malheureux que les impies, point de misères secrètes que celles que le péché opère dans les âmes ; point de larmes que des larmes de pénitence; point de soupirs que pour le ciel ; point de pauvres que ces heureux disciples de l'Evangile, qui renoncent à tout pour suivre leur maître ; nos villes seroient le séjour de l'innocence et de la miséricorde; la religion, un commerce de charité ; la terre, limage du ciel, où, dans différentes mesures de gloire, chacun est également heureux; et les ennemis de la foi seroient encore forcés , comme autrefois de rendre gloire à Dieu, et de convenir qu'il y a quelque chose de divin dans une religion qui peut unir les hommes d'une manière si nouvelle.
Mais ce qui fait ici la méprise , c'est que dans la pratique personne ne regarde l'aumône comme une des plus essentielles obligations du christianisme ; ainsi on n'a rien de réglé sur ce point : si l'on fait quelque largesse , c'est toujours d'une façon arbitraire ; et quelque légère qu'elle puisse être , on est content de soi-même, comme si on venoit de faire une œuvre de surcroit.
Car d'ailleurs, mes Frères, quand vous prétendez excuser la modicité de vos aumônes, en disant que le nombre des pauvres est infini; que croyez-vous dire par-là? vous dites que vos obligations à leur égard sont devenues plus indispensables ; que votre miséricorde doit croître à mesure que les misères croissent ; et que vous contractez de nouvelles dettes, en même temps qu'il s'élève de nouveaux malheureux sur la terre. C'est alors, mes Frères , c'est dans ces calamités publiques que vous devez vous retrancher même sur vos dépenses, qui hors de là vous seroient permises et peut-être nécessaires : c'est alors que vous ne devez plus vous regarder que comme le premier pauvre; et prendre comme une aumône, tout ce que vous prenez pour vous-même : c'est alors que vous n'êtes plus ni grand, ni homme en place, ni citoyen distingué, ni femme de naissance ; vous êtes simplement fidèle , membre de Jésus-Christ , frère d'un chrétien affligé.
Et certes, dites-moi : tandis que les villes et les campagnes sont frappées de calamités; que des hommes créés à l'image de Dieu, et rachetés de tout son sang, broutent l'herbe comme des animaux, et, dans leur nécessité extrême, vont chercher à travers les champ? une nourriture que la terre n'a pas faite pour l'homme, et qui devient pour eux une nourriture de mort ; auriez-vous la force d'y être le seul heureux 1 ? Tandis que la face de tout un royaume est changé;', et que tout retentit de cris et de gémissements autour de votre demeure superbe ; pourriez-vous conserver au dedans le même air de joie , de pompe , de sérénité, d'opulence ? et où seroit l'humanité, la raison, la religion? Dans une république païenne,
1 Discours prononcé en 1709.
on vous regarderait comme un mauvais citoyen ; dans une société de sages et de mondains, comme une ame vile, sordide, sans noblesse , sans générosité , sans élévation ; et dans l'Eglise de Jésus- Christ , sur quel pied voulez-vous qu'on vous regarde? eh! comme un monstre indigne du nom de chrétien que vous portez , de la foi dont vous vous glorifiez , des sacrements dont vous approchez , de l'entrée même de nos temples où vous venez , puisque ce sont là les symboles sacrés de l'union qui doit être parmi les fidèles.
Cependant la main du Seigneur est étendue sur nos peuples dans les villes et dans les campagnes; vous le savez, et vous vous en plaignez : le ciel est d'airain pour ce royaume affligé ; la misère, la pauvreté , la désolation , la mort , marchent partout devant vous. Or vous échappe-t-il de ces excès de charité, devenus maintenant une loi de discrétion et de justice? prenez-vous sur vous-même une partie des calamités de vos frères ? vous voit-on seulement toucher à vos profusions et à vos voluptés , criminelles en toute sorte de temps , mais barbares et punissables même par les lois des hommes en celui-ci ? Que dirai-je? ne mettez-vous pas peut-être à profit les misères publiques ? ne faites-vous pas peut - être de l'indigence comme une occasion barbare de gain? n'achevez -vous pas peut-être de dépouiller les malheureux , en affectant de leur tendre une main secourable? et ne savez-vous pas Fart inhumain d'apprécier les Jarmes et les nécessités de vos frères? Entrailles cruelles! dit l'Esprit de Dieu, quand vous serez rassasié, vous vous sentirez déchiré : votre félicité fera elle-même votre supplice ; et le Seigneur fera pleuvoir sur vous sa fureur et sa guerre.
