‹ Œuvres de MassillonChapitre 69 sur 88 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La langue, dit un apôtre , est un feu dévorant ; un monde et un assemblage d'iniquité ; un mal inquiet ; une source pleine d'un venin mortel : Lingua ignis est ; universitas iniquitatis ; inquietum malum ; plena vcneno mortifero (Jacob., m, 6, 8). Et voilà ce que j 'appliquerais à la langue du médisant, si j'avois entrepris de vous donner une idée juste et naturelle de toute l'énormité de ce vice : je vous aurois dit que la langue du détracteur est un feu dévorant, qui flétrit tout ce qu'il touche ; qui exerce sa fureur sur le bon grain , comme .sur la paille ; sur le profane , comme sur le sacré ; qui ne laisse partout où il a passé, que la ruine et la désolation ; qui creuse jusque dans les entrailles de la terre, et va s'attacher aux choses les plus cachées ; qui change en de viles cendres , ce qui nous avoit paru il n'y a qu'un moment si précieux et si brillant ; qui, dans le temps même qu'il paroît couvert et presque éteint , agit avec plus de violence et de danger que jamais ; qui noircit et qu'il ne peut consumer, et qui sait plaire et briller quelquefois avant que de nuire : Lingua ignis est. Je vous aurois dit que la médisance est un assemblage d'iniquité : un orgueil secret, qui nous découvre la paille dans l'œil de notre frère , et nous cache la poutre qui est dans le nôtre : une envie basse , qui blessée des talents ou de ïa prospérité d' autrui , en fait le sujet de sa censure , et s'étudie à obscurcir l'éclat de tout ce qui l'efface : une haine déguisée, qui répand sur ses paroles l'amertume cachée dans le cœur : une duplicité indigne , qui loue en face et déchire en secret : une légèreté

honteuse , qui ne sait pas se vaincre et se retenir sur un mot ; et qui sacrifie souvent sa fortune et son repos , à l'imprudence d'une censure qui sait plaire : une barbarie de sang-froid, qui va percer votre frère absent : un scandale, où vous êtes un sujet de chute et de péché à ceux qui vous écoutent : une injustice , où vous ravissez à votre frère ce qu'il a de plus cher : Lingua, universitas iniquitatis. Je vous aurois dit que la médisance est un mal inquiet , qui trouble la société ; qui jette la dissension dansles cours et dans les villes ; qui désunit les amitiés les plus étroites ; qui estla source des haines et des vengeances ; qui remplit tous les lieux où elle entre de désordre et de confusion ; partout ennemie de la paix , de la douceur, de la politesse chrétienne : Lingua , inquielum malum. Enfin , j'aurois ajouté que c'est une source pleine d'un venin mortel ; que tout ce qui en part est infecté , et infecte tout ce qui l'environne; que ses louanges mêmes sont empoisonnées, ses applaudissements malins, son silpnce criminel; que ses gestes, ses mouvements, ses regards , que tout a son poison, et le répand à sa manière : Lingua plena veneno mortifero.

Voilà ce que j'aurois dû vous développer plus au long dans tout ce discours , si je ne m'étois proposé que de vous peindre toute l'horreur du vice que je vais combattre : mais je l'ai déjà dit ; ce sont là de ces invectives publiques, que personne ne prend pour soi. Plus nous représentons Le vice odieux , moins on s'y reconnoît soi-même : et quoiqu'on convienne du principe , on n'en fait aucun usage pour ses mœurs ; pareequ'on trouve toujours dans ces peintures générales, des traits qui ne nous ressemblent pas. Je veux donc me borner ici à vous faire sentir toute l'injustice de ce qui vous paroît le plus innocent dans la médisance ; et de peur que vous ne vous méconnoissiez à ce que nous en dirons, ne l'attaquer que dans les prétextes dont vous vous servez tous les jours pour la justifier.

Or, le premier prétexte qui autorise dans le monde presque toutes les médisances, et qui fait que nos entretiens ne sont plus que des censures éternelles de nos frères, c'est la légèreté prétendue des vices que nous censurons. On ne voudroit pas perdre un homme de réputation , et ruiner sa fortune , en le déshonorant dans le monde ; flétrir sa femme sur le fond de sa conduite , et en venir à des points essentiels : cela seroit trop noir et trop grossier : mais sur mille défauts qui conduisent nos jugements à les croire coupables de tout le reste ; mais de jeter dans l'esprit de ceux qui nous écoutent, mille soupçons qui laissent entrevoir ce qu'on n'oseroit dire ; mais de faire da remarques satiriques qui découvrent du mystère où personne n'en voyoit auparavant; mais de donner du ridicule , par des interprétations empoisonnées , à des manières qui jusquelà n'avoient pas réveillé l'attention ; mais de laisser tout entendre sur certains points, en protestant qu'on n'y entend pas finesse soimême •. c'est de quoi le monde fait peu de scrupule ; et quoique les

motifs , les circonstances , les suites de ces discours soient très criminelles , la gaieté en excuse la malignité auprès de ceux qui nous écoutent , et* nous en cache le crime à nous-mêmes.

Je dis premièrement les motifs. Je sais que c'est par l'innocence de l'intention surtout, qu'on se justifie; que vous nous dites tous les jours, que votre dessein n'est pas de flétrir la réputation de votre frère , mais de vous réjouir innocemment sur des défauts qui ne le déshonorent pas dans le monde. Yous réjouir de ses défauts, mon cher Auditeur! Mais quelle est cette joie cruelle qui porte la tristesse et l'amertume dans le cœur de votre frère? mais où est l'innocence d'un plaisir, lequel prend sa source dans des vices qui devroient vous inspirer de la compassion et de la douleur? mais si Jésus-Christ nous défend dans l'Evangile d'amuser l'ennui des conversations par des paroles oiseuses, vous sera-t-il plus permis de l'égayer par des dérisions et des censures ? mais si la loi maudit celui qui découvre la honte de ses proches , serez-vous plus à couvert de la malédiction, vous qui ajoutez à celte découverte la raillerie et l'insulte? mais si celui qui appelle son frère d'un terme de mépris, est digne, selon Jésus-Christ , d'une punition éternelle; celui qui le rend le mépris et le jouet d'une assemblée profane , évitera-t-il le même supplice ? Vous réjouir de ses défauts ! Mais la charité se réjouit-elle du mal? mais est-ce là se réjouir dans le Seigneur, comme l'ordonne l'Apôtre? mais si vous aimez votre frère comme vous-même , pouvez-vous vous réjouir de ce qui l'afflige ? Àh! l'Eglise avoit horreur autrefois des spectacles des gladiateurs , et ne croyoit pas que des fidèles, élevés dans la douceur et dans la bénignité de Jésus Christ , pussent innocemment repaître leurs yeux du sang et de la mort de ces infortunés esclaves , et se faire un délassement innocent d'un plaisir si inhumain. Mais vous renouvelez vous-même des spectacles plus odieux pour égayer votre ennui : vous amenez sur la scène, non plus des scélérats destinés à la mort, mais des membres de Jésus-Christ , vos frères ; et là vous réjouissez les spectateurs des plaies que vous faites à leur personne, corn sacrée par le baptême !

Faut-il donc qu'il en coûte à votre frère pour vous réjouir ? ne sauriez-vous trouver de joie dans vos entretiens , s'il ne fournit pour ainsi dire, son propre sang à vos plaisirs injustes? Edifiezvous les uns les autres, dit saint Paul, par des paroles de paix et de charité : racontez les merveilles de Dieu sur les Justes , l'histoire de ses miséricordes sur les pécheurs : rappelez les vertus de ceux qui nous ont précédés avec le signe de la foi : faites-vous un saint délassement du récit des pieux exemples de vos frères avec qui vous vivez : parlez avec une joie religieuse des victoires de la foi ; de l'agrandissement du règne de Jésus-Christ ; de l'établissement de la vérité; de l'extinction des erreurs; des grâces que Jésus- Christ fait à son Eglise , en lui suscitant des pasteurs fidèles , des

docteurs éclairés, des princes religieux: animez-vous à la vertu par la vue du peu de solidité du monde, du vide de ses plaisirs, et de la misère des pécheurs qui se livrent à leurs passions déréglées. Est-ce que ces grands objets ne sont pas dignes de la joie des chrétiens ? c'est ainsi pourtant que les premiers fidèles se réjouissoient dans le Seigneur , et faisoient de la douceur de leurs entreliens une des plus saintes consolations de leurs calamités temporelles. C'est notre cœur, mes Frères , qui décide de nos plaisirs : un cœur corrompu ne trouve de joie que dans tout ce qui lui rappelle l'image de ses vices : les joies innocentes ne conviennent qu'à la vertu.

En effet , vous excusez la malignité de vos censures sur l'innocence de vos intentions. Mais approfondissons le secret de votre cœur : d'où vient que vos censures portent toujours sur cette personne , et que vous ne vous délassez jamais plus agréablement et avec plus d'esprit, que lorsque vous rappelez ses défauts? Ne seroit-ce point une jalousie secrète? ses talents, sa fortune, sa faveur, son poste , sa réputation , ne vous blesseroient-ils pas encore plus que ses défauts? le trouveriez- vous si digne de censure, s'il avoit moins de qualités qui le mettent au-dessus de vous? seriezvous si aise de faire remarquer ses endroits foibles, si tout le monde ne lui en trou voit pas de fort avantageux? Saiïl auroit-il redit si souvent avec tant de complaisance, que David n'étoitque le fils d'Isaï, s'il ne l'eût regardé comme un concurrent plus digne que lui de l'empire? D'où vient que les défauts de tout autre vous trouvent plus indulgent? qu'ailleurs vous excusez tout , et qu'ici tout s'envenime dans votre bouche? Allez à la source ; n'y a-t-il pas quelque racine secrète d'amertume dans votre cœur? et pouvez-vous justifier, par l'innocence de vos intentions , des discours qui partent d'un principe si corrompu ? Vous nous assurez que ce n'est ni haine, ni jalousie contre votre frère ; je le veux: mais n'y auroit-il pas peut-être dans vos satires des motifs encore plus bas et plus honteux? n'affectez-vous pas de censurer votre frère devant un grand qui ne l'aime pas? ne voulez-vous pas faire votre cour et vous rendre agréable , en rendant votre frère un sujet de risée ou de mépris? ne sacrifiez- vous pas sa réputation à votre fortune? et ne cherchez-vous pas à plaire, en donnant du ridicule à un homme qui ne plaît pas? Les cours sont si remplies de ces satires d'adulation et de bas intérêt ï Les grands sont à plaindre dès qu'ils se livrent à des aversions injustes : on a bientôt trouvé des vices dans la vertu même qui leur déplaît.

Mais enfin vous ne vous sentez point coupable, dites-vous, de tous ces lâches motifs ; et s'il vous arrive quelquefois de médire de vos frères , c'est en vous pure indiscrétion , et légèreté de langue. Mais est-ce donc par-là que vous vous croyez plus innocent? la légèreté et l'indiscrétion ; ce vice si indigne de M gravité du chré-

tien , si éloigné du sérieux et de la solidité de la foi , si souvent condamné dans les livres saints , peut-il justifier un autre vice ? Et qu'importe à votre frère que vous déchirez , que ce soit en vous indiscrétion ou malice? un dard décoché imprudemment fait-il une plaie moins dangereuse et moins profonde que celui qu'on a tiré à dessein? le coup mortel que vous portez à votre frère est-il plus léger, pareeque c'est l'imprudence et la légèreté qui l'ont lancé ; et que fait l'innocence de l'intention où l'action est un crime? mais , d'ailleurs , n'en est-ce pas un , d'être capable d'indiscrétion sur la réputation de vos frères ? Y a-t-il rien qui demande plus de circonspection et de prudence? tous les devoirs du christianisme ne sontils pas renfermés dans celui de la charité? n'est-ce pas là, pour ainsi dire, toute la religion? et n'être pas capable d'attention sur un point aussi essentiel, n'est-ce pas regarder comme un jeu tout le reste? Ah! c'est ici où il faut mettre une garde de circonspection sur sa langue ; peser toutes ses paroles , les lier dans son cœur, comme dit le Sage, et les laisser mûrir dans sa bouche (Eccli., xxvin, 28, 29). Vous échappe-t-il jamais de ces discours indiscrets contre vous-même ? manquez-vous quelquefois d'attention sur ce qui intéresse votre honneur et votre gloire? Quels soins infatigables! quelles mesures! quelle industrie! dans quel détail vous voit-on descendre pour la ménager et l'accroître ! S'il vous arrive de vous blâmer, c'est toujours avec des circonstances qui font votre éloge : vous ne censurez en vous que des défauts qui vous font honneur; et en avouant vos vices, vous ne voulez que raconter vos vertus ; l'amour de vous-même ramène tout à vous. Aimez votre frère comme vous vous aimez , et tout vous ramènera à lui ; et vous serez incapable d'indiscrétion sur ses intérêts, et vous n'aurez plus besoin de nos instructions sur ce que vous devez à sa réputation et à sa gloire.

Mais si ces médisances, que vous appelez légères, sont criminelles dans leurs motifs , elles ne le sont pas moins dans leurs circonstances.

Je pourrois d'abord vous faire remarquer que le monde familiarisé avec le crime, et qui, à force de voir les vices les plus criants devenus les vices de la multitude, n'en est presque plus touché, appelle légères les médisances qui roulent sur les foiblesses les plus criminelles et les plus honteuses : les soupçons d'infidélité dans le lien sacré du mariage ne sont plus un décri formel , et une flétrissure essentielle ; ce sont des discours de dérision et de p-aisanterie : accuser un courtisan de perfidie et de mauvaise foi , ce n'est plus attaquer son honneur, c'est donner du ridicule aux protestations de sincérité dont il nous amuse : rendre suspecte d'hypocrisie la piété la plus sincère , ce n'est pas outrager Dieu dans ses Saints, c'est un langage de dérision que l'usage a rendu commun : en un mot , hors les crimes que l'autorité publique pu

nit, et qui nous attirent, ou la disgrâce du maître, oula perte des biens et de la fortune, tout le reste paroît léger, et devient le sujet ordinaire des entretiens et des censures publiques.

Biais ne poussons pas plus loin celle réflexion. Je veux que les défauts que vous publiez de votre frère soient légers : plus ils son t légers, plus vous êtes injuste de les relever : plus il mérite que vous usiez d'indulgence à son égard : plus il faut supposer en vous une malignité d'attention à qui rien n'échappe ; une dureté de naturel , qui ne sauroit rien excuser. Si les tléfauls de votre frère étoient essentiels, vous l'épargneriez ; vous le trouveriez digne de votre indulgence ; la politesse et la religion vous feroient un devoir de vous taire : eh quoi ! pareequ'il n'a que de légères foiblesses , vous le trouverez moins digne de vos égards ? ce qui devroit vous le rendre respectable, vous autorise à le décrier ? N'êtes-vous pas devenu au dedans de vous, dit l'Apôtre, un juge de pensées injustes ? et votre œil n'est-il donc méchant , que pareeque votre frère est bon ?

