VIII
6(i BS^^i
saiis, et vous deviendrez la viclime publique, comme
vous étiez le véritable ennemi national.
» Dé6irez-vou8 le pouvoir absolu, veuillez toujours ce qtd est juste; vous pourrez toujours ce que vous aurez voulu. C'est en ce sens seul que FLtre suprême est absolu : en un mot, soyez juste, non pas parce que cela est honnête^ mais parce que cela est nécessaire, et n'oubliez jamais qu'un prince qui ramène à lui toute l'autorité la perd toute ^ . »
Un tel discours n'est pas d'ime morale délicate et recherchée, sans dout^ mais il est de bon sens, et ses principes sont également conformes au respect dû aux droits des hommes et aux véritables intérêts des princes. On peut le résumer en rapportant ce mot célèbre de Sénèque, devenu l'épigraphe de la tyrannie ; Timet timentes"^. Tel est l'arrêt irrévocable des despotes, a l'au- M torité crainte de tous craint tout. » Et Thaïes disait, à mon avis, une grande vérité, quand il citait un vieux tyran pour la « chose la plus extraordinaire qu'il eût >» vue dans ses voyages. »
C'est avancer une nouveauté bien hardie, sans doute, que de dire aux souverains : « Vous êtes les » salariés de vos sujets, et vous devez subir les con-
éyënemcnt, Fincident le plus frivole en apparence produisent la révo- Lalioo.
' Ce'tait la maxime d'un habile tyran. Tibère disait au sénat: n Les )> princes ont assez d'occupations; ils ont assez de pouvoir; on le dimi- ]» nae alors qa'on veut trop l'augmenter. Salis oncrum principibas, satis » etiam potentiœ; minuit jura quoties gliscat potestas. » ( Tacit., jînnaUt lib. 3.) — Et ailleurs ( Hist. a) : « Nec unquam satis fîda potentia ubi » nimia est. — Ea demum nixa est potentia quae viribus suis modum im- » ponit, M dit Salluste. — La femme de Théopompe, roi de Lacédémone, lui reprochait qu^il laissait la royauté moins absolue à ses enfans par la création des éphores : « Cela est vrai, répondit-il, je la leur laisse plus bor- » née , mais plus durable, m
» Herculejuricux.
SUR LE DESPOTISMÇ. (yj
» ditions auxquelles vous est accordé ce salaire^ soua » peine de le perdre. »
Examinons si ce principe est hasardé^ car son énonciation est très-nouvelle; et, si d'autres Français Font, pensé avant moi, je suis peut-être le premier qui ail osé récrire. Les hommes, alors même qu'ils sentent la vérité et qu'ils veulent lui rendre honunage, TaUèrent encore, et se laissent aller à des ménagemens de convention, fruit des préjugés admis et fomentés dans la sodété : « Le singe de la raison, disait Boling<^ » hroke, usurpe son siège, et exerce son pouvoir. » Il serait temps de secouer cet esclavage de l'esprit, et de. voir si la liberté courageuse de penser tout haut ne saurait introduire tôt ou tard celle d'agir.
On a comparé souvent la souveraineté à l'autorité paternelle. C'est une belle idée sans doute que celle d'une telle harmonie sociale : le premier qui la conçut était un homme vertueux, doué d'un beau génie ^ mais, je le répète, hélas ! et l'expérience de tous le» âges répète avec moi que la véritable générosité est la . vertu la plus rare chez les hommes, et surtout chez les rois, qui sont les moins éclairés des hommes. Re*montons donc aux véritables principes, ou plutôt à 1^ véritable origine de la royauté, et abandonnons, quoiqn'à regret, la sublime et douce chimère des souvC" rains pères de leurs sujets ; car si la nature bienfaisante accorde quelquefois aux nations un Henri lY^ elle se repose de cet effort pendant bien des siècles par une longue stérilité.
