‹ Œuvres de MirabeauChapitre 2 sur 79 · UA · texte numérisé non relu

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Tontes les sensations s'émoussent chez les hommes^ toutes les opinions s'altèrent ; les langues^ truchement général de l'humanité^ éprouvent les mêmes variadons, et parcourent les mêmes périodes. Les acceptions diffèrent d'un siècle, d'une révolution à l'autre, jusqu'à devenir méconnaissables.

Personne n'ignore l'étymologie du mot despote \ dénomination autrefob destinée à l'autorité tutélaire, et devenue dans nos langues le signal de la tyrannie et réveil de la terreur.

Je ne considérerai dans cet essai les mots despote, despotisme y que dans leur acception moderne.

Commençons par observer dans le cœur humain la passion qui produit le despotisme : nous le défini* roDs ensuite ; et c'est dans cette définition même qu'on apprendra à l'apprécier.

< Ce mot vient da grec ^iffiroTDC, et signifie mattre ou seigneur. — Usur^ pttaw, despote ou tyran, dans Tacception moderne donnée à ces mois , ■nprîoMiît en grec par le mot Tupawoç.

n j eoi dans le Bas- Empire une dignité indiquée par le mot despote. L*«pereor AUxim^ surnomme Vjénge, créa cette dignité^ et lui donnais. pOMer rang aprè^ Femperear.

6 CSSAI

L'homme est-il enclin au despotisme ?

Cette question philosophique^ peut-être plus curieuse qu'importante^ et dans laquelle^ comme dans toutes les autres, il faut fixer et circonscrire la signification des mots avec l'exactitude la plus rigoureuse, nécessite une distinction préliminaire.

TJ homme naturel et Thotnme social difiîreiit par des nuances infinies qu'il ne faut jamais confondre. Il n'y a guère plus de comparaison entre l'individu naturel et l'individu modifié par la société, qu'entre un citoyen ordinaire et un castor très-industrieusement organisé ; et, sans étaler ici une inutile érudition, on peut condure en général du peu de lumières recueillies à cet égard, que non-seulement l'homme sauvage n'est presque point éloigné de l'état animal (quoiqu'il en soit plus ou moins distant, selon les circonstances du climat sous lequel il respire, ou de la constitution physique que lui a départie la nature), mais encore quO l'homme social, réduit à la vie sauvage, perdrait la plus grande pattie des notions, des connaissances et des passions qui distinguent notre manière d'être de la vie purement animale ^ .

Mais est-^il trèd-nécessaire au perfectionnement de l'organisation des sociétés de savoir précisément ce qu'était l'homme naturel ?

Il serait malheureux que cela fut ; car il est a peu près impossible de satisfaire à cet égard notre curio^ site. Nous connaissons bien imparfaitetnent le peu âihommes naturels que nous ayons trouvés sur le globe, et nous nous sommes beaucoup plus occupés à

» Voyez, dans les excellentes recherches philosophiques sop les Américaias, Thisioire de rinfortnBé Écossais ooramé Selkirk, et dans la défense de ces mêmes recherches, Fexeniple d^on mathématicien nfoittmé Marcial. v

les massacrer qu'à les observer. Des milliers de brigands ont immolé trente millions d'hommes dans ce ▼astc hémisphère, si long-temps dérobé à notre entreprenante cupidité ; il n'est pas un seul philosophe qui nous ait transmis ses recherches sur ces victimes infortunées : l'Europe ne portait, lors de cette découverte, que des hommes de fer.

Si les Orang-Outangs, cette espèce d'animaux si rapprochée de notre configuration, et peut-être de l'instinct humain, que les naturalistes sont presque incertains sur la classe dans laquelle ils doivent les ranger, si les Orang-Outangs acquéraient jamais les connsûssances de l'homme, il serait fort curieux et fort utile aux premiers d'entre eux, réunis en société, d'observer par quelle gradation ils auraient fait tant de progrès : probablement ils ne s'en occuperaient point, car ils n'en auraient pas le temps ; et d'ailleurs ils ne seraient pas plus capables encore d'observer que de sentir le prix des observations ; mais si cette société était parvenue à ce degré de perfection, je crois que ce serait un temps inutilement perdu pour elle que celui qu'elle consumerait en vains efforts pour se rappeler les détails de la vie animale de chacun de ses individus.

Ne cherchez point dans cette comparaison ce qui peut prêter au ridicule ; car une plaisanterie bonne ou mauvaise ne prouve rien, et convenez que l'homme naturel n'est probablement qu'un animal d'une organisation très-supérieure, mais surtout incomparable à toute antre espèce par son instinct pour la société, beaucoup plus impérieux que dans tous les autres animaux ; instinct qui développe et met en œuvre toute sa perfectibilité.

Si doDc^ comme j'espère le prouver à sa place, la formation des sociétés est le résultat nécessaire de l'instinct social que Thomme a reçu de la nature^ il nous importe peu de savoir quels sont les sentimens de l'homme naturel y pourvu que nous connaissions ses penchans sociaux.

C'est ainsi qu'on doit mettre à l'écart tous ces problèmes, dont la discussion n'intéresse guère que l'amour-propre de celui qui s'efforce de les résoudre. C'est ainsi qu'il faudrait simplifier cette question , si long-temps et si diversement agitée, et qui tient inséparablement à mon sujet : Vhomme eU^il naturellement bon ou méchant ?

Le philosophe de Malmesbury % Carnéades, longtemps avant kii, et bien d'autres prétendus sages après eux, offrent d'un côté des déclamations et des subtilités, et ne font honneur, ni à leur esprit, ni à leur cœur, en nous assurant que l'homme est mauvais par essence.

S'il pouvait être utile de croire à une vérité aussi triste, les fanatiques, les intolérans, l'histoire des croisades, et surtout celle de l'indéfinissable fureur des Européens dans le Nouveau-Monde, nous persuaderaient plutôt que la plus sombre éloquence, dont le coloris et les efforts seront toujours fort au-dessous des forfaits humains.

Mais j'ai dit qu'une pareille opinion semble éclairer également un esprit faux et un cœur pervers.

Un auteur fait tort à son cœur en soutenant un tel principe, parce qu'il donne lieu de penser qu'il juge des autres par lui-même. La véritable vertu est toujours douce et indulgente. Il ne fait pas plus d'honneur à son esprit, parce qu'il soutient une erreur

* Hobt)C8.

SUR LE DESPOTISME. g

évidente (le monde n'existerait pas^ si l'homme était essentiellement méchant; et il n'est pas un être humain assez malheureux pour n'avoir pas éprouvé quelque-* fois en sa vie qu'il était compatissant et bienfaisant par instinct); parce qu'il conclut un principe général de faits particuliers, preuve presque certaine d'un esprit faux et borné ; parce qu'il déshonore et ravale la nature humaine eu pure perte ; car quelle utilité pouvonsnous retirer de ce principe que l'homme est méchant?... Vous serez en garde contre lui, me dira-t-on. Eh! ne voyez-vous pas que la méchanceté de tant d'hommes l'emportera sur ma méfiance !

Des philosophes, plus amis de l'humanité, plus sensibles, plus éclairés, nous disent : L'homme naturel est juste et bienfaisant.

Quand cts respectables philantropes auraient tort, ils s'égareraient par enthousiasme du bien ; et j'ose vous assurer que leur erreur serait encore utile et consolante. Mais substituez le mot social au mot naturel, et ils auront rigoureusement raison; car si l'on peut leur objecter que l'homme naturel, excité par ses besoins, emporté par sa fougue, peut ignorer ou méconnaître cette vertu qu'on appelle bienfaisance; qu'il ne sait ccque c'est que /«^//ce, parce qu'elle n'est produite que par les relations de la société, ils répondront : L'homme naturel ne saurait être conçu sans aucune relation. Cette abstraction est purement idéale et incompréhensible. Moins ces relations sont intimes, moins elles sont étendues, et plus il est sauvage, c'està-dire effarouché par l'idée du besoin qui le menace sans cesse ; car il a d'autant moins de ressources pour le tatisfaire, qu'il est plus isolé ; il est emporté par l'im-

pnIsioA de prassions d'autant plus désordonnées qu'elles sôdt moins éclairées et plus solitaires.

Qu'avons-nous donc prétendu dire? Que la sociabilité, la première des vertus, parce qu'elle est le premier des besoins, nécessite la justice, d'où dépendent ou plutôt qui renferme toutes les vertus; oui, tontes les vertus, la bienfaisance elle-même.

Il est évident que l'injustice autorisée ne pourrait qu'être la dissolution de toute société. Toute association suppose donc des droits ^ des devoirs et une justice executive. Si la ville des scélérats, dont parle Pline % et dans laquelle Philippe confina, dit-on, tous les méchans qu'il trouva dans ses États, a jamais existé, leurs lois furent justes, leur police active et sévère.... Si cela n'est pas, elle n'a pas subsisté. La société ne nécessite donc pas la corruption de l'espèce, comme Bl'ont pas rougi de l'avancer quelques déclamateurs : si la société nécessite au contraire une harmonie de conduite que l'on appelle justice, l'homme, qu'un instinct irrésistible invite à la société, n'est pas un être méchant.

Je ne crois pas qu'on puisse rien objecter sérieusement à ces principes simples et évidens ; rien de sé^ rieux, dis-je; car je n'ignore point qu'on peut contredire toutes les vérités, et j'abandonne volontiers aux sophistes l'avantage de disputer sur tout.

« Transcarramus soiertifiâimas nugas >. m

Je m'engage seulement à prouver, dans tout le cours de cet ouvrage, que l'homme social est essentiellement et naturellement bon, qu'il ne peut être heureux qu'en

• Hist , liv. IV, chap. ii.

> ft LaisIsoDs ta les savantes bagatelles, m

remplissant cette condition nécessaire de son être^ et qu'il sera toujours juste et heureux quand on l'éclaireta sur ses yérilables intérêts, qui sont toujours conformes à la justice et relatif à son bonheur.

J'établirai (en me renfermant dans mon objet, qui est de peindre le despotisme, ses dangers et ses ravages) que les faits particuliers et sans nombre que l'on pourrait avancer contre le principe que je viens d'établir, viennent tous à son appui lorsqu'on les considère sous leur véritable point de vue, en les rapprochant des causes qui les ont produits.

En général, toutes les passions humaines peuvent être dirigées vers la justice, ou réprimées et prescjne détruites en considération delà justice. Il ne faut pour cela que savoir apprécier et calculer ses véritables intérêts; et le plus honnête homme, dans quelque état qu'il soit placé, sera celui qui les calculera le mieux. Si la nature n'avait pas voulu que toutes les passions pussent être dirigées vers le bien général, elle n'aurait pas voulu la société ; car les passions, ennemies les unes des autres, et dans un état perpétuel de guerre, nécessitent la destruction de la société.

Ces principes, que je crois vrais, qui du moins ne sauraient être dangereux, et sur lesquels je reviendrai souvent dans le cours de cet ouvrage, une fois posés, je reviens au despotisme, et je ne crains pas d'avouer que le désir d*être despote est aussi naturel à l'homme réuni en société que la haine des despotes l'est à celui que la servitude n'a point dénaturé.

rai dit réuni en société : en effet, on peut croire qde rhomme dans l'état de nature ne veut ni commander ni dépendre jusqu'au moment du besoin, qui n'est qu'une fougue purement physique, nullement raisoU'^-

I a ESSAI

née^ et aussi passagère que violente; mais dans l'état social les idées s'étendent^ les désirs s'aiguisent, les passions se développent, et celle de dominer est l'une des premières qui germent dans le cœur humain, comme elle est la plus rapide à s'accroître ; c'est la soif inextinguible de l'hydropique.

Voyez l'enfant au collège; observez-le même au berceau^, vous reconnaîtrez déjà les traces de ce sentiment que nos institutions nourrissent avec soin ; car la première éducation de l'homme semble également arrangée pour le disposer à être esclave et tyran.

Suivez le citoyen dans sa domesticité, le colon du Nouveau-Monde dans son habitation, le guerrier dans les camps, l'homme de lettres dans le silence du cabinet, le ministre de la religion au pied des autels, vous verrez chacun de ces êtres luttant pour s'arroger une autorité despotique sur d'autres individus; c'est le vœu constant de l'humanité.

Considérez tous les peuples ; parcourez l'histoire : on n'y trouve guère que des noms de conquérans et de despotes. Les républiques, sorte de confédération peutêtre la plus despotique de toutes, mais dont l'amour de la liberté et les vexations d'un pouvoir abusif donnèrent sans doute la première idée, les républiques maintiennent avec soin leur indépendance, leurs richesses et leurs forces dans le seul objet d'asservir. Les Romains, exaltés par l'esprit patriotique le plus étonnant, dont ils ont seuls donné l'exemple à ce degré de succès et d'activité, ravagèrent et conquirent tout ce qu'ils connaissaient des trois parties du monde

' L^eofaDt à six mois n^esl pas aussi machine que l'on pense ; ses langes gcaent sa lihcrlc : vous essuyez ses pleurs^ il vous importunera sans doute pour être obéi : voilà la première leçon et le premier acte do dcspptlsniç.

