MÉMOIRE
REMIS A LA COUR DE FRANCE, SUR LA DÉCLARATION QUE LA RUSSIE k FAITE A LA COURLANDE, ET QUI 8E TROUVE DANS LES GAZETTES OB I.CTOB , DU 20 MAI AU 3 JUIN I786*.
La Courlande vient, d'être menacée, officiellement d'encourir l'indignation de la souveraine des Russies, dans le cas où serait fondé le bruit qui s'est répandu au sujet de l'abdication du duc de Courlande en faveur du prince de Wurtemberg, général au service de Prusse.
On sait que le duc actuel, Ernest-Jean, homme féroce, abhorré dans son pays au point de n'y pouvoir rester, quand il ne craindrait pas les violences du cabinet de Pétersbourg, est fils du fameux Biren, réintégré duc de Courlande en 1760 par l'influence, ou plutôt par la terreur de la Russie, qui chassa, à l'aide de quarante mille soldats, Charles de Saxe, oncle de l'électeur et duc légitime, pour installer l'ancien favori
* Ccst apparemment de ce mémoire qo^il est qucslion dans la leUf€ précédeate.
JÊhi
d'ÉIîsabeth, qu'une intrigue de cour venait de rappeler, de Sib|érie. On sait aussi que cet Ernest- Jean a plus d'une fois éprouve tout le poids des ressentimens de Catherine II ; qu'il a été relégué près de vingt années en Sibérie ; que son influence est nulle en Courlande^ et son abdication universellement désirée.
Ce qui n'est pas aussi connu, ou plutôt ce qui est très-secret, c'est qu'un uÂase lui enjoignit , il y a six ans, d'avoir à remettre son duché au prince Potemkin, et que, par le conseil du chancelier Taubé et du chambellan Howen, il conjura l'orage en faisant passer au prince Potemkin (alors et toujours fort dérangé) deux cent mille ducats. C'est Rason, secrétaire du cabinet du duc, qui fut chargé de porter cette sonune.
La cri^ recommence aujourd'hui, soit parce que Potemkin, en attendant l'exécution de ses grands projets, qui tiennent peut-être au système oriental ou à des circonstances qui ne sont pas mûres, veut ramasser cette bonne fortune, soit parce qu'il a besoin d'argent,, soit et surtout parce qu'on sent combien le duc de Conriande, lors de son existence précaire, devenu par ses économies et son avarice l'un des plus riches princes de l'Europe, amolli par l'adversité, la vieillesse et les instances journalières de sa dernière femme, qui a pris sur lui quelque empire, aspire à se mettre à l'abri des événemens. Le cabinet de Pétersbourg n'ignore aucune de ces choses ; il craint sans doute que celui de Berlin ne forme quelque spéculation sur la Courlande, à l'aide d'un nouveau duc tout entier à sa disposition. Les conditions qui donnaient à la Pologne un droit de protectorat sur la Courlande ayant cessé par le fait d'avoir force de loi au moment où cette république anéantie
q38 histoire secrète
s'est trouvée dans rimpossibilité de les remplir^ il n'M pas absurde d'appréhender que la Prusse ne se subroge à la place de la Pologne, et ne consolide ainsi à son profit le £ait par le droit.
En effet, la Courlande est loin d'êure un pays méprisable. Son climat assez froid, puisqu'elle est située par le 57^ degré de latitude, n'est cependant pas insupportable ; son étendue est de quatre-vingts lieqes de longueur, sur cinquante de largeur; son terrain est fertile et ses productions naturelles sont précieuses pour toutes les puissances maritimes et commerçantes. Deux principales rivières navigables (l'A et la Windau) la coupent de l'orient à l'occident : plusieurs ruisseau et canaux la traversent en tous sens. Elle a deui ports sur la Baltique (Windau et Liebau). Dans l'état d'impuissance et d'inindustrie où elle se trouve, son commerce actif ou passif n'occupe pas moins de six à sept cents vaisseaux de trois à quatre cents et même a hait cents tonneaux. Elle contient sept à huit petites villes; on évalue sa population à plus d'un million et denû d'habitans; et l'on peut juger que les propriétaires n'y sont pas misérables, par cette seule circonstance que les revenus du duc régnant, qui a si peu cPinfluence dans cette république, montent environ à àeux cent mille louis annuels. . . . Telle est en aperçu la sitna* tion de la Courlande.
Il serait parfaitement inutile d'établir ici que^ cette république étant un état libre, dont le chef es( pure* ment électif, de sorte qu'il peut bien abdiquer^ mais non pas céder ses droits , la Russie n'a pas celui de se mêler des affaires^ de la Courlande, qui devrait être indépendante de Êiit comme elle l'est de droit. Le mot droit est vide de sens lorsqu'on l'oppose à celui de la
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force. La Russie est depuis long-temps en possession de vexer la Çourlande au dedans et au dehors^ de lui dicter ses choix, de cqntraipdre ses suffrages, d'extorquer ou d'arracher son or, ses denrées, ses hommes; et c'est de tout temps qu'elle s'est fait un principe de familiariser les cours dç l'Europe avec l'idée que la Çourlande n'occupe un rang dans le monde qu'autant
que la Russie veut bien en disppseï: Tout cela, est
connu .
