PREMIERE PARTIE
Le premier pas que l'homme fait dans la vie, est aussi le premier qui l'approche du tombeau : dès que ses yeux s'ouvrent à la lumière, l'arrêt de mort lui est prononcé; et comme si c'étoit pour lui un crime de vivre, il suffit qu'il vive, pour mériter de mourir. Ce n'étoit point là notre première destinée : l'Auteur de notre êtro avoit d'abord animé notre boue d'un souffle d'immortalité : il avoit mis en nous un germe de vie , que la révolution des temps et des années n'auroit ni affoibli , ni éteint : son ouvrage étoit concerté avec tant d'ordre , qu'il eût pu défler la durée des siècles , et que rien d'étranger n'en eût pu jamais dissoudre, ni altérer même l'harmonie. Le péché seul sécha ce germe divin , renversa cet ordre heureux, arma toutes les créatures contre l'homme; et Adam devint mortel dès qu'il devint pécheur : C'est par le péché, dit l'Apôtre, que le péché est entré dans le monde (Rom. , v, 12 ).
Nous la portons donc tous , en naissant , dans le sein : il semble que nous avons sucé dans les entrailles de nos mères un poison lent , avec lequel nous venons au monde , qui nous fait languir icibas , les uns plus , les autres moins ; mais qui finit toujours par le trépas : nous mourons tous les jours ; chaque instant nous dérobe une portion de notre vie , et nous avance d'un pas vers le tombeau : le corps dépérit, la santé s'use, tout ce qui nous environne nous détruit; les aliments nous corrompent, les remèdes nous affoiblissent; ce feu spirituel, qui nous anime au dedans, nous consume, et toute notre vie n'est qu'une longue et pénible agonie. Or, dans cette situation, quelle image devroit être plus familière à l'homme, que celle de la mort? Un criminel condamné à mourir, quelque part qu'il jette les yeux, que peut-il voir que ce triste objet? et le
plus ou le moins que nous avons à vivre , fait-il une différence assez grande pour nous regarder comme immortels sur la terre?
Il est vrai que la mesure de nos destinées n'est pas égale : les uns voient croître en paix jusqu'à l'âge le plus reculé , le nombre de leurs années, et, héritiers des bénédictions de l'ancien temps , ils meurent pleins de jours , au milieu d'une nombreuse postérité ; les autres , arrêtés dès le milieu de leur course , voient comme le roi Ezéchias , les portes du tombeau s'ouvrir en un âge encore florissant, et cherchant en vain , comme lui , le reste de leurs années (Is. , xxxvm, 10 ) ; enfin, il en est qui ne font que se montrer à la terre , qui finissent du matin au soir , et qui , semblables à la fleur des champs , ne mettent presque point d'intervalle entre l'instant qui les voit éclore , et celui qui les voit sécher et disparoître. Le moment fatal marqué à chacun est un secret écrit dans le livre éternel que l'Agneau seul a droit d'ouvrir. Nous vivons donc tous , incertains de la durée de nos jours; et cette incertitude, si capable toute seule de nous rendre attentifs à cette dernière heure , endort elle-même notre vigilance. Nous ne songeons point à la mort, parceque nous ne savons où la placer dans les différents âges de notre vie. Nous ne regardons pas même la vieillesse comme le terme du moins sûr et inévitable : le doute si l'on y parviendra, qui devroit , ce semble , borner en deçà nos espérances , fait que nous les étendons même au delà de cet âge. Notre crainte ne pouvant poser sur rien de certain , n'est plus qu'un sentiment vague et confus , qui ne porte sur rien du tout ; de sorte que l'incertitude qui ne devroit tomber que sur le plus ou le moins, nous rend tranquilles sur le fonds même.
Or je dis d'abord, mes Frères, que de toutes les dispositions, c'est ici la plus téméraire et la moins sensée ; j'en appelle à vousmêmes. Un malheur qui peut arriver chaque jour, est-il plus à mépriser qu'un autre qui ne vous menaceroit qu'au bout d'un certain nombre d'années ? Quoi ! pareequ'on peut vous redemander votre ame à chaque instant, vous la posséderiez en paix, comme si vous ne deviez jamais la perdre ? pareeque le péril est toujours présent, l'attention seroit moins nécessaire? et dans quelle autre, affaire que celle du salut , l'incertitude devient-elle une raison de sécurité et de négligence ? La conduite de ce serviteur de l'Evangile, qui sous prétexte que son maître tardoit de venir, et qu'il ignoroit l'heure de son arrivée , usoit de ses biens, comme n'en devant plus rendre compte, vous paroît-elle fort prudente? De quels autres motifs Jésus-Christ s'est-il servi pour nous exhorter à veiller sans cesse? et qu'y a-t-il dans la religion de plus propre à réveiller notre vigilance , que l'incertitude de ce dernier jour?
Ah ! mes Frères, si l'heure étoit marquée à chacun de nous; si le royaume de Dieu venoit avec observation ; si en naissant nous portions écrit sur notre front , )q nombre de nos années et le jour !Y7 T 4G '
fatal qui les verra finir , ce point de vue fixe et certain , quelque éloigné qu'il pût être, nous occuperoit, nous troubleroit, ne nous laisseroit pas un moment tranquilles : nous trouverions toujours trop court l'intervalle que nous verrions encore devant nous : cette image, toujours présente malgré nous à notre esprit, nous dégoûteroit de tout , nous rendroit les plaisirs insipides , la fortune indifférente , le monde entier à charge et ennuyeux : ce moment terrible , que nous ne pourrions plus perdre de vue , réprimeroit nos passions , éteindroit nos haines, désarmeroit nos vengeances, calmeroit les révoltes de la chair, viendroit se mêler à tous nos projets ; et notre vie , ainsi déterminée à un certain nombre de jours précis et connus , ne seroit qu'une préparation à ce dernier moment. Sommes-nous sages, mes Frères? la mort, vue de loin à un point sûr et marqué , nous effraieroit , nous détacheroit du monde et de nous-mêmes , nous rappelleroit à Dieu , nous occuperoit sans cesse; et cette même mort incertaine, qui peut arriver chaque jour, chaque instant ; et cette mort , qui doit nous surprendre , qui doit venir quand nous y penserons le moins ; et cette mort qui est peut-être à la porte, nous laisse tranquilles : que dis-je? nous laisse toutes nos passions , tous nos attachements criminels, toute notre vivacité pour le monde, pour les plaisirs, pour la fortune ; et pareequ'il n'est pas sûr si nous ne mourrons pas aujourd'hui, nous vivons comme si nos années dévoient être éternelles.