SUR LE DESPOTISME. l3

alors dëcouv^t. (Les malheurs de l'autre hémisphère n'étaient que différés.) L'honneur de subjuguer et de conquérir fut le seul objet de la politique^ de la liberté^ de l'émulation de ces républicains trop Êimeux que des barbares ^^ plus philosophes en cela que les histo^ riens^ appelaient à si juste titre les fléaux de Vuni^ 9erSy brigands de toutes les terres y ^pirates de toutes les mers ^

Les Anglais^ idolâtres de leur liberté^ qu'ils ont aC'^ qoise et défendue par les armes du fanatisme même^ étendent sur l'Asie un sceptre de fer^ et s'efforcent d'asservir l'Amérique septentrionale^ et t}rrannisent implacablement tout ce qui approche leui-s posses^ lions. Bientôt, pour échapper à la tyrannie, elles seront forcées de se séparer absolument de la métro^ poie^ et peut-être de lui donner la loi ^.

Les Hollandais^ qui ont acheté leur indépendance par tant d'industrie^ de sagesse^ de patience^ d'opiniâtreté^ oppriment les peuples que les mers les plus étendues sonblaîent protéger et mettre à l'abri de leur cupidité.

Qui ne ocMinaît pas l'astuce, la cruauté, les vexa-

' Les Bretons.

* Rsplores orlns , postqoaai codcU Tastantibos def aère terne , et mare Kmtantiir ; si kicoples bostis est* arari; n paoper, ambltûwL

(Tagit., âe vit, jégricol.)

' Daos tons les temps la même conduite eat les mêmes suites. Vojrez Tbocidkle, Xénophon , Denis d'Halicaroasse , Strabon , etc.. — Les dépaies die Goicjic, sollidtsmt à Athènes le secoors de la répoblûpie en farenr d'IÊpidasane contre les Corinthiens , disaient an people assemblé : Les Corinthiens objecteront qu'il n'est pas josie de prendre la défense d'âne cokmir contre sa métropole^ mais one colonie n'est obligée enfers sa métropole qo'aotant qo''eUe loi tient lien de mère et non de ■arâtre^ elle m*en est point sortie poor être son csclaTe, mais ponr partager ooonae sa compagne tons ses droits et toas ses pririléges. »

{ TmjcimDC. )

l4 ESSAI

Ûons des petites républiques italiennes^ dont la poli- Âque est le chef-d'œuvre de la tyrannie !

Ua seal pays enfia offre à r£urope l'exemple d'un gouY^nement qui ne se propose d'autre objet que lirâerié et prospérité. Les Suisses n'ont usé de leurs forcep que pour secouer le )oug et pour recouvr<tf leurs droits naturek : leurs efforts n'ont wX qu'à des tyrans. Ce peuple respectable^ exempt d'amlntion^ assez puissant pour se reposer sur lui-même du maintien de sa liberté^ et pour substituer la franchise et \^ prolnté aux ruses et aux tracasseries^ décorées du )>eau nom de politique dans un siècle où l'abus des mots forme ime grande partie de l'art de raisonner^ ce peuple^ dis-je^ a travaillé pendant deux cents ans^ avec la même constance, la même modération et 1^ même bonheur, à consolider et finir l'ouvrage d'une ^révolution opérée en quelques instans. U est vraiment libre ; car il ne veut être que cela. Ses projets sages, justes et modérés, puisqu'ils ne s'étendent pas plus loin que l'intérêt de son indépendance, ne fournissent ni occasions ni prétextes à ses voisins. On ne réduit point à l'esdavage celui qui dédaigne le despotisme. Les Suisses commercent de soldats comme les Hollandais d'épiceries; mais ils ont tous réellement une patrie, au sein de laquelle ils sont sûrs de trouver /^rotection, tranquillité et liberté. Leurs yeux sont souillés ^ du spectacle de la servitude de l'Europe j mais ils en ont préservé leur constitution et leurs moaurs.

' Expression de Tacite, qui , dans la belle harangue de G«lgaque à ses compatriotes bretons, dit, en yantant leur position : « NobiUssimi totitts » BritannicBy usque in ipsis penetrahilibus siU , nec seivUntium liUora asapicientes, octdos quoque a contactu dominationis inyiolatos hab^ » bamus. v

SUR LE D{:SPOTI$ME. l5

C'est â la Suisse qu'on peut appliquer ce qu'un histo^ rien a dit autrefois de 1^ république romaine ^ : « qu'il » n'y en a jan^^iis eu iine qui ait été plus riche en bons » exemples^ qui ait JCOfXBGTwé plus long-temps sa gran^ » deur et son imiocence^ où la pudeqr^ la irugalité^ )) la modestie^ coçipagnes d'une généreuse et respçcr i» table p^vreté; aie9t été plus long-temps en jbionr » neur^ et pu la contagion du bixe^ de l'avarice et des » antres passions qui accompagnent les richesses^ ait jf pénétré plus tard. »

Heureux^ cent fois beureux ces peuples respectables^ s'ils n'échangent point cette solide prospérité^ cette inesrimable médiocrité contre un bonheur illusoire^ £sicdce et destructeur ! heureux si le lu3^e ne vient point altérer leurs principes et corrompre leurs mœurs ^! si la jalousie ne prend pas chez eux la place de l'émulationl heureux enfin si la disproportion des forces^ et la rivalité des différens membres de cette belle association^ ag^ée sans cesse par des intrigues républicsônes^ ne renversent pas bientôt l'édifice de leur Irberté^ ou ne troublent pas du moins leur sage et paisible constitution ^ ! Que le sort de la Grèce^ cette

I NoUa finqaam respublica nec major, nec sancUor, nec bonis exemplis ditior fait, nec in qaam tam sero ayarida loxuriaqae immigrayeriat ; nec abi tanins ac tamdin paapertati ac parcimoniœ Lonor fuerit. ( Tit. lay., VulLu I.)

> Ceci ne regarde déjà plus qoe les petits cantons.

3 On sait combien La Suisse se méfie da canton de Berne. J^ajoaterai cioore iâ quelques réflexions d'an Snisse, bomme de beaacoap d'esprit et très-instroit.

Je crois comme toos, disait-il, qae tôt on tard nons serons lesyictimes àt notre méfiance et de nos jalousies. Ce qa'ii 7 a de pins triste, c'est que MMu ne poorrons noas en prendre qa'ù nous-mêmes. Il serait peut-être «I Boy^en de prérenir ce malheur, et le yoici : Je youdrais établir dans «e yille quelconque, située au centre de la Suisse, un conseil permanent, caaposë de deux députés de chaque canton. Là se porteraient toutes les ifiaires qui concernent le corps Helyétique : chaque canton aurait com-

l6 ESSAI

république fédérative si florissante^ inspire à la Suisse une salutaire méfiance. L'orgueil d'Athènes et la jalousie des Grecs bannirent pour jamais la liberté de ces contrées si long-temps fortunées.

Tel est et fut toujours notre monde^ couvert tour à tour de conquérans et d'esclaves ; car les conquéranq^ en forgeant les fers des malheureux qu'ik enchaînent^ aiguisent ceux qui doivent les renverser un jour.

Tel est et sera toujours l'homme^ tour à tour deS'^ pote et asserifi; car l'homme dénaturé par la servitude devient aisément le plus féroce des animaux s'il échappe un instant à l'oppression. Il n'est qu'un pas du despote à l'esclave, de l'esclave au despote ; et le fer le franchit aisément. Si tous les hommes aiment à dominer, ceux à qui la société défère le premier rang

manlqué iVavance son opinion à ses dëpatés, qui n'agiraient coninie de droil qu^en conséquence des ordres de leurs chefs. Ce conseil serait chargé de faire toutes les dépêches pour le corps Helvétique, tant au dedans qu'au dehors. De cet établissement résulteraient deux avantages bien propres à affermir la liberté et la prospérité de notre patrie :

i« Une plus grande force contre un ennemi commun. J'ose encore me persuader que tant que les Suisses seront unis, ils seront en état de se dé •> fendre contre quiconque osera les attaquer.

a* Une paix plus profonde et plus constante entre les cantons mêmes. Toujours occupés de l'intérêt général, ces députés perdraient de vue leur intérêt particulier, on plutôt ils n'en auraient point qui ne se rapportât an bien public. On frémit encore quand on pense qu'en 171a des dissensions intestines mirent la Suisse à deux doigts de sa perte. Dans les circonstances actuelles, qui ne sont rien moins que favorables aux républîques , U ne faudrait qu'une pareille querelle pour nous faire tomber de l'état le plus heureux dans la condition la plus déplorable.

Je remarquerai de plus qu'il serait nécessaire que les aUiés du corps Helvétique eussent, comme les cantons mêmes, leurs députés à ce conseil permanent. On ne verrait plus agiter ces questions inquiétantes : n La sou- » yeraineté de Neuchâtel fait-elle partie du corps Helvétique, ou non? » L'évêché de Bàle et l'abbaye de Saint-Gai sont-ils des fiefs de TEmpire.^M On craindrait par conséquent moins de voir les frontières de la Suisse devenir le théâtre de la guerre en cas de rupture en ire l'Empire, la France et la Prusse, ce qui serait inévitable si l'une de ces trois puissances envisageait ces pays comme indépendans de la Suisse.

SUR LE DESPOTISME. ij

doivent ressentir bien plus vivement encore les plaisirs de Fautorité, et s'efforcer d'en reculer les bornes^ puisqu'ils ont en main tous les moyens pour y parvenir.

Ce n'est donc pas l'abus da pouvoir qui me parait inconcevable; il est dans la nature comme l'excès de toute autre passion, et le premier aspect en est si séduisant, qu'on s'y livrerait avidement si la réflexion et Vexpérience n'en décelaient pas les dangers.

Ne concluez pas de tout ceci que ce soit une contradiction d'admettre tout à la fois que l'homme est naturellement bonnet cependant enclin au despotisme : car la justice où la bonté (ce sont les mêmes vertus, ou du moins elles sont inséparablement unies) consistent à donner un frein à ses passions, à les subordonner au bien général, dans lequel se trouve toujours le bien réel et durable de l'individu ; mais elles ne consistent pas à ne point avoir de passions; dépouillement absurde, impossible, et d'où s'ensuivrait l'anéantissement de toute moralité. Il n'est aucune passion dont on ne puisse dire, avec autant de raison que de notre penchant au despotisme, que l'homme ne doit point l'avoir s'il est naturellement bon : nouvelle carrière de flophismes et de déclamations, que j'abandonne très- Yolontiers aux rhéteurs à prétention.

Ce penchant général à l'invasion une fois admis et reconnu, l'on sent bientôt la nécessité de s'opposer continuellement à la tyrannie qui nous menace sans cesse, puisque chacun de nous en a le germe dans son cœur : c< Vêtus ac jampridem insiu mortalibus poten- « tiae cupido », dit Tacite, cet observateur si fin et si yrsd du cœur humaine

t « If aion mortidiaiii mdm imperii et praeceps ad ezplendam aoimi ca- > pîdincm. » (Sallvst., HiM. Jugurt.)

yiu. a

On doit apercevoir encore dans une passion aussi générale, aussi active, aussi industrieuse, la nécessité d'être juste ; car quel droit ai-je de repousser Foppression si j'opprime ? quel espoir ai-je d'être tranquille si je donne l'exemple du trouble?

Cependant quelques hommes sont les Cauteurs et les satellites du despotisme. Il en est peu qui apprécient ses ravages, et luttent contre ses progrès : on ne s'occupe ni d'éclairer ni de contenir les che& des sociétés^ et l'on ne pense pas que l'autorité tutélaire, la seule légitime, la seule respectable, la seule qui puisse et qui doive subsister, parce qu'elle est la seule nécessaire aux hommes, se corrompt le plus souvent par le propre exerdce de sa puissance, et devient d'autant plus aisément dangereuse qu'elle inspire plus de confiance, et qu'on s'occupe moins de la resserrer. Car enfin tel est l'homme j il empiète sans cesse. Les moralistes ont répété dans tous les siècles que chacun se fait justice au fond de son cœur : je voudrais le croire ; mais je découvre à tous les pas le combat inégal de l'intérêt et de la conscience; et cette conscience, au tribunal de laquelle (m prétend que tous les hommes ressortissent, feacine le plus souvent notre jugement et nos yeux, et produit sur nous l'effet de l'anneau de Gygès ; elle est le courtisan le plus adulateur des passions humaines, très-téquitable d'ailleurs lorsqu'elle apprécie des actions qui n'intéressent pas ces passions.

Voilà, pour le dire en passant, pourquoi Fadminîstrateur et l'instructeur influent si dififeremment sur les hommes et les sociétés.

