‹ Œuvres de MassillonChapitre 73 sur 88 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Je remarque d'abord trois circonstances principales dans le spectacle déplorable qu'offre à nos yeux Lazare mort et enseveli. Premièrement, devenu déjà un amas de vers et de pourriture, il répand l'infection et la puanteur : Jam fetet .• et voilà la profonde corruption d'une amc dans le péché d'habitude. Secondement, un voile lugubre couvre ses yeux et son visage : Et faciès ejus sudario erat ligata; et voilà l'aveuglement funeste d'une ame dans le péché d'habitude. Enfin, il paroît dans le tombeau les mains et les pieds liés : Ligatus pedes et manus institis; et voilà la triste servitude d'une ame dans le péché d'habitude. Or c'est cette corruption profonde, ce funeste aveuglement, cette triste servitude figurés parle spectacle de Lazare, mort et enseveli, qui forment précisément toute l'horreur et toute la misère d'une ame morte depuis long-tempi aux yeux de Dieu.

En premier lieu , il n'est pas d'imnge plus naturelle d'une ame qui croupit dans le désordre, gue celle d'un cadavre déjà en proie aux vers et à la pourriture. Aussi les livres saints nous représentent

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partout 1 état du péché sous l'idée d'une mort affreuse ; et il semble que l'Esprit de Dieu n'a trouvé rien de plus propre que cette triste image, pour nous faire entrevoir du moins toute la difformité d'uue ame en qui le péché habite.

Or, la mort produit deux effets sur le corps où elle s'attache : elle le prive de la vie, elle altère ensuite tous ses traits, et corrompt tous ses membres. Elle le prive de la vie, et c'est par-là que le péché commence à défigurer la beauté de l'ame. Car, mes Frères, Dieu est la vie de nos ames, la lumière de nos esprits, le mouvement, pour ainsi dire, de nos cœurs. Notre justice, notre sagesse, notre vérité , ne sont que l'union d'un Dieu juste , sage, véritable avec notre ame : toutes nos vertus ne sont que les différentes influences de son Esprit qui habite en nous : c'est lui qui excite nos bons désirs, qui forme nos saintes pensées, qui produit nos lumières pures, qui opère nos volontés justes; de sorte que toute la vie spirituelle et surnaturelle de notre ame, n'est que la vie de Dieu en nous, comme parle l'Apôtre.

Or, par un seul péché celte vie cesse, cette lumière s'éteint, cet Esprit se retire, tous ces mouvements sont suspendus. Ainsi l'ame sans Dieu est une ame sans vie, sans mouvement, sans lumière, sans vérité , sans justice, sans charité : ce n'est plus qu'un chaos, un cadavre : sa vie n'est plus qu'une vie imaginaire et fantastique; et semblable à ces cadavres, qu'un esprit étranger anime, elle paroît vivre et agir, mais elle demeure dans la mort : Vïvens, mortua est (1. Tim., v, 6).

Voilà le premier degré de la mort, que tout péché qui sépare une ame de Dieu introduit en elle : mais l'habitude du péché , qui est comme une mort invétérée, va plus loin. Aussi Lazare non-seulement n'a plus de vie dans le tombeau ; mais, comme il y est depuis quatre jours , la corruption de son cadavre commence à répandre l'infection : Jamfetct , quatriduanus est enirn. Car, quoique le premier péché, qui nous fait perdre la grâce, nous laisse aux yeux, de Dieu, sans vie et sans mouvement ; on peut dire néanmoins qu'il nous reste encore certaines semences de vie spirituelle, certaines impressions de l'Esprit saint, certaines facilités à recouvrer la grâce perdue. La foi n'est pas encore éteinte; les sentiments de vertu f pas encore effacés ; la sensibilité aux vérités du salut, pas encore endurcie : c'est un cadavre, à la vérité, mais qui depuispeu expiré, conserve encore je ne sais quelles impressions de chaleur qui sem- DÎent partir d'un reste de vie. Mais à mesure que l'ame demeure dans la mort, et persévère dans le crime, la grâce se relire; tout s'éteint en elle, tout s'altère, tout se corrompt, et sa corruption devient universelle: Jamfetet, quatriduanus est enim.

