‹ Œuvres de MassillonChapitre 70 sur 88 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Rien n'est plus grand , et plus digne de respect sur la terre, que la véritable vertu : le monde lui-même est forcé d'en convenir. L'élévation des sentiments, la noblesse des motifs, l'empire sur les passions , la patience dans les adversités , la douceur dans les injures , le mépris de soi-même dans les louanges , le courage dans les difficultés , l'austérité dans les plaisirs , la fidélité dans les devoirs , l'égalité dans tous les événements de la vie ; en un mot, tout ce que la philosophie a fait entrer dans l'idée de son sage , ne trouve sa réalité que dans le disciple de l'Evangile. Plus même nos mœurs sont corrompues, plus nos siècles sont dissolus, plus une amo juste qui sait conserver au milieu de la corruption générale sa justice et son innocence, mérite l'admiration publique; et si les païens euxmêmes respectoient si fort les chrétiens dans un temps où tous les chrétiens étoient saints, à plus forte raison ceux des chrétiens, qui

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sont encore justes parmi nous , sont dignes de notre vénération et de nos hommages , aujourd'hui où la sainteté est devenue si rare parmi les fidèles,

Il est donc bien triste pour notre ministère , que la corruption de nos mœurs nous oblige à faire ici ce que les premiers défenseurs de la foi faisoient autrefois avec tant de dignité devant les tribunaux païens ; c'est-à-dire , l'apologie des serviteurs de Jésus-Christ ; et qu'il faille apprendre à des chrétiens à honorer ceux qui font profession de l'être : cependant rien n'est plus nécessaire ; et ce qui paroît le plus dominer aujourd'hui dans le langage du monde , ce sont les censures et les dérisions de la piété. J'avoue que le monde semble respecter la vertu en idée ; mais il méprise toujours ceux qui en font profession : il convient que rien n'est plus estimable qu'une piété solide et sincère ; mais il se plaint qu'on ne la trouve nulle part : et en séparant toujours la vertu de ceux qui la pratiquent, il ne fait semblant de respecter le fantôme de la sainteté et de la justice , que pour avoir plus de droit de mépriser et de censurer le Juste.

Or, le premier objet sur lequel tombent d'ordinaire les discours du monde contre la vertu, c'est sur la droiture des intentions des gens de bien. Comme ce qui paroît de leurs actions donne d'ordinaire peu de prise à la malignité et à la censure , on se retranche sur leurs intentions : on prétend aujourd'hui surtout , où sous un prince aussi grand que religieux, la vertu autrefois étrangère et moquée à la cour, y est devenue la voie la plus sûre des grâces et des récompenses ; on prétend que c'est là où visent ceux qui en font une profession publique ; qu'ils ne veulent qu'aller à leurs fins , et que ceux qui paroissent les plus saints et les plus désintéressés , n'ont par-dessus les autres , que plus d'art et plus d'adresse : si on leur fait grâce sur la bassesse de ce motif, on leur en prête d'autres aussi dignes de l'élévation, de la vertu et de la sincérité chrétienne ! Ainsi , qu'une ame touchée de ses égarements revienne à Dieu ; ce n'est pas Dieu qu'elle cherche, c'est le monde par une voie plus fine et plus détournée : ce n'est pas la grâce qui a changé son cœur, c'est l'âge qui commence à effacer ses traits, et qui ne la retire des plaisirs , que parceque les plaisirs commencent à la fuir eux-mêmes. Si le zèle embrasse des œuvres de miséricorde, ce n'est pas qu'on soit charitable ; c'est qu'on veut devenir important : si l'on se renferme dans la prière et dans la retraite , ce n'est pas la piété qui craint les périls du monde ; c'est une singularité et une ostentation qui veut s'en attirer les suffrages : enfin , le mérite des plus saintes actions est toujours déprisé dans la bouche des mondains par les soupçons dont ils noircissent les intentions.

Or, je trouve dans celte témérité trois caractères odieux qui en font sentir tout le ridicule et toute l'injustice : c'est une témérité d'indiscrétion, puisque vous jugez , vous décidez sur ce que vous ne

pouvez connoître : c'est une témérité de corruption , puisque d'ordinaire on ne suppose dans les autres que ce qu'on sent en soimême : enfin , une témérité de contradiction , puisque vous trouvez injustes et insensés à votre égard , les mêmes soupçons qui vous paroissent si bien fondés contre votre frère. Ne perdez pas, je vous prie, la suite de ces vérités.

Je dis d'abord une témérité d'indiscrétion. Car, mes Frères, à Dieu seul est réservé le jugement des intentions et des pensées : lui seul, qui voit le secret des cœurs, peut en juger : ils ne seront manifestés que dans ce jour redoutable où sa lumière luira dans les ténèbres. Un voile impénétrable est répandu ici-bas sur les profondeurs du cœur humain : il faut donc attendre que le voile soit déchiré; que les passions honteuses qui se cachent, comme parle l'Apôtre, soient manifestées; et que le mystère d'iniquité, qui opère en secret , soit révélé : jusque-là , ce qui se passe dans le cœur des hommes, caché à notre connoissance , est interdit à la témérité de nos jugements : lors même que ce que nous voyons de la conduite de nos frères ne leur est pas favorable , la charité nous oblige de supposer que ce que nous ne voyons pas le rectiûe et le répare ; et d'excuser les défauts des actions qui nous blessent , par l'innocence des intentions qui nous sont cachées. Or, si la religion doit nous rendre indulgents et favorables , même à leurs vices , souffriroit-elle que nous fussions cruels et inexorables, même à leurs vertus ?

En effet , mes Frères , ce qui rend ici votre témérité plus injuste, plus noire, plus cruelle, c'est la nature de vos soupçons. Car si vous ne soupçonniez les gens de bien que de quelqu'une de ces foiblesses inséparables de la condition humaine ; de trop de sensibilité dans les injures, de trop d'attention à leurs intérêts , de trop d'inflexibilité dans leurs sentiments ; nous aurions droit de vous répondre , comme nous dirons dans la suite , que vous exigez des gens de bien une exemption de tout défaut , et un degré de perfection qui n'est pas de cette vie. Mais vous n'en demeurez pas là : vous attaquez leur probité et la droiture de leur cœur ; vous les soupçonnez de noirceur, de dissimulation , d'hypocrisie; de faire servir à leurs vues et à leurs passions, les choses les plus saintes p d'être des imposteurs publics, et de se jouer de Dieu et des hommes, et cela sur les seules apparences de la vertu. Quoi, mes Frères, vous n'oseriez, après le crime le plus éclatant, porter d'un criminel convaincu un jugement si cruel et si odieux ; vous regarderiez plutôt sa faute comme un de ces malheurs qui peuvent arriver à tous les hommes, et dont un méchant moment peut nous rendre capables; et vous le portez d'un homme de bien? et vous soupçonnez du Juste, sur une vie sainte et louable, ce que des mœurs scandaleuses et criminelles n'oseroient vous faire soupçonner d'un pécheur? et vous regardez comme un bon mot contre les serviteurs

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de Dieu , ce qui vous paroîtroit une barbarie contre un homme flétri de mille crimes ? Faut-il donc que la vertu soit le seul crime qui ne mérite point d'indulgence; qu'il suffise de servir Jésus-Christ pour être indigne de tout ménagement ; et que les saintes pratiques de la piété, qui auroient dû attirer du respect à votre frère, deviennent les seuls titres qui le confondent dans votre esprit avec les scélérats et les impies ?

Je conviens que l'hypocrite est digne de l'exécration de Dieu et des hommes; que l'abus qu'il fait de la religion est le plus grand de tous les crimes; que les dérisions et les satires sont trop douces pour décrier un vice qui mérite l'horreur du genre humain ; et qu'un théâtre profane a eu tort de ne donner que du ridicule à un caractère abominable , si honteux et si affligeant pour l'Eglise ; et qui doit plutôt exciler les larmes et l'indignation , que la risée des fidèles.