L'instruction est toujours vague et générale, et n'attaque personne dans son intérêt personnel : or les hommes, qui sont fripons en détail, sont cependant

SUR LE DESPOTISME. ig

honnêtes, pris en masse, dit Montesquieu ; ei chaque homme se réservant tacitement le droit de s'approprier le plus de biens, d'aisances, de commodités et d'avantages qu'il lui sera possible, approuve celui qui recommande le bien de tous.

L'action est différente ; il faut compter avec celui qiû agit : dès-lors il faudrait renoncer à ces avantages usurpés; c'est ce que personne ne veut faire.

Ajoutez que l'instructeur répand beaucoup d'idées qui fructifieront dans les temps à venir, et que l'administrateur n'a le plus souvent d'influence que pendant son acdon. C'est précisément dans cet instant qu'il ne trouve presque jatnaîs qu'une faiblesse lâche et paresseuse dans ceui qui voudraient le bien, tandis que ceux qui veulent le mal lui opposent une force prodigieuse^ parce qu'il opère leur avantage immédiat et particulier.

Revenons, et convenons que le désir de la supériorité est la passion la plus active du cœur humain. Ajoutons qu'il est impossible à l'homme, qu'un grand intérêt ne modérera pas, de ne pas se prévaloir de sa supériorité. Le désir d'abaisser les autres tient donc inséparablement à celui de s'élever. Ces deux passions combinées produisent la tyrannie et Vesclwage.

Beaucoup d'hommes ont écrit sur l'esclavage ; tous en parlent ; car tel dans notre Europe est esclave, qui certainement ne s'en doute pas. Tous l'ont appelé Va- Uénation de la liberté^, sans avoir fixé l'idée de ce mot Uberté autrement que par un galimatias confus et inin-*

telligible.

Cette définition de l'esclavage me paraît aussi dan-

< On da molas toutes leurs défînitioDs revicancut a cellc-lâ.

gereuse qu'elle est fausse ; car elle suppose qu'il est permis à l'homme d! aliéner sa liberté.

Je n'envisagerai point cette discussion sous le point de vue morale conune l'a fait M. Rousseau de Genève : ce serait un temps perdu que de l'entreprendre après un pareil écrivain ; et je pense d'ailleurs que cette peine serait inutilement employée. C'est assez^ pour trancher toute question à cet égard^ d'établir que Yaliéna^ tion de sa liberté ou^ pour parler plus exactement^ le don de sa propriété personnelle est impossible; et cette proposition est évidente.

Dites au despote^ qui prétend être né maître absolu des esclaves qu'il opprime et foule à son gré^ de s'approprier leurs plaisirs^ leurs peines , leurs sensations y leurs forces^ toutes les fecultés enfin qui composent \dL propriété personnelle ; il vous répondra peut-être par un bourreau : c'est l'unique raison des tyrans. Déplorons son aveuglement; détestons ses principes; mais ne nous laissons jamais persuader par Ja violence : il est aussi honteux de se laisser subjuguer par elle qu'il est odieux de l'exercer.

L'homme ne saurait franchir les bornes dans lesquelles la sage nature l'a circonscrit : nul individu ne saurait s'approprier un autre individu que sous des conditions physiques obligatoires. J'ai mon existence au même titre que celui qui voudrait en user pour son propre avantage : je la tiens comme lui de la main bienfaisante de l'auteur de la nature^ qui m'a donné le droit et le pouvoir d'user de ses dons comme à tous mes semblables ; aucun d'eux n'a donc d'autres droits sur moi, sur mon travail, ou, ce qui revient au même, sur mes propriétés ^ que ceux que j'ai sur lui, et nous ne pouvons jamais c^ échanger nos facultés; nous ne

saurions engager notre existence^ par la raison irèsâmple et très-concluante qu'il nous est impossible d'en changer avec qui que ce soit.

On peut détruire la vie d'un homme par un crime affireux; mais ce n'est pas s'approprier mon existence qae de me l'arracher. Remarquez à ce sujet combien est absurde l'opinion des prétendus philosophes qui ont én^ la violence en titre, qui ont établi un droit de conquête^ et reconnu aux conquérans le pouvoir intime d'accorder la vie ou de donner la mort. Il n'est pas vrai que le droit de vie et de mort^ exercé par un homme sur un autre homme, ait jamais été autre chose qa'on acte de frénésie ; car votre ennemi^ réduit à l'esclavage, peut vous être encore utile, pourvu que vous sustentiez sa vie ; et c'est là du moins le droit qu'il a sur vous et la relation qui vous lie ; mais le massacre d'an homme n'est bon à rien qu'à déshonorer et soulever l'humanité....^ Le droit de vie et de mort !.... et quel autre que l'auteur de notre être peut l'exercer?

Dlionmie à homme les droits sont donc toujours respectifs. La propriété personnelle ne peut se livrer. La liberté ne saurait s^ aliéner : ce premier don de la natore est imprescriptible, et les hommes, même dans leur délire, ne sauraient y renoncer. Les ordonnances des rois de France^, qui prescrivent les afiîranchissemens^ sous des conditions justes et modérées y sont la preuve la plus authentique et la plus humiliante du d^é de barbarie, de déraison et d'ignorance auquel lei hommes peuvent atteindre. Ces bienfaiteurs du

« « Vendere cain posais caplivam , occidere noli :

« Serviet atiliter. »

(HoRAT., 1. I, epiit. i6.)

is rX et son fils Phil^pc, i3i8.

xiv^ siècle croyaient faire grâce à la plus grande partie des hommes (car dans tous les pays les esclaves ou vilains furent la classe la plus nombreuse) en leur accordant la faculté de vivre et de respirer pour eux. Us imaginaient que Thomme pouvait être rangé sous un esclavage légitime^ puisqu'ils prescrivaient les conditions douces et modérées sous lesquelles leurs sujets pourraient recouvrer leur liberté. Remarquez cependant qu'accorder les affranchissemens sous des conditions quelconques^ c'était modifier l'esclavage^ et non pas le détruire : remarquez encore que cet acte de le« gislation, sublime pour ces siècles sauvages, mais plu* tôt dicté par la politique qu'inspiré par l'humanité^ n'était guère motivé que par un jeu de mots. « Leur n royaume étant appelé le royaume des Francs^ ils vou- 1» laient qu'il le fût en réalité comme de nom. »

Si nous ne pouvons pas disposer de notre liberté^ à plus forte raison ne saurions-nous engager celle de no& descendans, dont la propriété personnelle n'est pas et ne saurait jamais être à nous. C'est encore un axiome dont la démonstration est inutile, et qu'il est impos* aible de contester de bonne foi.

L'acte de soumission, ou plutôt de servage y connu sous le nom diobnoxiatioy par lequel beaucoup d'hoùi* mes en Europe se rangaient volontairement à la servitude eux et leurs enfans, celui par lequel beaucoup d'autres, enivrés de superstition, se vouaient eux et leur race à la condition S esclaves ou serfs volontaires des églises \, sont le monument presque incroyable du délire le plus inique, le plus révoltant et le plus absurde que les fastes de l'humanité nous aient transmis.

I hts oblasts, oblati.

L'enchaînement des idées m'a conduit à cette grande véiîté^ que je pourrais démontrer par l'histoire de tous les âges et de tous les pays : a Les hommes forgèrent 1» leurs chaînes en établissant leurs législations ; » mais renonciation de ce principe exige^ pour sauver toute écpiyoqoe, une discussion sur l'origine des sociétés.

, Tout homme de bonne foi^ qui aura lu avec atten* tkm ce qui a précédé^ ne me soupçonnera pas de déclamer contre eiles^ et voudra bien m'accorder la juste appréciation des mots que j'emploie. Voici mes prindpes à cet égard; je demande qu'on les médite. Je ne sais être clair que pour les gens attentifs.

Certains déclamateurs ont vanté la douce volupté ^Hiablter au fond des bois^ et d'y recueillir avec peine la subsistance précaire et spontanée de la chasse^ de la pêcbe et du gland : ils ont soutenu que u l'homme m a subi le joug en se réduisant en société. » Cette idée de quelques modernes est renouvelée des anciens Germains \ On n'aurait pas soupçonné que leurs opimoDS philosophiques fissent des sectaires dans le xviii^ âède.

D'autres auteurs ont été plus loin encore. L'un de nos contemporains ^, à qui je reconnais le plus de droiture de cœur et de force de génie^ le plus élégant des éoivains français sans nulle exception, et peut-être aoMÎ le plus éloquent ^^ s'est, à mon avis, étrangement trompé quand il a dit que l'homme a dans l'état de

•Tacilc (Hist., Iw. iv) dît expressément que les Germains regar- «bmi lliabitatilm des villes comme une mlirqae de servitade, «t quHls exigeaient de ceux de leurs compatriotes qui avaient secoué le joug « de <icmolir les villes romaines. « Les animaux même les plus féroces , di« « ttient-ila , perdent leur ardeur et leur courage lorsqa'Us aont enfer- >Bés. »

> M. Roossean de Genève.

^ le nos qae M. Ronsseaa loi-même donne la préféreace an iljk de

l4 ESSkt

m nature répagnut a la sodété, » oo^ ce qui reyient an même, « qne la natnre n*aTait pas destine l'homme a i la société *. a

La société est Tétat naturd de l'homme, comme cehâ de la ioanni et de rabeille^ état fondé sur sa sensibilité, snr sa bienfaisance , sur son amonr de la liberté, sar la haine des privations, sur Texpérience de TntiHté des secours réciproques, sur la crainte de Foppression ou, en d'autres mots, du despotisme.

Quand on nierait ces vérités de sentiment, je soutiendrais toujours que la durée de l'enfance humaine nécessite une société, indépendanmient de l'instinct d'association, commun à presque tous les êtres org;anisés. L'honmie, qui, dans aucun temps de sa courte durée, ne peut presque rien seul, est le plus dépendant des animaux poidant les douze premières années de sa vie : il périrait certainement dans cet intervalle d'impuissance et de faiblesse, sans les soins de sa mère et la conuniséradon de son père. Gomment celui ^ qui a prouvé si Inen et si souvent que l'homme naissait bon, peut-il croire qu'un être humain atteindra cet âge sans connaître ceux à qui il doit et la vie et sa conservation, et qui probablement exigeront de lui des secours auxquels ils ont de si justes droits ? car les hommes n'accordent rien pour rien. Conunent cet être, doué d'organes sensibles, oubliera-t-il totalement ses bienfaiteurs? comment, aux approches de la vieillesse, qui, chez les premiers humains, fut peut-être plus tardive, mais qui diminua cependant comme aujourd'hui les facul-

M. de Buffon. Ce n'eat point k moi de décider enlrc de tels maîtres : je peins naïvement ma sensation, et n'ai pas la présomtion de juger.

« Discours sur l'inégalité des condidons parmi les hommes, surtout la !»■« partie.

« M. Roasseao.

tés, affiaûblit les sens^ etc., comment, aux approches de la vieillesse de ses parens, le jeune sauvage ne sen«tira-t-il pas qu'il a une dette à payer ^ ? Cette apathie machinale^ qui ne serait troublée que par les sensations directes et personnelles de l'individu, semble contrarier absolument le cœur humain, celui même dont on suppose la sensibilité la moins développée.

Si je m'abuse en jugeant, sans m'en apercevoir, de l'état de nature par les notions sociales dont je suis imbu, au moins ce sentiment d'union, de sensibilité, de reconnaissance que vous attribuez à la civilisation, estil préférable à l'indifférence, ou plutôt au parfait oubli des bienfaits que vous supposez dans la nature. Ne doiton pas en conclure que l'état de société vaut mieux pour rhomme^ qu'il est le plus digne emploi comme le plus heureux résultat de sa perfectibilité ? . On aura beau subtiliser ; il est impossible de révoquer en doute l'existence d'une société nécessaire, née d'abord au sein des familles, formée ensuite par la réunion de ces familles. Suivez la gradation des liens doiBesdqaesdans leurs di£férentes branches, et lasuccession lapde des besoins de l'homme, vous concevrez la formation f une société immense, et vous direz bientôt a?ec on anteor^ vraiment méthodique et lucide ce que i le problème le plus difficile à résoudre serait d'expli- * quer comment les hommes, vu la constitution phy- > âfie et morale des deux sexes dans l'âge viril, dans i rcBi£mce et dans la vieillesse, pourraient vivre long-

«{ne les TOjagears ont raconté de la manière dont ccrrcBt leurs pères de la caducité; mais je sais aussi quelle les Tojageuis, snrUNit quand ils coDlrediseoi

y^rmupnmâpeê du dnU nmttmL ( Q vsssat. )

26 £Mii

» temps dans l'état de simple multitude sans agréga- >) tiens sociales* a»

J'ose croire que je renverserais facilement id, ri c'en était la place^ tous les exemples et les objections dont M. Housseau s'est servi pour combattre^ avec tout l'art et l'esprit possible^ ce système qui tient invinciblement à la longue débilité de l'enfance de l'homme^ aux premiers et aux plus puissans sentimens du cœur humain. Mais ce serait un retour si humiliant sur moi-même que la conviction la plus évidente d'avoir eu raison avec ses maîtres^ que je suis très^éloigné de porter aucune sorte de présomption ou d'opiniâ* treté dans cette discussion^ qui^ selon moi^ est purement oiseuse et tout-à-fait inutile.