L'honoune veut être heureux ; il veut jouir ; il finit toujours par vouloir jouir avec tranquillité ; car les jonîssances tumultueuses ou troublées ne sont pas des jouissances. On ne jouit guère que par le travail ; la
terre que nous habitons est une bonne mère ; mais elle veut être sollicitée \ L'idée d'une propriété acquise^ par le travail est une des premières notions que nous donne la nature : cette idée se perfectionne dans ses analogies quand on la médite ; mais, indépendamment de toute réflexion^ l'instinct nous dit que « la récolte » que nous avons semée est à nous ; que quiconque » veut nous en priver est méchant^ injuste et notre » ennemi^ que nous pouvons et que nous devons » même repousser^ réprimer et mettre dans l'impos- » sibilité de nous nuire par tous les moyens qui sont » en notre pouvoir. »
L'instinct^ dis-je^ nous enseig^ne tout cela avant que des combinaisons sociales nous aient appris toutes les conséquences de ce principe^ et démontré^ par exemple^ que celui qui attaque une propriété par cela même les attaque toutes. Le Caraïbe défend et a droit de défendre l'animal qu'il a pris à la course ou dans les lacs^ comme l'homme social défend et a droit de défendre le champ qu'il a semé.
Quelle est la différence qui se trouve entre eux? Le Caraïbe n'a que ses deux bras pour protection du firuit de ses travaux^ l'homme social réunit les siens à ceux
* Varon a dit : «e Du laboribus omnia vendant : facicntes Deas ad- » joTat, » et on le répétera long- temps après lai, avant de le dire mieux.
> J^ai cru pouvoir me dispenser de distinguer ici trois espèces de pro^ priétés (la personnelle y la mobilière et \^ foncière), comme Font fait les écrivains économistes, sans doute avec raison j car il fallait établir et détailler avec méthode des vérités trop long-temps négligées, et même ignorées , pour en déduire les conséquences qui forment le véritable système de Téconomic politique : mais il n^est question ici que du respect inviolable dû aux propriétésy et des conditions sous lesquelles on a pu les mettre 80US la sauve-garde d'un seul ou de plusieurs. Or Tidéc de propriété s\i(ût à cet objet; vous retendrez et la subdiviserez autant que vous voudrez; toujours sera-t-il que toute sorte de propriété réclame évidemment les mêmes droits.
SUR LE DESPOTISME. gg
d^autres hommes associés, pour l'aider à cultiver, à semer, à recueillir, à défendre, façonner, échanger ses propriétés.
Mais les hommes, se trouvant trop partagés entre les soins de cultivation et de défense, ont mis toutes leurs propriétés sous la sauve-garde d'un seul ou de plusieurs, revêtus de ce que nous appelons l'autorité tutélaire, c'est-à-dire du pouvoir d'exercer la police, ponr qu'on puisse semer et recueillir en paix ; de sonner l'alarme dans la communauté lorsque l'ennemi du dehors la menace ; de réunir, en un mot, les forces de tous pour tel ou tel autre avantage qui doit en résulter pour tous^ .
U suit de là que le respect de la propriété est la base comme l'objet de toute, société et de toute législation, de celle même qui par ses défauts ou les efforts contraires des passions humaines mal contenues, semblerait la respecter moins.
Un des plus méprisables, mais cependant des plus accrédites prôneurs du pouvoir arbitraire, l'ignorant et ampoulé M. Linguety n'a pas pu s'empêcher d'en convenir dans la Théorie des lois civiles; et cet aveu, pour le dire en passant, ne laisse pas de l'entraîner dans des contradictions passablement ridicules.
Dans le gouvernement féodal, dont le principal vice, et peut-être le seul*, était de ne point protéger le droit de propriété de la classe nourricière, la plus nombreuse et la plus utile portion de l'humanité, dans ce gouvernement qui n'était guère qu'une association des
*ff Omoia invisere, omnia aadirc, et andecanque inyocatam statim yelat » numen adesse et assistere. » Voilà les devoirs et les fonctions de Tantorite souveraine.