D'ailleurs , les défauts que vous censurez sont légers : mais en auriez-vous la môme idée, si l'on vous les reprochoit à vous-même? Quand il vous est revenu certains discours tenus en votre absence, lesquels, à la vérité, n'attaquoient pas essentiellement votre honneur et votre probité, mais qui répandoient dans le public quelquesunes de vos foiblesses, quelles ont été vos dispositions ? Mon Dieu ! c'est alors que Ton grossit tout ; que tout nous paroît essentiel ; que, peu content d'exagérer la malice des paroles, on fouille dans le secret de l'intention, et qu'on veut trouver des motifs encore plus odieux que les discours mêmes. On a beau nous dire alors que ce sont là des reproches qui n'intéressent pas l'essentiel, et qui au fond ne sauroient nous faire tort : on croit avoir été insulté, on en parle ; on s'en plaint, on éclate , on n'est plus maître de son ressentiment; et tandis que tout le monde blâme l'excès de notre sensibilité, seuls nous nous obstinons à croire que l'affaire est sérieuse, et que notre honneur y est intéresse. Servez-vous donc de cette règle dans les défauts que vous publiez de votre frère ; appliquez-vous l'offense à vous-même : tout est léger contre lui ; et sur ce qui vous touche , tout paroît essentiel à votre orgueil , et digne de vengeance.

Enlin , les vices que vous censurez sont légers : mais n'y ajoutez vous rien du vôtre? les donnez-vous pour ce qu'ils sont? ne mêlezvous pas au récit que vous en faites , la malignité de vos conjectures? ne les mettez-vous pas en un certain point de vue qui les tire de leur état naturel? n'cmbellissez-vous pas votre histoire ? et pour faire un héros ridicule qui plaise , ne le faites-vous pas tel qu'on le souhaite , et non pas tel qu'il est en effet? n'accompagnez-vous pas vos discours de certains gestes qui laissent tout entendre? de certaines expressions qui ouvrent l'esprit de ceux qui vous écoutent à mille soupçons téméraires et flétrissants ? de certain silence même qui donne plus à penser que tout ce que vous auriez pu dire? Car,

qu'il esi difficile de se tenir dans les bornes de la vérité quand on n'est plus dans celles de la charité ! plus ce que l'on censure est léger, plus l'imposture est à craindre : il faut embellir pour se faire écouter ; et l'on devient calomniateur, où l'on n'avoit pas cru même 4tre médisant.

Voilà les circonstances qui vous regardent ; mais si , à cet égard , les médisances que vous croyez légères sont très criminelles , le seront-elles moins par rapport aux personnes qu'elles attaquent?

Premièrement, elle est peut-être d'un sexe, où sur certains points principalement les taches les plus légères sont essentielles ; où tout bruit est un déshonneur public ; où toute raillerie est un outrage ; où tout soupçon est une accusation ; en un mot , où n'être pas loué , est presque un affront et une infamie. Aussi saint Paul veut que les femmes chrétiennes soient ornées de pudeur et de modestie ; c'est-à-dire il veut que ces vertus soient aussi visibles en elles que les ornements qui les couvrent ; et le plus bel éloge que l'Esprit saint fasse de Judith , après avoir parlé de sa beauté , de sa jeunesse et de ses grands biens, est qu'il ne s'étoit jamais trouvé personne dans tout Israël qui eût mal parlé de sa conduite , et que sa réputation répondoità sa vertu.

Secondement, vos censures s'en prennent peut-être à vos maîtres ; à ceux que la Providence a établis sur vos têtes, et auxquels la loi de Dieu vous ordonne de rendre le respect et la soumission qui leur est due. Car l'orgueil qui n'aime pas la dépendance se dédommage toujours en trouvant des foiblesses et des défauts dans ceux auxquels il est forcé d'obéir : plus ils sont élevés , plus ils sont exposés à nos censures ; la malignité même est bien plus éclairée à leur égard ; on ne leur pardonne rien : ceux quelquefois qui sont le plus accablés de leurs bienfaits, ou le plus honorés de leur familiarité, sont ceux qui publient avec plus de témérité leurs imperfections et leurs vices ; et outre le devoir sacré du respect qu'on viole, on se rend encore coupable du crime lâche et honteux de l'ingratitude.

Troisièmement, c'est peut-être une personne consacrée à Dieu , établie en dignité dans l'Eglise, que vous censurez; laquelle engagée par la sainteté de son état à des mœurs plus irrépréhensibles, plus exemplaires et plus pures, se trouve déshonorée et flétrie par des censures, qui ne feroient pas le même tort à des personnes engagées dans le monde. Aussi le Seigneur, dans l'Ecriture, maudit ceux qui ne feront même que toucher à ses oints. Cependant les traits de la médisance ne sont jamais plus vifs , plus brillants, plus applaudis dans le monde, que lorsqu'ils portent sur les ministres des saints autels : le monde , si indulgent pour lui-même , semble n'avoir conservé de sévérité qu'à leur égard ; et il a pour eux des yeux plus censeurs, et une langue plus empoisonnée que pour le reste des hommes. Il est vrai, ô mon Dieu! que notre conversation parmi les peuples n'est pas toujours sainte, et à couvert de tout re~

proche ; que nous adoptons souvent les mœurs, le faste, l'indolence, l'oisiveté, les plaisirs du monde, que nous aurions dû combattre; que nous montrons aux fidèles plus d'exemples d'orgueil et de négligence que de vertu; que nous sommes plus jaloux des prééminences que des devoirs de notre état ; et^ qu'il est difficile que ta mondehonoreun caractère, que nous déshonorons nous-mêmes. Mais je vous l'ai dit souvent, mes Frères, nos infidélités devroient faire le sujet de vos larmes, plutôt que de votre joie et de vos censures : Dieu punit d'ordinaire les dérèglements des peuples par la corruption des prêtres ; et le plus terrible fléau dont il frappe les royaumes et les empires, c'est de n'y point susciter des pasteurs vénérables et des ministres zélés, qui s'opposent au torrent des dissolutions ; c'est de permettre que la foi et la religion s'affoiblisscnt jusqu'au milieu de ceux qui en sont les défenseurs et les dépositaires ; c'est que la lumière qui éloit destinée à vous éclairer so change en ténèbres ; que les coopérateurs de votre salut aident par leurs exemples à votre perte ; que du sanctuaire même d'où ne devroit sortir que la bonne odeur de Jésus-Christ, il en sort une odeur de mort et de scandale; et qu'enfin l'abomination entre jusque dans le lieu saint. Mais d'ailleurs , que change le relâchement de «os mœurs à la sainteté du caractère qui nous consacre? les vases sacrés qui servent à l'autel, pour être d'un métal vil, sont-ils moins dignes de votre respect ? et quand le ministre mériteroit vos mépris, seriez-vous moins sacrilège de ne pas respecter son ministère ?

Que dirai-je enfin ? vos détractions et vos censures attaquent peutêtre des personnes qui font une profession publique de piété, et dont ceux qui vous écoutent respectoient la vertu. Vous leur persuadez donc qu'ils en avoient trop cru : vous les autorisez à penser qu'il y a peu de véritables gens de bien sur la terre; que tous ceux qu'oïl donne pour tels , examinés de près , ressemblent au reste des hommes : vous confirmez les préjugés du monde contre la \ertu, et donnez un nouveau crédit à ces discours si ordinaires et si injurieux à la religion , sur la piété des serviteurs de Jésus-Christ. Or tout cela vous paroît-il fort léger-? Ah ! mes Frères, les Justes simt ici-bas comme des arches saintes, au milieu desquelles le Seigneur réside, et dont il venge rigoureusement les mépris et les outrages ils peuvent chanceler quelquefois dans la voie, comme l'arche d'Israël, conduite en triomphe dans Jérusalem ; car la vertu la plus pure et la plus brillante a ses taches et ses éclipses ; et la plus solide ne se soutient pas partout également : mais le Seigneur s'indigne, que des téméraires semblables à Oza se mêlent de les redresser ; et à peine y touchent-ils, qu'il les frappe d'anathème : il prend sur lui les plus légers mépris dont on déshonore ses serviteurs j ## ne peut souffrir que la vertu, qui a pu trouver des admirateur s parmi les tyrans mêmes et les peuples les plus barbares, ne trouva souvent que des censures et des dérisions pan, , les fidèles. Aussi

les enfants d'Israël furent dévorés sur l'heure pour avoir insulté par des railleries le petit nombre de cheveux de l'homme de Dieu ; et cependant ce n'étoient là que des indiscrétions puériles si pardonnables à cet âge. Le feu du ciel descendit sur 1 officier de l'impie Ochozias, et le consuma à l'instant pour avoir appelé par dérision Elie, l'homme de Dieu ; et cependant c'étoit un courtisan de qui on devoit exiger moins d'égards, pour l'austérité et la simplicité d'un prophète, et pour la vertu d'un homme rustique en apparence, et odieux à son maître. Michol fut frappée de stérilité, pour avoir trop aigrement censuré les saints excès de la joie et de la piété de David devant l'arche, et cependant ce n'étoit là qu'une délicatesse de femme. Mais toucher à ceux qui servent le Seigneur, c'est toucher, dit l'Ecriture, à la prunelle de son œil : il maudit invisibiement ces censeurs téméraires de la piété ; et s'il ne les frappe pas de mort à l'instant , comme autrefois, il les marque sur le front, dès celte vie, d'un caractère de réprobation, et leur refuse pour eux-mêmes le don précieux de la grâce et de la sainteté qu'ils ont méprisé dans les autres : et cependant ce sont les gens de bien qui sont aujourd'hui le plus en butte à la malignité des discours publics ; et l'on peut dire que la vertu fait dans le monde plus do censeurs que le vice. Je n'ajoute pas, mes Frères, que si ces meciiaances, que vous appelez légères, sont très criminelles dans leurs motifs et dans leurs circonstances, elles le sont encore plus dans leurs suites : je dis leurs suites, toujours irréparables, mes Frères. Vous pouvez expier le crime de la volupté par la mortification et la pénitence ; le crime de la haine par l'amour de votre ennemi ; le crime de l'ambition, en renonçant aux honneurs et aux pompes du siècle ; le crime de l'injustice, en restituant ce que vous avez ravi à vos frères; le crime même de l'impiété et du libertinage, par un respect religieux et public pour le culte de vos pères : mais le crime de la détraction, par quel remède , quelle vertu , peut-il se réparer ? Vous n'avez révélé qu'à un seul les vices de votre frère; je le veux : mais ce confident infortuné en aura bientôt à son tour plusieurs autres, qui de leur côté, ne regardant plus comme un secret ce qu'ils viennent d'apprendre, en instruiront les premiers venus : chacun en les redisant y ajoutera de nouvelles circonstances ; chacun y mettra quelque trait envenimé de sa façon ; à mesure qu'on les publiera, ils croîtront, ils grossiront : semblable , dit saint Jacques, à une étincelle de feu qui, portée en différents lieux par un vent impétueux, embrase les forêts et les campagnes ; telle est la destinée de la détraction. Ce que vous avez dit en secret n'étoit rien d'abord , et périssoit étouffé et enseveli sous la cendre : mais ce feu ne couva que pour se rallumer avec plus de fureur ; mais ce rien va emprunter de la réalité en passant par différentes bouches : chacun y ajoutera ce que sa passion, son intérêt, le caractère de son esprit et de sa malignité, lui représentera comme vraisemblable ; la source

sera presque imperceptible ; mais grossie dans sa course par mille ruisseaux étrangers, le torrent qui s'en formera inondera la cour, la ville , et la province ; et ce qui n'étoit d'abord dans son origine qu'une plaisanterie secrète et imprudente, qu'une simple réflexion, qu'une conjecture maligne, deviendra une affaire sérieuse, un décri formel et public, le sujet de tous les entretiens, une flétrissure éternelle pour votre frère. Et alors réparez, si vous pouvez, cette injustice et ce scandale , rendez à votre frère l'honneur que vous lui avez ravi. Irez-vous vous opposer au déchaînement public, et chanter tout seul ses louanges? mais on vous prendra pour un nouveauvenu, qui ignorez ce qui se passe dans le monde ; et vos louanges venues trop tard ne serviront qu'à lui attirer de nouvelles satires. Or, que de crimes dans un seul ! les péchés de tout un peuple deviennent les vôtres : vous médisez par toutes les bouches de vos citoyens : vous êtes encore coupable du crime de ceux qui les écoutent. Quelle pénitence peut expier des maux auxquels elle ne sauroit plus remédier ? et vos larmes pourront-elles effacer ce qui ne s'effacera jamais de la mémoire des hommes ? encore si le scandale fînissoit avec vous, votre mort, en le finissant, pourroit en être devant Dieu l'expiation et le remède. Mais c'est un scandale qui vous survivra ; les histoires scandaleuses des cours ne meurent jamais avec leurs héros : des écrivains lascifs ont fait passer jusqu'à nous les satires, les dérèglements des cours qui nous ont précédés ; et il se trouvera parmi nous des auteurs licencieux qui instruiront les âges à venir des bruits publics, des événements scandaleux et des vices de la nôtre.

O mon Dieu ! ce sont là de ces péchés dont nous ne connoissons ni l'énormité , ni l'étendue : mais nous savons qu'être une pierre de scandale à nos frères, c'est détruire , par rapport à eux, l'ouvrage de la mission de votre Fils, et anéantir le fruit de ses travaux , de sa mort et de tout son ministère. Telle est l'illusion du prétexte que vous lirez de la légèreté de vos médisances : les motifs n'en sont jamais innocents ; les circonstances toujours criminelles ; les suites irréparables. Examinons si le prétexte de la notoriété publique sera mieux fondé : c'est ce qui me reste à vous développer.

SECONDE PARTIE

D'où vient, mes Frères, que la plupart des préceptes sont violés par ceux mêmes qui s'en disent observateurs , et que nous avons presque plus de peine à faire convenir le monde de ses transgressions , qu'à l'en corriger ? C'est qu'on ne prend jamais les idées des devoirs dans le fond de la religion ; qu'on n'entre jamais dans l'esprit pour décider sur la lettre ; et que peu de gens remontent au principe, pour éclaircir les doutes que la corruption forme sur le détail des conséquences.

