‹ Œuvres de MirabeauChapitre 34 sur 79 · LETTRE XXII · texte numérisé non relu

LETTRE XXII

8 septembre 1786.

Le 6^ à la revue de l'artillerie^ j'étais descendu de cheval pour suivre le roi sur le front des troupes. Le duc de Brunswick m'a joint, et^ tout en causant mor* tiers^ bombes et batteries^ nous nous séquestrions ; et aussitôt que nous avons été seuls^ il s'est mis à me parler de la prodigieuse connaissance que j'avais du pays, de manière à me faire sentir qu'il avait in mon Mémoire au roi; puis, me parlant de l'aurore du nouveau règne, il a sauté brusquement à la politique extérieure ; et après beaucoup de détails trop longs et peu utiles à rapporter^ il m'a dit : « Au nom de Dieu, arrangez- vous en Hollande; mettez le roi à son aise : le stathouder sera-t-il jamais là-bas autrement que ad honores? Vous y avez tout crédit ; vous ne pouvez pas le perdre, ce crédit : le parti qui vous le donne serait trop en danger si vous le perdiez. Encore une fois^ mette:&-nous à notre aise de ce côté, et je vous réponds de tout le reste sur ma tête ; mais hâtez-vous, je rotxs en prie. Je pars dimanche pour Brunswick ; venez m'y voir pendant le voyage du roi en Silésie; nous pourrons causer librement, et nous ne le pourrons bien que là ; mais écrivez à vos amis qu ils emploient leur in-' fluence à décider le ministre de France à la modéra*

DE l tÙVK DÉ ttULUI. ^99

tien atec le prince d'Ofange, qa^tmcoM ne p6at-0ll pas proscrire sans convulsions. Rien n'ealt mùr potir s'en passer : qu'ils le sauvent'^ ils ne peuvent pat fendre un plus grand service à l'Europe. Ne sont-ellei douo pas connues chez vous les formes qui ne changent rien à rien^ et qui font tout supporter? » Nous nous sommes séparés^ parce que cela conunençait à faire sensation } mais dites-moi si je ne dois pas aller à Brunswick câufer avec lui à son aise ?

Je dois ajouter à ceci que le comte de Goertx a em« mené huit chasseurs avec lùi^ qui sont destinés à porter ses lettres jusqu'aux frontières des États prussiens^ ofln qu'il né passe point de dépèches sur terre^ ni par maim étrangères. Au reste^ le duc de Brunswick m'a répété ce que m'avait dit le prince Henri^ et que f HTMI oïdMié de mander^ que Fus des prim^Mmx moti6 da durfx dn cottitedeGoertzen8onandCTneaiDitiéaveelfxleTgrfae#

J'ai conclu de ma cmrrersatkm avec fe doc qn^ éiab ùa qnH serait bientôt le nudtre des aftnrcf, etedanifa expfiqné le nouvel accès de joie^ âimpoir et de ft^ somption on est le prince Henri^ k qui le madré BmiK wickots aura persuadé qu'avec de la patieflce le icepife loi serait dévolu^ et que hn due ne setail qâe tûimi^ laMe. (On dit qu'à Kceimiiefy 9 tmz èkàmk fcli»a lédial.) Ceb^ joi« i ce que le doe awa liil arnHMfe^ ^paraître les discnanoni ëTiMMx fienmm^, Umrm kl tète an prince^ qui me dbail f asifis J0«r w ^w la » duc était le pk» lojsd dea hmmtÊjM et am m dtBÊBLj qu'à la vérifé it wt pisagBJrpayaJMtiy n M ymn, raais^ ^^jt.^ etc.; )• ée werne qait ^€01 ém jomn que sVst opérée cette mitmÊtJjj^^i . ': féndtat mdie diftërmce eitfre sw imfcéefc el qui se ïmgii situi mmftr.WiffÊé

nulle différence entre un sot et Thomine d'esprit qm se laisse persuader qu'un sot est un homme d'esprit. Or, ces deux choses arrivent tous les jours au prince Henri. Il part le i3 pour Rheinsberg, et il en reviendra la veille du retour du roi.

La ferveur de novice parait se ralentir un peu. Tai de fortes raisons de croire que mademoiselle de Voss est prête a céder : œillades^ conversations fréquentes (car cette assiduité à Schoenhausen n'est pas pour la reine douairière)^ présens acceptés (un canonicat pour son frère)^ crédit essayé (c'est elle qui a* fait placer mademoiselle de Vierey auprès de la princesse Frédérique de Prusse); or demander^ c'est promettre. En un mot^ depuis l'avènement tout annonce que le diadème est un beau fard; tant mieux au reste ; il n'y a que la chute qui puisse rendre cette maîtresse peu dangereuse; elle est tout Anglaise^ et n'est pas incapable d'intr^e. D'ailleurs^ quand on pense que le crédit d'une madame du Troussel a pu^ sous un Frédéric U^ donner des places^ même importantes^ on sent ce qui arrivera sous un autre roi aussitôt que l'on s'avisera que l'intrigue peut quelque chose à la cour de Berlin comme aux autres.

