‹ Œuvres de MirabeauChapitre 14 sur 79 · LETTRE III · texte numérisé non relu

LETTRE III

i4 juillet 1786.

J'ai diné et soupe hier avec le duc. Au sortir de taUe^ après le diner^ il me prit en particulier dans une em«brasure^ et nous y causâmes environ deux heures^ d'abord avec beaucoup de réserve de sa part^ ensuite avec plus d'ouverture; enfin avec le désir évident d'être cru sincère.

L'occasion de la conversation particulière fut un mot d'estime sur M. le comte de Vergennes, et de crainte sur sa prochaine retraite. Ce mot Ait suivi brusquement de cette question^ faite d'un ton affecté d'indifférence^ qui décelait une très-vive curiosité : « Et sans )) doute M, de Breteuil sera le successeur? » La duchesse était en tiers. J'ai répondu en baissant la voix^ mais articulant avec beaucoup de fermeté : « Monsei- » gneur, j'espère et je suis persuadé que non. » Je n'avais pas fini de prononcer^ qu'il m'avait emmené dans l'embrasure au bout de l'appartement^ et aussitôt il s'est mis à me parler, avec toute la force que comportent sa mesure naturelle et sa dignité^ de l'inquiétude que ne pourrait pas ne point avoir le corps germanique^ si M. de Breteuil, qui était à la tête du parti autrichien^ et depuis long-temps le serviteur et l'ami du cabinet de

Vienne, venait à succéder au ministre principal. Alors, parlant de M. le comte de Vergennes aveb toute sorte de respect, et des intentions généreuses et pacifiques du roi avec une grande confiance, j'ai dit que, si M. de Vergennes se relirait, ce serait probablement de son plein gré, et que personne n'influerait plus que lui sur le choix de son successeur ; que, soit qu'il restât, soil qu'il se retirât, le ministre principal ne serait par conséquent pas du parti autrichien ; qu'assurément la probité du roi et la morale de sa politique rendraient toujours respectables pour notre cabinet les liaisons avec l'empereur comme toutes autres ; mais que l'intérêt de l'Europe, et le nôtre en particulier, étaient tellement la paix, que ces liaisons ne pouvaient qu'y concourir, bien loin de stimuler à la guerre ; que la France était assez puissante par la force des choses, et même par la situation de ses affaires, pour se faire honneur d'avouer qu'elle craignait la guerre et qu'ells l'éviterait avec beaucoup de soin ; que je ne pensais pas que rieu la rencKt probable de sitôt, surtout lorsqu'en étudiant l'administration du duc de Brunswick, je voyais qu'il avait fait son métier de souverain et de père avec une telle assiduité et un si grand succès, que, quelque tenté que fut naturellement l'homme de suivre la carrière où il est incontestablement le premier, je ne pouvais croire qu'il sacrifiât à des idées de gloire militaire, dont il était déjà si comblé, son ouvrage chéri, ses véritables jouissances et le patrimoine de ses enfans ; que, tout l'appelant à la suprême influence sur les affaires de Prusse, après la mort du grand roi, et la Prusse étant aujourd'hui, dans le continent, le pivot de la paix ou de la guerre, lui duc de Brunswick serait presque le seul à en décider} qu'il VIII. i5

avait été assez le dieu de la guerre ; que j'étais çon* vaincu qu'il serait désormais l'ange de la paix.

Alors il s'est défendu avec beaucoup de force d'avoir jamais aimé la guerre^ même au temps où il y avait été le plus heureux; il m'a montré combien^ indépen^ damment de ses principes^ ses combinaisons de Camille et ses intérêts personnels l'éloignaient de la guerre; « et j» s'il fallait^ m'a-t-il ajouté, ne consulter dans une si » grande cause que les vils intérêts de l'amour-proprCj » ne sais-je donc pas quel jeu de hasard c'est que la » guerre? je n'ai pas été malheureux; peut-être aujour- » d'bui serais-je plus habile et cependant infortuné. Ja« » mais honune sensé, surtout avançant en âge, ne com- » promettra sa réputation dans une carrière si hasar- » deuse, s'il peut s'en dispenser. » Cette partie de son discours, qui a été longue, vive, chaleureuse, évidemment sincère, avait été précédée d'une phrase d étiquette et de représentation, où il m'avait assmé qu'il n'aurait jamais d'influence en Prusse, et qu'il était loin d'en désirer.