Or, pour appliquer cette maxime à mon sujet : quelles sont les règles de l'Évangile qui font aux disciples de Jésus-Christ un crime de la médisance? C'est premièrement le précepte de l'humilité chrétienne , qui devant nous établir dans un profond mépris de nousmêmes, et ouvrir nos yeux sur la multitude infinie de nos misères , doit les fermer en même temps à celles de nos frères : c'est en second lieu le devoir de la charité cette charité, si recommandée dans l'Evangile; le grand précepte de la loi, qui couvre les fautes qu'elle ne peut corriger, qui excuse celles qu'elle ne peut couvrir , qui ne se réjouit point du mal, et qui le croit difficilement, parccqu'elle ne le souhaite jamais: enfin, c'est la règle inviolable de la justice, laquelle ne permettant jamais qu'on fasse à autrui ce quon ne voudroit pas souffrir soi-même, condamne tout ce qui sort de ces bornes équitables. Or, les discours de médisance, qui roulent sur les fautes que vous appelez publiques , blessent essentiellement ces trois règles.- jugez par-là de leur innocence.

Premièrement, ils blessent la règle de l'humilité chrétienne. En effet, mon cher Auditeur, si vous étiez vivement touché de vos propres misères , dit saint Chrysostôme ; si vous aviez sans cesse votre péché devant vos yeux, comme ce roi pénitent , il ne vous resteroit , ni assez de loisir , ni assez d'attention , pour remarquer les fautes de vos frères. Plus elles seroient publiques, plus vous béniriez en secret le Seigneur d'avoir détourné de vous cette infamie : plus vous sentiriez votre reconnoissance se réveiller, sur ce qu'étant tombé peut-être dans les mêmes égarements , il n'a pas permis qu'ils fassent publiés sur les toits comme ceux de votre frère ; sur ce qu'il a laissé dans l'obscurité vos œuvres de ténèbres ; qu'il les a , pour ainsi dire , couvertes de ses ailes ; et ménagé devant les hommes un honneur et une innocence , que vous aviez tant de fois perdus devant lui : vous trembleriez en vous disant à vous-mêmes que peut-être il n'a épargné votre confusion en ce monde , que pour la rendre plus amère et plus durable dans l'autre.

Telles sont les dispositions de l'humilité chrétienne sur les chutes publiques de nos frères -. nous devons en parler beaucoup à nousmêmes, et presque jamais aux autres. Aussi lorsque les scribes et les pharisiens viennent présenter au Sauveur une femme surprise en adultère , et qu'ils veulent le presser d'en dire son sentiment ; quoique la faute de cette pécheresse fût publique, Jésus-Chrit garde un profond silence ; et à leurs malignes et pressantes instances de s'expliquer, il se contente de répondre : Que celui d entre vous qui est sans pèche jette contre elle la première pierre (Jean, viii, 7); comme s'il vouloit leur faire entendre par-là , que ce n etoit pas à des pécheurs , comme eux , à condamner si hautement le crime de cette femme ; et que , pour avoir droit de jeter contre elle une seule pierre , il falloit être soi-même exempt de tout reproche. Et voilà ce que je voudrois vous dire aujourd'hui mes Frères : la mauvaise

conduite de cette personne vient d'éclater : eh bien I que celui d'entre vous qui est sans péché , jette contre elle la première pierre : Qui sine peccato est vestrûm , primus in illam lapidem mittat: si devant Dieu vous n'avez rien de plus criminel peut-être à vous reprocher, parlez librement, condamnez sévèrement sa faute, lancez contre elle les traits les plus piquants de la dérision et de la censure ; on vous le permet. Ah ! vous qui en discourez si hardiment , vous êtes plus heureuse qu'elle ; mais êtes-vous plus innocente ? on vous croit plus de vertu , plus d'amour du devoir ; mais Dieu , qui vous connoit , en juge-t-il comme les hommes ? mais si les ténèbres qui cachent votre honte venoient à se dissiper, les pierres que vous jetez ne se tourneroient-elles pas contre vous-même ? mais si un événement imprévu trahi ssoit votre secret , l'audace et la joie maligne avec lesquelles vous censurez , n'ajouteroient-elles pas un nouveau ridicule à votre confusion et à votre opprobre ? Ah ! vous ne devez ce fantôme de réputation , dont vous vous gloriGez , qu'à des artifices et à des ménagements, que la justice de Dieu peut confondre et déconcerter en un instant : vous touchez peut-être au moment où il va révéler votre honte ; et loin de rougir dans le secret et dans le silence, lorsqu'on publie des fautes qui sont les vôtres, vous en parlez , vous les racontez avec complaisance , et vous fournissez au public des traits dont il fera peut-être usage un jour contre vousmême : c'est la menace et la prédiction du Sauveur : Tous ceux qui s'arment du glaive périront par le glaive (Matth. , xxvi , 52 ) : vous percez votre frère avec le glaive de la langue , vous serez percé du même glaive à votre tour ; et quand vous seriez exempt des vices que vous blâmez si témérairement en autrui , le Dieu juste vous y livrera.

La honte est toujours la punition la plus ordinaire de l'orgueil. Pierre , le soir de la cène, ne pouvoit se lasser d'exagérer le crime du disciple qui devoit trahir son maître : il étoit le plus ardent de tous à s'informer de son nom, et à détester sa perfidie; et au sortir de là, il tombe lui-même dans l'infidélité, qu'il venoit de blâmer avec tant de hauteur et de confiance. Rien ne nous attire tant la colère et l'abandon de Dieu , que le plaisir malin avec lequel nous relevons les fautes de nos frères ; et sa miséricorde s'indigne que ces exemples affligeants , qu'il ne permet que pour nous rappeler à notre propre foiblesse , et réveiller notre vigilance , flattent notre orgueil , et ne réveillent que nos dérisions et nos censures.

Vous sortez donc des règles de l'humilité chrétienne, en censurant les fautes de votre frère , quelque publiques qu'elles puissent être : mais vous blessez encore essentiellement celles de la charité ; car la charité n'agit pas on vain ( 1. Cor. , xni, 4), dit l'Apôtre. Or si les vices de votre frère sont connus de ceux qui vous écoutent, il est donc inutile de venir de nouveau les raconter. En effet , que pourriez- vous vous proposer? de blâmer sa conduite?

Mais n'en porte-t-il pas déjà assez la confusion? voulez- vous accabler un malheureux, et achever de donner le dernier coup à un homme déjà percé de mille traits mortels ? Il y a déjà tant d'esprits noirs et malins, qui ont exagéré sa faute, et qui la répandent avec des couleurs capables de le noircir à jamais; n'est-il pas assez puni? Il est digne de votre pitié ; il ne l'est plus de vos censures : que vous proposeriez-vous donc ? de plaindre son infortune ? Mais quelle manière de plaindre un malheureux, que de rouvrir ses plaies ! la compassion ost-elle si barbare? Quoi encore? de venir justiûer vos prophéties et vos soupçons précédents sur sa conduite? devenir nous dire, que vous aviez toujours cru que tôt ou tard il en viendroit là? Mais vous venez donc triompher de son malheur ? vous venez vous applaudir de sa chute, vous venez vous faire honneur de la malignité de vos jugements? Quelle gloire pour un chrétien d'avoir pu soupçonner son frère ; de l'avoir cru coupable avant qu'il le parût; et d'avoir pu lire témérairement ses chutes dans l'avenir, nous qui ne devons pas même les voir lorsqu'elles sont arrivées ! Ah ! vous prophétisez si juste sur la destinée d'autrui ! soyez prophète dans votre propre patrie, prévoyez les malheurs qui vous menacent : pourquoi ne vous prophétisez-vous pas à vous-même, que , si vous ne sortez de cette occasion et de ce péril , vous y périrez? que si vous ne rompez cette liaison, le public, qui en murmure déjà, éclatera enfin, et qu'il ne sera plus temps de remédier au scandale? que si vous ne revenez de ces excès, où l'emportement de 1 âge et une mauvaise éducation vous ont jeté, vos affaires et votre fortune vont tomber sans ressource? c'est ici où il faudroit exercer votre art des conjectures. Quelle folie d'être soi-même environné de précipices, et de regarder au loin ceux qui menacent nos frères!

D'ailleurs , plus les chutes de votre frère sont publiques , plus vous devez être touché du scandale qu'elles causent à l'Eglise ; de l'avantage que les impies et les libertins en tireront, pour blasphémer le nom du Seigneur, s'affermir dans le libertinage , se persuader que ce sont là les foiblesses de tous les hommes , et que les plus vertueux sont ceux qui savent mieux les cacher : plus vous devez être affligé de l'occasion que ces exemples publics de dérèglement donnent aux âmes foibles de tomber dans les mêmes désordres : plus la charité vous oblige de gémir : plus vous devez souhaiter que le souvenir de ces fautes périsse ; que le jour et les lieux où elles ont éclaté soient effacés de la mémoire des hommes ; plus enfin , par votre silence , vous devez contribuera les assoupir. Mais tout le monde en parle , dites-vous ; votre silence n'empêchera pas les discours publics ; ainsi vous pouvez bien en parler à votre tour. La conséquence est barbare : pareeque vous ne pouvez pas remédier au scandale , il vous sera permis de l'augmenter ? pareeque vous ne pouvez pas sauver votre frère de l'opprobre , vous achèverez de le couvrir de boue et d'infamie ? pareeque tous près-

que lui jettent la pierre, il sera moins cruel delà jeter à votre tour, et de vous joindre à ceux qui le lapident et qui l'écrasent ? Il est si beau la religion môme à part, de se déclarer pour les malheureux! il y a tant de dignité et de grandeur d'ame, à prendre sous sa protection ceux que tout le monde abandonne ! et quand les règles de la charité ne nous en feroient pas un devoir, les sentiments seuls de la gloire et de l'humanité devroient ici suffire

Aussi en troisième lieu , non-seulement vous violez les règles saintes de la charité ; mais de plus , vous êtes infracteur de celles delà justice. Car les fautes de votre frère sont publiques, je le veux , mais placez-vous dans la même situation : cxigericz-vous de lui moins d'égards et moins d'humanité, parceque votre chute ne seroit plus un mystère? croiriez -vous que l'exemple public donnât à votre frère contre vous , un droit que vous en prenez contre luimême? recevriez- vous, pour justifier sa malignité, une excuse qui vous la rendroit encore plus odieuse et plus cruelle ? D'ailleurs , que savez-vous si le premier auteur de ces discours publics n'est point un imposteur ? Il court tant de faux bruits dans le monde , et la malice des hommes les rend si crédules sur les défauts d'autrui ; que savez-vous si ce n'est pas un ennemi , un concurrent , un envieux, qui a répandu cette calomnie par des voies secrètes , pour détruire celui qui traversoit , ou ses passions , ou sa fortune ? ces exemples sont-ils fort rares ? si ce n'est pas un imprudent , qui a donné lieu à tous ces discours par l'indiscrétion d'une parole lâchée sans attention et recueillie avec malice? ces méprises sont-elles impossibles? si ce n'est pas une conjecture débitée d'abord comme telle, et donnée ensuite comme une vérité ? ces altérations ne sont: elles pas du caractère des bruits publics ? Qu'y avoit-il de plus vraisemblable parmi les enfants de la captivité , que le dérèglement prétendu de Susanne? les Juges du peuple de Dieu , vénérables par leur âge et par leur dignité , déposoient contre elle; tout le peuple en parloit comme d'une épouse infidèle ; on la regardoit comme l'opprobre d'Israël : cependant c'étoit sa pudeur même qui lui attiroit ces outrages ; et s'il ne se fût trouvé de son temps un Daniel , qui osât douter d'un bruit public, le sang de cette innocente alloit souiller tout le peuple. Et sans sortir de notre Evangile , les discours sacrilèges, qui traitoient Jésus-Christ d'imposteur et de Samaritain , n'étoient-ils pas devenus les discours publics de toute la Judée? les prêtres et les pharisiens , gens à qui la dignité de leur caractère et la régularité de leurs mœurs attiroient le respect et la confiance des peuples, les appuyoient de leur autorité : cependant voudriez-vous excuser ceux d'entre les Juifs , qui sur des bruits si communs , parloient du Sauveur du monde comme d'un séducteur, qui imposoit à la crédulité des peuples? Vous vous exposez donc à la calomnie envers votre frère ; quelque répandues que soient les censures qu'on fait de lui , sa faute , dont vous n'avez

pas été témoins, est toujours douteuse pour vous; et c'est une injustice que vous lui faites, d'aller publiant , comme vrai, ce que vous ne savez que par des bruits publics , souvent faux, et toujours téméraires.

Mais je vais plus loin : quand même la chute de votre frère seroit certaine, et que la malignité des discours n'y auroit rien ajouté ; d'où pouvez-vous savoir si la honte même de voir sa faute publique ne l'a pas fait revenir à lui, et si un repentir sincère et des larmes abondantes ne l'ont pas déjà effacée et expiée devant Dieu ? Il ne faut pas toujours des années à la grâce pour triompher d'un cœur rebelle : il est des victoires qu'elle ne veut pas devoir au temps ; et une chute publique est souvent le moment de miséricorde qui décide de la conversion du pécheur. Or , si votre frère s'est repenti , n'êles-vous pas injuste et cruel, de faire revivre des fautes que sa pénitence vient d'effacer, et que le Seigneur a oubliées? Souvenez-vous de la pécheresse de l'Evangile : ses désordres étoient publics, puisqu'elle avoit été la pécheresse delà cilé ; cependant lorsque le pharisien les lui reproche , ses larmes et son amour les avoient effacés aux pieds du Sauveur : la bonté de Dieu lui avoit remis sa faute , et la malignité des hommes ne pouvoit encore l'en absoudre.