Remarquez en effet, mes Frères, que cette incertitude est accompagnée de toutes les circonstances les plus capables d'alarmer, ou du moins d'occuper un homme sage, et qui fait quelque usage de la raison. Premièrement, la surprise de ce dernier jour, que vous avez à craindre , n'est pas un de ces accidents rares, uniques, qui ne tombent que sur quelques malheureux , et qu'il est plus prudent de mépriser que de prévoir. 11 ne s'agit pas ici , pour que la mort vous surprenne, que la foudre tombe sur vous , que vous soyez ensevelis sous les ruines de vos palais , qu'un naufrage vous engloutisse sous les eaux ; ni de tant d'autres malheurs , que leur singularité rend plus terribles , et cependant moins appréhendés : c'est un malheur familier ; il n'est pas de jour qui ne vous en fournisse des exemples ; presque tous les hommes sont surpris de la mort ; tous l'ont vue approcher, lorsqu'ils la croyoient encore loin ; tous se disoient à eux-mêmes, comme l'insensé de l'Evangile: Mon amey reposez-vous , vous avez du bien pour plusieurs années (Luc, xn, 19). Ainsi sont morts vos proches, vos amis, tous ceux presque que vous avez vus mourir; tous vous ont laissés vous-mêmes étonnés de la promptitude de leur mort : vous en avez cherché des raisons dans l'imprudence du malade, dans l'ignorance de l'art, dans le choix des remèdes ; mais la meilleure et la seule, c'est que le jour du Seigneur nous surprend toujours. La terre est comme un vaste champ de bataille où l'on est tous les
jours aux prises avec l'ennemi : vous en êtes sorti heureusement aujourd'hui , mais vous y avez vu périr des gens qui se promettoient d'en sortir comme vous : il faudra demain rentrer en lice ; qui vous a dit que le sort , si bizarre pour les autres , sera toujours constamment heureux pour vous seul? et puisqu'enlin vous devez y périr, êtes- vous raisonnable d'y bâtir une demeure stable et permanente sur le lieu même destiné peut-être à vous servir de sépulture: Mettez- vous dans telle situation qu'il vous plaira , il n'est point de moment qui ne puisse être pour vous le dernier, et qui ne l'ait été à vos yeux de quelques-uns de vos frères : point d'action d'éclat qui ne puisse être terminée par les ténèbres éternelles du tombeau ; et Hérode est frappé au milieu des applaudissements insensés de son peuple : point de jour solennel qui ne puisse finir par voire pompe funèbre ; et Jézabel fut précipitée le jour même qu'elle avoit choisi pour se montrer avec plus de faste et d'ostentation aux fenêtres de son palais •. point de festin délicieux qui ne puisse être pour vous une nourriture de mort ; et Balthazar expire autour d'une table somptueuse : point de sommeil qui ne puisse vous conduire à un sommeil éternel ; et Holopherne , au milieu de son armée, vainqueur des royaumes et des provinces, expire sous le glaive d'une simple femme d'Israël : point de crime qui ne puisse finir vos crimes ; et Zambri trouve une mort infâme dans les tentes mêmes des filles de Madian : point de maladie qui ne puisse être le terme fatal de vos jours ; et vous voyez tous les jours les infirmités les plus légères tromper les conjectures de l'art et l'attente des malades , et tourner tout d'un coup à la mort . en un mot , représentez-vous dans quelque circonstance de votre vie , où vous puissiez jamais vous trouver, à peine pourrez-vous compter ceux qui y ont été surpris ; et rien ne peut vous garantir que vous ne le serez pas vous-même. Yous le dites ; vous en convenez; et cet aveu si terrible n'est qu'un discours que vous donnez à l'usage, et ne vous conduit jamais à une seule précaution , qui puisse vous mettre à couvert du péril.
Secondement, si cette incertitude ne rouloit que sur l'heure, sur le lieu , ou sur le genre de votre mort, elle ne paroîtroit pas si affreuse : car enfin , qu'importe au chrétien , dit saint Augustin , de mourir au milieu de ses proches, ou dans des contrées étrangères ; dans le lit de sa douleur, ou dans le sein des ondes, pourvu qu'il meure dans la piété et dans la justice? Mais ce qu'il y a ici de terrible, c'est qu'il est incertain si vous mourrez dans le Seigneur, ou dans voire péché ; c'est que vous ignorez ce que vous serez dans cette autre terre, où les conditions ne changeront plus; entre les mains de qui tombera votre ame , seule, étrangère , tremblante, au sortir du corps ; si elle sera environnée de lumière , et portée au pied du trône sur les ailes des esprits bienheureux, ou enveloppée d'un nuage affreux , et précipitée dans les abîmes : vous êtes
entre ces deux éternités ; vous ne savez à laquelle des deux vous appartiendrez ; la mort seule vous découvrira ce secret ; et dans celte incertitude, vous êtes tranquille ? et vous la laissez venir indolemment , comme si elle ne devoit décider de rien pour vous ? Ah! mes Frères, si tout devoit finir avec nous , l'impie auroit encore tort de dire : Ne pensons point à la fin de notre vie ; mangeons et buvons, nous mourrons demain : plus il trouveroitde douceur à vivre, plus il auroit raison de craindre la mort , qui ne seroit pour lui cependant qu'une cessation entière de son être. Mais nous , à qui la foi découvre au delà des peines ou des récompenses éternelles ; nous qui devons arriver à la mort incertains sur cette terrible alternative, n'y a-t-il pas de la folie, que dis-je ? de la fureur ( en ne tenant pas à la vérité le même discours que l'impie : Mangeons et buvons, nous mourrons demain) de vivre comme si nous pensions comme lui ? Eh ! pouvons-nous être un seul instant sans nous occuper de ce moment décisif, et sans adoucir par les précautions de la foi , ce que cette incertitude peut jeter de trouble et de frayeur dans une ame qui n'a pas encore renoncé à ses espérances éternelles?
Troisièmement , dans toutes les autres incertitudes, ou le nombre de ceux qui partagent avec nous le même péril , peut nous rassurer ; ou des ressources dont nous pouvons nous flatter , nous laissent plus tranquilles ; ou enfin , tout au pire , la surprise n'est qu'une instruction , qui nous apprend , à nos dépens , à être une autre fois plus sur nos gardes. Mais dans l'incertitude terrible dont il s'agit , mes Frères , le nombre de ceux qui courent le même risque que nous , ne diminue rien au nôtre : toutes les ressources dont nous pouvons nous flatter au lit de la mort , sont d'ordinaire des illusions; et la religion elle-même qui les fournit, n'en espère presque rien : enfin la surprise est sans retour ; nous ne mourons qu'une fois ; et nous ne pouvons plus mettre à profit notre imprudence pour une autre occasion. Notre malheur nous détrompe , il est vrai ; mais ces nouvelles lumières qui dissipent notre erreur, devenues inutiles par l'immutabilité de notre état, ne sont plus que des lumières cruelles qui vont nous déchirer éternellement, et faire la matière la plus douloureuse de notre supplice , plutôt que des réflexions sages qui puissent nous conduire au repentir.
