‹ Œuvres de MirabeauChapitre 33 sur 79 · LETTRE XXI · texte numérisé non relu

LETTRE XXI

5 septembre 1786.

Il est impossible que Ton vous donne des nouvelles plus exactes sur la situation du prince Henri avec le roi^ que celles dont mes précédentes sont remplies. Le prince lui-même ne se £arde plus sa position^ et^ passant d'une extrémité à l'autre^ comme tous les hommes Csdbles^ clabaudant déjà, disant que le pays est perdu^ que les prêtres et les sots^ et les catins et les Anglais vont le précipiter dans Tabime^ il achève par l'intempérance de sa langue ce que les indiscrétions du chevalier d'Oraison ^ et les confidences personnelles de l'oncle au neveu quand il n'était que prince de Prussey ont probablement trop fait connaître à Frédéric-Guillaume } il achève^ dis-je^ de se perdre dans l'esprit du roi.Yoilà mon opinion ; il quittera , si on le lui permet^ ce pays^ où il n'a pas un ami ni une créature^ ai ce n'est dans le subalterne le plus abject ; il quittera ce pays^ ou il deviendra fou^ ou il mourra : voilà mon pronostic.

Ce n'est pas que je sois convaincu que ce gouvernement-ci doive toujours marcher par des subalternes. Le roi a trop peur d'avoir l'air d'être gouverné pour n'en avoir pas besoin. Poiurquoi serait-il le premier homme chez qui les prétentions n'auraient pas été en raison inverse de la réalité ? Frédéric 11^ que la nature avait si bien fait naître pour le commandement^ n'a jamais montré la peur de paraître être mené. Il était sûr de ne l'être pas ; celui-ci en tremble ; il le sera donc.

DE LA COUR BB «EaiiIN. agf.

Tant que les choses uront toutes seules^ tt n'csi aura pf^j Fair; rien n'est plus aisé dans ce pays--çi que dp x^çfh voir et de dépenser, ^maoijÂoc^eft inaritéd de maïuèrf . qu'il jr a de si gros excédans I quelques atteutions de détail^ quelque surveillance de police^ quelques chaA« gemens dans les sous-ordres^ quelques coquetteries à la nation ( à laqudle^ soit dit eu p^tssaot^ ou pandt ré* solu d'immoler l'amourripropre dies étrangers ; d» aor^o. qu'ainsi que je l'ai toujours dit| la gallonciaiiie du priqGft* Henri nous a fort mal servis^ même en cei^i) ) cefa V9h tout seul. Il se fera du bien.; car ce n'est pas ici çomiM ailleurs^ où le passage entre le mal et le bien Bst qiM^quefois pire que le mal^ et où les résistances sont tfirwr ribles. Tout se fait ad ^nutum^ D'ailleurs^ le^ ço^dttl sont  tendues, qu'elles ne peuvent qu'étr^ relâché^ I«e peuple a été si opprimé, si vexé, ^ ptess^réj^ qu'il ne peut plus qu'être soulagé. Tout ira donc, et presque' de soi-même , tant que la pol^ique •extérieurf» i^em, calme et uniforme. Mais au premier 4^up d^ (WIP% ou seulement à la première circonstance orageipa^ comme il croulerait tout ce petit échafmdag^ d/t m^ dîocrité ! comme Içs ministres subalternes se rapftiiBafr' raient ! comme tout, depuis la chiourme effiray^ç Jus», qu'au chef éperdu, appellerait un pilote I

Qui serait ce pilote? le duc de Brunswick* Je n'cft doute presque pas , parce que le petit ^paour-propra n'est plus rien au jour de la bagarre, qu'une aptitudt de plus à la peur ; parcç que d'ailleurs la prince est df tous les honunes celui qui ménagera le plus le -pettt amour-propre j qu'il se contentera de faire sans par^ tre ; qu'il sera le serviteur des serviteura, le plua poK, le plus humble, et à coup sûr le plus adroit* detooKSP* tisans, en même temps que ^tk iWW ^ % eiH!b(âmn(

aga histoire seckète

toutes les petites vues, toutes les intrigues^ tons les partis. Voilà mon horoscope^ et je ne crois pas qu'il y en ait un autre de raisonnable à tirer aujourd'hui.

