‹ Œuvres de MirabeauChapitre 39 sur 79 · LETTRE XXVII · texte numérisé non relu

LETTRE XXVII

Dresdei ai septembre 1786.

Je vous ai entretenu plusieurs fols, et notamment dans mes numéros XI et XII, de ce Boden. Je ne puis que m'en référer à ces mêmes sîgnalemens et détails.

Quant au nommé Dufour, dont le vrai nom est Chauvier, et qui a été garçon perruquier en France , si je l'avais cru important, je vous en aurais parlé plus tôt, et même à fond ; car c'est une des voies détournées que m'avait indiquées le prince Henri. Certainement il avait du crédit sur le prince de Prusse : ce crédit tenait, lo à lu persécution du feu roi, qui l'avait

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chassé ; de sorte que, pour le faire revenir, il a fallu lui donner le nom de Dufour, qui est celui d'une &• mille de lu coloiiie française ; 'i'* àTennui ; il dînait souvent en teie-à-têtc avec le prince; et même il est arrivé dans les derniers temps à l'ennuyé présomptif de loi dire très-sèchement : Tais-toi. Dufour était un de ceux avec qui je devais me lier, si le roi eût vécu encore quelque temps ; et je le comptais au nombre des objets de la course que je projetais à Postdam. Mais, outre que, la mort étant survenue brusquement, il y aurait eu mauvaise grâce à se tourner subitement d'un tel côté, les influences subalternes ont tout-à-£ait disparu dans ces premiers temps. Le nommé Chapuis, homme qui n'est pas sans esprit et sans adresse, né dans la Suisse fhuhçaise, gouverneur du fds naturel du roi et le bien-aimé de madame Rielz ; ce Chapuis, qui paraissait intéres^ sant à connaître sous plusieurs rapports, et duquel en conséquence je me suis approché sous des prétextes purement littéraires ; ce Chapuis n'a lui-même aucun point de contact en ce moment. Courir après ces genslà, dans cette occurrence, ce serait se rendre suspect sans utilité. Je vous avais dit, au retour de Rheinsberg, numéro XI : « J'ai reçu une foule de communications, I) qui se développeront au fur et à mesure du besoin. » L'avènement au trône a reculé ce moment. Ce n'est qu'au sein de l'hiver et du carnaval qu'on pourra frapper à ces portes dérobées avec utilité et sans danger.

En général, ce sont là plutôt des ressorts d'espionnage que des moyens d'influer. Ces gens*là ne pourront jamais rien sur le système extérieur politique, ou la puissance prussienne est finie. Il ne faut pas calculer ce pays -ci d'après le nôtres il ne s'y trouve pas la même marge, ni pour les sottises ni pour leurs com^

DE Li. COUK DE BERLIN. 3l9

pensations ; et comme Thomme est^ à un certain points ce qu'il a besoin d'être^ le roi de Prusse sera sag;e dans sa politique extérieure.

Tout ceci ne m'empêche pas de penser qu'il ne faille extrêmement surveiller une coalition de la Prusse et de l'Autriche ; car ce système aussi peut se défendre ; il est même le plus hâtif et le plus brillant^ et le prince Henri n'en serait peut-être pas si éloigné qu'il le croit lui-même^ à la moindre lueur d'espérance. Mais je ne vois pas jusqu'ici le plus léger prétexte à soupçon t cependant je sonderai de près, à mon ^retour à Berlin^ ce qui a pu y donner lieu. On peut bien croire que je ne m'endormirai pas sur cet objet, moi qui, depi^B quatre ans, ai publié, dans un livre imprimé, mes craintes de ce genre, et qui n'ai commencé l'envoi des tables statistiques par l'Autriche que pour vous donner à considérer attentivement l'inunense base de puissance que possède l'empereur, dont je ne saurais jamais regarder l'alliance avec nous que comme le chef-d'œuvre de l'habileté de M. de Kaunitz, et le type de notre légèreté indélébile. Au reste, on s'exagère ailleurs peut-être la puissance de l'empereur, autant que nous nous la diminuons ; mais cela même est ui^e raison qui pourrait porter à préférer au périlleux honneur d'être le champion de la liberté germanique le profit facile et décevant d'en partager les dépouilles; et voilà pourquoi voir venir me parait moins de saison qu'il ne l'a été j car il est probable que le roi de Prusse, une fois engagé^ ne se dévoierait pas; sa probité personnelle et sa haine pour l'empereur, jointes à l'antipathie des deux nations, et à l'opinion universelle qui £giit regarder le chef de l'empire comme un prince sans foi, paraissent du moins le garantir.