Mes Frères, que la présence des pauvres devant le tribunal de Jésus-Christ sera terrible pour la plupart des riches du monde! que ces accusateurs seront puissants , et qu'il vous restera peu de chose à répondre, quand ils vous reprocheront qu'il falloit si peu de secours pour soulager leur indigence ; qu'un seul jour retranché de vos profusions auroit suffi pour remédier aux besoins d'une de leurs années ; que c'est leur propre bien que vous leur refusiez , puisque ce que vous aviez de trop leur appartenoit ; qu'ainsi vous avez été non-seulement cruels, mais encore injustes en le leur refusant ; mais enfin que votre dureté n'a servi qu'à exercer leur patience , et les rendre plus dignes de l'immortalité, tandis que vous alors , dépouillés pour toujours de ces mêmes biens que vous n'avez pas voulu mettre en sûreté dans le sein des pauvres, n'aurez plus pour partage que la malédiction préparée à ceux qui auront vu Jésus-Christ souffrant la faim , la soif, la nudité dans ses membres , et qui ne l'auront pas soulagé : Nudus eram , et non cooperuistis me (Mattii., xxv, 43 ) ! Telle est l'illusion des prétextes dont on se sert pour se dispenser du devoir de l'aumône ; établissons maintenant les règles qu'il faut observer en l'accomplissant : et après avoir défendu cette obligation contre toutes les vaines excuses de
la cupidité , tâchons de la sauver aussi des défauts mêmes de la charité.
SECONDE PARTIE
Ne point sonner de la trompette pour s'attirer les regards publics dans les offices de miséricorde que nous rendons à nos frères ; observer Tordre de la justice même dans la charité , et ne pas préférer des besoins étrangers à ceux dont nous sommes chargés ; paroître touchés de l'infortune, et savoir consoler les pauvres par notre affabilité autant que par nos dons; enfin éclairer même , par notre vigilance , le secret de leur honte : voilà les règles que nous prescrit aujourd'hui l'exemple du Sauveur dans la pratique de la miséricorde.
Premièrement, il s'en alla dans un lieu désert et écarté , dit l'Evangile, il monta sur une montagne, où il s'assit avec ses disciples. Son dessein, selon les saints interprètes , étoit de dérober aux yeux des villes voisines le prodige de la multiplication des pains ; et de n'avoir pour témoins de sa miséricorde , que ceux qui dévoient en ressentir les effets. Première instruction , et première règle : le secret de la charité.
Oui, mes Frères, que de fruits de la miséricorde, le vent brûlant de l'orgueil et la vaine complaisance , flétrit tous les jours aux yeux de Dieu ! que d'aumônes perdues pour l'éternité ! que de trésors qu'on croyoit en sûreté dans le sein des pauvres , et qui paroîtront un jour corrompus par le ver et par la rouille !
A la vérité, il est peu de ces hypocrisies grossières et déclarées , qui publient sur les toits le mérite de leurs œuvres saintes ; l'orgueil est plus habile, et ne se démasque jamais tout-à-fait : mais qu'il est encore moins de véritables zèles de charité , qui cherchent, comme Jésus-Christ , les lieux solitaires et écartés , pour y cacher leurs saintes profusions ! On ne voit presque que de ces zèles fastueux , qui n'ont des yeux que pour des misères d'éclat, et qui veulent pieusement mettre le public dans la confidence de leurs largesses : on prendra bien quelquefois des mesures pour les cacher ; mais on n'est pas fâché qu'une indiscrétion les trahisse : on ne cherchera pas les regards publics ; mais on sera ravi que les regards publics nous surprennent, et l'on regarde presque comme perdues les libéralités qui sont ignorées
Hélas! nos temples et nos autels n'étalent-ils pas de toutes parts, avec leurs dons , les noms et les marques de leurs bienfaiteurs, c'est-àdire les monuments publics de la vanité de nos pères et de la nôtre ? Si l'on ne vouloit que l'œil invisible du Père céleste pour témoin , à quoi bon cette vaine ostentation? Craignez-vous que le Seigneur n'oublie vos offrandes ? Faut-il que, du fond du sanctuaire où nous l'adorons , il ne puisse jeter ses regards sans en retrouver le souvenir? Si vous ne vous proposez que de lui plaire, pourquoi ex-
poser vos largesses à d'autres yeux qu'aux siens? pourquoi ses ministres eux-mêmes , dans les fonctions les plus redoutables du sacerdoce, paroîtront-ils à l'autel, où ils ne devroient porter que les péchés du peuple , chargés et revêtus des marques de votre vanité? pourquoi ces titres et ces inscriptions qui immortalisent sur des !murs sacrés vos dons et votre orgueil? N'étoit-ce pas assez que ces dons fussent écrits delà main du Seigneur dans le livre de vie? pourquoi graver sur le marbre qui périra, le mérite d'une action que la charité avoit pu rendre immortelle ?