> 11 est vrai que ce seul défaut doit culraiuer la dissolution de la tocictë.
fJO ESSAI
plus forts contre les plas faibles , association mal dirigée^ même dans cet objet, puisque le dé&ut de police et d'harmonie concourait toujours à faire préraloir quelque tyran au sein de cette anarchie ; dans une telle constitution, <^iH^> ^^^^ trouverez des idées distinctes de propriété.
Qu'on n'objecte pas que les incursions des Germains^ législateurs féodaux, si Ton peut s'exprimer ainsi, ne furent guère occasionées que par l'amour du pillage et l'émulation de la gloire militaire, et que l'idée de propriété n'entrait pour rien dans ces associations. De tels hommes réfléchissaient peu sans doute sur l'art de perfectionner les institutions politiques; mais le pillage emporte lui-même l'idée de propriété, car aucun dévastateur ne voudrait se voir enlever le fruit de ses spoliations ; et d'ailleurs les Garmams^ ne se partagèrent pas plus tôt les possessions conqtrises que ridée de propriété se mêla naturellement à cette de travail j et l'idée de défense et de respect à celle de propriété; et voilà pourquoi le don àsA fiefs, d'abord précaire et momentané, s'étendit à la vie du donataire; il devint même héréditaire dans le perfectionnement de la loi féodale.
Ces premiers points posés, il est aisé de sentir que les rétributions que la société départit à celui qu'eUe a revêtu de l'autorité tutélaire ont deux objets; le pre-mier renferme tous ceux d utilité publique ; le second renferme le salaire dû à cet officier public, qui ne perdra pas son temps à veiller sur les propriétés des autres sans qu'on le dédommage de ces fonctions pénibles et continuelles, et qui d'ailleurs est obligé de gager à son tour des coopérateurs.
« Les Normands, les Danois, et tous les conquërans soptentrioaaax.
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SUR LE DESPOTISME. yj
Il suit donc de tout ceci que le monarque li'est autre cbose que le salarié de VEtat, sous toutes les condi- ÙOBS qu'emportent ce mot et cette fonction de salarié; car la société ne le paie pas, cet officier public, pour lui épargner de la peine, mais afin qu'il prenne celle de défendre la masse des richesses publiques, et par conséquent chaque propriété particulière.
Uun des plus respectables rois qui aient jamais occupé
le trône, Henri lY, disait : « En quoi suis-je différent
9 du reste de mes sujets, sinon en ce que j'ai la force
jide la justice à ma disposition? » C'était une de ces
Térilés de sentiment qu'il retrouvait dans son âme,
asses grande pour la publier : s'il eût réfléchi davan-
lage, et qu'on eût eu le courage ou l'instruction né*
ceuaâse pour lui faire suivre et approfondir cette idée,
il aurait compris que cette force de la justice ne ré-
aûiaît fsi lui que parce qu'elle lui avait été confiée ou
transmise ; il aurait désiré qu'on l'apprît à ses enfans,
pour les préserver des amorces trompeuses du pouvoir
adûtraire.
Remontez à l'origine des choses, et vous verrez toutes les autorités dériver des principes que je viens d'exposer. Dans le gouvernement féodal, généralement introduit par les conquérans septentrionaux, qui fut si long-temps la législation commune à prèsfia toute l'Europe, et dont les débris subsistent enooce dans les deux ûers de notre hémisphère ; dans le gouvernement féodal, la couronne n'était certainement regardée que comme un office militaire et non comme une propriété : cette vérité est incontestable.