En effet, que l'homme dans l'état de nature répugne ou ne répugne point à la société, celle-ci n'en ejdste pas moins 5 et tous les livres possibles ne parviendront/ pas à la dissoudre. Il vaut donc mieux s'efforcer de l'éclairer que lui montrer qu'elle a tort d'exister.

M« Rousseau, vivement affecté de la corruption des villes, prétend que les institutions sociales ont dégé-* néré de l'état de nature, et rendent les hommes plus malheureux. Si nous embrassons cette opinion, tâchons de découvrir des remèdes ou du moins des palliatif à nos maux. Cette recherche est plus utile et plus agréable à faire que la satire des hommes et de leurs sociétés. Sénèque ne nous a pas appris une vé-* rite bien intéressante quand il a dit u que la nature a déy> parti à chacun sa misère comme un art qu'il doit )) étudier ^ . » C'est la science des consolations qui intéresse les hommes.

' Saa coîqae ealamitas tanqnan ar« aaftîglMtar.

Sïy comme le plus grand nombre croit réprouver et le sentir^ notre condition est préférable à celle des Caraïbes^ craignons de décliner, et surtout étayons de principes la conservation des droits de l'homme, qui n'habitera prob^ement plus les forêtà, quand la nature produirait un nouveau Timon aussi éloquent que M. Rousseau, pour le convertir à ce tîiste genre de vie.

Pour moi^ je ne saurais me persuader que l'homme ait Mi un mauvais marché quand il s'est rapproché de ses semblables, lui qui se trouve réduit à ne satisfaire que ses besoins les plus indispensables, et qui est incapable de se procurer les moindres jouissances quand il ne peut employer que ses propres facultés. L'homme est le suppléant nécessaire de la faiblesse de Yliomme : l'on n'a pas trouvé dans tout le monde œojm une race d'humains sans une sorte de société. Pourquoi d'un pôle à l'autre auraient-ils embrassé un genre de vie contraire à leur nature ? L'usage de la parole est seul, comme l'a observé M. Daguesseau> une {ffeuve sans réplique que l'homme est né pour la so«

oete^

Non-seulement l'homme semble fait pour la société, mais ou peut dire qu'il est vraiment homme, c'ést-àdire un être réfléchissant et capable de vertu, que lorsqu'elle commence à s'organiser ; car tant qu'il ne ksnae avec ses semblables qu'une association momen- Uaée. il est encore féroce , dévastateur, et n'a guère qoedes idées de carnage, de bravoure, d'indépendance et de spoliation. C'est une vérité démontrée parl'his^ tûlre de toutes les incursions des hordes justement surnommées barbaresy qui n'étaient qu'tm ramaaw

a8 ESSAI

d'hommes associés par leurs communs besoins^ auxquels leur patrie inculte ne pouvait sufi&re^ réunis par l'instinct^ dépourvus de principes et de lois ; car elles ne se forment et ne s'établissent qu'en réfléchissant sur cet instinct^ qui; d'abord exclusif pour tel ou tel individu; parvient enfin à découvrir le respect inviolable dû aux droits de tous.

Soutenir que chaque individu a fait des pertes précieuses en se réunissant à d'autres individus^ c'est faire à peu près le même raisonnement que celui qui dirait : « Celui qui peut faire des avances de culture » pour exploiter le sol où la nature l'a placé, est plus n pauvre que celui qui ne le peut pas, parce qu'il fait » cette dépense de plus. » L'avance qui reproduit estelle donc une dépense ?

Mais la comparaison n'est pas exacte ; car les hommes n'ont rien voulu ni dû sacrifier en se réunissant en société; ils ont voulu et dû étendre leurs jouissances et l'usage de la liberté par les secours et la garantie réciproques. Voilà le motif de la subordination qu'ils rendent à l'autorité souveraine^ à qui le peuple a confié sa défense et sa police. Les citoyens conservent dans la société bien ordonnée toute l'étendue de leurs droits naturels, etacquièrentune beaucoup plus grande faculté d'user de ces droits. Tout ce qui leur était permis dans l'état primitif leur est encore permis : tout ce qui leur était défendu leur est encore défendu; et ce tout se réduit à garder et multiplier ses propriétés, et à res* pecter celles d'autrui : la seule différence entre l'état primitif et l'état social, c'est que plus la société est complète, plus chacun a de propriétés.

Telle est l'idée que je me forme de cette union appelée société, que le penchant général de l'humanité.

SUR LE DESPOTISME. •iQ

autant que ses besoins^ a établie sur toute l'étendue de ce globe. Tout autre système, j'ose le dire, est moins conséquent, moins vraisemblable, moins avantageux à rhumanité. En e£fet, l'on sent qu'il est facile d'asseoir sur cette base les droits de tous les hommes, et conséquelnment les devoirs relatifs des souverains et des peuples. Mais si vous admettez que la société est un état contre nature, vœ victisy malheur à ceux qui ont subi la loi du plus fort ! Les tyrans sont tyrans , parce qu'ils le sont devenus : pourquoi l'homme sor-^ tait-4i de ses forêts?

« Qu'importe ? m'allez-vous répondre : vous crie- » rez de même au despote, le jour où il sera renversé, » vœ victis t » J'entends y mais c'est un code bien tnsle etbîen dangereux que le droit du plus fort. L'instruction, cette arme plus douce, plus puissante même avec le temps, suffira à l'organisation des sociétés, et la préservera des convulsions de la violence.

La nature, qui condanma, ou plutôt qui, dans sa bienÊdsance, voua l'homme au travail, a voulu que, pour son plus grand avantage, il aidât ses semblables et fi&t aidé par eux. C'est elle qui a dicté cette loi chinoise, si sage et si belle, et qui renferme tous les premiers principes sociaux. « Celui qui laissera écouler R une année sans cultiver son champ, perdra son droit • de propriété. »

La nature est une parEsdte législatrice, ou plutôt elle est la seule ; et je n'ai prétendu parler que des institutions humaines quand j'ai avancé que nos législations étaient la base de la tyrannie et le berceau de la

« Il est, dit le plus éloquent des anciens philosophes, » fl est une loi animée, une raison droite, convenable

3o BSSAI

» à notre nature^ répandue dans tous les esprits ; loi M constante^ éternelle^ qui y par ses préceptes^ nou3 M dicte nos devoirs^ qui^ par ses défenses^ nous dé^ u tourne de toute transgression^ qui^ d'un autre côté^ » ne commande ou ne défend pas en vain, soit qu'elle M parle aux gens de bien, ou qu'elle agisse sur l'âme M des méchans ; loi à laquelle on ne peut en opposer » aucune autre, ou y déroger, et qui ne saurait être » abrogée ; ni le sénat , ni le peuple n'ont le pouvoir D de nous affranchir de ses liens ; elle n'a besoin ni » d'explication ni d'interprète autre qu'elle-mèttie ; loi tt qui ne sera jamais différente à Rome, différente à » Athènes, autre dans le temps présent, autre dans un Il temps postérieur; loi unique, toujours durable et JD immortelle, qui contiendra toutes les nations et danis H tous les temps : par elle il n'y aura jamais qu'un » maître conmiun^ qu'un empereur universel , c'est- » à-dire. Dieu seul. C'est lui qui est l'inventeur de cette 1» 1(M, Varbiire^ le véritable législateur. Quiconque n'y n obéira pas se fuira lui-même, méprisant la nature de Il l'hooune^ »

C'est en comparant les institutions humaines à là loi naturelle que Cioéron nous peint avec tant d'élocpiwce ; c'est en comparant les ouvrages de notre fai-

< Est quidem yera lex^.recta ràttb, hatnrae congruens, dilfasa in omues, constans, sempiterna ; qaa: yocet ad offîciam jabendo, vetando a fraade deterreat^ qaœ tamen neque probos fru^lro jubet aut vetat, nec improbos îvheiido aot yetando moyet. naic légi nec abrogari fas est, neqae derogari ex hac aliqakl licet, neqae tola abrogaii potest : nec voro aut per senatum , aut pier populom solvi hac lege possnmus; neque est quBi^ Madus esipUteator, aut îaterpres ejus aliusj nec erit alia lex Roms, alla Alheniiii alia niuiC| alia poithac; sed et omnes gentes, et omni tempoit nnà lex, et sempiiema et immorlalis continebit, unusque erit commanis quasi magister, et imperaior omnium Deus. lUe legis hujus inventer, dis. ceptator, l«tor : cui qui boa par^l, ipse se fngiet, ac naturam hominis aspernabitur, atque hoc ipso luet maximas pœnas , etiausi caetera supplicia > qtue pBtantnr, effngerit. (Cic, de Hep., lîy. m.)

SUR LE BESPOTISME. 3t

ble raiion i eette loi obligatoire pour tous, inef&çable malgré les préjugés délirans de l'humanité, impres^ crîptible^^ quelque contradiction qu'elle rencontre dam les législations humaines^ qui ne sont cependant AfldéeB qud sur elle ^ ; c'est en les comparant^ àis-jt^ à cette loi simple^ une et sublime^ que nous démontre-rions rinsuffisance^ fat défectuosité et les dangers de nos codai législatife.

Cel importait théorème politique est plus &cile à mtîr qu'à développer. Je n'entreprendrai pas anjour*^ d'hui cet ouvrage^ qui sera dans tous les temps trop an-dessus de mes forces. Je remarquerai seulement, relativement à l'existence d'une loi naturelle que l'on a voulu révoquer en doute (car quelle vérité les hommes n^OBt-41s pas niée? quelle erreur n'ont -ils pas assurée?); je remarquerai^ dis-je^ qu'il serait bien éton^naot qoe, dans l'immense chaîne des étres^ où tout est assujetti à des lois distinctes, fixes et immuables^ rhomme échappât seul à cette volonté nécessaire de fauteur de la nature, qui, pour me servir des exprèsiioiis d'un beau génie ^, obéit toujours à ce qu'il commanda une fois, h C'eût été en vain qu'Amphion et

> Cest à la loi natnreUe (fu'oii a pu dire que son aateur avait acconlç c« cuactcre cTimmatabUité ; cet empire sans bornes^ dont Virgile assurait que les dieux ayaient favorisé Rome :

«... Eco nec meusrenun, nec tempora poaoi » Imperiva sine fine dedi. «

et Mft k cette instilation tamultaease et presque tëroce qui fit le malfonr da reste da monde sans donner ni repos, ni bien-être réel à ses vain -

qoeiirs»

• c Sciant jadices, disait Bacon aux juges anglais, se jus dicere, non jus >dWe; legeslnterpretarl, non condere. (Serm. jftdeî.., c. 54*) Que les 'juges sachent qu'ils disent le droit, et qu^ils ne le donnent pasj • qa'îla appliquent les lois, et qu'ils ne les font pas.

* Le cardinal de Retz.

N Orphée auraient accordé leurs lyres s'il n'y avait » point eu d'unisson correspondant dans la consUtu- » tion humaine ^ »

Loin de rechercher et de développer cette loi naturelle^ aussi essentiellement existante que le soleil qui nous éclaire et qui féconde le globe que nous habitons^ les législateurs^^ semblables à ces hommes qui adoraient les ouvrages de leurs mains^ ont osé croire qu'il était en leur pouvoir de créer des lois pour l'homme. Que n'entreprenaient*ils aussi de reculer ou d'avancer les saisons !

Ainsi la nature et les institutions humaines^ les passions et les législations^ se sont heurtées ; les contradictions se sont amoncelées, les codes se sont multipliés, et la connaissance des lois positives est devenue pour les peuples policés une science inunense : leur étude est plus fatigante pour la mémoire que pour l'entendement.

Tels sont les ouvrages de l'homme ; ils portent l'empreinte de la mobilité de son esprit ; plus subtil, plus actif à prévoir et multiplier les exceptions, que propre à saisir des principes généraux, à observer et méditer ^ la nature, plus industrieux en un mot à exercer son < imagination qu'à se servir de sa raison. ^

Cette distinction est juste. Vimagination et la /m- ^ souy ces deux facultés de l'homme, les plus précieuses i et les plus utiles, et dont les philosophes ont si diffî- ^ remment évalué le mérite et assigné le rang, l'imagination et la raison varient autant dans leurs propriétés que dans leurs usages.

Réfléchir, méditer sur nos sensations et nos connais-

MUord Boliogbroke.

Jk

sanceB^ et les appliquer sur les objets de nos recherches, c'est ce que j'appelle exercer sa raison : elle est un outil de ccilcul, si j'ose tn'exprimer ainsi; mais rùnaginniion, mère de la métaphysique, est souvent aussi celfe de l'erreur.

