LETTRE XIV
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L'événement est consommé : Frédéri^-Guillaniiia règne^ et l'un des plus grands caractères qui aifflit oc-» cupé le trône est brisé avec l'un des plus beaux moules que la nature ait jamais organisés •
Je mettais beaucoup d'amoar«-prcqpra d
2à64 HISTOIRE SECRÈTE
que vous fassiez histruk le premier de cet événement^ et toutes mes mesures étaient prises avec un très-grand soin. Je savais le mercredi^ dès huit heures du matin j que l'on était aussi mal que possible ; que la veille on n'avait donné le mot qu'à midi, au lieu de le donner à onze heures comme il est d'usage ; qu'on n'avait parlé qu'à midi aux secrétaires qui attendaient depuis cinq heures du matin ; que cependant les dépêches avaient été nettes et précises ; que l'on avait encore excessivement mangé ce jour-là^ et notamment un homard. Je savais en outre que l'excessive malpropreté qui régnait dans la chambre du malade et sur lui y par les hardes humides qu'il gardait, sans en changer, paraissait avoir excité une fièvre d'une espèce putride ; que d'ailleurs l'assoupissement de ce jour mercredi était à peu près léthargique ; que tout annonçait une apoplexie hydropique, une dbsoludon de cerveau, et qu'enfin quelques heures devaient terminer probablement la scène. A une heure après midi je me promenais à cheval sur le chemin de Postdam, poussé par je ne sais quel pressentiment, et aussi pour reconnaître les sinuosités de la rivière qui est sur la droite, lorsqu'un palefrenier, arrivant à bride abattue, vint chercher le médecin Zelle, qui reçut ordre de faire toute diligence, et qui partit dans la minute. Je sus bientôt que le palefrenier avait crevé un cheval.
Alors je fus dans quelque perplexité. Il était sûr que les portes de la ville seraient fermées ; il était même possible que les ponts de File de Postdam fussent levés aussitôt l'événement, et dans ce dernier cas on pouvait être aussi long-temps incertain que le nouveau roi le voudrait. Dans la première supposition, comment faire partir un courrier.^ Nul moyen d'escalader les
DE LÀ COUR DE BEBlLUf. a6S
remparts ou les palissades^ sans s'exposer à une ai» faire; les sentinelles disant une chaîne de quarante en quarante pas derrière la palissade^ de soixante eu soixante derrière la muraille, que £ûre i -N'ayant ei ne pouvant point avoir d'ordres, ne disposant que de mes moyens personnels, m'exposerais-je au ridicule de donner une nouvelle déjà sue? «Huit jours plus tôt ou plus tard valaient- ils même, dans un. événement si prévu, la dépense d'un courrier? Si j'eusse été ministre, la certitude des symptômes mortels m'aurait décidé à expédier avant la mort; car que £ût de plus le mot mort? Dans ma position le devais-je? Quoi qu'il en fut, le plus important était de servir, et non pas de paraître avoir servi... Je^cours chez le ministre de France ; il n'y était pas ; il dînait à Charlottenbourg ; nul moyen de le joindre à Berlin ; je me fais habiller^ je pars pour Schoenhausen, et j'entre en même temps que notre ministre chez la reine ; il ne savait point les détails, et n'imaginait point que le roi f&C si mal; pas un ministre ne le croyait; la reine ne s'en doutait pas; elle ne me parla que de mon habit, de Rheinsberg, et du bonheur qu'elle y avait goûté étant princesse royale. Milord Dalrymple, avec ^i je suis trop, lié pour qu'il me fut possible de lui dissimuler mon opinion, m'assura que j'étais trompé. Cela peut être, répondis -je; mais je dis à l'oreille de notre ministre que ma nouvelle était du chevet du Ut, et qu'il déçoit croire les agioteurs aussi bien instruits que les diplonuUes ^ Je ne sais s'il me crut; mais il ne se laissa point engager au jeu non plus que moi, et partit assez à temps pour donner la nouvelle de l'agonie.
' On compreud qaHl s^agûsait de faire entendre aa m re de France qu'on ne lui fabait pas concarrenot.