En Tétat, c'est Hertzberg qu'il &ut ménager, et le comte d'Esterno n'y est pas propre, parce qu'il l'a trop déserté autrefois, et qu'il sent bien qu'il y aurait indélicatesse et lourde gaucherie à revenir trop brusquement. Au reste, ce Hertzberg peut se perdre lui-même par ses jactances et son ostentation vaniteuse. C'est un moyen de culbuter les gens en place que les courtisans emploieront, vu le caractère du roi, et qui pourra réussir.

Mais c'est la Hollande, cette Hollande convulnve, à laquelle il faudrait aviser. On est convaincu que nous y pouvons tout ; et, bien que je ne croie pas cela aussi vrai qu'on le tient pour indubitable, je pense du moins que, si l'on disait au parti qui s'est tant avancé, probablement sur la conviction que nous étions derrière lui pour le soutenir ( car comment se chargeraientils sans sûreté dans les futurs contingens d'une telle responsabilité?) : Arrêtez-vous à tel point y on ne fût pas obéi. On sent bien qu'à cet égard je ne prétends ni ne veux donner d'avis. Je suis trop loin de la vérité; je ne la vois que par le verre à facette des passions, et M. d'Esterno ne me dit rien ; mais ce que j'aperçois distinctement, c'est que l'orage qui se forme sur ces marais peut envelopper d'autres pays. La légation française de Berlin ne vous dira pas cela ; ce n'est pas sa manière de voir; elle est persuadée que l'intérêt de frère n'influera point sur les liaisons du roi. Moi j'en doute ; j'ai de fortes raisons d'en douter. Hertzberg est tout Hollandais; c'est la seule façon décente qu'il ait d'être Anglais ; et ce ministre peut beaucoup pour la politique extérieure, qu'au' demeurant il n'entend pas. Je lui

DE LA COtJR DE BBKLIK. âgS*

disais l'autre joar sur son étemelle répétitioiiy le rai sera caution du staihjouder : k Je fespecte^trop le ni pour vous demander qui sera k caution de la eautîoai mais j'oserai vous dire comment fera^-U respecter sa caution ? Qu'arrivera-^t-il lorsque la France lui aum démdtatré que le stathouder est contrevenu aux enga-* gemens pris sous sa sanction? Ce n'est pas de la Aitlande que le roi est beau-frère ; et l'afi^ire de Na|dee vous montre assez comment on sait éluder les interventions de famille. Que peut le roi contre la Hollandef £t n'est-il pas trop équitaUe pour ^ger que nous^ qui ne pouvons pas vouloir que lesHoUand^ soient Âng^ds, nous risquions notre alliance pour le dievaHer des Aih glais?... » Â tout cela Hertzberg^ qui ne voit dans oe monde sublunaire que Her^arg et la Prusse^ répondit des choses vagues; mais à ces mots^ a que peut le roi contre la Hollande? n il dit entre ses dents avec un air très-sombre : « Elle ne le défierait pas, je crois. » Eiir core une fois, prenez garde à la HoHande, où la légation anglaise assure^ par parenthèse, que nous avooa acheté la ville de Schiedam, que M. de Galonné nonimément y prodigue l'or, et qu'en un mot il est peison* nellement le tison de la discorde.

J'ai réservé les questions qui commencent votre kl« tre pour les dernières, d'abord parce qu'elles sont moiaa pressées, puisqu'il parait impossible que l'emperrar entreprenne rien sur la Turquie euroj^éenne avant je printemps prochain; ensuite parce qu'il mé fiiut ne recorder, le concours des circonstances de la mort du roi et de l'avènement de Frédéric-GuiUaume an tcàf^fi ayant demandé presque exclusivement mon atteotim^ et repoussé dans un plus grand élmgnement les objets moins voisins : encore orainsNJe inen que ma iniMion