Sur quoi pouvez-vous donc justifier cet oubli profond et incompréhensible , dans lequel vous vivez de votre dernier jour ? sur la jeunesse qui semble vous promettre encore une longue suite d'années ? La jeunesse ! mais le fils de la veuve de Naïm étoit jeune : la mort respecte-t-elle les âges et les rangs ? La jeunesse ! mais c'est justement ce qui me feroit craindre pour vous ; des mœurs licencieuses , des plaisirs extrêmes , des passions outrées , les excès de la table, les mouvements de l'ambition, les dangers delà guerre, les désirs de la gloire, les saillies de la vengeance ; n'est-ce pas dans ces
beaux jours que la plupart des hommes finissent leur course ? Adonias eût vieilli , s'il n'eût été voluptueux ; Absalom , s'il eût été libre d'ambition ; le fils du roi de Sichem, s il n'eût pas aimé Dina ; Jonathas , si la gloire ne lui eût creusé un tombeau sur les montagnes de Gelboé. La jeunesse ! mais faut-il renouveler ici la douleur de la nation , et redoubler des larmes qui coulent encore ? faut-il aigrir la plaie qui saigne encore , et qui saignera long-temps , dans le cœur du grand prince qui nous écoute ? Une jeune princesse, les délices de la cour ; un jeune prince, l'espérance de l'état ; l'enfant même, le fruit précieux de leur tendresse et des vœux publics ; la cruelle mort ne vient-elle pas de les moissonner tous ensemble en un clin d'œil? et cet auguste palais , rempli , il y a peu de jours , de tant de gloire, de majesté, de magnificence, n'est-il pas devenu, ce semble, pour toujours une maison de deuil et de tristesse? La jeunesse ! que la France seroit heureuse, si l'on eût pu compter sur cette ressource/ hélas ! c'est la saison des périls , et l'écueil le plus ordinaire de la vie.
Sur quoi vous rassurez-vous donc encore ? sur la force du tempérament? Mais qu'est-ce que la santé la mieux établie? une étincelle qu'un souffle éteint : il ne faut qu'un jour d'infirmité pour détruire le corps le plus robuste du monde. Je n'examine pas après cela si vous ne vous flattez point même là-dessus ; si un corps ruiné par les désordres de vos premiers ans, ne vous annonce pas au dedans de vous une réponse de mort ; si des infirmités habituelles ne vous ouvrent pas de loin les portes du tombeau ; si des indices fâcheux ne vous menacent pas d'un accident soudain : je veux que vous prolongiez vos jours au delà même de vos espérances. Hélas ! mes Frères, ce qui doit finir, peut-il vous paroître long ? regardez derrière vous ; où sont vos premières années ? que laissent-elles de réel dans votre souvenir? pas plus qu'un songe de la nuit : vous rêvez que vous avez vécu ; voilà tout ce qui vous en reste : tout cet intervalle qui s'est écoulé depuis votre naissance jusqu'aujourd'hui, ce n'est qu'un trait rapide qu'à peine vous avez vu passer : quand vous auriez commencé à vivre avec le monde , le passé ne vous paroîlroit pas plus long ni plus réel : tous les siècles qui ont coulé jusqu'à nous, vous les regarderiez comme des instants fugitifs ; tous les peuples qui ont paru et disparu dans l'univers , toutes les révolutions d'empires et de royaumes, tous ces grands événements qui embellissent nos histoires, ne seroient pour vous que les différentes scènes d'un spectacle que vous auriez vu finir en un jour. Rappelez seulement les victoires, les prises de places, les traités glorieux, les magnificences, les événements pompeux des premières années de ce règne ; vous y touchez encore : vous en avez été la plupart , nonseulement spectateurs ; mais vous en avez partagé les périls et la gloire : ils passeront dans nos annales jusqu'à nos derniers neveux ; mais pour vous, ce n'est déjà plus qu'un songe, qu'un éclair qui a
disparu , et que chaque jour efface même de votre souvenir. Qu'estce donc que le peu de chemin qui vous reste à faire? croyons-nous que les jours à venir aient plus de réalité que les passés ? les années paroissent longues quand elles sont encore loin de nous ; arrivées , elles disparoissent, elles nous échappent en un instant; et nous n'aurons pas tourné la tête, que nous nous trouverons, comme par un enchantement , au terme fatal qui nous paroît encore si loin , et ne devoit jamais arriver. Regardez le monde tel que vous l'avez vu dans vos premières années, et tel que vous le voyez aujourd'hui : une nouvelle cour a succédé à celle que vos premiers ans ont vue ; de nouveaux personnages sont montés sur la scène ; les grands rôles sont remplis par de nouveaux acteurs ; ce sont de nouveaux événements, de nouvelles intrigues, de nouvelles passions, de nouveaux héros dans la vertu , comme dans le vice , qui font le sujet des louanges , des dérisions , des censures publiques : un nouveau monde s'est élevé insensiblement , et sans que vous vous en soyez aperçu, sur les débris du premier : tout passe avec vous et comme vous : une rapidité que rien n'arrête , entraîne tout dans les abîmes de l'éternité : nos ancêtres nous en frayèrent hier le chemin ; et nous allons le frayer demain à ceux qui viendront après nous. Les âs;es se renouvellent ; la figure du monde passe sans cesse ; les morts et les vivants se remplacent et se succèdent continuellement : rien ne demeure ; tout change , tout s'use , tout s'éteint ; Dieu seul demeure toujours le même; le torrent des siècles, qui entraîne tous les hommes , coule devant ses yeux; et il voit, avec indignation, de foibles mortels , emportés par ce cours rapide , l'insulter en passant ; vouloir faire de ce seul instant tout leur bonheur; et tomber, au sortir de là , entre les mains de sa colère et de sa vengeance. Où sont maintenant parmi nous les sages, dit l'Apôtre? et un homme, fût-il capable de gouverner l'univers , peut-il mériter ce nom , dès qui! peut oublier ce qu'il est et ce qu'il doit être ?