J'ai repris cette phrase, et, lui prouvant par un tableau rapide, que je connaissais bien Berlin, les principaux acteurs et la situation des esprits et des affaires, je lui ai démontré, ce qu'assurément il sait mieux que moi^ que son intérêt, celui de sa maison, celui de l'AlIemagpe, celui de l'Europe, lui faisait un devoir de prendre pn Prusse le timon, pour la préserver de l'ouragan le plus fatal aux États dont la puissance porte principalement sur l'opinion ; je veux dire les petites intrigues, les petites passions, le manque de fermeté, de suite et de système. Votre dignité personnelle, ai-je ajouté, vraiipent immense et qûlle fois plus élevée que votre

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Ttmgy qudqne éminent qu'il soit^ vous défend^ sauf doute ^ de vous ofifrir; mais votre devoir est^ je ne dis pas de ne point refuser^ je dis de vous mettre en mesure^ et d'employer votre forcfe et vos talens à pren*^ dre de Fempire sur le successeur^ et à saisir le sceptre des affaires.

Cette manière de traiter l'a £9rt développé. U m?a parlé avec vérité^ et par conséquent avec quelque con« fiance^ de Berlin ; il m'a dit que M^ de Hertzberg ne Ini avait point laissé ignorer nos liaisons; il m'a signalé dbacun des personnages influenstelsque je les conniÔB. J'ai vu clairement qu'il y avait de la jGroideur £3ndée sur quelque chose d'ignoré entre lui et le prince dé Prusse^ qu'il (le duc de Brunsvnick) n'aimait ni n'estimait le prince Henri^ et que sa partie à lui duc était aussi piûssamment liée qu'elle pouvait l'être dans un pays jusqu'ici peu habitué à f intnigue^ mais dont le jour en viendra bientôt peut^tre. Comme j'avais eu^ à dessein, l'air de croire beaucoup aux dispositions à la guerre de la part du cabinet de Berlin^ le duc m'a très4iien montré qu'indépendamment de ce que le successeur, bien que très-brave, n'était pas belliqueux^ ne fàtHSù qu'à cause de ses moQun, de ses habitudes et de sa monstrueuse stature^ il y aurait de la démence à comr* mencer ; que le temps des^ acquisitions par les annfs,; qui peut-être suaient encore nécessaires à k Prosse^ n'était pas venu; qu'il Êdlait consolider, etc., ete. Toni cela a été très-sérieux, très-sensé et très-fort de détails. Système oriental, Rusne, Pologne, Courlande, tout a passé en revue.

Ils ne sont point rassurés r le système mental, c'est-à-dire sur la part n J • '* ^^ P*"

raissent croire q^'* ''* ^ ibtto^

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ment l'empereur que pour le système oriental, et dans tout ce qui peut amener son succès. La Pologne est à reconstruire. Nous avons remis à en parler ainsi que de la Courlande. Tout-u-coup^ et par une transition très-brusque ( il les emploie^ ce me semble^ pour surprendre le secret de celui auquel il parle^ et qu'il fixe prodigieusement en l'écoutant)^ il m'a demandé ce que j'allais faire à Berlin : « Achever de connaître le Nord^ » que je ne puis guère étudier que là^ lui ai-je dit, puis- » que Vienne et Saint-Pétersbourg me sont interdits. » Eh ! qui sait ? On présume toujours de ses forces ; on » espère que, dans un beau sujet, Tâme élèvera le gé- I» nie. J'oserai peut-être essayer d'arracher le portrait » de César aux barbouilleurs qui s'empresseront de s'en » emparer. » Cette idée a paru le satisfaire; j'ai pu facilement y coudre des choses agréables pour lui ; je lui ai dit qu'il nous avait beaucoup plus conquis que battus ; que nous regardions les destinées de l'Allemagne comme reposant sur sa tête^ etc.^ etc.^ et qu'ainsi le projet d'écrire la plus brillante partie de l'histoire de mon siècle m'avait placée même avant de le connaître^ au rang de ses plus curieux observateurs, et par conséquent de ses plus fervens admirateurs. Je ne sais s'il m'a tout-à-fait cru uniquement occupé de littérature; mais l'idée que j'écris l'histoire me le rendra probablement plus accessible, si même ce n'est plus conGant; car il paraît posséder au plus haut degré l'amour et même la jalousie de la gloire.

