LETTRE V
19 juillet 1786.
Le duc m'accorda hier au matin^ avant mon départ^ environ trois heures d'audience, ou plutôt m'indiqua lui-même une conférence sous le prétexte de me remettre des lettres pour Berlin, dont en effet il m'a chargé. Nous reparlâmes des affaires générales et de la situation particulière de la Prusse, des doutes qu'il prétend que l'on ne peut pas ne point avoir sur nos intentions et notre système (comment lui répondre qu'il est tel désordre de finances avec lequel il est impossible d'avoir un système) ; de la terreur tous les jours mieux fondée que doit inspirer l'empereur, qui fait mal le bien, mais qni £sdt assez de bien pour se donner une grande puissance^ dont il a une superbe base, très-disproportionnée à toute autre, la France exceptée ; de l'impossibilité de lui trouver un autre contre-poids que la sagesse du cabinet de Versailles ; du peu d'espoir que le nouveau régime de la Prusse soit imposant 3 des difierentes inflexions qu'allaient prendre les divers partis qui y fermentaient ; de la verve militaire et des fumées ambitieuses qui s'emparaient du duc de Weimar, lequel
aspîraît à entrer au service de Prusse , et à brouiller lei^ cartes; de la nécessité pour nous et pour les autres que le cabinet de Versailles envoie à Berlin un homme de mérite pour en imposer, pour donner des conseils, pour surveiller les intrîgans et les incendiaires, etc., etc* Enfin, questionnant mon opinion avec Fair de craindre que je ne regardasse comme une absurdité ce qu'il allait me dire, il m'a demandé si je traiterais donc de chimère impraticable le projet d'une alliance entre la France, l'Angleterre et la Prusse, dont le but solennellement avoué serait de garantir en Europe à chacun ses possessions respectives, mesure noble et digne des deux premières puissances, qui ordonnerait à toutes les autres une paix fondée sur l'intérêt évident et combiné des deux rivales, et dont la plus grande difficulté peut-être est qu'on n'ose pas tenter de l'exécuter. Cette idée, qui me roule depuis sept ans dans la tête, est trop grande pour n'être pas séduisante : elle immortalisera infailliblement le souverain qui la réalisera, et le ministre qui saura le seconder ; elle changera la face de l'Europe, et totalement à notre avantage ; car, encore une fois, les traités de commerce les plus avantageux aux Anglais ne feront pas qu'ils soient alors autre chose que nos voituriers et nos plus utiles agens. Le duc m'a permis d'être en correspondance avec lui ; il me l'a même demandé, et je me suis mis auprès -de lui à peu près dans la mesure que je désirais.
ai juillet 1786.
P. S. J'arrive, et je n'aurai peut-être pas de détails aujourd'hui : au reste, l'hydropisie est dans l'estomac, et même dans la poitrine ; il le sait depuis jeudi ; il a pris cette nouvelle avec beaucoup de magnanimité, di-
sent les uns ; il a très-mal traité le médecb trop sia^ cère^ porte une autre version ; il pourrait traîner^ ffû roulait se ménager, et même, dit le docteur Baylies, plus d'une année; mais je doute qu'il renonce jamais aux pâtés d'anguille. M. de Hertzberg est depuis huit jours à Sans-Souci ; il n'y avait jamais été appelé 1 Deux jours avant celui où le roi lui a fait cette espèce d'amende honorable, si pourtant c'est autre chose que la besoin de soulager la poitrine de ses interlocuteurs cc de recruter sa conversation, le prince de Prusse avait diné chez lui dans sa terre, et passé une après-dinée presque entière avec lui et le prince de Dessaa : cda déjoue beaucoup les partis, très-animés contre cet estimable ministre, auquel notre légation a toujours marqué, ce me semble, trop peu de confiance et de considération.
Second P. S. J'apprends par une source que je crois sûre et profonde, et qui est indépendante du cabinet de Berlin, que l'empereur vient de faire les disposH tions les plus menaçantes vers la partie de la Moldavie et de la Yalachie qui lui convient ; qu'on s'attend qu'il se portera lui-même très-incessanunent vers ces froiH tières, et qu'on ne peut expliquer de tels mouvemens que par le projet de faire jouer à ces contrées le r6fe de la Crimée. Cetto nouvelle, combinée avec Fultinoia^ tum que la Russie a présenté à la Porte, me par^ut aovH verainement importante. Je ne connais pas les intentions précises de la cour de France ; mais si l'agrandissement indéfini de l'empereur, et surtout l'exécution du système oriental doivent lui devenir aussi redoutables que je le pense, je supplie que l'on délibère s'il peut être de la dignité du roi de laisser recommencer le drame
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DE LA. COUR DE BERLIN. %fy]
de la Pologne, de rintérêl de TÉiat de perdie le com^ merce du Levant, d'une sage politique de temporiser lorsqu'on allume la mèche. Pour moi, je ne saurais mettre en doute que notre inaction ne fut en pareil cas d'autant plus gratuite, qu'assurément l'empereur nç nous bravera pas, et d'autant plus fatale, que nous sommes précisément les seuls qui ayons tout à-la-fois la force et l'intérêt de l'empêcher. L'Angleterre ne s'en embarrasse guère; la Prusse n'y peut rien sans nous«
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