Cependant, mes Frères, quelle impression fait sur nous l'instabilité de tout ce qui passe? la mort de nos proches , de nos amis , de nos concurrents, de nos maîtres? Nous ne pensons pas que nous les allons suivre de près ; nous ne pensons qu'à nous revêtir de leurs dépouilles : nous ne pensons pas au peu de temps qu'ils en ont joui ; nous ne pensons qu'au plaisir qu'ils ont eu de les posséder ; nous nous hâtons de profiter du débris les uns des autres : nous ressemblons à ces soldats insensés, qui au fort de la mêlée, et dans le temps que leurs compagnons tombent de toutes parts à leurs côtés sous le fer et le feu des ennemis -, se chargent avidement de leurs habits; et à peine en sont-ils revêtus, qu'un coup mortel leur ôte avec la vie cette folle décoration dont ils venoient de se parer. Ainsi Je fils se revêt des dépouilles du père, lui ferme les yeux, succède à son rang, à sa fortune, à ses dignités, conduit l'appareil de ses funérailles, et se retire plus occupé , plus touché des nouveaux litres
dont il est revêtu, qu'instruit des derniers avis d'un père mourant ; qu'affligé de sa perte, ou du moins désabusé des choses d'ici-bas par un spectacle qui lui en met sous les yeux le néant , et qui lui annonce incessamment la même destinée. La mort de ceux qui nous environnent n'est pas pour nous une instruction plus utile : un tel laisse un poste vacant, et on s'empresse de le demander ; un autre vous avance d'un degré dans le service ; celui-ci Gnit avec lui des prétentions qui vous auroient incommodé ; celui-là vous laisse l'oreille et la faveur du maître , et c'étoit le seul qui pouvoit vous la disputer ; un autre enfin vous approche d'une dignité, et vous ouvre les voies à une élévation où vous n'auriez pu prétendre qu'après lui ; et là-dessus, on se ranime , on prend de nouvelles mesures , on fait de nouveaux projets ; et loin de se détromper par l'exemple de ceux que l'on voit disparoître, il sort de leurs cendres mêmes des étincelles fatales qui viennent rallumer tous nos désirs , tous nos attachements pour le monde; et la mort, cette image si triste de notre misère , la mort ranime plus de passions parmi les hommes, que toutes les illusions mêmes de la vie. Qu'y a-t-il donc qui puisse nous détacher de ce monde misérable , puisque la mort même ne sert qu'à resserrer les liens, et nous affermir dans l'erreur qui nous y attache?
Ici, mes Frères, je ne vous demande que de la raison. Quelles sont les conséquences naturelles que le bon sens tout seul doit tirer de l'incertitude de la mort?
Premièrement , l'heure de la mort est incertaine ; chaque année, chaque jour , chaque moment peut être le dernier de notre vie : donc c'est une folie de s'attacher à tout ce qui doit passer en un instant, et de perdre par-là le seul bien qui ne passera pas : donc tout ce que vous faites uniquement pour la terre doit vous paroître perdu, puisque vous n'y tenez à rien, que vous n'y pouvez compter sur rien , et que vous n'en emporterez rien que ce que vous aurez fait pour le ciel : donc les royaumes du monde et toute leur gloire, ne doivent pas balancer un moment les intérêts de votre éternité, puisque les grandes fortunes ne vous assurent pas plus de jours que les médiocres; ni que Tunique avantage qui peut vous en revenir, c'est un chagrin plus amer, quand il faudra, au lit de la mort, s'en séparer pour toujours : donc tous vos soins , tous vos mouvements, tous vos désirs doivent se réunir à vous ménager une fortune durable, un bonheur éternel que personne ne puisse plus vous ravir.
Secondement, l'heure de votre mort est incertaine : donc vous devez mourir chaque jour ; ne vous permettre aucune action dans laquelle vous ne voulussiez point être surpris; regarder toutes vos démarches , comme les démarches d'un mourant qui attend à tous moments qu'on vienne lui redemander son ame ; faire toutes vos œuvres comme si vous deviez à l'instant en aller rendre compte; et puisque vous ne pouvez pas rénondre du temps qui suit, régler tel-
lement le présent , que vous n'ayez pas besoin de l'avenir pour lo réparer.
Enfin, l'heure de votre mort est incertaine : donc ne différez pas votre pénitence j ne tardez pas de vous convertir au Seigneur, le temps presse ; vous ne pouvez pas même vous répondre d'un jour , et vous renvoyez à un avenir éloigné et incertain. Si vous aviez imprudemment avalé un poison mortel, renverriez-vous à un temps éloigné le remède qui presse , et qui seul peut vous conserver la vie? la mort que vous porteriez dans le sein , vous permettroit-elle des délais et des remises ? Voilà votre état. Si vous êtes sage, prenez à l'instant vos précautions : vous portez la mort dans votre ame, puisque vous y portez le péché : hâtez-vous d'y remédier ; tous les instants sont précieux à qui ne peut se répondre d'aucun : le breuvage empoisonné qui infecte votre ame, ne sauroit vous mener loin : la bonté de Dieu vous offre encore le remède ; hâtez-vous encore une fois d'en user, tandis qu'il vous en laisse le temps. Faudroit-il des exhortations pour vous y résoudre ? ne devroit-il pas suffire qu'on vous montrât le bienfait de la guérison? faut-il exhorter un infortuné que les flots entraînent , à faire des efforts pour se garantir du naufrage? devriez- vous avoir besoin là-ùessus de notre ministère? Vous touchez à votre dernière heure ; vous allez paroître en un clin d'œil devant le tribunal de Dieu : vous pouvez employer utilement le moment qui vous reste. Presque tous ceux qui meurent tous les jours à vos yeux le laissent échapper , et meurent sans en avoir fait aucun usage : vous imitez leur négligence ; la même surprise vous attend ; vous mourrez comme eux avant que d'avoir commencé à mieux vivre. On le leur a voit annoncé , et nous vous l'annonçons ; leur malheur vous laisse insensibles , et le sort infortuné qui vous attend ne touchera pas davantage ceux à qui nous l'annoncerons un jour : c'est une succession d'aveuglement qui passe des pères aux enfants , et qui se perpétue sur la terre : nous voulons 'tous mieux vivre , et nous mourons tous avant d'avoir bien vécu.
Voilà, mes Frères, les réflexions sages et naturelles, où doit nous conduire l'incertitude de noire dernière heure. Mais si de ce qu'elle est incertaine, vous êtes imprudent de ne pas vous en occuper davantage , que si elle ne devoit jamais arriver ; ce que sa certitude a de terrible et d'effrayant, vous excuse encore moins de folie, d'éloigner cette triste image, comme capable d'empoisonner tout le repos et toute la douceur de votre vie. C'est ce qui me reste à vous exposer.