Ah ! Salomon , après avoir élevé le temple le plus pompeux et le plus magnifique qui fût jamais , n'y fit graver que le nom redou-i table du Seigneur, et n'eut garde de mêler les marques de la grandeur de sa race avec celles de la majesté éternelle du Roi des rois. On donne un nom de piété à cet usage ; on se persuade que ces monuments publics sollicitent les libéralités des fidèles. Mais le Seigneur a-t-il chargé votre vanité du soin d'attirer des largesses à ses autels? et vous a-t-il permis d'être moins modestes , afin que vos frères devinssent plus charitables ? Hélas ! les plus puissants d'entre les premiers fidèles portoient simplement, comme les plus obscurs, leur patrimoine aux pieds des apôtres : ils voyoient avec une sainte joie leurs noms et leurs biens confondus avec ceux de leurs frères qui avoient moins offert qu'eux : on ne les distinguoit pas alors dans rassemblée des fidèles à proportion de leurs largesses : les honueurs et les préséances n'y étoient pas encore le prix des dons et £tes offrandes ; et l'on n'avoit garde de changer la récompense éfcxuèlle qu'on attendoit du Seigneur en cette gloire frivole qu'on aurci; pu recevoir des hommes : et aujourd'hui l'Église n'a pas assez de privilèges pour satisfaire la vanité de ses bienfaiteurs ; leurs places y sont marquées dans le sanctuaire ; leurs tombeaux y paroissent jusque sous l'autel , où ne devroient reposer que les cendres des martyrs ; on leur rend même des honneurs qui devroient être réservés à la gloire du sacerdoce ; et s'ils ne portent pas la main à l'encensoir, ils veulent du moins partager avec le Seigneur l'encens qui brûle sur ses autels. L'usage autorise cet abus, il est vrai ; mais l'usage ne justifie jamais ce qu'il autorise.
La charité , mes Frères , est cette bonne odeur de Jésus-Christ qui s'évanouit et s'éteint du moment qu'on la découvre. Ce n'est pas qu'il faille s'abstenir des offices publics de miséricorde : nous devons à nos frères l'édification et l'exemple : il est bon qu'ils voient nos œuvres, mais il ne faut pas que nous les voyions nous-mêmes; et notre gauche doit ignorer les dons que répand notre droite : les actions mêmes que le devoir rend les plus éclatantes doive; ri toujours être secrètes dans la préparation du cœur : nous devons entrer pour elles dans une manière de jalousie contre les regards étrangers ; et ne croire leur innocence en sûreté, que lorsqu'elles sont sous les yeux de Dieu seul. Oui , mes Frères , les aumônes qui
ont presque toujours coulé en secret , arrivent bien plus pures dans le sein de Dieu même , que celles qui , exposées même malgré nous aux yeux dos hommes , ont été comme grossies et troublées sur leur cours par les complaisances inévitables de l'amour-propre, et par les louanges des spectateurs : semblables à ces fleuves qui ont presque toujours coulé sous la terre , et qui portent dans le sein de la mer des eaux vives et pures ; au lieu que ceux qui ont traverse à découvert les plaines et les campagnes n'y portent d'ordinaire que des eaux bourbeuses, et entraînent toujours après eux les débris, les cadavres, le limon qu'ils ont amassé sur leur route. Yoilà donc la première règle de charité que nous prescrit aujourd'hui le Sauveur : éviter le faste et l'ostentation dans les œuvres de miséricorde ; ne vouloir y être remarqué , ni par le rang qu'on y tient, ni par la gloire d'en être le principal auteur, ni par le bruit qu'elles peuvent faire dans le monde; et ne point perdre sur la terre ce que la charité n'avoit amassé que pour le ciel.
La seconde circonstance que je remarque dans notre Evangile, c'est que nul de toute cette multitude qui s'offre à Jésus-Christ n'est rejeté : tous indifféremment sont soulagés ; et on ne lit pas que le Sauveur ait usé à leur égard de distinction et de préférence. Seconde règle : la charité est universelle ; elle bannit ces libéralités de goût et de caprice , qui ne semblent ouvrir le cœur à certaines misères que pour le fermer à toutes les autres. Vous trouvez des personnes dans le monde qui , sous prétexte qu'elles ont leurs aumônes réglées et des lieux destinés pour les recevoir, sont insensibles à tous les autres besoins. En vain vous les avertiriez qu'une famille va tomber faute d'un léger secours ; qu'une jeune personne est sur le bord du précipice , si l'on ne se hâte de lui tendre une main secourable ; qu'un établissement utile va manquer, si un renouvellement de charité ne le soutient : ce ne sont pas là des misères de leur goût ; et en plaçant ailleurs quelques largesses , elles croient acheter le droit de voir d'un œil sec, et d'un cœur indifférent , toutes les autres infortunes.