Enfin, la chute de votre frère étoit publique : c'est-à-dire , on sa voit confusément que sa conduite n'étoit pas exempte de reproche ; et vous venez en détailler les circonstances , en éclaircir les faits, en développer les motifs , en expliquer tout le mystère ; confirmer ce qu'on ne savoit qu'à demi ; apprendre ce qu'on ne savoit point du tout : et vous applaudir même d'avoir paru plus instruit que ceux qui vous écoutent , sur le malheur de votre frère : il lui restoit encore du moins une réputation chancelante; il conservoit encore du moins un reste d'honneur , une étincelle de vie, et vous achevez de l'éteindre. Je n'ajoute pas que peut-être on tenoit ces bruits publics de certaines personnes sans aveu ; gens qui n'étoient ni d'un poids , ni d'un caractère à persuader ; on n'osoit encore y ajouter foi sur des rapports si peu solides : mais vous, qui par votre rang, votre naissance , vos dignités, vous êtes acquis de l'autorité sur les esprits, vous ne laissez plus de lieu au doute et à l'incertitude ; votre nom seul va servir de preuve contre l'innocence de votre frère; et l'on va vous citer désormais pour justifier la vérité des discours publics. Or , quoi de plus injuste et de plus dur, et par le tort que vous lui faites , et par le bien que vous manquez de lui faire ? votre silence seul sur sa faute , eût peut-être arrêté la diffamation publique ; et l'on vous eût cité pour purifier son innocence, comme on vous cite pour le noircir : et quel usage plus respectable auriez- vous pu faire de votre rang et de votre autorité? Plus vous êtes élevé , plus vous devez être religieux et circonspect sur la réputation de vos frères $ plus une noble décence doit vous M. I. 43

rendre réservé surlenrs fautes : on oublie les discours du vulgaire ; ils meurent en naissant : les paroles des grands ne tombent jamais en vain , et le public est toujours l'écho Adèle, ou des louanges qu'ils donnent , ou des censures qui leur échappent. Mon Dieu ! vous nous apprenez, en dissimulant vous-même les péchés des hommes , à les dissimuler à notre tour : vous attendez avec une patience miséricordieuse , pour révéler nos fautes , le jour où les secrets des cœurs seront manifestés , et nous prévenons , par une téméraire malignité, le temps de vos vengeances , nous qui sommes si intéressés que vous ne découvriez pas encore les abîmes de nos sœurs et les mystères des consciences.

Ainsi , mes Frères , vous surtout que le rang et la naissance élève au-dessus des autres, ne vous contentez pas de mettre un frein à votre langue ; offrez encore aux discours de la médisance un visage triste et sévère, selon l'avis de l'Esprit saint, un silence de désaveu et d'indignation t car le crime est ici égal , et dans la malignité de celui qui parle , et dans la complaisance de ceux qui écoutent. Entourons nos oreilles d'épines pour ne pas les laisser infecter par des discours empoisonnés , c'est-à-dire , ne les fermons pas seulement à ces paroles de sang et d'amertume, mais rejetons-les sur leur auteur d'une manière aigre et piquante. Si la médisance trouvoit moins d'approbateurs , le royaume de Jésus-Christ seroit bientôt purgé de ce scandale : on plaît en médisant ; et un vice qui plaît , devient bientôt un talent aimable i nous animons la médisance par nos applaudissements ; et comme il n'est personne qui ne veuille être applaudi , il n'est presque aucun aussi qui ne se fasse un art et un mérite de médire.

Mais, ce qu'il y a ici de surprenant, c'est que la piété elle-même sert souvent de prétextée ce vice que la piété sincère déteste, et qui sape les premiers fondements de la piété. Ce devoit être la dernière partie de ce discours ; mais je n'en dirai qu'un mot. Oui , mes Frères , la médisance trouve souvent dans la piété même , des couleurs qui la justiûent : elle se revêt tous les jours des apparences du zèle : la haine du vice semble autoriser la censure des pécheurs? ceux qui font profession de vertu croient souvent honorer Dieu et lui rendre gloire , en déshonorant et décriant ceux qui l'offensent : comme si le privilège de la piété, dont lame est la charité, étoit de nous dispenser de la charité même. Ce n'est pas que je veuille ici justifier les discours du monde, et lui fournir de nouveaux' traits contre le zèle des gens de bien ; mais je ne dois pas aussi dissimuler que la liberté qu'on se donne de censurer la conduite de ses frères , est un des abus les plus ordinaires de la piété.

Or, mon cher Auditeur, vous que ce discours regarde, écoutez les règles que l'Évangile prescrit sur le zèle véritable, et ne les oubliez jamais. Souvenez-vous, premièrement, que le zèle qui nous fait gémir des scandales qui déshonorent l'Église , se contente d'e

gémir devant Dieu ; de le prier qu'il se souvienne de ses miséricordes anciennes ; qu'il jette des regards propices sur son peuple ; qu'il établisse son règne dans tous les cœurs , et qu'il ramène les pécheurs de leurs voies égarées. Voilà une manière sainte de gémir sur les chutes de vos frères : parlez-en souvent à Dieu, et oubliezles devant les hommes

Souvenez- vous secondement , que la piété ne vous donne pas un droit d'empire et d'autorité sur vos frères : que si vous n'êtes pas établi sur eux, et responsable de leur conduite; s'ils tombent ou s'ils demeurent fermes , c'est l'affaire du Seigneur et non pas la vôtre : qu'ainsi vos plaintes publiques et éternelles sur leurs désordres, partent d'un fonds d'orgueil, de malignité, de légèreté, d'inquiétude ; que l'Eglise a ses pasteurs pour veiller sur le troupeau ; que l'arche a ses ministres qui la soutiennent , sans qu'un secours étranger et téméraire s'en môle ; et qu'enfin, loin de corriger par-là vos frères , vous déshonorez la piété ; vous justifiez les discours des impies contre l'homme de bien ; et vous les autorisez à dire , comme autrefois dans la Sagesse : Pourquoi celui-ci croit-il avoir droit de remplir les rues et les places publiques de plaintes et de clameurs contre notre conduite? et se fait-il un point de vertu de nous diffamer dans l'esprit de nos frères ? Improperat nobispeccata legis , et diffamât in nos peccata disciplinée nostrœ.

Souvenez-vous.troisièmement, que le zèle qui est selon la science, cherche le salut , et non la diffamation de son frère ; qu'il veut édifier, mais qu'il n'aime pas à nuire ; qu'il s'étudie à se rendre aimable , pour se rendre plus utile ; qu'il est plus louché du malheur et de la perte de son frère, qu'aigri et scandalisé de ses fautes; qu'il voudroit pouvoir se les cacher à soi-même , loin de les aller publier devant les autres ; et que le zèle qui les censure , loin de diminuer le mal, ne fait qu'augmenter le scandale.

Souvenez-vous , quatrièmement , que ce zèle censeur que vous faites paroître contre votre frère lui est inutile , puisqu'il n'en est pas témoin ; qu'il est même nuisible à sa conversion , que vous reculez en l'aigrissant par vos censures , s'il vient à les apprendre ; nuisible à sa réputation que vous blessez , à la piété que vous décriez ; nuisible enfin à ceux qui vous écoutent ; qui respectant votre prétendue vertu , ne croient pas qu'on puisse s'égarer en suivant vos traces , et ne mettent plus la médisance au nombre des vices. Le zèle est humble, et il n'a des yeux que pour ses propres misères ; il est simple, et il lui est plus ordinaire de croire trop facilement le bien que le mal ; il est miséricordieux, et les fautes d' autrui le trouvent toujours aussi indulgent, que ses propres fautes le trouvent Sévère; il est délicat et timoré; et il aime souvent mieux manquer de blâmer le vice, que s'exposer à censurer le pécheur.

Ainsi , vous , mes Frères, qui, revenus des égarements du monde, servez le Seigneur , souffrez que je finisse en vous adressant les

mêmes paroles que saint Cypricn adressoit autrefois à des serviteurs de Jésus-Christ, lesquels, par un zèle indiscret, ne faisoient pas de scrupule de déchirer leurs frères. Une langue qui a confessé ; Jésus-Christ; qui a renoncé aux erreurs et aux pompes du monde; qui bénit tous les jours le Dieu de paix au pied des autels ; qui est souvent consacrée par la participation des mystères saints , ne doit plus être inquiète , dangereuse, pleine de fiel et d'amertume contre ses frères : c'est une ignominie pour la religion, que d'abord après avoir offert au Seigneur des prières pures , et un sacrifice de louanges dans l'assemblée des fidèles , vous alliez lancer les traits venimeux du serpent , contre ceux que l'union de la foi, de la charité, des sacrements ; que leurs propres égarements mêmes devroient vous rendre plus chers et plus respectables : Lingua Christian confessa non sit maledica , non turbulenta; non convitiis perstrepens audiatur; non contra fratres et Dei sacerdotes , post verba tandis , serpentis venena j aculetur (S. Cypr. ).

Otons , par la sagesse et la modération de nos discours, aux ennemis de la vertu toute occasion de blasphémer contre elle : corrigeons nos frères , plus par la sainteté de nos exemples , que par l'aigreur de nos censures : reprenons-les en vivant mieux qu'eux , et non pas en parlant contre eux : rendons la vertu respectable par sa douceur , encore plus que par sa sévérité : attirons à nous les pécheurs , en compatissant à leurs fautes , et non en les censurant : qu'ils ne s'aperçoivent de notre vertu, que par notre charité et notre indulgence ; et que notre attention charitable à couvrir et excuser leurs vices, les porte aies condamner, et à s'en accuser plus sévèrement eux-mêmes : par-là nous gagnerons nos frères ; nous honorerons la piété; nous confondrons l'impiété et le libertinage ; nous ôterons au monde ces discours si communs et si injurieux à la véritable vertu ; et après avoir usé de miséricorde envers nos frères, nous irons avec plus de confiance nous présenter au Père de miséricorde , et au Dieu de toute consolation , et la demander polir nous-mêmes. Ainsi s oit-il»

SERMON

Sed hune seimus undè sit : Christus autem, cùm venerit , nemo scit undè sit. Nous savons d'où celui-ci vient : mais pour le Christ , lorsqu'il paroîtra, personne ne saura d'où il vient. (Joan., vu, 27.)

Voilà le grand prétexte que l'incrédulité des Juifs opposoit à la doctrine et au ministère de Jésus-Christ : des doutes sur la vérité de sa mission. Nous savons qui vous êtes , et d'où vous venez , lui disoient-ils : mais le Christ que nous attendons , quand il paroîtra , nous ne saurons d'où il vient. Il n'est donc pas clair que vous soyez le Messie promis à nos pères ; peut-être est-ce un esprit imposteur, qui opère par vous des prestiges à nos yeux, et qui impose à la crédulité du vulgaire : tant de séducteurs ont déjà paru dans la Judée, lesquels en se disant le grand Prophète qui doit venir, ont trompé les peuples, et se sont enfin attiré la punition due à leur imposture. Ne tenez plus nos esprits en suspens : Quousque anirnam nostram tollis ("Joan., x, 24 ) ? et si vous voulez que nous vous croyions le Christ , montrez-nous que vous l'êtes , d'une manière qui ne laisse plus de lieu au doute et à la méprise.

Je n'oserois le dire ici , mes Frères , si le langage des doutes sur la foi n'étoit devenu si commun parmi nous , que nous n'avons plus besoin de précaution pour entreprendre de le combattre : voilà le prétexte presque le plus universel dont on se sert tous les jours dans le monde, pour s'autoriser dans une vie toute criminelle. Tout est plein aujourd'hui de ces pécheurs , qui nous disent froidement qu'ils se convertiroient, s'ils étoient bien sûrs que tout ce que nous leur disons de la religion fût véritable ; que peut-être il n'y a rien après cette vie ; qu'ils ont des doutes et des difficultés sur nos mystères , auxquelles ils ne trouvent point de réponse qui les satisfasse ; qu'au fond , tout paroît assez incertain ; et qu'avant de s'embarquer à suivre toutes les maximes sévères de l'Evangile, il faudroit être bien assuré que nos peines ne seront pas perdues.

Or, je ne veux pas aujourd'hui confondre l'incrédulité parles grandes preuves qui établissent la vérité de la foi chrétienne : outre que nous les avons déjà établies ailleurs , c'est un sujet trop vaste pour un discours ; et qui n'est pas même souvent à la portée de la plupart de ceux qui nous écoutent : c'est faire souvent trop d'honneur aux objections frivoles de presque tous ceux qui se don-

nent pour esprits forts dans le monde , que d'employer le sérieux de notre ministère à les réfuter et à les combattre.

11 faut donc aujourd'hui tenter une voie plus abrégée et plus facile. Mon dessein n'est pas d'entrer dans le fond des preuves qui rendent témoignage à la vérité de la foi , je veux seulement vous découvrir le faux de l'incrédulité ; je veux vous prouver que la plupart de ceux qui se disent incrédules, ne le sont pas ; que presque tous les pécheurs , qui nous vantent , qui nous allèguent sans cesse leurs doutes , comme le seul obstacle à leur conversion , ne doutent point ; et que de tous les prétextes dont on se sert pour ne pas changer de vie , celui des doutes sur la religion, qui est devenu le plus commun , est le moins vrai et le moins sincère.

Il paroît d'abord étonnant que j'entreprenne de prouver à ceux qui croient avoir des doutes sur la religion , et qui nous les oppo* sent sans cesse, qu'ils ne doutent point en effet : cependant pour peu que l'on connoisse les hommes , et qu'on fasse attention surtout au caractère de ceux qui se vantent de douter, rien n'est plus aisé que de s'en convaincre. Je dis à leur caractère, où entre toujours le dérèglement , l'ignorance , et la vanité ; et voilà les trois sources les plus ordinaires de leurs doutes : ils en font honneur à l'incrédulité qui n'y a presque point de part.

C'est , premièrement , le dérèglement qui les propose , sans oser les croire. Première réflexion.

C'est, en second lieu , l'ignorance qui les adopte, sans les comprendre. Seconde réflexion.

C'est enfin la vanité qui s'en fait honneur, sans pouvoir parvenir à s'en faire une ressource. Dernière réflexion.

C'est-à-dire que la plupart de ceux qui se disent incrédules dans le monde , sont assez déréglés pour désirer de l'être , trop ignorants pour l'être en effet , et assez vains cependant pour vouloir le paroître. Développons ces trois réflexions devenues parmi nous d'un si grand usage ; et confondons le libertinage plutôt que l'incrédulité, en le découvrant à lui-même. Ave , Maria.

Il faut d'abord convenir, mes Frères , et il est triste pour nous que nous devions cet aveu à la vérité ; il faut, dis-je, convenir quo notre siècle et ceux de nos pères ont vu de véritables incrédules* Dans la dépravation des mœurs où nous vivons , et au milieu degj scandales qui depuis si long-temps affligent l'Eglise, il n'est pas surprenant qu'il se soit trouvé quelquefois des hommes qui n'aient plus voulu connoître de Dieu; et que la foi si affoiblie dans tous, se soifc enGn en quelques-uns tout-à-faii éteinte. Comme dans tous les siècles paroissent certaines âmes choisies et extraordinaires, que le Seigneur remplit de ses grâces, de ses lumières, de ses dons les plus éclatants, et en qui il prend plaisir de verser à pleines mains

toutes les richesses de sa miséricorde : on en voit aussi en qui l'iniquité est, pour ainsi dire, consommée, et que le Seigneur semble avoir marquées, pour faire éclater en elles les jugements les plus terribles de sa justice, et les effets les plus funestes de son abandon et de sa colère.