Je dis universelle : oui, mes Frères, tout change, tout se corrompt dans une ame par la continuité du désordre : les dons de la nature, la douceur, la droiture, l'humanité, la pudeur, les talents

même de l'esprit; les bienfaits de la grâce, les sentiments de la religion, les remords de la conscience, les terreurs de la foi, la foi elle-même; la corruption entre dans tout, altère tout, et change en pourriture et en spectacle d'horreur, et les dons du ciel, et les bienfaits de la terre : rien ne demeure dans sa première situation : les traits les plus beaux sont ceux qui deviennent les plus hideux et les plus méconnoissables ; les agréments de l'esprit deviennent l'assaisonnement des passions et de la débauche ; les sentiments de religion se changent en libertinage ; la supériorité des lumières , en orgueil et en une affreuse philosophie ; la noblesse des sentiments n'est plus qu'une ambition sans borne et sans mesure ; la bonté et la tendresse du cœur, qu'un abandonnement à des amours impures et profanes ; les principes de gloire et d'honneur, qui avoient passé en nous avec le sang de nos ancêtres, qu'une ostentation de vanité, et la source de nos haines et de nos vengeances ; notre rang, notre élévation , l'occasion de nos envies, de nos basses jalousies ; enfin nos biens et notre prospérité , l'instrument funeste de tous nos crimes : Jam fetet , quatriduaiius est eiiim.

Mais la corruption ne se borne pas au pécheur tout seul : un cadavre ne sauroit être long-temps caché sans qu'une odeur de mort se répande à l'entour ; on ne peut croupir long-temps dans le désordre, sans que l'odeur d'une mauvaise vie se fasse sentir. On a beau cacher sous des mesures pénibles l'ignominie d'une conduite désordonnée ; on a beau blanchir le sépulcre plein de pourriture et d'infection, la puanteur se répand ; le crime se trahit tôt ou tard lui-même : une fumée noire et empestée sort toujours de ce feu profane qu'on cachoit avec tant de soin : une vie déréglée se manifeste par mille endroits : le public désabusé ouvre enfin les yeux ; et plus on est découvert, et plus on se découvre : on s'accoutume à son ignominie ; on se lasse de la gêne et de la contrainte : le crime qui coûte encore des attentions et des mesures, paroît trop acheté : on se démasque ; on secoue ce reste de joug et de pudeur, qui nous faisoit encore craindre les yeux des hommes ; on veut jouir du désordre, sans précaution et sans embarras : et alors des domestiques, des amis, des proches; la cour, la ville, la province, tout se sent de l'infection de nos dérèglements et de nos exemples: notre rang, notre élévation ne servent plus qu'à rendre plus éclatant et plus immortel , le scandale de nos dérèglements : en mille lieux nos excès servent de modèle : le spectacle de nos mœurs rassure peut-être en secret des consciences que le crime troubloit encore : peut-être même on nous cite ; on se sert de notre exemple pour séduire l'innocence, et vaincre une pudeur encore craintive; et jusqu'après notre mort, le bruit de nos dissolutions souillera encore la mémoire des hommes, embellira peut-être des histoires lascives ; et long-temps après nous, et dans les âges qui nous suivront, le souvenir de nos crimes fera encore des coupables.

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Enfin (mais je n'oserois le dire ici).. . la corruption que l'habitude du crime met dans tout l'intérieur du pécheur est si universelle., qu'elle infecte son corps même : la débauche laisse sur sa chair des traces honteuses de ses désordres : l'infection de son ame se répand souvent jusque sur un corps qu'il a fait servir à l'ignominie. Ii dit par avance à la pourriture, comme Job : Vous êtes mon père ; et aux vers : Cest vous qui m'avez forme (Job, xvii, 14) ; et la corruption de son corps est une image affreuse de celle de son ame : Jamfetet, quatriduanus est enim.

Grand Dieu ! puis-je donc me flatter que vous voudrez encore jeter sur moi quelques regards de miséricorde? ne frémirez-vous pas encore à la vue de cet amas de crimes et de pourriture , que mon ame offre à vos yeux , comme vous frémissez aujourd'hui sur le tombeau de Lazare? Ah! détournez, Seigneur, vos yeux saints et terribles de ma profonde misère; mais faites que je ne les en détourne plus moi-même, et que je ne me regarde plus qu'avec toute l'horreur que mon état mérite : ôtez le bandeau qui me cache moimême à moi-même ; mes maux seront à demi guéris , dès que je pourrai les voir et les connoître.

Et voilà la seconde circonstance de l'état déplorable de Lazare ; un voile lugubre couvroit son visage : Et faciès ejus sudario erat ligata : c'est l'aveuglement profond qui forme le second caractère de l'habitude criminelle.