Mais je dis que ce déchaînement éternel contre la vertu ; que ces soupçons téméraires qui confondent toujours l'homme de bien avec l'hypocrite ; que cette malignité, qui , en faisant des éloges pompeux de la justice, ne trouve presque aucun Juste qui les mérite : je dis que ce langage , dont on fait si peu de scrupule dans le monde , anéantit la religion , et tend à rendre toute vertu suspecte : je dis que par-là vous fournissez des armes aux impies, dans un siècle où tant d'autres scandales n'autorisent que trop l'impiété. Vous leur aidez à croire qu'il n'y a plus de Justes sur la terre; que les Saints mêmes qui ont autrefois édifié l'Eglise , et dont nous honorons la mémoire , n'ont donné aux hommes que le spectacle d'une fausse vertu, dont ils n'avoient que le fantôme et les apparences; et que l'Evangile n'a jamais formé que des pharisiens et des hypocrites. Comprenez-vous, mes Frères, tout le crime de ces dérisions insensées ? vous croyez rire de la fausse vertu , et vous blasphémez contre la religion. Je le répète, en vous défiant de la sincérité des Justes que vous voyez, l'impie conclut que ceux qui les ont précédés, et que nous ne voyons pas, leur étoient semblables ; que les martyrs eux-mêmes, qui couroient à la mort avec tant de fermeté, et qui rendoient à la vérité le témoignage le plus éclatant et le moins suspect que l'homme puisse lui rendre , n'étoient que des furieux qui cherchoient une gloire humaine par une vaine ostentation de courage et d'héroïsme; et qu'enfin, la tradition vénérable de tant de Saints, qui de siècle en siècle ont honoré et édifié l'Eglise, n'est qu'une tradition de fourberie et d'artifice. Et plût à Dieu que ce ne fut ici qu'un emportement de zèle et d'exagération! ces blasphèmes, qui font horreur, et qui auroient dû être ensevelis avec le paganisme , nous avons encore la douleur de les entendre parmi nous ! Et vous-mêmes , qui en frémissez , vous les mettez pourtant , sans le vouloir dans la bouche de l'impie ; ce sont vos

censures éternelles de la piété , qui ont rendu en nos jours l'impiété si commune et si impunie.

Je n'ajoute pas que par-là tout devient douteux et incertain dans la société. Il n'y a donc plus, ni bonne foi , ni droiture , ni fidélité parmi les hommes. Car s'il ne faut plus compter sur la sincérité et sur la vertu des Justes ; si leur piété n'est que le masque de leurs passions, nous ne compterons pas sans doute plus sur la probité des pécheurs et des mondains : tous les hommes ne seront donc plus que des fourbes et des scélérats dont il faudra se défier, et ne vivre avec eux que comme avec des ennemis d'autant plus à craindre , qu'ils cachent sous les dehors de l'amitié et de l'humanité , le dessein , ou de nous tromper, ou de nous perdre. Il n'y a qu'un cœur profondément mauvais et corrompu , qui puisse supposer tant de noirceur et de corruption dans les autres.

Et voilà le second caractère de cette témérité dont nous parlons. Oui , mes Frères, ce fonds de malignité , qui voit le crime à travers même les apparences de la vertu , et qui attribue à des œuvres saintes des intentions criminelles, ne peut partir que d'une ame noire et corrompue. Comme les passions vous ont gâté le cœur, à vous que ce discours regarde ; que vous êtes capable de toute duplicité et de toute bassesse ; que vous n'avez rien de droit , rien de noble , rien de sincère : vous soupçonnez aisément vos frères d'être ce que vous êtes : vous ne sauriez vous persuader qu'il y ait encore des cœurs simples , sincères et généreux sur la terre : vous croyez voir partout ce que vous sentez en vous-même : vous ne pouvez comprendre que l'honneur, la fidélité , la sincérité, et tant d'autres vertus toujours fausses dans votre cœur, aient quelque chose de plus vrai et de plus réel , dans le cœur des personnes même les plus respectables par leur élévation ou par leur caractère: vous ressemblez aux courtisans du roi des Ammonites ; comme ils n'avoient point d'autre occupation que d'être sans cesse attentifs à se supplanter les uns les autres, et à se dresser mutuellement des pièges, ils n'eurent pas de peine à croire que David n'alloit pas de meilleure foi avec leur maître. Vous croyez, disoient-ils à ce prince , que David pense à honorer la mémoire de votre père , en vous envoyant des députés qui viennent vous consoler sur sa mort : Putas quod propter honorent patris tut miserit David ad te consolatores 13. Reg., x , 3) : ce ne sont pas des consolateurs qu'il vous envoie, ce sont des espions ; c'est un fourbe , qui sous les dehors pompeux d'une ambassade honorable et pleine d'amitié , vient faire examiner les endroits foibles de votre royaume, et prendre des mesures pour vous surprendre : et non ideb ut investigaret et exploraret civilatent ( lbid. ) ? C'est le malheur des cours surtout : comme on y est né et qu'on y vit dans le faux , on croit le voir dans la vertu aussi bien que dans le vice : comme c'est une scène où chacun joue

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un personnage emprunté , on croit que l'homme de bien ne fait qu'y jouer le personnage de la vertu : la sincérité rare ou inutile, y paroît toujours impossible.

Un bon cœur, un cœur droit, simple et sincère, ne peut presque comprendre qu'il y ait des imposteurs sur la terre : il trouve dans son propre fonds l'apologie de tous les autres hommes, et mesure , par ce qu'il lui en coûteroit à lui-même pour n'être pas de bonne foi, ce qu'il en doit coûter aux autres. Aussi, mes Frères, examinez ceux qui forment ces soupçons affreux et téméraires contre les gens de bien ; vous trouverez que ce sont d'ordinaire des hommes déréglés et corrompus, qui cherchent même à se calmer dans leurs dissolutions, en supposant que leurs foiblesses sont des foiblesses de tous les hommes ; que ceux qui paroissent les plus vertueux , n'ont par-dessus eux que plus d'habileté pour les cacher ; et qu'au fond , si on les voyoit de près, on trouveroit qu'ils sont faits comme les autres hommes : ils font de cette pensée injuste une ressource affreuse à leurs débauches. Ils s affermissent dans le désordre , en y associant tous ceux que la crédulité des peuples appelle gens de bien: ils se font une idée affreuse du genre humain, pour être moins effrayés de celle qu'ils sont obligés d'avoir d'eux-mêmes; et tâchent de se persuader qu'il n'y a plus de vertu , afin que le vice plus commun leur paroisse plus excusable ; comme si , ô mon Dieu ! la multitude des criminels pouvoit ôter à votre justice le droit de punir le crime.

Mais on a vu tant d'hypocrites , dites-vous , qui ont abusé si long-temps le monde , qu'on regardoit comme des Saints et des amis de Dieu , et qui cependant n'étoient que des hommes pervers et corrompus !

Je l'avoue avec douleur , mes Frères : mais que voulez-vous conclure de là? que tous les gens de bien leur ressemblent? la conséquence est affreuse -. et où en seroit le genre humain , si vous raisonniez ainsi sur tout le reste des hommes? On a vu tant d'épouses infidèles : n'y a-t-il donc plus de pudeur et de fidélité dans le lien sacré du mariage? tant de magistrats ont vendu leur honneur et leur ministère : la justice et l'intégrité sont-elles donc bannies de tous les tribunaux ? les histoires nous ont conservé le souvenir de tant de princes perfides, dissimulés, sans foi , sans honneur , également infidèles à leurs ennemis , à leurs alliés, à leurs sujets : la droiture, la vérité , la religion , n'environnent-elles donc plus le trône? Levez les yeux , et regardez le prince grand et respectable , qui l'honore et qui le remplit : les siècles passés ont vu tant de sujets distingués par leurs noms , par leurs charges, par les bienfaits de leur souverain , trahir le prince et la patrie , et entretenir avec l'ennemi des intelligences criminelles : trouveriez-vous le maître que vous servez avec tant de zèle et de valeur , équitable , si làdessus la fidélité d'un chacun de vous lui devenoit suspecte ? Pour-

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quoi donc un soupçon qui fait horreur envers tous les autres hommes, ne sera-t-il supportable que contre les gens de biens ? pourquoi une conséquence ridicule partout ailleurs , ne serôit-elle sensée que contre la venu ? la perfidie d'un seul Judas vous fait-elle conclure que tous les autres disciples fussent des traîtres et des infidèles? l'hypocrisie de Simon le magicien prouve- t-elle que la conversion de tous les autres disciples qui embrassoient la foi , ne fût qu'un artifice pour arriver à leurs fins ; et qu'ils ne marchassent pas droit, comme lui, dans la voie de Dieu? Quoi de plus injuste et de plus insensé , que de faire à tous un crime de la faute d'un seul? Il est difficile , je l'avoue, que le vice ne se pare quelquefois des apparences de la vertu ; que l'ange de ténèbres ne se transfigure quelquefois en ange de lumière ; et que les passions, qui mettent tout en oeuvre pour réussir , ne s'avisent pas quelquefois d'appeler à leur secours les apparences mêmes de la piété , sous un règne surtout où la piété honorée , est presque le chemin de la fortune et des grâces. Mais c'est une extravagance de faire retomber sur toute cette vertu l'usage impie que quelques-uns peuvent faire de la vertu même ; et de croire que quelques abus découverts dans une profession sainte et vénérable , déshonorent généralement tous ceux qui l'ont embrassée. C'est , mes Frères , que nous haïssons tous les hommes qui ne nous ressemblent pas ; et que nous sommes ravis de pouvoir condamner la vertu , parceque la vertu elle-même nous condamne.