Certainement votre idée de Brunswick est loini^ neuse, et je n'épar{][ncrai rien au monde poor la Cure réussir ; mais Thommc est bien circonspect^ Hertzberg bien véhément, c*t la crise bien ur(];ente.

J'ai causé avec plusieurs Anglais qui reviennent des revues de l'empereur ; il s y est montré très-afiable et très-parleur^ et il a surtout distingué un officier firançais, qui a fait le voyage à cheval pour ne pas laisser échapper sur sa route une seule position militaire. En général les troupes aturichiennes manœuvrent bien par compagnie^ passablement même par régiment; mais lorsqu'elles sont rassemblées, elles ont une infériorité prodigieuse sur l'armée prussienne : on est unanime sur ce point. Elles n'ont pas su garder leurs distances, pas même en défilant devant l'empereur. Ce premier pivot de toute tactique leur est étranger, tandis que les Prussiens ont tellement l'habitude et la religion d'observer leurs distances^ qu'il est inoui de les y voir manquer. On attribue l'infériorité de l'armée autrichienne sur la prussienne, i** à ce qu'il y a dans son armée trop peu d'officiers et de bas officiers en comparaison du nombre des soldats ; 2^ à ce que, par une économie toutà-fait anti-militaire, l'empereur, dont les compagnies sont à deux cents factionnaires, garde à peine cinquante à soixante hommes sous les armes, et renvoie les autres chez eux, même malgré eux; de sorte que les trois quarts n'en sont jamais exercés j 3" à ce que ses troupes sont dispersées, morcelées par très-petits détachemens, et ne manœuvrent jamais ensemble que dans les camps, où se font même les exercices de détail ; /|® à la tiès-inférieurc espèce des officiers. Les capitaines sont l'âme de rarnicc prussienne; ils sont la partie honteuse de l'armée auirichlcnne, etc., ctc , etc.

DE LA COtJR DE BERLIN. SîXt

En général on prétend que le sort d'une guerre entre les deux nations, à généraux seulement égaux, est peu problématique, et doit presque certainement être favorable aux Prussiens dans la première campagne : or l'égalité de généraux n'existe pas. Laudhon, quoique vigoureux encore, ne peut pas durer long-temps ; et d'ailleurs il a souvent dit qu'il ne commanderait jamais une armée qu'à quatre cents milles de l'empereur. Lascjr, qui a toute la confiance de ce prince, et qui s'est rendu dit-on, singulièrement nécessaire pour la complication de la machine militaire, est d'une habileté douteuse. Personne dans cette armée ne peut lutter contre le duc de Brunswick, pas même contre Kalkreuh ou Moellendorf.

Des gens revenus assez rapidement de la Russie assurent que l'impératrice est bien^ et que Ermenow l'a consolée de ses longues douleurs sur la mort de Lanskoi. On dit aussi que Belsborotko gagne du terrain sur Polemkin, et je fais plus qu'en douter.

Je ne crois pas à la facilité de deviner les chiffres à la cinquième dépêche ; je pense qu'en général ils sont plutôt surpris que devinés. La voie par laquelle ils le sont communément, est la communication officielle des pièces qu'une cour fsiit passer à une autre, et que le minis-tre a quelquefois la maladresse d'envoyer sous son chiffre ordinaire à jour connu : je n'ai pas à craindre cet écueil. En général cependant il faudrait avoir beaucoup de chiffres, et je vous prie de ne pas négliger l'occasion de m'en envoyer de nouveaux et de plus complets.

vin. ai

3aa «STOIRB fBCEÈTB

LETTRE XXYIII.

DrftJe, 94 tfiAtmhm 1786.

