LETTRE XLV
Da 10 novembre i785«
Je ne saurais malheureusement me déguiser que chaque jour confirme ici par quelques traits plus pitoyables les uns que les autres l'opinion que j'hésite depuis aussi long-temps que je puis à prendre de rhomme et de la chose.
Le roi vient de donner " corde i l'aigle noir à M. d' Anhalt j voici quel c cet honu lyAnhalt na^ quit d'une cuisinière et d le pères. Il «
mença par être palefrei *; iailYe duca£é contrebande aux offidcnu J vin.
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mi-mème ; mais je sais que sa fonction principale fax d'espionner. On Tattacha aux pas du prince de Pnuie (le roi d'aujourd'hui ) ; et comme il mêlait des csonseils empoisonnés a des relations odieuses, on lui destina, dit-on (et cet onAk est à la vérité le plus cmel ennemi du feu roi)^ Texécution d'une atrocité que l'on n'eut ni l'adresse de colorer ni le courage de consommer. D'Anhalt se trouva des talens militaires plus qae n'en comporte sa folie naturelle. Sa vocation en ce genre est bien marquée, ce me semble, par ce trait caractéristique qu'il n'a jamais de sang-froid qu'à la tête d'une troupe. Il est parvenu, soit ainsi, soit autrement, au grade de lieutenant-général. Comme il était sans esprit (le peu qu'il en avait a été aliéné depuis par une clmte terrible, pour laquelle il a été trépané ) , il se soutint en faveur. Il était abhorré à Kœnisberç, où il commande, et c'était bien à un certain point un titre pour lui à Postdam où le royaum e éprouva quarantesix ans de disgrâce. Quelques jours avant la mort da roi, le général d'Anhalt fut mandé à Sans-Souci : le roi lui dit : a Vous venez de marier une de vos filles ? — Oui, Sire, et je m'en ressens. — Combien lui ave^ vous donné ? — Dix mille écus. — Cela est beaucoup pour vous qui n'avez rien. » Le lendemain le roi les lui envoie. D'Anhalt retourne en Prusse. Son bienfaiteur meurt ; il découpe la tête de son portrait, et y substitue celle du successeur. Le nouveau roi va recevoir à Kœnisberg les hommages, et donne à d'Anhalt une superbe boîte, mais à vrai dire le prépare à quitter le commandement de la Prusse. Deux mois après, c'està-dire aujourd'hui, d'Anhalt, qui, dans un encan, il j a quelques jours, voyant adjuger un portrait du Ara roi pour un prix très-modique, dit froidement : Botê^!
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je vous dorme V autre pca^dessus le mcaxhé^ se retire avec une pension de cinq mille écus, le cordon^ et la promesse d'être employé à la guerre. On tâche d'eicu* ser cette prostitution de hic0(i£ût0 apparemment extor-^ qués par la faiblesseï en. alléguant la crainte que cet homme ne passe au service de l'empereurf conune il en a menacé par ces mots assez BoUes : ù Si vous me » refusez cette grâce^ illsiudra bien que j'aille prouver » ailleurs que je ne l'ai pas déméritée. » La raison ne parlât pas bonne^ les terres qu'il a acquises près de Magdebourg étant un gage suffisant de sa personne.
Quoi qu'il en puisse être, et tout smgulier que soit un tel choix^ qui a £ût une vive srasation^ il faut con* venir qu'Anhalt est un grand militaire» on militaire i conserver ; qu'il lui £adlait ondédoomiagement du gouvernement de la Prusse, qu'en sa qualité de fou, souvent furieux, on ne pouvait lui laisser. Mais on n'a aucune de ces raisons à donnw pour M. de Alanstein, simple capitaine, militaire ordinaire et même ignoré, mais dévot visionnaire, qu'on vient d'appeler sans pré» texte, et qu'on destine, dit^n, à devenir gouverneur des jeunes princes avec le titre de lieutenant-colonel. Cela est effrayant pour ceux qui ont la vue longue ; toute l'armée est indignée. Au reste, cela n'est proba« blement pas vrai-j mais le soupçon décèle l'opinion.
Une singularité qui n'a pas m Dhoqu c'est que M. de Heinitz^ ministre d'Etat du dé te nt des mi* nés, ait été mis à la tête de c im (x>ntre M. do
Wartenberg, espèce d'ho dé t, chargé de-
puis long-temps de ThabiUi nt d troupes, et fri* ponneau subalterne, mais it { pi et
peut-être moios, que ceux q 1' t ] icé ; G s .manière d'inquisition, qui
adoptée^ et à laquelle on ne s'accontumera pas^ ne fût-ce que parce qu'il est difiicilc de persuader que le feu roi fût négligent et mauvais économe ; cette manière d'inquisition semble indiquer des soupçons contre les chefs de corps^ puisqu'on en dérobe la direction anx militaires^ dont elle était la besogne naturelle. Les plaintes sont vives, mais plus méprisantes encore^ et cela sans doute est un mauvais symptôme^ surtout an bout de deux mois de règne.