SECONDE PARTIE
L'homme n'aime pas à s'occuper de son néant et de sa bassesse : tout ce qui le rappelle à son origine, le rappelle en même temps à sa mort blesse son orgueil , intéresse l'amour de son être , attaque par
le fondement toutes ses passions, et le jette dans des pensées noires et funestes. Mourir, disparoîlre à tout ce qui nous environne; entrer dans les abîmes de l'éternité ; devenir cadavre, la pâture des vers , l'horreur des hommes , le dépôt hideux d'un tombeau ; ce spectacle tout seul soulève tous les sens, trouble la raison, noircit l'imagination, empoisonne toute la douceur de la vie : on n'ose fixer ses regards sur une image si affreuse : nous éloignons cette pensée comme la plus triste et la plus amère de toutes ; tout ce qui nous en rappelle le souvenir , nous le craignons , nous le fuyons , comme s'il de voit hâter pour nous cette dernière heure. Sous prétexte de tendresse , nous n'aimons pas même qu'on nous parle des personnes chères que la mort nous a ravies ; on prend soin de dérober à nos regards les lieux qu'elles habitoient, les peintures où leurs traits sont encore vivants, tout ce qui pourroit réveiller en nous avec leur idée, celle de la mort qui vient de nous les enlever. Que diraije? nous craignons les récits lugubres; nous poussons là-dessus nos frayeurs jusqu'aux plus puériles superstitions; nous croyons voir partout des présages sinistres de notre mort , dans les rêveries d'un songe , dans le chant nocturne d'un oiseau , dans un nombre fortuit de convives, dans des événements encore plus ridicules : nous croyons la voir partout, et c'est pour cela même que nous tâchons delà perdre de vue.
Or, mes Frères, ces frayeurs excessives étoient pardonnables à des païens, pour qui la mort étoit le plus grand des malheurs, puisqu'ils n'attendoient rien au delà du tombeau, et que vivant sans espérance , ils mouroient sans consolation. Mais on doit être surpris que la mort soit si terrible à des chrétiens , et que la terreur de cette image leur serve même de prétexte pour l'éloigner de leur pensée.
Car en premier lieu, je veux que vous ayez raison de craindre cette dernière heure ; mais comme elle est certaine, je ne comprends pas, que parcequ'elle vous paroît terrible, vous ne deviez pas vous en occuper et la prévenir : il me semble au contraire, que plus le malheur dont vous êtes menacé est affreux , plus vous devez ne pas le perdre de vue, et prendre sans cesse des mesures pour n'en être pas surpris. Quoi ! plus le péril vous frappe et vous épouvante, plus il vous rendroit indolent et inappliqué? les terreurs outrées de votre imagination vous guériroient de cette crainte sage même qui opère le salut ? et pareeque vous craignez trop, vous ne penseriez à rien? Mais quel est ] l'homme que l'idée trop vive du danger calme et rassure? quoi ! s'il falloit marcher par un sentier étroit et escarpé, entouré de toutes parts de précipices , ordonneriez-vous qu'on vous bandât les yeux pour ne pas voir le danger, et de peur que la profondeur de l'abîme ne vous fit tourner la tête? Ah! mon cher Auditeur, vous voyez votre tombeau ouvert à vos pieds, cet objet affreux vous alarme ; et au lieu de prendre dans la sagesse de la religion , toutes les pré
cautions qu'elle vous offre pour ne pas tomber inopinément dans ce gouffre, vous vous bandez vous-même les yeux pour ne le pas voir ; vous vous faites des diversions réjouissantes pour en effacer l'idée de votre esjprit; et semblable à ces victimes infortunées du paganisme, vous courez au bûcher les yeux bandés, couronné de fleurs, environné de danses et de cris de joie, pour ne pas penser au terme fatal où cet appareil vous conduit, et de peur de voir l'autel, c'està-dire, le lit de la mort, où vous allez à l'instant être immolé.
De plus, si en éloignant cette pensée, vous pouviez aussi éloigner la mort, vos frayeurs auroient du moins une excuse. Mais pensez-y, ou n'y pensez pas, la mort avance toujours ; chaque effort que vous faites pour en éloigner le souvenir, vous rapproche d'elle ; et à l'heure marquée elle arrivera. Qu'avancez- vous donc en détournant votre esprit de cette pensée? Diminuez-vous le danger? vous l'augmentez; vous vous rendez la surprise inévitable. Adoucissez- vous l'horreur de ce spectacle en vous le dérobant ? ah ! vous lui laissez tout ce qu'il a de plus terrible ! Si vous vous rendiez la pensée de la mort plus familière, votre esprit foibîc et timide s'y accoutomeroit insensiblement ; vous pourriez peu à peu y fixer vos regards et l'envisager sans .trouble, ou* du moins avec résignation au lit de la mort: elle ne seroit plus pour vous un spectacle nouveau. Un danger prévu de loin n'a rien qui étonne : la mort n'est formidable que la première fois qu'on en rappelle le souvenir ; et elle n'est à craindre que lorsqu'elle est imprévue.