Mais on y a été si souvent trompé ! dites-vous. Je le veux : mais je vous réponds : Quand même vous vous tromperiez , en ne voulant pas soupçonner vos frères , et en rendant à une fausse vertu l'estime et l'honneur qui ne sont dus qu'à la vertu véritable , qu'en seroit-il ? que vous arriveroit-il de si triste , de si honteux , de votre crédulité? vous auriez jugé selon les règles de la charité , qui ne croit pas facilement le mal, et qui se réjouit même des apparences du bien selon les règles de la justice ; qui n'est pas capable envers les autres d'une malignité dont elle ne voudroit pas qu'on usât à son égard ; selon les règles de la prudence , qui ne juge que sur ce qu'elle voit , et laisse au Seigneur le jugement des intentions et des pensées ; enfin, selon les règles de la bonté et de l'humanité , qui présume toujours en faveur de ses frères. Et qu'y auroit-il dans cette méprise qui dût tant vous alarmer ? il est si beau de se tromper par un motif d'humanité et d'indulgence ! ces erreurs font tant d'honneur à un bon cœur ! il n'y a que des hommes vrais et vertueux qui en soient capables ; mais comme vous ne l'êtes pas , vous aimez encore mieux vous tromper , en dégradant l'homme de bien de l'honneur qui lui est dû, qu'en courant risque de ne pas couvrir l'hypocrite de la confusion qu'il mérite.

Mais d'ailleurs , d'où vous vient ce zèle et ce déchaînement contre l'abus que l'hypocrite fait de la vertu véritable? prenez-

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vous si fort a cœur les intérêts de la gloire de Dieu , que vous vouliez le venger de ces imposteurs qui le déshonorent? que vous importe que le Seigneur soit servi avec un cœur double ou sincère, vous qui ne le servez et qui ne le connoissez même pas? qu'y a-t-il qui vous intéresse si fort dans la droiture ou dans l'hypocrisie de ses adorateurs, vous qui ne savez pas même comment on l'adore? Ah! s'il étoit le Dieu de votre cœur, si vous l'aimiez comme votre Seigneur et votre Père, si sa gloire vous étoit chère , on pardonneroi t du moins à un excès de zèle, l'audace avec laquelle vous vous élevez contre l'ontrage que fait à Dieu et à son culte, la vertu simulée de l'hypocrite. Les Justes qui l'aiment et qui le servent, auroient, ce semble, plus de droit d'éclater contre un abus si injurieux à la piéié sincère. Mais vous qui vivez comme les païens qui n'ont point d'espérance, abîmé dans le désordre, et dont toute la vie n'est qu'un crime continuel ; ah! ce n'est pas à vous à prendre les intérêts de la gloire de Dieu contre les fausses vertus qui font tant de tort et tant de peine à l'Église : qu'il soit servi de bonne foi , ou par pure grimace , ce n'est pas une affaire qui vous regarde. D'où vient donc un zèle si déplacé? Voulez-vous le savoir? Ce n'est pas le Seigneur que vous voulez venger, ce n'est pas sa gloire qui vous intéresse , c'est celle des gens de bien que vous cherchez à flétrir : ce n'est pas l'hypocrisie qui vous blesse, c'est la piété qui vous déplaît : vous n'êtes pas le censeur du vice ; vous n'êles que l'ennemi de la vertu : en un mot, vous ne haïssez dans l'hypocrite que la ressemblance de l'homme de bien.

En effet , si vos censures partoient d'un fonds de religion et de zèle véritable, ah! vous ne rappelleriez qu'avec douleur l'histoire de ces imposteurs qui ont pu quelquefois réussir à tromper le monde : que dis-je? loin de nous alléguer ces exemples avec un air triomphant , vous gémiriez du scandale dont ils ont affligé l'Eglise; loin de vous applaudir lorsque vous nous en rappelez le souvenir, vous souhaiteriez que ces tristes événements fussent effacés de la mémoire des hommes. La loi maudissoit celui qui découvroit la honte et la turpitude de ceux qui lui avoient donné la vie ; mais c'est la honte et le déshonneur de l'Eglise votre mère, que vous exposez avec plaisir à la dérision publique. Prenez-vous soin de rappeler certaines circonstances humiliantes pour votre maison , et qui ont déshonoré autrefois le nom et la vie de quelqu'un de vos ancêtres? ne voudriez- vous pas effacer ces traits odieux des histoires qui les ont conservés à la postérité? ne regardez-vous pas comme les ennemis de votre nom , ceux qui vont fouiller dans les siècles passés, pour y déterrer ces endroits odieux , et les faire revivre dans la mémoire des hommes? n'opposez-vous pas à leur malignité cette maxime d'équité , que les fautes sont personnelles ; et qu'il est injuste de faire retomber sur tous ceux qui ont porte votre nom, 1?. mauvaise conduite d'un seul qui l'a déshonoré ?

Appliquez- vous la règle à vous-même : l'Eglise est votre maison ; les Justes seuls sont vos proches, vos frères, vos prédécesseurs, vos ancêtres ; eux seuls composent cette famille des premiers nés, à laquelle vous devez être éternellement réuni. Les impies seront un jour comme s'ils n'avoient jamais été ; les liens du sang , de la nature, de la société qui vous unissent à eux, périront ; un chaos immense et éternel les séparera des enfants de Dieu ; ils ne seront plus, ni vos frères, ni vos aïeux, ni vos proches; ils seront rejetés , oubliés , effacés de la terre des vivants, inutiles aux desseins de Dieu, retranchés pour toujours de son royaume, et ne tenant plus paraucunlien à la société des Justes, qui seront alors seuls vos frères, vos ancêtres, votre peuple, votre tribu. Que faites-vous donc en dé couvrant avec complaisance l'ignominie de quelques faux Justes qui déshonorent leur histoire? c'est votre maison, votre nom, vos proches, vos ancêtres que vous déshonorez : vous venez flétrir l'éclat de tant d'actions glorieuses qui ont rendu leur mémoire immortelle dans tous les siècles, par l'infidélité d'un seul , qui portoit le même nom qu'eus , l'avilit par des mœurs et une conduite fort dissemblable : c'est donc sur vous-même que retombe cet opprobre ; à moins que vous n'ayez déjà renoncé à la société des Saints, et que vous n'aimiez mieux choisir votre partage éternel avec les impies et les infidèles.

Mais ce qu'il y a ici de plus bizarre dans cette témérité qui veut toujours juger et noircir les intentions secrètes des gens de bien, c'est qu'en cela vous tombez en contradiction avec vous-mêmes : dernier caractère de cette témérité.

