SUR LA SITUATION ACTUELLE DE L'EUROPE
3 jain 17S6.
Le roi de Prusse va mourir ; il est peut-être mort au moment où j'écris. Il est impossible qu^il vive encore deux mois. Avec lui tombera la clef qui resserrait la voûte politique de TEurope. Tout annonce la guerre. L'empereur s'est engagé d'amour-propre et très-récemment encore à tâter le nouveau roi de Prusse^ aussitôt son avènement au trône. Tâter, c'est son mot \ faire cesser la criante usurpation qui a rai^i la Silésie à V auguste maison d^ Autriche, c'est le cri de ralliement de tous ses écrivains.
L'empereur a peu d'argent ; mais quatre cent mille
< Aucan des papiers qui yont suivre ii^ëuit €n ordre dans lee portefeuilles du voyageur j mais ce Mémoire précède par sa date tooie^ les 4^* pèches qui ont e'td la conséquence d'un fOijage, 1< il >le avoir élëeq par lie délermiuë par ce premiei
2\6 HISTOIRE SECaÈTE
soldats^ quelques officiers^ et le fatal pouvoir d'engloutir jusqu'au dernier de ses sujets dans rabime de la guerre. Tous ses engagemens publics et secrets avec rimpératrice de Russie tendent à réaliser et cimenter le système oriental^ devenu la passion de Catherine 11^ le salut , l'espoir et l'asile de Potemkin. L'empereur n'abandonnera jamais ce système que pour l'invasion de l'Italie^ qui nous serait encore plus funeste que le démembrement de la Turquie européenne^ ou pour le bouleversement de l'Allemagne, qui ruinerait tout équilibre en Europe. Quelque plan qu'il choisisse^ sa turbulence naturelle, ses projets gigantesques appellent la confusion , le trouble, la discorde ; c'est son élément.
Il est douteux que Frédéric-Guillaume ne le prévienne pas. La préservation de la liberté germanique, très-sérieusement menacée, lui serait un motif spécieux aujourd'hui, dût le nouveau roi de Prusse vouloir en être un jour le plus actif oppresseur. Mais sa sûreté personnelle crie plus haut encore, puisque les vastes projets de l'empereur, la complicité de la Russie, l'agonie de la Pologne, les tracasseries de la Courlande, nos alliances secrètes, etc., paraissent compromettre son existence politique. EnGn , indépendamment de toute autre considération, il est difficile qu'il ne soit pas tenté de s'essayer contre un émule , un rival dont il a éprouvé des injures personnelles. Frédéric-Guillaume aura plus de trois cents millions dans ses coffres; deux cent mille hommes qui composent la meilleure armée de l'Europe, sans comparaison aucune ; le plus grand général connu, aussi influent dans la paix que dans la guerre, et qui peut être pressé de cueillir des lau-p riers pour son compte.
Frédéric-Guîllaume est mécontent de la France. Il craint sa lenteur, ses délais, ses tergiversations, et, pour tout dire, ce que nous appelons sagesse et prudence, et ce qu'ailleurs on appelle impéride ou perfidie. Il adore sa sœur ; il est furieux de la manière dont nous traitons son beau-frère. Les agitations de la Hollande influeront surtout dans les premiers momens de son règne sur son cœur, son esprit et ses projets.
Les Anglais l'observent, le surveillent, l'investissent j ils réchaufferont, ils l'exalteront, ils l'enivreront, pour troubler la paix du continent, et se ménager l'occasion d'une revanche. On ne saurait se déguiser qu'il se prépare pour celte occasion cent quinze vaisseaux en commission; un accroissement considérable de revenu, puissante hypothèque pour de nouveaux et immenses emprunts ; une caisse d'amortissement très-propre à les favoriser; les intarissables espérances qu'ouvre le prodigieux succès de la commutation de droits; un crédit tel que les trois pour cent : le principal de leurs fonds, qui ne représente pas moins de cinq milliards de notre monnaie, a monté depuis huit mois graduellement et constamment de cinquante-sept pour cent à soixante-quatorze ; le procès de Hastings, qui peut leur rendre la confiance des Indiens ; la fadblesse, la nullité de leurs ennemis dans cette contrée, qui leur vomit l'or et leur pompe une bonne partie du nôtre j l'incendie général prêt à s'allumer en Europe ; les divisions inextinguibles des Hollandais, seuls ennemis redoutables pour leur commerce lointain, que la force des choses rendra tôt ou tard leurs alliés ou leurs victimes; leurs liaisons toujours plus étroites avec la Russie, qui leur donne le privilège presque exclusif des munitions navales ; les bruits semés dans FétraDgcr sur la
déplorable situation de nos finances^ tout dispose les Anglais à la guerre : leur roi ^ est peut être le seul en Angleterre qui ne la désire pas ; peut-être aussi ce prince, si entêté par natiu*e, et bien plus ambitieux que ne peuvent le croire ceux qui ne Tout point étudié^ ne la craint-il pas autant que ses liaisons et ses intérêts de famille donnent à le penser; mais, en tout état de cause, il aimera mieux la faire que de sy voir forcé par l'opposition .