Le courrier me presse, parce que n'ayant point quitté la cour de tout hier, je n'ai pu écrire que ce matin, et le courrier part à onze heures. Or chiffrer est trèslong. J'omets donc mille et mille détails qui me font croire, i^ que les Anglais ne réussiront pas à beaucoup

près aussi vite dans leurs tracasseries du Nord qu'on pourrait le craindre, pour peu que le cabinet de Berlin puisse compter sur celui de Versailles; 2^ qu'il est temps de parler un peu plus clair à celui-là, et de ne pas confondre le mystère et le secret, la finesse et la prudence, l'équivoque et la politique; 3° que le duc de Brunswick, que je crois être, et de beaucoup, le plus habile prince de l'Allemagne, veut sincèrement la paix, et qu'il la fera vouloir au cabinet de Berlin , pour peu que l'on contienne l'empereur, lequel, m'a-t-il dit, a outragé en propos, devant lui sept ou huitième témoin, le prince de Prusse; que le plan personnel du duc est de gouverner la Prusse, et d'obtenir en Europe une grande confiance, une grande considération ; qu'il craindrait, tout au moins, de ne pas l'augmenter à la guerre; qu'il est convaincu que BerUn doit l'éviter, et surtout qu'elle n'est réellement à redouter qu'autant que la France encouragera l'empereur, qui n'osera jamais rien sans nous.

Je n'ai le temps aujourd'hui que d'esquisser ce prince tel qu'il m'a paru. Assurément il ne serait pas un homme ordinaire, même parmi les gens de mérite. Sa figure annonce profondeur et finesse, envie de plaire tempérée de fermeté, et même de sévérité. Il est poli jusqu'à l'affectation ; il parle avec précision , et même élégance ; mais il cherche un peu à parler ainsi, et le mot propre lui manque souvent. Il sait écouter et questionner du sein de la réponse. La louange embellie de grâces et enveloppée de finesse lui est agréable; il est prodigieusement laborieux, instruit, perspicace. Quelque habile que soit son minfstre principal, M. de Féronce, le duc a la surinteqdance de tout, et le plus souvent décide par loi-même. Ses correspondances

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sont immenses, ce qu'il ne peut devoir qu'à sa considération personnelle; car il n'est pas assez riche pour payer tant de correspondans, et peu de grands cabinets sont aussi bien informes que le sien. Ses affaires de tout genre sont excellentes : arrivé, en 1780, à la souveraineté, qu'il a trouvée surchargée de près de quarante millions de dettes, il a tellement administré qu'avec un revenu d'environ cent mille louis et une caisse d'amortissement, où il a versé les reliquats dés subsides de l'Angleterre, dès 1790 il aura parfaite* ment liquidé non-seulement les dettes de la souveraineté, mais celles des États. Son pays est libre autant qu'il peut l'être, heureux et content, bien que la classe des marchands regrette la prodigalité du père. Le duc actuel ne serait pas moins sensible qu'un autre aux plaisirs et aux élégances ; mais, sévère observateur des décences (sa maîtresse, mademoiselle de Hartfeld, est la femme la plus raisonnable de sa cour, et ce choix est tellement convenable, que le duc ayant montré il y a peu de temps quelque velléité pour une autre femme, la duchesse s'est liguée avec mademoiselle de Hartfeld pour l'écarter), religieusement fidèle à son métier de souverain, il a senti que l'économie était sa première ressource. Véritable Alcibiade, il aime les grâces et les voluptés; mais elles ne prennent jamais rien sur son travail et sur ses devoirs, même de convenance. Est-il à son rôle de général prussien, personne n'est aussi matinal, aussi actif, aussi minutieusement exact que lui. Une marque d'un très-bon esprit, ce me semble, et d'un caractère supérieur, c'est moins encore qu'il suffit au travail de chaque jdur, que le travail de chaque jour lui suffit ; sa première ambition est de le bien Êcire. Enivré de succès militaires et universellement