Mais d'ailleurs, quand cette pensée vous troublcroit , feroit sur vous des impressions de frayeur et de tristesse, où seroit l'inconvénient? N'êtes- vous sur la terre que pour y vivre dans un calme indolent, et ne vous y occuper que d'images douces et riantes? On en perdroit la raison , dites- vous , si l'on y pensoit tout de bon. On en perdroit la raison? mais tant d'ames fidèles, qui mêlent cette pensée à toutes leurs actions , et qui font du souvenir de cette dernière heure le frein de leurs passions , et le plus puissant motif de leur fidélité; mais tant d'illustres pénitents, qui s'enfermoient tout vivants dans des tombeaux, pour ne pas perdre de vue l'image de la mort; mais les saints qui mouraient tous les jours, comme l'Apôtre , pour ne pas mourir éternellement , en ont-ils perdu la raison? Yous en perdriez la raison? c'est-à-dire, vous regarderiez le monde comme un exil ; les plaisirs , comme une ivresse ; le péché , comme le plus grand des malheurs ; les places, les honneurs, la faveur, la fortune, comme des songes ; le salut , comme la grande et unique affaire : est-ce là perdre la raison? Pleureuse folie! et que n'êtes- vous dés aujourd'hui du nombre de ces sages insensés ! Yous en perdriez la raison? oui, celte raison fausse, mondaine, orgueilleuse, charnelle, insensée , qui vous séduit; oui, cette raison corrompue, qui obscurcit la foi, qui autorise les passions, qui nous fait préférer le temps à l'éternité, prendre l'ombre pour la vérité, et
qui égare tous les hommes : ouï, cette raison déplorable, ixiïe vaine philosophie qui regarde comme une foiblesse de craindre un avenir, et qui, parcequ'elle le craint trop , fait semblant, ou s'efforce de ne pas le croire. Mais cette raison sage, éclairée, modérée, chrétienne, mais cette prudence du serpent, si recommandée dans l'Evangile , c'est dans ce souvenir que vous la trouveriez ; mais cette sagesse préférable , dit l'Esprit saint , à tous les trésors et à tous les honneurs de la terre ; cette sagesse si honorable à l'homme, et qui l'élève si haut au-dessus de lui-même ; cette sagesse qui a formé tant de héros chrétiens, c'est limage toujours présente de votre dernière heure , qui en embellira votre ame. Mais cette pensée, ajoutez-vous, si l'on s'étoit mis en tête de l'approfondir et de s'en occuper sans cesse, seroit capable de faire tout quitter, et de jeter dans des résolutions violentes et extrêmes : c'est-à-dire de vous détacher du monde, de vos vices , de vos passions , de l'infamie de vos désordres , pour vous faire mener une vie chaste, réglée, chrétienne, seule digne de la raison : voilà ce que le monde appelle des résolutions violentes et extrêmes. Mais de plus , sous prétexte d'éviter de prétendus excès, vous ne prendriez pas même les résolutions les plus nécessaires ? commencez toujours : les premiers transports se ralentissent bientôt ; et il est bien plus aisé de modérer les excès de piété, que de ranimer sa langueur et sa paresse. Mais d'ailleurs, ne craignez rien de la ferveur excessive et des emportements de votre zèle ; vous n'irez jamais trop loin de ce côté-là. Un cœur indolent, sensuel comme le vôtre, nourri dans les plaisirs et dans la paresse, sans goût pour tout ce qui regarde le service de Dieu, ne nous promet pas de grandes indiscrétions dans les démarches d'une vie chrétienne : vous ne vous connoissez pas vous-même ; vous n'avez pas éprouvé quels obstacles toutes vos inclinations vont mettre aux pratiques les plus communes de la piété. Prenez seulement des mesures contre la tiédeur et le découragement : voilà le seul écueil que vous avez à craindre. Vous vous rappelez l'histoire de Pierre, qui se fit ordonner de remettre le glaive, comme si son zèle eût dû le mener trop loin ; et qui au sortir de là vint échouer contre la voix d'une simple femme, et trouva dans sa lâcheté, la tentation qu il ne sembloitcraindre que de sa ferveur et de son courage. Quelle illusion ! de peur d'en faire trop pour Dieu, on ne fait rien du tout : la crainte de donner trop d'attention à son salut nous empêche d'y travailler, et l'on se perd de peur de se sauver trop sûrement : on craint les excès chimériques de la piété, et on ne craint point l'éloignemcnt et le mépris réel de la p'été elle-même. La crainte d'en trop faire pour votre fortune et pour votre élévation, et de la pousser trop loin, vous arrêtet-elle? refroidit-elle la vivacité de vos démarches et de votre ambition? n'est-ce pas cette espérance elle-même qui les soutient et qui les anime? Rien n'est de trop pour le monde ; et tout est excès pour Dieu : on craint, et on se reproche de n'en faire pas assez pour une
fortune de boue ; et on s'arrête, de peur d'en faire trop pour la fortune de son éternité.
Mais je vais plus loin , et je dis que c'est à vous une ingratitude criminelle envers Dieu, d'éloigner la pensée de la mort, seulement parcequ'elle vous trouble et vous alarme : car cette impression de crainte et de terreur, est une grâce singulière dont Dieu vous favorise. Hélas ! combien est-il d'impies qui la méprisent , qui se font un mérite affreux de la voir approcher avec fermeté , et qui la regardent comme l'anéantissement entier de leur être! combien de sages et de philosophes dans le christianisme , qui , sans renoncer à la foi , bornent toutes leurs réflexions , toute la supériorité de leurs lumières, à la voir arriver tranquillement ; et ne raisonnent toute leur vie , que pour se préparer, en ce dernier moment , à une constance et à une sérénité d'esprit , aussi puérile que les frayeurs les plus vulgaires, et qui est l'usage le plus insensé qu'on puisse faire de la raison même ! combien de ces nommes follement amoureux de la valeur et de la gloire , qui , au milieu des combats, vont au danger comme à un spectacle , sans remords, sans inquiétude , sans réflexion sur les suites de leur destinée ( cette témérité , la valeur de la nation la rend encore plus familière parmi nous, que partout ailleurs ; et je parle devant une cour où ceux qui la composent, sont en possession d'en donner l'exemple aux autres) ! combien de pécheurs dans la tranquillité des villes et dans l'oisiveté d'une vie privée , livrés à l'endurcissement et à un sens réprouvé , ne sont plus touchés de cette image! combien d'autres enfin, qui, par les suites d'un caractère trop vif , trop frivole , trop léger, et peu propre aux réflexions tristes et sérieuses, passent toute leur vie sans avoir pensé une fois seulement qu'ils dévoient mourir ! C'est donc une grâce signalée que Dieu vous fait , de donner à cette pensée tant de force et d'ascendant sur votre ame ; c'est donc vraisemblablement la voie par laquelle il veut vous ramener à lui : si vous sortez jamais de vos égarements , vous n'en sortirez que par-là : votre salut paroît attaché à ce remède. Que faites-vous donc en éloignant cette pensée , parcequ'elle vous jette dans des frayeurs salutaires? vous vous privez du seul secours qui peut vous faciliter votre retour à Dieu : vous rendez inutile une grâce qui vous est propre : vous savez, pour ainsi dire, mauvais gréa Dieu de vous en avoir favorisé ; et vous vous reprochez à vous-même d'y être trop sensible. Tremblez , mon cher Auditeur, que votre cœur ne se rassure contre ces frayeurs salutaires ; que vous ne voyiez d'un œil tranquille les spectacles les plus lugubres; que Dieu ne retire de vous ce moyen de salut , et qu'il ne vous endurcisse contre toutes ces terreurs de religion. Un bienfait non-seulement méprisé, mais regardé même comme une peine, est bientôt suivi de l'indignation , ou du moins de l'indifférence du bienfaiteur. Alors l'image de la mort vous laissera toute votre tranquillité : vous courrez à un plaisir