Oui, mes Frères, vous les accusez d'aller à leurs fins, d'avoir leurs vues dans les actions les plus saintes, et de ne jouer que le personnage de la vertu. Mais vous sied-il , à vous qui vivez à la cour, de leur faire ce reproche? toute votre vie est une feinte éternelle ; vous jouez partout un rôle qui n'est pas le vôtre ; vous flattez ceux que vous n'aimez pas; vous rampez devant d'autres que vous méprisez; vous faites l'empressé auprès de ceux de qui vous attendez des grâces, quoiqu'au fond vous regardiez^leur faveur avec envie, et que vous les croyiez indignes de leur élévation ; en un mot, toute votre vie est un personnage continuel. Partout votre cœur dément votre conduite; partout votre visage est la contradiction de vos sentiments : vous êtes les hypocrites du monde, de l'ambition, de la faveur, de la fortune ; et il vous appartient bien après cela de venir accuser les Justes des mêmes feintes, et de faire sonner si haut leur dissimulation et leur prétendue hypocrisie : quand vous n'aurez rien à vous reprocher làdessus, on écoutera la témérité de vos censures ; ou plutôt vous avez raison d'être jaloux de la gloire des artifices et des bassesses , et de trouver mauvais que les Justes veuillent se mêler d'un art qui vous appartient et qui vous est propre.

D'ailleurs, vous vous récriez si fort lorsque le monde, tropat-

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tentif à vos démarches , interprète malignement certaines visites marquées, certaines assiduités suspectes, certains regards affectes : vous dites si haut alors , que si cela est ainsi, personne ne sera plus innocent ; qu'il n'y aura plus de femme régulière dans le monde ; que rien n'est si aisé que de donner un air de crime aux choses les plus innocentes ; qu'il faut donc se bannir de la société, et s'interdire tout commerce avec le genre humain : vous déclamez alors si vivement contre la malignité des hommes , qui sur des démarches indifférentes, vous prêtent des intentions criminelles! Mais les Justes donnent-ils plus de lieu à la témérité des soupçons que vous formez contre eux ? et s'il vous est permis d'aller chercher en eux le crime sous les apparences mêmes de la vertu , pourquoi trouvez -vous si mauvais que le monde ose le supposer en vous , et vous croire criminel sur les apparences du crime même ?

Enfin, lorsque nous vous reprochons , femmes du monde, votre assiduité aux spectacles , et aux lieux où l'innocence court tant de risques ; l'indécence et l'immodestie de vos parures ; vous nous répondez que vous n'avez point de mauvaises intentions, que vous n'en voulez à personne : vous voulez qu'on vous passe des mœurs indécentes et criminelles, sur la prétendue innocence de vos intentions que tout dément au dehors ; et vous ne sauriez passer aux gens de bien des mœurs saintes et louables sur la droiture de leur cœur, dont tout paroît au dehors vous répondre : vous exigez qu'on juge vos intentions pures, lorsque vos œuvres ne le sont pas; et vous croyez avoir droit de vous persuader que les intentions des gens de bien ne sont pas innocentes , lorsque toutes leurs actions le paroissent. Cessez donc, ou de nous faire l'apologie de vos vices, ou la censure de leur vertu.

C'est ainsi , mes Frères, que tout s'empoisonne entre nos mains, et que tout nous éloigne de Dieu : le spectacle même de la vertu , devient pour nous un prétexte de vice ; et les exemples eux-mêmes de la piété, sont des écueils de notre innocence. Il semble, ô mon Dieu ! que le monde ne nous fournit pas assez d'occasions de nous perdre; que les exemples des pécheurs ne suffisent pas pour autoriser nos égarements : nous allons leur chercher un appui jusque dans les vertus mêmes des Justes.

Mais vous nous direz que le monde n'a pas si grand tort de censurer ceux qui se donnent pour gens de bien ; qu'on en voit tous les jours qui sont plus vifs que les autres hommes sur la fortune , plus empressés pour le plaisir, plus délicats sur les injures, plus fiers dans l'élévation , plus attachés à leurs intérêts. C'est ici la seconde injustice du monde envers les gens de bien : non-seulement on interprète malignement leurs intentions, ce qui est une témérité; mais encore on examine leurs plus légères imperfections , et s'est une inhumanité.

SECONDE PARTIE

On peut dire que le monde est envers les Justes un censeur plus sévère que l'Évangile même ; qu'il exige d'eux plus de perfection , et que leurs faiblesses trouvent devant le tribunal des hommes moins d'indulgence , qu'elles n'en trouveront un jour devant le tribunal de Dieu même.

Or je dis que cette attention à exagérer les défauts les plus légers des gens de bien, seconde injustice où le monde tombe à leur égard , est une inhumanité , par rapport à la foiblesse de l'homme , à la difficulté de la vertu , et enfin aux maximes du monde même. Ne vous lassez pas , mes Frères , de m' écouter.

Une inhumanité par rapport à la foiblesse de l'homme. Oui, mes Frères, c'est une illusion de croire qu'il y ait parmi les hommes des vertus parfaites : ce n'est pas la condition de celte vie mortelle : chacun presque porte dans la piété ses défauts , ses humeurs et ses propres foiblesses : la grâce corrige la nature , mais ne la détruit pas : l'Esprit de Dieu, qui crée en nous un homme nouveau, y laisse encore bien des traits de l'ancien : la conversion finit nos vices, mais n'éteint pas nos passions : en un mot, elle forme en nous le chrétien , mais elle nous laisse encore l'homme. Les plus justes conservent donc encore bien des restes du pécheur : David, ce modèle de pénitence, mêloit encore à ses vertus trop d'indulgence pour ses enfants , et des regards de complaisance sur la multitude de son peuple et sur la prospérité de son règne : la mère des enfants de Zéhédée, malgré la foi qui l'attachoit à Jésus-Christ, n'avoit rien perdu de sa vivacité pour l'élévation de ses enfants, et pour leur assurer les premières places dans un royaume terrestre : les apôtres eux-mêmes disputoient encore entre eux des rangs et des préséances : nous ne serons parfaitement délivrés de toutes ces misères, que lorsque nous serons délivrés de ce corps de mort qui en est la source. La vertu la plus éclatante a donc toujours ici-bas ses taches et ses difformités, qu'il ne faut pas regarder de trop près ; et il y a toujours dans les plus justes des endroits par où ils ressemblent au reste des hommes. Tout ce qu'on peut donc exiger de la foiblesse humaine , c'est que les vertus l'emportent sur les vices , le bon sur le mauvais ; c'est que l'essentiel soit réglé , et qu'on travaille sans cesse à régler le reste.

Et certes, mes Frères , pleins de passions comme nous sommes , dans la condition misérable de cette vie; chargés d'un corps de poché qui appesantit notre amc ; esclaves de nos sens et de la chair ', portant au dedans de nous une contradiction éternelle à la loi de Dieu , en proie à mille désirs qui combattent contre notre ame , les jouets éternels de notre inconstance et de l'instabilité de notre cœur; ne trouvant rien en nous qui favorise nos devoirs; vifs pour

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tout ce qui nous éloigne de Dieu , dégoûtés de tout ce qui nous en approche ; n'aimant que ce qui nous perd , ne haïssant que ce qui nous sauve ; foibles pour le bien, toujours prêts pour le mal; et en un mot, trouvant dans la vertu l'écueil de la vertu même ; doit-il vous paroitre étrange, que des hommes environnés, pétris de tant de misères , en laissent encore paroîtrc quelques-unes , que des hommes si corrompus ne soient pas toujours égalements saints? et si vous aviez de l'équité , ne les trouveriez-vous pas plus dignes d'admiration d'avoir encore quelques vertus , que dignes de censure pour conserver encore quelques vices ?