Je sais que la charité a son ordre et sa mesure , qu'elle doit user de discernement , et que la justice veut que certains besoins soient préférés : mais je ne voudrois pas cette charité méthodique, s'il est permis de parler ainsi , qui sait précisément à quoi s'en tenir ; qui a ses jours, ses lieux , ses personnes, ses bornes, qui , hors de là , est barbare , et qui peut convenir avec elle-même de n'être touchée qu'en certain temps , et à l'égard de certains besoins. Ah ! esU on ainsi maître de son cœur, quand on aime véritablement ses frères? Peut -on à son gré se marquer à soi-même les moments d'ardeur et d'indifférence? La charité , ce saint amour, est-il si régulier quand il embrase véritablement le cœur ? IN'a-t-il pas , si je l'ose dire, ses saillies et ses excès? et ne se trouve t-il pas des occasions si touchantes , où quand vous n'auriez qu'une étincelle
de charité dans le cœur elle se fait sentir, et ouvre à l'instant vos entrailles et vos richesses à votre frère?
Je ne voudrois pas cette charité durement circonspecte , qui n'a jamais assez examiné , et qui se défie toujours de la vérité des besoins qu'on lui expose. Voyez si , dans cette multitude que Jésus- Christ rassasie aujourd'hui , il s'attache à discerner ceux que la paresse et l'espérance toute seule d'une nourriture corporelle avoient pu attirer au désert , et qui auroient eu encore assez de force pour aller chercher à manger dans les villes voisines : nul n'est excepté de ses divins bienfaits. N'est-ce pas déjà une assez grande misère que d'être réduit à feindre même qu'on est malheureux? Ne vaut-ii pas mieux encore donner à de faux besoins que courir risque de refuser à des besoins véritables ? Quand un imposteur séduiroit votre charité , qu'en seroit-il? n'est-ce pas toujours Jésus-Christ qui la reçoit de votre main? et votre récompense est-elle attachée à l'abus qu'on peut faire de votre aumône , ou à l'intention elle-même qui l'offre?
De cette règle il en naît une troisième, marquée encore dans l'histoire de notre Evangile : c'est que non-seulement la charité doit être universelle, mais douce, affable , compatissante. Jésus-Christ, voyant ce peuple errant et dépourvu au pied de la montagne , est touché de pitié -. misertus est eis (Matth., xiv, 14 ) ; ce spectacle l'attendrit ; la misère de cette multitude réveille sa compassion et sa tendresse. Troisième règle : la douceur de la charité.
On accompagne souvent la miséricorde de tant de dureté envers les malheureux ; en leur tendant une main secourable , on leur montre un visage si dur et si sévère, qu'un simple refus eût été moins accablant pour eux qu'une charité si sèche et si farouche : car la pitié , qui paroît touchée de leurs maux , les console presque autant que la libéralité qui les soulage. On leur reproche leur force, leur paresse , leurs mœurs errantes et vagabondes ; on s'en prend à eux de leur indigence et de leur misère ; et en les secourant , on achète le droit de les insulter. Mais s'il étoit permis à ce malheureux que vous outragez de vous répondre ; si l'abjection de son état n'avoit pas mis le frein de la honte et du respect sur sa langue : Que me reprochez-vous? vous diroit-il. Une vie oiseuse et des mœurs inutiles et errantes? mais quels sont les soins qui vous occupent dans votre opulence? les soucis de l'ambition, les inquiétudes de la fortune , les mouvements des passions , les raffinements de la volupté : je puis être un serviteur inutile; mais n'êtes-vous pas vousmême un serviteur infidèle? Ah ! si les plus coupables étoient les plus pauvres et les plus malheureux ici-bas, votre destinée auroitelle quelque chose au-dessus de la mienne ? Vous me reprochez des forces dont je ne me sers pas ; mais quel usage faites- vous des vôtres? je ne devrois pas manger, parceque je ne travaille point ; mais êtes-vous dispensé vous-même de cette loi? n'êtes-vous riche que pour vivre dans une indigne mollesse? ah ! le Seigneur jugera
entre vous et moi ; et , devant son tribunal redoutable , on verra si vos voluptés et vos profusions vous étoient plus permises que l'innocent artifice dont je me sers pour trouver du soulagement à mes peines.