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ne soit stérile, la Prusse n'ayant, avec ces pays dispersés à plus de quatre cents lieues, aucune relation ni de commerce, parce qu'il n'y a point de grand négociant, ni de politique, parce que les diplomaties prussiennes sonl extrêmement mauvaises. Et quant aux particuliers qu'on voit dans le monde, ils sont si ignorans qu'on n'en peut tirer aiicune lumière. Buckhok^ qu'ils ont à Varsovie, homme très- ordinaire, mais actif, et leur chargé d'affaires à Pétersbourg, Huttel, homme instruit, leur mandent que la Russie est plus pacifique que le Turc, et que les provinces de l'intérieur ottoman invoquent la guerre. Quant aux provinces frontières, celles qui appartiennent aux Tartares ne sont certainement pas amies des Russes. La Moldavie et la Valachie ont des hospodars, qui, en leur qualité de Grecs, sont sûrement vendus à qui veut les acheter, et par conséquent à la Russie. L'empereur les tracasse^ et se fait haïr là comme ailleurs. J'en dirai davantagiB, et je tâcherai d'esquisser l'idée d'un voyage sur les bords de ces contrées, fait sous le déguisement de marchand et dans le plus sévère incognito ; il instruirait de l'état des frontières, des magasins, des dispositions des peuples, etc., etc., enfin, de ce qu'on doit craindre ou espérer dans le cas où il en faudrait venir au veto armé (dans lequel il est bien probable que la Prusse nous mderait très- volontiers et de toute sa force) 5 c'est-à-dire ' à l'empereur se décidait à ne tenir aucun compte de nos représentations, comme il en a déjà fait montre deux fois . Peut-être serais-je plus utile dans un tel voyage qu'à Berlin, où ma carrière est semée de chausse-trapes, etoù elle le sera aussi long-temps qu'on ne m'accréditera pas, du moins comme converseur ; ce qui serait d'autant plus convenable peut^^tre, qu'on s'ouvre quelque-

DE Ul CDtFR t>B MALIN. ^i^jS

fois davantage à un interlocutear qu'à xai ministre ; |iftendu que les refus ou les propositions n*ont plus ISs conséquences ministériellcas^'et qu'aiojBi l'on s'éclidjpdlt les uns les autres sans se compromettrie.

Faites une sérieuse attention à ced^ je tous prie. Ijà vain me recommandez-vous de peu marquer} pemuitr lesfi-moi de vous le dure; il est inoqpoftâble^ maloré }O0B mes éfiforts^ que je ne marque pas. «Tai trop oe cB^ hcité et d'affinités avec U prince Heori^ qui est un ipA héros-femme^ et qui n'a aucune espèce de secret : (sùl me fait parler lorsque je n'ai rien dit; on dénature eë que j'ai dit lorsque j'ai parlé. Il est impossible 4& se Êôre une idée de tout ce qu'on m'a prêté depuis la txkùtt du roi , c'est-à-dire depms une époque' où j'd pfoflltâ de interruption des sc^étés^ pour me tenir abs(dutti6ût clos^ et ne travailler qu'en minant. Le comte d'Éstémd me défavorise autant qu'il peut. La légation angjbisii crie ifœnum habet in cornu; longé /Uge. Les fisiv(^ m'écartent ; les beani esprits^ les pr^res et les visSoa* naires font ligue, etc., etc. : chacun craint potur ioii domaine^ parce que ma destination n'est ptts cpimii^. Je ne puis rester avec utilité, qu'autant qu'on troùVfnt moyen de faire dire au cptnte Fmchesteîn que je KM suis rien qu'un bon dtoyen et un bon db^ai^ttf^ mais que je suis cela, et qu'on m'a pemls de àcOùM mon avis. Je ne puis pas douter que ce ndûistre pe é^ sire fort qu'on lui dise ce peu de mots; quoi qu^it ^ soit, je dois en conscience U répéler; mon rAle deviM^ tous les jours phis difficile et plus louche, et pdur ^fijs je sois vraiment utile, il me Êmt un caractère qaéiiè^ que ou être employé ailleurs.

