‹ Œuvres de MirabeauChapitre 19 sur 79 · LETTRE VI · texte numérisé non relu

LETTRE VI

a4JQillet i7a6.

Il m'arrive quelque chose d'assez bizarre : je viens de chez le ministre de France, qui m'a fait dire qu'il ne pouvait avoir l'honneur de me recevoir, parce qu'il avait affaire. Il faut, pour sentir toute la portée de ce procédé, savoir qu'il a paru ces jours-ci , dans la ga-^ zette de Hambourg, un article disant en toutes lettres que j'ai eu ordre de quitter la France. Vous concevez en outre qu'en général le ministre de France montre un très-grand empressement à voir les Français arrivans. Mais les circonstances conibinées font que ce qui ne serait qu'une impolitesse assez grave en toute autre occurrence est une affectation fort embarrassante en ce moment. Je n'ai que faire de vous dire, je crois, que je suis fort au-dessus du punctilio; mais ceci n'en est pas un. La prépondérance naturelle de la France

a4B HISTOIRE SECRÈTE

est telle que la considération d'un Français ne peut absolument point être indépendante de Faccueil que lu' fait son ministre ; à plus forte raison quand ce Français est envié, jalousé, surveillé, quand on ne cherche que des prétextes pour le rendre équivoque ; à plus forte raison encore quand ce Français, loin de pouvoir faire la guerre à son ministre, doit et veut en tout état de cause le ménager, et lui sauver des ridicules loin de lui en donner. Vous comprendrez aisément qu'il y a ici complication, et que j'ai à réfléchir au parti que je prendrai. Il sera pour le moment de tout dissimuler, et de m'exposer à un nouveau refus demain : mais ce nouveau refus, il serait impossible de le passer sous silence.

Je vous préviens de tout cela, afin qu'à tout événement, et plus tôt que plus tard, vous fassiez prévenir M. d'Esterno que l'intention du gouvernement n'est pas que je sois traité <l'une manière peu convenable, encore moins en proscrit. Il est bien assez trembleur pour que le paragraphe de Hambourg lui en ait imposé. Je ne le crois pas assez astucieux pour l'avoir composé. Ce qui est certain, c'est qu'il a paru ridiculement inquiet de mon retour, et qu'il est tout-à-fait sorti de sa circonspection silencieuse, pour tâcher de découvrir, par ceux qu'il croyait en liaison avec moi, quelles étaient mes vues. Quelques-unes des très-nombreuses personnes qui ne l'aiment pas, surtout dans les diplomaties étrangères, se sont amusées à m'en prêter, à foire des contes des Mille et une Nuits. Sa tête est en fermentation à cet égard, et d'autant plus qu'il est hors de son caractère ; de sorte qu'il en pourrait résulter de tels embarras pour moi, que je fusse ici très-déplacé. Avisez à empêcher cet ordre de choses : au reste, je

VOUS en dirai davantage avant de fermer cette lettre % et dans tous les cas nous n'avons point affaire à un de ces hommes qui résistent à la plus légère insinuation ministérielle.

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