Aucun pays en Europe^, quelque anarchie qui s'y
' Je ne prétends pas étaler dans les notes , déjà nombrcoses d:iii.s l': roiirs de cpI ouvrage, tine ('rudition affectée j mais» si c'était ici
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fut introduite^ quelque despotiques et farouches conquérans qui y eussent fait des invasions^ n'était administré^ dans des temps d'ignorance et de barbarie^ que par un gouvernement légal et limité^ parce que l'Europe presque entière était couverte des nations septentrionales, ou du moins mélangées des restes de leui-s nombreuses irruptions^ et que les législations septentrionales les plus anciennes^ celles mêmes dont il ne nous reste que les traces les plus confuses^ paraissent avoir toujours été les plus diamétralement opposées à l'autorité arbitraire. Il appartenait à des siècles plus civilisés et plus instruits^ mais marqués du sceau du despotisme^ sous lequel les hommes vils et rampans ont altéré, oublié ou perdu les notions les plus simples et les plus naturelles de la liberté; il appartenait, dis-je, à ces siècles d'admettre et défendre le principe monstrueux de Vobéissance passii^e à la volonté d'un seul.
Que conclure enfin de cette chaîne de théorèmes évidens, si ce n'est que le peuple salarie le souverain?
Or^ celui qui paie a droit de renvoyer celui qui est payé, si le premier ne retire pas les avantages qu'il espérait de la rétribution volontaire accordée au second ; bien entendu que le salarié ^ institué pour protéger les lois et veiller sur leur exécution , doit être à son tour protégé par elles ; car la licence et les fac-^ lions ^ causent à la société presque autant de maux que la tyrannie. « La première et la plus inviolable » de toutes les conditions sous lesquelles les hommes
le liea de cette cliBcassion , j^établirais cette assertion par des preuves incontestables.
' Mais la licence et les factions sont toujours la suite de la corruption introduite et fomentée par le despote. .
» goûtent les biens de la société^ c'est de vivre soumis » à l'autorité du gouvernement qui les leur assure^ m dit le sage et vertueux d'Âguesseau^
Il suit surtout de tout ce qui a précédé^ que celiû qui, créé pour défendre les propriétés^ usurpe sans cesse sur elles^ commet le forfait le plus dangereux pour les hommes^ dont la confiance est trahie^ et par conséquent le plus odieux et le plus punissable. La nation finit toujours par être plus puissante que le tjran^ lorsque le pouvoir arbitraire, parvenu à son dernier délire, a dissous tous les liens de l'opinion^ et épuisé les ressources que la terre offre à ceux qui la cultivent en liberté ; ainsi les hommes se vengent tôt ou tard : il valait donc mieux les servir et leur être utile que de les dépouiller et les vexer.
V{Àlà ce que les rois ne comprennent pas , parce qu'ils ont une manière de sentir et de penser diffé* rente des antres hommes, et cela doit être, vu leur éducation stupide et presque féroce^ : la nation, qui devrait
■ Mémoire sar la jaridiction royale.
* Cest sortOQt dans P Asie , véritable patrie du despotisme , que Ton tiooTe des exemples de cette stopidilé.
Le sopbi Scfaa-Hassein fit plosiears actes de dévotion et beaucoup d'aomôaes pour avoir toé d'ua coap de fasil an canard auquel il ne vou* Uit que faire peur. Le feu prit un jour à la grande salle de son palais; il ne voulut jamais permettre qu^on Féteignit, « de peur, disait-il, de s'opposer aux décrets de la Providence. » Cétait sans doute aussi pour ne pas cootrarier la forte concupiscence que FÊlre suprême avait mise en lui qu'il dépeuplait la Perse de ses plus belles femmes pour remplir son sérail. Le mène sopbi répondait à ceux qui lui disaient que les ennemis approcbaient ^Ispahan : a (Test aux ministres d'y pourvoir, ils ont des armées sur pied » pour cela; pour moi, je serai content, pourvu qu'on me laisse mon palais >deFarabatb. »
Cest ainsi qa'un prince de nos jours croyait son trâne en sûreté, et son royaume parfaitement administré, quand il avait cent millions dans son cabioet, sons sa propre garde.