Je sais qu'il faut convenir de l'idée qu'on attache à ce mot métaphysique. Les philosophes dignes de porter ce nom de philosophes^ c'est-à-dire les hommes instroits et dialecticiens', ont une métaphysique pro- Jbnde, mais remplie de clarté, méthodique, analytique, qu'ils doivent à de vastes connaissances, à de longues méditations, à des observations assidues. Il n'est point de vérité et de connaissance qu'on ait découverte, étendue, développée sans cette métaphysique ; ou plutôt il n'est point de science humaine qui n'ait une métaphyflgue de cette sorte.

Les sophistes appellent leurs subtilités tortueuses, éoigmatiques^ et le plus souvent puériles, la meta-physique. Il est bien peu d'erreurs morales et politiques que n'ait enfantées cette science futile et illusoire, qui s'est introduite de nos jours dans presque toutes les connaissances.

L'imagination est le hochet de l'humanité, ce Les s iÎBicnltés de l'imagination, dit Robertson ^, ont déjà

• acquis de la vigueur avant que celles de l'esprit se

• soient exercées sur les matières abstraites et spécu- » latives. Les hommes sont poètes avant que d'être s philosophes ; ils sentent vivement, et savent peindre

' Bien entendii qu'ils soient de bonne Joi; car sans bonne foi il n'existe foint ê^honnéteté; et sans honnêteté la philosophie est un mot vague, et le pliilosophe un charlatan» C'est, selon moi, le plus méprisable, comme le pus ridicule de tons les métiers de vendre ou louer des paroles, pour me Knrir de l'expression de Martial.

• lalrodnct. à l'hist. de Gfaarles-Quiat.

vni, 3

34 ESSXl

» avec force lors même qu'ils n'ont fait encore que peu » de progrès dans le raisonnement : le siècle d'Homère ïk et d'Hésiode précéda de beaucoup celui de Thaïes cl n de Socrate. )>

Ces réflexions ne sont point étrangères ici ; elles peuivent aider à résoudre ce problème singulier : Pourquoi les législations^ dont la nature elle-même a trace le plan^ sont-elles si défectueuses et moins avancées que tout autre ouvrage de l'esprit humain?

Les hommes sacrifient sans cesse a l'imagination > parce qu'elle les séduit plus sûrement^ parce qu'elle flatte leur amour-propre plus que la marche lente et calculée de U froide raison^ parce que l'exercice de oelle-ciji appliquée à la méditation , est plus pénible et à la portée de moins d'honunes que les jeux de ceUe4â« Notre orgueil^ aussi adroit qu'insatiable, nous fera préférer toujours et de beaucoup ce que nos talens peuvent atteindre à ce qu'ils ne sauraient embrasser. Le poète méprise le géomètre; le géomètre dédaigne le poète. « Les philosophes, dit Bolingbroke, ont trouvé » qu'il était plus aisé d'imaginer que de découvrir^ de » conjecturer que de connaître : ils ont donc pris cette n voie pour acquérir de la réputation^ celle-ci leur 1^ étant pour le moins aussi chère que la vérité^ et plu- » sieurs ont admis une vaine hypothèse pour un sys* yx tème réeL » C'est là la marche de tous les charlatans; ce n'est pas celle de l'honune de génie ^ de l'homme

Mais les génies profonds sont et seront en petit nombre dans tous les siècles. Aussi les observateurs Sjont-ils plus rares que les gens d'esprit^ parce que l'ima-

' Hypothèses nonjîngo, dit Newton, en avouant qu^l n'a pas pu déduire des phénomènes la raison des propriétés de la pesanteur.

SUm LE DESPOTISME. 55

ptàtatm aeale ttt m homme d'esprit^ tandis qae le fjtmt, édmaé par des cmmaissances et g^uidé par une tiBon saine et eiereée, suffit a peine aux obserrateura. Saîrez cette gndadoD^ et peut-être ne trouveres*fOOB pas on hcNBiiK capable d'être législateur^ o'est*àdbe d'éteadie^ de icmiir les diverses applications de la lei Baftmdle^ parmi des milliers de politiques déliés. Cest pour les hommes médiocres^ ou du moins ineoopfels, qa'cHi a établi la distinction d^ esprit et de génie : œ saat les deux parties du même tout ; mais aa ttonrer ce tent rassemblé ? Si par hasard on le reneoetre^ il baai encore que ce &Tori de la nature applique ses taleoB et ses forces sur un tel objets et surtout qDfiL étsuâie la nature phitôt que de se livrer à son génie ; te&taàen tiis-séduisante et trop dangereuse.

En wï moty la science du droit naturel^ seule entre leoiesles connaissances humaines encore obscurcie des lénâires de nos ^ècles de barbarie^ est à peine à son heiceacu Nous avons vu mourir de nos jours l'homme jiMement célèbre et vraiment respectable^ qui a fait entrevoir le premier à la nation que l'art de gouverner les hommes et de les rendre heureux valait bien toute inire science.

Cette étude^ jusqu'à lui^ n'entrait point dans celle ies philosophes ; car lai philosophie, pour les progrès de laquelle un grand nombre de beaux esprits ont fait dans ce siècle tant d'efforts peut-être intéressés^ la philosophie^ dis-je^ est devenue de nos jours une exprèsmon presque dénaturée. Les anciens la regardaient comme une des premières et des plus nécessaires vertus^ base de toutes les autres^ puisqu'ils n'entendaient par ce mol philosophie autre chose que Y amour de la

* Mootesqaieu.

sagesse. La philosophie moderne semble plutôt exiger l'étude des sciences abstraites ^ que tout autre travail ; peut-être aussi a-t-on reproché, à trop bon droite à nos philosophes, l'abus de la dialectique, de la métaphysique et la manie des nouveautés. Quoi qu'il en soit, on peut dire que, malgré toute leur science, la philosophie n'a pas fait de grands progrès entre leurs mains.

Les anciens eux-mêmes ne regardaient guère la philosophie que comme l'étude de la morale^: ainsi ils ne la complétèrent jamais, puisqu'ils ne retendirent point jusqu'à la connaissance des principes physiques des sociétés. La véritable philosophie doit renfermer tout ce qu'il importe à Thomme de connaître, de savoir et de pratiquer pour son bonheur personnel et rela-' tip. Ce n'est que lorsqu'elle aura rempli cet objet immense et souverainement important qu'elle aura atteint la perfectibn; ce n'est qu'alors que les philosophes seront les plus respectables des hommes. Vers quel but nous conviendrait-il donc plutôt de diriger nos efforts? Si, par impossible, nous trouvons dans

' On trouve dans les écriis d^an des plus respectables pliilosophea de Pantiquilé ce précepte remarquable : n N'écrivez point sur des sciences ]> abstraites, v On voit combien Tidée qu^il se formait de la philosophie est différente de lu nôtre.

* Mais cette étude de la morale , ils la regardaient comme la science de tout honnête homme. Voyez dans les obligations que Marc-Aurèle se rappelle avoir à Rusticusy ces mots remarquables : «c Ce fut lui qui le premier » me procura les discours mémorables d^Ëpictèle. »

3 (( La science, proprement dite , dit roilord Bolioghroke, consiste à » observer la constitution et Tordre des choses , tant dans le système » physique que dans le système moral aucpiel nous appartenons, à former » sur ces particularités des idées générales , des notions , des axiomes et 1» des règles, et à les appliquer à des actions et aux usnges humains. Le ré- » suliat de toutes ces choses est ce qu'on appelle sagesse, science, con- » naissances humaines. »

Cette définition, quoiqu'un peu vague, revient à la mienne.

SUR LE DESPOTISME. 3y

d'autres ëtodes plus d'alimens à notre curiosité^ convenons du moins que nous ne trouverons jamais à l'assouvir aussi complètement, aussi utilement, et si indépendamment de tout autre secours, que de notre propre raison ; car il ne faut ici que les premiers principes, et un sens droit pour les étendre et les appliquer.

La science simple et profonde qu'on a appelée économique de nos jours, les a démontrés enfin ces principes si long-temps ignorés, si long-temps inconnus. Les citoyens vraiment utiles, qui s'en sont occupés, ont été tournés en dérision pat toutes les plumes mercenaires du gouvernement. Persécutés depuis , forcés au silence % ils auront du moins la consolation d'avoir fait le métier d'homme et de citoyen ; et ce sont eux qui ont vraiment mérité qu'on pensât de leurs tra^ vaux ce qu'un ancien disait autrefois de la philosophie : « que les hommes ne seraient heureux qu'a- Ji lors qu'elle se serait familiarisée avec les rois, n

Presque tous les auteurs, ou plutôt les restaurateurs de nos législations, ne se doutaient pas même de ces principes ; ils ont beaucoup imaginé, et peu médité ; ils ont travaillé sans ensemble, faute d'un premier principe; ils se sont contredits, faute de méthode; ils ont donné une nouvelle solution à chaque difficulté nouvelle qui s'est présentée; l'édifice assis sur le sable mouvant est devenu d'autant moins solide qu'il s'est plus élevé ; les lois ont contredit les lois : nous en devons une grande partie à des temps obscurs, où la superstition, l'ignorance et la fureur belliqueuse se dis-

* Toutes ces choses ont chaogë, depuis que la oation est conduite par des ministres honnêtes et instruiis, qui ne craignent point qae la lumière éclaire leors intentions et leurs fiiutes.

38 £SSAI

putaient à l'envi l'esprit humaiD. En rain a-t«-oii tcmiIu donner quelque ensemble à ses compilations informes ; on manquait de principes ; et tout en ce genre porte sur les principes les plus simples^ les plus évidens, et les plus invariables. Il a élé bientôt facile d'éluder U plus grande partie d'un code immense^ de se prévaloir de l'autre ; et ce code est devenu le gage d'impumié des brigands de la société.

C'est a la corruption des mcsurs que le pénétrant et profond Tacite attribuait la multiplicité des lois romunes^ et c'est a leur nombre infini qu'U rapportait l^rigine de toutes les dissensions de la république^ et les succès des factieux^ qui l'asservirent à la fin. Pour peu qu'on y réfléchisse^ en e£fist^ on sentira que c'est servir le despotisme que de multiplier les lois ; a ear il M y a^ dit très-bien Montaigne, autant de liberté et d'é- » tendue à l'interprétation des lois qu'à leur façon. » Au milieu de tant ^interprétations sans doute on peut choisir arbitrairement, et toute volonté arbitrai|re peut trouver une raison ou un prétexte dans ce dédale immense.

Sortons des rêves métaphysiques, qui n'ont guère d'autre réalité que leurs inutiles subtilités \ abandonnons les spéculations politiques soumises aux caprices des circonstances; l'homme n'est pas fait pour être ainsi ballotté, et la nature nous destina sans doute des lois plus sûres et moins mobiles : elle n'a point fait de systèmes particuliers ; les droits de tous les homme«

' Si vous ee voulez la preuve , cherchez dans la troisième livre de ses Annales celte Lellc digression sur les lois j qui commence par ces mois (Elzev. i64o, p. iio) : « Ea rcs admonet ul de prlncipiis jurîs, etc., » jnsqa^à ceux ci ( p. m ) : k sed aliius penetrabant, etc. » On y trouve ces propres mois : « jamque non modo lu commune, sed in singidos homines » lalœ quealiones, et corruplissima republica, plarioue leges. »

SUR LE DESPOTISME. 3g

ei de CiMites les nations sont les mêmes^ aussi bien que leurs dcToira.

Les législateurs positifs conviennent eux-mêmes de J'oréfiratgabilité de la loi naturelle, u Une loi positive^ 9 disent-ils, peut être abrogée par une autre loi posti* ]» tive^ mais la loi aaturelle ne peut jamais recevoir w aucune atteinte ^ » ÉtucUons ce code divin ; suivons Tordre invariable et simple qu'il nous prescrit.

Tout le bien de la société doit naître de l'ordre de cette société. Cet ordre est clairement indiqué par la nacore. Bornons là notre objet et nos recherches. Ne r^;ardons, enÊdt dé morale, qu'autour de nous ; ne la séparons jamais de l'ordre physique . Le vol de l'homme est resserré dans des limites étroites : s'il s'élève trop, il perd ses aUes ; c'est la fable d'Icare, plus philosophigseqne l'on ne croit communément.

L'ua des plus grands hommes dont la France se glorifie ^ s'est en vain efforcé de ramener la science du goavemement à des discussions morales et à des distinctions métaphysiques. M. d'Alembert est tombé dans un inconvénient à peu près pareil lorsque, dans ses Élémens de philosophie ^, il distingue une morale de rhommCy une morale des législateurs y une mo^ nale des ékUSy une morale du citoyen. Ou je n'entends pas ces miots^ ou ils sont autant de pléonasmes. A ces quatre branches de la morale il en joint une cinqoièDie, qu'il appelle la morale du philosophe. C'est un étrange être qu'un philosophe si sa morale est différente et distincte de celle de thomme et du citoyen.

« Ciyilis ratio civilia qaidem jura corrampere potest : nataralia vero non utiqae. ( Inst. de légitima adg. nat. tutela, liv. 3.) * Montesqaiea.