Oui , mes Frères , offrons du moins aux malheureux des cœura sensibles à leurs misères ; adoucissons du moins par notre humanité le joug de l'indigence, si la médiocrité de notre fortune ne nous permet pas d'en soulager lout-à-fait nos frères. Hélas î on donne dans un spectacle profane , comme autrefois Augustin dans ses égarements, des larmes aux aventures chimériques d'un personnage de théâtre ; on honore des malheurs feints d'une véritable sensibilité ; on sort d'une représentation le cœjr encore tout ému du récit de l'infortune d'un héros fabuleux : et un membre de Jésus-Christ , et un héritier du ciel, et votre frère que vous rencontrez au sortir de là couvert de plaies , et qui veut vous entretenir de l'excès de ses peines, vous trouve insensible? et vous détournez vos yeux de ce spectacle de religion? et vous ne daignez pas l'entendre? et vous l'éloignez même rudement , et achevez de lui serrer le cœur de tristesse ? Ame inhumaine ! avez-vous donc laissé toute votre sensibilité sur un théâtre infâme? le spectacle de Jésus-Christ souffrant dans un de ses membres, n'offre-t-il rien qui soit digne de votre pitié? et faut-il faire revivre , pour vous toucher, l'ambition, la vengeance, la volupté, et toutes les horreurs des siècles païens?
Mais ce n'est pas encore assez d'offrir des cœurs sensibles aux misères qui s'offrent à nous ; la charité va plus loin : elle n'attend pas que le hasard lui ménage des occasions de miséricorde; elle sait les chercher et les prévenir elle-même. Dernière règle : la vigilance de la charité. Jésus-Christ n'attend pas que ce peuple indigent s'adresse à lui et vienne lui exposer ses besoins , il les découvre le premier : Càm sublevasset oculos Jésus, et vidisset ( Joan., vi , 5 ) ; à peine les a-t-il découverts , qu'il commence à chercher avec Philippe les moyens d'y remédier. La charité qui n'est pas vigilante , inquiète sur les calamités qu'elle ignore, ingénieuse à découvrir celles qui se cachent, qui a besoin d'être sollicitée, pressée, importunée, ne ressemble point à la charité de Jésus-Christ : il faut veiller, et percer les ténèbres que la honte oppose à nos largesses : ce n'est pas ici un simple conseil , c'est une suite du précepte de l'aumône. Les pasteurs , qui sont les pères des peuples, selon la foi, sont obligés de veiller sur leurs besoins spirituels ; et c'est là une des plus essentielles fonctions de leur ministère : les riches et puissants sont établis de Dieu les pères et les pasteurs des pauvres, selon le corps ; ils doivent donc avoir les yeux ouverts sur leurs misères : si, faute de veiller, elles leur échappent, ils sont coupables devant Dieu de toutes les suites qu'un secours offert à propos auroit préenues.
Ce n'est pas qu'on veuille exiger que vous découvriez tous les
besoins secrets d'une ville ; mais on exige des soins et des attentions : on exige que vous, qui, dans un quartier, tenez le premier rang, ou par vos biens, ou par votre naissance , ne soyez pas environné à votre insu de mille malheureux qui gémissent en secret, dont lesyeux sont tous les jours blessés de la pompe de vos équipages; et qui , outre leur misère, souffrent encore, pour ainsi dire, de toute votre prospérité : on exige que vous, qui au milieu des plaisirs de la cour, ou de la ville, voyez couler dans vos mains les fruits delà sueur et des travaux de tant d'infortunés qui habitent vos terres et vos campagnes ; on exige que vous connoissiez ceux que les fatigues de l'âge et de leurs labeurs ont épuisés, et qui traînent au fond des champs les restes de leur caducité et de leur indigence; ceux qu'une santé infirme rend inhabiles au travail, la seule ressource de leur misère; ceux que leur sexe et l'âge exposent à la séduction, et dont vous pourriez préserver l'innocence. Voilà ce qu'on exige, et ce qu'on a droit d'exiger de vous : voilà les pauvres dont Dieu vous a chargé, et dont vous lui répondrez ; les pauvres qu'il ne laisse sur la terre que pour vous, et auxquels sa providence n'a assigné d'autres ressources que vos biens et vos largesses.