DE LA COUR DE BEÏVLIN. ' Qt5l

désigné comme le premier dans cette carrière, surtout depuis la campagne de 1778, où il a soutenu pendàlït rhiver le mauvais poste de Troppau, auquel le roi de Prusse mettait de Tamour-propre, contre tous les effôtts des Autrichiens, il paraît avoir laissé de bonne foi celte carrière pour les soins de la souveraineté. Accueilli partout, curieux de tout, il sait s'ennuyer très-assidûment à Brunswick, pour y conduire ses affaires. Encore une fois, cet homme est d'une trempe rare, mais tro{> sage pour être redoutable aux sages. Il aime au reste beaucoup la France, qu'il connaît à merveille, et paraît très-sensible à tout ce qui vient de là. Son fils aîné, en revenant de Lausanne^ a parcouru la Franche- Comté, le Languedoc et la Provence. Il brûle de retourner en France. Je saurai bientôt si on l'y renvoie; je crois qu'on ne saurait trop l'y fêter de toutes les manières qui témoigneront confiance pour son pète, car il paraît sensible ; et, de ce côté, certes, il en serait assez aidé et flatté pour en être fidèle dépositaire.

Je ne saurais en ce moment parler du souper où le duc m'ôta de la place d'honneur (vis-à-vis de la duchesse), que j'avais occupée à dîner, pour me mettre à côté de lui, qui est toujours à l'extrémité de la table. La conversation fut très-vive et absolument particulière, mais point politique (nous étions entourés), et de pure curiosité sur la France. Je dîne aujourd'hui avec le duc et soupe avec la duchesse douairière à Antoinetten-Ruh : je n'ai pu éviter cette corvée qui m'ôte l'occasion de souper avec le duc, faveur qu'il accorde très-rarement, et qui a paru hier fort marquée ici, où l'on m'observe avec inquiétude, mais seulement peutêtre parce qu'on me croit un chercheur de places.

Le voyage de Zimmermann àPostdam s'est prolongé

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plus qu'on ne croyait. Il a écrit que Thydropisie n'était point déclarée^ et il reparle de l'asthme : c'est un lieu commun. Il est l'homme du roi> il n'est pas celui du puUic. Ce qui est certain, c'est qu^il n'a pu remporter aucune victoire sur la polenta et les pâtés d'anguilles; qu'il ny a plus de rides au visage; que tout est affecté d'enflures et d'enflures édémateuses. Cependant le prince Henri est retourné à Rheinsberg^ où le jeune et très-beau Rivarol fait la pluie et le beau temps, dit-on.

Un fait que je puis garantir, c'est qu'un Ecossais, premier médecin de Catherine II, étant dernièrement à Vienne, a diné à la table de l'empereur, assis à côté de lui, et même la chose a été avouée dans les gazettes; mais ce qu'on n'y trouve pas, c'est que, pendant le séjour de ce médecin à Vienne, M. de Cobentzd^ ministre de Vienne en Russie, mais alors auprès de l'empereur, ayant été chargé de montrer à ce médecin une maison de plaisance aux environs de la capitale, l'empereur s'est trouvé à cheval sur le chemin du docteur, et a suivi à la portière du carrosse, pendant plus de deux lieues, toujours s'entretenant avec l'Écossais.

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