LETTRE XXXII
Berlio, 4 octobre 1786.
11 paraît très-probable que c'est l'habitude qui aura raison^ et qae Frédéric-Guillaume ne sera jamais que ce que son oncle le pénétrant Vayait deviné. Il est impossible de s'exagérer la turpitude des détails de soa intérieur^ quant au désordre et à la perte de temps. Les valets redoutent sa violence^ mais ils sont les pr^ miers à tourner en dérision son incapacité. Pas un papier n'est en ordre^ pas on. mémoire apostille^ pas une lettre personnellement ouverte; nulle puissance humaine ne lui ferait lire quarante lignes de suite. C'est tout à la fois la secousse de la violence et la torpeur de la nullité. Son fils naturel^ le comte de la Marche, le tire seul de sa léthargie ; il l'aime à l'adoration. Son visage rayonne lorsqu'il l'aperçoit^ et tous les matins il s'occupe long-temps de cet en&mt ^ ; c'est là même, dans ses plaisirs^ la seule chose périodiquement régulière j car les heures sont d'ailleurs absolument interverties et imprévoyables. L'humeur de l'autre jour, par exemple^ que j'ai crue la smte de l'orage de la veille à Charlottembourg, m'a £ût remonter aux déta3s occasionels : c'était ime querelle de musique * Le roi voulait un concert de tohambre, il avait dânandé vingt-deux musiciens ; il comptait exécuter lui-même; sa basse était prête et d'accord. Quatorze muâdens seulement arrivent ; emportemens, menaces» violeDces.
* Mofi l'annce dernière, 1787. (iVoCe âe la premiért éâiMùm*)
Les valets-de-chambrc se rejettent sur Kalikan^ chargé de commander la musique. Kalikan est mis en prison. Duport, le fameux violoncel, et par conséquent le musicien favori^ est venu au secours de Kalikan ; il a remis au roi la lettre que les valets-de-chambre avaient interceptée. La colère a été furieuse 3 tout le monde a fui i mais cette prévarication subalterne n'a d'ailleurs eu aucune suite. Pauvre règne! pauvre pays I
Je crois deux choses : l'une que le roi a conçu l'idée et l'espoir de devenir un grand homme en se faisant Allemand, purement Allemand, et narguant ainsi la supériorité française ; l'autre, qu'il est déjà résigné au fond de Famc à laisser les affaires à un ministre principal : peut-être ne se le dit-41 pas tout haut à lui-même ; mais au moins se dit-il tout bas : Eh bien ! le pis aller sera d'appeler le duc de Brunswick ou mon oncle.
La première de ces conceptions est l'ouvrage et le chef-d'œuvre de Hertzberg. Cet homme a dit et pu dire : « Il ne vous reste qu'une manière d'être quelque » chose, c'est de donner une impulsion à votre nation, » qui doit dater de votre règne un nouveau genre de » gloire ; vous ne pouvez la donner, cette impulsion, » qu'en vous mettant à satête'^ que sere^^-vous jamais » comme Français ? le faible imitateur de Frédéric II. » Gomme Allemand, vous serez original, vous serez » vous-même révéré dans la Germanie, adoré de vo- » tre peuple, prôné par les gens de lettres, considéré w en Europe, etc., etc. » Le mot de l'énigme est que Hertzberg a cru ce chemin le plus court pour être le ministre principal.
Mais la force des choses en demande ou elle en demandera bientôt un autre. Ce pays-ci, quoique servile, n'est pas façomié à l'esclavage ministériel 3 et Hertz-
DE LÀ COtTR DE BEHLIK. d^H
berg, loDg-tcmps subalterne^ plus astadenx qu'habile^ plus faux que fin, plus violent que tranchant^ plus vain qu'ambitieux, vieux, infirme, ne promettant pas une longue durée, ne saurait les y as^uplir. U letot faut, quelque loin que pousse ses prétentions ce Welner, tant écouté aujourd'hui qu'on ne peut discerner que de très-près son influence ; il leur faut un honune dont l'existence domine toutes les hiérarchies, et le nombre n'en est paâ grand. Encore une fois, je ne vois que deux hommes en mesure, le prince Henri et le duc de Brunswick. Au désavantage de n'être pas ici, ce dernier joint celui de devoir être bien redoutable à un prince faible et inappliqué, mais vain et jaloux, qui peut croire que le prince Henri ne fera pas à sa repu-talion le même tort qu'un prince qui ne peut se dé-' placer et vivre ici habituellement que comme 'premier administrateur, et sans qu'on puisse élever le moindre doute à cet égard : aussi les actions du prince Henri haussent-elles tous les jours malgré ses maladresses^ moins jactancieuses pourtant depuis quelques semaines; et, au lieu de ne revenir du Rheinsberg, où il retourne pendant l'absence du roi, qu'à la mi-décembre, comme il y comptait, il sera ici le même jour que son neveu.