Ce que je voudrais examiner ici en peu de mots, c'est, i^ si nous n'avons pas un intérêt évident à étabUr un autre ordre de choses j 2*^ si nous en avons les moyens.
La Çourlande, retardée et opprimée par toutes sortes de tyrannies intérieures et extérieures, n'a pas une manufacture; elle abonde en munitions navales de; tous les genres. Il est donc entré elle et la France, qui tient le premier rang parmi les nations industrieuses^ des rapports que la nature des choses établit sur les diverses espèces de productions des deux pays, pro-^ ductions dont l'échange le plus direct ferait naître le commerce le plus avantageux.
En effet, il existe bien actuellement une sorte d'échange entre la Çourlande et la France, mais d'une manière si peu directe, que ce n'est que de la seconde ou troisième main , par l'entremise des Hollandais, des Anglais, des Suédois, DanoiS;^ Prussiens, villes anséatiques, etc. Cette entremise absorbe et détruit pour nous les bénéfices de ce con^merce précieux, qui ^e devrait pas moins que nous procurer avec abondance et à un prix modique, inconnu dans, nos chantiers et dans nos marchés, les bois de construction, de mâture, de charronnage, de marqueterie, etc.,, les grains^ les
viandes^ les poissons salés^ les légumes^ etc.^ elc.^ dont les retours naturels seraient toutes les productions de notre industrie^ depuis la plus grossière jusqu'à la plus perfectionnée (car il n'en existe d'aucun genre dans la Courlande), que les Courlandais^ très -consommateurs et très -avides de luxe^ même de celui de décoration^ tiendraient désormais de nous à des prix tolérables^ et cependant infiniment lucratifs pour nos fabriques.
L'avantage de ce commerce direct ne serait pas seulement pécuniaire : outre l'influence que des liaisons intimes avec la Courlande nous donneraient sur la Baltique et dans cette partie du nord^ où nous devi^idrions les médiateurs entre la Prusse, la Pologne, qui éprouvera nécessairement bientôt une nouvelle métamorphose, et la Russie, la France s'assurerait^ par un traité de commerce avec la Courlande, deux ports sur la Baltique, au moins neutres et presque exclusif. Us nous serviraient, en guerre comme en paix, de lieux de dépôt et d'approvisionnement pour la plupart des matériaux nécessaires à notre marine royale et marchande, et compenseraient puissamment le désavantage toujours plus imminent que nous préparent dans le nord, c'est-à-dire dans la mine des marins, les liaisons étroites de l'Angleterre et de la Russie. L'Angleterre offre à l'observateur attentif tous les symptômes qui peuvent menacer les possessions des Hollandais dans les Indes, et annoncer le désir d'une revanche. La Russie peut dès aujourd'hui ravir à la France une bonne partie des moyens de la guerre maritime dans les mers d'Europe. On ne saurait trop se hâter de changer cet ordre de choses.
Et prenez garde qu'il ne s'agit point ici d'un traité
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à faire, mais seulement à renouveler ; car le cardinal de Richelieu en fit un avec la Courlande en i643, qui fîit enregistré au parlement de Paris en 1647 ; de sorte qu'en traitant aujourd'hui avec la Courlande, nous pouvons dire nettement et démontrer que nous n'innovons rien.
C'est là , ce me semble, une observation fort impor» tante, qui ne doit pas peu influer sur la résolution à prendre et sur les formes à donner à la résolution une fois prise.
Les états de Courlande désirent ce rapprochement politique des deux pays. Le chambellan de Hov^en^ dont je viens de parler, est un des honmies les plus înfluens de sa république et le plus anti-Russe des Courlandais^ parce qu'étant ministre de son pays à la cour de Warsovie, il a été enlevé par ordre de l'impératrice, et relégué en Sibérie. Son neveu avait été chargé indirectement, mais formellement, de sonder à cet égard le gouvernement de France. Je sais positivement qu'il en a parlé à M. de Vergennes, et que, pour toute réponse, ce ministre lui a dit, 1 ^ que ce n'était pas à lui, ministre des affaires étrangères, de traiter cet objet ; 2^ qu'il fallait que le duc de Courlande, conjointement avec les états, fit officiellement au roi la proposition d'un traité de commerce.
Je réponds à cela, i^ qu'assurément le ministre des affaires étrangères doit en effet se concerter avec celui des finances pour tout traité de commerce, mais qu'il ne me paraît pas que ce soit là une raison suffisante pour en rejeter l'idée, ou pour en repousser la proposition ; 2^ qu'il serait absurde de supposer que la Courlande, ployée sous le sceptre de fer des circonstances actuelles, s'exposât à faire aucune démarche ouverte