L'Eglise, où tous les scandales doivent croître jusqu'à la fin, ne peut donc se glorifier d'être tout-à-fait purgée du scandale de l'incrédulité : elle a de temps en temps ses astres qui l'éclairent, et ses monstres qui la défigurent ; et à côté de ces grands hommes , cé^ lèbres par leurs lumières et par leur sainteté , qui lui ont servi de soutien et d'ornement dans chaque siècle, elle a vu s'élever aussi une tradition d'hommes impies, dont les noms sont encore aujourd'hui l'horreur de l'univers, lesquels par des écrits pleins de blasphème et d'impiété , ont osé attaquer les mystères de Dieu , nier le salut et les promesses faites à nos pères, renverser le fondement de la foi, et prêcher le libertinage parmi les fidèles.

Je ne prétends donc pas , mes Frères, que parmi tant de libertins qui parlent au milieu de nous le langage de l'incrédulité, il ne s'en trouve quelqu'un d'assez corrompu dans l'esprit et dans le cœur, d'assez abandonné de Dieu , pour être en effet et réellement incrédule : je veux seulement établir que ces hommes impies, et fermes dans l'impiété , sont rares ; et que parmi tous ceux qui nous vantent tous les jours leurs doutes et leur incrédulité, et qui en font une déplorable ostentation, il n'en est pas peut-être un seul sur le cœur duquel la foi ne conserve encore ses droits , et qui ne craigne encore en secret le Dieu qu'il fait semblant de ne vouloir pas connoître.Pour confondre nos prétendus incrédules, il n'est pas toujours nécessaire de les combattre ; souvent on ne combat que des fantômes : il faut seulement les montrer tels qu'ils sont ; l'affreuse décoration d'incrédulité dont ils se parent, tombe bientôt; et il ne leur reste plus que leurs passions et leurs débauches.

Et voilà la première raison sur quoi j'ai établi la proposition générale : que la plupart de ceux qui se vantent d'avoir des doutes , ne doutent point en effet ; c'est que leurs doutes sont des doutes de dérèglement, et non pas d'incrédulité. Pourquoi, mes Frères ? parceque c'est le dérèglement qui a formé leurs doutes, et non p^> leurs doutes le dérèglement ; parcequ'acluellement , c'est à leurs passions et non pas à leurs doutes qu'ils tiennent; pareequ'enfin ils n'attaquent d'ordinaire de la religion, que les vérités incommodes aux passions. Yoici des réflexions qui meparoissent dignes de votre attention; je vais vous les exposer sans ornement , et dans le même ordre qu'elles se sont offertes à mon esprit.

Je dis, en premier lieu, pareeque c'est le dérèglement qui a formé leurs doutes , et non pas leurs doutes le dérèglement. Oui, mes Frères, on n'a point encore vu de ces hommes, qui affectent de se dire incrédules, et qui aient commencé par des doutes sur les vérités

de la loi, et qui de9 doutes soient tombés dans la débauche : on commence par les passions; les doutes viennent ensuite : on se laisse d'abord emporter aux égarements de l'âge et aux excès de la débauche ; et quand on y a fait un certain chemin , et qu'il ne paroît plus possible de retourner sur ses pas , on se dit à soi-même pour se calmer , qu'il n'y a rien après cette vie, ou du moins on est ravi de trouver des gens qui nous le disent. Ce n'est donc pas le peu de certitude qu'on trouve dans la religion qui fait conclure qu'il faut s'abandonner au plaisir, et qu'il est inutile de se faire violence , puisque tout meurt avec nous: c'est l'abandonnement au plaisir qui jette dans l'incertitude sur la religion-, et qui nous rendant la violence comme impossible , nous fait conclure qu'aussi bien elle est inutile. La foi ne devient donc suspecte que lorsqu'elle commence à devenir incommode; et jusqu'ici l'incrédulité n'a point fait de voluptueux , mais la volupté a presque fait tous les incrédules.

Et une preuve de ce que je dis, vous que ce discours regarde , c'est que tandis que vous avez vécu avec pudeur et avec innocence, vous n'avez pas douté. Rappelez ces temps heureux où les passions n'avoient pas encore gâté votre cœur, la foi de vos pères ne vous offroit rien que d'auguste et de respectable-, la raison plioit sans peine sous le joug de l'autorité ; vous ne vous avisiez pas de vous former à vous-même des difficultés et des doutes ; dès que les mœurs ont changé, lesvuessurlareligionn'ontplusétéles mêmes. Ce n'est donc pas la foi qui a trouvé dans votre raison de nouvelles difficultés } c'est la pratique de vos devoirs qui a rencontré dans votre cœur de nouveaux obstacles. Et si vous nous dites que vos premières impressions si favorables à la foi ne venoient que des préjugés de l'éducation et de l'enfance , nous vous répondrons que les secondes si favorables à l'impiété , ne vous sont venues que des préjugés des passions et de la débauche ; et que préjugés pour préjugés, il nous semble qu'il vaut encore mieux s'en tenir à ceux qui .sont formés dans l'innocence, et qui nous portent à la vertu , qu'à ceux qui sont nés dans l'infamie des passions, et qui ne prêchent que le libertinage et le crime.

Aussi, rien n'est plus humiliant pour l'incrédulité que de la rappeler à son origine : elle porte un faux nom de science et de lumière; et c'est un enfant de crime et de ténèbres. Ce n'est donc pas la force de la raison qui a amené là nos prétendus incrédules : c'est la faiblesse d'un cœur corrompu qui n'a pu surmonter ses penchants les plus honteux-, c'est même une lâcheté de courage, qui ne pouvant soutenir et regarder d'un œil ferme les terreurs et les menaces de la religion , tâche de s'étourdir, en redisant sans cesse que ce sont des frayeurs puériles : c'est un homme qui a peur la nuit, et qui chante, en marchant tout seul dans les ténèbres, pour se rassurer lui-même : la débauche nous rend toujours lâches et craintifs -, et ce n'est qu'un excès de peur des peines éternelles, qui

fait qu'un libertin nous prêche et nous chante sans cesse qu'elles sont douteuses : il tremble, et il veut se rassurer contre lui-même : il ne peut pas soutenir en même temps la vue de ses crimes et celle du supplice qui les attend : cette foi si vénérable, et dont il parle avec tant de mépris , l'effraie pourtant , le trouble encore plus que les autres pécheurs , qui sans douter de ses châtiments , ne laissent pas souvent d'être infidèles à ses préceptes : c'est un lâche qui cache sa peur sous une fausse ostentation de bravoure. Non, mes Frères, nos prétendus esprits forts se donnent pour des hommes fermes et courageux : suivez-les de près ; ce sont les plus foibles et les plus lâches de tous les hommes.

D'ailleurs , il n'est pas étonnant que le dérèglement nous mène à des doutes sur la religion : il faut appeler l'incrédulité au secours des passions ; car elles sont trop foibles et trop injustes pour se soutenir toutes seules. Nos lumières, nos sentiments, notre conscience, tout les combat au dedans de nous : il faut donc leur chercher un appui , et les défendre contre nous-mêmes ( car on est bien aise de se justifier à soi-même tout ce qui plaît). On ne veut pas que des passions qui nous sont chères , soient criminelles , ni avoir à soutenir sans cesse les intérêts de ses plaisirs contre ceux de sa conscience : on veut jouir tranquillement de ses crimes , et se délivrer de ce censeur importun , qui prend sans cesse au dedans de nous le parti de la vertu contre nous-mêmes. Ce n'est jouir qu'à demi de ses passions, tandis que les remords nous en disputent le plaisir : c'est acheter trop chèrement le crime , que de l'acheter au prix même du repos qu'on y cherche : il faut , ou finir ses débauches, ou tâcher de s'y calmer ; et comme il en coûteroit trop de les finir, et qu'on ne sauroit s'y calmer qu'en doutant des vérités qui nous troublent , on se les donne à soi-même comme douteuses ; et pour parvenir à être tranquille , on s'efforce de se persuader qu'on est incrédule.

C'est-à-dire que le grand effort du dérèglement est de nous conduire au désir de l'incrédulité : on voudroit pouvoir arriver à l'affreuse sécurité de l'incrédule ; on regarde cet état d'endurcissement entier comme un état heureux ; on se sait mauvais gré d'être né avec une conscience plus foible et plus craintive ; on envie la destinée de ceux qu'on croit fermes et inébranlables dans l'impiété " lesquels peut-être à leur tour, livrés en secret aux remords les plus tristes , et se faisant honneur d'une fermeté qu'ils n'ont point, regardent notre sort avec envie , pareeque ne jugeant de nous que par les discours de libertinage que nous tenons, ils nous prennent pour ce qu'ils paroissent eux-mêmes être à nos yeux , c'est-à-dire , pour ce que nous nesommes pas, et pour ce que et eux et nous voudrions être. Et c'est ainsi, ô mon Dieu ! que ces faux héros de l'impiété vivent dans une illusion perpétuelle, se donnent sans cesse le change à eux-mêmes, et ne paroissent ce qu'ils ne sont pas, que

parcequ'ils souhaitent de l'être: ils voudroient bien que la religion fût un songe ; ils disent dans leur cœur qu'il n'y a point de Dieu : Dixit insipiens in corde suo : Non est Deus (Ps. 13, 1) ; c'est-à-dire, ce langage impie est le désir de leur cœur : ils desireroient qu'il n'y eût point de Dieu; que cet Être si grand et si nécessaire fût une chimère ; qu'ils fussent eux seuls les maîtres de leur destinée ; qu'ils n'eussent à répondre qu'à eux-mêmes des horreurs de leur vie et de l'indignité de leurs passions ; que tout finît avec eux, et qu'il n'y eût point au delà du tombeau de juge suprême et éternel, vengeur du vice, et rémunérateur delà vertu : ils le désirent, ils l'anéantissent autant qu'ils peuvent par les souhaits impies de leur cœur ; mais ils ne peuvent effacer du fond de leur êire , l'idée de sa puissance et la crainte de sa justice : Dixit insipiens in corde suo : Non est Deus.

En effet , il seroit trop triste et trop vulgaire pour un homme vain , abîmé dans la débauche , de se dire en secret à lui-même : Je suis encore trop foible et trop abandonné au plaisir, pour en sortir et mener une vie plus régulière et plus chrétienne. Ce prétexte lui laisseroit encore tous ses remords : c'est bien plutôt fait de se dire à soi-même : 11 est inutile de mieux vivre , parcequ'il n'y a rien après la vie. Ce prétexte est bien plus commode , parcequ'il finit tout : c'est le plus favorable à la paresse , parcequ'il nous éloigne des sacrements et de tous les autres assujettissements de la religion. Il est bien plus court de se dire à soi-même qu'il n'y a rien , et de vivre comme si en effet on en étoit persuadé : c'est se délivrer tout d'un coup de tout joug et de toute contrainte •■ c'est finir toutes les mesures gênantes que les pécheurs d'un autre caractère gardent encore avec la religion et avec la conscience. Ce prétexte d'incrédulité , en nous persuadant que nous doutons en effet , nous laisse dans un certain état d'indolence sur tout ce qui regarde le salut , qui nous empêche de nous approfondir nous-mêmes, et de faire des réflexions trop tristes sur nos passions : nous nous laissons molle-» ment entraîner au cours fatal qui nous emporte, sur le préjugé général que nous ne croyons rien ; nous avons peu de remords, parceque nous nous supposons incrédules , et que cette supposition nous laisse presque la même sécurité que l'impiété véritable : du moins c'est une diversion qui émousse et qui suspend la sensibilité de la conscience ; et en faisant , que nous nous prenons toujours pour ce que nous ne sommes pas , elle fait que nous vivons comme si nous étions on effet ce que nous desirons d'être.

C'est-à-dire qu'il faut regarder le parti de la plupart de ces prétendus esprits forls, et de ces incrédules de débauche et de libertinage, comme un parti d'hommes foibles , dissolus, dissipés, lesquels n'ayant pas la force de vivre chrétiennement, ni la fermeté même d'être impies, demeurent dans cet é^at d'éloignement de la religion, comme le plus commode à la pa± -e j et comme ils

ne font rien pour en sortir, ils croient y tenir en effet : c'est une espèce de neutralité entre la foi et l'irréligion , dont l'indolence s'accommode ; parcequ'il faut du mouvement pour prendre un parti, et que pour demeurer neutre il n'y a qu'à ne point penser et vivre d'habitude : ainsi on ne s'approfondit et on ne se décide jamais soimême. L'impiété ferme, déclarée , a je ne sais quoi qui fait horreur : la religion, d'un autre côté, offre des objets qui alarment et qui n'accommodent pas les passions. Que faire entre ces deux extrémités, dont l'une révolte la raison, et l'autre les sens ? on demeure indécis et chancelant ; on jouit, en attendant, du calme que cet état d'indécision et d'indifférence nous laisse : on vit sans vouloir savoir ce qu'on est : parcequ'il est plus commode de n'être rien , et de vivre sans penser et sans se connoître. Non , mes Frères, je le répète; ce ne sont pas ici des incrédules, ce sont des hommes lâches qui n'ont pas la force de prendre un parti ; qui ne savent que vivre voluptueusement, sans règle, sans morale, souvent sans bienséance , et qui , sans être impies , vivent pourtant sans religion , parceque la religion demande de la suite, de la raison, de l'élévation , de la fermeté , de grands sentiments , et qu'ils en sont incapables. Yoilà pourtant les héros dont limpiété s'honore ; voilà les suffrages dont elle se fait un rempart , et qu'elle oppose à la religion en nous insultant ; voilà les partisans avec lesquels elle se croit invincible : et il faut bien que ses ressources soient foibles et misérables , puisqu'elle est réduite à les chercher dans des hommes de ce caractère

Première raison qui prouve que ce ne sont pas les doutes qui jettent dans le dérèglement; mais le dérèglement tout seul qui nous jette dans les doutes. La seconde raison n'est qu'une nouvelle preuve de la première : c'est qu'actuellement , si l'on ne change point de vie . ce n'est pas à ses doutes que l'on tient , c'est à ses seules passions.

Car je ne vous demande ici que de la bonne foi , à vous qui nous alléguez sans cesse vos doutes sur nos mystères. Lorsque vous pensez quelquefois à sortir de cet abime de vice et de débauche où vous vivez , et que les passions plus tranquilles vous permettent quelque retour sur vous-même ; vous opposez-vous alors vos incertitudes sur la religion? vous dites-vous à vous-même : Mais , si je reviens, il faudra croire des choses qui paroissent incroyables? est-ce là la grande difficulté? Ah ! vous vous dites en secret à vous-même : Mais, si je reviens, il faudra finir ce commerce, m'interdire ces excès , rompre ces sociétés , éviter ces lieux , en venir à des démarches que je ne soutiendrai jamais , et prendre un genre de vie auquel toutes mes inclinations répugnent. Yoilà à quoi vous tenez, voilà le mur de séparation qui vous éloigne de Dieu. Vous parlez tant aux autres de vos doutes ; d'où vient que vous ne vous en parlez point à vous-même? ce n'est donc pas ici une affaire de raison

et de croyance , c'est une affaire de cœur et de dérèglement, et le délai de votre conversion ne prend pas sa source dans vos incertitudes sur la foi ; mais dans le doute seul où vous laisse la violence et l'empire de vos passions, de pouvoir jamais vous affranchir de leur servitude et de leur infamie. Voilà, mes Frères , les chaînes véritables qui lient nos prétendus incrédules à leurs propres misères.