Cependant, indépendamment des défauts personneb du prince Henri et des écoles qu'il fera indubitablement^ comment concilier ce système allemand et la haine des Français avec la confiance accordée à ce prince? Les symptômes de cette haine^ soit srjrstématique, soit naturelle, se confirment mieux tous les jours. £n renvoyant Roux et Groddart, Roux, dont le vrai crime peut-être est d'avoir entretenu une Juive que le prince de Prusse désirait, et de s'être obstiné à ne se prêter à aucun- ac-
commodeDient, le roi a dit : u Voilà donc un de ces M b dont je me suis défait, m Un marchand français lui apporte des gentillesses ; il répond durement : « J'ai pour sept millions de ces drogues-là^ » tourne le dos, et ne rouvre la bouche que pour dire : a QaV n n'aille pas chez la reine au moins^ car il ne serait pas » payé. » Sans doute le trait n'est pas blâmable ; je ne note que la forme. Boden, passablement reçu^ a cela près que pour toute consolation de sa fièvre quarte on lui a dit : (c Allez-vous-en à Berlin^ et tenes-vpu8«y en » repos, car vous en avez pour trois mois : m ce Bodea lui disait: « J'aurais eu deux mille commissionB pow » votre majesté, si j'eusse osé m'en charger. ... — Voui » avez bien fait de les refuser, » lui a répondu le roi, et d'un ton si rogue que Boden n'a pas même osé remettre les lettres de Dusaulx et de Bitaubé. Launay est traité avec dureté et même tyrannie ; il a été détenu dans sa chambre lors de la visite de ses papiers, indé^ pendamment des arrêts généraux qui lui ont été donnés dans la ville de Berlin. C'est un Déiâtre, son ennemi personnel, qu'on lui oppose sans cesse, et qu'on a fiût venir pour lui sarvir de délateur ; homme sans hon^ neur et sans foi, soupçonné de grands crimes, dilapi-^ dateur des deniers du roi, libelliste forcené, dénoncé par notre cour même à celle de Berlin, qui la fit remercier ministériellement, il y a deux ans, de ses pro* cédés à cet égard. Je dis qu'on l'a fait venir ; car^ devant quatre- vingt mille écus au roi, se serait-il hasardé sans sauf-conduit et provocation ? Il est clair que Launay est persécuté comme régisseur et comme Français. A ce propos on croit le projet de congédier la régie à la Trinité, époque où l'on apure les comptes, déddément arrêté. C'est là le grand holocauste qu'on ùBke
à la nadon; mais qtù convrira les vides dw revenus? c^ enfin cette régie a rendu l'année damière six mîl^ lions huit cent mille écns d'Allemagne ; et ooa-seule» ment il est impossible de remplacer ce déficit immense^ mais il est aisé^ quand on connait ce pajrs, de prévoir que des régisseurs allemands percevraient à pcàne la moidé de cette somme.
Que produira la cosvocadon des conseillers provilH ciaux et de finances et des députés da négociant? Des plaintes et pas un projet qui ne soitisolé, pardel, et en contradiction avec le système général, tel da moins que l'oSce la nature des choses ; car d'ailleutf il n'en existe assurément pas encore.
Je reviens et dis : tous ces procédés et ces projets sont contre le système personnel du prince Henri. Fait-il passer son amMdon avant toat (il est iÂen loin d'en avoir la force), ou dissimulerai pour arriver ? J< ne crois pas qu'il en soit capaUe avec suite ; je crmnS plutôt qu'il ne soit encore un^'fois la dupe des care»ses qui, cependant, il &nt l'avoua:, sont pins substan^ lielles et plus marquées qu'elles ne l'ont été jusqu'ici. Je crains surtout qu'il ne se h&te trop, et qu'avide da recueillir la moisson du moment, il ne néglige les M^ mailles pour l'avenir.
Le roi a donné au ministre de justice de Reek. nue boite de coquilles pétrifiées, enrichie de superbes di»» mans (estimée douze mille écus); pareille boite au ministre de Gaudi et dix mille écus ; pareille boîte an général Moellendorf ; un beau eohlaire au marquis de Lucchesîni, et une bague de diamans au lieutenant dfi police Philippi. Il a fait aussi démonter trois garnies de diamans, dont on a bit iTeole bagues, a emportées pour les distribuer en Silésie
boite» i I, qu'il ]
TV. B. Launay n'a point eu l'akemative d'accepter ttx mille écus ou son congé : il a reçu seulement^ sons la forme d'ordre^ avis que ses appointemens étaient réduits à six mille écus.
M. Me Hertzberg a donné aujourd'hui un grand dîner d'étrangers où se trouvait le nouveau ministre d'Espagne, et où n'étaient invités ni M. d'Esterno ni aucun Français^ affectation d'autant plus marquée que tous les Anglais^ Piémontais^ Suédois^ et non-sevdement les ministres étrangers^ mais les envoyés pour complimenter^ y étaient rassemblés. M. d'Esterno s'en venge convenablement : il donne demain un très-grand dîner où M. de Hertzberg est invité.
P. S. M. Ewart^ secrétaire de la légation anglaise, m'a dit hier, devant quinze personnes, M. de Hertiberg appuyant du geste et de la voix, ces propres mots : « Le stathouder est, par la constitution, le pouvoir » exécutif en Hollande, h)u, pour le dire plus claire- » ment, il est précisément en Hollande ce qu'est le roi )) en Angleterre. » J'ai répondu du ton le plus froidement ironique : « Il faut espérer cependant que les » Hollandais ne lui couperont pas la tête. » Les rieurs n'ont pas été du côté de M. Ewart.
Boden m'a fait remettre vosjpaquets. Les extraits des plaidoyers Linguet, qui sont excellens (je parle des extraits), ontparfaitementbien réussi. Ne manquez pas, je vous en prie, de m'en envoyer la suite. Vous ne pouvez mieux m'achalander que par les ^choses de ce genre. U y a un accroc sur Alvensleben; c'est Hertzberg qui soutient Goltz.
Le numéro LXXVIII du Courrier du Bas-Rhin est si insolent pour le roi de France et son ambassadeur^
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qu'on ferait bien^ je croi^^ d'en porter des plaintes ministérielles : cela réprimerait un pea Hertzberg^ qcâest le compère de Manson^ et qui en fera bien écrire d'autres si cette lubie passe impunément. Or on ne sait pas ce que sont les gazettes pour les Allemands.