J'avoue que tout péché est une erreur qui nous fait prendre les faux biens pour le bien véritable , c'est un faux jugement qui nous fait chercher dans la créature le repos, la grandeur, l'indépendance, que nous ne pouvons trouver qu'en Dieu seul : c'est un nuage qui dérobe à nos yeux l'ordre , la vérité, la justice, et substitue à leur place de vains fantômes. Cependant une première chute n'éteint pas tout-à-fait nos lumières : elle n'est pas toujours suivie d'une nuit profonde. A la vérité, l'Esprit de Dieu, source de toute lumière, se retire, et n'habite plus en nous ; mais il reste encore dans l'ame des traces de clarté : ainsi lorsque le soleil ne fait que se dérober à notre hémisphère , il demeure encore dans les airs certaines impressions de sa lumière , qui forment encore comme un jour imparfait ; ce n'est qu'à mesure qu'il se retire, qu'arrive enfin la nuit profonde. De même à mesure que le péché dégénère en habitude, la lumière de Dieu se retire, les ténèbres croissent et augmentent, et arrive enfin la nuit profonde et l'aveuglement entier : Et faciès ejus sudario erat ligata.

Et alors tout devient une occasion d'erreur à l'ame criminelle ; tout change de face à ses yeux; les passions les plus honteuses ne sont plus que des foiblesses ; les attachements les plus criminels , des sympathies que nous avons portées en naissant, et dont nous trouvons la destinée dans nos cœurs; les excès de la table, les plaisirs innocents de la société j les vengeances, un juste ressentiment ;

les discours de licence et de libertinage, des saillies agréables et applaudies; les médisances les plus affreuses, unlangage usité et dont il n'y a que les esprits foibies qui puissent se faire un scrupule ; les lois de l'Eglise , des usages surannés ; le devoir du temps pascal , une bienséance qu'on donne à la coutume et non à la religion ; la sévérité des jugements de Dieu, des déclamations outrées, qui font tort à sa bonté et à sa clémence ; la mort dans le péché, suite inévitable d'une vie criminelle, des prédictions où il entre plus de zèle jjue de vérité, et démenties par la confiance qui nous promet un retour avant ce dernier moment ; enfin, le ciel, la terre, l'enfer, toutes les créatures, la religion, le monde, les crimes, les vertus, les biens et les maux , les choses présentes et les futures , tout change de face aux yeux d'une ame qui vit dans l'habitude du crime ; tout se montre à elle sous de fausses apparences ; toute sa vie n'est plus qu'un prestige et une méprise continuelle. Hélas I si vous pouviez déchirer le voile fatal qui couvre vos yeux comme ceux de Lazare, et vous voir comme lui enseveli dans les ténèbres , tout couvert de pourriture , et répandant au loin l'infection et une odeur de mort ! Mais maintenant tout cela est caché à vos yeux, dit Jésus- Christ : Nunc autem hœc absconclita sunt ab oculis tuis (Luc , xix, 42) ; vous ne voyez de vous-même que les embellissements et les dehors pompeux du tombeau funeste où vous croupissez; votre rang, votre naissance, vos talents, vos dignités, vos titres ; c'est-àdire les trophées et les ornements que la vanité des hommes y a élevés ; mais ôtez la pierre qui couvre ce lieu d'horreur, regardez dedans : ne jugez pas de vous par ces dehors pompeux qui ne font qu'embellir votre cadavre ; voyez ce que vous êtes aux yeux de Dieu ; et si la corruption et l'aveuglement profond de votre ame ne vous touche pas assez , que sa servitude du moins vous réveille et vous rappelle à vous-même.

Dernière circonstance de l'état de Lazare mort et enseveli ; il avoit les mains et les pieds liés : Ligatus pedes et manus institis .et voilà l'image de la triste servitude d'une ame , depuis long-temps assujettie au péché.

Oui, mes Frères, le monde a beau décrier la vie chrétienne comme une vie d'assujettissement et de servitude ; le règne de la justice est un règne de liberté ; l'ame fidèle et soumise à Dieu devient maîtresse de toutes les créatures ; le Juste est au-dessus de tout , pareequ'il est détaché de tout ; il est maître du monde , parcequ'il méprise le monde ; il ne dépend ni de ses maîtres , pareequ'il ne les sert que pour Dieu ; ni de ses amis , pareequ'il ne les aime que dans l'ordre de la charité et de la justice; ni de ses inférieurs, pareequ'il n'en exige aucune complaisance injuste, ni de sa fortune, pareequ'il la craint ; ni des jugements des hommes, pareequ'il ne craint que ceux de Dieu ; ni des événements, pareequ'il les regarde tous dans l'ordre de la Providence ; ni de ses passions mêmes, par-

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ceque la charité qui est en lui en est la règle et la mesure. Le Juste seul jouit donc proprement dune parfaite liberté : supérieur au monde, à lui-même, à toutes les créatures, à tous les événements, il commence dès cetle vie à régner avec Jésus-Christ 5 tout lui est soumis , et il n'est lui-même soumis qu'à Dieu seul.