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Cependant j'avais de grandes raisons de me mtfier dfi l'activité de notre légation. Que fab-je? J'envoie sur un cheval vif et vigoureux un honune ràr, à quatre milles de Berlin, dans une ferme, du pigeonnier de 1er quelle je possédais depuis quelques jours deux paires de pigeons, dont le retour avait été essayé f en aovte qu'à moins que les ponts de l'Ile de Postdam ne fosses! levés, j'étais sûr de mon &it. Et, pour n'avoir pas une seule chance contre moi, car je trouvais que la no»» velle tardait beaucoup, je fais partir par la joumallàK M. de Noldé, avec ordre d'attendre aux ponts de 1^. U connaissait la station de mon autre homnuif la levée des ponts lui en disait assez ; il avait l'argent nénr eessaire pour pousser plus Ibin : il n'était donc pas au pouvoir humain de me faire échouer ; car mes honunes n'avaient besoin de l'intervention d'aucune poste prussienne : ils allaient chercher la Saxe en évitant toute ville de guerre; leur route était tracée.
M. de Noldé sortait à six heures et demie du matin avec la journalière, lorsque le général Goertz^ aide-de-eamp du feu roi^ arrivant ventre à terre, a crié : E>ê pup le roi, baissez la herse; et M. de Noldé a rebroussé. Cinq minutes après j'étais à cheval (mes chevaux avaient passé la nuit sellés); et, pour remplir tous les procédés, j'ai couru chez le ministre de France; il dormait; j^ lui ai écrit aussitôt que je connaissais une occasion sàte, pour peu qu'il eût quelque chose à envoyer : il m'a r^ pondu (et je garde ce billet comme un monument ourieux, si, ce qui cependant me paraît impossible, M. le comte de Vergennes n'a pas de courrier ^ ) : ce Le comte d'Esterno a l'honneur de faire ses remercîmens à Mira-
' C'est par la gazette de Leyde que M. de Vergennes apprit la ]iooveU««
DE hk COUR OB BBHiIN. i&J
beau; il ne profitera pas de ses ofires obligeantes. » Alors j'ai réfléchi^ ou qu'il avait envoyé un coui^ lier ( ce qui pourtant ne pouvait avoir trait qu'a Pa^ gonie^ et devait par conséquent lu laisser quelque chose à dire)^ ou qu'il avait ordre de n'en point expédier^ sai» qu(H cette apathie serait trop inconcevable. J'^i su en outre que l'envoyé de Saxe avait fait partir dès la veîUa au soir son chasseur; de sorte qu'il avait vingt hewes sm moi et quarante lieues ; or il serait inconcevable que M. de Yibraye ne sàt pas à Dresde la nouvelle de l'agonie; il ne le serait pas moins qu« l'aide-de-eamp Wi^ tinkoff^ qui a porté la nouvelle à la duchesse douais rière de Brunswick^ ne l'ébniitât pas^ de manière à M me laisser aucune marge à moi qui avais cru ne devoir écrire qu'après la mort. J'ai donc trouvé que nous n'étions pas assez riches pour jeter cent louis par la fenêtre; j'ai renoncé à toutes mes belles avances^ qui m'avaient coiité quelque méditation, quelq]Sl|B activité, quelques louis, et j-ai lâché mes pigeons avec des revenez. Ai-je bien fut? ai-je mal fait? je l'ignore ; mais je n'avais pas mission expresse, et Ton sait quelquefois mauvais gré de la surérogation. Au reste, j'ai cru devoir vous mander ces détails, i^ parce qu'ils peuvent servir au besoin partout (notez que plusieurs lots ont été gagnés ainsi).} 3^ pour vous démontrer que ce n'est ni de stèle ni d'autivité, mais d'ef&onterie, que j'ai manqué.
Le nouveau roi est resté tout le jeudi à Sans-Souei, dans l'appartement du général Moellendorf : son premier acte de souveraineté a été de donner l'aigle noir à M. de Hertzberg. A cinq heures du matin il (le rm) a travaillé avec les secrétaires du feu roi ; d ce i in on l'a vu à cheval dans les r iuj com gné
de son fils aîné. Le jeudi
d'observation ont mouillé quelques
yeux^ même de ministres étrangers^ car ils y étaient tous (au serment des troupes), le nôtre excepté !
Cette cérémonie est imposante; clic le serait davan* ta{];e, si le serment que répètent mot à mot les soldats n'était pas si long. Cependant tout cet appareil militaire, ces {];roupes de soldats qui, depuis ce matin, inondaient les rues, cette précipitation du serment légionnaire annoncent trop exclusivement, selon moi, la force militaire : cela semble dire : Je suis surtout le roi des soldats. Je me confie à mon armée ^ parce
que je ne suis pas sûr d'at^oir un royaume Je
suis persuadé que ces formes toutes militaires seront tempérées sous le nouveau règne.