Telle est la crise qui menace le repos de l'Europe ; qu'avons-nous à y opposer ?
Plus de deux cent quarante millions d'anticipation ; soixante millions d'excédant de la dépense sur la recette ^, si l'on supprime le troisième vingtième que l'on a juré d'abroger ; trente-huit, si l'on ne fait pas l'oo^ trage à la foi publique de renouveler ce terrible impôt 'y nos fonds royaux dans la boue ; l'agiotage minant Paris, qui dessèche le royaume ; les peuples épuisés et mécontens ; le commerce aigri et découragé ; la désunion au dedans, le discrédit au dehors ; une marine non équipée et impossible à renouveler en cas de malheur; des troupes incomplètes et incontestablement leç plus mauvaises d'entre les bonnes; l'alliance de VEspagne, qui ne notis a jamais que contrariés dans nos opérations ; l'alliance douteuse de la Hollande, qui sera le premier tison de la guerre; celle des Suisses ^ qui tremblent pour eux-mêmes, et peut-être à cause de nous, sur qui ils ne comptent plus que précairement et avec inquiétude ; celle du roi de Sardaigne^ qui nous
• < Georges III.
* Le lecteur n'oubliera pas que ce Mémoire a été écrit en juin 1786, où rablme du déScil, qu'au resie les bons citoyens doivent regarder comne le trésor de FÉtat, toio d'être coonUy était à peine deyiné.
regarde presque comme des ^ennemis secreu y de^iii^ que uous hésitons à lui g^ftantir ses £tais> et qui Q^ peut avoir aujourd'hui d'autre ambitiou que de prér server son existence ; pas un ami en Allemagne^ la mi^ fiance universelle à la place ; la plus profonde ignorance des projets de nos eonemis ; la diplomatie la plus inactive de fEurope^ bien que la mieux payée; en un mot^ cette situation véritablement caduque et £atale^ de n'être ni propres à maintenir la paix^ ni prêts à soutenir la guerre.
A la vérité^ la France^ où la nature fait tout pour le gouvernement en dépit de lui-même; la France;, ce royaume inépuisable en hommes et en. argent^ pour peu qu'on sache solliciter l'un et mettre en œuvre les autres^ la France ofire mille et mille ressources ; mais pouvons-nous trop nous hâter de changer le &tal ordre de choses où nous sommes tombés^ de prendre les moyens d'être exactement avertis^ d'essayer s'il est donc vrai qu'il soit impossible de se rapprocher sérieusement et solidement de l'Angleterre^ en faisant porler sur un traité de commerce, qui^ quelque avaiitageux qu'il puisse paraître aux Angkds^ ne fera pas qu'ils soient jamais autre chose que nos voituriers^ une alliance offensive et défensive A laquelle nous associerons la Prusse dans le seul but formellement déclaré de garantir à chaque puissance ses possessions ^es-pectives 'i
N'est-il pas temps, en un mot, si nous ne voulons pas sortir de notre routine par cette, sublime révolution qui assurerait la paix du monde, et qui n'a de di£Brculte peut-être que la pusillanimité qui empêche de la tenter, de nous préparer, ne £&(-ce que pour retarder la guerre ; de nous préparer snrtmit aoz Iiide8> où Fou
frappera mortellement nous et nos alliés au premier moment^ sans nous menacer le moins du monde ; en un mot, de rétablir nos afiaires au dehors^ et de les ravitailler au dedans ?