‹ Œuvres de MirabeauChapitre 44 sur 79 · LETTRE XXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE XXXIV

BroDswkk, i4 octobre 1786.

Si je cours la poste, vous voyez que ce n'est pas par dissipation. Eh ! de bonne foi, quelle vie convient moins à mes goûts naturels que cette activité oiseuse, si je puis parler ainsi, qui, me précipitant dans toutes les cohues, dans les sociétés les plus fastidieuses, dans la perte de temps qu'entraîne en général le tourbillon des cercles allemands, qui s'appellent des entre-nous quand on n'est que trente pel*sonnes, me ravit à l'étude, à mes recherches favorites, à mes propres pensées, et me force à me plier sans cesse à des formes qui m'étaient si étrangères, pour ne pas dire si odieuses. Vous qui menez une vie fort agitée, mais du moins dans des sociétés d'élite, vous devez éprouver, malgré tout l'aplomb que vous a donné la nature, combien il est difficile de passer brusquement de la dissipation sociale à la méditation du cabinet. Cette première est cependant absolument nécessaire pour connaître, sinon les hommes, du moins tels ou tels hommes, indépendamment de ce qu'elle est indispensable pour se ménager les aparté qui instmisent des faits courans, et font deviner ceux qui les suivront : il faut galoper cinq jours £^vec un prince, et le suivre dans toutes les sinuosités physiques et morales de sa vie publique et privée pour avoir le droit ou l'occasion de faire une question, ou, ce qui est préférable, pour lui surprendre un mot qui équivaille à la question et à la réponse. Mais qui sait cela mieux que vous ^ Je ne veux que vous faire sentir que

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mes excursions ne sont pas le fruit du hasard^ encore moins celui de la fantaisie. Ajoutez que ehacuse de mes courses complète des connaissances locales, sunr lesquelles je me suis imposé de n'être pas satisfait légèrement. J'espère que vous verrex entre autres, par mon Mémoire sur la Saxe, et par celui sur les États prussiens^ qui sont de vrais ouvrages, et qu'à la vérité vous ne recevrez que dans quelques mois, que j'ai soigneusement approfondi les pays que je veux connaître, et que je les ai étudiés autant dans les hommes que dans Ips livres, avec cette différence cependant que j'ose à peine me confier à l'assertion orale de Fhomme le mieux instruit, lorsqu'il ne m'apporte point de preuves écrites* La nécessité de cette espèce de conscience superstitieuse que m'impose presque machinalement l'acte de prendre la plume, m'a été démontrée dans trop de circonstances pour que j'y renonce jamais.

Cependant où marché-je dans cette route pénible ? Si je m'en rapporte au peu de comptes rendus que votre amitié a daigné me £aire de la sensation qu'ont produite mes dépêches épurées, arrangées, embellies par vous (car comment soigner ce qu'on écrit au moment, au jour le jour, avec la rapidité de l'éclair, et sans avoir le temps de relire), on en est content: si j'en ]n{^e par les symptômes redoublés de l'extrême inattention que supposent les longs silences sur les questions les plus importantes, sur les demandes les plus instantes, et quelquefois l'oubli absolu de la plupart de ces choses, je dois croire qu'on lit mes lettres, tout au plus avec rintérêt d'un bulletin assez bien rédigé, et que cette lecture n'a pas la plus légère suitç ultérieure. Si ^ cela est vrai, est-ce donc bien la pdbue, je vous lè demande à vous, dont les sentimens énergiques et les

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