Or, les connoissez-vous seulement? chargez-vous leurs pasteurs de vous les faire connoître? sont-ce là les soins qui vous occupent, quand vous paroissez au milieu de vos terres et de vos possessions ? Ah ! c'est pour exiger de ces malheureux vos droits avec barbarie \ c'est pour arracher de leurs entrailles le prix innocent de leurs travaux, sans avoir égard à leur misère, au malheur des temps que vous nous alléguez, à leurs larmes souvent et à leur désespoir : que dirai-je? c'est peut-être pour opprimer leur foiblesse, pour être leur tyran , et non pas leur seigneur et leur père. O Dieu ! ne maudissez-vous pas ces races cruelles , et ces richesses d'iniquités? ne leur imprimez- vous pas des caractères de malheur et de désolation , qui vont tarir la source des familles , qui font sécher la racine d'une orgueilleuse postérité ; qui amènent les divisions domestiques, les disgrâces éclatantes, la décadence et Pextinction entière des maisons? Hélas ! on est surpris quelquefois de voir les fortunes les mieux établies s'écrouler tout d'un coup ; ces noms antiques et autrefois si illustres, tombés dans l'obscurité, ne traîner plus à nos yeux que les tristes débris de leur ancienne splendeur ; et leurs terres devenues la possession de leurs concurrents ou de leurs esclaves : ah ! si Ion pou voit suivre la trace de leurs malheurs ; si leurs cendres, et les débris pompeux qui nous restent de leur gloire dans l'orgueil de leurs mausolées, pouvoient parler : Voyez -vous, nous diroient-ils, ces marques lugubres de notre grandeur? ce sont les larmes du pauvre que nous négligions, que nous opprimions, qui les ont minées peu à peu , et enûn entièrement renversées : leurs clameurs ont attiré sur nos palais la foudre du ciel : le Seigneur a souillé sur ces superbes édiûces et sur notre fortune, et l'a
dissipée comme de la poussière ; que le nom des pauvres soit honorable à vos yeux, si vous voulez que vos noms ne périssent jamais de la mémoire des hommes : que la miséricorde soutienne vos maisons, si vous voulez que votre postérité ne soit point ensevelie sous leurs ruines ; devenez sages à nos dépens, et que nos malheurs, en vous instruisant de nos fautes, vous apprennent à les éviter.
Et voilà, mes Frères (pour en dire quelque chose avant de finir), le premier avantage de l'aumône chrétienne : des bénédictions même temporelles. Le pain que Jésus-Christ bénit se multiplie entre les mains des disciples qui le distribuent ; cinq mille hommes en sont rassasiés, et douze corbeilles peuvent à peine contenir les restes qu'on enlève : c'est-à-dire, que les largesses de la charité sont des biens de bénédiction , qui se multiplient à mesure qu'on les distribue , et qui portent avec eux dans nos maisons une source de bonheur et d'abondance ; c'est-à-dire, que c'est ici ce levain de charité caché dans trois sacs de farine, qui étend , grossit , et augmente toute la pâte. Oui, mes Frères, l'aumône est un gain, c'est une usure sainte, c'est un bien qui rapporte ici-bas même au centuple. Yous vous plaignez quelquefois du contre-temps de vos affaires; rien ne vous réussit, les hommes vous trompent, vos concurrents vous supplantent , vos maîtres vous oublient , les éléments vous contrarient, les mesures les mieux concertées échouent : associezvous les pauvres ; partagez avec eux l'accroissement de votre fortune , augmentez vos largesses à mesure que votre prospérité augmente , croissez pour eux comme pour vous ; alors le succès de vos entreprises sera l'affaire de Dieu même ; vous aurez trouvé le secret de l'intéresser dans votre fortune, et il préservera, que dis-je? il bénira , il multipliera des biens où il verra mêlée la portion de ses membres affligés.
C'est une vérité confirmée par l'expérience de tous les siècles , on voit tous les jours prospérer des familles charitables : une Providence attentive préside à leurs affaires : où les autres se ruinent, elles s'enrichissent : on les voit croître , et l'on ne voit pas le canal secret qui porte chez elles l'accroissement : ce sont de ces toisons de Gédéon , toutes couvertes de la rosée du ciel , tandis que tout ce qui les environne n'est que stérilité et sécheresse. Yous-même qui m'écoutez, peut-être que les grands biens dont vous faites aujourd hui un usage si peu chrétien ; peut-être que les titres et les dignités, dont vous avez hérité en naissant, sont les fruits de la charité de vos ancêtres : peut-être vous recueillez les bénédictions promises à la miséricorde , et vous moissonnez ce qu'ils ont semé j peut-être que les largesses de la charité ont jeté les premiers fondements de votre grandeur selon le monde, et commencé votre généalogie ; peut-être c'est elles du moins qui ont fait passer jusqu'à nous les titres de votre origine.
Car, je vous prie , mes Frères, qui a conservé à la postérité la
descendance de tant de noms illustres que nous respectons aujourd'hui , si ce n'est les libéralités que leurs ancêtres firent autrefois à nos églises? C'est dans les actes de ces pieuses donations, dont nos temples ont été dépositaires, et que la reconnoissance seule de l'Eglise, et non la vanité des fondateurs, a conservés, qu'on va chercher tous les jours les plus anciens et les plus assurés monuments de leur antiquité : tous les autres titres ont péri ; tout ce que la vanité seule avoit élevé a presque tout été détruit ; les révolutions des temps et des maisons ont anéanti ces annales domestiques, où étoit marquée la suite de leurs aïeux, et la gloire de leurs alliances ; et vous avez permis, ô mon Dieu ! que les monuments de la miséricorde subsistassent ; que ce que la charité avoit écrit ne fût jamais effacé , et que les largesses saintes fussent les seuls titres qui nous restent de leur ancienneté et de leur grandeur devant les hommes.