Si vous voulez savoir ce qu'est l'éducation des princes despotiques» lisez le canon du ttdtan Soliman TI, présenté à sultan Mourad IV'^ pour son in* trueiion, imprimé chez Tbibant, à Paris, 1735.
sans doute présider à cette éducation^ parce qu'elle y est la plus intéressée, non-seulement ne dirige pas le choix des instituteurs de ses princes^ mais encore les Toit presque toujours tirés de la classe des courtisans ^ objet de son mépris^ si ce n'est de son effroi. Quelle espérance doit-elle concevoir d'un élève confié à de telles mains ?
Platon et Socrate n'eussent peut-être été que sultans s'ils eussent traîné conune eux leur vie dans la triste obscurité d'un sérail^ où l'on ne rencontre que des esclaves et d'où l'on ne retire qu'une fastueuse ignorance^ l'affasBsement de tous les organes et la satiété de tous les plaisirs.
On convient assez communément du besoin d'apprentissage pour tous les métiers : celui de gouverner ses semblables est le seul pour lequel tout homme se croit des talens. « Le plus âpre et difficile métiar du » monde à mon gré, dit Montaigne, c'est faire dignen ment le roi. » Sans doute, mais il en est de ce métier comme de tant d'autres ; il est fort aisé de le faire mal, et c'est ainsi qu'il arrive presque toujours. Séleucns^ au rapport de Plutarque, disait que, « qui saurait le poids » d'un sceptre ne daignerait pas le ramasser quand il » le trouverait à terre. » Un despote est moins difiBicile : il ne connaît qu'un pouvoir^ et c'est le sien; qu'un droit y et c'est le sien ; qu'un intérêt y et c'est le sien. Rien n'est si commode pour lui que la royauté : sa balance n'a qu'un peson, où lui seul est compté. La révolution peut le détromper ; mais il ne voit la catastrophe que lorsqu'elle arrive, lorsqu'il est renversé»' Que lui importe : il n'a rien prévu j il a joui.
Dans le despotisme les princes doivent être, par les leçons qu'ils reçoivent, fort au-dessous de l'humanité.
SUR LE DESPOTISME. y S
Il fant cependant qne tous leur soient soumis : de quelle espèce doivent être les hommes dans ce gouvernement? M. de Montesquieu prétend que la botte que Charles XII menaça le sénat de Stockolm de lui envoyer pour le gouverner^ aurait aussi bien administré qu'un despote : j'en suis persuadé ; je crois même qu'un prince qm, succédant à quelques rois despotiques^ aurait assez de tète el de cœur pour connaître le vice de ce fléau terrifaJe^ décoré du mot goui^ernementy ne trouverait parmi ses sujets que des automates pour l'aider dans l'administration.
Quelle crise effrayante qu'un règne oppresseur s'il avilit et dénature ainsi l'humanité ! et les princes arbitraires veulent être respectés ! C'est à leur approche qu'on peut s'écrier avec Eschile : « La majesté du n trône a disparu ; ce respect^ qui rendait inviolable » la personne de nos rois , tous ces sentimens se sont » éranouis : un morne effroi les remplace ^/d
Les rois qu'on n'occupe jamais que d'eux et de leurs platârs connaissent peu de rapports ; ils ont conséqoemment peu d'idées. Les historiens et les poètes sont pour eux des corrupteurs dangereux ; car les princes n'ont pas les connaissances nécessaires pour se préserver et se méfier des insidieuses adulations et des lâches réticences dont tant d'écrivains mercenaires infectent et souillent leurs écrits.
11 prête à leor foreur des cooleors favorables >.
Quel esclave ose détromper son maître ? On a dit depuis long-temps « que celui qui conunande à trente y- légions est le plus savant homme de l'univers^. »
' Les Coephores,
* jlthaUe.