D'un autre côté l'inertie et la stagnation qui en est la suite nécessaire continuent à se faire sentir. Pour ne s'être point fait suivre par les lettres comme fisdsait Frédéric 11, le roi s'est laissé prodigieusement arriérer ; il en a trouvé des milliers à son retour de Silésîe^ dont l'expédition fait un contraste bien frappant avec Fincroyable activité du feu roi, qui cependant ne travaillait pas plus^ ou plutôt qui travaillait moins qu'on autre à son métier de roi. Une heure et demie par jour, voilà dans les circonstances ordinaires le temps qoH y consacrait ; mais il ne remettait jamais au lendemain le fardeau de la veille. Il savait^ ce prince qui connaissait si bien les hommes^ qu'il vaut mieux mal répondre que de ne point répondre. Une foule de mémoires à projets sont sur la table du roi actuel ( la plupart ayant pour objet des changemens militaires), sans qu'on y ait jeté les yeux^ et qu'ils aient produit autre chose que la connaissance de la véhémente aversion du roi pour les mémoires. Il les regarde comme atten* tatoires à son autorité^ et tout conseil comme un aveu de l'opinion qu'on a de son incapacité. Au nombre des inutiles écrits qui lui ont été envoyés, il se trouve, diton, un mémoire du baron de Knyphausen sur la politique extérieure (quelques indices me font croire qu'A
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est favorable à notre système^ et celni-ci a plus particulièrement déplu); aussi son sort a-t-il été sans hésitation d'être mis de côté comme du radotage : au reste^ le baron m'a nié q[u'il fut l'auteur de ce mémoire.
C'est apparemment au sentiment qui £ail tant abhor* rer les conseils qu'il faut attribuer cette singularité, que Welner n'ait eu qu'un traitement de trois mille écus, tiré des pensions accordées autrefois aux chefe des départemens du commerce, et dont U a eu la plus petite, ce qui l'assimile à de moins influens et de moins travailleurs que lui. Comme tout ce qui se prépare et le peu qui se fait émane de lui, son travail doit être très-grand. Le seul cclairci de l'état de situation pécuniaire lui a donné, dit-on, beaucoup de peine. On connaît maintenant l'excédant de la recette sur la dépense au moins civile; elle est plus forte qu'on ne croyait de près d'un quart, o'est-à-dire beaucoup. On imagine qu'en emploiera la plus grande partie de cet excédant à améliorer le sort des officiers subalternes. Les soldats ne valent sans doute que l'honneur de mourir de £adm. Mais j'ai peine à croire qu'on ose heurter le corps des capitaines.
Si le roi donne peu à ceux dont il parait faire le plus de cas, il y a quelques indices pourtant, ou qu'il leur donne eu secret, ou qu'il a des raisons secrètes de donner à d'autres. Le chambellan Doernberg, homme insignifiant, ce me semble, qui a quitté avec ingraûtuae le service de la princesse Améhe, laqudle avait payé ses dettes, pour entrer à celui de la reine, a été augmenté considérablement d'appointemens en cinq jours de temps, à deux reprises différentes* H a aujoardlmi deux mxUle écus comme diàmVdlaii, chose inode jus»
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qu'ici ! Que veut dire cela? Le parti adopté pour mdemoiselle de Voss seruit-il de la marier? Anrait-on jeté les yeux sur ce fortuné mortel qui ressemble à on sapajou ? Penserait-on à lui faire insensiblement aa fortune ? Un capitaine de gendarmes me disait hier : «De» I) puis que la royale munificence s'exerce sor Doemit berg, je compte moi sur cinquante mille écus de » gratification annuelle. » Il y a dans cette aflEûre vision, maquerellage^ mariage. Mais pourquoi^ dans cette dernière supposition^ un choix si ridicule? Quel homme de la cour refuserait mademoiselle de Yoss avec beaucoup d'ar{];ent? Je leur Élisais trop d'honneur l'antre jour en doutant qu'il s'en trouvât dans cette cour vandale. Ce n'est pas aux lieux où l'on est si accoutumé à marcher courbé que l'on sait se redresser contre de telles tentations ; et puis^ que ne peut l'argent dans une nation si pauvre ? J'ai vu tout-à-l'heure Frédéric^ naguère laquais du prince Henri^ devenu une espice de favori, vu son art dans les négociations gîtoniqneS; arborer la croix et le ruban de chanoine de Magdebonrg ( le prince Henri est prévôt de ce chapitre). Sept mille écus prêtés par le prince ont acquis cette prébende^ et son palefrenier tant aimé en porte l'enseigne dans un pays où l'on passe pour si délicat sur l'article de la naissance !