Tel est le premier avantage de la miséricorde. Je ne dis rien du plaisir même qu'on doit sentir à soulager ceux qui souffrent , à faire des heureux, à régner sur les cœurs, à s'attirer l'innocent tribut de leurs acclamations et de leurs actions de grâces. Eh ! quand il ne nous reviendroit que le seul plaisir de nos largesses, ne seroientelles pas assez payées pour un bon cœur ? et qu'a de plus délicieux la majesté même du trône , que le pouvoir de faire des grâces ? les princes seroient-ils fort touchés de leur grandeur et de leur puissance, s'ils étoient condamnés à en jouir tous seuls? Non, mes Frères; faites servir tant qu'il vous plaira vos biens à vos plaisirs, à vos profusions, à vos caprices, vous n'en ferez jamais d'usage qui vous laisse une joie plus pure et plus digne du cœur, qu'en soulageant les malheureux.
Quoi de plus doux, en eltet , que de pouvoir compter qu'il n'est pas un moment dans la journée , où des âmes affligées ne lèvent pour nous les mains au ciel , et ne bénissent le jour qui nous vit naître? Ecoutez cette multitude que Jésus-Christ vient de rassasier; les airs retentissent de leurs bénédictions et de leurs actions de grâces ; ils s'écrient que c'est un prophète; ils veulent l'établir roi sur eux. Ah! si les hommes se donnoient des maîtres, ce ne seroient ni les plus nobles, ni les plus vaillants qu'ils choisiroient ; ce seroient les plus miséricordieux, les plus humains, les plus bienfaisants, les plus tendres; des maîtres qui fussent en même temps leurs pères.
Enfin, je n'ajoute pas que l'aumône chrétienne aide à expier les crimes de l'abondance ; et que c'est presque l'unique voie de salut que la Providence vous ait ménagée , à vous qui êtes nés dans la prospérité. Si l'aumône ne pouvoit pas servira racheter nos offenses, nous nous en plaindrions, dit saint Chrysostôme; nous trouverions mauvais que Dieu eût ôté aux hommes un moyen si facile de salut : du moins dirions-nous : Si à force d'argent on pouvoit se faire ouvrir les portes du ciel , et acheter de tout son bien
ia gioire des Saints, on seroit heureux. Eh bien , mon Frère, continue saint Chrysostôme, profitez de ce privilège, puisqu'on vous l'accorde; hâtez-vous, avant que vos richesses vous échappent, de les mettre en dépôt dans le sein des pauvres, comme le prix du royaume éternel : la malice des hommes vous les auroit peut-être enlevées ; vos passions les auroient peut-être englouties ; les révolutions de la fortune les auroient peut-être fait passer en d'autres mains, la mort du moins vous auroit forcé tôt ou tard de vous en séparer : ah ! la charité seule les met à couvert de tous les accidents ; elle vous en rend éternellement possesseur ; elle les met en sûreté dans les tabernacles éternels, et vous donne le droit d'en aller jouir dans le sein de Dieu même.
JVêtes-vous pas heureux de pouvoir vous assurer l'entrée du ciel par des moyens si faciles? de pouvoir, en revêtant ceux qui sont nus, effacer du livre de la justice divine les immodesties, le luxe, les nudités , les indécences de vos premières années? de pouvoir, en rassasiant ceux qui ont faim , réparer tant de carêmes mal observés, les abstinences, dont l'Eglise vous fait une loi , presque toujours violées , et toutes les sensualités de votre vie ? de pouvoir enfin, en mettant l'innocence à couvert dans les asiles de miséricorde, faire oublier à Dieu la perte de tant d'ames , pour qui vous avez été un écueil et une pierre de scandale? Grand Dieu! quelle bonté pour l'homme, de nous faire un mérite d'une vertu qui coûte si peu au cœur ! de nous tenir compte des sentiments d'humanité dont nous ne saurions nous dépouiller, qu'en nous dépouillant de la nature même ! de vouloir accepter pour le prix du royaume éternel des biens fragiles que nous tenons de votre libéralité ; que nous n'aurions pu toujours conserver ; et desquels, après un usnge court et rapide, il auroit fallu enfin se séparer ! Cependant la miséricorde est promise à celui qui l'aura faite : un pécheur encore sensible aux calamités de ses frères, ne sera pas long-temps insensible aux inspirations du ciel : la grâce se réserve de grands droits sur une ame où la charité n'a pas encore perdu les siens : un bon cœur ne sauroit être long- temps un cœur endurci : ce fonds d'humanité tout seul , qui fait qu'on est touché des misères d autrui, est comn.eune préparation de salut et de pénitence; et la conversion n'est jamais désespérée, tandis que la charité n'est pas encore éteinte. Aimez donc les pauvres comme vos frères, secourez-les comme voj enfants, respectez-les comme Jésus-Christ lui-même, afin qu'il vors dise au grand jour : Venez, les bénis de mon Père; possédez le royaume qui vous est préparé , parc 'eque j 'ap 'ois faim , et vous m'avez rassasié; jétois malade, et vous m'avez soulagé; car ce que vous avez fait au moindre de mes serviteurs , vous l'avez fait à moi-même (Mattit., xxv 34 et seq.). C'est ce que je vous souhaite. Ainsi soit-il.