3 Ce mot est de Favoria , famcax grammairifn , qtii fit celle réponse
Peu de citoyens ont le courage d'élever la voix en faveur de la vérité; nous trahissons presque tous la cause de la patrie^ ou plutôt celle de l'homme par une crainte servile ou par une pusillanime complaisance. La peine de l'examen^ le ridicule attaché à la contrariété, d'autres motifs aussi frivoles sont autant d'obstacles
qui s'opposent à l'accomplissement de nos devoirs
et nous croyons être honnêtes!.... et nous prétendons à la vertu ! Il n'est pas du bon ton de disputer; il est bien plus conforme à Vhonnéteté d'être bas el rampant; car c'est assurément la mode. Ainsi les opinions les moins réfléchies et souvent les plus nuisibles sont facilement accréditées chez les hommes : on n'ose point les détruire; il n'est pas même permis de les combattre : on n'a point de sentimens^ d'opinions propres à soi; on a les sentimens^ les opinions qu'exige l'intérêt qui nous détermine : cet intérêt est le désir de plaire à ceux dont les caprices du lendemain changeront encore nos principes ^ et qui nous devoiront sans cesse de la vérité^ premier objet de leur haine, parce qu elle est le premier censeur de leur conduite. « Les » grands, dit Massillon , font comme une profession » publique de haïr la vérité, parce que d'ordinaire elle » les rend eux-mêmes très-haïssables ^ . m Mais que ferions-nous de la vérité, dès qu'elle ne sert de rien auprès des grands? entraînés par le torrent de la fortune et de la faveur, il ne nous reste bientôt que la vertu du caméléon. Ainsi les préjugés et les erreurs s'enracinent; ainsi nous gémissons oppressés par la tyrannie ; et nous courons au-devant d'elle par nos adu-
apoiogétique à ses amis, qai lui reprochaient dWoir cédé à remperear Adrien, dans une dispute où le dcspole avait tort. ' Panég. de saint Jean-Baptiste.
SUR LE DESPOTISME. ^y
lations^ notre admiration même ; ainsi nous oublions volontiers nos malheurs^ et nous les pardonnons à ceux qui savent étonner par l'habileté de leurs manœuvres et fandace de leurs forfaits. « Rien n'entraîne le culte des » bommes comme l'illusion^ » dit un auteur célèbre ^ En effet, nous sommes presque tous des enfans* j l'éclat nous frappe toujours plus que tout le reste.
Démétrius de Phalère disait à Ptolémée que « l'his- » toiie est le véritable précepteur des princes, parce » qulls y trouvent d'utiles leçons, que ceux qui les » approchent n'oseraient pas leur faire. » Mais il voulait parler sans doute de l'histoire écrite par des philosophes, au milieu d'une nation libre : l'on ne rencontrera pas de nos jours, et presque en aucun temps, un pareil exemple.
Lliistoire est une longue et monotone compilation des malheurs de l'homme, et trop souvent le panégyrique des malfaiteurs publics ; car on peut ordinairement appeler ainsi les héros; et la plupart des hommes lisent ces recueils de faits conmie des contes de Fées^ où les géans et les combats piquent et réveillent la curiosité. En un mot, il nous faut du bruit et de la terreur', et ce n'est pas le moyen le moins sûr d'en imposer aux hommes énervés par les institutions politiques, que de les mépriser et de les braver.
On peut remarquer que le plus souvent, dans l'his-
■ Le marquis de Mirabeao , père de Fanlear.
* Ua prêtre égyptien disait aa législateur d^Atliènes : « O Solon, Solon^ > TOUS autres Grecs, vous èlcs toujours enfans ! »
' Pétrone a dit : Primus in orbe Deosfecit timor. Cela n'est pas vrai , Qronne craint point ce qu'on ignore; mais il est vrai que les dieux l'ont jamais élé adores sans être craints , ou plutôt qu'on les a craiuts iB moment où on a devine leur existence. Ce sentiment est l'ouvrage àts prâtres sans doute ; mais ils ont bien jugé les hommes qu'ils «Tûent à subjuguer, quand ils ont fait de la terreur la base de leur iBiorité.