Mais le pécheur, qui paroit vivre sans joug et sans règle, est pourtant un vil esclave : il dépend de tout , de son corps , de ses penchants , de ses caprices , de ses passions , de ses biens , de sa fortune, de ses maîtres, de ses sujets , de ses amis, de ses ennemis, de ses protecteurs, de ses envieux , de toutes les créatures qui l'environnent ; autant de dieux auxquels, ou l'amour, ou la crainte l'assujettit ; autant d'idoles qui multiplient sa servitude : tandis qu'il se croit plus libre en secouant l'obéissance qu'il doit à Dieu seul : Quœ est idolorum servitus ( Galat. , v , 20 ) ; il multiplie ses maîtres en refusant de se soumettre à celui seul qui rend libres ceux qui le servent , et qui fait même de ses serviteurs les maîtres du monde , et de tout ce que le monde enferme.

Je sais que la passion dans les commencements , ménage encore, pour ainsi dire , la liberté du cœur : elle nous laisse croire quelque temps que nous sommes maîtres de nos penchants et de notre destinée : elle nous amuse d'un vain espoir de rompre , quand il nous plaira, nos chaînes : elle lâche le frein par lequel elle nous tient, de peur que nous nous apercevions trop tôt de notre servitude : mais quand une fois elle se sent maîtresse, cl qu'elle ne craint plus nos retours et nos inconstances ; ah ! c'est alors qu'elle nous fait sentir tout le poids et toute l'amertume de notre scr vitude : Zigatus pedes et maints institis.

Servitude honteuse par l'assujettissement de î'ame déréglée aux sens ; sa raison , sa fierté, sa gloire, ses réflexions, tout cède au charme impérieux qui l'entraîne : honteuse par l'indignité des démarches que la force de la passion obtient d'elle ; le rang , le sexe, le devoir, tout est oublié ; on dévore les rebuts les plus outrageants ; on fait les avances les plus humiliantes ; on laisse entrevoir les emportements les plus indignes et les plus méprisables : honteuse par les devoirs les plus importants , et les intérêts les plus sérieux de la fortune, sacrifiés à la passion injuste : honteuse par l'avilissement et le mépris public qu'attire toujours une vie déréglée : honteuse enfin par les mœurs désordonnées continuées quelquefois jusque dans une vieillesse avancée; rage augmente la fragilité ; la raison , affoiblie par les anciens désordres , n'offre plus de résistance; le corps usé par ses dérèglement , s'y laisse comme aller de lui-même, et supplée par les égarements d'une imagination corrompue, ce qui manque à la vivacité de ses plaisirs : Ligatus pedes et maiius insùiis.

Je ne parle pas des obstacles qui traversent toujours la passion ; des intérêts et des devoirs, qui la combattent; des mesures et des

ménagements, qui la gênent ; des contre-temps, qui la découvrent ; des situations et des dégoûts , qui l'empoisonnent. On voudroit rompre ses chaînes, et on retombe à l'instant sous leur propre poids; et dans le crime môme, insensible au plaisir devenu dégoûtant , on ne sent plus que la dure servitude qui l'a rendu nécessaire : Ligatus pedes et manus institis .

Vous vous plaignez quelquefois des rigueurs de la vertu , mon cher Auditeur ; vous craignez la vie chrétienne , comme une vie d'assujettissement et de tristesse : mais qu'y trouveriez- vous de si triste , que ce que vous éprouvez dans le désordre ? Ah ! si vous osiez vous plaindre de l'amertume et de la tyrannie de vos passions; si vous osiez avouer les troubles , les dégoûts , les fureurs , les agitalions de votre ame ; si vous étiez de bonne foi sur ce qui se passe de triste dans votre cœur : il n'est point de destinée qui ne vous parût préférable à la vôtre : mais vous dissimulez les inquiétudes du crime, que vous sentez ; et vous exagérez les rigueurs de la vertu , que vous n'avez jamais connue. Mais pour tendre la main à votre foiblesse, continuons l'histoire de notre Evangile; et voyons dans la résurrection de Lazare , quels sont les moyens que la bonté de Dieu vous offre pour sortir de cet état déplorable.

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