au sortir d'une pompe lugubre : vous verrez des mêmes yeux , ou un cadavre hideux , ou l'objet criminel de votre passion : alors vous en viendrez même jusqu'à vous savoir bon gré de vous être mis au-dessus de ces craintes vulgaires; jusqu'à vous applaudir d'un changement si terrible pour votre salut. Mettez donc à profit , pour le règlement de vos mœurs, cette sensibilité, tandis que Dieu vous la laisse encore : rapprochez de vous tous les objets propres à retracer en vous cette image, tandis qu'elle peut encore troubler la fausse paix de vos passions : venez quelquefois sur les tombeaux de vos ancêtres, méditer en présence de leurs cendres sur la vanité des choses d'ici-bas : venez les interroger quelquefois sur ce qui leur reste, dans le séjour ténébreux de la mort, de leurs plaisirs, de leur dignité et de leur gloire : venez vous-même ouvrir ces tristes demeures, et de tout ce qu'ils ont été autrefois aux yeux des hommes, voyez ce qu'ils sont maintenant .- des spectres dont vous ne pouvez soutenir la présence , des amas de vers et de pourriture ; voilà ce qu'ils sont aux yeux des hommes : mais que sont-ils devant Dieu ? Descendez vous-même en esprit dans ces lieux d'horreur et d'infection , et choisissez-y d'avance votre place : représentez-vous vous-même dans cette dernière heure , étendu sur le lit de votre douleur, aux prises avec la mort , vos membres engourdis, et déjà saisis d'un froid mortel; votre langue déjà liée des chaînes de la mort ; vos yeux fixes, immobiles, couverts d'un nuage confus, devant qui tout commence à disparoitre; vos proches et vos amis autour de vous, faisant des vœux inutiles pour votre santé , redoublant votre frayeur et vos regrets, par la tendresse de leurs soupirs et l'abondance de leurs larmes ; le ministre du Seigneur à vos côtés, le signe du salut (alors votre seule ressource) entre ses mains, des paroles de foi, de miséricorde et de confiance à la bouche. Rapprochez ce spectacle si instructif, si intéressant : vous-même alors dans les tristes agitations de ce dernier combat, ne donnant plus de marques de vie que dans les convulsions qui annoncent votre mort ; tout le monde anéanti pour vous ; dépouillé pour toujours de vos dignités et de vos titres; accompagné de vos seules œuvres, fît près de paroîlre devant Dieu. Ce n'est pas ici une prédiction; c'est l'histoire de tous ceux qui meurent chaque jour à vos yeux, et c'est d'avance la vôtre. Rappelez ce moment terrible : vous y viendrez, et le jour peut-être n'est pas loin, et peut-être y touchez-vous déjà Mais enfin , vous y viendrez; et quelque loin qu'il puisse être, ce sera demain , et vous y arriverez en un instant ; et la seule consolation que vous aurez alors, sera d'avoir fait de toute votre vie l'étude, la ressource et la préparation de votre mort.
Enûn , et c'est ma dernière raison , remontez à la source de ces frayeurs excessives qui vous rendent l'image et la pensée de la mort si terrible, vous la trouverez sans doute dans les embarras d'une conscience criminelle : ce n'est pas la mort que vous craignez , c'est
la justice de Dieu qui vous attend au delà , pour punir les infidélités et les désordres de votre vie : c'est que vous n'êtes pas en état de vous présenter devant lui, tout couvert des plaies les plus honteuses , qui défigurent en vous son image ; et que mourir pour vous dans la situation où vous êtes, ce seroit périr pour toute la durée des siècles. Purifiez donc votre conscience , finissez et expiez vos passions criminelles ; rappelez Dieu dans votre cœur , n'offrez plus rien à ses yeux digne de sa colère et de ses châtiments ; mettezvous en état d'espérer quelque chose de ses miséricordes infinies après la mort, alors vous verrez approcher ce dernier moment avec moins de crainte et de saisissement; et le sacrifice que vous aurez déjà fait à Dieu du monde et de vos passions , non-seulement vous facilitera , mais vous rendra même doux et consolant , le sacrifice que vous lui ferez alors de votre vie.
V Car, dites-moi, mes Frères, qu'a la mort de si effrayant pour une ame fidèle ? de quoi la sépare-t-elle ? d'un monde qui périra , et qui est la patrie des réprouvés ; de ses richesses qui l'embarrassent , dont l'usage est environné de périls, et qu'il lui étoit défendu de faire servir à la félicité de ses sens ; de ses proches , de ses amis , qu'elle ne fait que devancer, et qui vont bientôt la suivre ; de son corps , qui avoit été jusque-là , ou l'écueil de son innocence , ou l'obstacle perpétuel de ses saints désirs ; de ses maîtres et de ses sujets , dont les premiers exigeoient souvent d'elle des complaisances criminelles , et les autres la rendoient responsable de leurs infidélités et de leurs crimes ; de ses places et de ses dignités , qui , en multipliant ses devoirs , augmentoient ses périls ; enfin de la vie , qui n'étoit pour elle qu'un exil, et un désir d'en être délivrée. Que lui rend la mort pour ce qu'elle lui ôte? elle lui rend des biens immuables , et que personne ne pourra plus lui ravir ; des plaisirs éternels , et qu'elle goûtera sans crainte et sans amertume ; la possession de Dieu même, assurée et paisible, et dont elle ne pourra plus déchoir ; la délivrance de toutes ses passions , qui avoient été pour elle une source continuelle d'inquiétudes et de peines; une paix inaltérable, qu'elle n'avoit jamais pu trouver dans le monde ; la dissolution de tous les liens qui l'attachoient à la terre , et qui l'y retenoient comme captive; enfin la société des Justes et des bienheureux, pour celle des hommes pécheurs dont elle se sépare. Et qu'y a-t-il donc de si doux dans cette vie , ô mon Dieu î pour une ame fidèle, qui puisse l'y attacher? c'est pour elle une vallée de larmes , où les périls sont infinis, les combats journaliers, les victoires rares, les chutes inévitables ; où les violences doivent être continuelles ; où il faut tout refuser à ses sens ; où tout nous tente, et tout nous est interdit; où tout ce qui plaît le plus, est ce qu'il faut le plus fuir et craindre ; en un mot , où si vous ne souffrez, si vous ne pleurez , si vous ne résistez jusqu'au sang , si vous ne combattez sans cesse , si vous ne vous haïssez vous-même , vous êtes perdu Que trouvez-vous là de si aimable, de si attirant ,
de si capable d'attacher une ame chrétienne? et mourir, n'est-ce pas un triomphe et un gain pour elle ?