Madame Rietz a reçu hier un diamant de quatre mille écus. De l'argent^ un titre peut-être^ paraissent devoir être ses lettres de vétérance.

On montre son fils à présent comme comte de la. Marche. Il a une maison particulière.

Le général Kalchstein, disgracié par le feu roi et^ regretté de tout le monde, a reçu un régiment.

Maintenant, et jusqu'à ce que j'aie de nouveauiC^ détails sur Berlin , voici une anecdote importante^ e^ que je crois devoir envoyer dans l'état douteux d0

DE LA COUR DE BERLIN. 3oi

santé de l'impératrice de Russie. Il y a eaviron six ans qu'un jeune étranger au service de France> bon gentifr Homme^ fut adressé à la grande-duchesse par une femme qui a été élevée avec elle^ et qui est restée son intime amie. Ce jeune homme avait l'intention d'entrer au service de Russie ; il fut présenté au ^and-duc par la duchesse^ qui sollicita avec de vives insta^ces, et en sa présence même/ une place pour ce jeune hommç auprès de son mari.

Cependant le jeune protégé^ bien fait^ et d'une figure agréable, allait souvent chez la princesse. Attiré par elle^fêté, distingué, comblé de bontés^ il devint amour reux, et son trouble extrême l'apprit à la grande-du*chesse. Un soir de grande cour et de bal masqué^ elle le £sdt conduire par une de ses fenunes dans un appartement mal éclairé, et assez écarté de ceux où ét^t la cour. Peu de momens après, la conductrice du jeune homme le quitte en lui recommandant d'attendre^ el la grande-duchesse arrive en domino noir. Elle ôte son masque, prend le jeune homme par la mmn^ le conduit près d'un sofa, et l'y fait asseoir à côté d'elle» Alors la grande-duchesse lui dit qu'il faut opter eniz^ le service de France et celui de Russie, lui laissant d'ailleurs un certain temps pour se résoudre. Les agaceries, les caresses même succèdent : le jeune homme^ incertain, épris, éperdu d'amour et de peor^fiit fort gauche au commencement de l'entrevue. Ita grandeduchesse le rassura, l'enhardit, lui fit toutes sortes d'avances; enfin le jeune homme triompha de sa propre timidité, et fut même très- vaillant.

A cette scène de transports succédèrent soudain dev adieux qui tenaient autant de la tireur et du .de^* tisme que de l'amour. I ^ ordonlie

.^IftiV-MI-

aa jeune homme, du toa le plus tendre^ mais le plus absolu, de dire au grand-duc qu'il ne peut accepter la place de capitaine qu'on lui destinait; elle ^oute qu'il faut partir, partir aussitôt ; qu'il lui en coûterait la tête si la moindre chose transpirait ; enfin elle le presse de demander une marque de souvenir; et le jeune homme, effrayé, saisi, tremblant, demande un ruban noir, qu'elle détache de son domino ; il reçoit ce gage; il perd tellement la tête, qu'il part du bal même, et quitte Pétersboug, sans prendre ni moyens de correspondance, ni arrangemens pour l'avenir, ni précautions d'aucun genre pour sa fortune. Très-peu de jours après il vida le pays, courant jour et nuit, et n'écrivant au grand-duc qu'après avoir franchi les frontières de Rusûe : il en a reçu une réponse très-gracieuse, s'en est tenu là, et est revenu en France, où il suit le service. Cet homme a peu de caractère ; mais il ne manque pas d'esprit ; dirigé, il pourrait assurément être utile« du moins pour courir une chance aussi extraordinaire ; mais alors il faudrait qu'il allât en Russie avant le changement de règne, et qu'il tâtât le terrain, aujourd'hui que la grande-duchesse n'a plus tant de peur. Je ne le connais point personnellement ; mais je puis disposer de son ami intime, qui est un homme parfaitement sûr. Au reste, je n'ai pas cru devoir nommer le héros de l'aventure, qu'il n'est pas nécessaire de connaître, si l'on ne veut pas s'en servir. Si au contraire on croit utile de suivre cette ouverture, je le nommerai courrier par courrier.