Et ce qui confirme encore cette vérité , c'est que la plupart de les hommes, qui se donnent pour incrédules , vivent pourtant dans Jes variations perpétuelles sur le point même de l'incrédulité. En îertains moments les vérités de la religion les touchent ; ils se senlent agités de vifs remords ; ils cherchent même des hommes habiles et renommés , des serviteurs de Dieu , pour s'entretenir avec eux et s'instruire : en d'autres , ils se moquent de ces vérités ; ils traitent les serviteurs de Dieu avec dérision, et la piété elle-même de chimère : il n'est guère de ces pécheurs , de ceux même qui font le plus d'ostentation de leur incrédulité , que le spectacle d'une mort inopinée, qu'un accident funeste, qu'une perte douloureuse, qu'un renversement de fortune , qu'une disgrâce éclatante, n'ait quelquefois jetés dans des réflexions tristes sur leur état , et dans des desirs d'une vie plus chrétienne ; il n'en est guère qui , dans ces situations affligeantes , ne cherchent de la consolation auprès des gens de bien , ne fassent quelque démarche qui laisse espérer une sorte d'amendement. Ce n'est pas à leurs compagnons d'impiété et de libertinage qu'ils ont recours alors pour se consoler ; ce n'est pas dans ces railleries impies de nos mystères, et dans celte philosophie affreuse , qu'ils cherchent un adoucissement à leurs peines : ce sont là les discours de la joie et de la débauche , et non pas de l'affliction et de la douleur : c'est la religion de la table, des plaisirs , des excès ; ce n'est pas celle du sérieux, des contre-temps et de la tristesse : le goût de l'impiété tombe pour eux avec celui des plaisirs. Or, si leur incrédulité avoit son fondement dans les incertitudes réelles sur la religion; tant que ces incertitudes subsisteroient, l'incrédulité seroit toujours la même : mais comme leurs doutes ne naissent que de leurs passions , et que leurs passions ne sont pas toujours les mêmes , ni également vives et maîtresses de leur cœur, leurs doutes changent sans cesse comme leurs passions ; ils croissent, ils diminuent, ils s'éclipsent, ils reparoissent , ils sont dans la même volubilité et toujours dans le même degré de leurs passions ; en un mot ils suivent la destinée des passions , parcequ'ils ne sont que les passions elles-mêmes.

En effet, mes Frères, pour ne laisser plus rien à dire sur ce sujet, et achever de vous faire sentir combien cette profession d'incrédulité dont on s'honore est méprisable ; c'est que, répondez à toutes les difficultés d'un pécheur qui se vante d'être incrédule , réduisez-le à n'avoir plus rien à vous répliquer, il ne se rend pas encore ; vous ne l'avoz w* encore pour cela gagné, il se renferme en lui-même,

comme s'il avoit encore des raisons plus accablantes qu'il ne daigne pas mettre en avant : il tient bon , et oppose un air mystérieux et décidé, à toutes les preuves qu'il ne peut résoudre. Tous avez pitié alors de sa fureur et de son entêtement : vous vous trompez ; ne soyez touché que de sa vie libertine et de sa mauvaise foi : car, qu'une maladie mortelle le frappe au sortir de là , courez autour du lit de sa douleur ; ah ! vous trouvez ce prétendu incrédule convaincu ; ses doutes cessent, ses incertitudes finissent, tout cet appareil déplorable d'incrédulité s'évanouit et se déconcerte ; il n'en est plus même question ; il a recours au Dieu de ses pères ; il redoute ses jugements qu'il faisoit semblant de ne pas croire. Le ministre de Jésus-Christ appelé n'a pas besoin d'entrer en contestation pour le détromper de son impiété : le pécheur mourant prévient là-dessus ses soins et son ministère : il a honte de ses blasphèmes passés ; il s'en repent ; il en avoue le faux et la mauvaise foi ; il en fait une réparation publique à la majesté et à la vérité de la religion : il ne demande plus des preuves ; il ne demande que des consolations. Cependant cette maladie ne lui a pas donné de nouvelles lumières sur la foi ; le coup , qui frappe sa chair, n'a pas éclairci les doutes de son esprit : ah ! c'est qu'il touche son cœur ; c'est qu'il finit ses dérèglements ; c'est , en un mot , que ses doutes étoientdans ses passions ; et que tout ce qui va éteindre ses passions, éteint en même temps ses doutes.

Il peut arriver , je l'avoue , qu'il se trouve quelquefois des pécheurs , qui poussent jusqu'à ce dernier moment leur fureur et leur impiété; et qui meurent en vomissant, avec leur ame impie, des blasphèmes contre le Dieu qui va les juger, et qu'ils ne veulent pas connoître. Car, ô mon Dieu ! vous êtes terrible dans vos jugements, et vous permettez quelquefois que l'impie meure dans son impiété. Mais ces exemples sont rares ; et vous savez vous-mêmes , mes Frères , qu'un siècle entier fournit à peine un de ces affreux spectacles : mais voyez dans ce dernier moment tous les autres , qui s'étoient fait honneur de leur incrédulité dans l'opinion publique ; voyez au lit de la mort un pécheur, qui jusque-là avoit paru le plus ferma dans l'impiété, et le plus déterminé à ne rien croire ; il devance luimême la proposition qu'on alloit lui faire de recourir aux remèdes de l'Eglise , il lève les mains au ciel ; il donne des marques éclatantes, sincères d'une religion qui ne s'étoit jamais effacée du fond de son cœur ; il ne rejette plus , comme des terreurs puériles , les menaces et les châtiments de la vie future : que dis-je? ce pécheur autrefois si ferme, si fier dans sa prétendue incrédulité, si fort au-dessus des frayeurs vulgaires, devient alors plus foible, plus timide, plus crédule , que l'ame la plus populaire ; ses craintes sont plus excessives, sa religion même plus superstitieuse, ses pratiques de culte plus simples, plus vulgaires, plus outrées que celles du simple peuple ; et comme un excès n'est jamais loin de l'excès qui lui est opposé, on

le voit passer en un moment, de l'impiété , à la superstition ; de la fermeté du philosophe, à la foiblesse de l'ignorant et du simple

Et c'est ici où je voudrois en appeler, avec Tertullien, à ce pécheur mourant , et le faire parler ici à ma place contre l'incrédulité : c'est ici où, à l'honneur de la religion de nos pères, je ne voudrois pas d'autre témoin de la foiblesse et de la mauvaise foi de l'impie , que cette ame qui expire et qui ne peut plus parler que le langage de la vérité : c'est ici où je voudrois assembler tous les incrédules autour du lit de sa mort ; et pour les confondre par un témoignage qui ne sauroit leur être suspect , lui dire avec Tertullien : 0 ame ! avant que vous sortiez de ce corps terrestre , dont vous allez vous détacher, souffrez que je vous appelle ici en témoignage : Consiste in medio , anima (Tertull.) : parlez dans ce dernier moment où vous ne donnez rien à la vanité , et où vous devez tout à la vérité ; dites-nous si vous regardez le Dieu terrible , entre les mains duquel vous allez tomber, comme un être chimérique dont on fait peur aux esprits foibles et crédules ? dites nous si tout disparoissant à vos yeux, si toutes les créatures retombant pour vous dans le néant, Dieu seul ne vous paroît pas immortel, immuable, l'Etre de tous les siècles et de l'éternité , et qui remplit le ciel et la terre ? Nous consentons maintenant, nous que vous avez toujours regardés comme des esprits superstitieux et vulgaires, nous consentons que vous soyez le juge entre nous et l'incrédulité, à laquelle vous avez toujours paru si favorable : A te testimonium flagitant Christiani, ab extraned adversus tuos. Quoique vous ayez été jusqu'ici étrangère par rapport à la foi , et ennemie de la religion , la religion s'en rapporte à vous contre ceux que le lien affreux de l'impiété vous avoit si étroitement unis : A te testimonium flagitant Christiani,ab extraned advershs tuos. Si tout meurt avec vous, pourquoi la mort vous paroît-elle si fort à craindre ? Cur in totum times mortem , si nihil est tibi timendum post mortem ? Pourquoi ces mains suppliantes vers le ciel , s'il n'y a point de Dieu qui puisse se laisser toucher à vos gémissements et écouter vos prières ? si vous n'êtes rien vous - même , pourquoi démentez - vous donc le néant de votre être, et tremblez- vous sur les suites de votre destinée? Si nihil esipsa , cur mentiris in te? D'où vous viennent, dans ce dernier moment , ces sentiments de crainte , de respect pour l'Etre suprême ? n'est-ce pas parcequc vous les aviez toujours eus , que vous aviez imposé au public , par une fausse ostentation d'impiété, et que la mort ne fait que développer les dispositions de foi et de religion, que vous aviez toujours conservées pendant votre vie? A te testimonium flagitant Christ iani, ab extraned adversus tuos.

Oui , mes Frères , si nous pouvions détruire les passions , nous aurions bientôt ramené tous les incrédules ; et une dernière raison qui achève de le démontrer, c'est que s'ils paroissent se révolter

contre l'incompréhensibilité de nos mystères , ce n'est que pour en venir au point qui les touche, et pour attaquer les vérités qui intéressent les passions : c'est-à-dire la vérité d'un avenir, et l'éternité des peines futures : c'est toujours là le fruit et la conclusion favorite de leurs doutes.

En effet, si la religion ne proposoit que des mystères qui passent la raison , sans y ajouter des maximes et des vérités qui gênent les passions , nous pouvons assurer hardiment que les incrédules seroient rares; les vérités ou les erreurs abstraites , qu'il est indifférent de croire ou de nier, n'intéressent presque personne. Vous trouverez peu de ces hommes épris de la seule vérité , qui deviennent partisans et défenseurs zélés de certains points de pure spéculation , et qui n'ont rapport à rien, seulement pareequ'ils les croient vrais. Les vérités abstraites des mathématiques ont trouvé en nos jours quelques sectateurs zélés et estimables , qui se sont dévoués à développer ce qu'il y a de plus impénétrable dans les secrets inflnis et dans les abîmes profonds de cette science ; mais ces sectateurs ont été quelques hommes rares et uniques : la contagion n'étoit pas à craindre ; aussi n'a-t-clie pas gagné : on les admire , mais on seroit bien fâché de les imiter. Si la religion ne proposoit que des vérités aussi abstraites, aussi indifférentes à la félicité des sens, aussi peu intéressantes pour les passions et pour Famour-propre , les impies seroient encore plus rares que les mathématiciens. On en veut aux vérités de la religion , parccqu'elles nous menacent : on ne s'élève point contre les autres , pareeque leur vérité , ou leur fausseté , ne décide de rien pour nous.

Et ne nous dites pas que ce n'est pas par intérêt propre , mais par amour tout seul de la vérité , que l'incrédule ne se rend point à des mystères que la religion rejette. Je sais bien que le prétendu incrédule s'en vante, et voudroit nous le faire accroire : mais qu'importe la vérité à des nommes qui ne la cherchent pas , qui ne l'aiment pas, qui ne la connoissent pas, qui ne veulent pas môme la'connoître, et qui ne désirent que de se la cacher à eux-mêmes ? que leur importe une vérité qui les passe , à laquelle ils n'ont jamais donné un seul moment sérieux ; et qui n'ayant rien qui flatte les passions , ne sauroit intéresser ces hommes de chair et de sang , et plongés dans une vie voluptueuse ? il leur importe de vivre au gré de leurs désirs déréglés , et cependant de n'avoir rien à craindre après cette vie ; voilà la seule vérité qui les intéresse : passez-leur ce point; l'obscurité de tous les autres mystères ne les occupera pas seulement : ils conviendront de tout , pourvu qu'on les laisse jouir tranquillement de leurs crimes.

Aussi la plupart des impies qui nous ont laissé par écrit les tristes fruits de leur impiété , se sont attachés à prouver qu'il n'y avoit rien au-dessus de nous ; que tout mouroit avec le corps ; et que les peines ou les récompenses futures , étoient des fables. Il falloit com-

mencer par mettre les passions dans leurs intérêts pour se faire des sectateurs. S'ils ont attaque les autres points de la foi , ce n'a été que pour en venir là ; pour conclure , qu'il n'y avoit rien après cette vie ; que les vices , ou les vertus, étoient des noms que la politique avoit inventés pour contenir les peuples ; et que les passions n'étoient que des penchants naturels et innocents, que chacun pouvoit suivre, pareeque chacun les trouvoit en soi.

Voilà pourquoi les impies , dans la Sagesse , et les sadducéens eux-mêmes , dans l'Evangile , qu'on peut regarder comme les pères et les prédécesseurs de nos incrédules , ne s'amusoient point à réfuter la vérité des miracles rapportés dans les livres de Moïse , et que Dieu opéra autrefois en faveur de son peuple ; ni la promesse du Médiateur faite à leurs pères : ils n'attaquoient que la résurrection des morts et l'immortalité des âmes ; ce point décidoit de tout pour eux. L'homme meurt comme la bête , disoient-ils dans la Sagesse : nous ignorons si leur nature est différente ; mais toujours leur fin et leur destinée est égale : ne nous inquiétons donc point de l'avenir qui n'est point ; jouissons de la vie ; ne nous refusons aucun plaisir : le temps est court ; hâtons-nous de vivre , pareeque nous mourrons demain, et que tout mourra avec nous. Non, mes Frères , les passions ont toujours été le seul berceau de l'incrédulité : on ne secoue le joug de la foi , que pour secouer le joug des devoirs ; et la religion n'auroit jamais eu d'ennemis , si elle n'avoit été l'ennemie du dérèglement et du vice.

Mais si les doutes de nos incrédules ne sont pas réels , pareeque c'est le dérèglement seul qui les forme ; ils sont encore faux, pareeque c'est l'ignorance qui les adopte sans les comprendre, et la vanité qui s'en fait honneur , sans pouvoir s'en faire une ressource : c'est ce qui nous reste à développer.