3 Diiriâoa de la morille, n. vin.

4o ESSAI

Les devoirs de tous consistent dans l'accomplissement de la loi. La loi, c'est-à-dire V ordre y est tonte fondée sur les sensations et les besoins physiques de l'homme, à qui la nature accorda autant de facultés pour jouir qu'elle lui permit de jouissances : c'est donc au sein de ces jouissances, c'est dans leur distribution^ leur arrangement, leur reproduction, qu'il faut ch^cber le code social.

Je dis socialy et je me sers d'un mot dangereux dans la discussion par la multiplicité des idées vagues qu'on s'est formées à son occasion. On a vu mes principes à cet égard, et si l'on eût au mot social substitué celui de naturel, on eût aperçu plus tôt que, si l'homme par sa constitution naît avec des dépendances nécessaires, nœud essentiel de la société, cette société doit donner le plus de liberté possible aux individus qui la com« posent, en étendant la masse de leurs propriétés, et multipliant leurs jouissances. Sans cette loi, plus de consistance, plus d'ensemble, ou, pom* tout dire en un mot, plus de société ; car la formation de celle-ci n'est que l'extension des relations primitives, et non leur abolition. Or, les premières relations naturelles sont d'aider et de faire du bien pour en recevoir et être aidé. V utilité n'a pas été la seule mère de la justice et des lois y comme Ta dit un poète ^ ; mais elle fut certainement le premier lien de la société et la mère de l'autorité souveraine. Je l'ai déjà dit; je ne prétends pas reprendre en détail aucune des législations connues; ce serait tracer l'histoire du despotisme, ouvrage peut-être le plus beau qui soit à Êiire aujourd'hui, mais immense et d'une exécution très-difficile; c'est

' Alqae ipsa utUitas j«t(t prope mater et aeqai.

(HoaAT.» sat. m, Uv. i.)

autre chose de suivre la marche du despotisme et d'en développer les manœuvres et les ruses^ ou de tracer ses ravages^ et de s'élever contre ses progrès. Beaucoup d'historiens pouvaient peindre les règnes affreux des Néron et des Caligula; Tacite seul a su démêler Tibère.

Tentrqirendrai bien moins encore d'indiquer une législation universelle^ c'est-à-dire de développer celle de la nature^ occupation digne d'exercer les forces du pins beau et du plus vaste génie^ mais d'une exécution presque impraticable^ vu les institutions adoptées parmi les hommes^ les préjugés des esclaves^ les intérêts des maîtres.

3e n'ai voulu que rassembler ici des réflexions générales sur le despotisme, essai plus proportionné à ma médiocrité i car l'indignation donne du coloris. « Les » ignorons même, dit QuÎQtilien, quand une passion » violente les agite, ne cherchent point ce qu'ils ont M à dire. C'est l'âme seule qui nous rend éloquens, dit-: » il encore. » Mon âme est honnête, et fortementémue des vérités que j'ose écrire. Puissent ses inspirations me donner le pouvoir d'entraîner et de persuader !

Les premiers principes que je viens d'exposer, et que j'ai resserrés le plus qu'il m'a été possible (car la sécheresse nuit à la vérité), étaient nécessaires pour eoiendre ce qu'on va lire : je me livrerai désormais à mes idées, telles qu'elles se présenteront à mon imagination. Pour me suivre, il faut sentir aussi fortement que moij je le crois ; mais si j'ai dit la vérité, pourqum ma véhémence^ en l'exprimant^ diminuerait-elle de son prix?

Je prétends prouver que le despotisme est dans les loaverains l'amour des jouissances^ peu éclairé^ et par

49 BiSAl

oontéquent que la soumififlîon au despotisme esl dam Ica peuples rîg^oraiice ou l'oubli de leurs droits. Instruisez les rois et les sujets^ et le despotisme est coupé par le pied*

L'homme^ je le répète, est un animal bon et juste, qui veut jouir. Le despotisme ne peut être admis par loi, ni soufifert par lui dès qu'il est suffisanunent insirait, attendu que le despotisme n'est ni bon ni juste; qu'il n'augmente pas les jouissances des princes ; qulî diminue leur puissance ; qu'il détruit les jouissances des citoyens, et qu'il attente à la sûreté de tous. Tous les peuples que j'ai cités, en commençant cet ouvrage, tous ceux qu'on pourrait leur joindre, tous ceux en un mot qui seront jamais conquérans ou despotes, étaient, sont et seront des ignorans : ceux qui l'ont souffert ou le souffriront furent et sont d'autres ignorans. Tous les actes de despotisme ne sont que des combats dans l'obscurité entre gens qui cependant craignent les coups; car Thomme tend au bonheur, et ne veut qu'être tranquille. Apportez la lumi^e, et TOUS les verrez tous en paix.

Cette lumière, à l'approche de laquelle les dissen-* sions civiles, les crimes sociaux, les attentats publics, les préjugés, le fanatisme s'anéantiront toujours, est la première barrière que l'on doive élever contre toutes les erreurs, tous les brigandages politiques et tous \ei maux de la société.

Vinstruction et la liberté sont les bases de toute harmonie sociale et de toute prospérité humaine ; j'au rais pu dire seulement V instruction ; car la liberté ei dépend très-absolument, puisque l'instruction univei selle est l'ennemi le phis inexpugnable des despotes ou plutôt, à Fépoqud de cette universalité de lumif

SUR LE DEfi^POTISME. 43

TCRj le despotifline deviendra un être de raisep^ hai** poeaUe à réaliser $ ce qui vaut bien mieux encore^ cas il serait absurde et cruel de blesser les hommes 5005 le prétexte d'une guérison infaillible.

Il est évideut^ et l'on ne sauraiti trop se le persuader, que ¥iii0truction générale qui fournirait à chacua des principes fixes et raisonnes^ deviendrait la boussole izi?ariaUe de nos jugemens^ nous apprendrait à ass^er aux noms, aux idées y aux choses leur véri* table valeur^ et que dès ce moment on n'aurait plus à Fedoater pour la tranquillité et la liberté publiques les illusions qui séduisent encore les hommes après les avoir tant séduits.

U est évident que nul homme ne laisserait tranquil^ lement incendier ses moissons ; mais il est tout aussi éndent qoe^ tk chaque volonté arbitraire^ chaque brigandage en finance^ chaque coup d'autorité portait avec lui^ grâce à Tuniversalité de l'instruction^ l'idée d'un forfait social aussi direct qu'un incendie volon-» taire^ tous s'opposeraient à son exécution ^ .

Il n'est pas moins certain que, si tous les princes envisageaient les suites d'une administration ari^itraire, , suites affreuses pour les hommes et non moins terriUes pour eux-mêmes, ils se garderaient bien d'être despotes.

fctez les yeux sur l'histoire ; laissez-les retomber sur vous-même, et voyez ce qu'a pu l'ignorance des droits, des dev(Mrs de l'homme et des principes naturels. Écoutez les éloquens déelamateurs qui vous décriront CH termes très^£astueux les maux dont l'espèce hu-

* Alors on pourrait dire avec Gicéron : « Tanins eoim illorum temporum

* ^or inoslos est ointati, ut jam ista non modo homines, sed ne pecudes

* fndcm paki paatof» ease yideantur. » (2 Catilin.)

5o ESSAI

Mais ceuX'Ci sont le plus petit nombre ; j'ose encore Tespérer. Peu d'hommes peuvent être très-bons; croyons que bien moins encore peuvent être très-méchans. La plupart des citoyens, énervés par l'influence du gouvernement, aveuglés, soit par ignorance des faits, soit faute d'examen, soit Êiute de prévoyance et de sagacité, soit par la séduction des fauteurs du despotisme, embrassent plutôt une opinion qu'ils ne suivent des principes fixes et réfléchis. C'est relativement au degré d'attachement que Ton doit aux lois de sa patrie, aux efforts qu'on doit faire pour leur maintien et leur défense, qu'on se trompe le plus souvent, parce qu'on n'a point étudié ce devoir, le plus important de tous. La plupart des hommes prostituent l'humanité par une obéissance passive; d'autres aussi,ne discernant pas les circonstances où elle est due au gouvernement, de celle où elle ne Test pas, où l'honneur même ordonne de la refuser, confondent, suivant leurs préjugés, leurs préventions, mais surtout suivant leur intérêt personnel , la servitude avec l'obéissance, et la fermeté avec la révolte ^ .

Nous arrivons tous dans la société avec les mêmes devoirs à peu près ; et la différence qui se trouve entre les divers citoyens n'est que relative à la différence des moyens ; car en général les devoirs sont les mêmes pour le plus élevé comme pour le plus obscur. Ils sont plus ou moins sacrés, en proportion de ce que le gouvernement est plus ou moins équitable, c'est-à-dire plus ou moins avantageux à la nation qu'il régit; car (on ne saurait trop le répéter) la nature n'a formé les so-

I n Pauci pradenlia, bonesta ab deterioribus , utilîa ab noxiis dis- 3> cernaDt ; plures aliorum evenlb docentar, » dit Tacite dans ses Aanales.

Oa se trcmyc bien pauvre quand on médite de bonne foi Tacite.

SUR LE DESPOTISME. 5ï

délés que pour les besoins des hommes ; et Ton doit conclure de ce .principe incontestable cet autre théorème important, base de l'économie politique, « que » les devoirs sont et ne peuvent qu'ôire proportionnels » aux droits. »

Le maintien de la société est donc le premier devoir da citoyen, parce que chaque homme se doit avant tout le soin de son bien-être, et qu'il doit ensuite aide et secours à ses semblables.

Quelle que soit la place où la nature ait fait naître un citoyen, il doit toujours à la patrie, sans doute; mais plus il est élevé par sa naissance, par ses titres, ses droits, ses privilèges, sa notabilité, ou, ce qui revient au même, par les bienfaits de la société, dont les avances portent un intérêt continuellement exigible, plus il a robligation étroite de défendre son pays, sa constitution, au péril de ses biens, de sa vie, de sa liberté même; car les différences que la société a mises entre le peuple et les citoyens notables, les distinctions qu'elle a établies dans tous les grades de la hiérarchie sont pour le bien de tous, et non pas pour l'avantage exclurif des grands ; et lorsqu'on profite des avantages d'un marché, on ne saurait avec justice se soustraire aux conditions qu'il renferme, fussent-elles onéreuses.

« L'honneur, dit Aristote, est un témoignage d'es- )) time qu'on rend à ceux qui sont bienfadsans ; et quoi- » qu'il fut juste de ne porter de l'honneur qu'à ces » sortes de gens, on ne laisse pas d'honorer encore ceux » qui sont en puissance de les imiter. » Il suit de cette beUe et judicieuse pensée que tout grand, inutile à ses compatriotes^ est un véritable banqueroutier.

Mais d'ailleurs qui donc tient de plus près à la chose pobUque que les grands? qui perdra le plus à la sub-

version delaliberté ^ ? Ce lâche satellite du despotisme, qui sert avec tant d'activilé toutes les vues du tyran, ne travaille- t-il pas à plong^er ses enfans dans la servi* tude, à s'y abîmer lui-même? Les Tigellîn, lesSéjan ontils échappé aux fureurs des monstres qu'ils encensaient.

Posons donc comme un principe saint et indestructible, qu'il est de devoir et de premier intérêt pour tout citoyen de lutter pour sa patrie. Juvénal parlait en philosophe égoïste quand il a dit : « Lorsque le vice » règne, la vie privée est la place d'honneur ; » car l'oisiveté est la vraie prudence sous le règne du despotisme ^ ; mais il ne parlait pas en citoyen.

Celui qui résiste de tout son pouvoir à la destruction de la société dans laquelle il est né, n'a pas mobs de mérite que celui qui tâche de prolonger les jours d'un père caduc, et de lui rendre, s'il le peut, la santé; peut-être ne travaille-t-il pas moins en vain ; peutêtre même vient-il un temps où les remèdes politiques sont inutiles, comme ceux de la médecine dans des crises désespérées. Les Annibaly XesAratuSy Xe^Bélisaire n'ont fait que suspendre le décret porté sur leur patrie ; mais si l'on ne régénère pas une société qui périclite, on peut du moins en former une autre : on le peut même sans bouleversement. Le règne de la chevalerie, celui des grands vassaux, celui des favoris, celui des ministres, celui des financiers enfin sont des révolutions absolues sous le même nom national. t-

Ce n'est pas qu e l'esprit du citoyen, le premier ressort ^

«ai

> a Ita stnlti sunt , » disait Cicëron à Atiicas, en lui parlant de la posU- ^ lanimilë des Romains opulens, lors des entreprises de Ce'sar, « ita stalli 4 . » sunt, ut, amissa republica, piscinas suas salvas fore videanlur. 1»

a n Mox inter quxsturam ac tribunatum plebis annum quiète et otîO : » transit , » dit Tacite en parlant d'AgricoIa , « guarus sub Nerone tempo- » rum, quibus inertia pro sapientia fuit, n

des sociétés^ ne se détruise à leur décadence^ bien plus encore qu'il ne se dénature. Dans les momens de détresse^ tous sentent le mal et murmurent ; mais pourgaoî ? C'esl qu'alors les papiers publics n'ont pas une marche assurée; et chacun tremble pour sa fortune.