Certainement l'électeur de Bavière n'est pas bien. Il pourrait ne pas vivre jusqu'à l'hiver, et il parait difficile qu'il aille jusqu'au printemps. J'irai d'ici à Dresde^ afin de n'avoir pas l'air de ne m'absenter que pour le

DE isk COUR OS nuiK. 3oS*

duc de Branswick ; j'y serai sept ou huit joars^ aottoU^ à Brunswick^ et trois ou quatre semaines en tout. Mo» voyage sera précisément du même nombre de jours que celui du roi^ pendant lequd il n'y a nm à apprendre^ au Heu qu'assurément je* mettrai ma course à pro^ fit^ et saurai eu huit jours à Brunswick ce que je nà devinerais pas en trois mois ipi.

En voilà trop long pour parler aujourd'hui de la Turquie européenne. Je doute qu'on puisse empêcher l'empereur, s'il n'est pas dépourvu de toute Iud>iletéx d'aller le jour où il voudra jusqu'à l'embouchure du Danube ; mais ausM ce jour-là il devient l'ennemi naUH rel de la Russie, qui le trouverait de trop dans la mer Noire, et là peut-être avorteront des deux càiéB Un projets combinés. On m'assure que la Moldavie et la Valachie désirent appartenir à l'empereur : je ne saa«« rais le croire, puisque ses propres paysans désertent, et vont en Pologne même, plutôt que de rester chei lui; mais ces pays sont absolument ouverts, et je pense que ce n'est dans la Homélie et la Bulgarie qu'on potiT" rait tenir ferme. Je crois enfin que nous seuls, par pro« messes ou menaces, pouvons empêcher l'empereur dt travailler à cette grande démolition, que la Rnssi* opérerait demain seule, s'il faut en croire tontes lea rodomontades de Saint-Pétersbourg ; mais après demain que serait-elle ? Au reste vous n'ignores pas sans douté qu'elle a reçu quelque échec; que le prince Héraclius a été obligé de déserter sa cause; qu'dle est encore UM* fois réduite à défendre le Mont-Caucase, comme frou^ tière; qu'elle n'a rien sur le pendant, qui lui mêlait le pied dans les entrailles ottomanes, et que ce Seiuît peut-être le vrai moment de lui repnmdre la Griméo» Si toutes ces nouvelles sont vraies, et «es coojeMuiQS'

3o4 HISTOIRE SECRÈTE

fondées^ il est impossible que je sache aussi bien cpe TOUS aucune de ces choses.

La question relative au bailliage de Wusterhauseu a été accommodée très-noblement par le roi. Il le reprend^ et donne annuellement cinquante mille écns an prince Henri, qui est obligé d'en laisser dix-sept au prince Ferdinand; le baiiUage n^en rapporte qu'environ quarante-trois.

Maintenant le prince Ferdinand revient contre la renonciation au margraviat d'Anspach. Or, comme on sait que le prince Ferdinand ne veut rien et ne fait rien par lui-même^ il est évident qu'il est poussé par le prince Henri, et d'autant que c'est là le manet alta mente repostum contre M. de Herlzberg. Il est difficile d'imaginer rien de plus gauche, et de plus propre à se brouiller à jamais avec le roi.

J'avais toujours regardé la singularité de M. de Romanzow de ne point draper, et son démêlé avec le comte de Finchestein sur le non-envoi d'un complimenteur à Pétersbcturg , démêlé assez vif pour que le comte lui ait demandé s'il avait ordre de sa cour de lui parler ainsi, comme un coup de tête de jeune homme, d'autant plus que le baron de Roeden, envoyé de Hollande, n'a pas drapé non plus par économie, et qu'ainsi l'on n'a pas mis une très-grande importance à cet appareil» D'ailleurs, comme ces débats ont très* ridiculement occupé le corps diplomatique pf^ndant huit jours, et que M. d'Esterno, qui s'y est bien conduit, n'en aura pas fait faute à son cabinet, j'avais cm inutile d'en parler. Mais M. de Romanzow, seul entre tous les ministres étrangers, n'allant point à l'enterrement à Postdarri; celte marque d'insouciance ou de mécontentement faisant sensation, et le temps néces-

DE LA. CÔUïl DE SEktlN. 3ô5

saîf e pour recevoir des ordres étant écodé^ j^avîse de ce fait, auquel cependant je ne donne pas autant d'attention que le parterre, mais qui déplaît beaucoup aux loges. Au reste, le cabinet de Berlin devrait savoir depuis long-temps que la Russie est entièrement perdue pour lui jusqu'au règne du grand-duc j mais il est impossible de heurter de front plus et plus impoliment que ne fait M. de Romanzow.

Page 1