toire^ la célébrité est en raison inverse de Tutilité : c'est ainsi que les hommes jugent au premier coup-d'œil, et ils attendent rarement le second. Les extrémités se rapprochent. Un homme très-sage, quoique pourvu d'un grand génie^ ne fait souvent pas plus de bruit dans le monde qu'un stupide : on apprécie les princes el les ministres par la difficulté apparente de ce qu'ils ont fait ; il suffit qu'une chose porte l'empreinte de l'extraordinaire pour être louée. Que la nature dans sa colère nous donne un second Richelieu, nous l'admirerons encore pour prix des nouvelles chaînes sous lesqudles il finira de nous écraser.
Oh ! combien nous sommes imprudens ! combien l'expérience des autres est un trésor perdu pour nous ! Si l'ambition et les succès des conquérans, si la puissance absolue des despotes peut inspirer de belles odes, l'oubli de ce qu'on doit aux hommes a fait des bêtes féroces des princes qui eussent été estimables par leur valeur et leurs talens militaires. Eh ! qu'est-ce que le génie le plus beau et le plus vaste, s'il ne respecte pas les droits de l'humanité ! L'animal infortuné que dér* chire un féroce léopard admire-t-il la bigarrure de sa peau et la variété de ses ruses ? Celui qui inventa la herse fut plus précieux au monde que celui qui rendûl des sceptres à Porus.
Pourquoi vanter la gloire des conquérans? est-ce pour exciter leur émulation ou pour en augmenter le non]l>re? Les grandes conquêtes furent toujours et dans tous les pays l'occasion et la cause, le germe et le prélude des plus grandes révolutions : c'est prostituer ses hommages, c'est un crime social que d'admirer les instrumens des malheurs publics, quelques talens qu'ils aient reçus de la nature. Est-il donc si res-
SUR LE DESPOTISME. ng
pectable ce litre si commuu el si révéré d'avoir eu assez de mérite pour détruire plusieurs milliers d'hommes! Ah ! je dirai avec un grand orateur : a Malheur » au siècle qui produit de ces hommes rares et merveil-* » leux! »
O mes compatriotes ! soyons hommes; rentrons au sdn de nos foyers : les héros sont si loin de nous ! leurs actions sont si étrangères à nous ! Ëh ! puission&-nous n'en revoir jamais de héros ! ce sont les révolutions, c'est l'agitation de la société qui les forme ; et l'histoire d'une constitution paisible, d'un Etat bien organisé n offirirait pas un de ces grands noms qui pèsent sur la terre. Renvoyons les conteurs éloquens de révolutions et de batailles à un sage des rives du Gange, dont îl est bon de rapporter ici le système philosophique sur la gloire et les Jiéros.
Les enÊms de Tatnerlan furent dépouillés de ^t^ conquêtes bientôt après sa mort ^ . Babar^ son sixième descendant, avait été chassé de Samarcande par les Tartares. Ce jeune prince se réfugia dans le Cabulistan, dont le gouverneur Ranguildas l'accueillit avec affection. Cet homme habile, intéressé par les malheurs du jeune prince, lui conseille la conquête de l'Indostan , dirige cette entreprise, et la fait réussir. Babar, conquérant et maître absolu, fuj; bientôt despote. Ranguildas Êûsait un jour sa prière dans le temple ; il enleadit un Banian qui s'écriait :
« O Dieu ! tu vois les malheurs de mes frères : nous a sommes la proie d'un jeune homme qui nous re- » garde comme un bien qu'il peut dissiper et consu- » mer à son gré. Parmi les nombreux enfams qui t'im-
' Celte anecdoie est tirée de THistoire poUilqae et pLilosopliique du commerce des Eoropëeoa daaf iea deus Inde».