D'ailleurs Dieu a ses raisons en laissant encore aux plus gens de bien certaines foiblcsses sensibles , qui vous frappent et qui vous révoltent. Premièrement, il veut parla les humilier, et mettre leur vertu plus en sûreté en la leur cachant à eux-mêmes. Secondement, il veut ranimer leur vigilance; car il ne laisse des Ainorrhéens dans la terre de Chanaan , c'est-à-dire , des passions dans le cœur de ses serviteurs, que de peur que, délivrés de tous ennemis, ils ne s'endorment dans l'oisiveté, et dans une dangereuse conflance. Troisièmement, il veut exciter en eux un désir continuel de la patrie éternelle , et leur rendre l'exil de cette vie plus amer, par le sentiment des misères dont ils ne sauroient obtenir ici-bas une entière délivrance. Quatrièmement, peut-être aussi pour ne pas décourager les pécheurs par le spectacle d'une vertu trop parfaite, et h laquelle ils croiroient ne pouvoir jamais atteindre. Cinquièmement, c'est pour ménager aux Justes une matière continuelle de prière et de pénitence, en leur laissant une source continuelle de péché. Sixièmement , pour prévenir les honneurs excessifs que le monde pourroit rendre à leur vertu, si elle étoit si pure et si éclatante, et de peur qu'elle ne trouvât sa récompense ou son écueil, dans les vaines louanges des hommes. Que dirai-je enCn? c'est peutêtre encore pour achever d'endurcir et d'aveugler les ennemis de la piété ; vous conûrmer, vous qui m'écoutcz , par les foiblesses des gens de bien, dans l'opinion insensée qu'il n'y a point de véritable vertu sur la terre ; vous autoriser dans vos désordres , en leur en supposant de semblables ; et vous rendre inutile tout exemple de la piété des Justes. Yous triomphez des foiblesses des gens de bien; et leurs foiblesses sont peut-être des punitions de Dieu sur vous , et des moyens dont sa justice se sert pour nourrir vos préventions injustes conlre la vertu, et achever de vous endurcir dans le crime. Dieu est terrible dans ses jugements; et la consommation de l'iniquité est d'ordinaire la suite de l'iniquité même.

Mais en second lieu , quand la faiblesse de l'homme ne rendroit pas barbares et inhumaines vos censures sur les défauts qui peuvent rester encore aux gens de bien , elles le seroient par rapport à la difficulté toute seule de la vertu.

Car, de bonne foi, mes Frères, vous parolt-il si aisé de vivre

selon Dieu , et de marcher dans les voies étroites du salut , que vous deviez être si impitovables envers les Justes , dès qu'ils s'en écartent un seul moment? Est-il si naturel de se renoncer sans cesse soi-même , d'être toujours en garde contre son propre cœur , d'en vaincre les antipathies , d'en réprimer les penchants , d'en abattre la fierté, d'en fixer l'inconstance? Est-il si facile de retenir les saillies de l'esprit, d'en modérer les jugements, d'en désavouer les soupçons, d'en adoucir l'aigreur, d'en étouffer la malignité? Est-ce une affaire si aisée d'être l'ennemi éternel de son propre corps , d'en vaincre la paresse, d'en mortifier les goûts, d'en crucifier les désirs? Est-il si naturel de pardonner les injures, de souffrir les mépris, d'aimer et de combler de biens ceux qui nous font du mal , de sacrifier sa fortune pour ne pas manquer à sa conscience , de s'interdire des plaisirs où tous nos penchants nous entraînent, de résister aux exemples, de soutenir tout seul le parti de la vertu contre la multitude qui le condamne ? Tout cela vous paroît-il si aisé , que ceux qui s'en écartent d'un seul point, ne vous semblent dignes d'aucune indulgence ? Que nous dites- vous vousmêmes tous les jours sur les difficultés d'une vie chrétienne , lorsque nous vous proposons ces règles saintes ? Est-il si étonnant qu'un homme qui marche depuis long-temps par des chemins rudes et escarpés , chancelle ou tombe même quelquefois de lassitude ou de foiblesse?

Barbares que nous sommes ? et cependant la plus légère imperfection dans les gens de bien , anéantit dans notre esprit toutes leurs qualités les plus estimables; et cependant, loin de faire grâce à leurs foiblesses en faveur de leur vertu , c'est leur vertu elle-même qui nous rend plus cruels et plus inexorables envers leurs foiblesses : il suffit , ce semble, d'être Juste pour ne mériter plus d'indulgence ; nous avons des yeux pour leurs vices ; nous n'en avons plus pour leurs vertus : un moment de foiblesse efface de notre souvenir une vie entière de fidélité et d'innocence.

Mais en quoi , mes Frères , votre injustice envers les gens de bien est plus cruelle , c'est que ce sont vos exemples , vos désordres , vos censures elles-mêmes qui les ébranlent, qui les affoiblissent , qui les forcent quelquefois de vous imiter ; c'est la corruption de vos mœurs , qui devient tous les jours le piège le plus dangereux de leur innocence ; ce sont les dérisions insensées que vous faites sans cesse de la vertu, qui les obligent souvent pour les éviter de se couvrir des apparences du vice. Et comment voulez-vous que la piété des plus Justes se conserve toujours pure au milieu des mœurs d'aujourd'hui ; dans un monde pervers , où les usages sont des abus, où les bienséances sont des crimes , où les passions sont les seuls liens de la société, et où les plus sages et les plus vertueux sont ceux qui ne retranchent du crime que le scandale ? Comment vo'ilez-vous que parmi ces dérisions éternelles, qui jettent un ridi-

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cule sur les gens de bienT qui leur font honte de la vertu, qui les forcent souvent de contrefaire le vice ; comment voulez-vous qu'au milieu de tant de désordres, autorisés par les mœurs publiques, par des applaudissements insensés, par des exemples que le rang et les dignités rendent respectables , par le ridicule dont on couvre ceux qui osent en faire scrupule , et enGn, par la foiblesse même de leur cœur ; comment voulez-vous que les Justes résistent toujours à ce torrent fatal , et qu'obligés de se roidir sans cesse contre ce cours rapide et impétueux, qui entraîne tout le reste des hommes, la force ou l'attention leur manquant un instant , ils ne s'y laissent pas quelquefois aller eux-mêmes? Yous êtes leurs séducteurs : et vous trouvez mauvais qu'ils se laissent séduire? Ne leur reprochez donc plus vos scandales qui aflbiblissent leur foi, et qu'ils vous reprocheront devant le tribunal de Jésus-Christ; et ne triomphez plus de leurs foihlesses qui sont votre ouvrage, et dont ils demanderont un jour vengeance contre vous-mêmes.

Aussi j'ai dit en dernier lieu, que par rapport à vos maximes mêmes, votre injustice envers les gens de bien ne sauroit être excusée de dureté ou d'extravagance ; jugez-en vous-mêmes. Vous dites tous les jours qu'un tel avec sa dévotion ne laisse pas d'aller à ses Ans; qu'un autre est fort exact à faire sa cour; qu'un autre encore a une vertu si sensible et si délicate , qu'une piqûre le blesse et le révolte ; que celui-ci ne pardonne point; que celle-là n'est pas fâchée encore de plaire ; qu'une autre a une vertu fort commode , et mène une vie douce et agréable ; qu'une autre enfin est toute pétrie dhumeur et de caprice, et que dans l'enceinte de sa maison , personne ne peut compatir avec elle : que sais-je? car les discours et les satires ne finissent pas sur cet article ; et là-dessus vous décidez fièrement qu'une dévotion mêlée de tant de défauts ne sauroit jamais en faire des Saints , et les conduire au salut : voilà vos maximes. Et cependant lorsque nous venons nous-mêmes vous annoncer ici que la vie mondaine , oiseuse , sensuelle , dissipée , oî presque toute profane, que vous menez, ne sauroit être une voie de salut , vous nous soutenez que vous n'y voyez point de mal : vous nous accusez de dureté, et d'outrer les règles et les devoirs de votre état ; vous ne croyez pas qu'il en faille davantage pour se sauver. Mais, mes Frères, de quel côté est ici la dureté et l'injustice? vous damnez les gens de bien, parcequ'iïs ajoutent à leur piété quelques endroits qui vous ressemblent; parcequ'iïs mêlent quelques-uns de vos défauts à une infinité de vertus et de bonnes œuvres, qui les réparent; et vous vous croyez dans la voie du salut, vous qu« n'avez que ces défauts, sans la piété elle-même qui les purifie? O homme ! qui êtes-vous donc pour sauver ceux que le Seigneur condamne, et pour condamner ceux qu'il justifie?