SECONDE PARTIE

On pourroit faire à la plupart de ceux qui nous vantent sans cesse leurs doutes sur la religion , et qui trouvent que tout est plein de contradictions dans ce que la foi nous oblige de croire ; on pourroit , dis-je , leur faire la même réponse que Tertullien faisoit autrefois aux païens sur tous les reproches qu'ils formoient contre les mystères et la doctrine de Jésus-Christ. Ils condamnent, disoit ce Père , ce qu'ils n'entendent pas ; ils blâment ce qu'ils n'ont jamais examiné, et qu'ils ne connoissent que par ouï dire ; ils blasphèment ce qu'ils ignorent ; et ils l'ignorent, pareequ'ils le haïssent trop, pour vouloir se donner la peine de l'approfondir et de le connoître : Malunt nescire , quia jam oderunt (Tertdll.). Or rien n'est plus indécent et plus insensé , continue ce Père , que de décider fièrement sur ce que l'on ignore ; et tout ce que la religion demanderait de ces hommes frivoles et dissolus qui s'élèvent si fort contre elle,

c'est qu'ils ne la condamnassent pas avant de l'avoir bien connue \ Unum gestit interdiim ne ignorata damnetur.

Voilà, mes Frères , où en sont presque tous ceux qui se donnent dans le monde pour incrédules : ils n'ont jamais approfondi , ni les difficultés , ni les preuves respectables de la religion ; ils n'e savent pas même assez pour en douter. Ils la haïssent ; car commen aimer ce qui nous condamne? et cette haine est la seule science qui forme leurs doutes , et qui leur apprend à la combattre : Malunt nescire , quia jam oderunt.

En effet, quand je vois d'un coup d'œil tout ce que les siècles chrétiens ont eu de plus grands hommes , de génies plus élevés , de savants plus profonds et plus éclairés , lesquels , après une vie entière d'étude , et une application infatigable, se sont soumis avec une humble docilité aux mystères de la foi, ont trouvé les preuves de la religion si éclatantes , qu'il leur a paru que la raison la plus fière et la plus indocile , ne pouvoit refuser de se rendre ; l'ont défendue contre les blasphèmes des païens ; ont rendu muette la vaine philosophie des sages du siècle ; et fait triompher la folie de la croix , de toute la sagesse et de toule l'érudition de Rome ou d'Athènes ; il me semble que pour revenir à combattre des mystères depuis si long-temps et si universellement établis ; que pour être , si j'ose m'exprimer ainsi, reçu appelant de la soumission de tant de siècles, des écrits de tant de grands hommes, de tant de victoires que la foi a remportées , du consentement de l'univers ; en un mot, d'une prescription si longue et si bien affermie; il faudroit, ou de nouvelles preuves qu'on n'eût pas encore confondues , ou de nouvelles difficultés dont personne ne se fût encore avisé, ou de nouveaux moyens qui découvrissent dans la religion un foible qu'on n'avoit pas encore découvert. Il me semble que pour s'élever tout seul contre tant de témoignages, tant de prodiges , tant de siècles, tant de monuments divins , tant de personnages fameux , tant d'ouvrages que les temps ont consacrés , que toutes les attaques de l'incrédulité ont rendus d'âge en âge plus triomphants et plus immortels ; en un mot tant d'événements étonnants , et jusque-là inouïs , qui établissent la foi des chrétiens ; il faudroit des raisons bien décisives et bien évidentes, des lumières bien rares et bien nouvelles, pour entreprendre ou d'en douter, ou de la combattre. Hors de là on aura droit de nous regarder comme un insensé, qui viendroit tout seul défier de loin une armée entière , seule ment pour faire ostentation de son vain défi, et se parer d'une fausse bravoure. )

Cependant lorsque vous approfondissez la plupart de ces hommes qui se disent incrédules , qui se récrient sans cesse contre les préjugés populaires, qui nous vantent leurs doutes, et nous défient d'y satisfaire et d'y répondre, vous trouvez qu'ils n'ont pour toute science, que quelques doutes usés et vulgaires, qu'on a débités dans M. I. 44

tous les temps, et qu'on débite encore tous les jours dans le monde, qu'ils ne savent qu'un certain jargon de libertinage qui passe de main en main, qu'on reçoit sans l'examiner, et qu'on répète sans l'entendre : vous trouvez que toute leur capacité et leur étude sur la religion, se réduit à certains discours de libertinage, qui courent les rues , s'il est permis de parler ainsi ; à certaines maximes rebattues, et qui à force d'être redites, commencent à tenir de la bassesse du proverbe. Vous n'y trouvez nul fonds, nul principe, nulle suite de doctrine, nulle conuoissance de la religion qu'ils attaquent : ce sont des hommes dissipés par les plaisirs , et qui seroient bien fâchés d'avoir un moment de reste, pour examiner ennuyeusement des vérités qu'ils ne se soucient pas de connoître; des hommes d'un caractère léger et superficiel , incapables d'attention et d'examen , et qui ne sauroient soutenir un seul instant de sérieux et de méditation tranquille et rassise; disons-le encore, des hommes noyés dans la volupté, et en qui la débauche a peut-être même abruti et éteint ce que la nature pou voit leur avoir donné de pénétration et de lumières.

Voilà les ennemis redoutables que l'impiété oppose à la science de Dieu; voilà les hommes frivoles, dissipés, ignorants, qui osent taxer de crédulité et d'ignorance , tout ce que les siècles chrétiens ont eu et ont encore de docteurs plus consommés et de personnages plus habiles et plus célèbres : ils ne savent que le langage des doutes ; mais ce sont des doutes qu'ils ont appris; ils ne les ont pas formés; ils répètent ce qu'ils ont ouï; c'est une tradition d'ignorance et d'impiété qu'ils ont reçue : aussi ils ne doutent pas; ils ne font que conserver à ceux qui les suivront , le langage de l'irréligion et des doutes : ils ne sont pas incrédules, ils ne sont que les échos de l'incrédulité ; en un mot, ils savent ce qu'il faut dire pour douter, mais ils n'en savent pas assez pour douter eux-mêmes.

Et une preuve de ce que j'avance , c'est que dans tous les autres doutes on ne doute que pour s'éclaircir ; on cherche tout ce qui peut conduire à la vérité qu'on ne voit encore qu'à demi. Mais ici on ne doute que pour douter : preuve que le doute ne nous intéresse pas plus que la vérité qu'il nous cache : on seroit bien fâché qu'il fallût se donner la peine d'éclaircir le vrai ou le faux des incertitudes qu'on prétend avoir sur nos mystères. Oui, mes Frères, si la peine de ceux qui doutent étoit une obligation indispensable de chercher »a vérité, nul ne douteroit; nul ne voudroit acheter à ce prix le plaisir de se dire incrédule ; nul peut-être même n'en seroit capable -. preuve décisive qu'on ne doute point; qu'on n'est pas plus attaché à ses doutes qu'à la religion (car on n'est guère plus instruit sur l'un que sur l'autre), mais seulement qu'on a perdu ces premiers sentiments de retenue et de foi , qui nous laissoient encore un reste de respect pour la religion de nos pères. Ainsi on fait bien de l'honneur à des hommes si dignes en même temps, et de pitié et de

mépris , de croire qu'ils ont pris un parti , qu'ils ont embrassé un système : on leur fait bien de l'honneur de les ranger parmi les impies sectateurs d'un Socin, de les qualifier des titres affreux de déistes du d'athées : hélas ! ils ne sont rien ; ils ne tiennent à rien ; du moins ils ne savent eux-mêmes ce qu'ils sont ; iîs ne sauroient nous le dire; et ce qu'il y a ici de déplorable, c'est qu'ils ont trouvé le secret de se former un état plus méprisable , plus bas, plus indigne de la raison, que celui de l'impiété; et que c'est les honorer, de leur donner le titre odieux d'incrédule , qui avoit été jusqu'ici la honte de l'humanité, et le plus grand opprobre de l'homme.

Et pour finir cet article par une réflexion qui confirme la même vérité , et qui est bien humiliante pour nos prétendus incrédules , c'est qu'eux qui nous traitent si fort d'esprits foibles et crédules ; eux qui vantent tant la raison, qui nous accusent sans cesse de nous faire une religion des préjugés populaires , et de ne croire que parceque ceux qui nous ont précédés ont cru ; eux, dis-je, ils ne sont incrédules et ne doutent, que sur l'autorité déplorable d'un libertin à qui ils ont ouï dire souvent , que tout ce qu'on leur prêche d'un avenir n'est qu'un épouvantait pour alarmer les enfants et le peuple: voilà toute leur science et tout l'usage qu'ils ont fait de la raison. Ils sont impics , sans examen et par crédulité , comme ils nous accusent d'être fidèles ; mais par une crédulité qui ne peut trouver d'excuse que dans la fureur et dans l'extravagance : c'est l'autorité d'un seul discours impie, prononcé d'un ton ferme et décisif, qui a subjugué leur raison , et qui les a rangés du côté de l'impiété. Ils nous trouvent trop crédules de nous rendre à l'autorité des prophètes, des apôtres, des hommes inspirés de Dieu, des prodiges éclatants opérés pour établir la vérité de nos mystères , et à cette tradition vénérable de saints pasteurs qui nous ont transmis d'âge en âge le dépôt delà doctrine et de la vérité, c'est-à-dire, à la plus grande autorité qui ait jamais paru sur la terre; et ils se croient moins crédules, et il leur semble plus digne de raison, de déférer à l'autorité d'un impie, qui dans un moment de débauche, prononce d'un ton ferme qu'il n'y a point de Dieu et ne le croit pas peut-être lui-même. Ah! mes Frères, que l'homme s'avilit et se rend méprisable, quand il se fait une fausse gloire de n'être plus soumis à Dieu!

Aussi , mes Frères , pourquoi croyez- vous que les prétendus incrédules, dont nous parlons, souhaitent si fort de voir des impies véritables, fermes et intrépides dans l'impiété; qu'ils en cherchent, qu'ils en attirent même des pays étrangers, comme un Spinosa : si le fait est vrai, qu'on l'appela en France pour le consulter et pour l'entendre? c'est que nos incrédules ne sont point fermes dans l'incrédulité, ne trouvent personne qui le soit, et voudroient pour se rassurer, rencontrer quelqu'un qui leur parût véritablement affermi dans ce parti affreux : ils cherchent dans l'autorité des ressources et

des défenses contre leur propre conscience ; et n'osant devenir tout seuls impies, ils attendent d'un exemple ce que leur raison et leur cœur même leur refuse ; et par-là ils retombent dans une crédulité bien plus puérile et plus insensée , que celle qu'ils reprochent aux fidèles. Un Spinosa, ce monstre, qui après avoir embrassé différentes religions, finit par n'en avoir aucune, n'étoit pas empressé de chercher quelque impie déclaré qui l'affermît dans le parti de l'irréligion et de l'athéisme : il s'étoit formé à lui-même ce chaos impénétrable d'impiété , cet ouvrage de confusion et de ténèbres, où le seul désir de ne pas croire en Dieu peut soutenir l'ennui et le dégoût de ceux qui le lisent ; où hors l'impiété tout est inintelligible ; et qui à la honte de l'humanité, seroit tombé en naissant dans un oubli éternel, et n'auroit jamais trouvé de lecteur, s'il n'eût attaqué l'Etre suprême : cet impie, dis-je, vivoit caché, retiré, tranquille; il faisoit son unique occupation de ses productions ténébreuses, et n'a voit besoin pour se rassurer que de lui-même. Mais ceux qui le cherchoient avec tant d'empressement, qui vouîoient le voir, l'entendre, le consulter, ces hommes frivoles et dissolus , c'étoient des insensés qui souhaitoient de devenir impies ; et qui ne trouvant pas dans le témoignage de tous les siècles, de toutes les nations, et de tous les grands hommes que la religion a eus , assez d'autorité pour demeurer fidèles, cherchoient dans le témoignage seul d'un homme obscur, d'un transfuge de toutes les religions , d'un monstre obligé de se cacher aux yeux de tous les hommes, une autorité déplorable et monstrueuse qui les affermît dans l'impiété , et qui les défendit contre leur propre conscience. Grand Dieu ! que les impies se cachent ici de honte et de confusion ; qu'ils cessent de faire ostentation d'une incrédulité qui est le fruit de leur dérèglement et de leur ignorance , et qu'ils ne parlent plus qu'en rougissant contre la soumission du fidèle ! c'est un langage de mauvaise foi ; ils donnent à la vanité, ce que nous donnons à la vérité : Erubescant impii... quœ loquiuitur adversus justum iniquitatem in superbiâ et in abusione (Ps. xxx, 18, 19).

Je dis la vérité ; et c'est la grande et la dernière raison qui fait sentir encore mieux tout le faux et tout le foible de l'incrédulité. Oui , mes Frères, tous nos prétendus incrédules sont de faux braves, qui se donnent pour ce qu'ils ne sont pas : ils regardent l'incrédulité comme un bon air ; ils se vantent sans cesse de ne rien croire ; et à force de s'en vanter , ils se le persuadent à eux-mêmes : semblables à certains hommes nouveaux que nous voyons parmi nous, lesquels touchent presque encore à l'obscurité et à la roture de leurs ancêtres , et veulent pourtant qu'on les croie d'une naissance illusire et descendus des plus grands noms ; à force de le dire , de l'assurer, de le publier, ils parviennent presque à se le persuader à eux-mêmes. 11 en est ainsi de nos prétendus incrédules : ils touchent encore, pour ainsi dire, à la foi qu'ils ont reçue en naissant > qui

coule encore avec leur sang , et qui n'est pas effacée de leur cœur : mais c'est pour eux une manière de roture et de bassesse dont ils rougissent; à force de dire qu'ils ne croient rien, de l'assurer, de s'en vanter, ils croient ne rien croire, et en ont bien meilleure opinion d'eux-mêmes.

Premièrement, parceque cette profession déplorable d'incrédulité suppose des lumières non communes, de la force et de la supériorité d'esprit, et une singularité qui plaît et qui flatte : au lieu que les passions ne supposent que du dérèglement et de la débauche, et que tous les hommes sont capables de dérèglement, mais ne le sont pas de cette supériorité merveilleuse que la vaine impiété s'attribue.