SERMON
Ipse autem Jetas non credebat semetipsum eis. Maïs Jésus ne se fioit point à eux. (Jean, m, 24.)
C'étoient ces mêmes pharisiens qui venoient de décrier dans l'esprit du peuple la conduite de Jésus-Christ, et d'envenimer l'innocence et la sainteté de ses paroles, qui font semblant de croire en lui, et de se ranger parmi ses disciples. Et tel est, mes Frères, le caractère du détracteur, de cacher sous les dehors de l'estime et les douceurs de l'amitié , le fiel et l'amer lurae de la médisance.
Or, quoique ce soit ici le seul vice que nulle circonstance ne sauroit jamais excuser, c'est celui qu'on est le plus ingénieux à se déguiser à soi-même , et à qui le monde et la piété font aujourd'hui plus de grâce. Ce n'est pas que le caractère du médisant ne soit odieux devant les hommes comme il est abominable aux yeux de Dieu, selon l'expression de l'Esprit saint : mais on ne comprend dans ce nombre que certains médisants d'une malignité plus noire et plus grossière, qui médisent sans art et sans ménagement, et qui, avec assez de malice pour censurer, n'ont pas assez de cet esprit qu'il faut pour plaire : or les médisants de ce caractère sont plus rares; et si l'on n'avoit à parler qu'à eux, il suffiroit d'exposer ici ce que la médisance a d'indsgne de la raison et de la religion , et en inspirer de l'horreur à ceux qui s'en reconnoissent coupables.
Mais il est une autre sorte de médisants qui condamnent ce vice, et qui se le permettent ; qui déchirent sans égards leurs frères , et qui s'applaudissent encore de leur modération et de leur réserve ; qui portent le trait jusqu'au cœur : mais , pareequ'il est plus brillant et plus affilé, ne voient p&s la plaie qu'il a faite. Or, ce genre de médisants est répandu partout, le monde en est plein ; les asiles saints n'en sont pas exempts : ce vice lie les assemblées des pécheurs ; il entre souvent dans la société même des Justes : et l'on peut dire ici que tous se sont écartés du droit sentier, et qu'il n'en est pas un seul qui ait conservé sa langue pure et ses lèvres innocentes.
Il importe donc , mes Frères , de développer aujourd'hui l'illusion des prétextes dont on se sert tous les jours dans le monde pour justifier ce vice, et de l'attaquer dans les circonstances où vous le croyez le plus innocent : car de vous le dépeindre en général avec tout ce qu'il a de bas , de cruel, d'irréparable , vous ne vous recounol triez pointa des traits si odieux; et , loin de vous en inspirer
l'horreur, je vousaiderois à vous persuadera vous-mêmes que vous n'en êtes pas coupables.
Or quels sont les prétextes qui adoucissent, ou qui justifient à vos yeux le vice de la médisance? C'est premièrement la légèreté des défauts que vous censurez •. on se persuade que comme ce n'est pas une affaire d'en être coupable, il n'y a pas aussi grand mal d'en être censeur. C'est en second lieu la notoriété publique , qui , ayant déjà instruit ceux qui nous écoutent de ce qu'il y a de répréhensible dans notre frère , fait que sa réputation ne perd rien par nos discours. Enfin , le zèle de la vérité et de la gloire de Dieu, qui ne nous permet pas de nous taire sur les dérèglements qui le déshonorent. Or opposons à ces trois prétextes trois vérités incontestables. Au prétexte de la légèreté des défauts ; que plus les défauts que vous censurez sont légers , plus la médisance est injuste. : première vérité. Au prétexte de la notoriété publique ; que plus les défauts de nos frères sont connus, plus la médisance qui les censure est cruelle : seconde vérité. Au prétexte du zèle; que la même charité qui nous fait haïr saintement les pécheurs, nous fait couvrir la multitude de leurs fautes : dernière vérité. Implorons , etc. Ave , Maria.