Aussi , mes Frères , la mort est le seul point de vue et la seule consolation qui soutient la fidélité des Justes. Gémissent-ils dans l'affliction , ils savent que leur fin est proche ; que les tribulations courtes et passagères de cette vie , seront suivies d'un poids de gloire éternelle ; et dans cette pensée , ils trouvent une source inépuisable de patience, de fermeté, d'allégresse. Sentent-ils la loi des membres s'élever contre la loi de l'esprit , et exciter en eux ces mouvements dangereux , qui portent l'innocence jusque sur le bord du précipice : ils n'ignorent pas qu'après la dissolution du corps terrestre, ou le leur rendra céleste et spirituel ; et qu'alors délivrés de toutes ces misères , ils seront semblables aux anges du ciel ; et ce souvenir les soutient et les fortifie. Sont-ils accablés sous la pesanteur du joug de Jésus-Christ, et leur foi plus foible, est-elle sur le point de se ralentir, ou de succomber sous le poids des devoirs austères de l'Evangile : ah ! le jour du Seigneur n'est pas loin ; ils touchent à la bienheureuse récompense ; et la fin de leur course , qu'ils voient déjà , les anime , et leur fait reprendre de nouvelles forces. Ecoutez comme l'Apôtre consoloit autrefois les premiers fidèles : Mes frères , leur disoit-il , le temps est court ; le jour approche , le Seigneur est à la porte , et il ne tardera pas : réjouissez-vous donc ; je vous le dis encore , réjouissez-vous. C'étoit là toute la consolation de ces hommes persécutés , outragés , proscrits , foulés aux pieds , regardés comme les balayures du monde , l'opprobre des Juifs , et la risée des gentils. Ils sa voient que la mort alloit essuyer leurs larmes ; qu'alors il n'y auroit plus pour eux , ni deuil , ni douleur, ni souffrance ; que tout y seroit nouveau ; et cette pensée adoucissoit toutes leurs peines. Ah! qui eût dit à ces généreux confesseurs de la foi que le Seigneur ne leur feroit pas goûter la mort , et qu'il les laisseroit vivre éternellement sur la terre, eût ébranlé leur foi, tenté leur constance ; et en leur ôtant cette espérance , on leur eût ôté toute leur consolation.
Vous n'en êtes pas sans doute surpris, mes Frères ; pareequepour des hommes affligés et malheureux, comme ils étoient, la mort devoit paroître une ressource. Vous vous trompez ; ah ! ce n'étoient pas leurs persécutions et leurs souffrances qui faisoient leur malheur et leur tristesse ; c'étoit là leur joie , leur consolation , leur gloire : Nous nous glorifions dans les tribulations , disoient-ils : Gloriamur in tribulationibus (Rom., v, 3) : c'étoit l'éloignément où ils vivoient encore de Jésus-Christ ; c'étoit là la source de leurs larmes , et tout ce qui leur rendoit la mort si désirable. Tandis que nous sommes dans le corps , disoit l'Apôtre , nous sommes éloignés du Seigneur ; et cet éloignementétoit un étatlriste et violent pour ces hommes fidèles : toute la piété consiste à souhaiter notre réunion avec Jésus-Christ notre chef, à soupirer après
Theureux moment qui nous incorporera avec tous les élus dans ce corps mystique qui se forme, depuis la naissance du monde, de toute langue , de toute tribu, de toute nation ; qui est la fin de tous les desseins de Dieu, et qui doit le glorifier avec Jésus-Christ dans tous les siècles. Nous sommes ici-bas comme des branches séparées de leur cep ; comme des ruisseaux éloignés de leur source ; comme des étrangers errants loin de leur patrie ; comme des captifs en chaînés dans une prison, qui attendent leur délivrance ; comme des enfants bannis pour quelque temps de l'héritage et de la maison paternelle ; en un mot, comme des membres séparés de leur corps. Depuis que Jésus-Christ notre chef est monté au ciel, ce n'est plus ici le lieu de notre demeure ; nous attendons la bienheureuse espérance et l'avènement du Seigneur ; ce désir fait toute notre piété et notre consolation : et ne pas désirer cet heureux moment pour un chrétien, et le craindre, et le regarder même comme le plus grand des malheurs , c'est dire anathème à Jésus-Christ ; c'est ne vouloir avoir aucune part avec lui ; c'est renoncer aux promesses de la foi, et au titre glorieux de citoyen du ciel; c'est chercher notre bonheur sur la terre, douter d'un avenir, regarder la religion comme un songe, et croire que tout doit finir avec nous.
Non, mes Frères, la mort n'a rien que de doux et de désirable pour une ame juste : arrivée à cet heureux moment, elle voit sans regret périr un monde, qui ne luiavoit jamais paru qu'un amas de fumée , et qu'elle n'avoit jamais aimé : ses yeux se ferment avec plaisir à tous ces vains spectacles qu'offre la terre ; qu'elle avoit toujours regardés comme une décoration d'un moment, et dont elle n'avoit par laissé de craindre les dangereuses illusions : elle sent sans inquiétude, que dis-je? avec plaisir, ce corps mortel qui avoit été la matière de toutes ses tentations , et la source fatale de toutes ses faiblesses, se revêtir de l'immortalité : elle ne regrette rien sur la terre , où elle ne laisse rien , et d'où son cœur s'envole comme son ame : elle ne se plaint pas même d'être enlevée au milieu de sa course, et de finir ses jours en un âge encore florissant ; au contraire, elle remercie son Libérateur d'avoir abrégé ses peines avec ses années, de n'avoir exigé d'elle que la moitié de sa dette pour le prix de son éternité, et d'avoir consommé dans peu son sacrifice, de peur qu'un plus long séjour dans un monde corrompu ne pervertît son cœur. Ses violences, ses austérités , qui avoient tant coûté à la foiblcsse de sa chair, font alors la plus douce de ses pensées : elle voit que tout s'évanouit , hors ce qu'elle a fait pour Dieu ; que tout l'abandonne, ses biens, ses proches, ses.amis, ses dignités, hormis ses œuvres ; et elle est transportée de joie de n'avoir pas mis sa confiance dans la faveur des princes , dans les enfants des hommes , dans les vaines espérances de la fortune, dans tout ce qui va périr ; mais dans le Seigneur tout seul, qui demeure éternellement, et dans le sein duquel elle va trou rer la paix et la félicité que les créatures
HOMÉLIE bUR LAZARE, 737
ne donnent point. Ainsi tranquille sur le passé, méprisant le présent, transportée de toucher enfin à cet avenir, le seul objet de ses désirs ; voyant déjà le sein d'Abraham ouvert pour la recevoir, et le Fils de l'Homme assis à la droite du Père, tenant en ses mains la couronne d'immortalité, elle s'endort dans le Seigneur; elle est portée par les esprits bienheureux dans la demeure des Saints, et s'en retourne dans lelieu d'où elle étoitsorlie. Puissiez-vous, mes Frères, voir ainsi terminer votre course , c'est ce que je vous souhaite.
Ainsi soit-il.
SERMON