Ce n'est pas assez , et vous allez voir encore combien peu , sur ce point , vous vous accordez avec vous-même. En effet , lorsque

les gens de bien vivent dans une retraite entière ; qu'ils ne gardent plus de mesures avec le monde ; qu'ils se cachent pour toujours aux yeux du public; qu'ils quittent même certaines places de faveur et de distinction ; qu'ils se dépouillent de leurs charges et de leurs dignités, pour vaquer uniquement à leur salut ; qu'ils mènent une vie de larmes , de prière , de mortification , de silence (et ces exemples, notre siècle a été assez heureux pour vous en fournir): qu'avez-vous dit alors? qu'ils poussoient les choses trop loin ; qu'on leur donnoit des conseils violents ; que leur zèle n'étoit pas selon la science; que si tout le monde les imitoit, les devoirs publics seroient négligés; que personne ne rendroit plus à la patrie Et à l'Etat, les services dont il ne peut se passer ; qu'il ne faut (joint tant de singularité ; et que la véritable dévotion, c'est de vivre animent , et de remplir les devoirs de l'état où Dieu nous a placés : voilà vos maximes. Mais d'un autre côté , lorsque les gens de bien accordent avec la piété les devoirs de leur état, et les intérêts inno cents de la fortune ; qu'ils gardent encore certaines mesures de bienséance et de société avec le monde; qu'ils paroissent aux lieux d'où leur rang ne leur permet pas de se bannir ; qu'ils participent encore à certains plaisirs publics que la situation où ils se trouvent leur rend inévitables ; en un mot , qu'ils sont prudents dans le bien, et simples dans la mal : ah ! vous dites alors qu'ils sont faits comme les autres hommes ; qu'à ce prix-là, il vous paroît fort aisé de servir Dieu ; qu'il n'y a rien dans leur dévotion qui vous fasse peur ; et que vous seriez bientôt un grand Saint , s'il n'en falloit pas davantage. La vertu a beau paroître sous différentes faces , il suffit qu'elle soit vertu , pour vous déplaire et mériter vos censures. Accordez- vous donc avec vous-même : vous voulez que les gens de bien soient faits comme vous ; et vous les condamnez dès qu'ils vous ressemblent.

Vous renouvelez l'injustice et la dureté des Juifs de notre Evangile. Lorsque Jean-Baptiste parut dans le désert , revêtu de poil de chameau, ne mangeant ni ne buvant, et donnant à la Judée le spectacle d'une vertu plus austère que celle de tous les Justes et de tous les prophètes qui l'avoient précédé ; ils regardoient , dit Je- ^us-Christ, l'austérité de ses mœurs comme l'illusion d'un esprit imposteur, qui le séduisoit, et ne le poussoit à ces excès, que pour lui faire trouver dans la vanité le dédommagement de sa pénitence. Le Fils de l'Homme, au contraire , vint ensuite , continue le Sauveur, mangeant et buvant; leur proposant dans sa conduite le modèle d'une vie plus à portée de la foi blesse humaine; et pour servir d'exemple à tous, menant une vie simple et commune que tous pussent imiter : est-il plus à couvert de leurs censures? ah! ils le font passer pour un homme de plaisir et de bonne chère ; et la condescendance de sa vertu n'est plus dans leur esprit, qu'un relâchement qui la flétrit et la déshonore. Les vertus les plus dissem-

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b la blés ne réussissent qu'à s'attirer les mêmes reproches. Ah ! mes Frères, que les gens de bien seroient à plaindre, s'ils avoient à être jugés devant le tribunal des hommes ! mais ils savent que le monde qui les juge est déjà lui-même jugé.

Et ce qu'il y a ici de plus déplorable, mes Frères, dans la sévérité avec laquelle vous condamnez les plus légères imperfections des gens de bien , c'est que si un pécheur célèbre et scandaleux , après une vie entière de crime et d'excès , donne seulement au lit de la mort quelques foibles marques de repentir ; s'il prononce seulement le nom d'un Dieu qu'il n'a jamais connu, et qu'il a toujours blasphémé; s'il consent enfin, après bien des délais et des répugnances, à recevoir les grâces et les derniers remèdes de l'Eglise, qu'on n'osoit même lui proposer ; ah ! vous le rangez parmi les Saints : vous dites qu'il a fait une mort chrétienne, qu'il s'est reconnu , qu'il a demandé pardon à Dieu ; et là-dessus vous espérez tout de son salut , et vous ne doutez plus que le Seigneur ne lui ait fait miséricorde? Quelques marques forcées de religion qu'on lui a arrachées, suffisent, selon vous, pour lui assurer le royaume de Dieu , où rien de souillé n'entrera ; suffisent, dis-je, malgré les désordres et les abominations de toute sa vie ; et une vie entière de vertu ne suffit pas dans votre esprit pour l'assurer à une ame fidèle, dés qu'elle y mêle les plus petites infidélités : vous sauvez l'impie sur les signes les plus frivoles et les plus équivoques de la piété; et vous damnez le Juste sur les marques les plus légères et les plus excusables de l'humanité et de la foiblesse.

Je pourrois ajouter , mes Frères , qu'à ne consulter même que vos propres intérêts , les imperfections des gens de bien devroient vous trouver plus indulgents et plus favorables. Car, mes Frères , eux seuls vous épargnent , cachent vos vices , adoucissent vos défauts , excusent vos fautes , relèvent ce qu'il y a de louable dans vos vertus. Tandis que le monde, que vos égaux, que vos envieux , que vos concurrents , que vos amis prétendus peut-être diminuent vos talents et vos services , parlent avec mépris de vos bonnes qualités , donnent du ridicule à vos défauts, comptent vos malheurs parmi vos fautes , exagèrent vos fautes mêmes , empoisonnent vos discours et vos démarches les plus innocentes ; les gens de bien tout seuls vous excusent, vous justifient, sont les apologistes de vos vertus , ou les sages dissimulateurs de vos vices ; eux seuls rompent les entretiens , où votre gloire et votre réputation sont attaquées ; eux seuls ne se joignent point au public contre vous -, et ils sont les seuls pour qui vous manquez d'humanité , et à qui vous ne pardonnez pas même les vertus qui les rendent estimables. Ah ! mes Frères, rendez-leur du moins ce qu'ils vous prêtent; épargnez vos protecteurs et vos apologistes, et n'infirmez pas, en les décriant, les seuls témoignages favorables qui vous restent parmi les hommes.

Mais je n'en dis pas assez : non-seulement les gens de bien ne se joignent point à la malignité du public contre vous , mais eux seuls sont vos amis véritables , eux seuls sont touchés de vos maux , sensibles à vos égarements, occupés de votre salut ; ils vous portent dans le cœur ; en excusant vos passions et vos désordres devant 1er. hommes , ils en gémissent tous les jours devant Dieu ; ils lèvent les mains au ciel pour vous, ils sollicitent votre conversion; ils demandent grâce pour vos crimes; et vous ne sauriez rendre justice à leur vertu et à leur innocence? ah! ils peuvent faire au Seigneur contre vous les mêmes plaintes que lui faisoit autrefois le prophète Jérémie contre les Juifs de son temps , censeurs injustes de sa piété et de sa conduite. Seigneur , disoit cet homme de Dieu, écoutez les discours et les censures que les ennemis de votre nom répandent contre moi : Attende , Domine , ad me , et audi vocem adversariorum meorum ( Jerem. , xvm, 19)1 Est-ce ainsi, ô mon Dieu! qu'ils me rendent le mal pour le bien ; qu'ils paient d'ingratitude et d'inhumanité la sincérité de ma tendresse pour eux ; et que les pièges qu'ils me tendent tous les jours , sont le seul prix de mon zèle pour leur salut : Numquid redditur pro dono rnalum , quia foderuntfoveam animm meœ ( Ibid. , 20 )? Vous m'êtes témoin, Seigneur, que je ne parois en votre présence que pour vous parler en leur faveur : vous savez que mes larmes ne coulent devant vous que pour effacer leurs crimes ; que mes prières ne montent jusqu'à votre trône que pour attirer sur eux vos miséricordes éternelles : vous vous souvenez , Dieu de nos pères , de tous les soupirs que j'ai répandus à vos pieds pour détourner votre colère prête à éclater sur leurs têtes; avec quelle douleur je les ai vus courir à leur perte , et combien leurs prévarications m'ont toujours trouvé plus sensible que leur mépris et leurs dérisions injustes : Recordare quod steterim i?i conspectu tuo , ut loquerer pro eis bonum , et averterem indignationem tuam ab eis (Ibid. ),

Vous sentez sans doute là-dessus, mes Frères, toute l'injustice de votre conduite : mais que seroit-ce, si en achevant ce que je m'étois d'abord proposé, je vous montrois que non-seulement vous donnez aux bonnes œuvres des gens de bien, des motifs corrompus; ce qui est une témérité : non-seulement vous exagérez leurs plus légères foiblesses ; ce qui est une inhumanité : mais encore quand vous n'avez rien à dire contre la droiture de leurs intentions, et que leurs défauts ne donnent point de prise à vos censures , vous vous retranchez à donner du ridicule même à la vertu ; ce qui est U'ïe impiété !