Si, dans ces temps orageux et critiques^ l'on raisouBÛt avec tous les particuliers^ peut-être leur trouverait-on des idées absolument contraires au retour vers Je bien ; car le gouvernement, une fois despotîgne, exclut et détruit Içs lumières et la volonté même. Iln'jraplus de patriote, parce qu'il n'y a plus d'homme éclairé en grand, et qu'il n'y aura bientôt plus de patrie*. On ne songe qu'à soi; chacun gémit, parce que le soi de chacun est attaqué ^ : alors la cause de chaque parûcu^er devient la cause commune ; et le malheur général peut tout réunir.

C'est de cette crise même qu'il faut profiter; c'est ainsi qu'à certaines époques l'on ne saurait attendre le remède que de l'excès du mal ; c'est ainsi qu'on peut espérer la régénération de la société, au période le plus accéléré de sa décadence. Si Guillaume le Conquérant eâi été plus modéré, si ses successeurs n'eussent pas montré tour à tour tant de faiblesse et de manœuvres despotiques (contraste presque inévitable dans le gouvernement féodal), si les Anglais eussent moins éprouvé

* Cëaar disait : « Nihil esse rempublicam, appellalionem modo sine cor- » pureac specic; v et il avait raison. 11 n'asservit point la liberté publique : ftone corrompae ëlait déjà esclave. César ne fit que ^'arroger le despotisme réparti sur les lètes de tous les factieux « qui dominaient dans celte anar- »ciiie appelée république. »

* Cicëron se plaignait à Alticus que les petits intérêts des peuples fltaiie les aveuglaient sur le grand intérêt de repousser Pennemi eounaa. « Nil prorsns aiiad curant nisi agios, nisi villulas, nisi num- »Biilos.»

toutes les anxiétés de ramorité arbitraire, ils M seraient pas devenus libres. Sans les abus (le la féodalité et les excès des grands, la liberté n'aurait jamais peut-être été rendue à l'Europe \

Il est trop heureux, lorsque toas les principes sont inconnus ou détruits , (pie Y intérêt aiguillonné puisse redonner quelque ensemble, et fournir encore des moyens au sein du chaos de Fanarchie. Celui qui non* nait les hommes tire parti même de leurs défauts. J'en* tends répéter sans cesse que « Xégoïsme est le [wsmier >i vice des peuples corrompus ; que tout est perdu quand » Xégoïsme domine ; que Xégoïsme est le dernier degré n de corruption. »

Tout cela peut être fort philosophique et Trai à beaucoup d'égards; mais avouons de bonne foi que cet égoïsmCy objet de tant de satires et cependant si commun^ fut toujours et sera dans tous les temps k défaut le plus général de l'humanité ; car les hommes, à qui la nature prescrit le sentiment et la nécessité de s'aimer avant tout ^, penchent à s'aimer exclusivement.

Peut-être ce défaut est-il aussi le premier et le plus nécessaire de tous les ressorts que la nature ait donnés

■ Loais le Gros en France, long-temps après loi, Frédëric Barberoane en ÂllemagDe, et les rois d'Angleterre, n^établirent et ne soutinrent Tadministralion monicipale que pour abaisser les grands, et diminaer, par le contrepoids de cette institution, leur autorité exorbitante. L^ëtablissement de Tadmloistration municipale a été dans toute TEurope Tépoque du recouvrement de la liberté.

* Un auteur célèbre a écrit : « Je préfère, disait un philosophe, ma fandUt tt à moi, ma patrie à ma fumillc , et le genre humain à ma patrie : telle est i» la dcvbc de Thommc verlueux. u

Je dis que non \ car ce sentiment n>st pas dans le cœur humain , et la vertu n'est pas contraire uus. penchans de la nature. Cette maxime a le coup-d'œil du churlaLintsme ; mais, comme on n'en saurait aoupçonner Tauteur, on peut dire que IVntliousiiU^me Ta égaré.

à lliomme. L'amaur-propre est au moral ce qu'est 1^ sang au physique : Tun est aussi indispensable que Vautre à notre constitution. Cette passion crée et déyeloppe toutes nos facultés : elle est dangereuse lorsqu'elle est exaltée; mais le sang, sans la circulation duquel les animaux nepeuvent vivre un instantané causet-îl ]pa8 des ravages affreux quand il s'enflamme ? Le sang est la source de la vie : que serait l'homme sans ramoor-propre ? Le plus médiocre, le plus borné, le plus £ûble et le plus inutile de tous les êtres.

Quoi qu'il en soit, nous sommes tous conduits par l'amour-propre, ou, ce qui revient au même, par l'égoîsme, n surnage sur toutes les passions, et son empire est éternel, tandis que celles-ci s'affaiblissent sans cesse. Or U n'est pas possible de refaire l'humanité; tour Je talent consiste à en tirer parti : nous devons être gouvernés par nos préjugés et nos passions. La science de l'éducation politique est de nous inspirer des préjugés qui tendent au bien général, et d'y diriger nos passions ; et ces passions, ces intérêts si acti&, si opposés en apparence, et sources éternelles des divisions humaines, seront la base de l'union des citoyens, et le lien de leur fraternité quand ils seront éclairés et instruits .

On ne devrait donc parler aux hommes, et surtout aux princes, que de leur intérêt : il est l'idole des souverains. Tout dans leur âme aride s'y rapporte ; aucun autre objet ne les affecte : générosité y bienfaisance y justice, ne sont pour eux que des mots ; encore sontils les moins connus de leur langue. Les mouvemens éphémères d'une sensibilité produite par l'instinct, et DOQ pas fondée sur des principes, sont étouffés et détruits par la moindre fantaisie, et l'on ne porte, avec le

diadème, ni les remords dévorans, ni l'importune pitiés Si Ton disait à un souverain c< qu'il n'est élevé au- » dessus des hommes que pour leur avantafi^e^ » ce serait lui ofliir une vérité également évidente et respectable; mais assurément il ne la croirait point^^ et cette moralité l'ennuierait beaucoup si elle ne l'irritait pas. « Apprenez à vos pupilles que la nature n'a pas destiné » l'Europe entière à être le jouet de douze familles, » disait le sénat de Suède aux gouverneurs de ses princes. Il aurait payé bien cher l'audace d'avoir publié cette vérité , si le nouveau Gustave n'était pas un grand homme^ et n'était pas arrivé tel sur le trône; car peu de souverains savent encore ou veulent entendre que leur peuple n'est pas destiné de droit divin à leur servir de bétesde somme ou de passe-temps.

■ Racine Fa si bien dit :

Quand on est sur le trdne on a bien d^autres soins. Et les remords sont ceux qui nous pèsent le moins.

* Les premiers s^en soot cependant doutés, et ils ont sagement fait. Faudrait-il citer des preuves (Vune vérité si constante ? On retrouve dans Fauteur des formules le modèle de Fédit par lequel les rois de France indiquaient à la nation celui de leurs enfans quHls avaient désigné pour leur collègue. « Et nos, una cum consensu procerum nostrorum in regno nostro u illo fîlium nostrum regnare prscipimus, etc. tt Los rois croyaient alors sans doute que leurs sujets avaient droit de compter avec enx. On voit dans le registre des plus anciens parlemens anglais ces propres mots : « Tout ju- » gemcnt appariient au roi et aux lords. »

« Pourquoi, dit Robertson en parlant du changement des propriétés » allodiales en xtropriélés féodales, pourquoi un roi se seiait-il dépouillé » lui-même de ses domaines, si, en les divisant et les partageant, il n'eût » acquis par là on droit à des services quUl ne pouvait exiger aupara- M vant? »

« L'état de la royauté, disait Elisabeth aux communes, n'aveugle que » les princes qui ne connaissent pas les devoirs qu'impose la couronne : » j'ose penser qu'on ne me comptera point au nombre de ces monarques. » Je sais que je ne tiens pas le sceptre pour mon avantage propre , et » que je me dois tout entière à la société^ gui a mis en moi sa confiance* » (M. Hume. )

Elisabeth était assez éclairée , assez grande pour penser ainsi; mais peu de princes sont aussi grands qu'Elisabeth.

SUA LE DESPOTISME. 5j

Si l'on disait à ce souverain a qu'il s'en faut de beaun coup qu'un grand roi soit celui qui augmente le plus j> son autorité^ » ce serait une maxime très- certaine; mais il ne la comprendrait pas , car elle tient à des principes qu'il faudrait d'abord mettre à sa portée. Comment donc l'instruire de ce qu'il lui est si important de savoir ?

On a répété souvent w que les princes devraient » toujours avoir la postérité devant les yeux : » eh ! que leur importe la postérité ? Les rois sont-ils susceptibles de cette sensibilité qui pourrait leur faire trouver un frein ou un encouragement dans les jugemens de la postérité ? Ah ! si vous voulez qu'ils soient' justes, démontrez-leur qu'ils ne peuvent cesser de l'être sans risquer de se perdre : peut-être alors la réflexion bâ/diicera-t-elle l'instinct. Croyez que leur intérêt est et sera toujours leur boussole. S'ils sont peu éclairés^ ils se tromperont sur cet intérêt ; et alors malheur aux hommes !

Laissons donc la gloire y la postérité et toutes autres expressions oratoires : répétons aux princes un mot moins sonore, mais plus puissant, le mot intérêt^ ce mot si décevant pour l'humanité ! Un homme de beaucoup d'esprit a dit : « Quand l'intérêt veille dans notre » cœur, il y annonce le sommeil de la nature. » Cette pensée est très-fausse, et n'a produit qu'une phrase brillante. L'intérêt est le premier appétit et le plus sûr mobile de la nature. Traitons donc les rois en hommes; replions leurs réflexions sur eux-mêmes, et tenons-leur avec hardiesse et simplicité à peu près ce

langage :

« Sans doute il faut étendre votre autorité : la chose publique n'est que le piédestal de votre grandeiu: ; tous

les pas que vous faites doivent concourir à votre agrandissement ; msds;^ en essayant d'augmenter votre autorité, craignez de diminuer y oire puissance. Soyez justes et modérés pour votre intérêt ; car on n'opprime pas les hopcimes sans danger.

» La nature est bornée dans ses largesses ; elle les a réparties d'une main économe et équitable^ c'est-à-dire très-également à peu de chose près ; et, si nous calculions tous les avantages et les désavantages physiques et moraux de chaque individu, nous trouverions une bien petite différence d'homme à homme : au moins n'en existe-t-il aucune dans la distribution des droits relatifs à la liberté, ou, ce qui revient au même^ relatifs au respect qu'exige toute sorte de propriété.

n La nature les a dispensés avec la plus parfaite impartialité. Tout individu a des droits, et contracte par cela même des devoirs dont l'exécution est de premier intérêt et du plus évident avantage pour chacun de ces individus, puisque ses droits y tiennent inséparablement. Droits et devoirs, voilà le balancier de l'humanité. Ceci n'est point un étalage affecté de morale, c'est la base du calcul de la société ; et chaque honune trouvera la démonstration de ce principe dans sa propre expérience, quand il voudra l'y chercher.

» Repoussez donc pour un instant les illusions de l'orgueil, sortez de l'ivresse du pouvoir j interrogezvous dans le silence des passions, et souvene^^vous que l'avidité connaît et sert mal ses propres intérêts.

» Le peuple auquel vous commandez n'a pu vous confier l'emploi de ses forces que pour son utilité, ou, ce qui revient au même, pour le maintien de sa sûreté publique, tant intérieure qu'extérieure, et pour tous les avantages ^u'il s'est promis quand il a institué |H)^

:iM

autorité tutélaire : vous ne lui avez pas arraçbé F^xerdce de ses droits ; car il était le plus fort avsmt qu'il vous eût créé le dépositaire de sa force ^ Il vous a rendu puissant, pour son plus grand bien ; il vous respecte, il vous obéit pour son plus grand bien. Parlons plus clairement encore, il vous paie et vous paie trèscher, parce qu'il espère que vous lui rapporterea; plus que som ne lui coûtez.

» Fous êtes , en un mot , son premier salarié, et vous n'êtes que cela; or il est de droit naturel de pouvoir renvoyer celui que nous payons et celui qui nous sert mal, comme il est contraire à ce droit naturel que chacun ne soit pas libre d'examiner, de connaître ses propres intérêts, et que les droits des hommes puissent être arbitrairement diminués par ceux qui ont été chargés de les défendre.

« Souvenez-vous, disait Louis IX en mourant à sou » fils, que la royauté n'est qu'une charge publique, n dont vous rendrez un compte rigoureux à celui qui » seul dispose des sceptres et des cpuronnes^ » Un grand roi^ ne craignait pas d'avouer, dans une convocation des députés de sa nation, a que la règle la plus » équitable est que ce qui intéresse tous soit connu de » tous; » on pourrait dire: ce n'est pas la plus équi-» table, c^est la seule équitable.