8o ESSAI
» plorent dans ces vastes contrées^ un seul les opprime » tous. Yenge-nQus du tyran^ venge-nous des traîtres » qui Font porté sur le trône^ sans examiner s'il était » juste. »
Ranguildas s'approche du Banian et lui dit : « O toi » qui maudis ma vieillesse^ écoute si je suis coupable : M c'est ma conscience qui m'a trompé. Lorsque j'ai » rendu l'héritage au fils de mon souverain^ lorsque » j'ai exposé ma fortune et ma vie pour établir son » pouvoir^ Dieu m'est témoin que j'ai cru me confor- » mer à ses sages décrets y et qu'au moment où j'ai M entendu ta prière^ je bénissais encore le Ciel de m'a- » voir accordé dans mes derniers jours les deux plus » grands biens^ le repos et la gloire.
» La gloire^ dit le Banian : apprenez , Ranguildas, » qu'elle n'appartient qu'à la vertu, et non à des ac- » tions qui sont éclatantes sans être utiles aux hommes. N Eh! quel bien avez-vous fait à l'Indostan quand « vous avez couronné l'enfant d'un usurpateur? aviezn vous examiné s'il ferait le bien ? s'il aurait le cou- » rage et la volonté d'être juste, les lumières qui font » discerner la vérité à travers les préjugés, les passions » et les courtisans? Vous lui avez^ dites-vous, rendu » l'héritage de ses pères ; comme si les hommes pou- » vaient être légués et»possédés à la façon des ter- » res et des troupeaux. Ne prétendez pas à la gloire, » Ranguildas, ce serait vouloir que de faibles agneaux » bénissent les mains avares qui les livrent à des bou- » chers impitoyables : que si vous voulez de la recon- M naissance, allez la chercher dans le cœur de Babar ; » il vous la doit ; vous l'avez achetée assez cher par le » bonheur de tout un peuple. »
Je ne sais si ce fait historique est vrai } mais s'il ne
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Fcsl pas, celui qui l'inventa le premier a des droits sur la reconnaissance de tous les hommes : les apologues les plus célèbres de l'antiquité n'offrent pas une morale aussi belle, aussi utile 3 et c'est un courage vraiment noble que celui de mettre en action de pareilles maximes.
O princes ! le mot charge emporte avec lui l'idée d'un devoir y plutôt que d'un honneur; une grande charge est donc un grand de\^oir. Le sceptre est plutôt le titre de vos soins et de vos devoirs que celui de votre autorité. Songez que vous n'êtes que des hommes ; l'heure qui fuit d'un pas rapide pour vous comme pour tous les humains^ les maux qui vous assiègent, les besoins qui vous enchaînent comme le dernier de vos sujets, vous le rappellent à chaque instant... J'en appelle à vous..,, serait-il donc vrai que l'homme est né pour être persécuté? Si la nature ne le destina pas aux vexations et à l'esclavage , quel être monstrueux qu'un intolérant, un tyran, un despote ! Nous ne faisons que passer ici-bas : un cœur honnête ne se persuadera jamais que notre personnalité soit l'unique objet de ce passage; et tant que la nature nous accorde de la durée, elle a sans doute une autre désignation ^ Faites donc du bien aux hommes, vous qu'ils ont élevés dans cet objet ; et si vous êtes sensibles à
* ff T^ fourmi glorifie la main qai Ta faite \ mais ce n'est point par des f auto da-jy, cVst en se bâtissant des demeures, en remplissant ses mai» gasins de récoltes ramassées de toutes parts avec nu travail infatigable, - en procréant des fourmis, qui vont à leur tour fonder de nouvelles co- » loiiics. O homme! qui que tu sois, ta patrie est ta fourmilière ^ imite la
• founni : si tu y es de trop, va clicrcher un autre terrain , où il y ait de » la place pour toi et les liens : si lu y rencontres de tes semblables, ne
* les massacre pas; ne les fais point servir à ta mollesse, à ion avidité, - i lou ambition; mais sois leur Triplolcme, et ne leur amène pas des
' moines, t»
[Fragment deV allemand de M, Muller.)