Oui, mes Frères, une impiété. Vous faites de la religion un jeu , une scène comique ; vous la traduisez encore, comme autrefois les païens, sur un théâtre infâme ; et là, vous exposez à la risée des spectateurs ses mystères saints , et ce que la terre a de plus sacré et de plus respectable. Vous pouvez excuser vos assions sur la foi-

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blesse du tempérament, et sur la fragilité humaine; mais vos dérisions de la vertu ne sauroient trouver d'excuse que dans un mépris impie de la vertu même : cependant ce langage d'irréligion et de blasphème , si autorisé dans le monde , n'est plus qu'un enjouement , un jeu d'esprit , un langage dont la vanité elle-même s'honore.

Mais, mes Frères, par-là vous persécutez la vertu, et vous vous la rendez inutile à vous-mêmes ; vous déshonorez la vertu, et vous la rendez inutile aux autres ; vous tentez la vertu, et vous la rendez insoutenable à elle-même.

Vous persécutez la vertu, et vous vous la rendez inutile à vousmêmes. Oui , mon cher Auditeur, l'exemple des gens de bien étoit un moyen de salut que la bonté de Dieu vous avoit préparé : or sa justice, indignée des dérisions que vous faites de ses miséricordes sur ses serviteurs, les retire à jamais de vous, et il vous punit du mépris que vous faites delà piété, en vous refusant le don de la piété même. Les rois de la terre vengent avec éclat les injures qu'on fait à leurs statues, pareequece sont des monuments publics et sacrés qui les représentent, et qui expriment au naturel la majesté de leurs traits et de leur visage. Mais les Justes sont ici-bas les statues vivantes du grand Roi, les images véritables d'un Dieu saint; c'est en eux qu'il peint la majesté de ses traits les plus purs et les plus brillants ; et il frappe toujours d'un anathème. éternel les sacrilèges qui osent en faire le sujet de leurs dérisions et de leurs outrages.

D'ailleurs, quand même le Seigneur, pour punir vos dérisions de la piété, ne vous refuseroit pas le don inestimable de la piété même, elles vous forment un respect humain invincible, qui ne vous permettra jamais d'en prendre le parti. Car, je vous prie ; si jamais lassé du monde, de vos désordres, de vous-même , vous voulez revenir à Dieu, et sauver votre ame que vous perdez, comment oserez-vous vous déclarer pour la piété, vous qui en avez fait si souvent des plaisanteries publiques et profanes ? comment pourrez-vous vous faire une gloire des devoirs de la religion, vous à qui on entend dire tous les jours, qu'on perd l'esprit dès qu'on devient dévot ; qu'un tel et une telle avoient mille bonnes qualités, qui les faisoient souhaiter partout ; mais que la dévotion les a gâtés à un point qu'ils sont devenus insupportables ; qu'ils affectent de donner du ridicule,qu'il semble qu'il faut renoncer au sens commun dès qu'on a levé l'étendard de la piété ; que le Seigneur vous préserve de cette manie; que vous tâchez d'être honnête homme, mais que, Dieu merci , vous n'êtes pas dévot. Quel langage ! c'est-à-dire , que , Dieu merci, vous êtes marqué d'avance du caractère des réprouvés ; que vous pouvez bien vous répondre que vous ne changerez point, et que vous mourrez tel que vous êtes. Quelle impiété! et c'est parmi des chrétiens , qu'on tient tous les jours ces discours avec ostentation et avec complaisance !

Ha , mes Frères ! permettez ici une réflexion à ma douleur. Le% patriarches, ces hommes si vénérables, si puissants, même selon le monde, ne se faisoient connoître aux rois et aux peuples des différents pays où l'ordre du Seigneur les conduisoit, que par ces termes religieux : Je crains le Seigneur : Timeo Deum. Ils ne se renommoient pas par la grandeur de leur race, dont l'origine touchoit encore à celle de l'univers ; par la gloire de leurs ancêtres ; par l'éclat du sang d'Abraham, de cet homme le vainqueur des rois, le modèle de tous les sages de la terre, et le seul héros dont le monde pouvoit alors se glorifier. Nous craignons le Seigneur ; c'étoit là leur titre le plus pompeux , leur noblesse la plus auguste , le seul caractère par où ils vouloient être distingués de tous les autres hommes ; c'étoit le signe magnifique qui paroissoit à la tête de leurs tentes et de leurs troupeaux, qui brilloit dans leurs étendards, et qui portoit partout avec eux la gloire de leur nom, et celle du Dieu de leurs pères. Et nous, mes Frères, nous nous défendons delà réputation d'hommes justes et craignant Dieu, commu d'un titre de honte et d'infamie : nous étalons avec orgueil les vaines distinctions du rang et de la naissance; les marques frivoles de nos noms et de nos dignités nous précèdent , nous annoncent partout ; et nous cachons le signe glorieux du Dieu de nos pères, et noi s nous glorifions même de n'être pas du nombre de ceux qui le craignent et qui l'adorent. O Dieu! laissez donc à ces hommes insensés une gloire si affreuse : confondez leur extravagance et leur impiété, en permettant qu'ils se glorifient jusqu'à la fin de leur confusion et de leur ignominie.

Ce n'est pas tout, mes Frères : non-seulement par ces dérisions déplorables vous vous rendez la vertu inutile à vous-mêmes , vous la rendez encore odieuse et inutile aux autres ; c'est-à-dire, nonseulement vous vous fermez à vous-mêmes toutes les voies de votre retour à Dieu, vous les fermez encore à une infinité d'ames que la grâce presse en secret de sortir de leurs crimes et de vivre chrétiennement ; qui n'osent se déclarer, de peur de s'exposer à vos railleries profanes; qui ne craignent dans une nouvelle vie que le ridicule que vous donnez à la vertu ; qui n'opposent en secret que ce seul obstacle à la voix du ciel qui les appelle ; et balancent dans la grande affaire de l'éternité , entre les jugements de Dieu et yos dérisions insensées.

C'est-à-dire , que par-là vous anéantissez le fruit de l'Evangile que nous annonçons, et rendez notre ministère inutile : vous ôtez à la religion sa terreur et sa majesté, et répandez sur tout l'extérieur de la piété , un ridicule qui retombe sur la religion même : vous perpétuez dans le monde les préjugés contre la vertu , et maintenez parmi les hommes l'illusion la plus universelle dont le démon se sert pour les séduire , qui est de traiter la piété de travers et de folie : vous autorisez les blasphèmes des libertins et des impies : vous

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accoutumez les pécheurs à se faire du vice et du dérèglement , un sujet d'ostentation et de gloire ; et à regarder la débauche comme un bon air, en l'opposant au ridicule de la vertu. Que dirai-je enfin ? par vous la piété devient la fable du monde , le jouet des impies, la honte des pécheurs, le scandale des foibles, l'écueil même des Justes : par vous le vice est en honneur , la vertu est avilie, les vérités s'affoiblissent, la foi s'éteint, la religion s'anéantit , la corruption gagne; et, comme le Prophète l'a voit prédit, la désolation persévère jusqu'à la consommation et la fin.

Ajoutons encore : Par vous la vertu devient insoutenable à ellemême : vos dérisions deviennent l'écueil de la piété même des Justes; vous ébranlez leur foi, vous découragez leur zèle ; vous suspendez leurs bons désirs ; vous étouffez dans leur cœur les plus vives impressions de la grâce ; vous les arrêtez sur mille démarches de ferveur et de vertu , qu'ils n'osent exposer à l'impiété de vos censures ; vous les obligez malgré eux de se conformer encore à vos usages et à vos maximes qu'ils détestent , à rabattre de leur retraite, de leurs austérités, de leurs prières ; et à ne consacrer à ces devoirs que des moments dérobés, qui puissent échapper à vos regards et à vos railleries ; et par-là, vous privez l'Eglise de l'édification de leurs exemples; les foibles , du secours qu'ils y trouveroient ; les pécheurs , de la confusion qui leur en reviendroit ; les Justes, d'une consolation qui les soutiendroit ; et la religion , d'un spectacle qui l'honore.