I Le germent d^obëissapce qae les Aragonais prêtaient à leur louyeraia est vraiment sublime, en ce qa^il rappelait à leur roi cette vérité, que nul aoire n^a peai>étre entendue. Le grand justicier prononçait, à Finaugura- Uon du roi , ce^ mots au nom des états : « Nos que yàlemos tanto como

* vos, y que podemos mas que vos, os azemos nuestro Rey, senor, con tal

* qoe guardeis nuestros fueros ; si no, no :

«Nous qui sommes autant qae vous, et qui pouvons plus que vous, nous » Toos faisons roi et seigneur, sous la condition qae vous garderez nos lois

* et DOS privilèges j sinon , non. v

> Édooard I*** dans un writ de convoc. XIII* siède.

6o ESSAI

» Ces vérités paraissent dures à qui les entend pour la première fois. Elles vous irritent plus encore qu'elles ne vous étonnent, et je devine aisément votre réponse. a Que m'imporie le droit, m'allez-vous dire, si le fait » a décidé pour moi ? je suis le plus fort ; et, s'il est » vrai que j'abuse de l'autorité qui me fut confiée, je » puis et je saurai maintenir mon usurpation vis-à-vis » de ceux qui se sont imprudemment dépouillés du » pouvoir de me contenir. » « Telles sont les illusions dont se repait l'insatiable cupidité, qui n'envisage que les moyens de se satisfaire, et s'étourdit aisément sur leur danger.

» Pensez à ce mot si sage, qu'un insensé adressa un jour à un puissant despote : ce Que ferais- tu, Philippe, » si tous tes sujets s'avisaient de dire non toutes les » fois que tu dis oui ^ ? » « O prince ! à qui la nature n'a pas donné plus d'organes et de facultés qu'à tout autre homme, votre peuple et vous ne tenez l'un à l'autre que par le lien étroit de Y utilité qui nous unit tous. Si vous le rompez, vous compromettez votre existence, soit que la société vous arrache le pouvoir dans lequel elle ne trouve ^oppression et malheur au lieu àt protection et prospérité y soii que vous réussissiez à énerver vos sujets par la servitude et à ruiner leur pays par les ravages du despotisme; car votre puissance exagérée subira le sort de l'État, qui, épuisé d'hommes et de ressources, s'écroulera sitôt qu'on entreprendra de le renverser, et qu'il ne sera défendu que par des esclaves.

» Vous êtes certainement le plus favorisé par la loi :

^ Le sagePlutarque dit ( Traité de la' mam^aise honte, chap, 7) que «c les u habiiansd^Asie étaient les esclaves d'un seul, pour ne pas savoir prononj» cer cette syllabe. Non. » v

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SUR LE DESPOTISME. Gl

si voas la foulez aux pieds, ce sera vous qui y perdrez le plus : si vous avez enfreint une fois ces lois embarrassantes^ la crainte est la seule chose qui contiendra vos sujets. Si elle cesse un moment, vous êtes perdu par les secousses de la révolte ; et vous êtes encore perdu avec tout l'État si elle continue par la lâcheté et Vîmpuîssance de la servitude. Un grand homme^ habitué à observer les despotes et les esclaves, Ta dit il y a loDg-temps, et cette éternelle vérité se vérifiera dans tous les pays et tous les âges : « La crainte est le plus » faible lien qui puisse contenir les hommes ; car ceux » qui commencent à craindre ont déjà commencé à » haïr ^ »

» Si vous regardez les privilèges des divers ordres de vos sujets comme des abus, vous êtes à la veille de voir regarder comme tels vos propres privilèges; caria représaille est le droit de la nature.

» Les privilèges sont des abus, » disait un ministre de nos jours. Son ignorance seule le lavait du crime de lèse^mq/esté ; car les rois ne sont-ils pas tels, par un privilège attaché à leur famille et à leur personne?

A Ne calculons, si vous voulez, que les moyens les plus sûrs d'asseoir sur une base solide le pouvoir ar* bitraire, dont il est fort agréable de jouir, mais trèsdangereux d'abuser ; vous verrez bientôt qu^l faudra le modérer, et que les caprices des Domitien et des Hé' Uogabale ne sont pas de bons moyens pour séduire les honunes et les fixer ^.

I Mêlas et terror est, infirma rmcola cariiatû : quas obî remareris, qtii ^ acre deâeriat, odisse tncîpieat. { Tacit., F"u. Af^rieol,)

* 'Sénm m plaignai: de ce qoe ses prédéceMicur» n'*¥Mf»i p«s «0000 toote Véumâa^ de leor pooToir, ^ 'Stptwïi q««mqvMn prhu/iffvm upimt • qaâd lieerel. m Mais les excô de fîiresr q«^ t^'^^ «imm»^ »f*p.wUmmt â aampum oirUmitrtmt la païkace dn fha viU etdl»r«:* ffw iâtftui pmuAâf \t Tcvx dire des tuwiMi : ci il te ■MMKré. V m desfNG^e^ dit C^^rdMi^ m

6a ESSAI

» Aujourd'hui toutes les autorités sont rapprochées plus Ou moins du despotisme. Comment se soutiennent-elles? par les individus qu'elles y ont su intéresser en leur en abandonnant une partie ; en sorte que, par etemple, la puissance d'un roi absolu tient inséparablement à la considération de sa noblesse, à la fidélité de ses milices, à l'économie de ses ministres, à l'aveuglement du peuple, qui s'abusera très-aisément sur les motife de vos manœuvres, mais non pas sur vos vexations, dont les suites sont trop ruineuses et trop visibles ^

» Les ombres et les nuances sont nécessaires pour faire ressortir les objets. Si vous les confondez, si vous renversez la hiérarchie dont vous êtes le chef, si vous découvrez aux hommes leurs chaînes, si leurs yeux ne sont plus fascinés, si leurs bras ne peuvent plus suffire à votre cupidité, si vous gaspillez follement les richesses que leur arrache votre insatiable tyrannie, que gagneraient-ils à ramper encore? Ils se souviendront qu'ils sont les plus nombreux et les plus forts; que vous n'avez de puissance que celle qu'ils vous abandonnent ou vous procurent.

» Ils se souviendront que les hommes, qui vont tous se perdre dans le cercueil des temps, que les hommes égaux eri droits j égaux en deç^oirs, qui ne sont distans les uns des autres que par le degré d^utilité dont ils sont à leurs semblables, réclament au même titre la liberté, et ont tous un égal droit à la défendre lorsqu'elle est attaquée.

fait (c (jae renouveler les prétentions sorannées des anciens tyrans , et re- » connaît pour ses prcdc'cesseurs, des fous, des idiots, et des bétes féroces )» les plus détestables que la terre ait jamais portes. »

' Tributa et injuncta imperii manera impigri obeunt, si injuriœ absîat j bas asgrë tolérant. (Tacit., in Agricol.)

i^jirfiKi'i

» Ils se souviendront que Fon dît maître un tel, monsieurun tel, monseigneur y^olvt altesse, votre majesté même; que derrière tout cela iln^y a qui un homme; mais aussi que derrière tout cela il y a un homme; que rintérêt de la liberté publique réside également dans chaque membre de la société, établie pour la sûreté et Vavantage de tous ceux qui la composent j et que les lettres dé cachet y par exemple, ce chef-d'œuvre moderne d'une ingénieuse tyrannie^, sont plus dangereuses pour les hommes que l'infernale invention de Phalaris ^, en ce qu'elles réunissent à Tillégalîté la plus odieuse un imposant appareil de justice, tandis que ce supplice n'était du moins que l'acte de frénésie d'un monstre insensé, tel que la nature n'en vomit pas deux en placeurs siècles.

' Tacite nous apprend ( Mœurs des Germains, chap. 7) que <( chez les • Germains le magistrat lui-même n'avait pas le droit d'emprisonner un m homme libre, ni de lai infliger aucune peine corporelle. Caeterum neque » animadvertere , neqae vin cire, neque vcrberare quidem nisi sacerdo- » tibos pennissum.» L'esception des prêtres n'est pas nn statut légal : elle ne prouve que la superstition et le fanatisme de ceux qui leur donnent un tel privilège.

On trouve dans les ordonnances des rois de France ( tom. i, p. 72-80), que « personne ne pouvait être arrêté ni mis en prison pour aucune dette » particulière, et même ( ibid., vol. 3, pag. 27 ) qu'il était permis d'arracher » des mains des officiers un prisonnier arrêté, sous quelque prétexte que ce » fiit , à moins d'un crime capital. »

Quand Bouchard de Montmorenci rejeta constamment le jugement de Philippe I^', qui le condamnait en faveur de l'abbé de Saint-Denis, on lui permit de se retirer, mais on ne l'emprisonna point; attentat au droit naturel, violation de la liberté alors inconnue aux Français, comme le dit expressément raU>é Snger : JYon teniits, mos neque ejûiB Francorum est, teJ rtcedens,

^ Le taureau d'airain dans lequel ce forcené faisait mugir les infoMmës qa il j brûlait. Il ne laut pas oublier que l'infâme Perille, autearde eetie cruelle invention, éprouva le premier ce supplice.

La Providence a souvent puni de la sorte les satellites de la tyrannie. Plularis lui-même fut lapidé dans une émeute populaire excitée par les reproches que le philosophe Zenon fit aux S jracusains de leur lâche pnsillaaimité.

» Ils ne se laisseront plus abuser par le grand et mystérieux mot de secret d'État; ils penseront que tenter de faire des intérêts des peuples et de ceux des souverains deux objets distincts et séparés, serait un art aussi criminel qu'insensé ^ ; ils penseront que le véritable se^ cret dÈtat consiste uniquement à rendre les hommes heureux, et par conséquent à les laisser et maintenir paisibles possesseurs de leurs travaux et de leur liberté; que nul homme n'a droit d'assigner les circonstances où l'on peut permettre de violer la propriété^ cette base unique de toute société, à moins d'un délit social, qui rend le malfaiteur indigne d'être citoyen ; que celui qui fut chargé de maintenir ce droit de propriété, ou plutôt qui ne fat créé que dans cet objet, abuse indignement de la confiance des citoyens, et devient l'ennemi public lorsqu'il y attente.

» Ils penseront « qu'ils ne se donnèrent un prince que » pour se préserver d'avoir un maître*, c'est-à-dire un » tyran violateur des droits naturels, » antérieurs à toute société, et conséquemment à toute autorité. Us penseront qu'il n'est point de propriété plus chère et plus sacrée que celle de notre liberté personnelle, et surtout que c'est être étrangement aveuglé sur ses intérêts et ses droits que de consentir à la perdre, à la vue d'un papier illégal, quand on peut enchaîner la main qui l'a signé, et qui le livre aveuglément auxfan-

' Cliarles II disait qae a le dac de Landerdalc avait fait, à la vërilë, » beaucoup de choses coadamoablcs et pernicieuses contre les peuples D d^Écosse; mais je ne vois pas, ajoutait-il, quUl ait rien fait contre mes » intérêts. »

Mon intendant a, par ses vexations, fait dé;;ucrpir tous mes vassaux 9 n mais je ne vois pas qu^il ait rien fait contre mes intérêts. »

« Ce mot est de Pline et Trajan. « Sedcm oblinet priucipis, ne sit do- » mino locus. i>

taisies des maîtresses et aux yengeances des ministres et des commis.

» Envisagez tout cela, princes, avant que de prendre le parti dangereux d'opprimer les hommes sous le faix du despotisme ; réfléchissez que dans les pays où le peuple sera serf, où par conséquent il sera désintéressé de la chose publique, et ne sera pas maître de survdUer ses intérêts, de calculer les avantages qu'il retire de l'administration, de représenter ses droits, de prévenir les atteintes qui peuvent y être portées, de travailler et de jouir en paix, de jsavoir ce qu'il doit et pourquoi il le doit, de ne payer que les rétributions nécessaires à l'entretien et aux fonctions de l'autorité tutélaire à laquelle il s'est soumis pour son plus grand bien, et de ne payer ces rétributions que de la manière la moins onéreuse et la plus simple ; réfléchissez que dans un tel pays il n'y aura ni forces, ni richesses, ni ensemble, ni consistance, ni industrie; qu'une telle constitution ne saurait être appelée société, qu'elle est contre nature, et par conséquent instable et orageuse; qa'il n'est ni sol, ni climat, ni ressources naturelles qui puissent résister aux terribles influences d'un pareil brigandage; qu'un tel royaume sera pauvre, obéré, inculte, dépeuplé, envahi par le premier qui osera profiler de cette crise funeste; ou plutôt pensez que si un seul homme réveille d'autres hommes de l'assoupissement de l'esclavage % vous serez dès ce moment le plus £ùble conmie le plus détesté de tous les êtres malfai-

* Les cris d'un vieillard (Volero) excilèrenl les plébéiens , vexés jusqu'alors impunément par Tinsolence des praticiens, et mirent Rome à àonx doigts de sa perte. On sait qu'on seul particulier ( Guillaume T( M ) ranima dans les Subses le courage et la haine d'un despotisme iutolérabie. Quand la mesure des iniquités est comblée , le moindre

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