‹ Œuvres de MirabeauChapitre 15 sur 79 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

i6 juillet 1786.

J'ai été aujourd'hui en tête-à-tête trois heures avec le duc au sortir du dîner. La conversation a été vive, loyale et presque confiante : elle m'a confirmé dans toutes les opinions que j'ai déjà énoncées; mais elle

m'a inspiré beaucoup de craintes sur la situation de la Prusse après la mort du roi. Il parait que le successeur a tous les symptômes de la plus irrémédiable faiblesse, et que ses en tours les plus corrompus usurpent tous les joiurs plus d'empire, à commencer par le visionnaire et sombre Bishopswerder. Le prince est, dit-on, en froid avec ses oncles. Le coadjulorat de l'ordre de Saint- Jean, donné avec une grande solennité au prince Henri, fils aîné du prince Ferdinand, et qui ôte près de cinquante mille écus de rente au successeur, est la plus récente occasion de ce refroidissement. Il parait que l'on a intrigué fr^rtement pour l'établissement de ces deux jeunes princes, que la ville et la cour regardent comme les en fans du comte Shmettaw. On a cimenté toutes les mesures prises à cet égard, et cela au moment où l'on croyait le roi à l'agonie, de manière à lier le successeur, auquel on a par conséquent au moins montré de la méfiance. Le prince Henri, frère du roi, a tout au moins été de moitié dans tout cela ; le prince de Prusse n'a pas même essayé de masquer son mécontentement. Il résulte de là que tous les partis subalternes, toutes les sales intrigues en prennent plus d'activité ; de sorte que la considération du cabinet de Berlin, qui est bien sa première puissance, n'est peutêtre que trop liée à la vie du roi, si le duc de Brunswick ne saisit pas les rênes du gouvernement ; il paraît sérieusement en craindre le fardeau. En effet, un tel État, qui n'a point de base réelle, sera cruellement tourmenté si les vents de cour l'agitent, et ce prince, qui s'est formé sans passer à l'école du malheur, et dont il est impossible de s'exagérer la raison et la sagesse, peut redouter de changer tout le système de sa vie i mais il ne recule pas. aux choses difficiles, et il est

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trop intéressé à la prospérité de la Prusse pour ne pas chercher à y influer.

Au reste^ il me parait constant que les premiers six mois; et même la première année^ ne peuvent guère apporter de changemens^ mais seulement en préparer. Le duc m'a très-souvent répété que toute FAllemagne protestante et une bonne pai*tie de Fautre seraient incontestablement à la France le jour où elle rassurerait pleinement le corps germanique sur ses intentions ; et quand je lui ai demandé quelle caution on nous donnerait donc que le rôle éminent dont l'électeur de Hanovre était chargé dans la confédération des princes ne tournerait jamais le cabinet de Berlin du c6té de l'Angleterre^ et ne serait pas un obstacle invincible à une sincère union entre Versailles et Postdam^ il m'a montré avec beaucoup de netteté^ et d'une manière sans réplique^ que la ligue germanique n'aurait jamais existé^ ou du moins pris cette forme^ sans l'ambiguïté de notre conduite relativement à l'Escaut^ à la Bavière^ et même au système oriental ; ajoutant au reste que l'électeur de Hanovre était très-distinct du roi d'Angleterre, et les Anglais fort étrangers aux Allemands ; sur quoi je dois observer qu'il m'a semblé que le duc charge avec affectation toutes les fois qu'il s'agit de déprimer l'Angleterre (quoique je sache très-bien qu'il l'aime)^ peutêtre parce qu'il sent que ses liaisons de famille le rendent plus suspect à cet égard. En un mot, je ne saurais trop répéter qu'il me semble qu'on n'a pas confiance en nous, mais qu'on voudrait sincèrement y avoir confiance, d'autant qu'on ne craint pas le moins du monde l'empereur sans la France, et qu'on est convaincu qu'il n'osera jamais faire un pas quand le cabinet de Versailles dira : Nous ne souffrirons point (P agression.

DE LA COUR DE BERLIN. x 235

Remarquez cependant que Tîncohérence des démarches de l'empereur et ses brusques disparates déjouent souvent toutes les combinaisons. Le duc apprend aujourd'hui un fait de ce genre qui lui donne à penser.

Le baron de Gemmingen a écrit, il y a quelque temps, une brochure très-violente contre la confédération germanique. Dohm, excellent publiciste prussien, a répondu d'une manière forte et victorieuse. Alors le cabinet devienne a prié le nôtre de demander à celui de Berlin que la guerre de plume cessât ; Berlin y a consenti : aujourd'hui il paraît, à la vérité, sous la rubrique de Munich, mais venant incontestablement devienne, une réplique âpre et mordante contre Dohm; or, la guerre de plume est rarement insignifiante à Vienne, oiî elle ne se fait jamais que sous les auspices de l'autorité.

Autre fait très-grave, s'il est vrai. On écrit de Vienne au duc que quatre à cinq mille Russes sont entrés en Pologne, où la diète menace d'être fort orageuse. Le duc désir que nous prenions un parti décisif sur et contre toute nouvelle modification tendant à dissoudre ou amincir la Pologne. Je n'en sais point assez relativement à ce pays pour avoir pu m'engager dans les détails; mais je lui ai pailé de la Courlande, en lui exposant celles de mes idées, relativement aux dernières démarches de la Russie envers ce pays, que l'on trouvera dans mon mémoire à ce sujet ; je les lui ai exposées, dis-je, comme naissant de la conversation ; il les a saisies avec avidité, et m'a promis d'eu écrire dans mon sens à M. de Hertzberg. Je comprends assurément que les circonstances du moment ne sont rien moins que favorables; mais cet assentiment, même chaleureux, d'un très-excellent politique, m'enhardk à pnor

qu'on prenne en considération mon mémoire^ ne rùt*ce que pour Tavenir^ et que l'on me donne quelques instructions sur la manière dont je pourrais tater à cet égard le duc de Courlande^ que je vais trouver à Berlin, et les principaux personnages de la Courlandc^ avec qui je puis très-facilement correspondre : mon métier de voyageur connu^ et avide de faits et de résultats^ me donnant de grandes facilites pour parler de tout.

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