Hélas ! mes Frères, les tyrans ne faisoient autrefois des dérisions publiques des chrétiens, qu'en leur reprochant leurs superstitions prétendues : ils se moquoient des honneurs publics qu'ils leur voyoient rendre à Jésus-Christ, à un crucifié, et de la préférence qu'ils lui donnoient sur Jupiter et sur les dieux de l'empire , dont la pompe et la magnificence des temples et des autels, l'ancienneté des lois, et la majesté des césars, rendoient le culte respectable ; du reste , ils donnoient des éloges publics à leurs mœurs , ils admiroient leur modestie , leur frugalité , leur charité , leur patience, leur vie innocente et mortifiée, leur éloignement des cirques et des plaisirs publics ; ils ne pouvoient s'empêcher de regarder avec vénération les mœurs sages, retirées, pudiques, douces, bienfaisantes de ces hommes simples et fidèles. Yous au contraire, plus insensés, vous ne trouvez pas mauvais qu'ils adorent Jésus-Christ, et qu'ils mettent dans le mystère de la croix leur confiance et leur salut; mais vous trouvez ridicule qu'ils s'interdisent les plaisirs publics, qu'ils vivent dans la pratique de la retraite, de la mortification , de la prière ; mais vous les trouvez dignes de vos dérisions et de vos censures, pareequ'ils sont humbles, simples, chastes et modestes ; et la vie chrétienne , qui a pu trouver des admirateurs jusque parmi les tyrans, ne trouve auprès de vous que des traits moqueurs et des railleries profanes.

Quelle folie, mes Frères! de ne trouver dignes de risée dans un monde , qui n'est lui-même tout entier qu'un amas de niaiseries et d'extravagances ; de n'y trouver dignes de risée que ceux qui en counoissent le frivole , et qui ne pensent qu'à se mettre à couvert de la colère à venir ! quelle folie de ne mépriser dans les hommes que les seules qualités qui les rendent agréables à Dieu, respectables aux anges, utiles à leur frères! quelle folie de croire qu'un bonheur ou un malheur éternel nous attend , et de trouver ridicules ceux qu'un si grand intérêt occupe !

Respectons la vertu, mes Frères ; elle seule sur la terre mérite notre admiration et nos hommages. Si nous sommes encore trop foibles pour en remplir les devoirs, soyons assez équitables pour en estimer l'éclat et l'innocence; si nous ne pouvons pas vivre comme les Justes , souhaitons de le devenir, envions leur destinée; si nous ne pouvons pas encore imiter leurs exemples , regardons les dérisions de la vertu , non-seulement comme des blasphèmes contre l'Esprit saint , mais comme des outrages faits à l'humanité, que la vertu toute seule honore ; reprochons-nous les vices qui ne nous permettent pas de ressembler aux gens de bien , loin de leur reprocher les vertus qui nous les rendent dissemblables ; et en un mot, par notre respect véritable pour la piété, méritons d'obtenir un jour le don de la piété même.

Et vous , mes Frères , qui servez le Seigneur , souvenez- vous que les intérêts de la vertu sont entre vos mains ; que les faiblesses, que les taches que vous y mêlez , deviennent , pour ainsi dire , les taches de la religion même : comprenez tout ce que le monde attend de vous , et quels engagements vous contractez envers le public , lorsque vous vous déclarez pour le parti de la piété, et avec quelle dignité , quelle fidélité, quelle élévation vous devez soutenir le caractère et le personnage de serviteur de Jésus-Christ. Oui , mes Frères , soutenons avec majesté les intérêls de la vertu, et les regards de ceux qui la méprisent : achetons le droit d'être insensibles à leurs censures, en n'y donnant point de lieu : forçons le monde de respecter ce qu'il ne sauroit aimer : ne faisons pas de la profession sainte de la piété, un gain sordide, un vil intérêt, une vie d'humeur et de caprice, un titre de mollesse et d'oisiveté, une singularité qui nous honore, un entêtement qui nous flatte, un esprit de division qui nous sépare : faisons-en le prix de l'éternité, la voie du ciel, la règle de nos devoirs, la réparation de nos crimes , un esprit de modestie qui nous cache , une componction qui nous humilie, une douceur qui nous rapproche de nos frères , une charité qui les souffre, une indulgence qui les attire, un esprit de paix qui nous les lie; et enfin, une union de cœurs, de désirs, d affections , de biens et de maux sur la terre , qui sera l'image et 1 espérance de cette union éternelle, que la charité doit consommer dans le ciel. Ainsi soit-iL

SERMON

Cum apprcpinquaret Jésus porta cù'itatis, ecce defunctus ejferebatur Jilius unicus matris suce.

Jésus étant prés de la porte de la ville , il arriva qu'on portoit en terre un mort qui étoit le fils unique de sa mère. ( Luc , xv, 12. )

Jamais mort fut-elle accompagnée de circonstances plas touchantes? c'est un fils unique, le seul successeur du nom, des titres, de la fortune de ses ancêtres, que la mort enlève à une mère veuve et désolée : elle le lui ravit dans la fleur de l'âge, et à l'entrée presque de la vie ; en un temps où échappé aux accidents de l'enfance , et parvenu à ce premier degré de force et de raison , qui commence l'homme , il paroissoit le moins exposé aux surprises de la mort, et laissoit enfin respirer la tendresse maternelle de toutes les frayeurs qui suivent les progrès incertains de l'éducation. Les citoyens en foule accoururent mêler leurs larmes à celles de celte mère désolée : assidus à ses côtés , ils cherchent à diminuer sa douleur, par la consolation de ces discours vagues et communs , qu'une tristesse profonde n'écoute guère; ils entourent avec elle le triste cercueil ; ils parent les obsèques de leur deuil et de leur présence : l'appareil de cette pompe funèbre est pour eux un spectacle ; mais est-il une instruction? ils en sont frappés , attendris; mais en sontils moins attachés à la vie? et le souvenir de cette mort ne va-t-il pas périr dans leur esprit , avec le bruit et la décoration des funérailles ?

A de semblables exemples , mes Frères , nous apportons tous les jours les mêmes dispositions. Les sentiments qu'une mort inopinée réveille dans nos cœurs, sont des sentiments d'une journée , comme si la mort elle-même devoit être l'affaire d'un jour. On s'épuise en vaines réflexions sur l'inconstance des choses humaines ; mais l'objet qui nous frappoit , une fois disparu , le cœur redevenu tranquille se trouve le même. Nos projets , nos soins , nos attachements pour la terre , ne sont pas moins vifs que si nous travaillions pour des années éternelles : et au sortir d'un spectacle lugubre, où Ton a vu quelquefois la naissance, la jeunesse, les titres, la réputation fondre tout d'un coup + et se perdre pour toujours dans le tombeau , on rentre dans le monde , plus occupé , plus empressé que jamais de tous ces vains objets dont on vient de voir de ses propres } eux et toucher presque de ses mains le néant et la poussière .

Cherchons donc aujourd'hui les raisons d'un égarement si déplorable. D'où vient que les hommes s'occupent si peu de la mort, et que cette pensée fait sur eux des impressions si peu durables? Le voici : l'incertitude de la mort nous amuse, et en éloigne le soutenir de notre esprit ; la certitude de la mort nous effraie , et nous oblige à détourner les yeux de cette triste image : ce qu'elle a d'incertain , nous endort et nous rassure ; ce qu'elle a de terrible et de certain , nous en fait craindre la pensée. Or je veux aujourd'hui combattre la dangereuse sécurité des premiers , et l'injuste frayeur des autres. La mort est incertaine ; vous êtes donc téméraire de ne pas vous en occuper, et de vous y laisser surprendre : la mort est certaine ; vous êtes donc insensé d'en craindre le souvenir , et vous ne devez jamais la perdre de vue. Pensez à la mort, parceque vous ne savez à quelle heure elle arrivera ; pensez à la mort , parcequ'elle doit arriver ; c'est le sujet de ce discours. Implorons , etc.

Ave, Maria.

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