Votre lettre da 4 septembre, que par mégarda ¥» secrétaires ont datée da 4 août, est Tenue me cfacrdÉcr ici assez tard, et je me hâte de répondre, sans rwMcignemens écrits, et seulement de mémoire, dans la feniUe ci-jointe, aux points principaux. Au reste, f j nTmis répondu d'avance, et je ne crois ayoir rien laissé édiapper, du moins de ce qui était à ma portée ; et je ne Bois pas à me repentir d'avoir trop sacrifié aux égards et aux probabilités, lors de la mort du roi. J'aurais en, si j'eusse suivi mon plan, l'avance de quatre joon sur tous les courriers diplomatiques ; mais, je vous le d^ mande, la conduite de notre légation a-t-dle été susceptible d'être devinée ? Il en est des détails de la mort, eonime de la nouvelle ; je n'ai pas pu croire qne^ n'étant plus un secret, et devenant si Êuâles à scruter et à décrire, on vous en laissât chômer. Je l'ai pensé d'aotant moins que certains ministres (et en vérité la phir part) me paraissent si embarrassés de la rédaction de leurs dépèches, quç je ne les aurais pas soupçonnés de dédaigner la besogne aisée : content d'aiUwrs de vous avoir instruit ^ grâce à des circonstances heureuses, de la marche de la maladie, comme peu de cabinets l'ont été, j'ai méprisé les détails devenus publics ; mais il y en avait d'assez piquans sur les deux derniers jours du roi, dont on pouvait se faire fête à bon marché, et qui ne sauraient être dépourvus de tout intérêt, même

DE LÀ COUR DU BERIilN. 3a3

après la mort^ lorsqu'il s'agit d'un mortal ^usisi a^^traordinaire au physique et au moral.

Sa maladie^ qui aurait tué dix hommes^ a duré Qsa^ mois sans interruption^ et presque sans relâche^ ddr« puis le premier accès d'apoplexie asphyxique^ d'où U revint par de Fémétiipie^ et^n proférant avec un gestiQ impérieux^ pour premiers sons^ ces deux njiot^ ; Taisez-i vous. La nature tâcha de jsauvei: cette composicioii rare a quatre reprises différentes ; deux fois par des diarrhées^ deux antres fois par des éruptions à la pea^ i de sorte que les adorateurs d'un Dieu peuvent dira que le Créateur même a brisé cette forme^ et que la nature n'a abandonné l'un de ses plus beaux ouvrages qu'après la totale destruction des organes^ épuisés par l'âge, la contention continuelle d'âme et d'esprit pendant quarante-six années, les fatigues, les agitations de tout genre qui signalèrent ce règne de féerie, et la maladie la plus terrassante.

Cet homme est mort le 17 août, à deux heures et vingt minutes du nfiatin; et le 1 5, où il sommeiUa> contre son habitude constante, jusqu'à onze heurçs, il avait fait encore son travail de cabinet, au milieu d'une très-grande faiblesse, mais sans manquer d'attcuition, et même avec une présence d'esprit et une concision rar^ pour tout autre prince peut-être en pleine santé : aussi lorsque le 16 le roi régnant envoya à Sellis Tordre de se rendre à Postdam le plus tôt possibla, parce que le roi avait perdu connaissance presque depuis le midi du jour d'auparavant, et qu'il était dans un soouneil léthargique, ce médecin arrivant à trois heures, et trouvant à Frédéric II du feu dans les yeux, de la sensibilité dans les organes, et de la connaissance, au point que n'étant pas appelé par lui^ il n'osa pas se montrer^ U

3^4 ntSTOlKE SECAÈTC!

jugea qu'il était sans ressource, moins k Fodeur cada*^ rëreusc qu'exhalait sa plaie, qu'à ce que> pour la pre» mière fois, pendant tout le cours de son règne^ il ne se rappela point de n'avoir pas expédié les affaires du cabinet, et c'était bien conclure : ce n'est qu'en mourant qu'il pouvait oublier son métier. . . . Les deux tiers de Berlin s'évertuent aujourd'hui à prouver que Frédéric n fut un homme ordinaire, et presque au-dessoàs des autres. Oh ! si ses grands yeux, qui portaient, an gré de son âme héroïque, la séduction ou la terreur^ se rouvraient un instant, auraient-ils le courage de mourir de honte, ces adulateurs imbéciles ?

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