Secondement, parceque la foi est si éteinte dans le siècle où nous vivons, qu'on ne sauroit presque trouver dans le monde des hommes qui se piquent d'esprit , et d'un peu plus de lecture et de connoissance que les autres , lesquels ne se permettent sur nos mystères et sur ce que la religion a de plus auguste et de plus sacré, des objections et des doutes. On auroit donc honte de paroître religieux et fidèles avec eux : ce sont des hommes que l'estime publique élève, et auxquels il paroît beau de ressembler : on croit qu'en adoptant leur langage, on adopte leurs talents et leur réputation; et il semble que ce seroit faire un aveu public de foiblessc et de médiocrité, de n'oser, ou les imiter, ou du moins les contrefaire : vanité misérable et puérile. D'ailleurs , parceque Ton a oui dire que certains grands hommes, fameux et fort estimés dans leur siècle, ne croyoient pas, et que le souvenir de leurs talents et de leurs grandes actions , n'est venu jusqu'à nous, qu'avec celui de leur irréligion; on se fait honneur de ces grands exemples , il paroît glorieux de ne rien croire d'après de si illustres modèles ; on a sans cesse leurs noms dans la bouche : c'est un faux relief qu'on se donne, où il entre moins d'incrédulité que de vanité risibîe et de petitesse d'esprit ; puisque rien n'est si petit et si misérable , que de se donner pour ce qu'on n'est pas, et se faire honneur du personnage d'un autre.

Troisièmement, enfin , parceque c'est d'ordinaire une société de libertinage, qui nous fait parler le langage de l'impiété ; qu'on veut paroître tel que ceux à qui les plaisirs et la débauche nous lient, et qu'il seroit honteux d être dissolu, et de paroître croire encore, devant les témoins et les complices de nos désordres. Le parti d'un débauché qui croit encore, est un parti foible et vulgaire ; afin que la débauche soit de bon air, il faut y ajouter l'impiété et le libertinage; autrement ce seroit être débauché en novice, il faut l'être en impie et en scélérat : on laisse à ceux qui ne sont point exercés dans le crime, à craindre encore un enfer et ses peines : ce reste de religion paroît se sentir encore un peu trop de l'enfance et du collège. Mais quand on a fait un certain chemin dans la débauche , ah ! il faut se mettre au-dessus de ces foiblesses vulgaires : on a bien meilleure opinion de soi, quand on a pu persuader aux autres qu'on

n'en est plus là : on se moque même de ceux qui paroissent encore craindre : on leur dit d'un ton d'ironie et d'impiété , comme autrefois la femme de Job à cet homme juste : Adhuc tu perrnanes in sim < plicitate tua (Job., ii, 9)? Eh quoi! vous en êtes encore là? vous êtes assez simple pour croire tous ces contes dont on vous a fait peur quand vous étiez encore au berceau? vous ne voyez pas que ce son( là des visions d'esprits foibles; et que les plus habiles qui nous prè «lient tant pour nous le prouver, n'en croient rien eux-mêmes : Ad* nue tu perrnanes in simplicitate tua ?

O mon Dieu! que l'impie, qui semble vous mépriser avec tant de hauteur, est petit et méprisable lui-même ! c'est un lâche qu vous insulte tout haut, et qui vous craint encore en secret ; c'est un glorieux , qui se vante de ne rien craindre , et qui ne nous dit pas tout ce qui se passe dans son cœur ; c'est un imposteur, qui voudroit nous imposer, et qui ne peut réussir à se tromper lui-même ; c'est un insensé qui prend sur lui toutes les horreurs de l'impiété , et qui ne peut parvenir à s'en faire une triste ressource ; c'est un furieux , qui ne pouvant arriver à l'irréligion , ni éteindre les terreurs de sa conscience , éteint en lui toute pudeur et toute décence , et tâche au moins de s'en faire un honneur impie devant les hommes; que dirai-je enfin? c'est un homme ivre et emporté, et qui sacrifie sa religion qu'il conserve encore, son Dieu qu'il craint, sa conscience qu'il sent, son salut éternel qu'il espère , à la déplorable vanité de paroi tre incrédule. Quel abandon de Dieu ! et quel abîme de fureur et d'extravagance!

Ce que je souhaiterois , mes Frères, vous qui conservez encore du respect pour la religion de nos pères, et c'est ici le fruit de tout ce discours ; ce que je souhaiterois , c'est que vous sentissiez combien tous ces hommes, qui se donnent pour esprits forts, et que vous estimez tant quelquefois, sont méprisables ; c'est que vous comprissiez enfin, que la profession d'incrédulité, qui est presque devenue un bon air parmi nous, est de tous les caractères le plus frivole, le plus lâche , le plus digne de risée ; c'est que vous pussiez connoître ce que cette ostentation d'impiété , que la corruption de nos mœurs a rendue si commune aujourd'hui même aux deux sexes , cache de tout ce qu'il y a de plus bas et de plus honteux , selon le monde même.

Premièrement , de dérèglement. On n'en vient là que lorsque le cœur est profondément corrompu ; qu'on vit actuellement en secret dans la plus honteuse débauche ; et que si l'on étoit connu pour ce qu'on est , on seroit à jamais déshonoré , même devant les hommes.

Secondement, la bassesse. On fait le philosophe et l'esprit fort, et on est en secret le pécheur le plus rampant , le plus dissolu , le plus foible, le plus abandonné, le plus esclave de toutes les passions indignes de Ja pudeur et de la raison même.

Troisièmement, de mauvaise foi et d'imposture. On joue un personnage emprunté ; on se donne pour ce qu'on n'est point ; et tandis qu'on déclame si fort contre les gens de bien et qu'on les traite d'hypocrites et d'imposteurs, on est soi-même le fourbe qu'on décrie, et l'hypocrite de l'impiété et du libertinage.

Quatrièmement , d'ostentation et de mauvaise vanité. On fait le brave, et on tremble en secret ; et au premier signal de la mort, on se trouve plus lâche et plus timide que le simple peuple ; on fait semblant d'insulter tout haut un Dieu que l'on craint encore en secret , et qu'on espère de se rendre un jour favorable : caractère puéril et fanfaron , et que le monde lui-même a toujours regardé comme le dernier, le plus vil et le plus risible de tous les caractères.

Cinquièmement , de témérité. On ose, sans science, sans doctrine, faire l'habile sur ce qu'on n'entend pas ; condamner tout ce qui a paru de plus grands hommes dans chaque siècle ; et décider sur des points importants auxquels on n'a jamais donné , et on n'est pas même capable de donner un seul moment d'attention sérieuse : caractère indécent , et qui ne convient qu'à des hommes qui du côté de l'honneur n'ont plus rien à perdre.

Sixièmement , d'extravagance. On se fait une gloire de paroîlre sans religion , c'est-à-dire , sans caractère , sans mœurs , sans probité, sans crainte de Dieu et des hommes ; capable de tout, excepté de vertu et d'innocence.

Septièmement, de superstition. Nous avons vu ces prétendus esprits forts, qui refusent de consulter les oracles des saints prophètes, consulter des devins, accorder aux hommes la science de l'avenir qu'ils refusent à Dieu ; donner dans des crédulités puériles, tandis qu'ils se révoltent contre la majesté de la foi ; attendre leur élévation et leur fortune d'un oracle imposteur, et ne vouloir pas espérer leur salut des oracles de nos livres saints ; et en un mot, croire ridiculement aux démons, tandis qu'ils se font un honneur de ne pas croire en Dieu.

Enfin , ce qu'il y a ici de plus déplorable , c'est que tous ces caractères forment un état où il n'y a presque plus de ressource de salut. Car un impie de bonne foi -, s'il en est quelqu'un de ce caractère , peut être tout d'un coup frappé de Dieu , et être comme accablé sous le poids de la gloire et de la majesté qu'il blasphémok sans la connoître : le Seigneur, dans sa miséricorde , peut encore ouvrir les yeux à cet infortuné ; faire luire la lumière dans ses ténèbres, et lui découvrir la vérité qu'il ne combat, que pareequ'il l'ignore : il y a encore en lui des ressources , de la droiture, de la suite , des principes, d'erreur et d'illusion , je l'avoue ; mais du. moins des principes : il sera de bonne foi à Dieu dés qu'il le connoîtra, comme il a été son ennemi avant de le connoître. Mais les incrédules dont nous parlons, n'ont presque plus de voie pour revenir à Dieu : ils insultent le Seigneur qu'ils connoissent ; ils blas -

phèment la religion qu'ils conservent encore dans le cœur ; ils résistent à la conscience qui prend en secret le parti de la foi contre eux-mêmes : la lumière de Dieu a beau luire dans leur cœur; elle ne sert qu'à rendre la mauvaise foi de leur impiété plus inexcusable. S'ils étoient absolument aveugles, ils seroient dignes de pitié , et letlr péché scroit moindre , dit Jésus-Christ : mais maintenant ils voient ; et c'est ce qui fait que le crime de leur irréligion n'est plus qu'un blasphème contre l'Esprit saint, qui demeure à jamais sur leur tête.

Réparons donc , mes Frères , par notre respect pour la religion de nos pères ; par une reconnoissance continuelle envers le Seigneur qui nous a fait naître dans la voie du salut, dans laquelle tant de peuples et de nations n'ont pas encore été jugés dignes d'entrer : réparons, dis-je , le scandale de l'incrédulité si commun dans ce siècle, si autorisé parmi nous, et qui devenu plus hardi par le grand nombre et la qualité de ses partisans , ne se renferme plus dans ces ténèbres obscures où la crainte le retenoit , et ose se montrer presqu'à visage découvert , bravant en quelque sorte la religion du prince et le zèle des pasteurs. Ayons horreur de ces hommes impies et méprisables , qui mettent leur gloire à tourner en risée la majesté de la religion qu'ils professent ; fuyons-les comme des monstres indignes de vivre , non-seulement parmi des fidèles , mais encore parmi des hommes que l'honneur, la probité et la raison lient ensemble : loin d'applaudir à leurs discours impies , couvronsles de confusion par le mépris dont ils sont dignes. Il est si bas et si lâche , selon le monde même , de déshonorer la religion dans laquelle on vit : il est si beau , et il y a tant de dignité à se faire un honneur de la respecter et de la défendre même avec un air d'autorité et d'indignation , contre les discours insensés qui l'attaquent ! Otons à l'incrédulité , en la méprisant , la gloire déplorable qu'elle cherche : les incrédules seront rares parmi nous dès qu'ils seront méprisés; et la même vanité qui forme leurs doutes , les aura bientôt anéantis ou cachés , dès que ce sera parmi nous un opprobre de paroître impie et une gloire d'être fidèle. C'est ainsi que nous verrons finir ce scandale , et que nous glorifierons tous ensemble le Seigneur dans la même foi , et dans l'attente des promesses éternelles. Ainsi sou-d

INJUSTICE DU MONDE, etc. 697

SERMON

SUR L'INJUSTICE DU MONDE ENVERS LES GENS DE BIEN. Da gloriam Deo ; nos scimus quia hic homo peccator est.

Rendez gloire à Dieu ; nous savons que cet homme est un pécheur ( Joan., ix, 24 ).

Que peut se promettre la vertu la plus pure et la plus irrépréhensible de l'injustice du monde, puisqu'il a pu trouver autrefois dans la sainteté même de Jésus-Christ, des sujets de scandale et de censure? S'il opère aux yeux des Juifs des prodiges éclatants , s'il rend aujourd'hui la vue à un aveugle-né , ils l'accusent d'être violateur du sabbat ; d'opérer ces miracles au nom de Belzebuth , plutôt qu'au nom du Seigneur, et de ne vouloir par ces prestiges qu'anéantir et détruire la loi de Moïse : Non est hic homo à Deo , qui sabbatum non custodit (Joan., ix, 16) ; c'est-à-dire, qu'ils attaquent ses intentions , pour rendre ses œuvres suspectes et criminelles.

S'il honore de sa présence la table des pharisiens , pour prendre de là occasion de les rappeler et de les instruire , ils le regardent comme un pécheur et comme un homme de bonne chère : Ecce homo vorax , et potator vini (Matth., xi, 19) ; c'est-à-dire, qu'ils lui font un crime de ses œuvres , lorsqu'il leur importe de ne pas examiner la droiture de ses intentions.

Enûn, s'il paroît dans le temple armé de zèle et de sévérité, pour venger les profanations qui déshonorent ce lieu saint , le zèle de la gloire de son Père qui le dévore , n'est plus dans leur bouche qu'une usurpation injuste dune autorité qui ne lui appartient pas, c'est-à-dire, qu'ils se jettent sur des reproches vagues et sans fondement , quand ils n'ont rien à dire contre ses intentions et contre ses œuvres.

Je le dis en gémissant, mes Frères, la piété des gens de bien ne trouve pas aujourd'hui plus d'indulgence parmi nous , que la sainteté de Jésus-Christ en trouva autrefois dans la Judée. Les Justes sont devenus l'objet des dérisions et de la censure publique ; et dans un siècle où les désordres sont si communs, où les excès et les scandales fournissent tant de matière à la malignité des discours et des censures, on fait grâce à tout , excepté à la vertu et à l'innocence.

Oui , mes Frères, si ce qui paroit de la conduite des gens de bien est irréprochable , et ne donne point de prise à la censure ; vous vous retranchez sur leurs intentions , qui ne paroissent point ; vous les accusez d'aller à leurs fins , et d'avoir leurs desseins et leurs vues : Non est hic homo à Deo.

Si leur vertu semble se rapprocher de nous quelquefois , et rabattre de sa sévérité pour nous attirer à Dieu , en se conformant à nos mœurs et à nos manières ; sans vous mettre en peine de leurs intentions, vous leur faites un crime des complaisances les plus innocentes , et des relâchements les plus dignes d'indulgence : JScce homo vorax , et potator vini.

Enfin, si leur vertu , embrasée d'un feu divin , ne garde plus d6 mesures avec le monde, et ne laisse rien à dire, ni contre leurs intentions, ni contre leurs œuvres ; vous vous répandez en discours vagues, en reproches sans fondement, contre leur zèle et leur piété même.

Or , souffrez , mes Frères , que je m'élève une fois ici contre un abus si honteux à la religion , si injurieux à l'Esprit qui forme les saints , si scandaleux parmi des chrétiens , si capable d'attirer sur nous ces malédictions éternelles , qui changèrent autrefois l'héritage du Seigneur en une terre déserte et abandonnée, et si digne du zèle de notre ministère.

Vous attaquez les intentions des gens de bien , quand vous n'avez rien à dire contre leurs œuvres; et c'est une témérité. Vous exagérez leurs foiblesses , et vous leur faites des crimes des imperfections les plus légères ; et c'est une inhumanité. Vous tournez même en ridicule leur ferveur et leur zèle ; et c'est une impiété. Et voilà, mes Frères, les trois caractères de l'injustice du monde envers les gens de bien. Une injustice de témérité qui soupçonne toujours leurs intentions. Une injustice d'inhumanité qui ne fait point de grâce à leurs plus légères imperfections. Une injustice d'impiété, qui fait de leur zèle et de leur sainteté un sujet de mépris et de dérision. Puissent ces vérités, ô mon Dieu! rendre à la vertu l'honneur et la gloire qui lui sont dus, et forcer le monde luimême à respecter des Justes qu'il n'est pas digne de posséder î

Avey Maria,

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