Le prince Henri chante aujourd'hui h palinodBiA. Il reprétend encore «u CoisBeriiiMarg ekfitfXé, el IliAak

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samment perdu. Il dit des merveilles du duc do Brunswick. Il se promet tôt ou tard une grande influence : il ne se pressera pas ; il louvoiera six mois : il assure que les projets anglais sont absolument avortés; llertzberg, dit-il^ se conduit comme s'il avait perdu la tête^ et précisément comme si lui^ prince Henri^ le conseillait^ pour le précipiter^ etc. Enfin^ c'est un mélange d'exaltation et de rodomontades^ de présomption et d'anxiété^ un flux de paroles sans rien de positif^ de demi-mots sans valeur déterminée; que de l'exagération et de l'enflore; d'où il est diflicile de conclure s'il se trompe ou s'il vent tromper ; s'il soutient lo procès de son amour-propre^ ou s'il se repaît d'illusions^ ou même s'il a lui récemment à ses yeux quelque rayon d'espoir; car^ ainsi que je l'ai dit^ il n'est vraiment pas^mpossible que Hertz* berg se perde par sa jactance. Au reste^ le prince Henri me presse de me faire donner un caractère pendant que le roi sera en Prusse et en Silésie^ ou du moins un crâiit quelconque auprès du comte Finchestein^ qui puisse le communiquer au roi.

Rien n'est changé dans les nouvelles habitudes de celui-ci : madame Rietz est allée le voir une seule fois; mais samedi passé il écrivit au fils qu'il a de cette femme^ avec cette suscription : A mon fils Alexandre^ comte de la Marche. Il a anobli et même baronnisé la maîtresse du margrave Schwedt (baronne de Stoltzenberg; c'est le titre d'une baronnie d'environ huit mille écus de rente que le margrave lui donne)^ qui n'est autre chose qu'une assez jolie Allemande^ autrefois comédienne^ et dont le margrave a un fils. On n'a pas voulu refuser la seule chose que demande et que puisse demander ce vieillard de soixante-dix-sept ans. C'est peut-être aussi pour se donner un prétexte d'en faire

autant pour madame Rietz. Le mari de celle-ci est erzkammerer^ ce qui revient à peu près à premier valetde-chambre et trésorier de la cassette; mais on croit qu'il ne fera que sa fortune pécuniaire ; sa femme n'a jusqu'ici nulle influence sérieuse.

Le maréchal de cour Ritwitz étant soudainement devenu fou furieux à la suite d'un démêlé avec un des officiers de la bouche, on a proposé au roi un M. de Marwilz, homme tout-à-faîl insignifiant. Autant vaut celui-là qu'un autre, a dit le roi. Est-ce insouciance? est-ce peur d'importance attachée à une place qui véritablement n'en mérite guère ? C'est ce qu'il est impossible de décider.

M. de Lucchesini augmente de prétentions. Il veut une place, finance ou commerce, probablement la direction de la société maritime ; mais c'est tendre bien haut. Avec de l'esprit et des connaissances il a une de ces tournures auxquelles on ne s'accoutume pas à marier l'ambition : tout au plus le jettera-t-on dans le corps diplomatique, auquel il est propre. Je crois cet Italien un des plus ardens à m'écarter du roi, qui, au reste^ sera très-peu abordable jusqu'à l'hiver.

La commission pour la régie paraît jusqu'ici plutôt une espèce de chambre ardente qu'une commission paternelle. On parle beaucoup plus de sommes dont l'emploi n'est pas justifié que d'alléger les accises. M. de Werder, président de la commission, est d'ailleurs connu pour l'ennemi personnel de quelques-uns des membres de la régie. Cela peut-être a donné lieu au soupçon ; c'est cependant le duc de Brunswick qui a proposé Werder : à la vérité, ce prince avait besoin de lui pour quelques affaires relatives à son pays.

llerlzberg a certainement essuyé une bourrasque,

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et le crédit du comte Finchestein en parait augmenté. Mais j'avoue que la nuance me semble imperceptible^ et je persiste à croire que Hertzberg est inébranlable par toute autre chose que ses propres maladresses.

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