 propos de son patron, il y a plus de huit jours qae je n'ai entendu parler de ce prince musical, dont les hauts et les bas sont le thermomètre le plus variable qae j'aie connu. Tje comte de la Marche lui a ùit demander la permission de voir la fête qu'il a donnée à la partie du régiment de Braun qui combattit avec lui à Prague. Le prince l'a permis, et, après avoir beaucoup caressé cet enfant, il lui a dit : » Mon anû^ il m'est bien iSl^
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n ficile de vous parla? ici ; mais demandeE à votre père n la permission de venir chez moi, et j'en serai jfort » aise. » Voilà les ressorts de sa fine politique; il en fstudrait beaucoup pour réparer l'école de ses grands dîners. Un de ses commensaux aifidés et enthousiastes me disait ce jour-là ces propres mots : « ]!T'est*il pis » bien singulier que le prince soôt si peu considéré de » Tannée après tout ce qu'il a fait pour êUe?...» Et c'est l'armée qu'il croyait incriminer I Ce mot m'a paru notable.
L'anecdote de l'académie est plus piquante que je ne l'ai racontée dans ma dernière dépêche. Le nommé Schutz ( académicien ) a écrit au roi une lettre très» violente sur M. de Hertzb^g et la manière arbitrai» dont il gouvernait l'académie. Le roi a renvoyé la lettre à M. de Hertzberg , signe très-marqué d'improbation dans ce pays. Ce jour-là même Busching ( le géographe) refusait une place d'académicien^ à moins qu'on n'y voulût joindre une pension de mille écus. Pour toute réponse aux plaintes de Schutz^ M. de Hertzberg « nommé Erman sans consulter personne, et le roi a mis oui sans dii&culté à cette nomination. Nouvelle lettre de Schutz plus véhémente encore, et dont j'ignore les suites.
L'affaire de de Launay n'est pas aussi civilisée qu'elle en a l'air. On dit tout haut qu'où n'attend jjAm pour le laisser retirer que la £3umi.ture du café pour la Silésie, dont il s'est très-témérairement chargé^ et qu'il a sous^ cédée à des marchands menacés de perdre, et enhardis par sa catastrophe à désavouer ou à enfreindre leurs engagemens dans un moment où tous les canaux, obstmés par les glaces, laissent biœpeade ressources pooriéparer un li gnand vide. Mais la védté est foe la cm»*-
mission est suspendue parce qu'on envoie chento sous main des éclaircissemens dans les différcntti parties du royaume; inquisition vraiment cmdle et tyrauniquc^ qui prouve qu'on veut des torts à de Launay plus encore qu'on ne désire l'amélioFation de la chose publique.
Un nommé Dubosc^ autrefois gros négociant de Leipsick^ où^ si je ne me trompe, il a £adlli^ et trèiconnu par ses visions et son adhérence aux mysticités^ a été appelé, et est en acdvité pour donner^ à ce qu'on croit, un plan d'opérations de commerce à substituer aux privilèges exclusifs. Il paraît que l'on médite une sortie contre les Splittgerber, et que l'on cherche le» moyens de leur ôter le monopole du sucre ; opération très-juste et très-salutaire, maiscompUquée et délicate.
Une nouvelle plus importante encore, mais que je ne garantis pas, quoique venue de bon lieu^ c'est qoe le baron de Knypbausen a eu un entretien secret avec le roi. Cela ne m'étonnerait pas à un certain point. Je sais, à n'en pouvoir douter, que le roi, furieux de ce qu'on l'a poussé au choix du comte de Goertz pour k Hollande, actuellement que la maison d'Orange m&ne se plaint de ce ministre, a voulu, après un torrent d'emportemens et d'injures, rappeler et Goertz et Thulemeier, mais qu'il a été arrêté tout court par l'impossibilité de trouver un honmie dans un pays où il n'j en a pas, surtout dans cette partie tant négligée par le £ea roi. Le nouveau en viendra peut-être à savoir que les sots ne sont bons à rien.
P. S. Rien de nouveau depuis cette longue lettre écrite ; des £sûts particuliers me confirment que la princesse Frédérique^ fille du roi, prend beaucoup de
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crédit^ et qu'elle n'éprouve pas de réaa : cela sans doute tient à mademoiselle de Voss.
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